{"id":23938,"date":"2026-11-01T01:31:59","date_gmt":"2026-11-01T01:31:59","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=proprietes-collatives-curiosite"},"modified":"2026-11-01T01:31:59","modified_gmt":"2026-11-01T01:31:59","slug":"proprietes-collatives-curiosite","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=proprietes-collatives-curiosite","title":{"rendered":"Propri\u00e9t\u00e9s collatives : Aux sources de la curiosit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Au croisement de la psychologie cognitive, de la psychologie de la motivation et de l&rsquo;esth\u00e9tique exp\u00e9rimentale, les stimuli de notre environnement ne valent pas seulement par leur intensit\u00e9 physique ou leur signification affective intrins\u00e8que, mais \u00e9galement par la fa\u00e7on dont ils mettent en tension nos sch\u00e9mas mentaux pr\u00e9existants. Les propri\u00e9t\u00e9s collatives d\u00e9signent l&rsquo;ensemble des caract\u00e9ristiques structurales d&rsquo;un stimulus qui incitent l&rsquo;organisme \u00e0 comparer des informations disparates, d\u00e9clenchant ainsi un \u00e9tat de conflit cognitif, une modulation du niveau d&rsquo;\u00e9veil physiologique et un puissant \u00e9lan exploratoire.<\/p>\n<h2>Propri\u00e9t\u00e9s collatives<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Les propri\u00e9t\u00e9s collatives (ou variables collatives) repr\u00e9sentent un ensemble de caract\u00e9ristiques perceptives et informationnelles d&rsquo;un stimulus \u2014 telles que la nouveaut\u00e9, la complexit\u00e9, la surprise, l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 et l&rsquo;incongruit\u00e9 \u2014 dont l&rsquo;\u00e9valuation requiert la comparaison active (\u00ab collation \u00bb) entre plusieurs \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;information pr\u00e9sents ou entre les donn\u00e9es per\u00e7ues et les repr\u00e9sentations mn\u00e9siques ant\u00e9rieures. Introduit par le psychologue <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Daniel_Berlyne\">Daniel Berlyne<\/a>, ce concept constitue le pivot de l&rsquo;explication m\u00e9caniste de la curiosit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique, de l&rsquo;exploration perceptive et du plaisir esth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Sur le plan fonctionnel, ces propri\u00e9t\u00e9s ne reposent pas sur une grandeur physique isol\u00e9e (comme la luminance, la fr\u00e9quence sonore ou la temp\u00e9rature), mais sur des relations de concordance, de discordance, de redondance ou de divergence informationnelle. Lorsqu&rsquo;un individu rencontre une configuration collative singuli\u00e8re, le d\u00e9calage per\u00e7u engendre un conflit cognitif qui \u00e9l\u00e8ve le niveau d&rsquo;\u00e9veil (<em>arousal<\/em>) du syst\u00e8me nerveux central, motivant le sujet \u00e0 explorer activement l&rsquo;environnement pour r\u00e9duire l&rsquo;incertitude ou, inversement, pour maintenir une stimulation optimale.<\/p>\n<p>Dans la taxonomie de Berlyne, les variables collatives se distinguent formellement des variables psychophysiques (li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie du stimulus) et des variables \u00e9cologiques (li\u00e9es \u00e0 la signification biologique de survie ou de punition\/r\u00e9compense). Elles constituent ainsi le moteur fondamental des conduites intrins\u00e8quement motiv\u00e9es, o\u00f9 la recherche d&rsquo;information devient une fin en soi.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab collatif \u00bb d\u00e9rive directement du latin classique <em>collatus<\/em>, participe pass\u00e9 passif du verbe irr\u00e9gulier <em>conferre<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>cum-<\/em> (\u00ab avec \u00bb, \u00ab ensemble \u00bb) et du radical <em>ferre<\/em> (\u00ab porter \u00bb, \u00ab apporter \u00bb). Le verbe <em>conferre<\/em> signifie litt\u00e9ralement \u00ab porter ensemble \u00bb, \u00ab rapprocher \u00bb ou \u00ab confronter \u00bb, duquel provient \u00e9galement le terme juridique et philologique de \u00ab collation \u00bb (l&rsquo;action de confronter deux textes ou deux documents pour en relever les concordances et les divergences).<\/p>\n<p>Daniel Ellis Berlyne a forg\u00e9 l&rsquo;expression anglaise <em>collative variables<\/em> ou <em>collative properties<\/em> au tournant des ann\u00e9es 1950 et 1960, notamment dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Conflict, Arousal, and Curiosity<\/em> (1960). Son intention lexicale explicite \u00e9tait de d\u00e9signer des param\u00e8tres qui ne peuvent \u00eatre extraits par un r\u00e9cepteur sensoriel de fa\u00e7on purement passive, mais qui exigent une op\u00e9ration de confrontation relationnelle : comparer l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment A \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment B dans le champ visuel, ou comparer le stimulus per\u00e7u <em>hic et nunc<\/em> aux prototypes enregistr\u00e9s dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Le terme a \u00e9t\u00e9 transpos\u00e9 fid\u00e8lement dans la litt\u00e9rature francophone de psychologie g\u00e9n\u00e9rale et cognitive sous les formes \u00ab propri\u00e9t\u00e9s collatives \u00bb et \u00ab variables collatives \u00bb. Bien que son usage demeure principalement circonscrit au champ acad\u00e9mique de la psychophysiologie, des sciences cognitives et de la psychologie de l&rsquo;art, sa rigueur \u00e9tymologique refl\u00e8te avec pr\u00e9cision l&rsquo;exigence computationnelle d&rsquo;une mise en relation comparative.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement [p\u0281\u0254.p\u0281i.je.te k\u0254.la.tiv] pour \u00ab propri\u00e9t\u00e9s collatives \u00bb, ou [va.\u0281jabl k\u0254.la.tiv] pour \u00ab variables collatives \u00bb. L&rsquo;adjectif \u00ab collatif \u00bb (au f\u00e9minin \u00ab collative \u00bb) s&rsquo;accorde en genre et en nombre avec le substantif qu&rsquo;il qualifie. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un adjectif relationnel savant, qui ne s&#8217;emploie pas couramment au comparatif r\u00e9gulier (on dira rarement qu&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment est \u00ab plus collatif \u00bb qu&rsquo;un autre, pr\u00e9f\u00e9rant formuler qu&rsquo;il poss\u00e8de \u00ab une valeur collative plus \u00e9lev\u00e9e \u00bb ou \u00ab un potentiel collatif sup\u00e9rieur \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le terme est le plus fr\u00e9quemment mobilis\u00e9 au pluriel en tant que syntagme nominal fig\u00e9 : \u00ab les propri\u00e9t\u00e9s collatives du stimulus \u00bb. Il intervient comme compl\u00e9ment d&rsquo;attribution ou sujet au sein de propositions d\u00e9crivant les inducteurs de l&rsquo;attention s\u00e9lective, de la curiosit\u00e9 et des r\u00e9actions psychophysiologiques associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9veil cortical.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la port\u00e9e des propri\u00e9t\u00e9s collatives, il convient de restituer la mani\u00e8re dont le syst\u00e8me cognitif traite les flux perceptifs. Contrairement aux propri\u00e9t\u00e9s psychophysiques traditionnelles \u2014 telle la brillance d&rsquo;un faisceau lumineux ou la fr\u00e9quence en hertz d&rsquo;un signal acoustique \u2014, une propri\u00e9t\u00e9 collative ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;\u00e9nergie mat\u00e9rielle brute qui frappe les organes des sens. Elle r\u00e9side dans une relation structurelle, une disparit\u00e9 entre deux signaux contemporains ou entre un signal pr\u00e9sent et une attente int\u00e9rioris\u00e9e.<\/p>\n<p>Le traitement des propri\u00e9t\u00e9s collatives repose sur trois axes relationnels fondamentaux :<\/p>\n<p>En premier lieu, la comparaison spatiotemporelle imm\u00e9diate. Lorsqu&rsquo;un observateur contemple un motif g\u00e9om\u00e9trique ou une toile abstraite, la disparit\u00e9 d&rsquo;orientation des lignes, la densit\u00e9 variable des textures ou l&rsquo;asym\u00e9trie compositionnelle constituent une forme de complexit\u00e9 structurale. Le syst\u00e8me visuel doit confronter les r\u00e9gions adjacentes pour int\u00e9grer la figure. C&rsquo;est la collation simultan\u00e9e.<\/p>\n<p>En deuxi\u00e8me lieu, la comparaison temporelle s\u00e9quentielle. Il s&rsquo;agit de la confrontation entre le stimulus pr\u00e9sent et les stimuli imm\u00e9diatement ant\u00e9rieurs dans la s\u00e9quence perceptive. Une transition sonore inattendue au sein d&rsquo;un morceau musical, ou une rupture brutale dans une cin\u00e9matique vid\u00e9o, g\u00e9n\u00e8re de la nouveaut\u00e9 relative et de la surprise par rapport au contexte proximal imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, la comparaison mn\u00e9monique distale. Le stimulus per\u00e7u est confront\u00e9 \u00e0 la vaste biblioth\u00e8que de sch\u00e9mas cognitifs, de prototypes cat\u00e9goriels et de r\u00e9gularit\u00e9s statistiques stock\u00e9s dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme de l&rsquo;individu. L&rsquo;apparition d&rsquo;un oiseau poss\u00e9dant des \u00e9cailles de reptile ou d&rsquo;un meuble d\u00e9fiant les lois de la gravit\u00e9 engendre une incongruit\u00e9 manifeste, car l&rsquo;objet contredit directement les r\u00e8gles d&rsquo;inf\u00e9rence probabiliste acquises au cours de l&rsquo;ontogen\u00e8se.<\/p>\n<p>Cette activit\u00e9 de collation engendre in\u00e9vitablement un conflit cognitif : plusieurs r\u00e9ponses interpr\u00e9tatives ou plusieurs tendances \u00e0 l&rsquo;action se trouvent activ\u00e9es simultan\u00e9ment dans le cortex sans pouvoir \u00eatre imm\u00e9diatement r\u00e9concili\u00e9es. Ce conflit stimule la formation r\u00e9ticul\u00e9e activatrice ascendante, entra\u00eenant une hausse de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89veil_(physiologie)\">\u00e9veil physiologique<\/a> (acc\u00e9l\u00e9ration cardiaque transitoire, d\u00e9synchronisation de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalogramme, modification de la conductance cutan\u00e9e). Cette tension physiologique et cognitive agit comme un signal de motivation imp\u00e9rieux : l&rsquo;organisme d\u00e9ploie des strat\u00e9gies d&rsquo;exploration sp\u00e9cifique (inspection visuelle prolong\u00e9e, manipulation physique, questionnement) afin d&rsquo;assimiler l&rsquo;information nouvelle, de r\u00e9viser ses structures conceptuelles et de ramener l&rsquo;\u00e9veil \u00e0 un niveau hom\u00e9ostatique optimal.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La formalisation des propri\u00e9t\u00e9s collatives s&rsquo;inscrit au c\u0153ur de la r\u00e9volution qui a transform\u00e9 la psychologie de l&rsquo;apprentissage et de la motivation au milieu du XXe si\u00e8cle. Jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1950, la doctrine behavioriste dominante, port\u00e9e notamment par Clark Hull et sa th\u00e9orie de la r\u00e9duction des pulsions (<em>drive reduction theory<\/em>), postulait que tout comportement d\u00e9coule de la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;apaiser des besoins biologiques primaires (faim, soif, douleur, reproduction). Les comportements exploratoires des animaux ou des humains \u00e9taient difficilement explicables dans ce cadre r\u00e9ducteur.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces apories empiriques, plusieurs chercheurs ont commenc\u00e9 \u00e0 mettre en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;une motivation intrins\u00e8que \u00e0 explorer l&rsquo;environnement sans r\u00e9tribution physiologique directe. Harry Harlow observa que des primates r\u00e9solvaient des puzzles m\u00e9caniques complexes par simple curiosit\u00e9 manipulative, tandis que Robert White proposait en 1959 le concept d&rsquo;\u00ab efficance \u00bb (<em>effectance motivation<\/em>).<\/p>\n<p>C&rsquo;est toutefois Daniel E. Berlyne qui, d\u00e8s 1954 puis de mani\u00e8re magistrale dans son ouvrage <em>Conflict, Arousal, and Curiosity<\/em> (1960), th\u00e9orisa l&rsquo;architecture sous-jacente \u00e0 ces ph\u00e9nom\u00e8nes. Berlyne comprit que ce n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;absence de stimulus qui motivait l&rsquo;organisme, mais certaines configurations relationnelles pr\u00e9cises du stimulus : les variables collatives. En op\u00e9rant une synth\u00e8se audacieuse entre la psychologie gestaltiste, la toute jeune th\u00e9orie de l&rsquo;information de Claude Shannon et Norbert Wiener, et la neurophysiologie de la formation r\u00e9ticul\u00e9e mise au jour par Moruzzi et Magoun (1949), Berlyne forgea un mod\u00e8le \u00e9l\u00e9gant de l&rsquo;attention et de la motivation.<\/p>\n<p>En 1971, avec la publication de <em>Aesthetics and Psychobiology<\/em>, Berlyne \u00e9tendit l&#8217;empire de ses propri\u00e9t\u00e9s collatives \u00e0 l&rsquo;appr\u00e9ciation artistique et \u00e0 l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Esth%C3%A9tique\">esth\u00e9tique<\/a> exp\u00e9rimentale. Il postula que les \u0153uvres d&rsquo;art agissent comme des dispositifs sophistiqu\u00e9s de manipulation des variables collatives, modulant le plaisir h\u00e9donique par des cycles de mise en tension et d&rsquo;apaisement.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1980 et 1990, avec l&rsquo;av\u00e8nement des sciences cognitives computationnelles et des th\u00e9ories des \u00e9motions (notamment la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9valuation cognitive ou <em>appraisal theory<\/em> d\u00e9velopp\u00e9e par Klaus Scherer), les variables collatives de Berlyne ont \u00e9t\u00e9 revisit\u00e9es. Bien que son mod\u00e8le purement psychobiologique fond\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9veil physiologique global ait \u00e9t\u00e9 nuanc\u00e9, ses concepts descriptifs (nouveaut\u00e9, complexit\u00e9, ambigu\u00eft\u00e9) demeurent universellement reconnus comme les inducteurs cardinaux des processus attentionnels ascendants et de la curiosit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le cadre conceptuel qui soutient les propri\u00e9t\u00e9s collatives repose sur trois piliers th\u00e9oriques majeurs : la th\u00e9orie de l&rsquo;information, le mod\u00e8le de l&rsquo;\u00e9veil optimal et la neurobiologie de l&rsquo;exploration.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, l&rsquo;ancrage dans la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;information<\/strong> est pr\u00e9pond\u00e9rant. Dans la formulation de Berlyne, un stimulus poss\u00e8de une valeur collative \u00e9lev\u00e9e lorsqu&rsquo;il v\u00e9hicule une incertitude subjective consid\u00e9rable (exprimable au sens de l&rsquo;entropie de Shannon). Lorsque l&rsquo;environnement pr\u00e9sente un agencement hautement pr\u00e9visible ou redondant, l&rsquo;apport informationnel est nul. D\u00e8s lors qu&rsquo;appara\u00eet une rupture de r\u00e9gularit\u00e9 statistique, l&rsquo;incertitude quant \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 ou \u00e0 la signification du stimulus augmente math\u00e9matiquement. Les propri\u00e9t\u00e9s collatives quantifient le degr\u00e9 d&rsquo;information manquant que l&rsquo;esprit doit traiter pour lever cette incertitude.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, la <strong>th\u00e9orie du niveau d&rsquo;\u00e9veil optimal<\/strong> (inspir\u00e9e de la c\u00e9l\u00e8bre loi de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Loi_de_Yerkes-Dodson\">Yerkes-Dodson<\/a> et des travaux de Donald Hebb). Selon Berlyne, la relation entre le potentiel collatif total d&rsquo;un stimulus et la valeur h\u00e9donique (le plaisir ou l&rsquo;agr\u00e9ment ressenti) prend la forme d&rsquo;une courbe en U invers\u00e9, souvent d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de \u00ab courbe de Wundt \u00bb :<\/p>\n<p>Lorsque le potentiel collatif est trop faible (stimulus totalement familier, simpliste, pr\u00e9visible), l&rsquo;organisme sombre dans l&rsquo;ennui et le sous-\u00e9veil (<em>hypoarousal<\/em>), un \u00e9tat aversif qui pousse \u00e0 la recherche de stimulations vari\u00e9es (exploration diversive).<\/p>\n<p>\u00c0 un niveau mod\u00e9r\u00e9 de conflit collatif, l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation contr\u00f4l\u00e9e de l&rsquo;\u00e9veil procure un plaisir intense et soutient l&rsquo;int\u00e9r\u00eat ; c&rsquo;est la zone optimale o\u00f9 la complexit\u00e9 est stimulante sans \u00eatre \u00e9crasante.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, si le potentiel collatif est d\u00e9mesur\u00e9 (stimulus d&rsquo;une incongruit\u00e9 totale, incoh\u00e9rent, d&rsquo;une complexit\u00e9 chaotique insurmontable), l&rsquo;\u00e9veil physiologique atteint un niveau de suractivation anxiog\u00e8ne (<em>hyperarousal<\/em>). L&rsquo;individu ressent alors de la d\u00e9tresse, du rejet esth\u00e9tique ou de la peur, provoquant un comportement de fuite ou de retrait attentionnel.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, le mod\u00e8le distingue deux r\u00e9gimes fondamentaux d&rsquo;exploration comportementale : l&rsquo;<strong>exploration sp\u00e9cifique<\/strong>, enclench\u00e9e par un stimulus pr\u00e9cis dont les propri\u00e9t\u00e9s collatives soul\u00e8vent un conflit d&rsquo;information particulier que le sujet cherche activement \u00e0 r\u00e9soudre pour r\u00e9duire l&rsquo;incertitude ; et l&rsquo;<strong>exploration diversive<\/strong>, adopt\u00e9e lorsque l&rsquo;environnement est d\u00e9pourvu de propri\u00e9t\u00e9s collatives stimulantes, conduisant l&rsquo;individu \u00e0 scruter l&rsquo;horizon de mani\u00e8re diffuse pour trouver n&rsquo;importe quelle source de novelty susceptible d&rsquo;\u00e9lever son tonus cortical.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Daniel Berlyne et ses continuateurs ont articul\u00e9 les propri\u00e9t\u00e9s collatives autour de plusieurs dimensions s\u00e9miotiques et structurales compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La nouveaut\u00e9 (<em>novelty<\/em>) :<\/strong> Elle qualifie l&rsquo;absence de correspondance entre le stimulus actuel et les traces mn\u00e9siques du sujet. Berlyne distingue la <em>nouveaut\u00e9 absolue<\/em> (un objet ou ph\u00e9nom\u00e8ne jamais rencontr\u00e9 auparavant au cours de la vie de l&rsquo;organisme) et la <em>nouveaut\u00e9 relative<\/em> (un arrangement in\u00e9dit d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments familiers, ou un stimulus connu survenant dans un contexte totalement inhabituel).<\/li>\n<li><strong>La complexit\u00e9 (<em>complexity<\/em>) :<\/strong> Elle correspond au nombre d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments discernables distincts composant une structure et au degr\u00e9 de diversit\u00e9 de leurs agencements. Plus un motif comprend de parties ind\u00e9pendantes, de ruptures de sym\u00e9trie et de variations de texture, plus sa complexit\u00e9 computationnelle est forte, demandant un effort de traitement cognitif accru.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incongruit\u00e9 (<em>incongruity<\/em>) :<\/strong> Elle survient lorsque des \u00e9l\u00e9ments composants d&rsquo;un stimulus violent les associations contextuelles ou s\u00e9mantiques habituellement attendues. L&rsquo;incongruit\u00e9 confronte le syst\u00e8me perceptif \u00e0 deux sch\u00e9mas incompatibles (par exemple, une montre qui fond sur une branche d&rsquo;arbre dans un tableau surr\u00e9aliste).<\/li>\n<li><strong>La surprise (<em>surprise<\/em>) :<\/strong> Dimension intimement li\u00e9e \u00e0 la dynamique temporelle, elle \u00e9merge lorsqu&rsquo;un stimulus contredit directement une attente fermement formul\u00e9e un instant auparavant. La surprise r\u00e9sulte de la rupture brutale d&rsquo;une continuit\u00e9 pr\u00e9dictive locale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 (<em>ambiguity<\/em>) :<\/strong> Elle caract\u00e9rise une situation perceptive ou conceptuelle o\u00f9 un m\u00eame stimulus offre plusieurs interpr\u00e9tations concurrentes et simultan\u00e9ment plausibles, sans que les donn\u00e9es sensorielles ne permettent de trancher imm\u00e9diatement (ex. figures r\u00e9versibles comme le canard-lapin de Jastrow ou le vase de Rubin).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incertitude (<em>uncertainty<\/em>) :<\/strong> Notion quantitative issue de la th\u00e9orie statistique de la communication, elle renvoie au nombre d&rsquo;alternatives possibles face \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement et \u00e0 l&rsquo;\u00e9quiprobabilit\u00e9 de leur survenue. Plus l&rsquo;incertitude est haute, plus l&rsquo;effort d&rsquo;inf\u00e9rence est sollicit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser ces propri\u00e9t\u00e9s au-del\u00e0 des abstractions formelles, examinons comment elles se manifestent dans diff\u00e9rents contextes de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine :<\/p>\n<p><strong>En architecture et am\u00e9nagement urbain :<\/strong> Consid\u00e9rez un passant naviguant dans un tissu urbain m\u00e9di\u00e9val par comparaison avec une grille haussmannienne ou un alignement orthogonal moderniste. Les ruelles sinueuses aux angles asym\u00e9triques, les perc\u00e9es visuelles impr\u00e9vues et les fa\u00e7ades de styles composites pr\u00e9sentent une haute densit\u00e9 de complexit\u00e9 et de surprise spatiale. L&rsquo;individu s&rsquo;arr\u00eate, ralentit le pas et dirige son regard vers les zones d&rsquo;incertitude visuelle. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, une avenue rectiligne uniforme, pauvre en propri\u00e9t\u00e9s collatives, suscite rapidement une habituation perceptive et incite \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer le d\u00e9placement sans inspection visuelle soutenue.<\/p>\n<p><strong>En art visuel et mus\u00e9ographie :<\/strong> Une toile comme <em>La Trahison des images<\/em> de Ren\u00e9 Magritte, repr\u00e9sentant une pipe peinte avec r\u00e9alisme sous laquelle figure la mention contradictoire \u00ab Ceci n&rsquo;est pas une pipe \u00bb, constitue un cas exemplaire de manipulation collative d&rsquo;incongruit\u00e9 et d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 s\u00e9miotique. Le spectateur est contraint de collationner la modalit\u00e9 iconique (qui dit \u00ab pipe \u00bb) et la modalit\u00e9 linguistique (qui nie l&rsquo;affirmation). Cette mise en \u00e9chec du r\u00e9flexe d&rsquo;identification automatique force une r\u00e9\u00e9valuation m\u00e9tacognitive de la nature de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p><strong>En comportement infantile et d\u00e9veloppement cognitif :<\/strong> Dans les paradigmes d&rsquo;habituation chez le nourrisson, un b\u00e9b\u00e9 regarde un \u00e9cran o\u00f9 une bo\u00eete solide traverse sans encombre un espace vide. Lors de la phase test, les exp\u00e9rimentateurs cr\u00e9ent, par un jeu de miroirs, une situation \u00ab magique \u00bb o\u00f9 la bo\u00eete semble traverser un bloc solide pr\u00e9existant. L&rsquo;incongruit\u00e9 physique radicale g\u00e9n\u00e8re une \u00e9l\u00e9vation mesurable du temps de fixation visuelle : l&rsquo;enfant est capt\u00e9 par la propri\u00e9t\u00e9 collative de violation des attentes de permanence et de solidit\u00e9 de l&rsquo;objet physique, d\u00e9montrant la pr\u00e9cocit\u00e9 des m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9valuation collative.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation empirique des propri\u00e9t\u00e9s collatives pose un d\u00e9fi m\u00e9thodologique majeur, car il convient de distinguer les m\u00e9triques objectives des stimuli de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique subjective de l&rsquo;observateur. La recherche contemporaine et classique mobilise plusieurs classes d&rsquo;outils :<\/p>\n<p><strong>1. M\u00e9triques structurales et algorithmiques :<\/strong> Pour quantifier la complexit\u00e9 de mani\u00e8re objective, les chercheurs utilisent la compression de donn\u00e9es num\u00e9riques (par exemple la complexit\u00e9 de Kolmogorov approxim\u00e9e par des algorithmes de compression d&rsquo;image sans perte comme PNG ou JPEG2000), le calcul de l&rsquo;entropie de Shannon sur la distribution spatiale des gradients d&rsquo;orientation visuelle, ou le d\u00e9nombrement g\u00e9om\u00e9trique des sommets de polygones al\u00e9atoires.<\/p>\n<p><strong>2. \u00c9chelles psychom\u00e9triques et rapports subjectifs :<\/strong> L&rsquo;exp\u00e9rience collative per\u00e7ue est g\u00e9n\u00e9ralement recueillie au moyen d&rsquo;\u00e9chelles de diff\u00e9rentiel s\u00e9mantique (d\u00e9riv\u00e9es des m\u00e9thodes d&rsquo;Osgood) ou d&rsquo;\u00e9chelles de Likert. Les participants \u00e9valuent les stimuli sur des axes bipolaires tels que : \u00ab Simple \u2014 Complexe \u00bb, \u00ab Familier \u2014 Compl\u00e8tement nouveau \u00bb, \u00ab Pr\u00e9visible \u2014 Surprenant \u00bb, \u00ab Clair \u2014 Ambigu \u00bb. L&rsquo;agr\u00e9gation factorielle de ces notations permet d&rsquo;isoler un indice global de potentiel collatif.<\/p>\n<p><strong>3. Indicateurs comportementaux :<\/strong> Le temps de regard libre (<em>looking time<\/em>) et la fr\u00e9quence des saccades oculaires au moyen de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oculom%C3%A9trie\">oculom\u00e9trie<\/a> (<em>eye-tracking<\/em>) constituent des mesures directes de l&rsquo;exploration sp\u00e9cifique. L&rsquo;ordre d&rsquo;inspection visuelle des d\u00e9tails permet de retracer la trajectoire de r\u00e9solution du conflit d&rsquo;information.<\/p>\n<p><strong>4. Corr\u00e9lats psychophysiologiques :<\/strong> Le niveau d&rsquo;\u00e9veil d\u00e9clench\u00e9 par les propri\u00e9t\u00e9s collatives est mesur\u00e9 par la r\u00e9ponse \u00e9lectrodermale (conductance cutan\u00e9e refl\u00e9tant l&rsquo;activation sympathique), la d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration cardiaque initiale (li\u00e9e au r\u00e9flexe d&rsquo;orientation de Sokolov) suivie d&rsquo;une acc\u00e9l\u00e9ration, et la d\u00e9synchronisation des ondes alpha \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG), marquant une activation m\u00e9tabolique accrue du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un concept purement th\u00e9orique, l&rsquo;ing\u00e9nierie des propri\u00e9t\u00e9s collatives est au c\u0153ur d&rsquo;innombrables domaines appliqu\u00e9s o\u00f9 la capture et le maintien de l&rsquo;attention sont strat\u00e9giques :<\/p>\n<p><strong>En p\u00e9dagogie et conception didactique :<\/strong> L&rsquo;apprentissage efficace repose sur l&rsquo;induction d&rsquo;un conflit cognitif g\u00e9rable. Pr\u00e9senter aux \u00e9l\u00e8ves une d\u00e9monstration scientifique contre-intuitive (incongruit\u00e9\/surprise) avant d&rsquo;exposer la loi th\u00e9orique r\u00e9veille la curiosit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique et d\u00e9stabilise les conceptions na\u00efves erron\u00e9es. \u00c0 l&rsquo;inverse, un mat\u00e9riel p\u00e9dagogique trop familier engendre le d\u00e9sengagement, tandis qu&rsquo;une complexit\u00e9 conceptuelle excessive provoque la surcharge cognitive et le d\u00e9couragement.<\/p>\n<p><strong>En marketing et communication publicitaire :<\/strong> L&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;une campagne publicitaire d\u00e9pend souvent de son potentiel collatif initial. L&#8217;emploi de visuels incongrus, de slogans ambigus ou de ruptures de ton dans un spot t\u00e9l\u00e9visuel sert d&rsquo;amorce collative pour forcer l&rsquo;audience \u00e0 consacrer des ressources cognitives \u00e0 la d\u00e9codification du message de marque. D\u00e8s que le consommateur r\u00e9sout l&rsquo;\u00e9nigme du message, la baisse de tension associ\u00e9e procure une satisfaction h\u00e9donique qui renforce la m\u00e9morisation de l&rsquo;annonce.<\/p>\n<p><strong>En conception de jeux vid\u00e9o (<em>game design<\/em>) :<\/strong> La r\u00e9tention des joueurs ob\u00e9it rigoureusement \u00e0 la dynamique collative. Les concepteurs injectent continuellement de nouveaux motifs de jeu (nouveaut\u00e9), dosent la difficult\u00e9 des \u00e9nigmes ou des combats (complexit\u00e9 adaptative) et introduisent des rebondissements sc\u00e9naristiques impr\u00e9vus (surprise), \u00e9vitant \u00e0 la fois l&rsquo;ennui du jeu trivial et la frustration destructrice de l&rsquo;obstacle impossible \u00e0 surmonter.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1960, Berlyne et ses collaborateurs ont accumul\u00e9 une impressionnante s\u00e9rie de d\u00e9monstrations exp\u00e9rimentales. Dans une \u00e9tude princeps, Berlyne (1958) pr\u00e9sentait \u00e0 des participants des paires de figures g\u00e9om\u00e9triques : l&rsquo;une \u00e9tait r\u00e9guli\u00e8re et sym\u00e9trique (faible complexit\u00e9), l&rsquo;autre asym\u00e9trique, d\u00e9sordonn\u00e9e et riche en d\u00e9tails (forte complexit\u00e9). L&rsquo;enregistrement des temps de fixation a d\u00e9montr\u00e9 que le regard se dirigeait spontan\u00e9ment et plus durablement vers les stimuli poss\u00e9dant les variables collatives les plus \u00e9lev\u00e9es, validant le lien direct entre conflit d&rsquo;information et exploration visuelle.<\/p>\n<p>Ult\u00e9rieurement, les travaux de Paul Silvia (2005, 2006) ont r\u00e9examin\u00e9 exp\u00e9rimentalement la dynamique des variables collatives en les int\u00e9grant \u00e0 la th\u00e9orie moderne de l&rsquo;\u00e9valuation \u00e9motionnelle de la curiosit\u00e9 et de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Silvia a montr\u00e9 que la complexit\u00e9 et la nouveaut\u00e9 ne suffisent pas \u00e0 elles seules \u00e0 produire un int\u00e9r\u00eat soutenu : elles n&rsquo;engendrent l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que si le sujet \u00e9value favorablement son propre \u00ab potentiel de compr\u00e9hension \u00bb (<em>comprehensibility appraisal<\/em>). Si la complexit\u00e9 collative est \u00e9lev\u00e9e mais que le sujet s&rsquo;estime totalement incapable de donner du sens au stimulus, l&rsquo;\u00e9motion g\u00e9n\u00e9r\u00e9e n&rsquo;est pas l&rsquo;int\u00e9r\u00eat, mais la confusion ou l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>En neurosciences cognitives, les travaux d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) men\u00e9s notamment par Matthias Gruber et Charan Ranganath (2014) ont mis en lumi\u00e8re les circuits neuronaux sous-jacents. L&rsquo;induction d&rsquo;un \u00e9tat de curiosit\u00e9 via des questions \u00e0 haute incertitude informationnelle active simultan\u00e9ment le circuit de r\u00e9compense dopaminergique m\u00e9solimbique (aire tegmentale ventrale, noyau accumbens) et l&rsquo;hippocampe. Cette connectivit\u00e9 accrue d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9veil collatif pr\u00e9pare activement le cerveau \u00e0 encoder durablement les informations futures, confirmant la pr\u00e9diction de Berlyne selon laquelle la r\u00e9solution de l&rsquo;incertitude poss\u00e8de une valeur de renforcement intrins\u00e8que.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Si la sensibilit\u00e9 neurobiologique aux d\u00e9calages structuraux (nouveaut\u00e9, incongruit\u00e9) rel\u00e8ve d&rsquo;un m\u00e9canisme universel h\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9volution, la manifestation empirique des propri\u00e9t\u00e9s collatives d\u00e9pend \u00e9troitement de la matrice culturelle de l&rsquo;individu. En effet, la nouveaut\u00e9 et l&rsquo;incongruit\u00e9 ne sont jamais absolues : elles se d\u00e9finissent en r\u00e9f\u00e9rence aux attentes pr\u00e9alables, lesquelles sont pour une large part model\u00e9es par la socialisation et l&rsquo;environnement culturel.<\/p>\n<p>Dans le domaine esth\u00e9tique, par exemple, des recherches interculturelles comparant des publics occidentaux et est-asiatiques (notamment chinois ou japonais) ont mis en \u00e9vidence des sensibilit\u00e9s divergentes \u00e0 la complexit\u00e9 visuelle. Les \u0153uvres d&rsquo;art picturales traditionnelles d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est int\u00e8grent souvent de larges espaces non peints (le concept esth\u00e9tique de vide ou <em>ma<\/em>), o\u00f9 la complexit\u00e9 r\u00e9side dans l&rsquo;asym\u00e9trie subtile et la suggestion plut\u00f4t que dans la surcharge des d\u00e9tails mat\u00e9riels. Un observateur non initi\u00e9 peut juger l&rsquo;\u0153uvre simple, manquant sa subtile complexit\u00e9 relationnelle.<\/p>\n<p>De m\u00eame, le seuil de tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 \u2014 qui constitue le versant individuel de la r\u00e9ponse aux propri\u00e9t\u00e9s collatives \u00e9quivoques \u2014 varie significativement selon les contextes \u00e9ducatifs et les cultures organisationnelles. Certaines cultures valorisent la r\u00e9duction rapide de l&rsquo;incertitude et la cat\u00e9gorisation univoque, tandis que d&rsquo;autres accordent une prime \u00e0 la coexistence paradoxale d&rsquo;indices oppos\u00e9s, modifiant ainsi le point d&rsquo;inflexion o\u00f9 une configuration collative bascule du plaisir stimulant vers le d\u00e9sagr\u00e9ment cognitif.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa puissance explicative pionni\u00e8re, le paradigme des propri\u00e9t\u00e9s collatives de Berlyne a suscit\u00e9 plusieurs critiques th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques substantielles au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p>La critique la plus virulente concerne le <strong>r\u00e9ductionnisme psychobiologique<\/strong> du mod\u00e8le de l&rsquo;\u00e9veil unitaire. Des chercheurs comme Colin Martindale (1984, 1990) ont vigoureusement contest\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e que le plaisir esth\u00e9tique et la curiosit\u00e9 d\u00e9pendent primairement d&rsquo;un niveau global d&rsquo;activation physiologique modul\u00e9 par la formation r\u00e9ticul\u00e9e. Martindale a propos\u00e9 une th\u00e9orie concurrente, cognitive et connexionniste, selon laquelle le plaisir esth\u00e9tique est fonction de l&rsquo;activation s\u00e9mantique de r\u00e9seaux de neurones distribu\u00e9s (<em>neural prototypicality<\/em>), rel\u00e9guant l&rsquo;\u00e9veil visc\u00e9ral \u00e0 un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne non causal.<\/p>\n<p>Une seconde limite tient \u00e0 la <strong>difficult\u00e9 d&rsquo;isoler les propri\u00e9t\u00e9s collatives de la signification affective<\/strong>. Berlyne tentait de s\u00e9parer herm\u00e9tiquement les variables collatives des variables \u00e9cologiques (la pertinence biologique directe, le danger, la valeur \u00e9motionnelle). Or, les paradigmes contemporains d\u00e9montrent qu&rsquo;il est quasiment impossible pour le cerveau humain d&rsquo;\u00e9valuer la complexit\u00e9 ou la nouveaut\u00e9 d&rsquo;un stimulus sans que son contenu \u00e9motionnel et s\u00e9mantique ne biaise imm\u00e9diatement le traitement attentionnel pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le de la courbe en U invers\u00e9 a \u00e9t\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement pris en d\u00e9faut sur le plan empirique : de nombreuses \u00e9tudes \u00e9chouent \u00e0 retrouver la trajectoire descendante de la courbe pour les stimuli tr\u00e8s complexes, observant au contraire une relation lin\u00e9aire croissante chez les experts (par exemple, des historiens de l&rsquo;art pr\u00e9f\u00e9rant syst\u00e9matiquement les toiles les plus denses et ambigu\u00ebs), ce qui prouve que l&rsquo;expertise cognitive modifie radicalement le traitement des propri\u00e9t\u00e9s collatives.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<ul>\n<li><strong>Propri\u00e9t\u00e9s psychophysiques :<\/strong> D\u00e9signent les grandeurs physiques objectives mesurables d&rsquo;un stimulus (longueur d&rsquo;onde, intensit\u00e9 lumineuse, volume sonore, poids). Contrairement aux propri\u00e9t\u00e9s collatives, leur d\u00e9tection ne n\u00e9cessite aucune op\u00e9ration de mise en relation comparative complexe avec d&rsquo;autres stimuli ou repr\u00e9sentations internes.<\/li>\n<li><strong>Propri\u00e9t\u00e9s \u00e9cologiques :<\/strong> Renvoient aux caract\u00e9ristiques du stimulus directement associ\u00e9es \u00e0 des cons\u00e9quences vitales de survie, de douleur, de satisfaction biologique ou de renforcement primaire. Les propri\u00e9t\u00e9s collatives, elles, n&rsquo;ont pas de lien d&rsquo;association directe avec la survie imm\u00e9diate, agissant par le seul canal du traitement de l&rsquo;information.<\/li>\n<li><strong>Curiosit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique :<\/strong> Pulsation motivationnelle orient\u00e9e vers l&rsquo;acquisition de savoir verbalisable et de structures conceptuelles. Les propri\u00e9t\u00e9s collatives constituent les d\u00e9clencheurs perceptifs et informationnels qui allument la curiosit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9flexe d&rsquo;orientation :<\/strong> R\u00e9action neurophysiologique globale d\u00e9crite par Ivan Pavlov et Evgueni Sokolov face \u00e0 tout changement brusque de l&rsquo;environnement. C&rsquo;est l&rsquo;un des m\u00e9canismes physiologiques par lesquels l&rsquo;organisme r\u00e9pond imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;irruption d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 collative de surprise ou de nouveaut\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Dissonance cognitive :<\/strong> Th\u00e9oris\u00e9e par Leon Festinger, elle d\u00e9signe un \u00e9tat de tension psychologique provoqu\u00e9 par la coexistence d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments de connaissance inconciliables (souvent entre une croyance et une action). Si l&rsquo;incongruit\u00e9 collative partage une structure de conflit similaire, la dissonance cognitive implique une menace identitaire et motivationnelle pour le concept de soi, absente du simple d\u00e9codage perceptif d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 collative.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Les propri\u00e9t\u00e9s collatives incarnent un concept s\u00e9minal de la psychologie scientifique, dont la pertinence demeure intacte pour d\u00e9crypter les relations dynamiques entre la structure de notre environnement et nos comportements exploratoires :<\/p>\n<p>Elles regroupent les facettes d&rsquo;un stimulus qui imposent une confrontation d&rsquo;indices : nouveaut\u00e9, complexit\u00e9, ambigu\u00eft\u00e9, incongruit\u00e9, surprise et incertitude.<\/p>\n<p>Leur pr\u00e9sence engendre un conflit cognitif qui module le niveau d&rsquo;\u00e9veil du syst\u00e8me nerveux central, enclenchant des conduites d&rsquo;exploration sp\u00e9cifique destin\u00e9es \u00e0 r\u00e9duire l&rsquo;incertitude.<\/p>\n<p>Sur le plan affectif, elles entretiennent avec le plaisir ressenti une relation curvilin\u00e9aire complexe, o\u00f9 une valeur collative interm\u00e9diaire procure une stimulation h\u00e9donique maximale tandis que la trivialit\u00e9 induit l&rsquo;ennui et le chaos provoque l&rsquo;aversion.<\/p>\n<p>Bien que le mod\u00e8le initial fond\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9veil physiologique global ait \u00e9t\u00e9 enrichi et nuanc\u00e9 par les th\u00e9ories cognitives de l&rsquo;\u00e9valuation et les neurosciences de la motivation, les variables collatives continuent d&rsquo;irriguer la recherche sur l&rsquo;attention visuelle, l&rsquo;exp\u00e9rience mus\u00e9ale, la p\u00e9dagogie contemporaine et l&rsquo;ergonomie num\u00e9rique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berlyne, D. E. (1954). A theory of human curiosity. <em>British Journal of Psychology<\/em>, 45(3), 180\u2013191. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8295.1954.tb01243.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8295.1954.tb01243.x<\/a><\/li>\n<li>Berlyne, D. E. (1960). <em>Conflict, arousal, and curiosity<\/em>. McGraw-Hill.<\/li>\n<li>Berlyne, D. E. (1971). <em>Aesthetics and psychobiology<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Gruber, M. J., Gelman, B. D., &#038; Ranganath, C. (2014). States of curiosity modulate hippocampus-dependent learning via the dopaminergic circuit. <em>Neuron<\/em>, 84(2), 486\u2013496. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2014.08.061\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2014.08.061<\/a><\/li>\n<li>Silvia, P. J. (2005). Cognitive appraisals and interest in visual art: Exploring an appraisal theory of aesthetic emotions. <em>Empirical Studies of the Arts<\/em>, 23(2), 119\u2013133. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.2190\/12AV-AH2P-MCEH-289E\">https:\/\/doi.org\/10.2190\/12AV-AH2P-MCEH-289E<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les propri\u00e9t\u00e9s collatives (nouveaut\u00e9, complexit\u00e9, incongruit\u00e9, surprise) d\u00e9finissent les caract\u00e9ristiques des stimuli qui d\u00e9clenchent la curiosit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9veil exploratoire.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[7732,1387,647],"tags":[19804,8751,14100,13855,9511,40547,40548],"class_list":["post-23938","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-motivation","category-neurosciences-cognitives","category-psychologie-cognitive","tag-conflit-cognitif","tag-curiosite","tag-daniel-berlyne","tag-esthetique-experimentale","tag-eveil-physiologique","tag-proprietes-collatives","tag-variables-collatives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23938","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23938\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23938"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23938"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23938"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}