{"id":23854,"date":"2026-10-31T22:37:05","date_gmt":"2026-10-31T22:37:05","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sciences-cognitives-cartographier-l-esprit"},"modified":"2026-10-31T22:37:05","modified_gmt":"2026-10-31T22:37:05","slug":"sciences-cognitives-cartographier-l-esprit","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sciences-cognitives-cartographier-l-esprit","title":{"rendered":"Sciences cognitives : Cartographier l&rsquo;esprit"},"content":{"rendered":"<p>Au carrefour de la pens\u00e9e, du cerveau et de la technologie, les sciences cognitives constituent l&rsquo;une des aventures intellectuelles les plus ambitieuses de notre \u00e9poque contemporaine. En unissant des disciplines autrefois cloisonn\u00e9es pour d\u00e9crypter l&rsquo;architecture des fonctions mentales, ce domaine transdisciplinaire explore la mani\u00e8re dont les organismes biologiques et les syst\u00e8mes artificiels per\u00e7oivent, apprennent, m\u00e9morisent et interagissent avec leur environnement. Cet article propose un examen exhaustif de la constitution \u00e9pist\u00e9mologique, de la gen\u00e8se historique et des orientations contemporaines qui fondent l&rsquo;\u00e9tude int\u00e9gr\u00e9e de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>Sciences cognitives<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Les <strong>sciences cognitives<\/strong> d\u00e9signent un ensemble interdisciplinaire de disciplines scientifiques vou\u00e9es \u00e0 la description, \u00e0 l&rsquo;explication et \u00e0 la mod\u00e9lisation des m\u00e9canismes de la pens\u00e9e, du traitement de l&rsquo;information et des \u00e9tats mentaux chez l&rsquo;\u00eatre humain, l&rsquo;animal et la machine. Elles articulent principalement la psychologie cognitive, les neurosciences, l&rsquo;intelligence artificielle, la linguistique, la philosophie de l&rsquo;esprit et l&rsquo;anthropologie cognitive.<\/p>\n<p>Dans une acception fondamentale, ce champ de recherche postule que les facult\u00e9s intellectuelles \u2014 telles que le langage, le raisonnement, la perception, l&rsquo;action, l&rsquo;attention et la prise de d\u00e9cision \u2014 peuvent \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9es sous l&rsquo;angle de calculs op\u00e9rant sur des repr\u00e9sentations mentales ou d&rsquo;interactions dynamiques au sein de r\u00e9seaux neuronaux et corporels. L&rsquo;objectif ultime n&rsquo;est pas seulement d&rsquo;observer le comportement ou d&rsquo;enregistrer l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, mais d&rsquo;\u00e9lucider les algorithmes fonctionnels et les substrats biologiques qui rendent possible la conscience et l&rsquo;intelligence.<\/p>\n<p>Contrairement aux approches behavioristes ant\u00e9rieures qui consid\u00e9raient l&rsquo;esprit comme une \u00ab bo\u00eete noire \u00bb inaccessible \u00e0 la m\u00e9thode scientifique, les sciences cognitives affirment la l\u00e9gitimit\u00e9 th\u00e9orique et empirique des entit\u00e9s mentales internes. Elles \u00e9tudient comment des flux continus de donn\u00e9es sensorielles sont traduits en connaissances structur\u00e9es, stock\u00e9s dans des m\u00e9moires \u00e0 court ou long terme, et mobilis\u00e9s pour guider les conduites finalis\u00e9es au sein d&rsquo;environnements complexes.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab cognitif \u00bb d\u00e9rive du latin classique <em>cognoscere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>cum<\/em> (avec, ensemble) et du verbe <em>noscere<\/em> (apprendre, savoir, reconna\u00eetre). Historiquement, la racine indo-europ\u00e9enne *<em>gno-<\/em> a donn\u00e9 naissance \u00e0 des termes fondamentaux \u00e0 travers de nombreuses langues occidentales, notamment \u00ab gnose \u00bb en grec ancien (<em>gn\u00f4sis<\/em>) ou \u00ab know \u00bb en anglais. Le mot d\u00e9signe donc l&rsquo;acte d&rsquo;appr\u00e9hender le r\u00e9el par l&rsquo;intelligence.<\/p>\n<p>Le substantif pluriel \u00ab sciences cognitives \u00bb (auparavant d\u00e9sign\u00e9 sous le terme singulier d&rsquo;origine anglophone <em>cognitive science<\/em>) a \u00e9merg\u00e9 dans le monde acad\u00e9mique au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. C&rsquo;est le chimiste th\u00e9orique et math\u00e9maticien britannique Christopher Longuet-Higgins qui a formalis\u00e9 l&rsquo;expression dans son rapport inaugural de 1973 sur la recherche en intelligence artificielle pour le Conseil de la recherche scientifique du Royaume-Uni. Le vocable a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 pour consacrer la convergence institutionnelle et conceptuelle entre la cybern\u00e9tique naissante, la psycholinguistique formelle et les premi\u00e8res simulations informatiques de la m\u00e9moire humaine.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de la formule dans la langue fran\u00e7aise s&rsquo;est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e durant les d\u00e9cennies 1980 et 1990, sous l&rsquo;impulsion de laboratoires pionniers et d&rsquo;organismes de recherche tels que le CNRS et l&rsquo;EHESS. La forme plurielle \u00ab les sciences cognitives \u00bb s&rsquo;est rapidement impos\u00e9e dans l&rsquo;espace francophone pour marquer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la pluralit\u00e9 irr\u00e9ductible des traditions scientifiques qui concourent \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification de ce paradigme, l\u00e0 o\u00f9 la tradition anglo-saxonne privil\u00e9gie souvent le singulier unificateur <em>cognitive science<\/em>.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le terme s&rsquo;\u00e9nonce en fran\u00e7ais standard : <strong>\/sj\u0251\u0303s k\u0254\u0272itiv\/<\/strong> (ou \/sj\u0251\u0303s k\u0254gnitiv\/ selon certaines variations r\u00e9gionales accept\u00e9es, bien que la prononciation palatalis\u00e9e avec le son \u00ab gn \u00bb soit majoritaire). Du point de vue grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin pluriel, compos\u00e9 du nom commun \u00ab sciences \u00bb et de l&rsquo;adjectif qualificatif \u00ab cognitives \u00bb, qui s&rsquo;accorde en genre et en nombre.<\/p>\n<p>L&rsquo;usage acad\u00e9mique impose g\u00e9n\u00e9ralement le pluriel lorsqu&rsquo;on fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la constellation des disciplines participantes (par exemple : \u00ab les sciences cognitives contemporaines r\u00e9futent le dualisme cart\u00e9sien \u00bb). Toutefois, l&rsquo;expression au singulier (\u00ab la science cognitive \u00bb) se rencontre ponctuellement pour d\u00e9signer le programme th\u00e9orique unifi\u00e9 de mod\u00e9lisation de l&rsquo;esprit, calqu\u00e9 sur l&rsquo;anglais. L&rsquo;adjectif \u00ab cognitiviste \u00bb qualifie quant \u00e0 lui les th\u00e9oriciens, praticiens ou mod\u00e8les \u00e9pist\u00e9mologiques souscrivant explicitement aux axiomes de la r\u00e9volution cognitive.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie des sciences cognitives repose sur l&rsquo;articulation de niveaux d&rsquo;analyse compl\u00e9mentaires. Le neurobiologiste et informaticien visionnaire David Marr a formul\u00e9 une triade conceptuelle qui demeure une pierre angulaire m\u00e9thodologique pour le domaine. Selon Marr, tout syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information doit \u00eatre \u00e9lucid\u00e9 \u00e0 travers trois strates distinctes mais interd\u00e9pendantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le niveau computationnel :<\/strong> Il d\u00e9finit la finalit\u00e9 du syst\u00e8me, la t\u00e2che qu&rsquo;il accomplit, la logique abstraite du probl\u00e8me et les raisons pour lesquelles cette op\u00e9ration est requise pour la survie ou la t\u00e2che de l&rsquo;agent.<\/li>\n<li><strong>Le niveau algorithmique ou repr\u00e9sentationnel :<\/strong> Il sp\u00e9cifie les repr\u00e9sentations employ\u00e9es (la mani\u00e8re dont les donn\u00e9es sont encod\u00e9es) et la s\u00e9quence pr\u00e9cise de transformations et de calculs qui r\u00e9alisent la t\u00e2che computationnelle.<\/li>\n<li><strong>Le niveau de l&rsquo;impl\u00e9mentation physique ou mat\u00e9rielle :<\/strong> Il s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 l&rsquo;incarnation biologique ou physique du syst\u00e8me, c&rsquo;est-\u00e0-dire aux circuits neuronaux, aux potentiels d&rsquo;action et aux synapses dans le cerveau, ou aux puces de silicium dans un processeur informatique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pendant plusieurs d\u00e9cennies, le paradigme dominant a \u00e9t\u00e9 le computationnalisme classique, fond\u00e9 sur la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur. Selon ce sch\u00e9ma d\u00e9velopp\u00e9 par Hilary Putnam et Jerry Fodor, l&rsquo;esprit est un logiciel (<em>software<\/em>) fonctionnant sur le mat\u00e9riel biologique du cerveau (<em>hardware<\/em>). Les processus mentaux sont assimil\u00e9s \u00e0 des manipulations syntaxiques de symboles discrets. Dans cette vision, penser revient \u00e0 ex\u00e9cuter un algorithme formel qui transforme des \u00e9tats symboliques selon des r\u00e8gles pr\u00e9\u00e9tablies.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les sciences cognitives ont largement d\u00e9pass\u00e9 cette perspective computationnelle orthodoxe en adoptant les th\u00e9ories de la cognition incarn\u00e9e, distribu\u00e9e, \u00e9nactive et \u00e9tendue (souvent d\u00e9sign\u00e9es sous l&rsquo;acronyme de la \u00ab cognition 4E \u00bb pour <em>Embodied, Embedded, Enactive, Extended<\/em>). Cette orientation contemporaine souligne que la pens\u00e9e ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une s\u00e9rie de calculs abstraits confin\u00e9s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la bo\u00eete cr\u00e2nienne. L&rsquo;esprit est fondamentalement ancr\u00e9 dans les structures anatomiques du corps, sensible aux \u00e9tats proprioceptifs et sensorimoteurs, et intimement intriqu\u00e9 avec les artefacts physiques, culturels et sociaux de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le paradigme du cerveau pr\u00e9dictif (<em>predictive processing<\/em>), popularis\u00e9 par des chercheurs comme Karl Friston et Andy Clark, conceptualise aujourd&rsquo;hui l&rsquo;organe c\u00e9r\u00e9bral comme une machine d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne. Plut\u00f4t que de traiter passivement les flux ascendants d&rsquo;informations sensorielles, le cerveau projette en permanence des mod\u00e8les pr\u00e9dictifs descendants sur le monde ext\u00e9rieur, ne mettant \u00e0 jour ses repr\u00e9sentations que lorsque survient une \u00ab erreur de pr\u00e9diction \u00bb. Cette reconceptualisation int\u00e8gre la perception, l&rsquo;action et l&rsquo;attention au sein d&rsquo;un m\u00e9canisme d&rsquo;optimisation thermodynamique et informationnelle unifi\u00e9.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La trajectoire historique des sciences cognitives est ponctu\u00e9e de plusieurs moments charni\u00e8res o\u00f9 des ruptures th\u00e9oriques ont red\u00e9fini la conception de la psych\u00e9 humaine :<\/p>\n<p><strong>La pr\u00e9histoire cybern\u00e9tique (1940-1950) :<\/strong> Les pr\u00e9mices de la discipline se situent dans les c\u00e9l\u00e8bres conf\u00e9rences Macy organis\u00e9es \u00e0 New York entre 1946 et 1953. Des esprits polyvalents tels que Norbert Wiener, John von Neumann, Warren McCulloch et Walter Pitts y jettent les bases des m\u00e9canismes de r\u00e9troaction, des circuits logiques appliqu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 nerveuse et de la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;information propos\u00e9e par Claude Shannon.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;acte de naissance de 1956 :<\/strong> La rupture d\u00e9finitive avec le b\u00e9haviorisme skinn\u00e9rien s&rsquo;op\u00e8re officiellement au cours du Symposium sur la th\u00e9orie de l&rsquo;information tenu au Massachusetts Institute of Technology (MIT) les 10 et 11 septembre 1956. Lors de cette conf\u00e9rence m\u00e9morable, <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/George_Armitage_Miller\">George A. Miller<\/a> pr\u00e9sente ses travaux sur la capacit\u00e9 limit\u00e9e de la m\u00e9moire de travail (le fameux \u00ab chiffre magique sept, plus ou moins deux \u00bb), Noam Chomsky expose sa th\u00e9orie de la grammaire g\u00e9n\u00e9rative et transformationnelle, tandis qu&rsquo;Allen Newell et Herbert Simon d\u00e9voilent la <em>Logic Theorist<\/em>, consid\u00e9r\u00e9e comme le premier programme fonctionnel d&rsquo;intelligence artificielle capable de d\u00e9montrer des th\u00e9or\u00e8mes logiques.<\/p>\n<p><strong>La formalisation institutionnelle (d\u00e9cennies 1970 et 1980) :<\/strong> En 1976, la Fondation Alfred P. Sloan alloue des fonds consid\u00e9rables pour structurer la recherche interdisciplinaire, ce qui aboutit \u00e0 la formalisation du c\u00e9l\u00e8bre \u00ab hexagone de la cognition \u00bb de Howard Gardner, reliant la philosophie, la psychologie, la linguistique, l&rsquo;intelligence artificielle, l&rsquo;anthropologie et les neurosciences. En 1979, la <em>Cognitive Science Society<\/em> voit le jour, accompagn\u00e9e de sa revue de r\u00e9f\u00e9rence, marquant l&rsquo;inscription p\u00e9renne de la discipline dans le paysage universitaire international.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;essor du connexionnisme (ann\u00e9es 1980) :<\/strong> Avec la publication des deux volumes fondateurs de David Rumelhart et James McClelland sur le traitement distribu\u00e9 en parall\u00e8le (<em>Parallel Distributed Processing<\/em> ou PDP) en 1986, l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du calcul symbolique est contest\u00e9e par les mod\u00e8les de r\u00e9seaux de neurones artificiels. Les repr\u00e9sentations ne sont plus vues comme des symboles isol\u00e9s, mais comme des patrons d&rsquo;activation \u00e9mergents au sein de r\u00e9seaux aux connexions synaptiques pond\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Le tournant neurobiologique et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale (ann\u00e9es 1990 \u00e0 nos jours) :<\/strong> D\u00e9clar\u00e9e \u00ab d\u00e9cennie du cerveau \u00bb par les instituts de sant\u00e9 am\u00e9ricains, les ann\u00e9es 1990 voient l&rsquo;av\u00e8nement massif de la neuroimagerie fonctionnelle (notamment l&rsquo;IRMf et la TEP). Les sciences cognitives effectuent un rapprochement organique profond avec la biologie, donnant naissance aux neurosciences cognitives, qui ancrent les architectures cognitives dans la neuroanatomie fonctionnelle et la connectomique moderne.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Les sciences cognitives se d\u00e9ploient \u00e0 travers plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs qui s&rsquo;affrontent ou se compl\u00e8tent selon les objets d&rsquo;\u00e9tude :<\/p>\n<p><strong>Le computationnalisme symbolique et l&rsquo;hypoth\u00e8se du langage de la pens\u00e9e :<\/strong> D\u00e9fendu avec \u00e9clat par le philosophe Jerry Fodor, ce mod\u00e8le postule l&rsquo;existence d&rsquo;un syst\u00e8me repr\u00e9sentationnel interne inn\u00e9, le \u00ab mentalais \u00bb (<em>language of thought<\/em>). Les processus cognitifs y sont d\u00e9crits comme des op\u00e9rations formelles ob\u00e9issant \u00e0 des r\u00e8gles de combinatoire syntaxique, analogues aux op\u00e9rations math\u00e9matiques sur des variables logiques. Cette th\u00e9orie a permis d&rsquo;expliquer la productivit\u00e9 et la syst\u00e9maticit\u00e9 remarquables de la pens\u00e9e humaine.<\/p>\n<p><strong>La modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit :<\/strong> \u00c9galement formalis\u00e9e par Fodor puis \u00e9tendue par la psychologie \u00e9volutionniste, l&rsquo;hypoth\u00e8se modulaire sugg\u00e8re que l&rsquo;esprit humain est compos\u00e9, au moins en partie, de syst\u00e8mes de traitement sp\u00e9cialis\u00e9s, autonomes, rapides et g\u00e9n\u00e9tiquement canalis\u00e9s (les modules), imperm\u00e9ables aux croyances conscientes (cloisonnement informationnel). Bien que cette vision stricte soit aujourd&rsquo;hui nuanc\u00e9e par les donn\u00e9es sur la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, elle reste un mod\u00e8le influent pour concevoir la perception sensorielle pr\u00e9coce et l&rsquo;acquisition du langage.<\/p>\n<p><strong>Le connexionnisme et les mod\u00e8les sub-symboliques :<\/strong> Cette th\u00e9orie rejette la manipulation de symboles explicites au profit de r\u00e9seaux interconnect\u00e9s d&rsquo;unit\u00e9s simples inspir\u00e9es des neurones biologiques. L&rsquo;apprentissage y est mod\u00e9lis\u00e9 par des algorithmes de r\u00e9tropropagation du gradient d&rsquo;erreur modifiant le poids des synapses. Ce paradigme a jet\u00e9 les bases conceptuelles du renouveau spectaculaire de l&rsquo;apprentissage profond (<em>deep learning<\/em>) au XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9naction et la dynamique des syst\u00e8mes non-lin\u00e9aires :<\/strong> Sous l&rsquo;impulsion du biologiste et neuroscientifique Francisco Varela, la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9naction soutient que la cognition n&rsquo;est pas la repr\u00e9sentation passive d&rsquo;un monde pr\u00e9d\u00e9fini, mais l&rsquo;\u00e9mergence active d&rsquo;un monde de significations par l&rsquo;action conjointe du corps et de son milieu. Ce paradigme puise dans les outils math\u00e9matiques de la th\u00e9orie du chaos et des syst\u00e8mes dynamiques pour d\u00e9crire la variabilit\u00e9 et l&rsquo;auto-organisation continue des \u00e9tats c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-disciplines et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice des sciences cognitives se subdivise en disciplines ma\u00eetresses, chacune abordant les ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux sous un angle \u00e9pist\u00e9mologique pr\u00e9cis :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La psychologie cognitive :<\/strong> Elle \u00e9tudie exp\u00e9rimentalement les fonctions mentales humaines (perception, encodage mn\u00e9sique, prise de d\u00e9cision, r\u00e9solution de probl\u00e8mes) au moyen de protocoles rigoureux mesurant les temps de r\u00e9action, les taux d&rsquo;erreur et les biais d\u00e9cisionnels.<\/li>\n<li><strong>Les neurosciences cognitives :<\/strong> Elles cartographient les substrats neurobiologiques de la cognition, reliant les populations neuronales, les r\u00e9seaux corticaux et les neuromodulateurs aux op\u00e9rations mentales complexes par le biais de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie et de la neuro-imagerie.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intelligence artificielle :<\/strong> Elle con\u00e7oit des mod\u00e8les informatiques, des architectures logicielles et des algorithmes capables de simuler, d&rsquo;\u00e9muler ou de surpasser des aptitudes cognitives humaines, servant \u00e0 la fois d&rsquo;outil d&rsquo;ing\u00e9nierie et de laboratoire virtuel pour \u00e9prouver des hypoth\u00e8ses th\u00e9oriques.<\/li>\n<li><strong>La linguistique cognitive :<\/strong> Elle analyse le langage comme une facult\u00e9 mentale int\u00e9gr\u00e9e, consid\u00e9rant que la syntaxe, la s\u00e9mantique et la pragmatique refl\u00e8tent directement les contraintes architecturales et conceptuelles de la cognition humaine.<\/li>\n<li><strong>La philosophie de l&rsquo;esprit et des sciences :<\/strong> Elle clarifie les concepts, examine la validit\u00e9 des pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques (comme le probl\u00e8me corps-esprit ou le myst\u00e8re de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale) et veille \u00e0 la rigueur logique des th\u00e9ories propos\u00e9es par les sciences empiriques.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anthropologie et la sociologie cognitives :<\/strong> Elles examinent comment la culture, les institutions sociales, les symboles collectifs et les syst\u00e8mes de parent\u00e9 structurent les sch\u00e9mas cognitifs individuels et comment l&rsquo;esprit fa\u00e7onne en retour l&rsquo;\u00e9volution culturelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la f\u00e9condit\u00e9 de cette approche int\u00e9gr\u00e9e, plusieurs cas paradigmatiques m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre soulign\u00e9s :<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;effet Stroop et le contr\u00f4le inhibiteur :<\/strong> Lorsqu&rsquo;un sujet doit nommer la couleur de l&rsquo;encre d&rsquo;un mot alors que ce mot d\u00e9signe une autre couleur (par exemple le mot \u00ab BLEU \u00bb \u00e9crit avec une encre rouge), son temps de r\u00e9action augmente drastiquement et le risque de b\u00e9vue s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne illustre le conflit entre un processus automatique massivement surappris (la lecture lexicale) et un processus contr\u00f4l\u00e9 sollicitant l&rsquo;attention s\u00e9lective et les fonctions ex\u00e9cutives g\u00e9r\u00e9es par le cortex pr\u00e9frontal dorso-lat\u00e9ral et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur.<\/p>\n<p><strong>Le cas historique des patients \u00ab Split-Brain \u00bb :<\/strong> Dans les ann\u00e9es 1960, Roger Sperry et Michael Gazzaniga ont \u00e9tudi\u00e9 des patients \u00e9pileptiques ayant subi une callosotomie chirurgicale (section du corps calleux reliant les deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux). En pr\u00e9sentant des stimuli visuels restreints \u00e0 un seul h\u00e9misph\u00e8re, les chercheurs ont d\u00e9montr\u00e9 une dissociation remarquable : l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, h\u00e9bergeant les aires du langage articul\u00e9, pouvait nommer l&rsquo;objet per\u00e7u mais ignorait ce que voyait l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit, tandis que ce dernier pouvait d\u00e9signer l&rsquo;objet ad\u00e9quat avec la main gauche sans \u00eatre capable d&rsquo;en formuler verbalement l&rsquo;identit\u00e9. Ces donn\u00e9es ont constitu\u00e9 une preuve d\u00e9cisive de la sp\u00e9cialisation h\u00e9misph\u00e9rique et de la modularit\u00e9 des sous-syst\u00e8mes cognitifs.<\/p>\n<p><strong>La c\u00e9cit\u00e9 au changement (<em>change blindness<\/em>) :<\/strong> Dans des exp\u00e9riences c\u00e9l\u00e8bres de psychologie cognitive visuelle, d&rsquo;amples modifications d&rsquo;une sc\u00e8ne visuelle (comme le remplacement d&rsquo;un interlocuteur par un autre lors d&rsquo;une br\u00e8ve interruption) passent totalement inaper\u00e7ues pour une majorit\u00e9 d&rsquo;observateurs. Ce fait exp\u00e9rimental prouve que nous ne formons pas une reproduction photographique exhaustive et continue du monde ext\u00e9rieur, mais que notre cerveau reconstruit une illusion de compl\u00e9tude \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9chantillonnages attentionnels tr\u00e8s parsimonieux.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation m\u00e9thodologique<\/h3>\n<p>La validation des hypoth\u00e8ses au sein des sciences cognitives s&rsquo;appuie sur un arsenal de protocoles exp\u00e9rimentaux, d&rsquo;outils technologiques et d&rsquo;analyses quantitatives :<\/p>\n<p><strong>La chronom\u00e9trie mentale :<\/strong> M\u00e9thode inaugur\u00e9e d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle par Franciscus Donders, elle d\u00e9duit les \u00e9tapes de traitement de l&rsquo;information \u00e0 partir des temps de r\u00e9action n\u00e9cessaires pour accomplir des t\u00e2ches de complexit\u00e9 variable. L&rsquo;analyse des latences de r\u00e9ponse permet d&rsquo;inf\u00e9rer si les \u00e9tapes cognitives s&rsquo;organisent en s\u00e9rie ou en parall\u00e8le.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;oculom\u00e9trie (<em>eye-tracking<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;enregistrement des fixations, des saccades oculaires et des diam\u00e8tres pupillaires offre un acc\u00e8s continu et non invasif \u00e0 la dynamique de l&rsquo;attention visuelle, \u00e0 l&rsquo;effort cognitif et \u00e0 l&rsquo;exploration s\u00e9mantique, que ce soit lors de la lecture d&rsquo;un texte ou de la conduite automobile.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG) et la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) :<\/strong> Ces techniques poss\u00e8dent une r\u00e9solution temporelle millim\u00e9trique exceptionnelle. Elles permettent d&rsquo;enregistrer les potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (comme la N400, li\u00e9e au traitement des anomalies s\u00e9mantiques, ou la P300, associ\u00e9e \u00e0 la d\u00e9tection de stimuli cibles inattendus), d\u00e9voilant le d\u00e9cours temporel exact des op\u00e9rations neuronales.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) :<\/strong> Mesurant le signal BOLD (d\u00e9soxyh\u00e9moglobine sanguine d\u00e9pendante de l&rsquo;activit\u00e9 m\u00e9tabolique locale), l&rsquo;IRMf offre une r\u00e9solution spatiale fine. Elle permet de cartographier avec pr\u00e9cision les r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux fonctionnels distribu\u00e9s et d&rsquo;appliquer des techniques avanc\u00e9es d&rsquo;analyse de motifs multivari\u00e9s (<em>Multi-Voxel Pattern Analysis<\/em> ou MVPA) pour d\u00e9coder le contenu repr\u00e9sentationnel de l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p><strong>La mod\u00e9lisation computationnelle :<\/strong> Les chercheurs \u00e9crivent des programmes math\u00e9matiques formalisant leurs th\u00e9ories psychologiques pour simuler des comportements r\u00e9els. Les pr\u00e9dictions du mod\u00e8le sont ensuite confront\u00e9es aux donn\u00e9es empiriques humaines, fournissant une v\u00e9rification rigoureuse de la plausibilit\u00e9 m\u00e9canique de la th\u00e9orie.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>Les apports th\u00e9oriques des sciences cognitives trouvent des applications imm\u00e9diates dans divers secteurs n\u00e9vralgiques de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine :<\/p>\n<p><strong>\u00c9ducation et apprentissages :<\/strong> Les neurosciences \u00e9ducatives s&rsquo;appuient sur les d\u00e9couvertes concernant la plasticit\u00e9 synaptique, la consolidation de la m\u00e9moire et l&rsquo;attention pour optimiser les m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques. Elles ont permis de documenter l&rsquo;efficacit\u00e9 de la pratique de r\u00e9cup\u00e9ration espac\u00e9e, du test r\u00e9p\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;analyse constructive de l&rsquo;erreur, tout en luttant contre des neuromythes tenaces comme la th\u00e9orie des \u00ab styles d&rsquo;apprentissage \u00bb (visuel, auditif, kinesth\u00e9sique).<\/p>\n<p><strong>Neuropsychologie clinique et r\u00e9habilitation :<\/strong> L&rsquo;\u00e9valuation fine des d\u00e9ficits cognitifs cons\u00e9cutifs \u00e0 des accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux, des traumatismes cr\u00e2niens ou des maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives (telle la maladie d&rsquo;Alzheimer) repose sur des mod\u00e8les cognitifs standardis\u00e9s. Ces bilans orientent les programmes de rem\u00e9diation cognitive visant \u00e0 restaurer ou compenser les fonctions mn\u00e9siques, attentionnelles et ex\u00e9cutives d\u00e9t\u00e9rior\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Ergonomie cognitive et conception d&rsquo;interfaces (UX\/UI) :<\/strong> L&rsquo;ing\u00e9nierie des facteurs humains applique les principes de la psychologie de la perception et de la charge cognitive pour concevoir des cockpits d&rsquo;avions, des salles de contr\u00f4le nucl\u00e9aire, des logiciels professionnels et des dispositifs m\u00e9dicaux minimisant le risque d&rsquo;erreur humaine en situation d&rsquo;urgence ou de stress intense.<\/p>\n<p><strong>D\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence artificielle :<\/strong> Les architectures contemporaines de r\u00e9seaux neuronaux profonds et de mod\u00e8les de fondation s&rsquo;inspirent directement des principes computationnels identifi\u00e9s dans le cortex visuel ou dans les m\u00e9canismes de m\u00e9moire de travail. En retour, ces intelligences artificielles offrent aux scientifiques des mod\u00e8les computationnels in\u00e9dits pour \u00e9prouver des hypoth\u00e8ses sur la cognition biologique.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en sciences cognitives s&rsquo;illustre par des d\u00e9couvertes empiriques majeures ayant r\u00e9volutionn\u00e9 notre appr\u00e9hension de l&rsquo;esprit. L&rsquo;une des contributions les plus solides est la formalisation du mod\u00e8le multicomposant de la m\u00e9moire de travail par Alan Baddeley et Graham Hitch en 1974. Leurs exp\u00e9riences ont r\u00e9fut\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un stockage \u00e0 court terme monolithique en d\u00e9montrant l&rsquo;existence d&rsquo;une boucle phonologique, d&rsquo;un calepin visuo-spatial et d&rsquo;un administrateur central responsable de l&rsquo;allocation des ressources attentionnelles.<\/p>\n<p>Dans le domaine du jugement et de la prise de d\u00e9cision, les travaux fondateurs de Daniel Kahneman et Amos Tversky sur la rationalit\u00e9 limit\u00e9e ont document\u00e9 l&rsquo;existence de deux syst\u00e8mes de pens\u00e9e distincts (vulgaris\u00e9s sous les termes de Syst\u00e8me 1, heuristique, rapide et intuitif, et Syst\u00e8me 2, algorithmique, lent et r\u00e9flexif). Leurs protocoles ont prouv\u00e9 empiriquement que les \u00eatres humains s&rsquo;\u00e9cartent syst\u00e9matiquement des axiomes de la th\u00e9orie \u00e9conomique classique en succombant \u00e0 des biais cognitifs r\u00e9currents tels que l&rsquo;aversion \u00e0 la perte, le biais de cadrage ou le biais de confirmation.<\/p>\n<p>Sur le plan des neurosciences cognitives de la conscience, des chercheurs comme Stanislas Dehaene, Lionel Naccache et Jean-Pierre Changeux ont \u00e9labor\u00e9 et valid\u00e9 la th\u00e9orie de l&rsquo;espace de travail neuronal global. \u00c0 l&rsquo;aide de protocoles de masquage visuel et d&rsquo;enregistrements \u00e9lectrophysiologiques intracr\u00e2niens, ils ont mis en \u00e9vidence que l&rsquo;acc\u00e8s conscient \u00e0 une information se caract\u00e9rise par une synchronisation \u00e0 longue distance de signaux c\u00e9r\u00e9braux dans les r\u00e9seaux fronto-pari\u00e9taux (l&#8217;embrasement neuronal), rompant avec le traitement subliminal modulaire et localis\u00e9 qui caract\u00e9rise l&rsquo;inconscient cognitif.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Bien que les sciences cognitives aient longtemps revendiqu\u00e9 la mise au jour de lois psychologiques universelles, des critiques m\u00e9thodologiques substantielles ont mis en lumi\u00e8re un biais de recrutement persistant : la quasi-totalit\u00e9 des \u00e9chantillons historiques d&rsquo;exp\u00e9rimentation \u00e9tait issue de populations dites <strong>WEIRD<\/strong> (acronyme forg\u00e9 par Joseph Henrich pour d\u00e9signer les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, \u00e9duqu\u00e9es, industrialis\u00e9es, riches et d\u00e9mocratiques : <em>Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic<\/em>).<\/p>\n<p>Les recherches transculturelles men\u00e9es ces derni\u00e8res d\u00e9cennies d\u00e9montrent que des aspects cruciaux du fonctionnement mental sont modul\u00e9s par la matrice socioculturelle. Des travaux conduits par Richard Nisbett ont par exemple d\u00e9montr\u00e9 des divergences fondamentales dans les styles perceptifs : les sujets issus de cultures d&rsquo;Asie orientale privil\u00e9gient un traitement holistique des sc\u00e8nes visuelles (focalis\u00e9 sur les relations globales entre les objets et l&rsquo;arri\u00e8re-plan), tandis que les participants occidentaux adoptent spontan\u00e9ment un traitement analytique centr\u00e9 sur les objets saillants d\u00e9contextualis\u00e9s.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la relativit\u00e9 linguistique \u2014 traditionnellement associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se de Sapir-Whorf \u2014 a trouv\u00e9 une r\u00e9actualisation empirique mod\u00e9r\u00e9e au sein de la linguistique cognitive contemporaine. Les recherches de Lera Boroditsky montrent comment les structures lexicales et syntaxiques d&rsquo;une langue maternelle orientent subtilement la cat\u00e9gorisation des couleurs, l&rsquo;appr\u00e9hension de l&rsquo;espace g\u00e9om\u00e9trique et la conceptualisation temporelle abstraite, prouvant que la cognition humaine est le fruit d&rsquo;une co-construction biologique et culturelle constante.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de ses succ\u00e8s \u00e9clatants, le paradigme des sciences cognitives est travers\u00e9 par des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques intenses et des critiques internes vigoureuses :<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9nigme de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale (le probl\u00e8me difficile) :<\/strong> Formul\u00e9 avec acuit\u00e9 par le philosophe David Chalmers, le probl\u00e8me difficile (<em>hard problem<\/em>) de la conscience interroge la capacit\u00e9 intrins\u00e8que d&rsquo;une explication computationnelle ou biologique \u00e0 rendre compte de l&rsquo;exp\u00e9rience qualitative subjective (les <em>qualia<\/em>). Comment et pourquoi le traitement physique de photons par la r\u00e9tine et le cortex visuel engendre-t-il l&rsquo;exp\u00e9rience ressentie et intime de la couleur pourpre ? Plusieurs penseurs soutiennent que les mod\u00e8les fonctionnels \u00e9lucident les m\u00e9canismes comportementaux sans dissiper ce foss\u00e9 explicatif.<\/p>\n<p><strong>La chambre chinoise et les limites du calcul symbolique :<\/strong> Dans son exp\u00e9rience de pens\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre de 1980, le philosophe <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Chambre_chinoise\">John Searle<\/a> a attaqu\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;intelligence artificielle forte. Il d\u00e9montre qu&rsquo;une personne isol\u00e9e dans une pi\u00e8ce close, manipulant des caract\u00e8res chinois \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un manuel d&rsquo;instructions purement syntaxiques r\u00e9dig\u00e9 dans sa langue, r\u00e9ussit \u00e0 produire des r\u00e9ponses parfaites sans jamais comprendre un tra\u00eetre mot de chinois. Pour Searle, la manipulation syntaxique de symboles ne saurait \u00eatre constitutive de la s\u00e9mantique et de la v\u00e9ritable intentionnalit\u00e9 mentale.<\/p>\n<p><strong>La crise de la reproductibilit\u00e9 et le r\u00e9ductionnisme m\u00e9thodologique :<\/strong> \u00c0 l&rsquo;instar de la psychologie sociale, les sciences cognitives ont \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9es par la non-reconductibilit\u00e9 de plusieurs exp\u00e9riences canoniques, amplifi\u00e9e par des effectifs d&rsquo;\u00e9chantillons insuffisants et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des analyses statistiques en neuro-imagerie (notamment les faux positifs li\u00e9s aux comparaisons multiples). Par ailleurs, certains \u00e9pist\u00e9mologues d\u00e9noncent une tentation r\u00e9currente au \u00ab neuro-essentialisme \u00bb ou au neuro-r\u00e9ductionnisme na\u00eff, qui consiste \u00e0 substituer des images c\u00e9r\u00e9brales color\u00e9es \u00e0 une v\u00e9ritable explication th\u00e9orique des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux et sociaux.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir toute confusion terminologique, il convient d&rsquo;expliciter les fronti\u00e8res entre les sciences cognitives et des champs voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Sciences cognitives vs Psychologie cognitive :<\/strong> La psychologie cognitive est une branche fondamentale de la psychologie empirique qui utilise la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale pour \u00e9tudier le comportement et l&rsquo;esprit. Les sciences cognitives constituent quant \u00e0 elles une m\u00e9ta-discipline f\u00e9d\u00e9ratrice beaucoup plus large, englobant l&rsquo;informatique formelle, les neurosciences, l&rsquo;anthropologie et la philosophie.<\/li>\n<li><strong>Sciences cognitives vs Neurosciences :<\/strong> Les neurosciences englobent la totalit\u00e9 des recherches biologiques consacr\u00e9es au syst\u00e8me nerveux (de la biochimie des canaux ioniques \u00e0 la neurophysiologie mol\u00e9culaire). Les sciences cognitives ne sollicitent que le sous-ensemble neuroscientifique s&rsquo;int\u00e9ressant directement \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence des fonctions mentales et du traitement informationnel (les neurosciences cognitives et computationnelles).<\/li>\n<li><strong>Sciences cognitives vs Intelligence artificielle :<\/strong> L&rsquo;intelligence artificielle est une discipline technologique et d&rsquo;ing\u00e9nierie visant \u00e0 construire des syst\u00e8mes automatis\u00e9s capables de r\u00e9soudre des t\u00e2ches complexes. Si une part de l&rsquo;IA vise \u00e0 mod\u00e9liser la psych\u00e9 humaine (l&rsquo;IA cognitive), de vastes pans de l&rsquo;IA moderne rel\u00e8vent des math\u00e9matiques appliqu\u00e9es et de l&rsquo;optimisation statistique sans aucune pr\u00e9tention de fid\u00e9lit\u00e9 au fonctionnement cognitif r\u00e9el.<\/li>\n<li><strong>Cognitivisme vs Behaviorisme :<\/strong> Le b\u00e9haviorisme (ou comportementalisme) restreint l&rsquo;investigation scientifique aux relations observables entre stimuli externes et r\u00e9ponses motrices, excluant les concepts mentalistes. Le cognitivisme r\u00e9habilite l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 mentale en affirmant que les comportements ne peuvent \u00eatre expliqu\u00e9s sans mod\u00e9liser les \u00e9tats et repr\u00e9sentations internes qui m\u00e9diatisent ces conduites.<\/li>\n<li><strong>Sciences cognitives vs \u00c9pist\u00e9mologie :<\/strong> L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie classique est une branche normative de la philosophie qui s&rsquo;interroge sur ce qui constitue une connaissance valide, vraie ou justifi\u00e9e. Les sciences cognitives adoptent une posture descriptive et explicative : elles d\u00e9crivent les m\u00e9canismes psychologiques et neurobiologiques par lesquels un individu acquiert, conserve et manipule effectivement ses croyances et connaissances.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Les sciences cognitives se d\u00e9finissent par un corpus de principes fondamentaux qui guident la recherche contemporaine sur l&rsquo;esprit :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Une interdisciplinarit\u00e9 constitutive :<\/strong> Elles f\u00e9d\u00e8rent les savoirs de la psychologie, des neurosciences, de l&rsquo;intelligence artificielle, de la linguistique, de la philosophie et de l&rsquo;anthropologie au sein d&rsquo;une vis\u00e9e commune d&rsquo;\u00e9lucidation des facult\u00e9s mentales.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9passement du dualisme et du behaviorisme :<\/strong> Elles r\u00e9cusent la s\u00e9paration m\u00e9taphysique entre corps et esprit tout en rejetant le dogme de la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb, concevant les op\u00e9rations mentales comme des processus mat\u00e9riels ancr\u00e9s et scientifiquement mod\u00e9lisables.<\/li>\n<li><strong>Le pluralisme paradigmatique :<\/strong> Historiquement n\u00e9es du calcul symbolique et de la m\u00e9taphore informatique, les sciences cognitives englobent d\u00e9sormais les r\u00e9seaux connexionnistes profonds, le cerveau bay\u00e9sien pr\u00e9dictif et l&rsquo;approche incarn\u00e9e (cognition 4E).<\/li>\n<li><strong>Une m\u00e9thodologie multi-niveaux :<\/strong> L&rsquo;analyse de la cognition exige de faire converger des mesures comportementales rigoureuses (chronom\u00e9trie, eye-tracking), des techniques neurobiologiques de pointe (EEG, IRMf) et des mod\u00e8les math\u00e9matiques simul\u00e9s par ordinateur.<\/li>\n<li><strong>Des retomb\u00e9es soci\u00e9tales massives :<\/strong> Les applications pratiques transforment en profondeur la conception des cursus \u00e9ducatifs, l&rsquo;ergonomie technologique, la rem\u00e9diation neuropsychologique et l&rsquo;architecture des futurs syst\u00e8mes d&rsquo;intelligence artificielle \u00e9thiques et align\u00e9s sur les capacit\u00e9s humaines.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baddeley, A. D., &#038; Hitch, G. (1974). Working memory. In G. H. Bower (Ed.), <em>The Psychology of Learning and Motivation: Advances in Research and Theory<\/em> (Vol. 8, pp. 47-89). Academic Press.<\/li>\n<li>Clark, A. (2013). Whatever next? Predictive brains, situated agents, and the future of cognitive science. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 36(3), 181-204. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X12000477\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X12000477<\/a><\/li>\n<li>Dehaene, S. (2014). <em>Consciousness and the Brain: Deciphering How the Brain Codes Our Thoughts<\/em>. Viking Press.<\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1983). <em>The Modularity of Mind: An Essay on Faculty Psychology<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li>Gardner, H. (1985). <em>The Mind&rsquo;s New Science: A History of the Cognitive Revolution<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Marr, D. (1982). <em>Vision: A Computational Investigation into the Human Representation and Processing of Visual Information<\/em>. W. H. Freeman and Company.<\/li>\n<li>Miller, G. A. (2003). The cognitive revolution: A historical perspective. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 7(3), 141-144. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00029-9\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(03)00029-9<\/a><\/li>\n<li>Varela, F. J., Thompson, E., &#038; Rosch, E. (1991). <em>The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez les sciences cognitives \u00e0 travers une analyse acad\u00e9mique compl\u00e8te : gen\u00e8se historique, fondements th\u00e9oriques, m\u00e9thodes de neuro-imagerie et d\u00e9bats.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1679,459,647],"tags":[12366,1662,424,4757,9586,93,1808],"class_list":["post-23854","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-epistemologie","category-neurosciences","category-psychologie-cognitive","tag-cerveau-predictif","tag-cognition-incarnee","tag-intelligence-artificielle","tag-neurosciences-cognitives","tag-philosophie-de-lesprit","tag-psychologie-cognitive","tag-sciences-cognitives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23854","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23854\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23854"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23854"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23854"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}