{"id":23814,"date":"2026-10-31T21:09:00","date_gmt":"2026-10-31T21:09:00","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=ethologie-cognitive"},"modified":"2026-10-31T21:09:00","modified_gmt":"2026-10-31T21:09:00","slug":"ethologie-cognitive","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=ethologie-cognitive","title":{"rendered":"\u00c9thologie cognitive : Aux origines de l&rsquo;esprit animal"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;exploration des facult\u00e9s mentales animales constitue l&rsquo;une des r\u00e9volutions \u00e9pist\u00e9mologiques les plus marquantes des sciences contemporaines du comportement. En rompant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment avec les dogmes m\u00e9canistes et les r\u00e9ductions behavioristes du vingti\u00e8me si\u00e8cle, cette discipline novatrice s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9crypter les processus de pens\u00e9e, de conscience et d&rsquo;intentionnalit\u00e9 chez les esp\u00e8ces non humaines au sein de leurs environnements naturels. Elle jette un pont fondamental entre la biologie de l&rsquo;\u00e9volution, la psychologie compar\u00e9e et la philosophie de l&rsquo;esprit, renouvelant profond\u00e9ment notre conception du vivant.<\/p>\n<h2>\u00c9thologie cognitive<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89thologie\">\u00e9thologie<\/a> cognitive se d\u00e9finit comme la branche interdisciplinaire de la biologie et de la psychologie qui \u00e9tudie les processus mentaux, les repr\u00e9sentations internes, la conscience et les \u00e9tats \u00e9motionnels des animaux en tenant compte de leur pertinence \u00e9cologique et de leur histoire \u00e9volutive. Elle examine la mani\u00e8re dont les esp\u00e8ces acqui\u00e8rent, encodent, traitent, stockent et utilisent des informations complexes pour orienter leurs conduites adaptatives au sein de leur habitat naturel.<\/p>\n<p>Contrairement aux approches strictement fonctionnalistes ou comportementalistes qui traitaient la bo\u00eete noire cognitive comme inaccessible ou sans valeur explicative, cette discipline postule que l&rsquo;esprit animal g\u00e9n\u00e8re des intentions v\u00e9ritables, des croyances sur l&rsquo;environnement et des prises de d\u00e9cision strat\u00e9giques. Elle soutient que les comportements observ\u00e9s sur le terrain ou en conditions semi-naturelles refl\u00e8tent une dynamique mentale riche, fa\u00e7onn\u00e9e par la s\u00e9lection naturelle pour r\u00e9soudre des probl\u00e8mes \u00e9cologiques sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, elle \u00e9largit le cadre de la psychologie cognitive en rejetant l&rsquo;anthropocentrisme exclusif, proposant une continuit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique des fonctions ex\u00e9cutives, de la m\u00e9tacognition et des v\u00e9cus affectifs \u00e0 travers l&rsquo;arbre de la vie.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable d\u00e9coule de la combinaison de deux champs conceptuels distincts : le substantif \u00ab \u00e9thologie \u00bb et l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te \u00ab cognitive \u00bb. Le terme \u00ab \u00e9thologie \u00bb trouve sa source dans le grec ancien <em>\u0113thos<\/em> (\u1f26\u03b8\u03bf\u03c2), qui signifie \u00ab coutume \u00bb, \u00ab caract\u00e8re \u00bb ou \u00ab mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre habituelle \u00bb, joint au suffixe <em>-logia<\/em> (-\u03bb\u03bf\u03b3\u03af\u03b1), d\u00e9riv\u00e9 de <em>logos<\/em> (\u03bb\u03cc\u03b3\u03bf\u03c2), d\u00e9signant l&rsquo;\u00e9tude rationnelle ou le discours scientifique. Employ\u00e9 ponctuellement au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle pour d\u00e9signer l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;\u00e9thique ou des m\u0153urs humaines, le terme a \u00e9t\u00e9 r\u00e9investi au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle par le zoologiste fran\u00e7ais Isidore Geoffroy Saint-Hilaire pour d\u00e9signer l&rsquo;\u00e9tude des relations des \u00eatres vivants dans leur milieu, avant de s&rsquo;imposer gr\u00e2ce aux travaux de Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab cognitive \u00bb d\u00e9rive pour sa part du latin classique <em>cognoscere<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe associatif <em>cum-<\/em> (\u00ab avec \u00bb, \u00ab ensemble \u00bb) et du verbe <em>noscere<\/em> (\u00ab apprendre \u00bb, \u00ab conna\u00eetre \u00bb). Il renvoie \u00e0 l&rsquo;ensemble des m\u00e9canismes par lesquels un organisme int\u00e8gre des donn\u00e9es et \u00e9labore des connaissances sur son univers propre.<\/p>\n<p>L&rsquo;expression compos\u00e9e \u00ab \u00e9thologie cognitive \u00bb (traduite de l&rsquo;anglais <em>cognitive ethology<\/em>) a \u00e9t\u00e9 formellement introduite dans le lexique scientifique en 1976 par le zoologiste am\u00e9ricain <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Donald_Griffin\">Donald Griffin<\/a> dans son ouvrage pionnier <em>The Question of Animal Awareness<\/em>. Griffin cherchait \u00e0 formaliser l&rsquo;alliance entre l&rsquo;observation naturaliste rigoureuse et l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse de l&rsquo;existence d&rsquo;une vie int\u00e9rieure chez les b\u00eates.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se prononce \/e.t\u0254.l\u0254.\u0292i k\u0254\u0261.ni.tiv\/ dans l&rsquo;espace francophone international. Il se compose d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin singulier (\u00ab \u00e9thologie \u00bb) qualifi\u00e9 par un adjectif qualificatif f\u00e9minin singulier (\u00ab cognitive \u00bb). Au pluriel, il prend la graphie r\u00e9guli\u00e8re \u00ab \u00e9thologies cognitives \u00bb, bien que la forme singuli\u00e8re demeure largement pr\u00e9dominante lorsqu&rsquo;elle renvoie au corpus \u00e9pist\u00e9mique global.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature scientifique, on rencontre des formes lexicales apparent\u00e9es telles que \u00ab \u00e9thologue cognitiviste \u00bb pour qualifier le chercheur ou la chercheuse, ainsi que les adverbes ou locutions adverbiales associ\u00e9es (\u00ab d&rsquo;un point de vue \u00e9thologique et cognitif \u00bb). Les syntagmes \u00ab cognition animale compar\u00e9e \u00bb ou \u00ab psychologie \u00e9volutionniste animale \u00bb sont souvent employ\u00e9s de fa\u00e7on compl\u00e9mentaire, bien qu&rsquo;ils ne recouvrent pas exactement les m\u00eames postulats m\u00e9thodologiques de terrain.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour saisir pleinement l&rsquo;ampleur de cette discipline, il convient de comprendre le changement de paradigme qu&rsquo;elle op\u00e8re. Pendant la majeure partie du vingti\u00e8me si\u00e8cle, le canon dominant en psychologie exp\u00e9rimentale \u00e9tait le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/B%C3%A9haviorisme\">b\u00e9haviorisme<\/a> orthodoxe, incarn\u00e9 par John B. Watson et B. F. Skinner. Ce cadre proscrivait toute r\u00e9f\u00e9rence aux \u00e9tats mentaux non directement observables, assimilant le syst\u00e8me nerveux \u00e0 un simple transducteur de stimuli en r\u00e9ponses par conditionnement op\u00e9rant ou classique. En parall\u00e8le, l&rsquo;\u00e9thologie classique europ\u00e9enne d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, bien qu&rsquo;ancr\u00e9e dans le terrain, se focalisait principalement sur les patrons moteurs fixes (FAP pour <em>fixed action patterns<\/em>), les m\u00e9canismes inn\u00e9s de d\u00e9clenchement et les pulsions instinctives st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche cognitive vient dynamiter cette dichotomie r\u00e9ductrice entre automatisme instinctif et conditionnement aveugle. Elle pose comme pr\u00e9misse fondamentale que le cerveau des animaux a \u00e9volu\u00e9 pour cr\u00e9er des mod\u00e8les internes du monde r\u00e9el. Ces mod\u00e8les permettent \u00e0 l&rsquo;organisme de simuler mentalement des actions futures, d&rsquo;\u00e9valuer des probabilit\u00e9s de succ\u00e8s, d&rsquo;anticiper les comportements d&rsquo;autrui et d&rsquo;adapter sa conduite de mani\u00e8re plastique et innovante lorsque les conditions biotiques ou abiotiques changent brutalement.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des axes cruciaux de cette perspective concerne l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;<em>Umwelt<\/em>, notion th\u00e9oris\u00e9e par le biologiste Jakob von Uexk\u00fcll. Chaque esp\u00e8ce animale habite un monde perceptif qui lui est propre, d\u00e9limit\u00e9 par ses organes sensoriels particuliers \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;\u00e9cholocalisation des c\u00e9tac\u00e9s et des chiropt\u00e8res, de la vision ultraviolette des oiseaux ou de l&rsquo;\u00e9lectror\u00e9ception des requins et des monotr\u00e8mes. L&rsquo;analyse cognitive ne consiste donc pas \u00e0 \u00e9valuer l&rsquo;intelligence animale \u00e0 l&rsquo;aune des comp\u00e9tences verbales ou logico-math\u00e9matiques humaines, mais \u00e0 comprendre comment l&rsquo;architecture cognitive sp\u00e9cifique d&rsquo;une esp\u00e8ce traite l&rsquo;information pertinente pour sa propre survie et reproduction.<\/p>\n<p>Cette approche s&rsquo;int\u00e9resse \u00e9galement au probl\u00e8me complexe de la conscience animale. Elle op\u00e8re une distinction minutieuse entre plusieurs degr\u00e9s de vie mentale : la conscience d&rsquo;acc\u00e8s (capacit\u00e9 de rendre des repr\u00e9sentations disponibles pour l&rsquo;action et le raisonnement), la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale ou sentience (la texture subjective des exp\u00e9riences v\u00e9cues, telles que la douleur, le plaisir ou la peur) et la conscience de soi r\u00e9fl\u00e9chie (la capacit\u00e9 de se concevoir comme une entit\u00e9 distincte dans le temps et l&rsquo;espace). En rejetant le saut qualitatif absolu entre l&rsquo;humain et les autres animaux, elle s&rsquo;inscrit r\u00e9solument dans la vision darwinienne d&rsquo;une diff\u00e9rence de degr\u00e9 et non de nature.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La filiation historique remonte directement aux travaux de Charles Darwin. Dans ses deux ouvrages capitaux, <em>The Origin of Species<\/em> (1859) et surtout <em>The Expression of the Emotions in Man and Animals<\/em> (1872), Darwin affirmait avec insistance que les facult\u00e9s intellectuelles et \u00e9motionnelles humaines avaient des anc\u00eatres \u00e9volutifs \u00e9vidents chez les vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs. \u00c0 sa suite, son disciple George John Romanes publia en 1882 <em>Animal Intelligence<\/em>, tentant de dresser le catalogue des capacit\u00e9s mentales animales. Toutefois, Romanes essuya de vives critiques pour sa m\u00e9thode anecdotique et son anthropomorphisme sans contr\u00f4le empirique.<\/p>\n<p>En r\u00e9action \u00e0 ces exc\u00e8s sp\u00e9culatifs, le psychologue britannique C. Lloyd Morgan formula en 1894 un principe parcimonieux c\u00e9l\u00e8bre, le \u00ab canon de Morgan \u00bb : une action ne doit jamais \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme relevant d&rsquo;une facult\u00e9 psychologique sup\u00e9rieure si elle peut \u00eatre expliqu\u00e9e par l&rsquo;op\u00e9ration d&rsquo;une facult\u00e9 situ\u00e9e plus bas sur l&rsquo;\u00e9chelle psychologique. Bien que salutaire pour instaurer la rigueur exp\u00e9rimentale, ce canon fut souvent d\u00e9voy\u00e9 par les n\u00e9o-b\u00e9havioristes am\u00e9ricains qui l&rsquo;\u00e9rig\u00e8rent en dogme prohibitionniste, interdisant toute attribution de processus cognitifs internes aux animaux.<\/p>\n<p>Le basculement moderne s&rsquo;op\u00e8re dans le dernier quart du vingti\u00e8me si\u00e8cle sous l&rsquo;impulsion de Donald Griffin. D\u00e9couvreur \u00e9m\u00e9rite de l&rsquo;\u00e9cholocalisation chez les chauves-souris dans les ann\u00e9es 1930, Griffin b\u00e9n\u00e9ficiait d&rsquo;une r\u00e9putation scientifique inattaquable. Lorsqu&rsquo;il publia en 1976 <em>The Question of Animal Awareness<\/em>, puis en 1984 <em>Animal Thinking<\/em>, il provoqua une onde de choc au sein de la communaut\u00e9 \u00e9thologique et psychologique. Il y plaidait sans d\u00e9tours que refuser la conscience aux animaux constituait un pr\u00e9jug\u00e9 obscurantiste et non scientifique.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1980 et 1990, des chercheurs de premier plan vinrent consolider ce cadre th\u00e9orique par des \u00e9tudes empiriques novatrices. Des primatologues comme Frans de Waal d\u00e9montr\u00e8rent l&rsquo;existence de strat\u00e9gies politiques sophistiqu\u00e9es, de r\u00e9conciliations actives et de pr\u00e9curseurs de l&#8217;empathie chez les chimpanz\u00e9s et les bonobos. Jane Goodall avait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9volutionn\u00e9 les sciences du vivant en d\u00e9crivant l&rsquo;usage et la fabrication d&rsquo;outils par les grands singes de Gombe. Parall\u00e8lement, des \u00e9thologues de terrain et des psychologues comparatistes \u00e9largirent le spectre au-del\u00e0 des primates : Irene Pepperberg mit en lumi\u00e8re la conceptualisation abstraite chez le perroquet gris du Gabon, tandis que des sp\u00e9cialistes des corvid\u00e9s d\u00e9couvraient des formes spectaculaires de m\u00e9moire \u00e9pisodique et de m\u00e9tacognition chez le geai buissonnier et le corbeau cal\u00e9donien.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le socle conceptuel de cette d\u00e9marche repose sur l&rsquo;int\u00e9gration harmonieuse des quatre questions cardinales formalis\u00e9es par Nikolaas Tinbergen en 1963. Pour appr\u00e9hender un comportement dans son int\u00e9gralit\u00e9, le chercheur doit explorer :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La causalit\u00e9 proximale (m\u00e9canismes) :<\/strong> Comment le syst\u00e8me neurobiologique, sensoriel et endocrinien traite-t-il les repr\u00e9sentations internes ?<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ontogen\u00e8se (d\u00e9veloppement) :<\/strong> Comment les facult\u00e9s cognitives s&rsquo;acqui\u00e8rent-elles, mat\u00fbrent-elles et sont-elles modifi\u00e9es par l&rsquo;apprentissage tout au long de la vie de l&rsquo;individu ?<\/li>\n<li><strong>La valeur adaptative (fonction) :<\/strong> Quel avantage s\u00e9lectif conf\u00e8re une comp\u00e9tence intellectuelle donn\u00e9e en termes de survie, de recherche de nourriture ou de succ\u00e8s reproducteur ?<\/li>\n<li><strong>La phylogen\u00e8se (\u00e9volution) :<\/strong> Comment cette capacit\u00e9 a-t-elle \u00e9merg\u00e9 au sein de la lign\u00e9e \u00e9volutive et quelles formes ancestrales partage-t-elle avec les taxons apparent\u00e9s ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan psychologique, la discipline s&rsquo;articule \u00e9troitement avec l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;intelligence sociale ou du cerveau social, \u00e9labor\u00e9e par Nicholas Humphrey et Robin Dunbar. Cette th\u00e9orie propose que l&rsquo;explosion de l&rsquo;enc\u00e9phalisation chez certains groupes d&rsquo;animaux ne r\u00e9sulte pas uniquement des d\u00e9fis techniques pos\u00e9s par le milieu physique (comme trouver des fruits ou \u00e9viter des pr\u00e9dateurs), mais d\u00e9coule des exigences cognitives intenses de la vie en groupes complexes. Vivre en soci\u00e9t\u00e9 implique de d\u00e9coder des alliances mouvantes, de m\u00e9moriser des dettes r\u00e9ciproques, de pratiquer la tromperie tactique et de coop\u00e9rer pour chasser ou d\u00e9fendre un territoire.<\/p>\n<p>Un autre pilier fondamental est la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27esprit\">th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/a>, concept initialement introduit par David Premack et Guy Woodruff en 1978. Elle d\u00e9signe la capacit\u00e9 d&rsquo;attribuer des \u00e9tats mentaux \u2014 des d\u00e9sirs, des connaissances, des intentions, voire de fausses croyances \u2014 \u00e0 soi-m\u00eame et \u00e0 ses cong\u00e9n\u00e8res. L&rsquo;examen des formes gradu\u00e9es de lecture mentale (<em>mindreading<\/em>) constitue l&rsquo;un des programmes de recherche les plus dynamiques de la discipline.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cognition_animale\">cognition animale<\/a> \u00e9tudi\u00e9e en milieu naturel ou \u00e9cologique se d\u00e9ploie \u00e0 travers plusieurs dimensions interconnect\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La cognition spatiale et cartographie mentale :<\/strong> Capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er des repr\u00e9sentations topographiques internes de l&rsquo;espace tridimensionnel pour naviguer, m\u00e9moriser des milliers de caches de nourriture ou planifier des trajets optimaux en r\u00e9duisant les co\u00fbts \u00e9nerg\u00e9tiques.<\/li>\n<li><strong>La cognition causale et usage d&rsquo;outils :<\/strong> Aptitude \u00e0 comprendre les relations de cause \u00e0 effet physiques au-del\u00e0 de la contigu\u00eft\u00e9 temporelle, incluant la s\u00e9lection, la modification ou la fabrication s\u00e9quentielle d&rsquo;instruments pour modifier l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;environnement.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire \u00e9pisodique et planification future :<\/strong> Capacit\u00e9 de se rem\u00e9morer le \u00ab quoi \u00bb, le \u00ab o\u00f9 \u00bb et le \u00ab quand \u00bb d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 singulier, ainsi que la projection mentale dans l&rsquo;avenir (voyage temporel mental) pour anticiper des besoins physiologiques ou des situations critiques futures.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9tacognition :<\/strong> Facult\u00e9 de surveiller son propre savoir (\u00ab savoir ce que l&rsquo;on sait ou ce que l&rsquo;on ne sait pas \u00bb), observable lorsqu&rsquo;un animal recherche activement des indices suppl\u00e9mentaires avant d&rsquo;effectuer un choix risqu\u00e9 ou d\u00e9cline un test trop complexe.<\/li>\n<li><strong>La communication symbolique et transmission culturelle :<\/strong> Utilisation de signaux r\u00e9f\u00e9rentiels arbitraires d\u00e9notant des entit\u00e9s ext\u00e9rieures sp\u00e9cifiques (comme des cris d&rsquo;alarme distincts selon la nature du pr\u00e9dateur) et transmission horizontale ou verticale de traditions comportementales par imitation ou enseignement.<\/li>\n<li><strong>La cognition sociale et empathie :<\/strong> Reconnaissance individuelle, discernement des hi\u00e9rarchies de dominance transitive, attribution d&rsquo;intentions, tromperie tactique et sensibilit\u00e9 aux \u00e9tats affectifs des pairs (contagion \u00e9motionnelle et consolidation post-conflit).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>De nombreux cas empiriques viennent concr\u00e9tiser ces dimensions th\u00e9oriques. L&rsquo;un des exemples les plus embl\u00e9matiques concerne le corbeau cal\u00e9donien (<em>Corvus moneduloides<\/em>). Dans son habitat naturel des for\u00eats du Pacifique Sud, cet oiseau confectionne des outils \u00e9labor\u00e9s \u00e0 partir de feuilles de pandanus \u00e9pineuses ou de brindilles crochues pour extraire des larves dissimul\u00e9es sous l&rsquo;\u00e9corce. En situation exp\u00e9rimentale, ces corvid\u00e9s ont d\u00e9montr\u00e9 une capacit\u00e9 stup\u00e9fiante \u00e0 plier spontan\u00e9ment un fil de fer droit pour en faire un crochet op\u00e9rationnel, attestant d&rsquo;une compr\u00e9hension de la structure fonctionnelle de l&rsquo;outil plut\u00f4t que d&rsquo;un simple dressage par essais et erreurs.<\/p>\n<p>Un autre cas spectaculaire d&rsquo;architecture cognitive spatiale et m\u00e9morielle est offert par le geai buissonnier (<em>Aphelocoma californica<\/em>), \u00e9tudi\u00e9 par Nicola Clayton et Anthony Dickinson. Cet oiseau cache des denr\u00e9es hautement p\u00e9rissables (des larves de fausse teigne) et d&rsquo;autres imp\u00e9rissables (des cacahu\u00e8tes). Lorsqu&rsquo;on leur donne le choix apr\u00e8s un d\u00e9lai court, les geais d\u00e9terrent en priorit\u00e9 les larves, qu&rsquo;ils pr\u00e9f\u00e8rent gustativement. Mais si le d\u00e9lai d\u00e9passe le temps de d\u00e9composition des vers, ils ignorent ces caches avari\u00e9es pour r\u00e9cup\u00e9rer directement les graines. Ils poss\u00e8dent donc une m\u00e9moire int\u00e9grant l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;objet, sa localisation spatiale et le temps \u00e9coul\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la manipulation sociale, les travaux de Frans de Waal sur les chimpanz\u00e9s ont illustr\u00e9 des cas fascinants de tromperie tactique. Un m\u00e2le subordonn\u00e9 peut apercevoir une source de nourriture dissimul\u00e9e, continuer son chemin sans manifester le moindre int\u00e9r\u00eat jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le m\u00e2le dominant s&rsquo;\u00e9loigne ou s&rsquo;endorme, puis revenir discr\u00e8tement s&#8217;emparer des fruits. D&rsquo;autres observations rapportent des m\u00e2les dissimulant leur \u00e9rection sous leurs bras ou derri\u00e8re un rocher en pr\u00e9sence d&rsquo;un rival jaloux pour continuer \u00e0 courtiser une femelle du regard sans d\u00e9clencher d&rsquo;agression.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude des c\u00e9tac\u00e9s offre \u00e9galement des perspectives remarquables. Les orques (<em>Orcinus orca<\/em>) partagent des dialectes vocaux strictement circonscrits \u00e0 des matrilign\u00e9es culturelles sp\u00e9cifiques, associ\u00e9s \u00e0 des techniques de chasse transmises de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, comme l&rsquo;\u00e9chouage volontaire coordonn\u00e9 sur les plages de Patagonie pour capturer des otaries, ou la cr\u00e9ation coordonn\u00e9e de vagues de d\u00e9ferlement pour faire basculer un phoque r\u00e9fugi\u00e9 sur un floe de glace.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des comp\u00e9tences cognitives animales requiert des m\u00e9thodologies sophistiqu\u00e9es qui allient la pr\u00e9cision du laboratoire au respect des contraintes \u00e9cologiques naturelles. Les chercheurs d\u00e9ploient des protocoles exp\u00e9rimentaux sp\u00e9cifiquement con\u00e7us pour isoler les m\u00e9canismes de d\u00e9cision mentale :<\/p>\n<p>Le test de la fausse croyance adapt\u00e9 aux non-humains, les paradigmes de violation des attentes (mesurant le temps de fixation visuelle devant un \u00e9v\u00e9nement physiquement ou socialement inattendu), et les tests de choix diff\u00e9r\u00e9s sont largement sollicit\u00e9s. Dans l&rsquo;exploration de la reconnaissance de soi, le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab test du miroir \u00bb, d\u00e9velopp\u00e9 par Gordon Gallup Jr. en 1970, applique une marque inodore et incolore sur une zone du corps que l&rsquo;animal ne peut voir sans l&rsquo;aide d&rsquo;un miroir (le front ou l&rsquo;oreille). Si le sujet utilise le miroir pour inspecter ou toucher pr\u00e9cis\u00e9ment la zone marqu\u00e9e, cela t\u00e9moigne d&rsquo;un lien entre son sch\u00e9ma corporel propre et l&rsquo;image r\u00e9fl\u00e9chie.<\/p>\n<p>Pour \u00e9valuer la m\u00e9tacognition, on propose \u00e0 des primates, des dauphins ou des pigeons des t\u00e2ches perceptives de difficult\u00e9 graduelle, assorties d&rsquo;une option \u00ab d&rsquo;\u00e9chappement \u00bb ou de \u00ab renonciation \u00bb. Lorsque la t\u00e2che est ambigu\u00eb ou trop difficile, les animaux choisissent fr\u00e9quemment cette option tierce, montrant qu&rsquo;ils \u00e9valuent avec pr\u00e9cision leur propre incertitude cognitive afin d&rsquo;\u00e9viter une p\u00e9nalit\u00e9 ou un \u00e9chec garanti.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9thologie moderne a \u00e9galement recours \u00e0 l&rsquo;\u00e9thot\u00e9l\u00e9m\u00e9trie et aux pi\u00e8ges photographiques intelligents, permettant d&rsquo;enregistrer des r\u00e9actions spontan\u00e9es en pleine nature sans interf\u00e9rer avec la qui\u00e9tude des sujets. Des outils bioacoustiques avanc\u00e9s permettent d\u00e9sormais de d\u00e9composer la syntaxe et la combinatoire s\u00e9mantique des r\u00e9pertoires vocaux chez les primates non humains, les \u00e9l\u00e9phants et les c\u00e9tac\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;algorithmes d&rsquo;apprentissage automatique non supervis\u00e9s.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Les retomb\u00e9es de cette science d\u00e9passent largement le cadre th\u00e9orique acad\u00e9mique et irriguent des pans entiers de la soci\u00e9t\u00e9 humaine :<\/p>\n<p>Dans le domaine du bien-\u00eatre animal et de l&rsquo;\u00e9levage, la prise en compte des capacit\u00e9s cognitives a boulevers\u00e9 les normes zootechniques et v\u00e9t\u00e9rinaires. Savoir qu&rsquo;un porc, une vache ou une volaille poss\u00e8de des \u00e9tats mentaux complexes, ressent l&rsquo;ennui, la frustration et l&rsquo;anticipation n\u00e9gative, contraint les l\u00e9gislateurs \u00e0 r\u00e9viser en profondeur les imp\u00e9ratifs d&rsquo;enrichissement du milieu, d&rsquo;espace disponible et les protocoles d&rsquo;abattage.<\/p>\n<p>Sur le plan de la conservation de la biodiversit\u00e9, les approches traditionnelles se contentaient de d\u00e9nombrer des effectifs d&rsquo;individus ou de pr\u00e9server des surfaces d&rsquo;habitat. La discipline a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la survie d&rsquo;une population d\u00e9pend souvent de son \u00ab capital culturel \u00bb \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire de savoirs \u00e9cologiques partag\u00e9s, comme les corridors de migration m\u00e9moris\u00e9s par les vieilles matriarches \u00e9l\u00e9phantes ou les traditions d&rsquo;alimentation chez les singes. D\u00e9truire les a\u00een\u00e9s ou fragmenter un groupe social \u00e9quivaut \u00e0 d\u00e9truire la m\u00e9moire adaptative collective d&rsquo;une esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>En robotique et intelligence artificielle biomim\u00e9tique, les ing\u00e9nieurs s&rsquo;inspirent des solutions computationnelles frugales d\u00e9couvertes chez les animaux. Les algorithmes de navigation sans GPS s&rsquo;inspirent directement de la m\u00e9moire spatiale et de la polarisation de la lumi\u00e8re chez les fourmis du d\u00e9sert (<em>Cataglyphis<\/em>), tandis que l&rsquo;intelligence en essaim imite la prise de d\u00e9cision collective chez les abeilles et les oiseaux.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan juridique et philosophique, ces d\u00e9couvertes nourrissent les d\u00e9bats contemporains sur la personnalit\u00e9 juridique animale. La reconnaissance de la sentience et de la conscience a conduit de nombreuses juridictions \u00e0 modifier le Code civil (comme en France en 2015, reconnaissant les animaux comme des \u00ab \u00eatres vivants dou\u00e9s de sensibilit\u00e9 \u00bb) et \u00e0 d\u00e9battre des droits fondamentaux des grands singes et des c\u00e9tac\u00e9s.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus de recherches s&rsquo;est consid\u00e9rablement enrichi au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, valid\u00e9 par des m\u00e9thodologies de neuro-imagerie fonctionnelle non invasives. Des \u00e9quipes de recherche, comme celles men\u00e9es par Gregory Berns, ont entra\u00een\u00e9 des chiens domestiques \u00e9veill\u00e9s et libres de leurs mouvements \u00e0 se coucher sereinement dans des appareils d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf). Ces \u00e9tudes ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le noyau caud\u00e9 des canid\u00e9s s&rsquo;active face \u00e0 l&rsquo;odeur famili\u00e8re de leur tuteur humain de la m\u00eame mani\u00e8re que chez l&rsquo;humain confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9compense socio-affective, confirmant l&rsquo;existence d&rsquo;attachements affectifs authentiques m\u00e9di\u00e9s par les circuits dopaminergiques.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, les exp\u00e9riences conduites par Brian Hare et Michael Tomasello sur des chimpanz\u00e9s ont d\u00e9montr\u00e9 que ces derniers savent pertinemment ce qu&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re dominant peut voir ou ne pas voir derri\u00e8re un \u00e9cran opaque. Plus r\u00e9cemment, Christopher Krupenye, Fumihiro Kano et leurs coll\u00e8gues ont utilis\u00e9 des oculom\u00e8tres (<em>eye-tracking<\/em>) pour montrer que les grands singes (chimpanz\u00e9s, bonobos et orangs-outans) anticipent la direction vers laquelle un individu humain va chercher un objet, m\u00eame si cet individu a une fausse croyance sur l&#8217;emplacement r\u00e9el de l&rsquo;objet. Ce r\u00e9sultat a remis en question l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle l&rsquo;attribution de fausses croyances \u00e9tait un apanage exclusif de l&rsquo;enfant humain.<\/p>\n<p>Chez les invert\u00e9br\u00e9s, souvent cantonn\u00e9s par le pass\u00e9 \u00e0 des r\u00e9flexes m\u00e9caniques, les travaux de Jennifer Mather sur les pieuvres (<em>Octopus vulgaris<\/em>) et de Lars Chittka sur les bourdons ont mis en \u00e9vidence des capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage conceptuel, d&rsquo;\u00e9tat affectif assimilable \u00e0 l&rsquo;optimisme ou au pessimisme, et m\u00eame de jeu spontan\u00e9 sans r\u00e9compense directe. Ces d\u00e9couvertes sugg\u00e8rent que les fonctions cognitives complexes ont \u00e9merg\u00e9 ind\u00e9pendamment plusieurs fois au cours de l&rsquo;\u00e9volution par convergence \u00e9volutive.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception de l&rsquo;esprit animal est elle-m\u00eame un ph\u00e9nom\u00e8ne culturellement situ\u00e9. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es, l&rsquo;h\u00e9ritage philosophique du dualisme cart\u00e9sien a longtemps fait obstacle \u00e0 la discipline. En formulant sa th\u00e9orie de l&rsquo;\u00ab animal-machine \u00bb au dix-septi\u00e8me si\u00e8cle, Ren\u00e9 Descartes a pos\u00e9 une scission ontologique radicale entre la <em>res cogitans<\/em> (l&rsquo;esprit pensant, dou\u00e9 d&rsquo;\u00e2me et r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;humain) et la <em>res extensa<\/em> (le corps mat\u00e9riel, m\u00e9canique et d\u00e9pourvu de conscience chez l&rsquo;animal). Cette rupture a justifi\u00e9 des si\u00e8cles de r\u00e9ductionnisme exp\u00e9rimental.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les cosmologies am\u00e9rindiennes, analys\u00e9es par l&rsquo;anthropologue Eduardo Viveiros de Castro sous le concept de \u00ab perspectivisme amazonien \u00bb, ou les traditions philosophiques d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est (comme le bouddhisme, le ja\u00efnisme et le shinto\u00efsme) ont toujours postul\u00e9 une porosit\u00e9 ontologique et une continuit\u00e9 mentale entre toutes les formes vivantes. Dans ces visions du monde, les animaux sont per\u00e7us comme des personnes non humaines dot\u00e9es de perspectives subjectives singuli\u00e8res sur le monde.<\/p>\n<p>De nos jours, l&rsquo;\u00e9thologie cognitive internationale s&rsquo;efforce de d\u00e9passer les biais de familiarit\u00e9 propres aux chercheurs occidentaux. Des \u00e9tudes men\u00e9es conjointement par des primatologues japonais (h\u00e9ritiers de la tradition empathique de Kinji Imanishi) et des scientifiques occidentaux ont mis en lumi\u00e8re que les biais m\u00e9thodologiques conditionnent fortement les questions pos\u00e9es : les premiers ont \u00e9t\u00e9 les pionniers de la reconnaissance de cultures distinctes chez les macaques d\u00e8s les ann\u00e9es 1950, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le monde acad\u00e9mique occidental consid\u00e9rait le concept de culture animale comme une aberration.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 ses triomphes, la discipline demeure l&rsquo;objet de vives controverses \u00e9pist\u00e9mologiques. La critique la plus r\u00e9currente \u00e9mane des partisans d&rsquo;un n\u00e9o-b\u00e9haviorisme strict et de la psychologie comparative associative, repr\u00e9sent\u00e9s par des auteurs comme Clive Wynne ou Celia Heyes. Ces chercheurs soutiennent que nombre de comportements attribu\u00e9s \u00e0 une r\u00e9flexion complexe ou \u00e0 une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit peuvent s&rsquo;expliquer de mani\u00e8re plus parcimonieuse par des m\u00e9canismes sophistiqu\u00e9s d&rsquo;apprentissage associatif, de renforcement discriminatif ou de guidage perceptif, sans n\u00e9cessiter d&rsquo;inf\u00e9rer une quelconque conscience r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>Le spectre de l&rsquo;anthropomorphisme constitue un danger permanent. Projeter sans r\u00e9serve nos propres \u00e9tats introspectifs, nos \u00e9motions verbalis\u00e9es ou nos intentions humaines sur un animal revient \u00e0 fausser l&rsquo;observation scientifique. Pour parer \u00e0 cette d\u00e9rive, Frans de Waal a propos\u00e9 la distinction salutaire entre un \u00ab anthropomorphisme na\u00eff \u00bb (sentimental et acritique) et un \u00ab anthropomorphisme heuristique ou critique \u00bb, qui utilise notre exp\u00e9rience partag\u00e9e de vert\u00e9br\u00e9 comme point de d\u00e9part m\u00e9thodologique pour formuler des hypoth\u00e8ses testables, sans jamais confondre l&rsquo;hypoth\u00e8se avec la conclusion.<\/p>\n<p>Une autre limite r\u00e9side dans la r\u00e9plicabilit\u00e9 des \u00e9tudes et la taille r\u00e9duite des \u00e9chantillons. Nombre d&rsquo;exp\u00e9riences \u00e9thologiques de haut niveau reposent sur un petit nombre d&rsquo;individus captifs hautement entra\u00een\u00e9s, ce qui pose la question de la validit\u00e9 \u00e9cologique et de la g\u00e9n\u00e9ralisation des r\u00e9sultats \u00e0 l&rsquo;ensemble de l&rsquo;esp\u00e8ce sauvage. Enfin, l&rsquo;attribution d&rsquo;exp\u00e9riences ph\u00e9nom\u00e9nales (le \u00ab probl\u00e8me difficile \u00bb de la conscience de David Chalmers) bute sur une fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique intrins\u00e8que : selon l&rsquo;expression c\u00e9l\u00e8bre du philosophe Thomas Nagel dans son article <em>What Is It Like to Be a Bat?<\/em> (1974), il nous est structurellement impossible de savoir exactement ce que cela fait d&rsquo;\u00eatre une chauve-souris utilisant son sonar, car notre propre exp\u00e9rience est confin\u00e9e \u00e0 notre subjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter toute confusion conceptuelle, il importe de distinguer cette discipline de plusieurs termes voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9thologie classique vs \u00c9thologie cognitive :<\/strong> L&rsquo;\u00e9thologie classique (Lorenz, Tinbergen) \u00e9tudie les comportements naturels en se concentrant sur les stimuli d\u00e9clencheurs, les s\u00e9quences motrices inn\u00e9es et les pressions s\u00e9lectives, tout en \u00e9ludant les repr\u00e9sentations mentales internes. L&rsquo;approche cognitive int\u00e8gre explicitement les mod\u00e8les cognitifs internes comme variables explicatives de premier ordre.<\/li>\n<li><strong>Psychologie compar\u00e9e :<\/strong> Historiquement ax\u00e9e sur l&rsquo;exp\u00e9rimentation en laboratoire chez un nombre restreint d&rsquo;esp\u00e8ces mod\u00e8les (rats, pigeons) dans des dispositifs artificiels standardis\u00e9s (bo\u00eetes de Skinner), elle a longtemps n\u00e9glig\u00e9 la valeur adaptative \u00e9cologique et les comportements spontan\u00e9s propres \u00e0 chaque esp\u00e8ce dans la nature.<\/li>\n<li><strong>B\u00e9haviorisme :<\/strong> Courant philosophique et psychologique postulant que seuls les comportements observables doivent \u00eatre mesur\u00e9s, r\u00e9cusant toute validit\u00e9 scientifique \u00e0 la notion d&rsquo;\u00e9tat mental non mesurable directement. L&rsquo;approche cognitive s&rsquo;est construite en opposition directe avec ce r\u00e9ductionnisme.<\/li>\n<li><strong>Neuro\u00e9thologie :<\/strong> Discipline consacr\u00e9e aux bases neuronales et cellulaires directes sous-jacentes aux comportements naturels (par exemple, le codage neuronal du chant chez l&rsquo;oiseau ou le fonctionnement des \u00e9lectror\u00e9cepteurs). Elle fournit le substrat physique que l&rsquo;analyse cognitive interpr\u00e8te au niveau des syst\u00e8mes d&rsquo;information.<\/li>\n<li><strong>Zooc\u00e9miotique :<\/strong> \u00c9tude de la communication et des syst\u00e8mes de signes chez les animaux. Elle constitue une sous-partie de l&rsquo;\u00e9thologie de la communication, alors que le champ cognitif englobe \u00e9galement le raisonnement individuel, la causalit\u00e9 physique et la m\u00e9tacognition en l&rsquo;absence de toute interaction communicative.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Cette discipline a profond\u00e9ment transform\u00e9 notre regard sur le monde vivant en restituant aux animaux leur statut d&rsquo;agents conscients, actifs et dot\u00e9s d&rsquo;une vie int\u00e9rieure fa\u00e7onn\u00e9e par l&rsquo;\u00e9volution. Les points fondamentaux \u00e0 retenir sont les suivants :<\/p>\n<p>Elle est n\u00e9e sous l&rsquo;impulsion de Donald Griffin dans les ann\u00e9es 1970 pour d\u00e9passer les dogmes du b\u00e9haviorisme et les limites de l&rsquo;\u00e9thologie classique purement objectiviste.<\/p>\n<p>Elle mobilise conjointement les quatre questions de Tinbergen (causalit\u00e9, ontogen\u00e8se, fonction et \u00e9volution) pour \u00e9tudier des aptitudes vari\u00e9es : m\u00e9moire \u00e9pisodique, fabrication d&rsquo;outils, m\u00e9tacognition, cognition spatiale et th\u00e9orie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Les preuves empiriques s&rsquo;accumulent chez les mammif\u00e8res, les oiseaux et m\u00eame les c\u00e9phalopodes ou insectes, montrant que les fonctions cognitives complexes r\u00e9sultent d&rsquo;adaptations convergentes multiples plut\u00f4t que d&rsquo;un sommet unique r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Sur le plan soci\u00e9tal, elle sert de fondement scientifique moderne \u00e0 l&rsquo;am\u00e9lioration du bien-\u00eatre animal, \u00e0 la protection de la biodiversit\u00e9 culturelle et aux \u00e9volutions \u00e9thiques et juridiques reconnaissant la sentience animale.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Darwin, C. (1872). <em>The expression of the emotions in man and animals<\/em>. John Murray. <a href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/1227\">https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/1227<\/a><\/li>\n<li>De Waal, F. B. M. (2016). <em>Are we smart enough to know how smart animals are?<\/em> W. W. Norton &#038; Company. <a href=\"https:\/\/wwnorton.com\/books\/9780393353662\">https:\/\/wwnorton.com\/books\/9780393353662<\/a><\/li>\n<li>Griffin, D. R. (1976). <em>The question of animal awareness: Evolutionary continuity of mental experience<\/em>. Rockefeller University Press. <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/bioscience\/article-abstract\/27\/7\/484\/263592\">https:\/\/academic.oup.com\/bioscience\/article-abstract\/27\/7\/484\/263592<\/a><\/li>\n<li>Krupenye, C., Kano, F., Hirata, S., Call, J., &#038; Tomasello, M. (2016). Great apes anticipate that other individuals will act on false beliefs. <em>Science<\/em>, 354(6308), 110-114. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aaf8110\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.aaf8110<\/a><\/li>\n<li>Tinbergen, N. (1963). On aims and methods of ethology. <em>Zeitschrift f\u00fcr Tierpsychologie<\/em>, 20(4), 410-433. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1439-0310.1963.tb01161.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1439-0310.1963.tb01161.x<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9thologie cognitive est la branche interdisciplinaire qui \u00e9tudie la vie mentale, les processus cognitifs et la conscience des animaux dans leur milieu \u00e9cologique naturel.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[8121,6911,1486],"tags":[8337,6877,7324,8533,6194,1385],"class_list":["post-23814","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-ethologie","category-psychologie-comparee","category-sciences-cognitives","tag-cognition-animale","tag-comportement-animal","tag-conscience-animale","tag-ethologie-cognitive","tag-psychologie-comparee","tag-theorie-de-lesprit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23814","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23814\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23814"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23814"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23814"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}