{"id":23859,"date":"2026-10-31T22:47:10","date_gmt":"2026-10-31T22:47:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=glissement-cognitif"},"modified":"2026-10-31T22:47:10","modified_gmt":"2026-10-31T22:47:10","slug":"glissement-cognitif","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=glissement-cognitif","title":{"rendered":"Glissement cognitif : L&rsquo;\u00e9rosion de la pens\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur de la psychopathologie cognitive et de l&rsquo;\u00e9tude des troubles du spectre de la schizophr\u00e9nie r\u00e9side un ph\u00e9nom\u00e8ne subtil mais fondamental qui perturbe l&rsquo;architecture intime du raisonnement humain. Le glissement cognitif d\u00e9signe cette d\u00e9sorganisation discr\u00e8te des processus associatifs o\u00f9 les fronti\u00e8res s\u00e9mantiques s&rsquo;estompent, entra\u00eenant une d\u00e9rive progressive du fil conducteur de la pens\u00e9e sans rupture psychotique massive imm\u00e9diate. L&rsquo;examen minutieux de ce construit offre une cl\u00e9 de vo\u00fbte indispensable pour comprendre la transition psychopathologique entre la vuln\u00e9rabilit\u00e9 neurobiologique sous-jacente et les manifestations cliniques av\u00e9r\u00e9es de la d\u00e9sorganisation verbale et conceptuelle.<\/p>\n<h2>Glissement cognitif<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le glissement cognitif (en anglais, <em>cognitive slippage<\/em>) est une alt\u00e9ration subclinique ou clinique des processus de la pens\u00e9e caract\u00e9ris\u00e9e par un rel\u00e2chement progressif des associations logiques, un affaiblissement de la coh\u00e9rence s\u00e9mantique et une perm\u00e9abilit\u00e9 anormale des cat\u00e9gories conceptuelles. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne entra\u00eene une d\u00e9viation graduelle du discours ou du raisonnement vers des \u00e9l\u00e9ments th\u00e9matiques p\u00e9riph\u00e9riques, impr\u00e9cis ou tangentiels, sans que l&rsquo;individu n&rsquo;en per\u00e7oive n\u00e9cessairement l&rsquo;incongruit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychopathologie d\u00e9veloppementale et de la psychom\u00e9trie, le glissement cognitif est traditionnellement con\u00e7u comme l&rsquo;expression comportementale et verbale la plus directe de la schizotaxie, c&rsquo;est-\u00e0-dire le d\u00e9ficit d&rsquo;int\u00e9gration neuronale postulated par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Meehl\">Paul Meehl<\/a>. Contrairement \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation majeure de la pens\u00e9e observ\u00e9e dans les phases aigu\u00ebs de la psychose floride, le glissement cognitif se manifeste souvent de mani\u00e8re larv\u00e9e, oscillant entre de l\u00e9g\u00e8res ambigu\u00eft\u00e9s lexicales, des m\u00e9taphores idiosyncrasiques inappropri\u00e9es et une incapacit\u00e9 relative \u00e0 maintenir une direction t\u00e9l\u00e9ologique rigide face \u00e0 des stimuli verbaux complexes.<\/p>\n<p>Sur le plan fonctionnel, ce dysfonctionnement refl\u00e8te une instabilit\u00e9 des r\u00e9seaux de m\u00e9moire s\u00e9mantique et une d\u00e9ficience des fonctions ex\u00e9cutives d&rsquo;inhibition. Les repr\u00e9sentations conceptuelles activ\u00e9es ne demeurent pas confin\u00e9es \u00e0 leur cible s\u00e9mantique canonique, mais diffusent de mani\u00e8re excessive vers des n\u0153uds notionnels faiblement reli\u00e9s, polluant ainsi le flux verbal d&rsquo;associations parasites et de glissements logiques imperceptibles au profane, mais significatifs pour le clinicien chevronn\u00e9.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression fran\u00e7aise \u00ab glissement cognitif \u00bb constitue la transposition directe de la formule nord-am\u00e9ricaine <em>cognitive slippage<\/em>, forg\u00e9e au milieu du XXe si\u00e8cle au sein du laboratoire de psychologie clinique de l&rsquo;Universit\u00e9 du Minnesota. Le substantif \u00ab glissement \u00bb provient du verbe fran\u00e7ais \u00ab glisser \u00bb, issu du moyen haut-allemand <em>gl\u012bzen<\/em> (\u00ab briller, luire \u00bb) ayant \u00e9volu\u00e9 vers l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un mouvement continu, involontaire et fluide sur une surface sans adh\u00e9rence. Ce choix lexical illustre avec exactitude l&rsquo;incapacit\u00e9 de la pens\u00e9e \u00e0 conserver son ancrage sur l&rsquo;axe discursif initial, d\u00e9rapant hors de sa trajectoire logique.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab cognitif \u00bb, quant \u00e0 lui, plonge ses racines \u00e9tymologiques dans le latin <em>cognoscere<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>cum<\/em> (\u00ab avec, ensemble \u00bb) et de <em>noscere<\/em> (\u00ab apprendre, savoir \u00bb), qui a donn\u00e9 naissance au concept philosophique et scientifique d\u00e9signant l&rsquo;ensemble des m\u00e9canismes de traitement de l&rsquo;information, d&rsquo;acquisition des connaissances et de manipulation mentale des symboles. Introduit initialement pour d\u00e9crire l&rsquo;amorce verbale des troubles formels de la pens\u00e9e, le vocable s&rsquo;est ancr\u00e9 dans le lexique psychiatrique francophone pour sp\u00e9cifier les variations structurales du langage schizotypique.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature psychiatrique europ\u00e9enne historique, des concepts analogues avaient \u00e9merg\u00e9 sous d&rsquo;autres d\u00e9signations lexicales. Les psychiatres d&rsquo;expression allemande utilisaient des expressions telles que <em>Gedankengleiten<\/em> (\u00ab glissement de la pens\u00e9e \u00bb) ou <em>Lockerung der Assoziationen<\/em> (\u00ab rel\u00e2chement des associations \u00bb), concept princeps l\u00e9gu\u00e9 par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Eugen_Bleuler\">Eugen Bleuler<\/a>. La traduction fran\u00e7aise a privil\u00e9gi\u00e9 le terme \u00ab glissement \u00bb pour traduire l&rsquo;aspect subtil, microscopique et souvent subreptice de cette alt\u00e9ration, soulignant un continuum entre le fonctionnement neurotypique et les perturbations cognitives franches.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, \u00ab glissement cognitif \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement \/glis.m\u0251\u0303 k\u0254\u0261.ni.tif\/. L&rsquo;expression se compose d&rsquo;un nom commun masculin singulier (\u00ab glissement \u00bb) qualifi\u00e9 par un adjectif relationnel masculin singulier (\u00ab cognitif \u00bb). Son pluriel r\u00e9gulier s&rsquo;orthographie \u00ab glissements cognitifs \u00bb (\/glis.m\u0251\u0303 k\u0254\u0261.ni.tif\/), employ\u00e9 principalement lorsque les auteurs d\u00e9crivent des occurrences discursives multiples ou des \u00e9pisodes s\u00e9quentiels de rupture logique au cours d&rsquo;un entretien standardis\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le syntagme s&#8217;emploie principalement comme un nom ind\u00e9nombrable lorsqu&rsquo;il renvoie au trait sous-jacent ou \u00e0 la dimension psychopathologique g\u00e9n\u00e9rale (\u00ab le patient pr\u00e9sente un degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 de glissement cognitif \u00bb). \u00c0 l&rsquo;inverse, il prend une valeur de nom d\u00e9nombrable lorsqu&rsquo;il caract\u00e9rise des manifestations isol\u00e9es ou des micro-\u00e9v\u00e9nements s\u00e9miologiques identifi\u00e9s au sein d&rsquo;un \u00e9chantillon de parole transcrit (\u00ab plusieurs glissements cognitifs ont \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9s lors de l&rsquo;administration du test de Rorschach \u00bb).<\/p>\n<p>Il convient de noter que dans certaines publications translationnelles, on retrouve la variante synonymique \u00ab d\u00e9rapage cognitif \u00bb, bien que celle-ci soit g\u00e9n\u00e9ralement jug\u00e9e moins acad\u00e9mique et plus connot\u00e9e d&rsquo;un point de vue colloquial. La litt\u00e9rature contemporaine en neuropsychologie clinique maintient l&rsquo;usage pr\u00e9f\u00e9rentiel de \u00ab glissement cognitif \u00bb afin de pr\u00e9server l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 avec les instruments psychom\u00e9triques et les \u00e9chelles de schizotypie cognitive valid\u00e9es internationalement.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le glissement cognitif dans toute son ampleur, il est imp\u00e9ratif de le distinguer d&rsquo;une simple erreur de logique ou d&rsquo;une inattention passag\u00e8re. Le glissement cognitif ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;intelligence g\u00e9n\u00e9rale ni d&rsquo;un manque d&rsquo;\u00e9rudition, mais d&rsquo;une anomalie dynamique dans la manipulation des r\u00e9seaux conceptuels. Dans des conditions normales, lorsqu&rsquo;un individu formule une phrase, un r\u00e9seau s\u00e9lectif de concepts s\u00e9mantiques est activ\u00e9 dans le cortex associatif, tandis qu&rsquo;un puissant m\u00e9canisme inhibiteur r\u00e9prime les concepts concurrents, les analogies lointaines et les associations phonologiques ou affectives non pertinentes. Chez l&rsquo;individu manifestant un glissement cognitif, cette barri\u00e8re inhibitrice fl\u00e9chit de fa\u00e7on intermittente.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte une perm\u00e9abilisation anormale des limites conceptuelles. Les cat\u00e9gories s\u00e9mantiques perdent leur \u00e9tanch\u00e9it\u00e9 fonctionnelle, conduisant \u00e0 ce que la litt\u00e9rature nomme la \u00ab surinclusivit\u00e9 \u00bb. Par exemple, un objet ou une id\u00e9e n&rsquo;est plus uniquement cat\u00e9goris\u00e9 selon ses attributs d\u00e9finitoires majeurs, mais agr\u00e8ge des attributs accidentels, marginaux ou idiosyncrasiques. Le discours qui en d\u00e9coule n&rsquo;est pas totalement incoh\u00e9rent au point de constituer une salade de mots ou un jargon incompr\u00e9hensible ; il demeure superficiellement fluide, syntaxiquement correct, mais son intelligibilit\u00e9 profonde s&rsquo;effiloche \u00e0 mesure que l&rsquo;auditeur tente de reconstituer le fil d\u00e9monstratif du locuteur.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;exprime \u00e9galement \u00e0 travers une instabilit\u00e9 de la trajectoire propositionnelle. Le sujet commence \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une question donn\u00e9e, puis une association lat\u00e9rale, d\u00e9clench\u00e9e par un mot ou une nuance affective, capte l&rsquo;orientation de sa pens\u00e9e. La trajectoire d\u00e9vie imperceptiblement. Contrairement \u00e0 la fuite des id\u00e9es maniaque, caract\u00e9ris\u00e9e par une logorrh\u00e9e acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et des sauts d&rsquo;associations par assonances rapides et mobiles, le glissement cognitif se d\u00e9roule g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 un rythme normal, voire ralenti, conf\u00e9rant \u00e0 la communication une tonalit\u00e9 \u00e9trange, floue, n\u00e9buleuse ou excessivement intellectualis\u00e9e.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le glissement cognitif comporte une dimension pragmatique centrale dans la communication interpersonnelle. Le locuteur \u00e9choue \u00e0 prendre en compte l&rsquo;\u00e9tat mental et les besoins informatifs de son interlocuteur, violant ce que les linguistes nomment les maximes conversationnelles de Paul Grice, en particulier la maxime de relation (la pertinence) et la maxime de mani\u00e8re (la clart\u00e9). Le discours semble flotter au-dessus du contexte pragmatique, mobilisant des abstractions inutiles ou des m\u00e9taphores cryptiques qui laissent l&rsquo;interlocuteur avec un sentiment diffus de non-communication ou de d\u00e9sarroi herm\u00e9neutique.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La gen\u00e8se th\u00e9orique du glissement cognitif s&rsquo;inscrit en droite ligne dans l&rsquo;histoire de la psychiatrie classique du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Eugen Bleuler, en forgeant en 1911 le concept de groupe des schizophr\u00e9nies pour supplanter la <em>dementia praecox<\/em> d&rsquo;Emil Kraepelin, pla\u00e7a le \u00ab rel\u00e2chement des associations \u00bb (<em>Lockerung der Assoziationen<\/em>) au rang de sympt\u00f4me fondamental primaire. Selon Bleuler, les autres manifestations, telles que les d\u00e9lires et les hallucinations, n&rsquo;\u00e9taient que des productions secondaires r\u00e9actionnelles. Cependant, ces descriptions cliniques inaugurales demeuraient principalement qualitatives et centr\u00e9es sur des patients institutionnalis\u00e9s pr\u00e9sentant des formes avanc\u00e9es de la maladie.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en 1962 que le psychologue et m\u00e9thodologue am\u00e9ricain Paul E. Meehl r\u00e9volutionna la perspective dans son article s\u00e9minal \u00ab <em>Schizotaxia, Schizotypy, Schizophrenia<\/em> \u00bb. Meehl formula l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse selon laquelle une anomalie g\u00e9n\u00e9tique unique menait \u00e0 un d\u00e9faut synaptique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qu&rsquo;il baptisa la \u00ab schizotaxia \u00bb. Chez tous les individus porteurs de ce substrat neural, un apprentissage social in\u00e9vitablement fauss\u00e9 produisait une structure de personnalit\u00e9 particuli\u00e8re : la schizotypie. Au sein de cette organisation de personnalit\u00e9, Meehl identifia quatre traits cardinaux universels : l&rsquo;anh\u00e9donie, l&rsquo;aversion interpersonnelle, l&rsquo;ambivalence affective et, au premier plan, le glissement cognitif.<\/p>\n<p>Pour Meehl, le glissement cognitif constituait l&rsquo;expression comportementale directe et incompressible du d\u00e9sordre int\u00e9gratif neural. Il postulait que m\u00eame chez les schizotypes compens\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire des individus qui ne d\u00e9velopperont jamais de psychose clinique caract\u00e9ris\u00e9e, des traces de glissement cognitif demeuraient d\u00e9celables \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;instruments psychologiques suffisamment fins. Les ann\u00e9es 1970 et 1980 virent se d\u00e9velopper des efforts m\u00e9thodologiques consid\u00e9rables pour op\u00e9rationnaliser cette notion. Des chercheurs comme Loren Chapman et Jean Chapman s&#8217;employ\u00e8rent \u00e0 construire des outils psychom\u00e9triques capables d&rsquo;isoler le glissement cognitif des effets confondants de la d\u00e9ficience intellectuelle globale et de la distractibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, dans le champ de la psychiatrie clinique, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nancy_Andreasen\">Nancy Andreasen<\/a> publia en 1979 son instrument fondamental, la <em>Scale for the Assessment of Thought, Language, and Communication<\/em> (TLC). Andreasen s&rsquo;attacha \u00e0 d\u00e9composer les troubles de la pens\u00e9e en signes observables, cartographiant le glissement cognitif \u00e0 travers des concepts sp\u00e9cifiques tels que le d\u00e9raillement, la tangentialit\u00e9 et la perte du but conceptuel. Plus r\u00e9cemment, avec l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences cognitives et de la neuro-imagerie fonctionnelle dans les ann\u00e9es 2000 et 2010, le glissement cognitif a \u00e9t\u00e9 r\u00e9examin\u00e9 sous le prisme des anomalies de la connectivit\u00e9 fronto-temporale et de l&rsquo;hyper-amor\u00e7age s\u00e9mantique indirect, confirmant empiriquement les intuitions m\u00e9canistiques pr\u00e9coces de Meehl.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs de la psychologie et des neurosciences cognitives s&rsquo;articulent pour rendre compte des m\u00e9canismes sous-tendant le glissement cognitif. Le premier mod\u00e8le th\u00e9orique, d&rsquo;essence connexionniste et computationnelle, repose sur la dynamique d&rsquo;activation au sein des r\u00e9seaux de m\u00e9moire s\u00e9mantique. Dans cette mod\u00e9lisation, chaque mot ou concept est repr\u00e9sent\u00e9 par un n\u0153ud reli\u00e9 \u00e0 d&rsquo;autres n\u0153uds par des liens associatifs d&rsquo;intensit\u00e9 variable. Chez l&rsquo;individu sain, l&rsquo;activation d&rsquo;un concept s&rsquo;accompagne d&rsquo;une inhibition lat\u00e9rale imm\u00e9diate qui \u00e9touffe les n\u0153uds s\u00e9mantiques lointains. Chez l&rsquo;individu sujet au glissement cognitif, on observe une d\u00e9faillance de cette inhibition lat\u00e9rale : l&rsquo;activation se diffuse trop largement et trop rapidement dans le r\u00e9seau (ph\u00e9nom\u00e8ne de diffusion hyper-\u00e9tendue de l&rsquo;activation), rendant pr\u00e9gnantes des repr\u00e9sentations non pertinentes qui viennent s&rsquo;immiscer dans la cha\u00eene discursive.<\/p>\n<p>Le second pilier th\u00e9orique rel\u00e8ve de la neuropsychologie ex\u00e9cutive, plus particuli\u00e8rement des mod\u00e8les du contr\u00f4le cognitif supervis\u00e9, th\u00e9oris\u00e9s notamment par Donald Stuss ou Alan Baddeley. Selon cette approche, le glissement cognitif r\u00e9sulte d&rsquo;un dysfonctionnement du syst\u00e8me attentionnel superviseur situ\u00e9 dans le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral. Ce syst\u00e8me a pour r\u00f4le de maintenir actif le sch\u00e9ma d&rsquo;action ou le but communicationnel global dans la m\u00e9moire de travail. Lorsque cette m\u00e9moire de travail ne parvient plus \u00e0 exercer son guidage descendant (<em>top-down control<\/em>), le flux des pens\u00e9es devient vuln\u00e9rable aux intrusions ascendantes (<em>bottom-up<\/em>) stimul\u00e9es par des associations automatiques non contr\u00f4l\u00e9es.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me cadre explicatif provient des th\u00e9ories linguistiques et pragmatiques de la communication. Selon la th\u00e9orie de la pertinence de Dan Sperber et Deirdre Wilson, la communication humaine repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se partag\u00e9e que chaque \u00e9nonc\u00e9 vise une efficience optimale entre le co\u00fbt cognitif de traitement pour l&rsquo;auditeur et le b\u00e9n\u00e9fice informatif obtenu. Le glissement cognitif traduit une rupture fondamentale de ce principe : le locuteur n&rsquo;ajuste plus son encodage linguistique pour minimiser l&rsquo;effort herm\u00e9neutique de l&rsquo;autre, car son propre syst\u00e8me de m\u00e9tarepr\u00e9sentation (ou th\u00e9orie de l&rsquo;esprit) est alt\u00e9r\u00e9, l&#8217;emp\u00eachant de surveiller la fa\u00e7on dont ses d\u00e9viations associatives rendent son discours obscur.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le glissement cognitif n&rsquo;est pas une entit\u00e9 monolithique ; il s&rsquo;exprime sous une vari\u00e9t\u00e9 de formes et \u00e0 diff\u00e9rents degr\u00e9s de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;analyse psychopathologique et linguistique permet d&rsquo;en isoler les dimensions et manifestations principales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9raillement discursif :<\/strong> D\u00e9rive progressive et non saccad\u00e9e du th\u00e8me central de la conversation vers un th\u00e8me totalement \u00e9tranger, par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une passerelle associative t\u00e9nue, sans que le sujet ne revienne spontan\u00e9ment \u00e0 la question originelle.<\/li>\n<li><strong>La surinclusivit\u00e9 conceptuelle :<\/strong> Tendance cognitive \u00e0 \u00e9largir les limites d&rsquo;une cat\u00e9gorie s\u00e9mantique pour y faire entrer des objets ou des notions qui ne partagent que des relations de contigu\u00eft\u00e9 accidentelle ou superficielle (par exemple, classer un cheval et une chaussure ensemble au motif qu&rsquo;on peut s&rsquo;appuyer sur les deux pour avancer).<\/li>\n<li><strong>La tangentialit\u00e9 propositionnelle :<\/strong> Formulation de r\u00e9ponses dont le contenu n&rsquo;est que marginalement reli\u00e9 \u00e0 la question pos\u00e9e, pointant vers la p\u00e9riph\u00e9rie de la cible informative sans jamais en aborder le noyau informatif direct.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;usage m\u00e9taphorique idiosyncrasique :<\/strong> Utilisation de m\u00e9taphores personnelles, herm\u00e9tiques ou d&rsquo;un registre po\u00e9tique d\u00e9plac\u00e9 au sein d&rsquo;une communication pragmatique standard, cr\u00e9ant une impression de pr\u00e9ciosit\u00e9 ou d&rsquo;obscurit\u00e9 conceptuelle d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incoh\u00e9rence inter-phrases :<\/strong> Rupture s\u00e9mantique subtile entre la fin d&rsquo;une proposition et le d\u00e9but de la suivante, o\u00f9 chaque proposition prise isol\u00e9ment poss\u00e8de une syntaxe impeccable mais dont l&rsquo;encha\u00eenement logique sous-jacent est lacunaire ou fallacieux.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle :<\/strong> Emploi r\u00e9current de pronoms ind\u00e9finis (\u00ab ils \u00bb, \u00ab cela \u00bb, \u00ab la chose \u00bb) sans ant\u00e9c\u00e9dents clairs, obligeant l&rsquo;interlocuteur \u00e0 un travail constant de devinette contextuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation clinique permet de mieux saisir les nuances subtiles qui s\u00e9parent le glissement cognitif de la d\u00e9sorganisation verbale massive. Consid\u00e9rons l&rsquo;extrait clinique suivant, issu d&rsquo;une passation d&rsquo;un entretien semi-structur\u00e9 chez un \u00e9tudiant de vingt-deux ans consultant pour un fl\u00e9chissement acad\u00e9mique progressif, sans ant\u00e9c\u00e9dent psychotique av\u00e9r\u00e9. Lorsque le clinicien l&rsquo;interroge sur la nature de ses \u00e9tudes en sciences \u00e9conomiques, le sujet r\u00e9pond : \u00ab L&rsquo;\u00e9conomie, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tude de la circulation des flux financiers&#8230; mais l&rsquo;argent, c&rsquo;est aussi le papier vert, et le vert est la couleur de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration cellulaire dans les for\u00eats temp\u00e9r\u00e9es, donc en fin de compte, comprendre l&rsquo;inflation revient \u00e0 saisir comment la photosynth\u00e8se r\u00e9gule l&rsquo;\u00e9quilibre plan\u00e9taire face \u00e0 l&rsquo;entropie. \u00bb<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-eq\" dir=\"ltr\">Dans cet exemple, la syntaxe est irr\u00e9prochable et le vocabulaire est riche. Cependant, un glissement s&rsquo;op\u00e8re par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une liaison lexicale contingente (\u00ab argent \u00bb -> \u00ab papier vert \u00bb -> \u00ab vert \u00bb -> \u00ab photosynth\u00e8se \u00bb). Le locuteur traite une analogie chromatique superficielle comme une \u00e9quivalence ontologique profonde, aboutissant \u00e0 une conclusion intellectuelle d\u00e9connect\u00e9e de la pr\u00e9misse, tout en maintenant un ton professoral parfaitement serein. Le fil th\u00e9matique initial a d\u00e9rap\u00e9 sans rupture brutale, illustrant pr\u00e9cis\u00e9ment le glissement cognitif<\/span>.<\/p>\n<p>Un autre cas repr\u00e9sentatif concerne une femme de trente-cinq ans \u00e9valu\u00e9e dans le cadre d&rsquo;un bilan psychologique pour anxi\u00e9t\u00e9 sociale s\u00e9v\u00e8re et retrait relationnel. Invit\u00e9e \u00e0 d\u00e9crire sa routine matinale, elle explique : \u00ab Je me r\u00e9veille \u00e0 sept heures parce que les chiffres impairs ont une tension vers l&rsquo;avant, une sorte de pointe g\u00e9om\u00e9trique. Ensuite, je pr\u00e9pare le caf\u00e9, car la torr\u00e9faction des grains br\u00fble les r\u00e9sidus de la nuit, ce qui permet \u00e0 mon esprit de ne pas rester coll\u00e9 \u00e0 la texture de mes draps en lin brut. \u00bb Ici, la patiente int\u00e8gre des consid\u00e9rations abstraites et magico-g\u00e9om\u00e9triques dans la narration d&rsquo;actions banales. Les associations entre le temps, les propri\u00e9t\u00e9s physiques du caf\u00e9 et la texture des draps glissent sur des r\u00e9seaux s\u00e9mantiques inhabituellement intriqu\u00e9s, produisant une sensation d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 chez l&rsquo;\u00e9valuateur.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>La d\u00e9tection et la quantification du glissement cognitif constituent un d\u00e9fi m\u00e9thodologique majeur, pr\u00e9cis\u00e9ment en raison de la nature fugitive et subclinique de ses manifestations initiales. Historiquement, les \u00e9preuves projectives, en particulier le test des taches d&rsquo;encre de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_de_Rorschach\">Rorschach<\/a>, ont jou\u00e9 un r\u00f4le pionnier. Le syst\u00e8me int\u00e9gr\u00e9 de John Exner comporte des indices sp\u00e9cifiquement d\u00e9volus \u00e0 cette dimension, tels que les r\u00e9ponses d\u00e9viantes (DR) et les verbalisations incongrues (INCOM). L&rsquo;indice de trouble de la pens\u00e9e (SCZI), ult\u00e9rieurement r\u00e9vis\u00e9 sous la forme du PTI (<em>Perceptual-Thinking Index<\/em>), capture avec finesse ces micro-glissements conceptuels suscit\u00e9s par l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 des taches.<\/p>\n<p>Dans le domaine des \u00e9chelles psychom\u00e9triques d&rsquo;auto-\u00e9valuation, Loren Chapman et ses coll\u00e8gues ont con\u00e7u des questionnaires standardis\u00e9s visant \u00e0 mesurer les traits de la personnalit\u00e9 schizotypique. Parmi eux, la sous-\u00e9chelle de glissement cognitif de l&rsquo;inventaire de Minnesota et l&rsquo;\u00e9chelle <em>Wisconsin Schizotypy Scales<\/em> \u00e9valuent la propension du sujet \u00e0 percevoir ses propres pens\u00e9es comme d\u00e9connect\u00e9es ou d\u00e9viantes (\u00ab Il m&rsquo;arrive souvent de perdre le fil de mes pens\u00e9es parce qu&rsquo;une id\u00e9e sans rapport surgit avec force \u00bb). N\u00e9anmoins, ces \u00e9chelles auto-administr\u00e9es pr\u00e9sentent la limite intrins\u00e8que d&rsquo;exiger une m\u00e9tacognition intacte, ce qui peut faire d\u00e9faut chez certains sujets.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9talon-or pour l&rsquo;\u00e9valuation objective repose donc sur les \u00e9chelles d&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-\u00e9valuation clinique appliqu\u00e9es \u00e0 des \u00e9chantillons de discours enregistr\u00e9 et transcrit. L&rsquo;\u00e9chelle TLC (<em>Thought, Language, and Communication<\/em>) de Nancy Andreasen demeure incontournable pour coter le d\u00e9raillement, la perte de but et l&rsquo;illogisme. Plus r\u00e9cemment, les chercheurs s&rsquo;appuient sur l&rsquo;indice de trouble de la pens\u00e9e formelle (<em>Thought Disorder Index<\/em>, TDI) d\u00e9velopp\u00e9 par Philip Holzman et Martin Harrow. Cet instrument quantifie le degr\u00e9 de d\u00e9sorganisation de la pens\u00e9e sur un continuum allant de 0,25 (glissement tr\u00e8s discret, verbalisation idiosyncrasique minime) \u00e0 1,00 (incoh\u00e9rence totale, n\u00e9ologismes imp\u00e9n\u00e9trables), offrant une sensibilit\u00e9 remarquable pour d\u00e9celer les formes pr\u00e9coces du glissement cognitif chez les individus \u00e0 ultra-haut risque psychotique.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9poque contemporaine voit l&rsquo;essor spectaculaire du traitement automatique du langage naturel (TALN) appliqu\u00e9 \u00e0 la psychiatrie. Des algorithmes d&rsquo;apprentissage automatique mesurent d\u00e9sormais la \u00ab coh\u00e9rence s\u00e9mantique \u00bb (<em>semantic coherence<\/em>) \u00e0 l&rsquo;aide de mod\u00e8les d&rsquo;analyse s\u00e9mantique latente (LSA) ou d&rsquo;ench\u00e2ssements de mots (<em>word embeddings<\/em>). Ces technologies computationnelles permettent de quantifier math\u00e9matiquement la distance vectorielle entre les phrases cons\u00e9cutives d&rsquo;un individu. Elles ont d\u00e9montr\u00e9 une capacit\u00e9 pr\u00e9dictive exceptionnelle pour anticiper la transition psychotique chez des adolescents pr\u00e9sentant des glissements cognitifs quasi imperceptibles \u00e0 l&rsquo;oreille humaine.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat clinique et diagnostique du glissement cognitif s&rsquo;av\u00e8re consid\u00e9rable dans la pratique psychiatrique moderne, tout particuli\u00e8rement dans le cadre de la d\u00e9tection pr\u00e9coce des troubles psychotiques. Identifier un glissement cognitif chez un adolescent ou un jeune adulte pr\u00e9sentant une baisse inexpliqu\u00e9e des performances scolaires ou un isolement social permet de rep\u00e9rer un \u00e9tat de risque mental bien avant l&rsquo;apparition de d\u00e9lires ou d&rsquo;hallucinations constitu\u00e9s. Cette fen\u00eatre d&rsquo;intervention offre la possibilit\u00e9 de d\u00e9ployer des strat\u00e9gies pr\u00e9ventives adapt\u00e9es, limitant la toxicit\u00e9 neurobiologique et psychosociale des premiers \u00e9pisodes psychotiques aigus.<\/p>\n<p>Sur le versant psychoth\u00e9rapeutique, la mise en \u00e9vidence du glissement cognitif guide la mise en \u0153uvre d&rsquo;interventions cibl\u00e9es, telles que la rem\u00e9diation cognitive et l&rsquo;entra\u00eenement aux habilet\u00e9s m\u00e9tacognitives. Dans le cadre de la th\u00e9rapie m\u00e9tacognitive (MCT) d\u00e9velopp\u00e9e par Steffen Moritz, des modules sp\u00e9cifiques apprennent aux patients \u00e0 reconna\u00eetre leurs propres sauts de conclusions et leurs d\u00e9rives associatives. En entra\u00eenant le patient \u00e0 marquer des pauses communicationnelles, \u00e0 reformuler explicitement l&rsquo;objectif de son discours et \u00e0 v\u00e9rifier la bonne compr\u00e9hension de son interlocuteur, on favorise la consolidation des processus de surveillance ex\u00e9cutive.<\/p>\n<p>Dans le champ de l&rsquo;expertise m\u00e9dico-l\u00e9gale et de la psychologie du travail, la reconnaissance du glissement cognitif aide \u00e0 discriminer les \u00e9tats de stress psychologique intense ou de burn-out des d\u00e9sorganisations structurales de la personnalit\u00e9. Un employ\u00e9 peut \u00eatre temporairement d\u00e9sorganis\u00e9 en raison d&rsquo;un \u00e9puisement \u00e9motionnel sans pr\u00e9senter l&rsquo;alt\u00e9ration s\u00e9mantique caract\u00e9ristique du glissement cognitif. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;apparition insidieuse de ces anomalies conceptuelles chez un travailleur occupant un poste \u00e0 haute exigence d\u00e9cisionnelle peut constituer le signe d&rsquo;appel d&rsquo;un processus pathologique sous-jacent requ\u00e9rant un am\u00e9nagement ergonomique ou un soutien m\u00e9dicalis\u00e9 sp\u00e9cialis\u00e9.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p><span class=\"arabpsy-eq\" dir=\"ltr\">Depuis les formulations th\u00e9oriques initiales de Meehl, une somme consid\u00e9rable de donn\u00e9es neurobiologiques, psychophysiologiques et cognitives est venue valider la pertinence du concept de glissement cognitif. Les paradigmes d&rsquo;amor\u00e7age s\u00e9mantique ont fourni des preuves exp\u00e9rimentales majeures. De nombreuses \u00e9tudes (par exemple, les travaux de Manfred Spitzer dans les ann\u00e9es 1990 et les r\u00e9plications ult\u00e9rieures de Bruno Neuner) ont d\u00e9montr\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00ab hyper-amor\u00e7age s\u00e9mantique indirect \u00bb (<em>indirect semantic priming<\/em>). Alors qu&rsquo;un sujet t\u00e9moin ne r\u00e9agit plus vite au mot \u00ab rayure \u00bb que s&rsquo;il est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de \u00ab z\u00e8bre \u00bb, les individus pr\u00e9sentant un glissement cognitif sont \u00e9galement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9s lorsque le mot d&rsquo;amorce est \u00ab lion \u00bb (lion -> savane -> z\u00e8bre -> rayure), confirmant empiriquement l&rsquo;activation incontr\u00f4l\u00e9e des r\u00e9seaux d&rsquo;associations indirectes<\/span>.<\/p>\n<p>Sur le versant \u00e9lectrophysiologique, les potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs ont mis en lumi\u00e8re des anomalies robustes de l&rsquo;onde N400, une d\u00e9flexion n\u00e9gative survenant environ 400 millisecondes apr\u00e8s la pr\u00e9sentation d&rsquo;un stimulus verbal s\u00e9mantiquement incongru. Chez les sujets pr\u00e9sentant un glissement cognitif schizotypique ou schizophr\u00e9nique, l&rsquo;amplitude de l&rsquo;onde N400 est significativement att\u00e9nu\u00e9e face \u00e0 des mots non reli\u00e9s, ce qui traduit le fait que le cerveau de ces individus ne per\u00e7oit pas l&rsquo;incongruit\u00e9 contextuelle de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;un cerveau neurotypique. Le stimulus incongru est paradoxalement trait\u00e9 comme s&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 attendu ou familier.<\/p>\n<p>En neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf), les recherches ont identifi\u00e9 des patrons de connectivit\u00e9 aberrante au sein du r\u00e9seau s\u00e9mantique c\u00e9r\u00e9bral, impliquant notamment le gyrus temporal sup\u00e9rieur gauche et le cortex pr\u00e9frontal inf\u00e9rieur. Des \u00e9tudes men\u00e9es par des \u00e9quipes universitaires pionni\u00e8res d\u00e9montrent que le glissement cognitif est corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 une r\u00e9duction de la mati\u00e8re grise dans ces zones ainsi qu&rsquo;\u00e0 une alt\u00e9ration de la connectivit\u00e9 structurelle du faisceau uncin\u00e9, le faisceau de substance blanche reliant le lobe temporal ant\u00e9rieur au cortex frontal. Ces d\u00e9couvertes empiriques fournissent une assise neurobiologique concr\u00e8te au concept bleul\u00e9rien de scission et \u00e0 la notion de d\u00e9sint\u00e9gration neurale de Meehl.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation du glissement cognitif exige une vigilance m\u00e9thodologique et transculturelle extr\u00eame, car la structure de la communication verbale, la tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 et l&rsquo;usage des figures de style varient substantiellement selon les aires culturelles et les langues. Ce qui peut \u00eatre qualifi\u00e9 de \u00ab d\u00e9raillement \u00bb ou de \u00ab surinclusivit\u00e9 \u00bb par un clinicien occidental form\u00e9 \u00e0 une rationalit\u00e9 discursive lin\u00e9aire peut tout \u00e0 fait repr\u00e9senter un style narratif conventionnel, po\u00e9tique ou hautement valoris\u00e9 dans d&rsquo;autres traditions culturelles.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles, notamment en Afrique de l&rsquo;Ouest ou chez certaines populations autochtones des Am\u00e9riques, la narration orale valorise des r\u00e9cits non lin\u00e9aires, int\u00e9grant des paraboles, des d\u00e9tours cosmologiques et des correspondances spirituelles pour transmettre une id\u00e9e centrale. Un clinicien non averti appliquant de mani\u00e8re rigide des crit\u00e8res psychiatriques standard risquerait de poser \u00e0 tort un diagnostic de glissement cognitif face \u00e0 une communication riche en allusions symboliques et en m\u00e9taphores partag\u00e9es au sein de la communaut\u00e9 culturelle de r\u00e9f\u00e9rence du patient.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les variations linguistiques structurelles influencent la manifestation m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne. Dans les langues \u00e0 haut contexte (selon la classification d&rsquo;Edward T. Hall), comme le japonais ou l&rsquo;arabe, une large part de la signification est v\u00e9hicul\u00e9e par le contexte relationnel, le non-dit et les sous-entendus, rendant la d\u00e9tection des ambigu\u00eft\u00e9s r\u00e9f\u00e9rentielles beaucoup plus complexe que dans les langues \u00e0 bas contexte comme l&rsquo;anglais, le fran\u00e7ais ou l&rsquo;allemand. Il est donc indispensable que l&rsquo;\u00e9valuation du glissement cognitif soit contextualis\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re des normes sociolinguistiques du groupe d&rsquo;appartenance du sujet, en distinguant soigneusement la cr\u00e9ativit\u00e9 expressive ou les codes culturels vernaculaires d&rsquo;une r\u00e9elle d\u00e9sorganisation involontaire des processus de pens\u00e9e.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son utilit\u00e9 clinique \u00e9prouv\u00e9e, le construit de glissement cognitif a suscit\u00e9 des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques soutenus. L&rsquo;une des critiques les plus r\u00e9currentes formul\u00e9es par les psychologues cognitivistes concerne le manque de sp\u00e9cificit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne. Plusieurs chercheurs soulignent qu&rsquo;un glissement verbal peut r\u00e9sulter de multiples m\u00e9canismes cognitifs non exclusifs : un d\u00e9ficit de la m\u00e9moire de travail phonologique, une lenteur g\u00e9n\u00e9rale de traitement de l&rsquo;information, une distractibilit\u00e9 anxieuse intense ou un simple manque d&rsquo;aisance verbale peuvent mimer un authentique glissement d&rsquo;associations s\u00e9mantiques sans pour autant refl\u00e9ter un substrat schizotaxique.<\/p>\n<p>Une seconde controverse r\u00e9side dans le statut \u00e9tiologique accord\u00e9 par Paul Meehl au glissement cognitif. Meehl postulait que ce d\u00e9ficit constituait la manifestation univoque d&rsquo;une mutation monog\u00e9nique entra\u00eenant une anomalie synaptique. Les avanc\u00e9es de la g\u00e9n\u00e9tique psychiatrique contemporaine ont invalid\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se monog\u00e9nique de la schizophr\u00e9nie et de la schizotypie, d\u00e9montrant une architecture hautement polyg\u00e9nique combin\u00e9e \u00e0 des influences environnementales et \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques complexes. Par cons\u00e9quent, concevoir le glissement cognitif comme l&rsquo;expression d&rsquo;un unique marqueur biologique sp\u00e9cifique appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme une simplification r\u00e9ductrice.<\/p>\n<p>Enfin, la fronti\u00e8re entre le glissement cognitif pathologique et la flexibilit\u00e9 associative cr\u00e9ative fait l&rsquo;objet d&rsquo;intenses discussions. De nombreux psychologues de la cr\u00e9ativit\u00e9 (tels que Mark Runco ou Colin Martindale) rappellent que la pens\u00e9e divergente, indispensable \u00e0 la d\u00e9couverte artistique et scientifique, requiert pr\u00e9cis\u00e9ment un abaissement transitoire des barri\u00e8res inhibitrices et la capacit\u00e9 d&rsquo;associer des concepts s\u00e9mantiquement distants. La question demeure donc ouverte : \u00e0 quel seuil pr\u00e9cis l&rsquo;\u00e9largissement des associations cesse-t-il d&rsquo;\u00eatre une richesse cr\u00e9ative pour devenir un glissement cognitif dysfonctionnel et handicapant ? La fronti\u00e8re semble reposer principalement sur le contr\u00f4le intentionnel et la capacit\u00e9 \u00e0 revenir au but initial, mais cette distinction demeure difficile \u00e0 objectiver strictement en laboratoire.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir les confusions terminologiques fr\u00e9quentes dans la pratique clinique et la recherche, il est essentiel d&rsquo;\u00e9tablir des d\u00e9marcations nettes entre le glissement cognitif et d&rsquo;autres concepts s\u00e9miologiques voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9raillement (<em>Derailment<\/em>) :<\/strong> Le d\u00e9raillement repr\u00e9sente l&rsquo;expression clinique avanc\u00e9e et manifeste du glissement cognitif. Tandis que le glissement cognitif inclut des anomalies microscopiques et subcliniques per\u00e7ues principalement dans des t\u00e2ches d&rsquo;association fine, le d\u00e9raillement d\u00e9signe une rupture visible et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de la cha\u00eene associative au sein du discours ordinaire.<\/li>\n<li><strong>Fuite des id\u00e9es (<em>Flight of ideas<\/em>) :<\/strong> Typique des \u00e9tats maniaques du trouble bipolaire, la fuite des id\u00e9es se caract\u00e9rise par une acc\u00e9l\u00e9ration massive du cours de la pens\u00e9e (tachypsychie), un jeu associatif superficiel guid\u00e9 par des assonances ou des jeux de mots rapides, et une pression de parole incompressible. Le glissement cognitif ne s&rsquo;accompagne d&rsquo;aucune tachypsychie et proc\u00e8de par d\u00e9rive floue plut\u00f4t que par bonds excitatoires successifs.<\/li>\n<li><strong>Tangentialit\u00e9 (<em>Tangentiality<\/em>) :<\/strong> La tangentialit\u00e9 d\u00e9crit une r\u00e9ponse qui s&rsquo;\u00e9loigne imm\u00e9diatement du point de d\u00e9part sans jamais atteindre la r\u00e9ponse attendue. Elle constitue l&rsquo;une des mani\u00e8res dont le glissement cognitif s&rsquo;actualise lors d&rsquo;un \u00e9change interactif question-r\u00e9ponse.<\/li>\n<li><strong>Pens\u00e9e surinclusive (<em>Overinclusive thinking<\/em>) :<\/strong> Concept propos\u00e9 par Norman Cameron d\u00e9signant l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 maintenir les fronti\u00e8res conceptuelles d&rsquo;une cat\u00e9gorie. C&rsquo;est le m\u00e9canisme structural sp\u00e9cifique d&rsquo;\u00e9largissement cat\u00e9goriel qui produit ph\u00e9nom\u00e9nologiquement le glissement cognitif.<\/li>\n<li><strong>Salade de mots (<em>Word salad<\/em> ou schizophasie) :<\/strong> Degr\u00e9 ultime de d\u00e9sorganisation du langage schizophr\u00e9nique o\u00f9 la syntaxe elle-m\u00eame s&rsquo;effondre, rendant le discours incompr\u00e9hensible. Le glissement cognitif pr\u00e9serve au contraire l&rsquo;ossature syntaxique et grammaticale des phrases.<\/li>\n<li><strong>Incoh\u00e9rence (<em>Incoherence<\/em>) :<\/strong> Alt\u00e9ration de la logique interne au sein m\u00eame de la proposition ou de la phrase, tandis que le glissement cognitif op\u00e8re souvent entre les phrases ou entre les id\u00e9es d&rsquo;un paragraphe globalement structur\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le glissement cognitif constitue l&rsquo;une des notions les plus stimulantes et f\u00e9condes de la psychopathologie th\u00e9orique et exp\u00e9rimentale. Pour en r\u00e9sumer les fondements essentiels, retenons les points fondamentaux suivants :<\/p>\n<ul>\n<li>Il s&rsquo;agit d&rsquo;une perturbation graduelle de la logique associative et de la coh\u00e9rence s\u00e9mantique, marqu\u00e9e par un d\u00e9rapage involontaire du raisonnement sans destruction globale de la syntaxe.<\/li>\n<li>Th\u00e9oris\u00e9 par Paul Meehl dans le cadre de son mod\u00e8le de la schizotypie, il est envisag\u00e9 comme la trace la plus directe d&rsquo;une faille de l&rsquo;int\u00e9gration neurale et du contr\u00f4le inhibiteur c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<li>Sur le plan fonctionnel, il implique une hyper-diffusion de l&rsquo;activation au sein des r\u00e9seaux s\u00e9mantiques et un fl\u00e9chissement de la supervision ex\u00e9cutive pr\u00e9frontale sur le maintien du but communicationnel.<\/li>\n<li>Son spectre d&rsquo;expression s&rsquo;\u00e9tend de micro-anomalies verbales subcliniques d\u00e9tectables par analyse computationnelle du langage jusqu&rsquo;\u00e0 des formes visibles de d\u00e9raillement discursif et de surinclusivit\u00e9.<\/li>\n<li>Sa d\u00e9tection pr\u00e9coce repr\u00e9sente un enjeu capital pour le rep\u00e9rage des sujets \u00e0 haut risque de transition psychotique et la mise en \u0153uvre de programmes de rem\u00e9diation m\u00e9tacognitive.<\/li>\n<li>Son diagnostic diff\u00e9rentiel requiert de le distinguer soigneusement de la fuite des id\u00e9es maniaque, de la d\u00e9sagr\u00e9gation verbale massive, ainsi que des particularit\u00e9s narratives dict\u00e9es par des conventions culturelles ou linguistiques sp\u00e9cifiques.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Andreasen, N. C. (1979). Thought, language, and communication disorders: I. Clinical assessment, definition of terms, and evaluation of their reliability. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 36(12), 1315-1321. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1979.01780120045006\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1979.01780120045006<\/a><\/li>\n<li>Bleuler, E. (1911). <em>Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien<\/em>. Franz Deuticke. <a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/dementiapraecox00bleugoog\">https:\/\/archive.org\/details\/dementiapraecox00bleugoog<\/a><\/li>\n<li>Chapman, L. J., &#038; Chapman, J. P. (1973). <em>Disordered thought in schizophrenia<\/em>. Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Meehl, P. E. (1962). Schizotaxia, schizotypy, schizophrenia. <em>American Psychologist<\/em>, 17(12), 827-838. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0041029\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0041029<\/a><\/li>\n<li>Moritz, S., &#038; Woodward, T. S. (2007). Metacognitive training in schizophrenia: From basic research to knowledge translation and intervention. <em>Current Opinion in Psychiatry<\/em>, 20(6), 619-625. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1097\/YCO.0b013e3282f0b8ed\">https:\/\/doi.org\/10.1097\/YCO.0b013e3282f0b8ed<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le glissement cognitif d\u00e9signe une perturbation subtile de la pens\u00e9e caract\u00e9ris\u00e9e par un rel\u00e2chement associatif et une perte progressive de la coh\u00e9rence s\u00e9mantique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[647,859],"tags":[40402,4213,173,4052,40403,1429,32542],"class_list":["post-23859","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-cognitive","category-psychopathologie","tag-glissement-cognitif","tag-memoire-semantique","tag-neuropsychologie","tag-psychopathologie","tag-schizotaxie","tag-schizotypie","tag-troubles-de-la-pensee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23859","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23859\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23859"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23859"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23859"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}