{"id":23975,"date":"2026-11-01T02:48:06","date_gmt":"2026-11-01T02:48:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=colonialisme-psychologie-impact"},"modified":"2026-11-01T02:48:06","modified_gmt":"2026-11-01T02:48:06","slug":"colonialisme-psychologie-impact","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=colonialisme-psychologie-impact","title":{"rendered":"Colonialisme : Psychologie et s\u00e9quelles"},"content":{"rendered":"<p>Le colonialisme ne repr\u00e9sente pas uniquement une domination territoriale, politique et \u00e9conomique d&rsquo;une nation sur un autre peuple ; il constitue \u00e9galement un appareil d&rsquo;assujettissement psychique profond qui transforme radicalement l&rsquo;identit\u00e9, l&rsquo;estime de soi et les structures cognitives des populations domin\u00e9es comme des dominateurs. L&rsquo;analyse psychologique du colonialisme explore la mani\u00e8re dont les rapports asym\u00e9triques de pouvoir mod\u00e8lent l&rsquo;inconscient collectif, g\u00e9n\u00e8rent des traumatismes historiques transg\u00e9n\u00e9rationnels et perp\u00e9tuent des formes complexes d&rsquo;ali\u00e9nation mentale. Examiner ce ph\u00e9nom\u00e8ne sous l&rsquo;angle de la psychologie clinique, sociale et d\u00e9coloniale permet de comprendre comment des blessures historiques continuent de se manifester dans les souffrances subjectives et relationnelles contemporaines.<\/p>\n<h2>Colonialisme<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>colonialisme<\/strong> d\u00e9signe un syst\u00e8me de domination g\u00e9opolitique, \u00e9conomique et culturelle par lequel une puissance souveraine impose son autorit\u00e9 directe sur un territoire \u00e9tranger et assujettit sa population autochtone. En psychologie et en sciences sociales, le colonialisme est appr\u00e9hend\u00e9 comme une matrice relationnelle asym\u00e9trique et violente qui restructure la subjectivit\u00e9 des individus en instituant une hi\u00e9rarchie raciale, \u00e9pist\u00e9mique et existentielle entre le \u00ab colonisateur \u00bb et le \u00ab colonis\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, ce ph\u00e9nom\u00e8ne op\u00e8re par l&rsquo;inculcation syst\u00e9matique d&rsquo;un sentiment d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 chez le domin\u00e9 et d&rsquo;une illusion de sup\u00e9riorit\u00e9 normative chez le dominant. Cette dynamique entra\u00eene une d\u00e9sorganisation des rep\u00e8res identitaires ancestraux, l&rsquo;oblit\u00e9ration des syst\u00e8mes de sens endog\u00e8nes et l&rsquo;internalisation des crit\u00e8res de valeur de l&rsquo;oppresseur. Le colonialisme survit souvent aux structures formelles de l&rsquo;occupation territoriale \u00e0 travers la colonialit\u00e9 du pouvoir, de l&rsquo;\u00eatre et du savoir, perp\u00e9tuant des sch\u00e9mas d&rsquo;oppression int\u00e9rioris\u00e9e et de d\u00e9tresse psychologique au sein des g\u00e9n\u00e9rations ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Ainsi conceptualis\u00e9, le colonialisme n&rsquo;est pas un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9volu consign\u00e9 dans les manuels d&rsquo;histoire, mais un processus structurel continu dont les r\u00e9percussions psychosociologiques mod\u00e8lent encore aujourd&rsquo;hui la sant\u00e9 mentale, la cognition sociale, les relations intergroupes et les repr\u00e9sentations de soi dans les soci\u00e9t\u00e9s postcoloniales et contemporaines.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le substantif \u00ab colonialisme \u00bb est d\u00e9riv\u00e9 du terme \u00ab colonie \u00bb, lui-m\u00eame issu du mot latin <em>colonia<\/em>, d\u00e9signant originellement un domaine agricole, une terre attribu\u00e9e \u00e0 des citoyens romains, ou un \u00e9tablissement fond\u00e9 hors de Rome pour assurer un contr\u00f4le territorial et militaire. Le terme latin prend sa racine dans le verbe <em>colere<\/em>, signifiant \u00ab cultiver \u00bb, \u00ab habiter \u00bb ou \u00ab soigner \u00bb, une \u00e9tymologie agraire qui a paradoxalement servi \u00e0 l\u00e9gitimer l&rsquo;expansionnisme sous le pr\u00e9texte de \u00ab cultiver \u00bb des terres et des esprits pr\u00e9tendument incultes ou barbares.<\/p>\n<p>Le suffixe \u00ab -isme \u00bb appara\u00eet au XIXe si\u00e8cle dans le vocabulaire politique et \u00e9conomique europ\u00e9en pour formaliser la doctrine, la th\u00e9orie ou le syst\u00e8me id\u00e9ologique soutenant l&rsquo;expansion imp\u00e9riale et l&rsquo;administration des possessions ultramarines. D\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, le mot acquiert une charge critique, d\u00e9signant l&rsquo;exploitation abusive des peuples assujettis et les d\u00e9rives de l&rsquo;imp\u00e9rialisme occidental.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du colonialisme dans le champ psychologique et psychiatrique s&rsquo;op\u00e8re au cours des ann\u00e9es 1950, notamment sous l&rsquo;impulsion de figures telles que Frantz Fanon et Albert Memmi. Ces th\u00e9oriciens ont subverti l&rsquo;acception purement \u00e9tatique ou administrative du mot pour en faire un concept clinique d\u00e9signant une n\u00e9vrose collective, une rupture existentielle et une structure de violence symbolique r\u00e9gissant l&rsquo;\u00e9conomie psychique des sujets plac\u00e9s sous son emprise.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le mot <strong>colonialisme<\/strong> se prononce en fran\u00e7ais standard international [k\u0254.l\u0254.nja.lism]. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun masculin singulier, dont le pluriel est \u00ab colonialismes \u00bb [k\u0254.l\u0254.nja.lism], employ\u00e9 notamment lorsque les chercheurs comparent diff\u00e9rentes formes r\u00e9gionales ou temporelles de colonisation (par exemple, colonialisme d&rsquo;exploitation contre colonialisme de peuplement).<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le mot s&rsquo;associe \u00e0 divers modificateurs et compl\u00e9ments de d\u00e9termination dans la litt\u00e9rature psychologique : \u00ab colonialisme interne \u00bb, \u00ab colonialisme de peuplement \u00bb, \u00ab colonialisme mental \u00bb ou encore \u00ab s\u00e9quelles du colonialisme \u00bb. Les formes lexicales associ\u00e9es incluent l&rsquo;adjectif \u00ab colonial \u00bb (f\u00e9minin \u00ab coloniale \u00bb, pluriel masculin \u00ab coloniaux \u00bb, pluriel f\u00e9minin \u00ab coloniales \u00bb), le verbe \u00ab coloniser \u00bb et des n\u00e9ologismes critiques majeurs issus des th\u00e9ories contemporaines tels que \u00ab d\u00e9colonialisme \u00bb, \u00ab anticolonialisme \u00bb et \u00ab colonialit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue psychologique, le colonialisme fonctionne comme une \u00e9cologie totale d&rsquo;assujettissement qui p\u00e9n\u00e8tre l&rsquo;ensemble des dimensions de la vie psychique. Il ne se borne pas \u00e0 extraire des ressources mat\u00e9rielles ; il proc\u00e8de \u00e0 une refonte de la conscience humaine par la d\u00e9valorisation active de l&rsquo;humanit\u00e9 de l&rsquo;occup\u00e9. L&rsquo;appareil colonial met en place des dispositifs de classification raciale, linguistique et culturelle qui \u00e9tablissent le colonisateur blanc comme l&rsquo;\u00e9talon universel de la rationalit\u00e9, de la beaut\u00e9, de la moralit\u00e9 et de la normalit\u00e9 psychologique, tout en rel\u00e9guant le colonis\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<p>Cette dichotomie manich\u00e9enne g\u00e9n\u00e8re ce que la psychologie clinique contemporaine qualifie d&rsquo;oppression int\u00e9rioris\u00e9e ou de mentalit\u00e9 coloniale. L&rsquo;individu colonis\u00e9, pour survivre au sein de cet ordre asym\u00e9trique et pour acc\u00e9der \u00e0 des formes minimales de reconnaissance sociale, est contraint d&rsquo;adopter les normes, les valeurs et les jugements de valeur de l&rsquo;oppresseur. Ce m\u00e9canisme de d\u00e9fense adaptatif se transforme en un pi\u00e8ge psychologique d\u00e9vastateur : le sujet en vient \u00e0 m\u00e9priser ses propres traditions, son ph\u00e9notype, sa langue vernaculaire et son groupe d&rsquo;appartenance, d\u00e9veloppant une dissociation entre son \u00eatre authentique et le masque normatif exig\u00e9 par le contexte sociopolitique.<\/p>\n<p>Pour le colonisateur, l&rsquo;exercice du pouvoir colonial implique \u00e9galement des distorsions cognitives et affectives majeures. La perp\u00e9tuation de violences syst\u00e9miques contre des populations pacifi\u00e9es requiert le d\u00e9ploiement de m\u00e9canismes d&rsquo;auto-justification, d&rsquo;insensibilisation \u00e9motionnelle et de d\u00e9shumanisation de l&rsquo;autre. Le colonisateur doit fragmenter son propre appareil \u00e9thique pour concilier les id\u00e9aux humanistes profess\u00e9s dans sa m\u00e9tropole avec la cruaut\u00e9 exerc\u00e9e sur les terrains coloniaux. Cette dissonance cognitive engendre une anxi\u00e9t\u00e9 permanente face au soul\u00e8vement potentiel de l&rsquo;opprim\u00e9, nourrissant une parano\u00efa collective qui justifie en retour une militarisation et une surveillance coercitive accrues.<\/p>\n<p>Enfin, les limites conceptuelles du colonialisme psychologique s&rsquo;\u00e9tendent au-del\u00e0 de la d\u00e9colonisation juridique formelle. Le concept de colonialit\u00e9, formul\u00e9 par les sociologues et psychologues critiques latino-am\u00e9ricains, d\u00e9montre que la fin de l&rsquo;administration territoriale n&rsquo;\u00e9radque pas les logiques coloniales. La colonialit\u00e9 du savoir continue d&rsquo;imposer l&rsquo;eurocentrisme comme seule \u00e9pist\u00e9mologie valide au sein des universit\u00e9s et des pratiques cliniques mondiales, tandis que la colonialit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre maintient une invalidation permanente des v\u00e9cus des populations subalternes, perp\u00e9tuant ainsi la souffrance psychique \u00e0 travers les si\u00e8cles.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du colonialisme s&rsquo;articule autour de vagues successives qui ont profond\u00e9ment remodel\u00e9 la psych\u00e9 collective plan\u00e9taire. La premi\u00e8re vague moderne d\u00e9bute au XVe si\u00e8cle avec l&rsquo;expansion ib\u00e9rique dans les Am\u00e9riques, marqu\u00e9e par la spoliation massive des terres autochtones, la destruction de syst\u00e8mes cosmologiques mill\u00e9naires et la mise en place de la traite transatlantique des esclaves. Sur le plan psychologique, cette p\u00e9riode instaure le concept de race biologique, instrumentalis\u00e9 pour d\u00e9nier aux peuples colonis\u00e9s le statut d&rsquo;\u00eatres dou\u00e9s d&rsquo;\u00e2me et de raison, instaurant ainsi la premi\u00e8re grande blessure traumatique interg\u00e9n\u00e9rationnelle document\u00e9e de la modernit\u00e9.<\/p>\n<p>La seconde grande vague, culminant au XIXe si\u00e8cle avec la Conf\u00e9rence de Berlin (1884-1885), voit les puissances industrielles europ\u00e9ennes s&#8217;emparer de la quasi-totalit\u00e9 du continent africain et de vastes r\u00e9gions d&rsquo;Asie. Durant cette p\u00e9riode, la psychiatrie naissante et les th\u00e9ories anthropologiques de l&rsquo;\u00e9poque, souvent impr\u00e9gn\u00e9es de darwinisme social et de racisme scientifique, participent activement \u00e0 l&rsquo;entreprise coloniale. Des ali\u00e9nistes europ\u00e9ens th\u00e9orisent la pr\u00e9tendue inf\u00e9riorit\u00e9 mentale des indig\u00e8nes, qualifiant les actes de r\u00e9bellion ou de d\u00e9sob\u00e9issance de pathologies psychiatriques (\u00e0 l&rsquo;instar de la \u00ab drap\u00e9tomanie \u00bb au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent ou des th\u00e9ories de l&rsquo;\u00c9cole de psychiatrie d&rsquo;Alger dirig\u00e9e par Antoine Porot, qui diagnostiquait une d\u00e9bilit\u00e9 cong\u00e9nitale chez les populations nord-africaines).<\/p>\n<p>Le tournant critique s&rsquo;amorce au milieu du XXe si\u00e8cle sous le souffle des luttes d&rsquo;\u00e9mancipation nationale. En 1952, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Frantz_Fanon\">Frantz Fanon<\/a>, psychiatre martiniquais exer\u00e7ant \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de Blida-Joinville en Alg\u00e9rie, publie <em>Peau noire, masques blancs<\/em>, suivi en 1961 par <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>. Fanon pose les jalons d&rsquo;une psychopathologie du colonialisme en d\u00e9montrant que les troubles mentaux observ\u00e9s chez les colonis\u00e9s ne rel\u00e8vent pas d&rsquo;une inf\u00e9riorit\u00e9 biologique, mais constituent la cons\u00e9quence directe et pr\u00e9visible d&rsquo;un syst\u00e8me socio-politique intrins\u00e8quement violent et d\u00e9shumanisant. Concomitamment, Albert Memmi propose en 1957 dans son <em>Portrait du colonis\u00e9, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 du portrait du colonisateur<\/em> une analyse clinique fine des dynamiques de d\u00e9pendance psychologique et de haine de soi induites par l&rsquo;oppression.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, l&rsquo;\u00e9mergence des \u00e9tudes postcoloniales (initi\u00e9es par Edward Said, Homi Bhabha et Gayatri Spivak) puis des \u00e9tudes d\u00e9coloniales (port\u00e9es par An\u00edbal Quijano, Walter Mignolo et Mar\u00eda Lugones) fournit un nouvel outillage conceptuel. En psychologie, des cliniciens tels qu&rsquo;Eduardo Duran ou Maria Yellow Horse Brave Heart d\u00e9veloppent le concept de trauma historique pour th\u00e9oriser les r\u00e9percussions psychiques du colonialisme sur les populations am\u00e9rindiennes. Aujourd&rsquo;hui, la psychologie d\u00e9coloniale s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9manteler l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie occidentale dans la recherche psychologique et \u00e0 r\u00e9habiliter les savoirs th\u00e9rapeutiques endog\u00e8nes.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension psychologique du colonialisme s&rsquo;appuie sur plusieurs corpus th\u00e9oriques convergents qui articulent la structure sociopolitique macroscopique avec les processus intrapsychiques et interpersonnels microscopiques. Le premier ancrage repose sur la sociog\u00e9nie de Frantz Fanon. En rupture avec la primaut\u00e9 de l&rsquo;ontog\u00e9nie (Freud) ou de la phylog\u00e9nie, Fanon affirme que la n\u00e9vrose du colonis\u00e9 proc\u00e8de d&rsquo;une cause sociale : la structure coloniale cr\u00e9e la pathologie. La structure coloniale impose un cadre perceptif o\u00f9 la valeur d&rsquo;un \u00eatre humain est conditionn\u00e9e par sa proximit\u00e9 ph\u00e9notypique et culturelle avec le mod\u00e8le blanc dominant, induisant une scission de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me cadre th\u00e9orique majeur est la th\u00e9orie du traumatisme historique, d\u00e9velopp\u00e9e notamment par Maria Yellow Horse Brave Heart. Ce paradigme postule qu&rsquo;un traumatisme massif, prolong\u00e9 et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 \u2014 tel que le g\u00e9nocide, la d\u00e9portation ou le placement forc\u00e9 des enfants autochtones dans des pensionnats d&rsquo;assimilation \u2014 produit une blessure collective qui transcende les g\u00e9n\u00e9rations. Ce trauma s&rsquo;inscrit non seulement dans la m\u00e9moire culturelle et familiale, mais s&rsquo;exprime \u00e9galement \u00e0 travers des m\u00e9canismes \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques, des perturbations de l&rsquo;attachement parental et une vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue aux psychopathologies (d\u00e9pressions s\u00e9v\u00e8res, conduites addictives, anxi\u00e9t\u00e9 existentielle).<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me pilier d\u00e9coule de la psychologie de la lib\u00e9ration, formalis\u00e9e par le j\u00e9suite et psychologue hispano-salvadorien <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ignacio_Mart%C3%ADn-Bar%C3%B3\">Ignacio Mart\u00edn-Bar\u00f3<\/a>. Selon cette approche, la psychologie traditionnelle a failli en individualisant et en m\u00e9dicalisant des souffrances qui r\u00e9sultent directement de l&rsquo;injustice structurelle et de la violence politique. La psychologie de la lib\u00e9ration propose de conscientiser les opprim\u00e9s sur les origines socio-historiques de leur d\u00e9tresse afin de restaurer leur pouvoir d&rsquo;agir (<em>empowerment<\/em>) et de favoriser une gu\u00e9rison collective par la transformation sociale.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie de la colonialit\u00e9 du pouvoir, th\u00e9oris\u00e9e par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/An%C3%ADbal_Quijano\">An\u00edbal Quijano<\/a>, offre un cadre indispensable pour appr\u00e9hender la persistance des hi\u00e9rarchies coloniales. Ce cadre montre que la modernit\u00e9 s&rsquo;est b\u00e2tie sur la codification des diff\u00e9rences entre colonisateurs et colonis\u00e9s sous le concept biologique de \u00ab race \u00bb. En psychologie cognitive et sociale contemporaine, cela se traduit par l&rsquo;\u00e9tude des biais implicites, des st\u00e9r\u00e9otypes institutionnalis\u00e9s et de la d\u00e9shumanisation inconsciente qui continuent d&rsquo;orienter les jugements cliniques et les interactions sociales au sein des d\u00e9mocraties contemporaines.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le colonialisme s&rsquo;incarne sous diff\u00e9rentes formes organisationnelles et produit des r\u00e9percussions psychologiques distinctes selon ses modalit\u00e9s d&rsquo;exercice. On distingue g\u00e9n\u00e9ralement plusieurs typologies et dimensions fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Colonialisme de peuplement (Settler Colonialism) :<\/strong> Modalit\u00e9 dans laquelle les colonisateurs s&rsquo;installent de mani\u00e8re permanente avec pour objectif de remplacer la population autochtone. Sur le plan psychologique, il induit une strat\u00e9gie d&rsquo;\u00e9radication physique et culturelle (\u00ab tuer l&rsquo;Indien dans le c\u0153ur de l&rsquo;homme \u00bb), produisant chez les survivants un deuil complexe permanent li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9possession irr\u00e9m\u00e9diable de leur territoire spirituel et physique.<\/li>\n<li><strong>Colonialisme d&rsquo;exploitation :<\/strong> Forme focalis\u00e9e sur l&rsquo;extraction des richesses naturelles et la r\u00e9quisition de la main-d&rsquo;\u0153uvre indig\u00e8ne, sans installation massive de population m\u00e9tropolitaine. Les impacts psychologiques majeurs r\u00e9sident dans la terreur d&rsquo;\u00c9tat, la violence corporelle banalis\u00e9e et le clivage identitaire d&rsquo;\u00e9lites locales coopt\u00e9es par l&rsquo;administration coloniale.<\/li>\n<li><strong>Colonialisme interne :<\/strong> Domination structurelle et \u00e9conomique exerc\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des fronti\u00e8res d&rsquo;un m\u00eame \u00c9tat-nation sur un groupe minoritaire ou marginalis\u00e9 (ex. : les populations afro-descendantes ou roms). Il g\u00e9n\u00e8re des processus de ghetto\u00efsation psychologique, d&rsquo;hyper-vigilance et d&rsquo;estime de soi compromise par l&rsquo;invisibilisation culturelle.<\/li>\n<li><strong>Mentalit\u00e9 coloniale (Colonial Mentality) :<\/strong> Dimension intrapsychique de l&rsquo;oppression int\u00e9rioris\u00e9e caract\u00e9ris\u00e9e par la croyance implicite ou explicite que les valeurs, l&rsquo;apparence physique et les coutumes du colonisateur sont intrins\u00e8quement sup\u00e9rieures \u00e0 celles du groupe d&rsquo;origine.<\/li>\n<li><strong>Violence \u00e9pist\u00e9mique :<\/strong> Invalidation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et syst\u00e9matique des syst\u00e8mes de connaissances, des cosmologies, des langues et des m\u00e9thodes th\u00e9rapeutiques traditionnelles des peuples colonis\u00e9s au profit d&rsquo;un savoir occidental \u00e9rig\u00e9 en \u00e9talon universel.<\/li>\n<li><strong>Trauma historique interg\u00e9n\u00e9rationnel :<\/strong> R\u00e9percussion cumul\u00e9e d&rsquo;agressions historiques prolong\u00e9es transmise \u00e0 travers les m\u00e9canismes biologiques (\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique), psychodynamiques (secrets de famille, deuils non r\u00e9solus) et sociaux (pauvret\u00e9 end\u00e9mique, discrimination continue).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;illustration la plus document\u00e9e du traumatisme caus\u00e9 par le colonialisme de peuplement se trouve dans le syst\u00e8me des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pensionnats_pour_Autochtones_au_Canada\">pensionnats pour Autochtones au Canada<\/a> et aux \u00c9tats-Unis. D\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle et jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, plus de 150 000 enfants des Premi\u00e8res Nations, Inuits et M\u00e9tis ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s de force \u00e0 leurs foyers afin d&rsquo;\u00e9radiquer leur langue, leur spiritualit\u00e9 et leurs liens affectifs familiaux. Dans ces institutions, les abus physiques, psychologiques et sexuels \u00e9taient syst\u00e9miques. Les survivants pr\u00e9sentent des taux \u00e9lev\u00e9s d&rsquo;\u00e9tat de stress post-traumatique complexe, d&rsquo;abus de substances et de troubles de l&rsquo;attachement, des r\u00e9percussions qui se transmettent \u00e0 leurs enfants en l&rsquo;absence de mod\u00e8les parentaux sains et de rites de gu\u00e9rison collectifs.<\/p>\n<p>Un autre exemple saisissant concerne le syndrome du blanchiment de la peau, document\u00e9 de mani\u00e8re approfondie par les psychologues sociaux en Afrique subsaharienne, aux Antilles et en Asie du Sud-Est. L&rsquo;utilisation massive de produits cosm\u00e9tiques d\u00e9pigmentants potentiellement toxiques par des millions d&rsquo;individus n&rsquo;est pas une simple qu\u00eate esth\u00e9tique superficielle ; elle incarne l&rsquo;injonction coloniale int\u00e9rioris\u00e9e selon laquelle la peau claire constitue le capital social, \u00e9conomique et \u00e9rotique supr\u00eame. Ce comportement refl\u00e8te la d\u00e9tresse identitaire d\u00e9crite par Fanon, o\u00f9 l&rsquo;individu tente litt\u00e9ralement de faire dispara\u00eetre les traces ph\u00e9notypiques de son indig\u00e9n\u00e9it\u00e9 pour \u00e9chapper au stigmate racial.<\/p>\n<p>Dans le contexte de la d\u00e9colonisation africaine, le cas de la guerre d&rsquo;ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne analys\u00e9 par Frantz Fanon dans ses comptes-rendus cliniques met en lumi\u00e8re les pathologies induites par la torture et la contre-insurrection. Fanon a trait\u00e9 tant des militants du Front de Lib\u00e9ration Nationale souffrant de culpabilit\u00e9 du survivant et d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 parano\u00efde que des tortionnaires et policiers coloniaux europ\u00e9ens en proie \u00e0 des d\u00e9compensations psychotiques, des impulsions meurtri\u00e8res incontr\u00f4l\u00e9es au sein de leur propre famille et une alt\u00e9ration totale de leur sens moral, d\u00e9montrant que la situation coloniale d\u00e9truit psychiquement l&rsquo;ensemble des acteurs en pr\u00e9sence.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure psychologique<\/h3>\n<p>La mesure empirique des s\u00e9quelles psychologiques du colonialisme repr\u00e9sente un d\u00e9fi m\u00e9thodologique majeur que la psychologie d\u00e9coloniale et interculturelle a relev\u00e9 par le d\u00e9veloppement d&rsquo;\u00e9chelles psychom\u00e9triques rigoureusement valid\u00e9es. L&rsquo;un des instruments les plus influents est l&rsquo;<em>\u00c9chelle de la mentalit\u00e9 coloniale<\/em> (Colonial Mentality Scale &#8211; CMS), d\u00e9velopp\u00e9e par E. J. R. David et Sumie Okazaki en 2006. Initialement con\u00e7ue pour les populations philippino-am\u00e9ricaines, cette \u00e9chelle \u00e9value l&rsquo;inf\u00e9riorisation de soi, la honte culturelle et ethnique, ainsi que la glorification syst\u00e9matique de la culture occidentale dominante.<\/p>\n<p>Pour mesurer les impacts du traumatisme interg\u00e9n\u00e9rationnel, les chercheurs emploient l&rsquo;<em>\u00c9chelle de r\u00e9ponse au traumatisme historique<\/em> (Historical Trauma Response Scale &#8211; HTRS), \u00e9labor\u00e9e par Maria Yellow Horse Brave Heart. Cet outil permet d&rsquo;\u00e9valuer la fr\u00e9quence \u00e0 laquelle les individus autochtones \u00e9prouvent des pens\u00e9es intrusives li\u00e9es aux pertes culturelles ancestrales, ainsi que les sympt\u00f4mes affectifs concomitants tels que la tristesse, la culpabilit\u00e9 collective, la col\u00e8re et l&rsquo;amertume face aux injustices historiques non reconnues.<\/p>\n<p>Au niveau clinique, l&rsquo;\u00e9valuation requiert une analyse contextuelle qui d\u00e9passe le cadre individuel classique du DSM-5. Les cliniciens form\u00e9s aux approches transculturelles utilisent le <em>Cultural Formulation Interview<\/em> (CFI) int\u00e9gr\u00e9 dans le manuel diagnostique afin d&rsquo;examiner le r\u00f4le des discriminations institutionnelles, de la d\u00e9tresse migratoire et de l&rsquo;h\u00e9ritage colonial dans l&rsquo;expression des sympt\u00f4mes du patient. L&rsquo;observation directe des micro-agressions quotidiennes, l&rsquo;\u00e9valuation des biais implicites via le test d&rsquo;association implicite (IAT) de Harvard, et l&rsquo;analyse narrative des r\u00e9cits de vie compl\u00e8tent l&rsquo;arsenal d&rsquo;\u00e9valuation des r\u00e9percussions de la colonialit\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9conomie psychique contemporaine.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du colonialisme et de ses r\u00e9percussions psychologiques transforme en profondeur la pratique clinique, l&rsquo;\u00e9ducation, le travail social et l&rsquo;\u00e9laboration des politiques de sant\u00e9 publique. En psychoth\u00e9rapie, elle donne naissance aux pratiques th\u00e9rapeutiques culturellement adapt\u00e9es et \u00e0 la psychoth\u00e9rapie d\u00e9coloniale. Ces modalit\u00e9s th\u00e9rapeutiques s&rsquo;interdisent de pathologiser les r\u00e9actions des patients issus de groupes marginalis\u00e9s en repla\u00e7ant leurs sympt\u00f4mes dans le contexte historique et social d&rsquo;oppression v\u00e9cue. La th\u00e9rapie favorise la d\u00e9culpabilisation, r\u00e9habilite l&rsquo;agentivit\u00e9 du sujet et int\u00e8gre, le cas \u00e9ch\u00e9ant, des pratiques de gu\u00e9rison traditionnelles autochtones (cercles de parole, c\u00e9r\u00e9monies de purification, m\u00e9decines holistiques) en symbiose avec les outils contemporains.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;\u00e9ducation et de la p\u00e9dagogie, l&rsquo;int\u00e9gration des perspectives postcoloniales \u2014 souvent inspir\u00e9e par les travaux de Paulo Freire sur la p\u00e9dagogie des opprim\u00e9s \u2014 implique la d\u00e9colonisation des programmes scolaires. Cela consiste \u00e0 enseigner l&rsquo;histoire sous une multiplicit\u00e9 de perspectives, \u00e0 \u00e9liminer les repr\u00e9sentations condescendantes des peuples du Sud global, et \u00e0 former les \u00e9ducateurs \u00e0 la s\u00e9curisation culturelle (<em>cultural safety<\/em>) afin de ne pas reproduire l&rsquo;invalidation \u00e9pist\u00e9mique au sein de la classe.<\/p>\n<p>Dans les contextes organisationnels et de sant\u00e9 communautaire, les grilles de lecture d\u00e9coloniales permettent de restructurer les services hospitaliers et m\u00e9dico-sociaux. Elles mettent en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont les barri\u00e8res linguistiques, les st\u00e9r\u00e9otypes raciaux inconscients des soignants et la bureaucratie rigide \u00e9loignent les populations minoris\u00e9es des soins de sant\u00e9 mentale pr\u00e9ventifs. Les interventions bas\u00e9es sur la communaut\u00e9 encouragent le leadership des usagers locaux pour concevoir des programmes de sant\u00e9 mentale ancr\u00e9s dans leurs r\u00e9alit\u00e9s v\u00e9cues plut\u00f4t que d&rsquo;imposer des mod\u00e8les pr\u00e9con\u00e7us depuis des centres m\u00e9tropolitains.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les recherches contemporaines en psychologie sociale, en neurosciences sociales et en \u00e9pid\u00e9miologie psychiatrique apportent des preuves concr\u00e8tes de l&rsquo;impact continu des traumatismes coloniaux sur la sant\u00e9 physique et mentale. Les travaux men\u00e9s par des chercheurs comme David et Okazaki (2006) ont d\u00e9montr\u00e9 que des scores \u00e9lev\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de mentalit\u00e9 coloniale sont positivement et significativement corr\u00e9l\u00e9s avec des sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs accrus, des niveaux d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9s et une faible estime de soi chez les populations postcoloniales, ind\u00e9pendamment du statut socio-\u00e9conomique.<\/p>\n<p>Dans le domaine des neurosciences et de l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, des \u00e9tudes pionni\u00e8res sur le stress chronique et la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle du traumatisme (notamment explor\u00e9es par Rachel Yehuda et \u00e9tendues aux populations autochtones par des chercheurs nord-am\u00e9ricains) sugg\u00e8rent que des niveaux soutenus de stress environnemental, caus\u00e9s par la violence coloniale syst\u00e9mique, peuvent modifier l&rsquo;expression g\u00e9n\u00e9tique li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (HPA). Ces modifications \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques pr\u00e9disposent biologiquement les g\u00e9n\u00e9rations suivantes \u00e0 une r\u00e9activit\u00e9 au stress exacerb\u00e9e et \u00e0 une pr\u00e9valence plus forte de troubles affectifs et m\u00e9taboliques.<\/p>\n<p>En outre, les travaux en psychologie de la sant\u00e9 de Michelle Fine et de ses coll\u00e8gues sur l&rsquo;injustice \u00e9pist\u00e9mique et le racisme structurel ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;effet de l&rsquo;allostasie : la surcharge allostatique \u2014 l&rsquo;usure biologique cumul\u00e9e par le corps pour s&rsquo;adapter \u00e0 un environnement hostile discriminatoire \u2014 est significativement plus marqu\u00e9e chez les populations ayant subi une longue histoire de colonisation et d&rsquo;exclusion raciale. Ces donn\u00e9es confirment que les effets psychologiques du colonialisme ne rel\u00e8vent pas de simples m\u00e9taphores discursives, mais s&rsquo;inscrivent directement dans la physiologie et la sant\u00e9 des populations affect\u00e9es.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception et les manifestations des traumatismes coloniaux varient consid\u00e9rablement selon les contextes g\u00e9oculturels, linguistiques et spirituels. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes, la souffrance psychique est g\u00e9n\u00e9ralement envisag\u00e9e comme un d\u00e9sordre intrapsychique personnel ou un dysfonctionnement neurochimique \u00e0 traiter par une intervention pharmacologique ou une psychoth\u00e9rapie individuelle br\u00e8ve. En revanche, dans de nombreuses cultures autochtones, africaines et asiatiques profond\u00e9ment marqu\u00e9es par le colonialisme, la sant\u00e9 mentale est indissociable de l&rsquo;harmonie avec la communaut\u00e9, la lign\u00e9e des anc\u00eatres et la terre nourrici\u00e8re.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, la rupture du lien avec la terre caus\u00e9e par le colonialisme de peuplement n&rsquo;est pas seulement v\u00e9cue comme une privation mat\u00e9rielle ou \u00e9conomique, mais comme une blessure ontologique et spirituelle profonde, parfois conceptualis\u00e9e sous le terme de \u00ab solastalgie \u00bb ou de perte d&rsquo;\u00e2me culturelle. Les sympt\u00f4mes que la nosographie psychiatrique occidentale \u00e9tiquette comme des hallucinations ou des d\u00e9lires peuvent repr\u00e9senter, dans ces univers culturels, des appels d&rsquo;anc\u00eatres en qu\u00eate de r\u00e9paration ou des r\u00e9actions normales \u00e0 un environnement historique anormalement toxique.<\/p>\n<p>La transculturalit\u00e9 impose d\u00e8s lors aux professionnels de la sant\u00e9 mentale de renoncer \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme psychiatrique \u2014 le fait d&rsquo;exporter sans discernement les cat\u00e9gories diagnostiques occidentales issues du DSM dans des soci\u00e9t\u00e9s non occidentales. Une approche culturellement s\u00e9curisante exige une humilit\u00e9 clinique capable de reconna\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 des ethnopsychiatries locales et des ontologies relationnelles propres \u00e0 chaque groupe humain fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;\u00e9preuve coloniale.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction des concepts de colonialisme et de d\u00e9colonialit\u00e9 au c\u0153ur de la psychologie contemporaine ne va pas sans susciter des controverses acad\u00e9miques et m\u00e9thodologiques vigoureuses. Une premi\u00e8re critique, \u00e9mise par certains psychologues cognitivistes et universalistes, soutient que la psychologie d\u00e9coloniale court le risque d&rsquo;essentialiser les identit\u00e9s culturelles et de remplacer la rigueur empirique universelle par un relativisme \u00e9pist\u00e9mique politique. Selon cette ligne de pens\u00e9e, universaliser les besoins psychologiques fondamentaux (attachement, r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, besoin d&rsquo;appartenance) demeure n\u00e9cessaire pour garantir la scientificit\u00e9 de la discipline.<\/p>\n<p>Un autre d\u00e9bat r\u00e9current porte sur le danger de la victimisation passive des sujets subalternes. Des sociologues et psychiatres ont alert\u00e9 sur le risque que l&rsquo;accent exclusif mis sur le traumatisme colonial historique ne vienne d\u00e9poss\u00e9der les individus de leur autonomie et de leur responsabilit\u00e9 individuelle pr\u00e9sente, r\u00e9duisant des communaut\u00e9s enti\u00e8res \u00e0 un statut de victimes permanentes incapables de r\u00e9silience sans r\u00e9paration historique pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Enfin, au sein m\u00eame des courants critiques, des tensions m\u00e9thodologiques majeures persistent entre les tenants d&rsquo;une d\u00e9colonisation radicale (qui appellent au d\u00e9mant\u00e8lement complet des institutions psychiatriques occidentales per\u00e7ues comme irr\u00e9m\u00e9diablement complices de la violence coloniale) et les r\u00e9formistes transculturels (qui cherchent une hybridation f\u00e9conde entre les acquis des neurosciences contemporaines et les sagesses traditionnelles). Ce d\u00e9bat permanent pose la question cruciale de savoir si les outils d&rsquo;une discipline n\u00e9e au c\u0153ur de l&rsquo;Europe imp\u00e9riale peuvent servir \u00e0 gu\u00e9rir les traumatismes que cette m\u00eame matrice a contribu\u00e9 \u00e0 engendrer.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter les confusions conceptuelles fr\u00e9quentes dans la litt\u00e9rature, il convient de distinguer avec pr\u00e9cision le colonialisme de notions connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Imp\u00e9rialisme :<\/strong> L&rsquo;imp\u00e9rialisme est la dynamique globale ou l&rsquo;id\u00e9ologie d&rsquo;expansion par laquelle un \u00c9tat puissant \u00e9tend son autorit\u00e9 politique, \u00e9conomique ou militaire sur d&rsquo;autres territoires, souvent sans occupation directe ni colonisation physique permanente. Le colonialisme est une manifestation concr\u00e8te et territoriale de l&rsquo;imp\u00e9rialisme.<\/li>\n<li><strong>Colonialit\u00e9 :<\/strong> Concept forg\u00e9 par Quijano d\u00e9signant les sch\u00e9mas de pouvoir, de savoir et d&rsquo;\u00eatre qui ont \u00e9merg\u00e9 avec le colonialisme mais qui survivent \u00e0 l&rsquo;effondrement des empires coloniaux formels. Alors que le colonialisme d\u00e9signe une p\u00e9riode politico-administrative d\u00e9limit\u00e9e, la colonialit\u00e9 constitue la structure p\u00e9renne de la modernit\u00e9 globale.<\/li>\n<li><strong>Oppression int\u00e9rioris\u00e9e :<\/strong> Processus psychologique universel par lequel un membre d&rsquo;un groupe opprim\u00e9 int\u00e8gre les pr\u00e9jug\u00e9s et st\u00e9r\u00e9otypes dominants \u00e0 son propre sujet. La mentalit\u00e9 coloniale est une forme sp\u00e9cifique d&rsquo;oppression int\u00e9rioris\u00e9e n\u00e9e directement de l&rsquo;exp\u00e9rience de la domination coloniale.<\/li>\n<li><strong>Acculturation :<\/strong> Ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes r\u00e9sultant du contact continu entre deux cultures distinctes. Contrairement \u00e0 l&rsquo;acculturation neutre ou volontaire, l&rsquo;assimilation coloniale est une d\u00e9culturation forc\u00e9e, asym\u00e9trique et marqu\u00e9e par la contrainte et l&rsquo;invalidation violente de la culture subordonn\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>N\u00e9ocolonialisme :<\/strong> Forme contemporaine de domination indirecte, principalement \u00e9conomique, financi\u00e8re et culturelle, exerc\u00e9e par d&rsquo;anciennes puissances coloniales ou des conglom\u00e9rats transnationaux sur des pays formellement souverains, sans n\u00e9cessiter d&rsquo;administration militaire directe.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le colonialisme constitue une entreprise totale dont la violence ne s&rsquo;arr\u00eate pas \u00e0 la spoliation des terres et des richesses, mais cible le c\u0153ur m\u00eame de la psych\u00e9 humaine. En imposant une hi\u00e9rarchie raciale stricte et en d\u00e9l\u00e9gitimant les savoirs autochtones, il a fa\u00e7onn\u00e9 des m\u00e9canismes durables d&rsquo;oppression int\u00e9rioris\u00e9e, d&rsquo;ali\u00e9nation mentale et de d\u00e9shumanisation r\u00e9ciproque chez le colonis\u00e9 comme chez le colonisateur.<\/p>\n<p>Les th\u00e9orisations cliniques de Frantz Fanon, la reconnaissance du trauma historique interg\u00e9n\u00e9rationnel et l&rsquo;\u00e9mergence de la psychologie de la lib\u00e9ration ont d\u00e9montr\u00e9 que les souffrances psychiques des populations postcoloniales r\u00e9sultent directement d&rsquo;une pathologie du syst\u00e8me socio-politique, r\u00e9futant toute explication d\u00e9terministe ou biologique essentialiste. Ces s\u00e9quelles s&rsquo;observent aujourd&rsquo;hui dans l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 collective, la d\u00e9pression, l&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;estime de soi et des dysfonctionnements relationnels transmis sur le plan familial et \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<p>L&rsquo;affranchissement de cette matrice exige bien plus que l&rsquo;ind\u00e9pendance politique : il r\u00e9clame une d\u00e9colonisation des esprits, des \u00e9pist\u00e9mologies et des pratiques de sant\u00e9 mentale. Pour \u00eatre v\u00e9ritablement \u00e9mancipatrice, la psychologie contemporaine doit reconna\u00eetre l&rsquo;historicit\u00e9 de ses concepts, int\u00e9grer la s\u00e9curisation culturelle dans ses th\u00e9rapies et \u0153uvrer \u00e0 la r\u00e9habilitation des savoirs th\u00e9rapeutiques endog\u00e8nes, condition indispensable \u00e0 une gu\u00e9rison psychologique authentique et globale.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brave Heart, M. Y. H. (2003). The historical trauma response among Natives and its relationship with substance abuse: A Lakota illustration. <em>Journal of Psychoactive Drugs<\/em>, 35(1), 7-13. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/02791072.2003.10399988\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/02791072.2003.10399988<\/a><\/li>\n<li>David, E. J. R., &#038; Okazaki, S. (2006). The Colonial Mentality Scale (CMS) for Filipino Americans: Scale development and psychological implications. <em>Journal of Counseling Psychology<\/em>, 53(2), 241-252. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-0167.53.2.241\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-0167.53.2.241<\/a><\/li>\n<li>Fanon, F. (1952). <em>Peau noire, masques blancs<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Fanon, F. (1961). <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>. Fran\u00e7ois Maspero.<\/li>\n<li>Mart\u00edn-Bar\u00f3, I. (1994). <em>Writings for a liberation psychology<\/em> (A. Aron &#038; S. Corne, Eds.). Harvard University Press.<\/li>\n<li>Memmi, A. (1957). <em>Portrait du colonis\u00e9, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 du portrait du colonisateur<\/em>. Buchet\/Chastel.<\/li>\n<li>Quijano, A. (2000). Coloniality of power, Eurocentrism, and Latin America. <em>Nepantla: Views from South<\/em>, 1(3), 533-580.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le colonialisme est analys\u00e9 sous le prisme de la psychologie clinique et sociale comme un syst\u00e8me de domination psychique, g\u00e9n\u00e9rant traumatismes historiques et ali\u00e9nation.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[154,6102,859],"tags":[40623,13792,40625,40626,8977,40624],"class_list":["post-23975","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-sociale","category-psychologie-transculturelle","category-psychopathologie","tag-colonialisme","tag-frantz-fanon","tag-mentalite-coloniale","tag-oppression-interiorisee","tag-psychologie-decoloniale","tag-trauma-historique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23975","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23975\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23975"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23975"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23975"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}