{"id":23914,"date":"2026-11-01T00:44:08","date_gmt":"2026-11-01T00:44:08","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sevrage-brutal-cold-turkey-addiction"},"modified":"2026-11-01T00:44:08","modified_gmt":"2026-11-01T00:44:08","slug":"sevrage-brutal-cold-turkey-addiction","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sevrage-brutal-cold-turkey-addiction","title":{"rendered":"Sevrage brutal : Comprendre l&rsquo;arr\u00eat sec"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;arr\u00eat abrupt et sans transition d&rsquo;une substance psychoactive ou d&rsquo;un comportement compulsif, commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9 dans la culture populaire sous l&rsquo;anglicisme \u00ab cold turkey \u00bb, constitue l&rsquo;une des exp\u00e9riences psychologiques et physiologiques les plus \u00e9prouvantes de l&rsquo;addictologie. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne confronte l&rsquo;organisme et la psych\u00e9 \u00e0 une rupture brutale de l&rsquo;\u00e9quilibre hom\u00e9ostatique artificiellement maintenu par la substance, d\u00e9clenchant une cascade de r\u00e9actions neurobiologiques complexes. L&rsquo;analyse de cette modalit\u00e9 de sevrage exige une approche rigoureuse, \u00e0 l&rsquo;intersection de la pharmacologie, de la psychopathologie clinique et des sciences comportementales.<\/p>\n<h2>Sevrage brutal (Cold Turkey)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le sevrage brutal, fr\u00e9quemment d\u00e9sign\u00e9 par l&rsquo;expression \u00ab cold turkey \u00bb, correspond \u00e0 l&rsquo;interruption soudaine, compl\u00e8te et non m\u00e9dicalement assist\u00e9e de la consommation d&rsquo;une substance pharmacologique addictive ou d&rsquo;une pratique comportementale g\u00e9n\u00e9ratrice de d\u00e9pendance. Contrairement aux approches progressives par titration descendante ou substitution pharmacologique, cette m\u00e9thode impose \u00e0 l&rsquo;organisme une cessation imm\u00e9diate de tout apport exog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, ce processus induit un syndrome de sevrage aigu caract\u00e9ris\u00e9 par une d\u00e9r\u00e9gulation neurochimique massive, une dysautonomie v\u00e9g\u00e9tative et une d\u00e9tresse psychologique majeure. L&rsquo;intensit\u00e9 de ce bouleversement varie substantiellement selon la demi-vie de la substance incrimin\u00e9e, le degr\u00e9 de neuroadaptation sous-jacent et les vuln\u00e9rabilit\u00e9s psychiques pr\u00e9existantes de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Dans la nosographie contemporaine, le sevrage abrupt n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9 comme une strat\u00e9gie clinique recommand\u00e9e pour la majorit\u00e9 des substances s\u00e9datives ou opio\u00efdes en raison des risques somatiques potentiellement l\u00e9taux. N\u00e9anmoins, il demeure un ph\u00e9nom\u00e8ne couramment observ\u00e9 dans le cadre de d\u00e9marches d&rsquo;auto-sevrage non encadr\u00e9es ou de situations de privation involontaire, constituant ainsi un objet d&rsquo;\u00e9tude fondamental pour la psychologie clinique des addictions.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression imag\u00e9e \u00ab cold turkey \u00bb trouve son origine dans le registre argotique nord-am\u00e9ricain du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Si son attestation \u00e9crite remonte aux ann\u00e9es 1920 dans des articles de presse d\u00e9crivant le traitement des opiomanes incarc\u00e9r\u00e9s, son \u00e9tymologie exacte suscite plusieurs hypoth\u00e8ses linguistiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques compl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;explication m\u00e9dicale la plus pr\u00e9valente associe cette m\u00e9taphore aux manifestations cutan\u00e9es observ\u00e9es lors d&rsquo;un sevrage brutal aux opiac\u00e9s. La cessation soudaine entra\u00eene une pilo\u00e9rection g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e (chair de poule), une vasoconstriction p\u00e9riph\u00e9rique intense et une hypersudation froide, conf\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;\u00e9piderme du patient l&rsquo;aspect blanc, froid et rugueux de la peau d&rsquo;un dindon d\u00e9plum\u00e9 (<em>plucked cold turkey<\/em>).<\/p>\n<p>Une seconde hypoth\u00e8se relie cette formule au dicton plus ancien \u00ab talk cold turkey \u00bb, qui signifiait aborder une situation avec une franchise abrupte, crue et sans fard. Appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;addiction, le terme d\u00e9signait alors l&rsquo;\u00e9preuve directe, d\u00e9nu\u00e9e de tout palliatif ou compromis pharmacologique. En fran\u00e7ais, la litt\u00e9rature clinique et psychiatrique traduit pr\u00e9f\u00e9rentiellement ce concept par les locutions \u00ab sevrage brutal \u00bb, \u00ab arr\u00eat sec \u00bb, \u00ab arr\u00eat sans transition \u00bb ou parfois \u00ab sevrage \u00e0 froid \u00bb dans le langage courant des usagers.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le syntagme \u00ab sevrage brutal \u00bb est un groupe nominal masculin singulier (prononciation phon\u00e9tique internationale : \/s\u0259.v\u0281a\u0292 b\u0281y.tal\/). Le terme \u00ab sevrage \u00bb d\u00e9rive du verbe transitif \u00ab sevrer \u00bb, historiquement rattach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;interruption de l&rsquo;allaitement maternel avant d&rsquo;\u00eatre \u00e9tendu au champ de la toxicomanie.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;elle est emprunt\u00e9e directement \u00e0 l&rsquo;anglais dans les \u00e9changes cliniques informels ou la litt\u00e9rature anglo-saxonne, la locution nominale invariable \u00ab cold turkey \u00bb (\/ko\u028ald \u02c8t\u025c\u02d0rki\/) s&#8217;emploie principalement comme locution adverbiale associ\u00e9e \u00e0 des verbes d&rsquo;action (\u00ab arr\u00eater <em>cold turkey<\/em> \u00bb, \u00ab sevrer <em>cold turkey<\/em> \u00bb) ou comme substantif masculin (\u00ab traverser un <em>cold turkey<\/em> \u00bb).<\/p>\n<p>Dans les contextes acad\u00e9miques francophones formels, les sp\u00e9cialistes privil\u00e9gient l&rsquo;usage de termes nosologiquement rigoureux tels que \u00ab syndrome de sevrage aigu sans couverture m\u00e9dicale \u00bb ou \u00ab sevrage pharmacologique abrupt \u00bb, afin d&rsquo;\u00e9viter les ambigu\u00eft\u00e9s s\u00e9mantiques et le caract\u00e8re sensationnaliste associ\u00e9 au terme populaire d&rsquo;origine am\u00e9ricaine.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le sevrage brutal dans toute sa complexit\u00e9, il est indispensable de comprendre la notion de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuroadaptation\">neuroadaptation<\/a>. L&rsquo;exposition chronique \u00e0 une mol\u00e9cule psychoactive contraint le syst\u00e8me nerveux central \u00e0 modifier son architecture fonctionnelle. Le cerveau ajuste la densit\u00e9 et la sensibilit\u00e9 de ses r\u00e9cepteurs synaptiques afin de compenser les effets stimulants ou d\u00e9presseurs de l&rsquo;agent chimique, \u00e9tablissant un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre pr\u00e9caire appel\u00e9 hom\u00e9ostasie compensatoire.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;intervient un arr\u00eat sans transition, cette substance dispara\u00eet de l&rsquo;organisme \u00e0 une vitesse sup\u00e9rieure \u00e0 la capacit\u00e9 de r\u00e9ajustement des circuits neuronaux. Il s&rsquo;ensuit un \u00ab effet rebond \u00bb physiologique violent : les syst\u00e8mes inhibiteurs se retrouvent subitement priv\u00e9s de leur modulateur, ou les r\u00e9cepteurs excitateurs surexprim\u00e9s s&rsquo;activent de fa\u00e7on incontr\u00f4l\u00e9e. Cette rupture est le moteur biologique fondamental de la d\u00e9tresse ressentie lors du sevrage brutal.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, l&rsquo;arr\u00eat soudain engendre un vide affectif et fonctionnel colossal. Les substances addictives agissent fr\u00e9quemment comme des proth\u00e8ses psychiques r\u00e9gulatrices de l&rsquo;humeur, du stress ou de traumatismes ant\u00e9rieurs. La privation imm\u00e9diate expose le patient \u00e0 une r\u00e9\u00e9mergence brutale de l&rsquo;angoisse sous-jacente sans qu&rsquo;aucun m\u00e9canisme de d\u00e9fense adaptatif n&rsquo;ait eu le temps d&rsquo;\u00eatre consolid\u00e9, pr\u00e9cipitant une crise psychique aigu\u00eb.<\/p>\n<p>Le p\u00e9rim\u00e8tre conceptuel du sevrage brutal s&rsquo;\u00e9tend \u00e9galement \u00e0 la dimension cognitive et motivationnelle. La privation brutale d\u00e9clenche un \u00e9tat de \u00ab craving \u00bb paroxystique \u2014 un d\u00e9sir irr\u00e9pressible et compulsif de consommer \u2014 qui monopolise l&rsquo;ensemble des ressources attentionnelles. Cette focalisation exclusive affaiblit consid\u00e9rablement les capacit\u00e9s de prise de d\u00e9cision, d&rsquo;autor\u00e9gulation et de contr\u00f4le ex\u00e9cutif du cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<p>Enfin, le sevrage abrupt se distingue nettement des processus d&rsquo;abandon progressif par son impact traumatique potentiel. L&rsquo;intensit\u00e9 des douleurs physiques, des troubles v\u00e9g\u00e9tatifs et de la terreur psychologique v\u00e9cus lors d&rsquo;un sevrage sans accompagnement peut engendrer un conditionnement aversif majeur, g\u00e9n\u00e9rant une peur phobique du sevrage ult\u00e9rieur et renfor\u00e7ant paradoxalement le maintien de l&rsquo;addiction par \u00e9chappement.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du sevrage brutal refl\u00e8te l&rsquo;\u00e9volution des conceptions morales, p\u00e9nitentiaires et m\u00e9dicales de la d\u00e9pendance \u00e0 travers les \u00e2ges. Durant le XIXe et le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, l&rsquo;addiction aux opiac\u00e9s et \u00e0 l&rsquo;alcool \u00e9tait majoritairement per\u00e7ue comme une d\u00e9faillance morale ou un vice relevant de la justice plut\u00f4t que de la m\u00e9decine. Les personnes d\u00e9pendantes incarc\u00e9r\u00e9es \u00e9taient syst\u00e9matiquement soumises \u00e0 un arr\u00eat forc\u00e9 et sans soins, pratique justifi\u00e9e par une vis\u00e9e punitive et r\u00e9demptrice.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1920 et 1930, des \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires et asilaires, tels que l&rsquo;h\u00f4pital de Lexington dans le Kentucky (connu sous le nom de \u00ab Narco Farm \u00bb), devinrent des lieux d&rsquo;observation syst\u00e9matique du sevrage non assist\u00e9. C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que des chercheurs commenc\u00e8rent \u00e0 documenter avec pr\u00e9cision les modifications physiologiques objectives accompagnant l&rsquo;arr\u00eat soudain des opiac\u00e9s, transformant progressivement la vision de l&rsquo;\u00e9tat de manque d&rsquo;une simple simulation psychologique en un trouble organique mesurable.<\/p>\n<p>Le milieu du XXe si\u00e8cle marqua l&rsquo;\u00e9mergence des premiers protocoles de substitution. La synth\u00e8se de la m\u00e9thadone par des chimistes allemands, puis son application clinique par Vincent Dole et Marie Nyswander dans les ann\u00e9es 1960 aux \u00c9tats-Unis, r\u00e9volutionna la prise en charge de la d\u00e9pendance aux opiac\u00e9s. Ces travaux d\u00e9montr\u00e8rent empiriquement la sup\u00e9riorit\u00e9 m\u00e9dicale et psychosociale de la stabilisation pharmacologique par rapport au sevrage brutal.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la d\u00e9couverte de l&rsquo;\u00e9tiologie du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Delirium_tremens\">delirium tremens<\/a> et des convulsions associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;interruption soudaine de l&rsquo;alcool conduisit la communaut\u00e9 m\u00e9dicale \u00e0 proscrire formellement le sevrage alcoolique abrupt non supervis\u00e9. L&rsquo;introduction des benzodiaz\u00e9pines dans les ann\u00e9es 1960 apporta une r\u00e9ponse th\u00e9rapeutique s\u00fbre, rel\u00e9guant le sevrage brutal au rang de danger \u00e9vitable dans les pratiques m\u00e9dicales reconnues.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, malgr\u00e9 les recommandations unanimes des instances de sant\u00e9 publique en faveur d&rsquo;un sevrage encadr\u00e9, la modalit\u00e9 \u00ab cold turkey \u00bb persiste comme un ph\u00e9nom\u00e8ne socioculturel valoris\u00e9 par certains mouvements d&rsquo;entraide ou id\u00e9alis\u00e9 comme une preuve de \u00ab force de volont\u00e9 \u00bb. Les recherches actuelles s&rsquo;attachent \u00e0 d\u00e9construire ce mythe en soulignant les s\u00e9quelles neurobiologiques et psychologiques des arr\u00eats sans soutien.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse du sevrage brutal s&rsquo;appuie sur plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs en neurosciences et en psychologie clinique. Au premier rang de ceux-ci figure la th\u00e9orie du processus opposant formul\u00e9e par Richard Solomon et John Corbit (1974). Selon ce mod\u00e8le, tout stimulus affectif intense d\u00e9clenche une r\u00e9ponse primaire (processus a) suivie automatiquement par une r\u00e9action compensatoire inverse (processus b) visant \u00e0 restaurer l&rsquo;hom\u00e9ostasie. Avec la r\u00e9p\u00e9tition de la consommation, le processus a s&rsquo;att\u00e9nue (tol\u00e9rance) tandis que le processus b gagne en rapidit\u00e9 et en intensit\u00e9. Lors d&rsquo;un arr\u00eat abrupt, le stimulus initial dispara\u00eet instantan\u00e9ment, laissant le processus opposant s&rsquo;exprimer sans entrave, ce qui g\u00e9n\u00e8re une d\u00e9tresse dysphorigique d&rsquo;une violence extr\u00eame.<\/p>\n<p>Sur le plan neuroadaptatif, la th\u00e9orie de l&rsquo;allostasie de George Koob et Michel Le Moal \u00e9claire les m\u00e9canismes sous-jacents au sevrage abrupt. L&rsquo;exposition chronique aux substances entra\u00eene une surcharge allostatique, caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9pl\u00e9tion des syst\u00e8mes de r\u00e9compense m\u00e9solimbiques (diminution de la dopamine et de la s\u00e9rotonine) et un recrutement massif des syst\u00e8mes de stress c\u00e9r\u00e9braux, notamment l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien et le facteur de lib\u00e9ration de la corticotropine (CRF) dans l&rsquo;amygdale \u00e9tendue. Le sevrage brutal pr\u00e9cipite l&rsquo;activation maximale de ce syst\u00e8me de stress, plongeant l&rsquo;individu dans un \u00e9tat d&rsquo;\u00ab an\u00e9donie \u00bb et d&rsquo;angoisse paroxystique.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie de l&rsquo;apprentissage, les mod\u00e8les de conditionnement classique pavlovien soulignent le r\u00f4le des stimuli environnementaux associ\u00e9s au sevrage. Lorsqu&rsquo;un individu s&rsquo;arr\u00eate brusquement dans son environnement habituel sans pr\u00e9paration psychologique, les indices contextuels continuent d&rsquo;activer les circuits d&rsquo;attente de r\u00e9compense, amplifiant la sensation de manque et le d\u00e9sespoir subjectif par rapport \u00e0 un sevrage conduit dans un cadre th\u00e9rapeutique contenant.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le du contr\u00f4le de l&rsquo;action de Roy Baumeister, fond\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9puisement de l&rsquo;ego (ego depletion), permet de comprendre les \u00e9checs r\u00e9currents de l&rsquo;arr\u00eat sec. Ce mod\u00e8le postule que la volont\u00e9 est une ressource cognitive limit\u00e9e. Tenter de r\u00e9sister \u00e0 la fois aux douleurs somatiques, aux assauts \u00e9motionnels et aux obsessions de consommation lors d&rsquo;un sevrage sans accompagnement \u00e9puise rapidement cette ressource, conduisant in\u00e9vitablement \u00e0 la rechute par incapacit\u00e9 d&rsquo;inhibition comportementale.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le tableau clinique et ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;un sevrage brutal s&rsquo;articule autour de composantes somatiques, psychologiques et comportementales distinctes qui varient en fonction des substances concern\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La composante neurov\u00e9g\u00e9tative et somatique :<\/strong> Elle regroupe les manifestations physiques imm\u00e9diates du d\u00e9s\u00e9quilibre autonome. Dans le cas des opiac\u00e9s, elle inclut rhinorrh\u00e9e, hypersalivation, sueurs profuses, mydriase, myalgies intenses, spasmes gastro-intestinaux et diarrh\u00e9es. Pour les d\u00e9presseurs du syst\u00e8me nerveux (alcool, s\u00e9datifs), elle se traduit par une tachycardie, une hypertension art\u00e9rielle, des tremblements distaux s\u00e9v\u00e8res et une hyperthermie.<\/li>\n<li><strong>La composante affective et thymique :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9e par une dysphorie profonde, des attaques de panique, une irritabilit\u00e9 extr\u00eame, une labilit\u00e9 \u00e9motionnelle et une anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. L&rsquo;individu traverse un sentiment de catastrophe imminente et une perte totale de la capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9prouver du plaisir.<\/li>\n<li><strong>La composante cognitive :<\/strong> Elle se manifeste par des ruminations obs\u00e9dantes focalis\u00e9es sur la substance, des distorsions cognitives, un \u00e9tat confusionnel potentiel, des difficult\u00e9s majeures de concentration et une alt\u00e9ration du jugement critique.<\/li>\n<li><strong>La dimension chronologique :<\/strong> Le sevrage brutal \u00e9volue selon une cin\u00e9tique pr\u00e9cise : une phase d&rsquo;invasion pr\u00e9coce (quelques heures apr\u00e8s la derni\u00e8re prise), une phase d&rsquo;acm\u00e9 ou pic symptomatique (g\u00e9n\u00e9ralement entre 48 et 72 heures), suivie d&rsquo;une phase de d\u00e9clin progressif mais souvent relay\u00e9e par un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_de_sevrage\">syndrome de sevrage prolong\u00e9<\/a> (PAWS) pouvant durer plusieurs mois.<\/li>\n<li><strong>Typologie selon le risque m\u00e9dical :<\/strong> On distingue les sevrages brutaux \u00e0 haut risque vital (alcool, benzodiaz\u00e9pines, barbituriques, o\u00f9 l&rsquo;orage glutamatergique peut provoquer des crises convulsives tonico-cloniques et un \u00e9tat de mal comateux) des sevrages \u00e0 faible risque de mortalit\u00e9 directe mais \u00e0 morbidit\u00e9 psychique extr\u00eame (opio\u00efdes, nicotine, psychostimulants).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique du sevrage brutal, consid\u00e9rons le cas de Marc, 34 ans, d\u00e9pendant quotidiennement aux d\u00e9riv\u00e9s cod\u00e9in\u00e9s depuis trois ans \u00e0 la suite d&rsquo;un traitement post-chirurgical. Par honte de consulter et dans l&rsquo;illusion de ma\u00eetriser sa situation, Marc d\u00e9cide un week-end d&rsquo;interrompre brutalement toute prise sans avis m\u00e9dical. D\u00e8s la douzi\u00e8me heure, une agitation psychomotrice s\u00e9v\u00e8re s&rsquo;installe, accompagn\u00e9e de crampes musculaires invalidantes et d&rsquo;une hyperalg\u00e9sie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. \u00c0 la vingt-quatri\u00e8me heure, les vomissements, les diarrh\u00e9es incoercibles et une insomnie totale s&rsquo;accompagnent d&rsquo;un sentiment de terreur psychique. Incapable de tol\u00e9rer cette agonie neurov\u00e9g\u00e9tative au bout de 40 heures, Marc se pr\u00e9cipite en pharmacie ou aupr\u00e8s de connaissances pour obtenir de la substance, illustrant l&rsquo;\u00e9chec typique du sevrage abrupt et le renforcement du sentiment d&rsquo;impuissance acquise.<\/p>\n<p>Un second exemple embl\u00e9matique concerne le sevrage tabagique brutal. Sophie, 42 ans, fumeuse de 25 cigarettes par jour depuis deux d\u00e9cennies, d\u00e9cide le premier janvier de cesser toute consommation sans substituts nicotiniques ni suivi comportemental. Bien que ce sevrage ne pr\u00e9sente aucun risque vital, Sophie exp\u00e9rimente d\u00e8s les premi\u00e8res 24 heures une alt\u00e9ration massive de l&rsquo;humeur, une hostilit\u00e9 marqu\u00e9e envers son entourage, une incapacit\u00e9 \u00e0 maintenir son attention au travail et des fringales compulsives. Si une minorit\u00e9 d&rsquo;individus parvient \u00e0 franchir ce cap gr\u00e2ce \u00e0 une motivation intrins\u00e8que exceptionnelle, le taux de rechute pr\u00e9coce \u00e0 sept jours d\u00e9passe 90 % en l&rsquo;absence de soutien pharmacologique ou psychologique adapt\u00e9.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me cas, aux cons\u00e9quences dramatiques, est celui d&rsquo;Alexandre, 50 ans, souffrant d&rsquo;une d\u00e9pendance chronique s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;alcool. Pris d&rsquo;un \u00e9lan de culpabilit\u00e9 familiale, il s&rsquo;isole pour arr\u00eater net toute consommation d&rsquo;\u00e9thanol. Apr\u00e8s 36 heures d&rsquo;un arr\u00eat total, les tremblements s&rsquo;accentuent, suivis d&rsquo;hallucinations zoopsiques (vision d&rsquo;insectes grouillants) et d&rsquo;une d\u00e9sorientation spatio-temporelle compl\u00e8te : il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9pisode de d\u00e9lirium tremens d&rsquo;origine adr\u00e9nergique et glutamatergique, n\u00e9cessitant une r\u00e9animation m\u00e9dicale d&rsquo;urgence. Ce cas d\u00e9montre que dans le domaine des s\u00e9datifs, l&rsquo;approche sans transition m\u00e9dicale ne constitue pas un acte de courage, mais une urgence m\u00e9dicale potentiellement fatale.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation clinique<\/h3>\n<p>Dans un contexte m\u00e9dical ou psychiatrique d&rsquo;urgence, l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;un individu subissant un sevrage brutal n\u00e9cessite des instruments cliniques valid\u00e9s pour quantifier l&rsquo;intensit\u00e9 du syndrome et pr\u00e9venir les complications graves. Le clinicien ne se contente pas des plaintes subjectives du patient ; il utilise des \u00e9chelles standardis\u00e9es mesurant des param\u00e8tres objectifs et subjectifs.<\/p>\n<p>Pour le sevrage aux opio\u00efdes, l&rsquo;\u00e9chelle de r\u00e9f\u00e9rence internationale est la <em>Clinical Opiate Withdrawal Scale<\/em> (COWS). Elle \u00e9value 11 param\u00e8tres cliniques fondamentaux, dont la fr\u00e9quence cardiaque au repos, la transpiration, l&rsquo;agitation motrice, la dilatation pupillaire, les tremblements, la pilo\u00e9rection et les troubles gastro-intestinaux. Le score obtenu oriente directement la strat\u00e9gie d&rsquo;intervention, indiquant si une induction d&rsquo;agoniste partiel (comme la bupr\u00e9norphine) ou un traitement symptomatique intensif est requis.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;alcoolisme, la <em>Clinical Institute Withdrawal Assessment for Alcohol, revised<\/em> (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/CIWA-Ar\">CIWA-Ar<\/a>) demeure l&rsquo;outil diagnostique incontournable. Compos\u00e9e de 10 items \u00e9valuant les naus\u00e9es, les tremblements, les sueurs paroxystiques, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, l&rsquo;agitation, les perturbations sensorielles tactiles, auditives et visuelles, ainsi que les c\u00e9phal\u00e9es, cette \u00e9chelle permet de titrer pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;administration de benzodiaz\u00e9pines de secours pour juguler le risque \u00e9pileptog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Outre les \u00e9chelles symptomatiques, l&rsquo;\u00e9valuation psychologique comprend l&rsquo;exploration du \u00ab craving \u00bb via l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;obsession et de compulsion pour la substance (comme l&rsquo;OCDS pour l&rsquo;alcool) et la mesure de l&rsquo;\u00e9tat \u00e9motionnel par l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de d\u00e9pression de Hamilton (HAMA\/HAMD) ou le BDI (Beck Depression Inventory). Un bilan biologique d&rsquo;urgence (ionogramme sanguin, fonction r\u00e9nale et h\u00e9patique, \u00e9lectrocardiogramme) est indispensable pour d\u00e9pister les d\u00e9shydratations aigu\u00ebs et les troubles du rythme cardiaque cons\u00e9cutifs \u00e0 la dysautonomie.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension des dynamiques du sevrage brutal poss\u00e8de des retomb\u00e9es directes pour la pratique addictologique, la psychiatrie g\u00e9n\u00e9rale et la politique de sant\u00e9 publique. Sur le terrain clinique, la premi\u00e8re priorit\u00e9 des praticiens est la d\u00e9mystification de l&rsquo;arr\u00eat sec comme \u00e9talon-or de la gu\u00e9rison. L&rsquo;\u00e9ducation th\u00e9rapeutique du patient permet d&rsquo;expliquer les risques d&rsquo;une tentative non pr\u00e9par\u00e9e et d&rsquo;orienter vers des programmes de r\u00e9duction des m\u00e9faits ou de sevrage planifi\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le secteur hospitalier et ambulatoire, les connaissances accumul\u00e9es sur le sevrage abrupt ont conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de protocoles de d\u00e9toxication humanis\u00e9s et s\u00e9curis\u00e9s. Au lieu d&rsquo;imposer une \u00e9preuve de force \u00e0 l&rsquo;organisme, les \u00e9quipes soignantes d\u00e9ploient une panoplie d&rsquo;outils comprenant des traitements de substitution aux opiac\u00e9s (TSO), des anticonvulsivants, des agonistes alpha-2 adr\u00e9nergiques (comme la clonidine) pour juguler l&rsquo;orage sympathique, et des anxiolytiques \u00e0 d\u00e9croissance gradu\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan psychoth\u00e9rapeutique, l&rsquo;anticipation d&rsquo;un sevrage brutal involontaire (par exemple lors d&rsquo;une incarc\u00e9ration ou d&rsquo;une rupture d&rsquo;approvisionnement) justifie l&rsquo;enseignement de strat\u00e9gies d&rsquo;adaptation cognitivo-comportementales (TCC). Les techniques de pleine conscience (<em>mindfulness-based relapse prevention<\/em>), la gestion des pulsions (\u00ab urge surfing \u00bb) et la restructuration cognitive sont mobilis\u00e9es pour aider les patients \u00e0 tol\u00e9rer l&rsquo;inconfort affectif sans sombrer dans la panique.<\/p>\n<p>En milieu organisationnel et communautaire, la reconnaissance de la toxicit\u00e9 du sevrage sans assistance a conduit \u00e0 repenser l&rsquo;accueil des personnes en situation de pr\u00e9carit\u00e9. Les centres d&rsquo;accueil et d&rsquo;accompagnement \u00e0 la r\u00e9duction des risques pour usagers de drogues (CAARUD) int\u00e8grent cette r\u00e9alit\u00e9 afin d&rsquo;\u00e9viter que des usagers ne s&rsquo;exposent \u00e0 des arr\u00eats intempestifs dangereux suivis de surdoses massives par perte de tol\u00e9rance pharmacologique.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en neurobiologie des addictions a d\u00e9montr\u00e9 que le sevrage brutal n&rsquo;est pas simplement une p\u00e9riode transitoire inconfortable, mais qu&rsquo;il peut provoquer des modifications c\u00e9r\u00e9brales durables n\u00e9fastes. Les travaux d&rsquo;\u00e9quipes de recherche internationales ont mis en \u00e9vidence le concept de \u00ab kindling \u00bb (embrasement neuronal) : chaque \u00e9pisode de sevrage alcoolique ou s\u00e9datif brutal non couvert entra\u00eene une hyperexcitabilit\u00e9 glutamatergique accrue, rendant les sevrages ult\u00e9rieurs progressivement plus s\u00e9v\u00e8res et augmentant statistiquement le risque d&rsquo;\u00e9pilepsie et de d\u00e9clin cognitif.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes longitudinales men\u00e9es par des \u00e9pid\u00e9miologistes en addictologie, notamment sous l&rsquo;\u00e9gide du National Institute on Drug Abuse (<a href=\"https:\/\/www.nih.gov\">NIH<\/a>), ont \u00e9valu\u00e9 l&rsquo;efficacit\u00e9 compar\u00e9e des sevrages selon leur modalit\u00e9. Les donn\u00e9es probantes indiquent de mani\u00e8re r\u00e9currente que les tentatives d&rsquo;arr\u00eat sec pour les troubles de l&rsquo;usage des opio\u00efdes affichent un taux de rechute sup\u00e9rieur \u00e0 85 % dans le premier mois, associ\u00e9 \u00e0 un pic de mortalit\u00e9 par surdose accidentelle dans les semaines suivant la reprise, caus\u00e9 par la perte brutale de tol\u00e9rance aux effets d\u00e9presseurs respiratoires.<\/p>\n<p>En revanche, dans le cas pr\u00e9cis du sevrage tabagique, des controverses scientifiques demeurent. Une \u00e9tude clinique randomis\u00e9e embl\u00e9matique publi\u00e9e par Nicola Lindson et ses coll\u00e8gues dans les <em>Annals of Internal Medicine<\/em> a compar\u00e9 l&rsquo;arr\u00eat imm\u00e9diat \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat progressif chez des fumeurs recevant un accompagnement comportemental et une th\u00e9rapie de substitution nicotinique. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les participants affect\u00e9s au groupe d&rsquo;arr\u00eat imm\u00e9diat (\u00ab quit abruptly \u00bb) pr\u00e9sentaient des taux d&rsquo;abstinence \u00e0 six mois significativement plus \u00e9lev\u00e9s que ceux du groupe progressif. Toutefois, les chercheurs ont insist\u00e9 sur le fait que cet \u00ab arr\u00eat imm\u00e9diat \u00bb b\u00e9n\u00e9ficiait d&rsquo;un arsenal d&rsquo;aides pharmacologiques, ce qui le distingue fondamentalement d&rsquo;un v\u00e9ritable sevrage brutal sauvage.<\/p>\n<p>La recherche fondamentale explore d\u00e9sormais les biomarqueurs \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques et neuro-inflammatoires associ\u00e9s au stress du sevrage abrupt. L&rsquo;activation des cellules microgliales et la lib\u00e9ration de cytokines pro-inflammatoires lors d&rsquo;un arr\u00eat sans couverture semblent corr\u00e9l\u00e9es \u00e0 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs post-sevrage, ouvrant la voie \u00e0 des th\u00e9rapies neuroprotectrices innovantes ciblant l&rsquo;inflammation centrale.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception et la pratique du sevrage brutal varient profond\u00e9ment selon les aires culturelles, les croyances religieuses et les syst\u00e8mes socio-m\u00e9dicaux. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes, une id\u00e9ologie marqu\u00e9e par le volontarisme moral tend \u00e0 valoriser la souffrance endur\u00e9e lors de l&rsquo;arr\u00eat sans aide comme une marque de r\u00e9silience et d&rsquo;expiation n\u00e9cessaire pour retrouver un statut moral acceptable.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses cultures traditionnelles ou dans les contextes o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la m\u00e9decine moderne est limit\u00e9, le sevrage brutal est souvent la seule option envisageable face \u00e0 l&rsquo;\u00e9puisement des ressources ou \u00e0 l&rsquo;ostracisme communautaire. Dans certains pays d&rsquo;Asie du Sud-Est, des institutions religieuses ou des centres de r\u00e9habilitation ferm\u00e9s imposent des arr\u00eats secs forc\u00e9s au sein de monast\u00e8res ou de camps de travail, accompagnant cette \u00e9preuve de rituels de purification spirituelle, de purges \u00e9m\u00e9tiques et d&rsquo;exercices physiques intensifs.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologie m\u00e9dicale montre que la signification donn\u00e9e \u00e0 la douleur du sevrage conditionne largement l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique du sujet. Lorsque la souffrance est interpr\u00e9t\u00e9e comme un rite de passage sacr\u00e9 ou une p\u00e9nitence collectivement soutenue, elle est parfois v\u00e9cue avec une tol\u00e9rance psychologique sup\u00e9rieure \u00e0 celle observ\u00e9e chez un individu isol\u00e9 dans une chambre urbaine, submerg\u00e9 par la honte et l&rsquo;angoisse d&rsquo;abandon.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les organisations internationales de d\u00e9fense des droits humains et l&rsquo;Organisation Mondiale de la Sant\u00e9 (OMS) rappellent r\u00e9guli\u00e8rement que soumettre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment des personnes d\u00e9pendantes incarc\u00e9r\u00e9es \u00e0 un sevrage brutal sans soins m\u00e9dicaux viole la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou d\u00e9gradants, quelle que soit la tradition culturelle invoqu\u00e9e.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;apologie ou l&rsquo;encouragement au sevrage brutal suscite de vives critiques de la part du corps m\u00e9dical et des addictologues contemporains. La principale controverse r\u00e9side dans le d\u00e9calage persistant entre le discours populaire, qui vante \u00ab l&rsquo;arr\u00eat au courage \u00bb, et les r\u00e9alit\u00e9s scientifiques qui d\u00e9montrent son inefficacit\u00e9 statistique et sa dangerosit\u00e9 clinique.<\/p>\n<p>Le principal reproche formul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encontre de cette m\u00e9thode est la survenue d&rsquo;un traumatisme psychique inutile. L&rsquo;intensit\u00e9 de la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle ressentie lors d&rsquo;un sevrage sans accompagnement peut d\u00e9clencher des sympt\u00f4mes de stress post-traumatique, d\u00e9grader durablement l&rsquo;estime de soi lors de l&rsquo;in\u00e9vitable rechute et renforcer la croyance erron\u00e9e que la d\u00e9pendance est incurable.<\/p>\n<p>Une autre limite critique concerne le risque accru de mortalit\u00e9 par surdose en cas d&rsquo;\u00e9chec. Lorsqu&rsquo;un usager d&rsquo;h\u00e9ro\u00efne ou de fentanyl interrompt sa consommation pendant quelques jours par la m\u00e9thode de l&rsquo;arr\u00eat sec, sa tol\u00e9rance pharmacologique s&rsquo;effondre. S&rsquo;il r\u00e9injecte sa dose habituelle pour mettre fin aux intol\u00e9rables sympt\u00f4mes de manque, la d\u00e9pression respiratoire induite s&rsquo;av\u00e8re souvent fatale.<\/p>\n<p>Enfin, la confusion terminologique entretenue dans les m\u00e9dias entre \u00ab arr\u00eat net avec aide m\u00e9dicale \u00bb et \u00ab arr\u00eat brutal sans aucun soutien \u00bb g\u00e9n\u00e8re de fausses attentes chez les usagers. Les professionnels de sant\u00e9 insistent sur le fait que la volont\u00e9 seule ne saurait restaurer des r\u00e9cepteurs membranaires d\u00e9sensibilis\u00e9s, et que le refus syst\u00e9matique des th\u00e9rapies de soutien rel\u00e8ve d&rsquo;une m\u00e9connaissance des m\u00e9canismes biologiques de l&rsquo;addiction.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin de situer rigoureusement le concept de sevrage brutal dans le vocabulaire de la psychopathologie et de l&rsquo;addictologie, il convient de le confronter aux notions voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Sevrage progressif (titration descendante) :<\/strong> R\u00e9duction par paliers successifs de la posologie de la substance consomm\u00e9e afin de permettre une r\u00e9adaptation lente des r\u00e9cepteurs c\u00e9r\u00e9braux sans d\u00e9clencher d&rsquo;orage neurov\u00e9g\u00e9tatif. Contrairement au sevrage brutal, cette m\u00e9thode minimise les sympt\u00f4mes de rebond.<\/li>\n<li><strong>Sevrage m\u00e9dicalement assist\u00e9 (d\u00e9toxication m\u00e9dicale) :<\/strong> Processus clinique supervis\u00e9 en milieu hospitalier ou ambulatoire utilisant des mol\u00e9cules de substitution ou de transition pharmacologique (benzodiaz\u00e9pines, alpha-2 agonistes, antalgiques) pour s\u00e9curiser l&rsquo;arr\u00eat et garantir le confort du patient.<\/li>\n<li><strong>Traitement de substitution :<\/strong> Prescription au long cours d&rsquo;un agoniste ou agoniste partiel \u00e0 cin\u00e9tique lente (m\u00e9thadone, bupr\u00e9norphine) sans vis\u00e9e d&rsquo;arr\u00eat imm\u00e9diat, dont l&rsquo;objectif est la stabilisation psychosociale et la suppression du craving, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la rupture instantan\u00e9e du sevrage brutal.<\/li>\n<li><strong>Arr\u00eat spontan\u00e9 :<\/strong> D\u00e9cision personnelle d&rsquo;interrompre une conduite addictive sans encadrement th\u00e9rapeutique institutionnel. Un arr\u00eat spontan\u00e9 peut s&rsquo;op\u00e9rer de mani\u00e8re progressive ou selon les modalit\u00e9s d&rsquo;un sevrage brutal.<\/li>\n<li><strong>Syndrome de sevrage prolong\u00e9 (PAWS &#8211; Post-Acute Withdrawal Syndrome) :<\/strong> Ensemble des manifestations neuropsychiatriques subaigu\u00ebs (troubles du sommeil, anh\u00e9donie, irritabilit\u00e9) qui persistent des semaines voire des mois apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat, et dont l&rsquo;incidence est fr\u00e9quemment aggrav\u00e9e par la violence d&rsquo;un sevrage brutal initial.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le sevrage brutal, commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9 sous le terme \u00ab cold turkey \u00bb, d\u00e9signe la cessation imm\u00e9diate, int\u00e9grale et non m\u00e9dicalement couverte d&rsquo;une substance g\u00e9n\u00e9ratrice de d\u00e9pendance ou d&rsquo;un comportement addictif. Si cette expression puise ses origines dans la description visuelle des sympt\u00f4mes cutan\u00e9s du manque aux opiac\u00e9s et dans une culture de la privation volontaire, elle renvoie en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne neurobiologique de rupture violente de l&rsquo;hom\u00e9ostasie c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue m\u00e9dical, l&rsquo;arr\u00eat sans transition des d\u00e9presseurs du syst\u00e8me nerveux central (alcool, benzodiaz\u00e9pines) repr\u00e9sente un danger vital absolu en raison des risques de convulsions et de delirium tremens induits par l&rsquo;hyperexcitabilit\u00e9 du glutamate. Dans le cas des opio\u00efdes, bien que le pronostic vital imm\u00e9diat soit rarement engag\u00e9 par le manque somatique direct, la d\u00e9tresse psychologique extr\u00eame et le risque de surdose l\u00e9tale cons\u00e9cutive \u00e0 la rechute disqualifient cette approche au profit de la substitution pharmacologique.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, l&rsquo;addictologie moderne envisage le sevrage non comme une \u00e9preuve morale o\u00f9 la souffrance constituerait un gage de r\u00e9demption, mais comme une \u00e9tape m\u00e9dicale et psychoth\u00e9rapeutique d\u00e9licate qui exige une pr\u00e9paration minutieuse, un soutien pharmacologique cibl\u00e9 et une restructuration cognitive et relationnelle p\u00e9renne pour garantir l&rsquo;abstinence ou la reprise de contr\u00f4le \u00e0 long terme.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Koob, G. F., &amp; Le Moal, M. (2001). Drug addiction, dysregulation of reward, and allostasis. <em>Neuropsychopharmacology<\/em>, 24(2), 97-129. <a href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/1395603\">https:\/\/www.nature.com\/articles\/1395603<\/a><\/li>\n<li>Lindson, N., Chepkin, S. C., Ye, W., Fanshawe, T. R., Bullen, C., &amp; Hartmann-Boyce, J. (2019). Different approaches to stopping smoking: A network meta-analysis. <em>Cochrane Database of Systematic Reviews<\/em>, (2). <a href=\"https:\/\/www.cochranelibrary.com\/cdsr\/doi\/10.1002\/14651858.CD013183.pub2\/full\">https:\/\/www.cochranelibrary.com\/cdsr\/doi\/10.1002\/14651858.CD013183.pub2\/full<\/a><\/li>\n<li>Solomon, R. L., &amp; Corbit, J. D. (1974). An opponent-process theory of motivation: I. Temporal dynamics of affect. <em>Psychological Review<\/em>, 81(2), 119-145.<\/li>\n<li>Wesson, D. R., &amp; Ling, W. (2003). The Clinical Opiate Withdrawal Scale (COWS). <em>Journal of Psychoactive Drugs<\/em>, 35(2), 253-259.<\/li>\n<li>World Health Organization. (2009). <em>Guidelines for the psychosocially assisted pharmacological treatment of opioid dependence<\/em>. World Health Organization.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le sevrage brutal, ou \u00ab cold turkey \u00bb, d\u00e9signe l&rsquo;interruption soudaine et non m\u00e9dicalement assist\u00e9e d&rsquo;une substance addictive. Analyse compl\u00e8te de ses m\u00e9canismes neurobiologiques, risques cliniques et implications psychologiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,3800,1388],"tags":[1260,40488,15405,12352,40489,40487,31019],"class_list":["post-23914","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-neurosciences-comportementales","category-psychopathologie-clinique","tag-addiction","tag-cold-turkey","tag-craving","tag-dependance","tag-neuroadaptation","tag-sevrage-brutal","tag-syndrome-de-sevrage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23914","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23914\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23914"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23914"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23914"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}