{"id":23832,"date":"2026-10-31T21:50:58","date_gmt":"2026-10-31T21:50:58","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=avare-cognitif-economie-effort-mental"},"modified":"2026-10-31T21:50:58","modified_gmt":"2026-10-31T21:50:58","slug":"avare-cognitif-economie-effort-mental","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=avare-cognitif-economie-effort-mental","title":{"rendered":"Avare cognitif : L&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;effort mental"},"content":{"rendered":"<p>Face \u00e0 la complexit\u00e9 vertigineuse de l&rsquo;environnement social et \u00e0 l&rsquo;avalanche continue d&rsquo;informations sensorielles, le cerveau humain d\u00e9ploie des strat\u00e9gies remarquables de pr\u00e9servation de ses ressources attentionnelles. Loin d&rsquo;\u00eatre un processeur infini et infaillible de donn\u00e9es logiques, l&rsquo;esprit op\u00e8re r\u00e9guli\u00e8rement selon un principe fondamental de parcimonie cognitive, pr\u00e9f\u00e9rant les solutions rapides et acceptables aux calculs m\u00e9ticuleux et exhaustifs. Le concept d&rsquo;<strong>avare cognitif<\/strong> constitue une pierre angulaire de la psychologie sociale contemporaine, \u00e9clairant la mani\u00e8re dont nos raccourcis mentaux fa\u00e7onnent nos jugements, nos st\u00e9r\u00e9otypes et nos prises de d\u00e9cision quotidiennes.<\/p>\n<h2>Avare cognitif<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>avare cognitif<\/strong> (traduction de l&rsquo;anglais <em>cognitive miser<\/em>) d\u00e9signe une m\u00e9taphore th\u00e9orique en psychologie cognitive et sociale selon laquelle l&rsquo;esprit humain dispose d&rsquo;une capacit\u00e9 de traitement de l&rsquo;information intrins\u00e8quement limit\u00e9e et tend naturellement \u00e0 minimiser l&rsquo;effort intellectuel n\u00e9cessaire pour comprendre le monde et r\u00e9soudre des probl\u00e8mes. Pour pr\u00e9server son \u00e9nergie mentale, l&rsquo;individu privil\u00e9gie syst\u00e9matiquement des heuristiques de jugement, des sch\u00e9mas pr\u00e9existants et des r\u00e8gles empiriques simplifi\u00e9es plut\u00f4t que des analyses logiques et exhaustives.<\/p>\n<p>Introduit par Susan T. Fiske et Shelley E. Taylor au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, ce mod\u00e8le th\u00e9orique stipule que les \u00eatres humains ne cherchent pas \u00e0 optimiser rationnellement chaque prise de d\u00e9cision sociale, mais recherchent au contraire une solution pragmatique, rapide et subjectivement satisfaisante requ\u00e9rant un co\u00fbt attentionnel minimal. Cette tendance n&rsquo;est pas assimilable \u00e0 une paresse pathologique ou \u00e0 un d\u00e9ficit d&rsquo;intelligence, mais rel\u00e8ve d&rsquo;une adaptation fonctionnelle fondamentale destin\u00e9e \u00e0 \u00e9viter la surcharge cognitive face \u00e0 un environnement satur\u00e9 de stimuli complexes.<\/p>\n<p>Dans le paradigme du traitement de l&rsquo;information, l&rsquo;avare cognitif illustre le compromis permanent (le fameux <em>speed-accuracy trade-off<\/em>) entre la pr\u00e9cision analytique et l&rsquo;\u00e9conomie m\u00e9tabolique et computationnelle. Lorsque les motivations personnelles ou les ressources temporelles sont faibles, le syst\u00e8me cognitif bascule par d\u00e9faut vers des op\u00e9rations automatis\u00e9es, rapides et peu d\u00e9pensi\u00e8res en \u00e9nergie, quitte \u00e0 commettre des erreurs syst\u00e9matiques ou \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des biais cognitifs r\u00e9currents.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression est un calque direct du concept anglophone <em>cognitive miser<\/em>, forg\u00e9 et popularis\u00e9 par les psychologues sociales am\u00e9ricaines Susan T. Fiske et Shelley E. Taylor dans leur ouvrage fondateur <em>Social Cognition<\/em> publi\u00e9 en 1984. Le terme \u00ab cognitif \u00bb d\u00e9rive du latin <em>cognoscere<\/em> (\u00ab apprendre \u00e0 conna\u00eetre \u00bb, \u00ab examiner \u00bb, \u00ab savoir \u00bb), compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>cum<\/em> (\u00ab avec \u00bb, \u00ab ensemble \u00bb) et du verbe <em>gnoscere<\/em> (\u00ab conna\u00eetre \u00bb). Il se rapporte \u00e0 l&rsquo;ensemble des processus mentaux li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;acquisition, au stockage, \u00e0 la transformation et \u00e0 l&rsquo;utilisation des connaissances.<\/p>\n<p>Le vocable \u00ab avare \u00bb provient quant \u00e0 lui de l&rsquo;adjectif latin <em>avarus<\/em> (\u00ab avide \u00bb, \u00ab cupide \u00bb, \u00ab qui retient avidement son bien \u00bb), lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>avere<\/em> (\u00ab d\u00e9sirer ardemment \u00bb, \u00ab convoiter \u00bb). Historiquement utilis\u00e9 pour d\u00e9crire une personne qui accumule et th\u00e9saurise l&rsquo;argent en refusant de le d\u00e9penser, le terme est employ\u00e9 ici de fa\u00e7on m\u00e9taphorique : le bien pr\u00e9cieux th\u00e9sauris\u00e9 n&rsquo;est pas financier, mais attentionnel et m\u00e9tabolique. L&rsquo;esprit est d\u00e9crit comme un gestionnaire parcimonieux, jaloux de son stock limit\u00e9 de ressources c\u00e9r\u00e9brales, qui rechigne \u00e0 engager des d\u00e9penses d&rsquo;\u00e9nergie analytique superflues lorsque des alternatives moins co\u00fbteuses sont disponibles.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression se prononce en fran\u00e7ais standard \/a.va\u0281 k\u0254\u0261.ni.tif\/ (au f\u00e9minin, <em>avare cognitive<\/em> : \/a.va\u0281 k\u0254\u0261.ni.tiv\/). Sur le plan morphosyntaxique, le syntagme nominal combine le nom commun ou adjectif substantiv\u00e9 \u00ab avare \u00bb (masculin ou f\u00e9minin singulier) et l&rsquo;adjectif qualificatif relationnel \u00ab cognitif \u00bb (accord\u00e9 au masculin singulier). Au pluriel, il prend la forme r\u00e9guli\u00e8re \u00ab avares cognitifs \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature francophone de recherche, le terme s&#8217;emploie principalement comme un nom m\u00e9taphorique (\u00ab l&rsquo;\u00eatre humain est un avare cognitif \u00bb) ou comme un qualifiant conceptuel d\u00e9signant une posture g\u00e9n\u00e9rale de traitement (\u00ab la tendance de l&rsquo;avare cognitif \u00bb). Bien que certaines publications traduisent parfois l&rsquo;anglais par \u00ab \u00e9conome cognitif \u00bb ou \u00ab radin cognitif \u00bb, la formulation \u00ab avare cognitif \u00bb demeure la convention dominante et reconnue dans les d\u00e9partements universitaires de psychologie et de sciences comportementales.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender pleinement la notion d&rsquo;avare cognitif, il convient de comprendre l&rsquo;architecture computationnelle de l&rsquo;esprit humain. Contrairement aux calculateurs num\u00e9riques dont les capacit\u00e9s de traitement parall\u00e8le et la m\u00e9moire de travail sont gigantesques, le cerveau biologique fonctionne sous des contraintes neurobiologiques et m\u00e9taboliques tr\u00e8s strictes. La m\u00e9moire de travail humaine poss\u00e8de une capacit\u00e9 de r\u00e9tention extr\u00eamement \u00e9troite, et les op\u00e9rations logiques contr\u00f4l\u00e9es consomment une quantit\u00e9 substantielle de glucose c\u00e9r\u00e9bral et d&rsquo;efforts subjectifs. Face \u00e0 un flux continu de stimuli environnementaux, le traitement syst\u00e9matique et approfondi de chaque d\u00e9tail provoquerait une paralysie d\u00e9cisionnelle imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, l&rsquo;avare cognitif utilise une strat\u00e9gie fondamentale : la s\u00e9lection parcimonieuse des informations pertinentes et le recours quasi automatique aux <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Heuristique_de_jugement\">heuristiques de jugement<\/a>. Une heuristique est un raccourci mental, une r\u00e8gle empirique informelle qui permet de r\u00e9soudre un probl\u00e8me ou d&rsquo;\u00e9valuer une probabilit\u00e9 sans mobiliser l&rsquo;ensemble des donn\u00e9es objectives n\u00e9cessaires. Par exemple, au lieu de calculer m\u00e9ticuleusement la dangerosit\u00e9 statistique d&rsquo;une situation, l&rsquo;individu se fie \u00e0 la facilit\u00e9 avec laquelle des exemples similaires lui viennent spontan\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;esprit (l&rsquo;heuristique de disponibilit\u00e9), ou \u00e0 la ressemblance apparente d&rsquo;un cas avec un prototype mental (l&rsquo;heuristique de repr\u00e9sentativit\u00e9).<\/p>\n<p>Ce mode op\u00e9ratoire repose \u00e9galement sur l&rsquo;activation de sch\u00e9mas cognitifs pr\u00e9existants. Les sch\u00e9mas sont des structures mentales organis\u00e9es qui regroupent des connaissances g\u00e9n\u00e9riques sur des objets, des situations, des r\u00f4les sociaux ou des cat\u00e9gories d&rsquo;individus. Lorsqu&rsquo;un \u00eatre humain rencontre un inconnu, l&rsquo;avare cognitif s&rsquo;abstient d&rsquo;analyser chaque comportement singulier pour reconstruire une image int\u00e9grale de la personne ; il active plut\u00f4t le st\u00e9r\u00e9otype correspondant \u00e0 sa cat\u00e9gorie sociale per\u00e7ue (\u00e2ge, genre, profession, origine). Cela permet de d\u00e9duire instantan\u00e9ment un ensemble de traits probables sans investir le moindre effort de r\u00e9flexion d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Cependant, cette \u00e9conomie d&rsquo;\u00e9nergie a un prix \u00e9pist\u00e9mique \u00e9lev\u00e9. En refusant de traiter la variabilit\u00e9 contextuelle et les contre-exemples subtils, l&rsquo;avare cognitif est structurellement vuln\u00e9rable \u00e0 un vaste \u00e9ventail de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Biais_cognitif\">biais cognitifs<\/a>. Le biais de confirmation, l&rsquo;effet de halo, l&rsquo;erreur fondamentale d&rsquo;attribution et l&rsquo;ancrage mental sont autant de manifestations directes d&rsquo;un syst\u00e8me qui privil\u00e9gie la vitesse et la coh\u00e9rence superficielle au d\u00e9triment de l&rsquo;exactitude objective. Le traitement cognitif se caract\u00e9rise donc par le principe du \u00ab suffisant \u00bb (satisficing), concept h\u00e9rit\u00e9 des sciences \u00e9conomiques : l&rsquo;individu s&rsquo;arr\u00eate d\u00e8s qu&rsquo;une explication semble plausible et fonctionnelle, sans chercher \u00e0 atteindre l&rsquo;optimum logique.<\/p>\n<p>Il importe enfin de souligner que cette avarice cognitive n&rsquo;est ni fig\u00e9e ni uniforme. Le niveau d&rsquo;engagement intellectuel d\u00e9pend d&rsquo;un calcul implicite co\u00fbt-b\u00e9n\u00e9fice. Si l&rsquo;enjeu personnel est per\u00e7u comme critique (par exemple, un investissement financier majeur, un diagnostic m\u00e9dical ou une d\u00e9cision juridique capitale), et si le sujet dispose du temps et des capacit\u00e9s cognitives n\u00e9cessaires, l&rsquo;avarice fait place \u00e0 un traitement analytique plus rigoureux et exhaustif. L&rsquo;avare cognitif repr\u00e9sente donc le mode de fonctionnement \u00ab par d\u00e9faut \u00bb de l&rsquo;organisme social ordinaire, un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;\u00e9nergie vers lequel l&rsquo;esprit r\u00e9gresse automatiquement d\u00e8s que la pression attentionnelle ou la motivation s&rsquo;affaiblit.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La trajectoire historique de l&rsquo;avare cognitif s&rsquo;inscrit dans les grandes mutations \u00e9pist\u00e9mologiques de la psychologie sociale et de la cognition humaine au cours du XXe si\u00e8cle. Pour comprendre son \u00e9mergence, il est n\u00e9cessaire de retracer la succession des mod\u00e8les th\u00e9oriques qui ont tent\u00e9 de d\u00e9peindre le penseur social :<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1950 et 1960, la psychologie sociale dominante concevait l&rsquo;individu comme un \u00ab chercheur de coh\u00e9rence \u00bb (notamment illustr\u00e9 par la th\u00e9orie de la dissonance cognitive de Leon Festinger). Selon cette vision, les individus \u00e9taient mus par le besoin imp\u00e9rieux de r\u00e9duire les conflits internes entre leurs croyances et leurs actes. Les distorsions de la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;\u00e9taient pas attribu\u00e9es \u00e0 des limites intellectuelles, mais \u00e0 des motivations affectives visant \u00e0 pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960 et au cours des ann\u00e9es 1970, sous l&rsquo;influence des th\u00e9ories de l&rsquo;attribution (notamment celles de Fritz Heider et d&rsquo;Harold Kelley), un nouveau paradigme s&rsquo;est impos\u00e9 : le \u00ab scientifique na\u00eff \u00bb. Ce mod\u00e8le postulait que l&rsquo;\u00eatre humain se comporte comme un chercheur m\u00e9thodique, analysant rigoureusement les causes des comportements d&rsquo;autrui au moyen de grilles logiques quasi statistiques (consensus, consistance, distinction). Selon cette perspective, les erreurs de jugement \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des d\u00e9viations accidentelles d&rsquo;une d\u00e9marche rationnelle id\u00e9ale.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les recherches empiriques men\u00e9es tout au long des ann\u00e9es 1970 ont rapidement mis en pi\u00e8ces le mythe du scientifique na\u00eff. Les travaux r\u00e9volutionnaires d&rsquo;Amos Tversky et Daniel Kahneman sur les heuristiques et les biais ont d\u00e9montr\u00e9 que les humains violent syst\u00e9matiquement les lois \u00e9l\u00e9mentaires de la logique et des probabilit\u00e9s. En 1984, Susan Fiske et Shelley Taylor ont formalis\u00e9 ce constat empirique en introduisant le concept de l&rsquo;<strong>avare cognitif<\/strong>. L&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;\u00e9tait plus un scientifique d\u00e9vou\u00e9 mais d\u00e9bord\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait un gestionnaire avare d&rsquo;efforts, cherchant par tous les moyens \u00e0 \u00e9viter le travail analytique contraignant.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, le mod\u00e8le a connu une nouvelle \u00e9volution critique. Les chercheurs ont constat\u00e9 que l&rsquo;humain n&rsquo;\u00e9tait pas condamn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avarice permanente, mais qu&rsquo;il pouvait faire preuve d&rsquo;une flexibilit\u00e9 remarquable. Fiske et d&rsquo;autres ont alors propos\u00e9 le mod\u00e8le du \u00ab tacticien motiv\u00e9 \u00bb (<em>motivated tactician<\/em>). Selon cette r\u00e9vision sophistiqu\u00e9e, l&rsquo;individu dispose d&rsquo;une bo\u00eete \u00e0 outils cognitifs vari\u00e9e : il se comporte comme un avare cognitif lorsque le contexte est anodin ou stressant, mais il peut d\u00e9ployer une rigueur analytique exceptionnelle lorsque ses objectifs personnels, ses valeurs ou ses responsabilit\u00e9s l&rsquo;exigent.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;avare cognitif repose sur un faisceau de th\u00e9ories solidement ancr\u00e9es dans la psychologie cognitive, les sciences de l&rsquo;\u00e9volution et l&rsquo;\u00e9conomie comportementale :<\/p>\n<p>En premier lieu, la th\u00e9orie de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Rationalit%C3%A9_limit%C3%A9e\">rationalit\u00e9 limit\u00e9e<\/a> (<em>bounded rationality<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9e d\u00e8s les ann\u00e9es 1950 par le prix Nobel Herbert Simon, constitue le socle fondamental du mod\u00e8le. Simon a d\u00e9montr\u00e9 que les agents r\u00e9els ne poss\u00e8dent ni l&rsquo;omniscience, ni des ressources temporelles infinies, ni une puissance de calcul illimit\u00e9e. Face \u00e0 la complexit\u00e9 des environnements d\u00e9cisionnels, la recherche d&rsquo;une solution optimale est irr\u00e9aliste ; les individus s&rsquo;orientent vers la \u00ab satisfaisance \u00bb, choisissant la premi\u00e8re option qui d\u00e9passe un seuil d&rsquo;acceptabilit\u00e9 minimale avec un co\u00fbt d&rsquo;information supportable.<\/p>\n<p>En deuxi\u00e8me lieu, les th\u00e9ories du double processus (<em>dual-process theories<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9es par des auteurs tels que Jonathan Evans, Keith Stanovich, et vulgaris\u00e9es par Daniel Kahneman, fournissent le m\u00e9canisme explicatif moderne de l&rsquo;avare cognitif. Ces architectures d\u00e9coupent le fonctionnement mental en deux syst\u00e8mes distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Syst\u00e8me 1 (automatique, implicite) :<\/strong> Rapide, intuitif, involontaire, consommant tr\u00e8s peu de ressources m\u00e9taboliques, il fonctionne par associations s\u00e9mantiques et heuristiques imm\u00e9diates. C&rsquo;est l&rsquo;instrument de pr\u00e9dilection de l&rsquo;avare cognitif.<\/li>\n<li><strong>Le Syst\u00e8me 2 (d\u00e9lib\u00e9ratif, explicite) :<\/strong> Lent, analytique, r\u00e9flexif, exigeant une concentration soutenue et un contr\u00f4le ex\u00e9cutif vigoureux. Il n&rsquo;est activ\u00e9 que lorsque le Syst\u00e8me 1 \u00e9choue ou lorsqu&rsquo;une anomalie majeure est d\u00e9tect\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;avarice cognitive s&rsquo;exprime par la propension naturelle du Syst\u00e8me 2 \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer les op\u00e9rations au Syst\u00e8me 1, n&rsquo;intervenant qu&rsquo;\u00e0 contrec\u0153ur et validant souvent sans v\u00e9rification rigoureuse les intuitions superficielles fournies par le Syst\u00e8me 1.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, la psychologie \u00e9volutionniste \u00e9claire les origines adaptatives de ce fonctionnement. Au cours du pl\u00e9istoc\u00e8ne, dans l&rsquo;environnement d&rsquo;adaptation ancestrale, nos anc\u00eatres chasseurs-cueilleurs devaient r\u00e9agir instantan\u00e9ment face \u00e0 des pr\u00e9dateurs ou \u00e0 des membres d&rsquo;autres clans. Un individu qui aurait suspendu son action pour calculer rationnellement toutes les probabilit\u00e9s d&rsquo;un bruissement dans les hautes herbes aurait succomb\u00e9 face au danger. L&rsquo;\u00e9volution a donc s\u00e9lectionn\u00e9 des cerveaux programm\u00e9s pour privil\u00e9gier la vitesse sur la pr\u00e9cision absolue, favorisant des r\u00e8gles heuristiques simples du type \u00ab mieux vaut prendre une ombre inoffensive pour un lion que l&rsquo;inverse \u00bb.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;avare cognitif peut \u00eatre d\u00e9compos\u00e9 en plusieurs dimensions structurelles et fonctionnelles qui d\u00e9crivent comment et o\u00f9 s&rsquo;exerce cette \u00e9conomie d&rsquo;effort :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9conomie s\u00e9lective de l&rsquo;attention :<\/strong> L&rsquo;avare cognitif ne traite qu&rsquo;une fraction infime du champ perceptif disponible. L&rsquo;attention est focalis\u00e9e sur les stimuli saillants, inhabituels ou imm\u00e9diatement mena\u00e7ants, tandis que les informations d&rsquo;arri\u00e8re-plan ou les nuances contextuelles sont ignor\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;utilisation automatique des heuristiques :<\/strong> Emploi pr\u00e9f\u00e9rentiel des heuristiques de repr\u00e9sentativit\u00e9, d&rsquo;ancrage et d&rsquo;ajustement, et d&rsquo;affect (d\u00e9cider en fonction d&rsquo;un ressenti \u00e9motionnel rapide plut\u00f4t que d&rsquo;un calcul factuel).<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9pendance cat\u00e9gorielle et st\u00e9r\u00e9otypique :<\/strong> Tendance \u00e0 classer imm\u00e9diatement les individus dans des cat\u00e9gories pr\u00e9d\u00e9finies plut\u00f4t que de proc\u00e9der \u00e0 une personnalisation individualis\u00e9e (traitement bas\u00e9 sur la cat\u00e9gorie plut\u00f4t que sur l&rsquo;attribut).<\/li>\n<li><strong>La paresse cognitive r\u00e9flective (<em>cognitive miserliness<\/em> selon Stanovich) :<\/strong> Tendance individuelle \u00e0 accepter la premi\u00e8re intuition sans engager les capacit\u00e9s de d\u00e9couplage cognitif et de simulation hypoth\u00e9tique dont le sujet est pourtant intellectuellement capable.<\/li>\n<li><strong>La fermeture cognitive pr\u00e9matur\u00e9e :<\/strong> Volont\u00e9 de clore rapidement le processus de r\u00e9flexion pour \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9, ce qui am\u00e8ne le sujet \u00e0 figer son jugement avant d&rsquo;avoir examin\u00e9 l&rsquo;ensemble des \u00e9l\u00e9ments disponibles.<\/li>\n<li><strong>La rationalisation post-hoc :<\/strong> Lorsqu&rsquo;il est contraint de justifier une conclusion tir\u00e9e rapidement, l&rsquo;avare cognitif n&rsquo;effectue pas une remise en cause de sa logique ; il fabrique r\u00e9trospectivement des arguments coh\u00e9rents pour soutenir son intuition initiale avec un minimum d&rsquo;effort.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;avarice cognitive se manifeste \u00e0 chaque instant de la vie courante, du jugement interpersonnel aux choix de consommation et aux d\u00e9lib\u00e9rations politiques :<\/p>\n<p><strong>Le test de r\u00e9flexion cognitive (CRT) :<\/strong> Consid\u00e9rons le probl\u00e8me classique propos\u00e9 par Shane Frederick : \u00ab Une batte et une balle co\u00fbtent au total 1,10 euro. La batte co\u00fbte 1,00 euro de plus que la balle. Combien co\u00fbte la balle ? \u00bb La quasi-totalit\u00e9 des participants ressent une impulsion imm\u00e9diate qui souffle \u00ab 10 centimes \u00bb. Or, un calcul \u00e9l\u00e9mentaire montre que si la balle co\u00fbtait 10 centimes, la batte co\u00fbterait 1,10 euro, soit un total de 1,20 euro (la bonne r\u00e9ponse \u00e9tant 5 centimes). L&rsquo;avare cognitif valide la r\u00e9ponse intuitive \u00ab 10 centimes \u00bb parce qu&rsquo;elle semble plausible et ne n\u00e9cessite aucun calcul arithm\u00e9tique r\u00e9fl\u00e9chi.<\/p>\n<p><strong>Les interactions sociales et l&rsquo;erreur d&rsquo;attribution :<\/strong> Lorsqu&rsquo;un automobiliste vous coupe brusquement la route, l&rsquo;avare cognitif conclut instantan\u00e9ment : \u00ab Cet individu est agressif, impoli et dangereux \u00bb (attribution dispositionnelle interne). Cette explication est imm\u00e9diate et satisfaisante. Prendre en compte que ce conducteur est peut-\u00eatre en train d&#8217;emmener un proche bless\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital (attribution situationnelle externe) exigerait un travail d&rsquo;imagination empathique et d&rsquo;\u00e9valuation probabiliste que l&rsquo;esprit n&rsquo;a ni le temps ni l&rsquo;envie d&rsquo;engager.<\/p>\n<p><strong>La consommation des m\u00e9dias et les fausses nouvelles :<\/strong> Sur les r\u00e9seaux sociaux, les utilisateurs partagent massivement des articles en ne lisant que le titre provocateur. Si le titre confirme leurs croyances politiques pr\u00e9alables, l&rsquo;avare cognitif l&rsquo;approuve sans v\u00e9rifier la cr\u00e9dibilit\u00e9 de la source ni chercher des contre-enqu\u00eates. La v\u00e9rification factuelle demande des clics suppl\u00e9mentaires, de la lecture critique et une tol\u00e9rance au doute, autant de co\u00fbts que le syst\u00e8me tend \u00e0 \u00e9conomiser.<\/p>\n<p><strong>Le choix de produits de consommation :<\/strong> Dans les rayons d&rsquo;un supermarch\u00e9, un acheteur est confront\u00e9 \u00e0 cinquante marques de lessive. Au lieu de comparer scrupuleusement la concentration en agents actifs par gramme et le co\u00fbt par lavage, l&rsquo;avare cognitif s\u00e9lectionne la bo\u00eete dont la couleur est famili\u00e8re ou celle \u00e9tiquet\u00e9e en rouge avec la mention \u00ab promotion \u00bb, se fiant \u00e0 l&rsquo;heuristique de reconnaissance et au signal simplificateur de l&rsquo;\u00e9tiquette promotionnelle.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Bien que l&rsquo;avarice cognitive soit une caract\u00e9ristique universelle de l&rsquo;architecture mentale humaine, les individus diff\u00e8rent consid\u00e9rablement dans leur propension \u00e0 c\u00e9der \u00e0 cette facilit\u00e9 cognitive ou, inversement, \u00e0 engager un traitement d\u00e9lib\u00e9ratif. Les psychologues ont d\u00e9velopp\u00e9 plusieurs outils psychom\u00e9triques et protocoles exp\u00e9rimentaux pour \u00e9valuer cette tendance :<\/p>\n<p><strong>Le Test de R\u00e9flexion Cognitive (CRT &#8211; Cognitive Reflection Test) :<\/strong> Cr\u00e9\u00e9 par Shane Frederick en 2005, ce test mesure la capacit\u00e9 d&rsquo;un sujet \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 une r\u00e9ponse intuitive mais fausse pour engager un calcul d\u00e9lib\u00e9ratif menant \u00e0 la r\u00e9ponse correcte. Il s&rsquo;agit du protocole le plus couramment utilis\u00e9 pour quantifier l&rsquo;avarice cognitive en laboratoire comportemental.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00c9chelle du Besoin de Cognition (Need for Cognition Scale &#8211; NFC) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9e par John Cacioppo et Richard Petty, cette \u00e9chelle \u00e9value la motivation intrins\u00e8que d&rsquo;un individu \u00e0 s&rsquo;engager dans des activit\u00e9s intellectuellement exigeantes. Les personnes ayant un score faible en besoin de cognition se comportent beaucoup plus fr\u00e9quemment comme des avares cognitifs stricts, tandis que les individus \u00e0 haut score trouvent un plaisir subjectif dans l&rsquo;effort intellectuel.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00c9chelle du Besoin de Fermeture Cognitive (Need for Closure Scale &#8211; NFCS) :<\/strong> Con\u00e7ue par Arie Kruglanski, elle mesure le d\u00e9sir urgent d&rsquo;obtenir une r\u00e9ponse claire et d\u00e9finitive sur un sujet donn\u00e9 et l&rsquo;aversion pour l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9. Un besoin \u00e9lev\u00e9 de cl\u00f4ture cognitive corr\u00e8le fortement avec des raccourcis de type avare cognitif.<\/p>\n<p><strong>Les paradigmes de charge cognitive et de temps contraint :<\/strong> En psychologie exp\u00e9rimentale, les chercheurs mesurent l&rsquo;avarice cognitive en pla\u00e7ant les participants sous contrainte temporelle stricte ou en leur imposant une t\u00e2che concurrente (comme m\u00e9moriser une suite de huit chiffres tout en prenant une d\u00e9cision). Ces manipulations saturent la m\u00e9moire de travail et forcent m\u00eame les sujets les plus analytiques \u00e0 basculer vers des strat\u00e9gies d&rsquo;avare cognitif, r\u00e9v\u00e9lant la d\u00e9pendance du traitement contr\u00f4l\u00e9 \u00e0 la disponibilit\u00e9 des ressources attentionnelles.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du fonctionnement de l&rsquo;avare cognitif s&rsquo;est traduite par des applications concr\u00e8tes dans de multiples domaines soci\u00e9taux :<\/p>\n<p><strong>Politiques publiques et architecture du choix (Nudge) :<\/strong> Les travaux de Richard Thaler et Cass Sunstein reposent enti\u00e8rement sur l&rsquo;exploitation du profil de l&rsquo;avare cognitif. Puisque les citoyens ont tendance \u00e0 choisir l&rsquo;option par d\u00e9faut pour \u00e9viter de lire des formulaires administratifs complexes, le fait de modifier l&rsquo;option par d\u00e9faut (par exemple, faire du don d&rsquo;organes le choix automatique sauf refus explicite) permet d&rsquo;augmenter radicalement les taux de participation sans restreindre la libert\u00e9 individuelle.<\/p>\n<p><strong>Communication politique et d\u00e9sinformation :<\/strong> Les strat\u00e8ges de communication savent que les arguments logiques complexes et les discours nuanc\u00e9s sont boud\u00e9s par l&rsquo;avare cognitif au profit de slogans courts, d&rsquo;images \u00e9motionnelles et de r\u00e9cits polarisants (\u00ab nous contre eux \u00bb). Les campagnes de lutte contre la manipulation de l&rsquo;information doivent ainsi concevoir des formats de d\u00e9mystification (<em>fact-checking<\/em>) extr\u00eamement digestes, visuels et imm\u00e9diats, sous peine d&rsquo;\u00eatre ignor\u00e9s par les r\u00e9cepteurs.<\/p>\n<p><strong>Marketing et exp\u00e9rience utilisateur (UX Design) :<\/strong> Dans la conception de sites web et d&rsquo;applications mobiles, la r\u00e8gle d&rsquo;or est de r\u00e9duire la charge cognitive \u00e0 z\u00e9ro. Chaque \u00e9tape suppl\u00e9mentaire, chaque texte trop long ou chaque choix ambigu pousse l&rsquo;avare cognitif \u00e0 abandonner la navigation. Les interfaces sont donc optimis\u00e9es pour une lecture par balayage visuel superficiel et des parcours d&rsquo;achat \u00ab en un clic \u00bb.<\/p>\n<p><strong>P\u00e9dagogie et formation :<\/strong> Dans le milieu \u00e9ducatif, reconna\u00eetre que les \u00e9l\u00e8ves sont des avares cognitifs naturels permet aux enseignants d&rsquo;\u00e9viter les le\u00e7ons magistrales surcharg\u00e9es. Cela implique de segmenter les apprentissages en unit\u00e9s digestes, de s&rsquo;appuyer sur des m\u00e9taphores concr\u00e8tes et d&rsquo;introduire des dispositifs d&rsquo;\u00e9valuation formative r\u00e9guliers qui forcent gentiment le Syst\u00e8me 2 de l&rsquo;apprenant \u00e0 s&rsquo;activer pour contrer l&rsquo;illusion de comp\u00e9tence g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par une lecture passive.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Un ensemble imposant de recherches exp\u00e9rimentales soutient la validit\u00e9 empirique du mod\u00e8le de l&rsquo;avare cognitif depuis quatre d\u00e9cennies :<\/p>\n<p>Dans une exp\u00e9rience s\u00e9minale devenue classique, Daniel Kahneman et Amos Tversky ont confront\u00e9 des sujets au c\u00e9l\u00e8bre probl\u00e8me de Linda. Linda est d\u00e9crite comme une femme de 31 ans, c\u00e9libataire, franche, brillante et ayant milit\u00e9 contre la discrimination. On demande ensuite si Linda a plus de chances d&rsquo;\u00eatre : 1) guicheti\u00e8re de banque, ou 2) guicheti\u00e8re de banque et active dans le mouvement f\u00e9ministe. Une \u00e9crasante majorit\u00e9 choisit l&rsquo;option 2, commettant la fallace de conjonction (une conjonction de deux \u00e9v\u00e9nements ne pouvant jamais \u00eatre plus probable que l&rsquo;un d&rsquo;eux seul). L&rsquo;avare cognitif choisit la description la plus repr\u00e9sentative du portrait textuel sans appliquer la r\u00e8gle de probabilit\u00e9 ensembliste fondamentale.<\/p>\n<p>Dans les recherches de Susan Fiske et Steven Neuberg sur le mod\u00e8le continu de formation des impressions (<em>Continuum Model of Impression Formation<\/em>), les auteurs ont prouv\u00e9 que la cat\u00e9gorisation st\u00e9r\u00e9otypique est instantan\u00e9e et prioritaire. Ce n&rsquo;est que si la cible sociale ne correspond manifestement pas au st\u00e9r\u00e9otype ou si le participant est rendu comptable de son jugement devant un tiers qu&rsquo;un traitement pas \u00e0 pas des attributs individualis\u00e9s est entrepris.<\/p>\n<p>Keith Stanovich et Richard West ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;avarice cognitive explique pourquoi des personnes ayant un quotient intellectuel tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 commettent pourtant des erreurs \u00e9l\u00e9mentaires de logique. L&rsquo;intelligence mesur\u00e9e par les tests de QI refl\u00e8te la puissance de calcul maximale du cerveau (ce que Stanovich appelle l&rsquo;\u00ab esprit algorithmique \u00bb), mais ne garantit nullement que l&rsquo;individu prendra la peine d&rsquo;engager cette puissance dans la vie courante. Ce d\u00e9calage entre la comp\u00e9tence analytique disponible et sa mobilisation r\u00e9elle est au c\u0153ur du concept de dysrationalit\u00e9.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Si la limitation de la m\u00e9moire de travail et le principe d&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;effort c\u00e9r\u00e9bral sont des universaux biologiques inscrits dans l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, l&rsquo;expression de l&rsquo;avarice cognitive varie sensiblement selon les matrices culturelles :<\/p>\n<p>Les travaux de Richard Nisbett sur les styles cognitifs ont mis en lumi\u00e8re de profondes divergences entre les cultures occidentales individualistes et les cultures est-asiatiques collectivistes. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, l&rsquo;avare cognitif a tendance \u00e0 isoler les objets de leur arri\u00e8re-plan et \u00e0 expliquer les actes par des traits de personnalit\u00e9 intrins\u00e8ques (provoquant une forte erreur fondamentale d&rsquo;attribution). \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les contextes asiatiques influenc\u00e9s par une pens\u00e9e holistique, les raccourcis mentaux automatiques int\u00e8grent beaucoup plus facilement les relations contextuelles et les pressions du groupe.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la nature m\u00eame des sch\u00e9mas et st\u00e9r\u00e9otypes mis en r\u00e9serve dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme est le produit direct de la socialisation culturelle. L&rsquo;avare cognitif ne cr\u00e9e pas ses heuristiques dans le vide : il pioche dans le r\u00e9pertoire culturel mis \u00e0 sa disposition par son environnement social, linguistique et m\u00e9diatique. Ce que l&rsquo;esprit consid\u00e8re comme une explication intuitive et \u00e9vidente d\u00e9pend \u00e9troitement des normes partag\u00e9es au sein de sa communaut\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa f\u00e9condit\u00e9 indiscutable, la m\u00e9taphore de l&rsquo;avare cognitif a essuy\u00e9 d&rsquo;importantes critiques conceptuelles et m\u00e9thodologiques au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p><strong>La critique de la rationalit\u00e9 \u00e9cologique :<\/strong> Le psychologue allemand Gerd Gigerenzer et son \u00e9quipe de l&rsquo;Institut Max Planck ont vigoureusement contest\u00e9 la vision p\u00e9jorative associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;avare cognitif. Selon Gigerenzer, les heuristiques ne sont pas des compromis paresseux ou d\u00e9grad\u00e9s face \u00e0 une logique parfaite, mais des outils d&rsquo;une remarquable \u00ab intelligence \u00e9cologique \u00bb. Dans le monde r\u00e9el, incertain et impr\u00e9visible, les r\u00e8gles simples (les heuristiques rapides et frugales, <em>fast and frugal heuristics<\/em>) surpassent souvent les mod\u00e8les d&rsquo;optimisation math\u00e9matique complexe en \u00e9vitant le surajustement (<em>overfitting<\/em>). Pour Gigerenzer, qualifier l&rsquo;esprit d&rsquo;\u00ab avare \u00bb v\u00e9hicule un pr\u00e9jug\u00e9 injustifi\u00e9 emprunt\u00e9 \u00e0 une conception normative \u00e9troite de la logique formelle.<\/p>\n<p><strong>Le r\u00e9ductionnisme de la passivit\u00e9 :<\/strong> Des critiques ont reproch\u00e9 au mod\u00e8le initial de d\u00e9peindre l&rsquo;\u00eatre humain comme une machine passive cherchant syst\u00e9matiquement \u00e0 fuir l&rsquo;effort. Cette critique a pouss\u00e9 la psychologie sociale \u00e0 abandonner la figure de l&rsquo;avare rigide pour adopter celle du \u00ab tacticien motiv\u00e9 \u00bb. L&rsquo;humain n&rsquo;est pas structurellement avare ; il est s\u00e9lectif et strat\u00e9gique dans la distribution de son investissement attentionnel.<\/p>\n<p><strong>La validit\u00e9 \u00e9cologique des tests en laboratoire :<\/strong> De nombreuses t\u00e2ches utilis\u00e9es pour prouver l&rsquo;avarice cognitive (\u00e9nigmes verbales trompeuses comme le probl\u00e8me de Linda ou le test de la batte et de la balle) contiennent des pi\u00e8ges linguistiques et conversationnels. Certains linguistes et psychologues soutiennent que les participants r\u00e9pondent aux attentes pragmatiques de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur plut\u00f4t que de faire preuve d&rsquo;une v\u00e9ritable d\u00e9ficience r\u00e9flexive.<\/p>\n<h3>14. Termes apparent\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute ambigu\u00eft\u00e9 th\u00e9orique, il convient de distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;avare cognitif de plusieurs notions connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Avare cognitif vs Tacticien motiv\u00e9 (<em>Motivated Tactician<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;avare cognitif est le mod\u00e8le historique qui postule une minimisation permanente et m\u00e9canique de l&rsquo;effort intellectuel. Le tacticien motiv\u00e9 est le mod\u00e8le enrichi qui le remplace, d\u00e9crivant un individu capable de basculer entre une \u00e9conomie extr\u00eame d&rsquo;effort et une analyse minutieuse et approfondie selon ses buts et motivations contextuels.<\/li>\n<li><strong>Avare cognitif vs Paresse intellectuelle (<em>Intellectual Laziness<\/em>) :<\/strong> La paresse intellectuelle est un trait moral, volitionnel ou caract\u00e9riel d\u00e9signant un refus d&rsquo;apprendre ou de r\u00e9fl\u00e9chir par d\u00e9sint\u00e9r\u00eat. L&rsquo;avarice cognitive est un m\u00e9canisme biologique et fonctionnel involontaire partag\u00e9 par tous les cerveaux humains, y compris les plus brillants et assidus.<\/li>\n<li><strong>Avare cognitif vs <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_du_double_processus\">Th\u00e9orie du double processus<\/a> :<\/strong> La th\u00e9orie du double processus d\u00e9crit l&rsquo;architecture computationnelle de l&rsquo;esprit (Syst\u00e8me 1 et Syst\u00e8me 2), tandis que le concept d&rsquo;avare cognitif d\u00e9crit le comportement pr\u00e9f\u00e9rentiel d&rsquo;arbitrage consistant \u00e0 faire reposer le jugement sur le Syst\u00e8me 1 pour \u00e9conomiser les co\u00fbts de fonctionnement du Syst\u00e8me 2.<\/li>\n<li><strong>Avare cognitif vs Frugalit\u00e9 cognitive (<em>Heuristic Frugality<\/em>) :<\/strong> La frugalit\u00e9 cognitive renvoie positivement \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;un m\u00e9canisme qui prend des d\u00e9cisions justes avec peu de donn\u00e9es, alors que l&rsquo;avare cognitif met l&rsquo;accent sur la retenue d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;effort de traitement, souvent associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de biais.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le concept d&rsquo;avare cognitif fournit une cl\u00e9 de lecture incontournable pour d\u00e9crypter les paradoxes du comportement humain :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;esprit humain dispose de capacit\u00e9s d&rsquo;attention et de m\u00e9moire de travail limit\u00e9es, ce qui impose une gestion parcimonieuse de l&rsquo;\u00e9nergie m\u00e9tabolique et cognitive.<\/li>\n<li>Pour appr\u00e9hender le r\u00e9el sans \u00eatre submerg\u00e9, l&rsquo;individu recourt spontan\u00e9ment \u00e0 des heuristiques de jugement, des st\u00e9r\u00e9otypes et des sch\u00e9mas mentaux simplificateurs.<\/li>\n<li>Cette strat\u00e9gie d&rsquo;\u00e9conomie mentale permet une r\u00e9activit\u00e9 rapide et des d\u00e9cisions globalement fonctionnelles au quotidien, mais elle est la source principale des biais cognitifs et des erreurs d&rsquo;attribution syst\u00e9matiques.<\/li>\n<li>La psychologie moderne a fait \u00e9voluer ce concept vers celui de \u00ab tacticien motiv\u00e9 \u00bb, reconnaissant que si l&rsquo;avarice cognitive est notre mode de traitement par d\u00e9faut, nous sommes capables d&rsquo;un d\u00e9ploiement analytique rigoureux lorsque la motivation, les enjeux et le temps le permettent.<\/li>\n<li>Comprendre notre nature d&rsquo;avare cognitif est une condition pr\u00e9alable indispensable pour concevoir des institutions, des syst\u00e8mes d&rsquo;information et des choix publics adapt\u00e9s aux limites r\u00e9elles de notre architecture mentale.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Fiske, S. T., &#038; Taylor, S. E. (1984). <em>Social Cognition<\/em>. Reading, MA: Addison-Wesley.<\/li>\n<li>Fiske, S. T., &#038; Taylor, S. E. (2013). <em>Social Cognition: From Brains to Culture<\/em> (2nd ed.). London: SAGE Publications. <a href=\"https:\/\/dx.doi.org\/10.4135\/9781446286395\">https:\/\/dx.doi.org\/10.4135\/9781446286395<\/a><\/li>\n<li>Frederick, S. (2005). Cognitive reflection and decision making. <em>Journal of Economic Perspectives<\/em>, 19(4), 25\u201342. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1257\/089533005775196732\">https:\/\/doi.org\/10.1257\/089533005775196732<\/a><\/li>\n<li>Gigerenzer, G., &#038; Gaissmaier, W. (2011). Heuristic decision making. <em>Annual Review of Psychology<\/em>, 62, 451\u2013482. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-psych-120709-145346\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev-psych-120709-145346<\/a><\/li>\n<li>Kahneman, D. (2011). <em>Thinking, Fast and Slow<\/em>. New York: Farrar, Straus and Giroux.<\/li>\n<li>Stanovich, K. E. (2009). <em>What Intelligence Tests Miss: The Psychology of Rational Thought<\/em>. New Haven: Yale University Press.<\/li>\n<li>Tversky, A., &#038; Kahneman, D. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. <em>Science<\/em>, 185(4157), 1124\u20131131. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.185.4157.1124\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.185.4157.1124<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;avare cognitif est une th\u00e9orie majeure de la psychologie sociale expliquant pourquoi l&rsquo;esprit humain privil\u00e9gie les raccourcis mentaux et minimise son effort attentionnel pour comprendre le monde.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[647,154,2104],"tags":[40382,1622,13494,2722,176,220,4902],"class_list":["post-23832","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-cognitive","category-psychologie-sociale","category-sciences-comportementales","tag-avare-cognitif","tag-biais-cognitifs","tag-economie-cognitive","tag-heuristiques","tag-prise-de-decision","tag-psychologie-sociale","tag-theorie-du-double-processus"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23832","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23832\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23832"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23832"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23832"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}