{"id":23979,"date":"2026-11-01T02:58:55","date_gmt":"2026-11-01T02:58:55","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=agnosie-des-couleurs"},"modified":"2026-11-01T02:58:55","modified_gmt":"2026-11-01T02:58:55","slug":"agnosie-des-couleurs","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=agnosie-des-couleurs","title":{"rendered":"Agnosie des couleurs : Perdre le sens de la teinte"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;agnosie des couleurs constitue l&rsquo;une des manifestations neuropsychologiques les plus fascinantes et d\u00e9concertantes de la d\u00e9connexion visuo-s\u00e9mantique. Alors que la machinerie sensorielle oculaire et les voies visuelles primaires demeurent parfaitement intactes, le sujet perd la capacit\u00e9 fondamentale de reconna\u00eetre, d&rsquo;associer et d&rsquo;int\u00e9grer le sens des teintes du monde qui l&rsquo;entoure. Cette dissociation troublante offre une fen\u00eatre sans \u00e9gale sur l&rsquo;architecture fonctionnelle de notre cerveau et sur la mani\u00e8re dont les repr\u00e9sentations visuelles se transforment en savoir cognitif.<\/p>\n<h2>Agnosie des couleurs<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;agnosie des couleurs est un trouble neuropsychologique rare caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 s\u00e9lective \u00e0 reconna\u00eetre, identifier et appr\u00e9hender la signification des couleurs, en l&rsquo;absence de d\u00e9ficit sensoriel p\u00e9riph\u00e9rique (comme le daltonisme), d&rsquo;atteinte corticale de la perception chromatique pure (achromatopsie), d&rsquo;aphasie globale ou de d\u00e9t\u00e9rioration intellectuelle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Les individus atteints distinguent parfaitement les longueurs d&rsquo;onde lumineuses et peuvent discriminer deux nuances diff\u00e9rentes sans toutefois parvenir \u00e0 rattacher la teinte per\u00e7ue \u00e0 sa signification conceptuelle ou m\u00e9morielle.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropsychologique, ce d\u00e9ficit rel\u00e8ve d&rsquo;une alt\u00e9ration de l&rsquo;\u00e9tape associative de la perception visuelle. Le patient agnosique est capable de r\u00e9aliser avec succ\u00e8s des t\u00e2ches de discrimination chromatique \u00e9l\u00e9mentaire, telles que l&rsquo;appariement de pastilles identiques ou les planches pseudo-isochromatiques, ce qui prouve l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du cortex visuel pr\u00e9coce. Cependant, d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;agit de mobiliser une repr\u00e9sentation s\u00e9mantique explicite li\u00e9e \u00e0 la teinte \u2014 par exemple d\u00e9signer la couleur typique d&rsquo;une banane, trier des objets sur la base de leur accord chromatique conventionnel ou corriger une image o\u00f9 une fraise est colori\u00e9e en bleu \u2014, le traitement cognitif s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Il convient de situer l&rsquo;agnosie des couleurs \u00e0 l&rsquo;intersection de la m\u00e9moire s\u00e9mantique, de l&rsquo;acc\u00e8s lexical et de l&rsquo;int\u00e9gration visuelle de haut niveau. Elle se distingue nettement de l&rsquo;aphasie des couleurs (ou anomie de la couleur), dans laquelle la repr\u00e9sentation conceptuelle de la couleur demeure accessible par des modalit\u00e9s non visuelles mais o\u00f9 seul le mot fait d\u00e9faut, ainsi que de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie\">achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale<\/a>, qui repr\u00e9sente une v\u00e9ritable perte de la vision en couleur d&rsquo;origine occipito-temporale ventrale.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab agnosie \u00bb puise directement ses racines dans le grec ancien. Il se structure autour du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-), signifiant \u00ab absence de \u00bb ou \u00ab manque de \u00bb, et du substantif <em>gn\u00f4sis<\/em> (\u03b3\u03bd\u1ff6\u03c3\u03b9\u03c2), qui renvoie \u00e0 la \u00ab connaissance \u00bb, au \u00ab savoir \u00bb ou \u00e0 l&rsquo;\u00ab acte d&rsquo;apprendre \u00bb. \u00c9tymologiquement, l&rsquo;agnosie traduit donc litt\u00e9ralement une \u00ab privation de connaissance \u00bb ou une \u00ab incapacit\u00e9 \u00e0 conna\u00eetre \u00bb.<\/p>\n<p>Le terme g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;\u00ab agnosie \u00bb a \u00e9t\u00e9 introduit dans le corpus m\u00e9dical et neurologique en 1891 par le neurologue et psychanalyste autrichien Sigmund Freud dans son essai critique sur les aphasies (<em>Zur Auffassung der Aphasien<\/em>), afin de remplacer des d\u00e9nominations plus ambigu\u00ebs et impr\u00e9cises utilis\u00e9es auparavant, telles que l&rsquo;\u00ab asymbolie \u00bb propos\u00e9e par Karl Wernicke ou la \u00ab c\u00e9cit\u00e9 psychique \u00bb (<em>Seelenblindheit<\/em>) conceptualis\u00e9e par le physiologiste Hermann Munk.<\/p>\n<p>L&rsquo;accolement du syntagme \u00ab des couleurs \u00bb (d\u00e9riv\u00e9 du latin <em>color<\/em>, d\u00e9signant la teinte ext\u00e9rieure, le teint ou l&rsquo;aspect chromatique d&rsquo;un corps) est venu sp\u00e9cifier l&rsquo;extension s\u00e9lective du trouble au domaine chromatique au cours des d\u00e9veloppements de la neurologie clinique de la fin du XIXe si\u00e8cle et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, notamment sous l&rsquo;impulsion de travaux pionniers men\u00e9s par des figures de la neuropsychologie europ\u00e9enne telles que Heinrich Lissauer.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le terme se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme <strong>\/a\u0261.no.zi de ku.l\u0153\u0281\/<\/strong>. L&rsquo;accent tonique naturel du fran\u00e7ais se porte sur la derni\u00e8re syllabe des unit\u00e9s lexicales majeures (\u00ab -zie \u00bb et \u00ab -leur \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan grammatical, \u00ab agnosie des couleurs \u00bb est un syntagme nominal f\u00e9minin. Le terme recteur \u00ab agnosie \u00bb est un nom commun f\u00e9minin singulier, et le modificateur \u00ab des couleurs \u00bb est un groupe pr\u00e9positionnel au pluriel compos\u00e9 de la pr\u00e9position amalgam\u00e9e \u00ab de les \u00bb et du nom \u00ab couleurs \u00bb. L&rsquo;expression ne poss\u00e8de pas de forme verbale propre, mais g\u00e9n\u00e8re l&rsquo;adjectif relationnel \u00ab agnosique \u00bb, comme dans \u00ab un patient agnosique pour les couleurs \u00bb ou \u00ab un profil agnosique chromatique \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;agnosie des couleurs dans toute sa complexit\u00e9, il est indispensable de diss\u00e9quer la cha\u00eene s\u00e9quentielle du traitement chromatique dans l&rsquo;enc\u00e9phale humain. Ce traitement ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une simple retranscription m\u00e9canique des photons capt\u00e9s par la r\u00e9tine ; il met en jeu une s\u00e9rie de transformations neuro-architecturales hautement sp\u00e9cialis\u00e9es, r\u00e9parties le long de la voie visuelle ventrale, commun\u00e9ment appel\u00e9e la voie du \u00ab quoi \u00bb (<em>what pathway<\/em>).<\/p>\n<p>Le traitement perceptif s&rsquo;amorce au niveau des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens (les c\u00f4nes S, M et L), transite par les relais parvocellulaires et koniocellulaires du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral, et atteint le cortex visuel primaire (V1 ou aire stri\u00e9e), plus sp\u00e9cifiquement les structures cellulaires appel\u00e9es \u00ab blobs \u00bb de cytochrome oxydase. De l\u00e0, le signal est projet\u00e9 vers les aires visuelles secondaires (V2, V4) situ\u00e9es dans le gyrus lingual et le gyrus fusiforme, qui constituent le centre critique de la constance et de la perception chromatique consciente. Une l\u00e9sion bilat\u00e9rale ou unilat\u00e9rale s\u00e9v\u00e8re \u00e0 ce niveau an\u00e9antit la perception m\u00eame de la couleur, engendrant une achromatopsie o\u00f9 le patient per\u00e7oit le monde en nuances de gris d\u00e9lav\u00e9.<\/p>\n<p>En revanche, dans l&rsquo;agnosie des couleurs, ces structures perceptives primaires et secondaires sont pr\u00e9serv\u00e9es. La rupture survient plus en aval, au niveau des connexions entre le cortex visuel extrastri\u00e9 et les zones temporales ant\u00e9rieures et pari\u00e9to-occipitales gauches h\u00e9bergeant la m\u00e9moire s\u00e9mantique et lexicale. Le signal perceptif chromatique est intact, mais il demeure captif d&rsquo;un syst\u00e8me visuel isol\u00e9 : il ne parvient plus \u00e0 dialoguer avec les r\u00e9seaux mn\u00e9siques qui associent une longueur d&rsquo;onde donn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience pass\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 canonique des objets et \u00e0 l&rsquo;architecture conceptuelle g\u00e9n\u00e9rale du sujet.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res conceptuelles de l&rsquo;agnosie des couleurs s&rsquo;articulent ainsi autour de trois axes cardinaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La pr\u00e9servation de la discrimination sensorielle :<\/strong> Le patient voit les couleurs. Si on lui pr\u00e9sente des teintes tr\u00e8s proches, il signale qu&rsquo;elles sont diff\u00e9rentes ou identiques avec une exactitude comparable \u00e0 celle des sujets sains.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;effondrement de l&rsquo;\u00e9vocation et du jugement conceptuel :<\/strong> Confront\u00e9 \u00e0 une entit\u00e9 visuelle, le patient est incapable d&rsquo;en certifier la justesse chromatique sans recourir \u00e0 un indice contextuel verbal explicite, et r\u00e9ciproquement, confront\u00e9 \u00e0 un stimulus d\u00e9contextualis\u00e9, il ne sait quel objet lui associer.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis du langage :<\/strong> Contrairement au patient aphasique qui sait parfaitement qu&rsquo;une tomate est rouge mais ne retrouve plus l&rsquo;\u00e9tiquette phonologique \u00ab rouge \u00bb, le v\u00e9ritable agnosique des couleurs a perdu la repr\u00e9sentation visuo-s\u00e9mantique interne de la couleur elle-m\u00eame dans son registre multimodal ou perceptivo-mn\u00e9sique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La reconnaissance clinique des troubles de la cognition des couleurs s&rsquo;est \u00e9labor\u00e9e dans le sillage des grandes d\u00e9couvertes de la neurologie localisationniste de la fin du XIXe si\u00e8cle. Les premiers cliniciens avaient d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 que certains bless\u00e9s vasculaires ou traumatiques perdaient l&rsquo;usage des couleurs sans \u00eatre aveugles, mais la distinction entre d\u00e9ficit sensoriel, aphasique et agnosique a mis plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 se cristalliser.<\/p>\n<p>En 1890, le m\u00e9decin allemand Heinrich Lissauer publia un travail fondamental qui posa les fondations de toute la taxonomie moderne des agnosies. En observant minutieusement un patient incapable de reconna\u00eetre les objets par la vue, Lissauer th\u00e9orisa la scission fondamentale entre l&rsquo;\u00ab agnosie aperceptive \u00bb (incapacit\u00e9 \u00e0 forger un percept unifi\u00e9 et coh\u00e9rent du stimulus) et l&rsquo;\u00ab agnosie associative \u00bb (incapacit\u00e9 \u00e0 relier un percept pourtant parfaitement form\u00e9 \u00e0 sa signification s\u00e9mantique). L&rsquo;agnosie des couleurs moderne s&rsquo;enracine directement dans ce cadre conceptuel sous la banni\u00e8re des agnosies associatives.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1892, le c\u00e9l\u00e8bre neurologue fran\u00e7ais <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Joseph_Jules_Dejerine\">Joseph Jules Dejerine<\/a> d\u00e9crivit le cas princeps d&rsquo;un patient lettr\u00e9 devenu subitement incapable de lire (alexie pure sans agraphie) \u00e0 la suite d&rsquo;un infarctus c\u00e9r\u00e9bral occipital gauche et du spl\u00e9nium du corps calleux. Chez ce patient, Dejerine documenta \u00e9galement une perte spectaculaire de la reconnaissance des couleurs, ouvrant la voie \u00e0 la compr\u00e9hension du r\u00f4le crucial de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral gauche et des voies de d\u00e9connexion calleuse dans l&rsquo;acc\u00e8s s\u00e9mantique aux attributs visuels.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, le mod\u00e8le connexionniste r\u00e9actualis\u00e9 par le neurologue am\u00e9ricain Norman Geschwind en 1965 a permis de clarifier le statut de l&rsquo;agnosie chromatique par rapport \u00e0 l&rsquo;anomie de la couleur. Geschwind d\u00e9montra que l&rsquo;interruption des faisceaux reliant le cortex visuel droit (fonctionnel) \u00e0 l&rsquo;aire du langage situ\u00e9e dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche emp\u00eachait de nommer la couleur tout en pr\u00e9servant le savoir implicite. Les travaux ult\u00e9rieurs d&rsquo;auteurs francophones et internationaux, tels qu&rsquo;Arthur Benton, Fran\u00e7ois Lhermitte ou plus r\u00e9cemment Paolo Bartolomeo, ont ensuite permis d&rsquo;isoler l&rsquo;agnosie s\u00e9mantique des couleurs comme un d\u00e9sordre autonome, distinct tant des syndromes de d\u00e9connexion verbale pure que des alt\u00e9rations lexicales motrices.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques issus des neurosciences cognitives et de la psychologie computationnelle expliquent l&rsquo;\u00e9tiologie et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;agnosie des couleurs. Ces mod\u00e8les s&rsquo;int\u00e9ressent particuli\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;architecture des connaissances s\u00e9mantiques et \u00e0 la fa\u00e7on dont le cerveau stocke les propri\u00e9t\u00e9s visuelles intrins\u00e8ques des objets.<\/p>\n<p>Le premier cadre est le mod\u00e8le de la m\u00e9moire s\u00e9mantique distribu\u00e9e ou mod\u00e8le \u00ab sensorimoteur \u00bb (incarn\u00e9 notamment par les th\u00e9ories de Warrington, Shallice, et plus tard d&rsquo;Allport). Selon cette perspective, les connaissances conceptuelles relatives aux objets ne sont pas entrepos\u00e9es dans une bo\u00eete noire amodale unique, mais sont distribu\u00e9es au sein des r\u00e9seaux corticaux m\u00eames qui ont servi \u00e0 leur perception sensorielle initiale. Les connaissances sur la couleur d&rsquo;un objet (le fait qu&rsquo;un citron soit jaune) r\u00e9sideraient dans des zones corticales adjacentes aux aires visuelles de traitement chromatique (V4 et cortex temporal inf\u00e9rieur adjacent). Une d\u00e9connexion ou une atteinte cibl\u00e9e de ces aires interm\u00e9diaires d\u00e9truit le stock des repr\u00e9sentations chromatiques des objets tout en \u00e9pargnant la structure abstraite non visuelle de ces m\u00eames objets.<\/p>\n<p>Le second mod\u00e8le majeur est l&rsquo;approche hi\u00e9rarchique du traitement de la forme et des attributs visuels d\u00e9velopp\u00e9e par David Marr et prolong\u00e9e en neuropsychologie par Marlene Behrmann et David Milner. Ce mod\u00e8le postule une s\u00e9paration nette entre le traitement des propri\u00e9t\u00e9s primaires spatiales\/g\u00e9om\u00e9triques (la forme, l&rsquo;orientation, la texture) et le traitement des propri\u00e9t\u00e9s de surface ind\u00e9pendantes comme la couleur et la luminance. L&rsquo;agnosie des couleurs d\u00e9montre une dissociation double majeure : un patient peut pr\u00e9senter une agnosie visuelle des formes et des objets (aperceptive ou associative) tout en \u00e9tant capable de classifier rigoureusement les couleurs, ou inversement, souffrir d&rsquo;une agnosie pure des teintes avec une identification irr\u00e9prochable de la g\u00e9om\u00e9trie tridimensionnelle des objets.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le de la \u00ab d\u00e9connexion visuo-s\u00e9mantique \u00bb soutient que l&rsquo;agnosie des couleurs survient lorsque l&rsquo;information chromatique trait\u00e9e par le cortex occipital droit ou bilat\u00e9ral ne peut \u00eatre transmise aux r\u00e9seaux s\u00e9mantiques dominants localis\u00e9s dans le lobe temporal ant\u00e9rieur gauche. Il s&rsquo;agit alors d&rsquo;un dysfonctionnement d&rsquo;interconnexion synaptique de haute vol\u00e9e le long du faisceau longitudinal inf\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature neuropsychologique clinique d\u00e9compose les perturbations de la cognition des couleurs en plusieurs formes cliniques et dimensions sous-jacentes, qu&rsquo;il est capital de dissocier pour \u00e9tablir un profil diagnostique pr\u00e9cis :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Agnosie des couleurs proprement dite (ou agnosie associative des couleurs) :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 acc\u00e9der aux repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques des couleurs \u00e0 partir de la modalit\u00e9 visuelle. Le patient \u00e9choue \u00e0 apparier une couleur avec son objet prototype (ex. s\u00e9lectionner un feutre rouge pour colorier une cerise) ou \u00e0 juger si la couleur d&rsquo;un objet repr\u00e9sent\u00e9 est correcte, bien que ses capacit\u00e9s de discrimination soient intactes.<\/li>\n<li><strong>Amn\u00e9sie s\u00e9mantique sp\u00e9cifique aux couleurs :<\/strong> Perte intrins\u00e8que de la connaissance conceptuelle de la couleur, quelle que soit la modalit\u00e9 d&rsquo;interrogation. Le patient ne sait plus de quelle couleur est le ciel ou le sang, m\u00eame lorsqu&rsquo;on lui pose la question oralement sans aucun stimulus visuel. Le concept m\u00eame de la couleur de l&rsquo;entit\u00e9 est effac\u00e9 de sa m\u00e9moire \u00e0 long terme.<\/li>\n<li><strong>Achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale :<\/strong> Trouble perceptif primaire d&rsquo;origine corticale, cons\u00e9cutif \u00e0 une l\u00e9sion de la r\u00e9gion ventro-occipitale (V4 \/ gyrus lingual et fusiforme). Les couleurs ne sont plus per\u00e7ues et le monde appara\u00eet d\u00e9color\u00e9, gris\u00e2tre, sale ou terne. La discrimination sensorielle est totalement d\u00e9truite.<\/li>\n<li><strong>Anomie des couleurs (ou aphasie de la couleur) :<\/strong> Trouble s\u00e9lectif de l&rsquo;appellation dans lequel le patient reconna\u00eet la couleur, sait parfaitement quel objet lui correspond et peut trier des teintes, mais se trouve incapable de prononcer ou d&rsquo;\u00e9crire son nom. S&rsquo;il entend le nom d&rsquo;une couleur, il peut d\u00e9signer imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9chantillon correspondant, ce qui d\u00e9montre la pr\u00e9servation de la compr\u00e9hension lexicale et du stock perceptif.<\/li>\n<li><strong>Agnosie visuo-verbale des couleurs :<\/strong> Forme sp\u00e9cifique de d\u00e9connexion o\u00f9 le patient ne peut ni nommer une couleur pr\u00e9sent\u00e9e visuellement, ni d\u00e9signer une pastille de couleur lorsqu&rsquo;on lui donne son nom verbal, alors qu&rsquo;il r\u00e9ussit impeccablement les t\u00e2ches purement visuelles (tri, association couleur-objet sur images muettes) et purement verbales (r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00ab De quelle couleur est la carotte ? \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;agnosie des couleurs, consid\u00e9rons deux vignettes cliniques embl\u00e9matiques illustrant la sp\u00e9cificit\u00e9 des dissociations observ\u00e9es dans les services de r\u00e9\u00e9ducation neurologique :<\/p>\n<p><strong>Vignette 1 : Le cas de Monsieur D. (Infarctus occipito-temporal post\u00e9rieur gauche)<\/strong><br \/>Monsieur D., 62 ans, ancien graphiste, est admis apr\u00e8s un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique touchant le territoire de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale post\u00e9rieure gauche. Lors du bilan orthophonique et neuropsychologique, Monsieur D. ne pr\u00e9sente aucun trouble aphasique majeur, son discours spontan\u00e9 est fluide et sa compr\u00e9hension orale sans faille. Lorsqu&rsquo;on lui soumet le test des disques d&rsquo;Ishihara, il identifie sans h\u00e9siter tous les chiffres dissimul\u00e9s, d\u00e9montrant que ses axes de vision des couleurs r\u00e9tiniens et g\u00e9niculo-stri\u00e9s sont parfaits. Cependant, lorsqu&rsquo;on lui pr\u00e9sente une s\u00e9rie de photographies d&rsquo;animaux dont certains ont \u00e9t\u00e9 volontairement modifi\u00e9s par ordinateur (un \u00e9l\u00e9phant vert pomme, un lion bleu nuit, une girafe normale), Monsieur D. est incapable d&rsquo;identifier l&rsquo;incongruit\u00e9 chromatique. Il affirme avec s\u00e9rieux que l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant vert lui semble tout \u00e0 fait plausible et ordinaire. Plus r\u00e9v\u00e9lateur encore : si l&rsquo;examinateur lui demande oralement : \u00ab De quelle couleur est un \u00e9l\u00e9phant dans la nature ? \u00bb, Monsieur D. r\u00e9pond spontan\u00e9ment \u00ab gris \u00bb sans l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute. D\u00e8s que la modalit\u00e9 visuelle directe est engag\u00e9e pour juger de la pertinence chromatique d&rsquo;une entit\u00e9 du monde r\u00e9el, la liaison entre le percept et son sens est rompue.<\/p>\n<p><strong>Vignette 2 : La t\u00e2che de coloriage de Madame B.<\/strong><br \/>Madame B., 74 ans, suivie apr\u00e8s un traumatisme cr\u00e2nien avec h\u00e9matome sous-dural temporal, se voit soumettre une \u00e9preuve standardis\u00e9e de dessin au trait en noir et blanc repr\u00e9sentant divers fruits et l\u00e9gumes (une banane, une carotte, un \u00e9pi de ma\u00efs, une tomate). On dispose devant elle douze crayons de couleurs diff\u00e9rentes bien distinctes. On lui demande de choisir le crayon adapt\u00e9 pour colorier chaque \u00e9l\u00e9ment. Madame B. h\u00e9site longuement, saisit un crayon violet fonc\u00e9 pour colorier la banane, puis prend un crayon vert pour la carotte et un crayon marron pour la tomate. Interrog\u00e9e sur ses choix, elle ne semble ressentir aucun sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9. En revanche, lorsqu&rsquo;on lui retire les crayons et qu&rsquo;on lui demande de faire correspondre par \u00e9crit ou par d\u00e9signation verbale les mots \u00ab banane \u00bb et \u00ab jaune \u00bb, elle accomplit la t\u00e2che sans aucune erreur. Ce profil signe avec \u00e9clat une agnosie associative des couleurs d\u00e9pendante de l&rsquo;analyse visuelle.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>Le diagnostic neuropsychologique d&rsquo;une agnosie des couleurs requiert une m\u00e9thodologie rigoureuse structur\u00e9e en \u00e9tapes successives. L&rsquo;enjeu fondamental consiste \u00e0 remonter l&rsquo;arborescence des traitements cognitifs pour localiser avec pr\u00e9cision le si\u00e8ge de la rupture.<\/p>\n<p>Le protocole clinique s&rsquo;organise g\u00e9n\u00e9ralement de la fa\u00e7on suivante :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Exclusion d&rsquo;une atteinte sensorielle ou perceptivo-stri\u00e9e :<\/strong> L&rsquo;administration des planches pseudo-isochromatiques d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_d%27Ishihara\">Ishihara<\/a> ou du test de Farnsworth-Munsell 100 Hue est imp\u00e9rative. La r\u00e9ussite \u00e0 ces tests \u00e9limine formellement une dyschromatopsie cong\u00e9nitale ou une achromatopsie acquise.<\/li>\n<li><strong>T\u00e2ches d&rsquo;appariement perceptif pur de couleurs :<\/strong> On pr\u00e9sente au patient deux \u00e9chantillons de couleurs identiques parmi des distracteurs et on lui demande d&rsquo;apparier les pastilles identiques (matching visuo-visuel sans d\u00e9nomination). L&rsquo;agnosique des couleurs r\u00e9ussit brillamment cette t\u00e2che car aucune s\u00e9mantique n&rsquo;est requise.<\/li>\n<li><strong>\u00c9preuves de coloration et de jugement d&rsquo;images incongrues :<\/strong> Le test classique des \u00ab images incongrues \u00bb (pr\u00e9sent notamment dans des batteries comme la PEGV ou batterie d&rsquo;\u00e9valuation des agnosies visuelles) confronte le patient \u00e0 des dessins repr\u00e9sentant des objets colori\u00e9s correctement ou incorrectement. Le patient doit rep\u00e9rer les anomalies. L&rsquo;\u00e9chec massif est caract\u00e9ristique de l&rsquo;agnosie.<\/li>\n<li><strong>\u00c9preuves d&rsquo;\u00e9vocation s\u00e9mantique transmodale :<\/strong> On \u00e9value la connaissance des couleurs \u00e0 partir de questions strictement verbales (ex. \u00ab Quelle est la couleur canonique d&rsquo;une grenouille ? De la moutarde ? D&rsquo;un panneau stop ? \u00bb). Une r\u00e9ussite normale contrastant avec l&rsquo;\u00e9chec visuel oriente vers une agnosie d&rsquo;acc\u00e8s visuel, alors qu&rsquo;un \u00e9chec oriente vers une perte amn\u00e9sique du concept de couleur.<\/li>\n<li><strong>T\u00e2ches de d\u00e9nomination et de d\u00e9signation :<\/strong> On demande de nommer des pastilles de couleur (\u00ab Quelle est cette couleur ? \u00bb) et, inversement, de pointer la pastille correspondant au mot prononc\u00e9 (\u00ab Montrez-moi le turquoise \u00bb). Ces \u00e9preuves permettent d&rsquo;isoler une \u00e9ventuelle anomie des couleurs purement linguistique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension clinique fine de l&rsquo;agnosie des couleurs d\u00e9passe le cadre de la pure sp\u00e9culation acad\u00e9mique ; elle rev\u00eat une importance primordiale dans l&rsquo;accompagnement des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s au quotidien et dans l&rsquo;\u00e9laboration de strat\u00e9gies de compensation th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n<p>Dans la vie courante, la perte de la reconnaissance fonctionnelle des couleurs affecte consid\u00e9rablement l&rsquo;autonomie. Les signaux d&rsquo;alerte environnementaux modernes reposent massivement sur le codage chromatique : signalisation routi\u00e8re, feux de circulation, voyants d&rsquo;appareils \u00e9lectrom\u00e9nagers (boutons de mise sous tension verts ou rouges), dates de p\u00e9remption indiqu\u00e9es par pastilles sur les denr\u00e9es p\u00e9rissables, ou encore identification de la fra\u00eecheur des aliments lors de la pr\u00e9paration des repas. Un patient agnosique pour les couleurs peut tenter de consommer une viande avari\u00e9e dont la teinte anormale ne d\u00e9clenchera chez lui aucun signal d&rsquo;incongruit\u00e9 cognitive.<\/p>\n<p>Sur le plan de la r\u00e9\u00e9ducation neuropsychologique, la prise en charge exploite le contournement cognitif en mobilisant les voies d&rsquo;acc\u00e8s pr\u00e9serv\u00e9es. Dans la mesure o\u00f9 les connaissances verbales et s\u00e9mantiques abstraites demeurent souvent int\u00e8gres, les orthophonistes et ergoth\u00e9rapeutes enseignent au patient \u00e0 verbaliser syst\u00e9matiquement ses actions et \u00e0 utiliser des \u00e9tiquetages \u00e9crits explicites sur ses objets du quotidien, ses v\u00eatements et ses ustensiles de cuisine. Le patient apprend \u00e9galement \u00e0 se fier \u00e0 d&rsquo;autres attributs invariants pour identifier l&rsquo;\u00e9tat des objets : la forme, l&rsquo;odeur, le toucher ou le contraste de luminance, plut\u00f4t que la signature spectrale de la couleur.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations neuroscientifiques modernes, utilisant conjointement l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique_fonctionnelle\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle<\/a> (IRMf), les potentiels \u00e9voqu\u00e9s visuels et la tractographie par imagerie du tenseur de diffusion (DTI), ont permis de cartographier avec une r\u00e9solution in\u00e9dite les substrats neuronaux de la s\u00e9mantique des couleurs.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes de neuro-imagerie chez le sujet sain ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une dissociation anatomique \u00e9l\u00e9gante au sein du cortex temporal ventral. Tandis que l&rsquo;aire V4 (localis\u00e9e dans la partie post\u00e9rieure du gyrus fusiforme) s&rsquo;active vigoureusement lors de toute stimulation chromatique passive, les r\u00e9gions ant\u00e9rieures du gyrus fusiforme gauche et du gyrus temporal inf\u00e9rieur moyen s&rsquo;allument sp\u00e9cifiquement lorsque la t\u00e2che exige un jugement de plausibilit\u00e9 chromatique sur des objets canoniques. Ces d\u00e9couvertes empiriques confirment les intuitions des premiers cliniciens : il existe un p\u00f4le d&rsquo;int\u00e9gration visuo-s\u00e9mantique distinct des aires purement perceptives.<\/p>\n<p>Les recherches men\u00e9es sur des cohortes de patients victimes d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale post\u00e9rieure ont quant \u00e0 elles document\u00e9 le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant du faisceau longitudinal inf\u00e9rieur gauche. Une d\u00e9saff\u00e9rentation de ce puissant faisceau de substance blanche isolant le cortex occipital des structures temporales ant\u00e9rieures suffit \u00e0 d\u00e9clencher une agnosie associative des couleurs sans aucune alt\u00e9ration de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle ni du champ visuel central.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>La couleur n&rsquo;est pas seulement une longueur d&rsquo;onde physique analys\u00e9e par le cerveau ; elle est \u00e9galement un syst\u00e8me hautement codifi\u00e9 de conventions culturelles, linguistiques et symboliques. L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;agnosie des couleurs s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;un d\u00e9bat anthropologique et linguistique de longue date, illustr\u00e9 par la c\u00e9l\u00e8bre hypoth\u00e8se du relativisme linguistique formul\u00e9e par Sapir et Whorf.<\/p>\n<p>Dans les cultures occidentales industrielles, le lexique chromatique est richement compartiment\u00e9 en onze cat\u00e9gories de base fondamentales (selon la classification de Berlin et Kay : blanc, noir, rouge, vert, jaune, bleu, marron, violet, rose, orange, gris). L&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;agnosie s&rsquo;appuie implicitement sur ces associations canoniques tr\u00e8s standardis\u00e9es (le ciel est bleu, l&rsquo;herbe est verte, la fraise est rouge). Or, dans certaines populations autochtones \u00e9tudi\u00e9es par l&rsquo;ethnolinguistique \u2014 telles que les Dani de Nouvelle-Guin\u00e9e ou les chasseurs-cueilleurs Hadza \u2014, le r\u00e9pertoire des termes de couleur se r\u00e9duit \u00e0 deux ou trois descripteurs fondamentaux (li\u00e9s principalement \u00e0 l&rsquo;opposition entre clart\u00e9\/chaleur et obscurit\u00e9\/fra\u00eecheur).<\/p>\n<p>Chez ces locuteurs, la m\u00e9moire s\u00e9mantique des objets n&rsquo;est pas structur\u00e9e autour de l&rsquo;association canonique abstraite d&rsquo;une teinte isol\u00e9e de sa texture ou de son \u00e9tat physique. D\u00e8s lors, l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;agnosie des couleurs chez un sujet issu de ces communaut\u00e9s ne peut en aucun cas reposer sur des protocoles standardis\u00e9s occidentaux. Ce constat rappelle aux cliniciens que le concept m\u00eame de \u00ab couleur propre \u00bb d&rsquo;un objet est en grande partie une s\u00e9dimentation culturelle acquise par l&rsquo;apprentissage scolaire et les artefacts de l&rsquo;environnement humain.<\/p>\n<h3>13. Controverses, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Le statut nosologique de l&rsquo;agnosie des couleurs a fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein de la communaut\u00e9 neuropsychologique tout au long du XXe si\u00e8cle, et certaines interrogations demeurent d&rsquo;une remarquable actualit\u00e9.<\/p>\n<p>La pol\u00e9mique principale tourne autour de la question de savoir si l&rsquo;agnosie des couleurs existe v\u00e9ritablement en tant qu&rsquo;entit\u00e9 clinique autonome et \u00ab pure \u00bb. Plusieurs auteurs illustres, au premier rang desquels Arthur Benton, ont soutenu pendant des d\u00e9cennies que la quasi-totalit\u00e9 des cas r\u00e9pertori\u00e9s d&rsquo;\u00ab agnosie des couleurs \u00bb masquaient en r\u00e9alit\u00e9 soit une aphasie amnestique discr\u00e8te (anomie de la couleur non d\u00e9cel\u00e9e par des tests trop grossiers), soit un d\u00e9ficit sous-jacent subtil de la discrimination perceptive chromatique non per\u00e7u aux examens standardis\u00e9s. Selon les partisans de cette ligne sceptique, la couleur n&rsquo;\u00e9tant pas un objet tridimensionnel ind\u00e9pendant mais un simple attribut de surface, elle ne pourrait \u00eatre le si\u00e8ge d&rsquo;une agnosie associative v\u00e9ritable sans que l&rsquo;agnosie ne touche \u00e9galement la reconnaissance de l&rsquo;objet lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Toutefois, la publication de cas exceptionnels de double dissociation au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es a battu en br\u00e8che cette vision r\u00e9ductrice. Des patients ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits pr\u00e9sentant une capacit\u00e9 intacte \u00e0 d\u00e9nommer les couleurs abstraites sur \u00e9chantillon tout en \u00e9chouant \u00e0 attribuer la couleur ad\u00e9quate aux objets visuels muets, ou encore des sujets souffrant d&rsquo;agnosie s\u00e9v\u00e8re pour les objets (incapables de reconna\u00eetre un marteau ou une fourchette) tout en \u00e9tant parfaitement capables de cat\u00e9goriser, d&rsquo;associer et de colorier correctement ces m\u00eames \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;apr\u00e8s leur teinte canonique. Bien que rarissime \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur en raison de la proximit\u00e9 anatomique des circuits temporo-occipitaux, l&rsquo;agnosie des couleurs est aujourd&rsquo;hui universellement reconnue comme une entit\u00e9 th\u00e9orique et clinique autonome.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir toute confusion nosologique dans la pratique clinique ou la recherche exp\u00e9rimentale, il est indispensable de diff\u00e9rencier rigoureusement l&rsquo;agnosie des couleurs des entit\u00e9s cliniques frontali\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale :<\/strong> Perte de la perception des couleurs due \u00e0 une l\u00e9sion corticale occipitale (V4). La vision est en noir et blanc ; le patient a conscience de cette perte sensorielle, ce qui n&rsquo;est pas le cas de l&rsquo;agnosique des couleurs qui voit les nuances lumineuses sans en saisir le sens.<\/li>\n<li><strong>Anomie des couleurs :<\/strong> Incapacit\u00e9 s\u00e9lective \u00e0 nommer les couleurs per\u00e7ues ou \u00e0 d\u00e9signer une couleur d&rsquo;apr\u00e8s son nom verbal, cons\u00e9cutive \u00e0 une d\u00e9connexion linguistique. La s\u00e9mantique visuelle est intacte : le patient sait trier les objets par couleur ou colorier convenablement des dessins sans mod\u00e8le.<\/li>\n<li><strong>Dyschromatopsie r\u00e9tinienne (ex. daltonisme) :<\/strong> Anomalie cong\u00e9nitale g\u00e9n\u00e9tiquement d\u00e9termin\u00e9e des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens (c\u00f4nes). Le trouble est p\u00e9riph\u00e9rique, stable depuis la naissance et d\u00e9tectable d\u00e8s les \u00e9preuves de vision des couleurs fondamentales.<\/li>\n<li><strong>Agnosie visuelle des objets :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 identifier visuellement les objets courants, leurs formes et leurs fonctions, alors que l&rsquo;agnosie des couleurs peut \u00eatre strictement restreinte \u00e0 l&rsquo;attribut chromatique en laissant l&rsquo;identification formelle de l&rsquo;objet pr\u00e9serv\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Aphasie optique :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 nommer les objets pr\u00e9sent\u00e9s visuellement en d\u00e9pit de leur reconnaissance conceptuelle intacte (d\u00e9montr\u00e9e par le mime d&rsquo;utilisation). Elle peut englober tous les stimuli visuels, y compris les couleurs, mais concerne le pont vers le syst\u00e8me linguistique global et non la m\u00e9moire s\u00e9mantique intrins\u00e8que.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;agnosie des couleurs illustre avec \u00e9clat l&rsquo;extr\u00eame sp\u00e9cialisation modulaire du syst\u00e8me visuel humain et de ses connexions mn\u00e9siques sup\u00e9rieures :<\/p>\n<ul>\n<li>Il s&rsquo;agit d&rsquo;une perturbation s\u00e9lective de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la s\u00e9mantique et \u00e0 la signification des couleurs, coexistant avec une vision chromatique \u00e9l\u00e9mentaire et une discrimination perceptive rigoureusement pr\u00e9serv\u00e9es.<\/li>\n<li>Elle se distingue \u00e0 la fois de l&rsquo;achromatopsie (qui est un d\u00e9ficit perceptif sensoriel cortical de V4) et de l&rsquo;anomie de la couleur (qui est une entrave purement lexicale et linguistique).<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9tiologie l\u00e9sionnelle pr\u00e9dominante r\u00e9side dans des atteintes isch\u00e9miques ou h\u00e9morragiques de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale post\u00e9rieure gauche, d\u00e9connectant les aires visuelles extrastri\u00e9es ventrales des r\u00e9gions temporales s\u00e9mantiques.<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique requiert de tester m\u00e9thodiquement la discrimination sensorielle, l&rsquo;appariement non verbal couleur-objet, le tri d&rsquo;images incongrues et l&rsquo;interrogation conceptuelle orale d\u00e9contextualis\u00e9e.<\/li>\n<li>La r\u00e9\u00e9ducation s&rsquo;appuie sur la suppl\u00e9ance cognitive par des \u00e9tiquetages explicites et l&rsquo;utilisation de rep\u00e8res de forme, de luminance ou de texture pour pallier la d\u00e9faillance du canal chromatique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Benton, A. L. (1979). Visuoperceptive, visuospatial, and visuoconstructive disorders. In K. M. Heilman &#038; E. Valenstein (Eds.), <em>Clinical Neuropsychology<\/em> (pp. 186\u2013232). Oxford University Press.<\/li>\n<li>Dejerine, J. (1892). Contribution \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude anatomo-pathologique et clinique des diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de c\u00e9cit\u00e9 verbale. <em>M\u00e9moires de la Soci\u00e9t\u00e9 de Biologie<\/em>, 4, 61\u201390.<\/li>\n<li>Geschwind, N., &#038; Fusillo, M. (1966). Color-naming defects in association with alexia. <em>Archives of Neurology<\/em>, 15(2), 137\u2013146. https:\/\/doi.org\/10.1001\/archneur.1966.00470140027004<\/li>\n<li>Lissauer, H. (1890). Ein Fall von Seelenblindheit nebst einem Beitrage zur Theorie derselben. <em>Archiv f\u00fcr Psychiatrie und Nervenkrankheiten<\/em>, 21(2), 222\u2013270. https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02226765<\/li>\n<li>Miceli, G., Fouch, E., Capasso, R., Shelton, J. R., Tomaiuolo, F., &#038; Caramazza, A. (2001). The dissociation of color from form and function knowledge. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 4(6), 662\u2013667. https:\/\/doi.org\/10.1038\/88497<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;agnosie des couleurs est un trouble neuropsychologique rare caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre et interpr\u00e9ter la signification des teintes, malgr\u00e9 une perception sensorielle intacte.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1449,46,40632],"tags":[31326,40633,40634,4213,173,2915,6783],"class_list":["post-23979","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurologie-clinique","category-neuropsychologie","category-troubles-visuels-et-cognitifs","tag-achromatopsie","tag-agnosie-des-couleurs","tag-anomie-des-couleurs","tag-memoire-semantique","tag-neuropsychologie","tag-perception-visuelle","tag-voie-ventrale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23979","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23979\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23979"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23979"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23979"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}