{"id":23771,"date":"2026-10-31T19:31:06","date_gmt":"2026-10-31T19:31:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cognex-tacrine-psychologie-alzheimer"},"modified":"2026-10-31T19:31:06","modified_gmt":"2026-10-31T19:31:06","slug":"cognex-tacrine-psychologie-alzheimer","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cognex-tacrine-psychologie-alzheimer","title":{"rendered":"Cognex : Aux origines du traitement cognitif"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;av\u00e8nement des th\u00e9rapies pharmacologiques ciblant les fonctions mn\u00e9siques a profond\u00e9ment transform\u00e9 la neuropsychologie clinique et la prise en charge des d\u00e9mences neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives. Au c\u0153ur de cette transition historique se trouve le Cognex, nom commercial de la tacrine, qui fut la toute premi\u00e8re mol\u00e9cule sp\u00e9cifiquement approuv\u00e9e pour freiner le d\u00e9clin intellectuel dans la maladie d&rsquo;Alzheimer. En ouvrant la voie \u00e0 la pharmacologie cognitive moderne, ce traitement a red\u00e9fini les crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation des troubles de la m\u00e9moire et stimul\u00e9 la recherche sur les neurotransmetteurs c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<h2>Cognex (Tacrine)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>Cognex<\/strong> est la d\u00e9nomination commerciale de la tacrine (chlorhydrate de t\u00e9trahydroaminoacridine), un inhibiteur r\u00e9versible de l&rsquo;ac\u00e9tylcholinest\u00e9rase \u00e0 action centrale, historiquement prescrit dans les formes l\u00e9g\u00e8res \u00e0 mod\u00e9r\u00e9es de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maladie_d%27Alzheimer\">maladie d&rsquo;Alzheimer<\/a>. En limitant la d\u00e9gradation enzymatique de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine dans la fente synaptique, ce compos\u00e9 vise \u00e0 compenser le d\u00e9ficit cholinergique cortical sous-jacent aux alt\u00e9rations de la m\u00e9moire \u00e9pisodique, de l&rsquo;attention et des capacit\u00e9s praxiques.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et neuropsychologique, le Cognex repr\u00e9sente un jalon d\u00e9terminant : il a fourni la premi\u00e8re d\u00e9monstration clinique qu&rsquo;une manipulation pharmacologique cibl\u00e9e sur les voies neurochimiques peut att\u00e9nuer, m\u00eame temporairement, l&rsquo;expression symptomatique d&rsquo;une pathologie neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative progressive. Bien que son utilisation th\u00e9rapeutique directe ait \u00e9t\u00e9 progressivement abandonn\u00e9e au profit d&rsquo;inhibiteurs de seconde g\u00e9n\u00e9ration en raison de sa toxicit\u00e9 h\u00e9patique, il demeure un mod\u00e8le pharmacologique fondamental pour l&rsquo;\u00e9tude des corr\u00e9lats biochimiques de la cognition humaine.<\/p>\n<p>Dans le champ plus vaste des neurosciences comportementales, le terme renvoie \u00e9galement \u00e0 la transition vers une approche biopsychologique int\u00e9gr\u00e9e des d\u00e9mences, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique standardis\u00e9e est devenue indispensable pour objectiver l&rsquo;efficacit\u00e9 des interventions pharmacologiques sur la sph\u00e8re cognitive et comportementale.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le nom de marque <em>Cognex<\/em> a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 \u00e0 partir du radical latin <em>cognitio<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>cognoscere<\/em>, signifiant \u00ab apprendre \u00e0 conna\u00eetre \u00bb, \u00ab examiner \u00bb ou \u00ab percevoir \u00bb, combin\u00e9 avec le suffixe commercial phonique <em>-ex<\/em>, fr\u00e9quemment employ\u00e9 dans l&rsquo;industrie pharmaceutique nord-am\u00e9ricaine pour \u00e9voquer la pr\u00e9cision, l&rsquo;excellence ou l&rsquo;extraction th\u00e9rapeutique. Ce choix n\u00e9ologique refl\u00e9tait explicitement la vocation du m\u00e9dicament \u00e0 restaurer ou pr\u00e9server les facult\u00e9s cognitives globales des patients atteints de d\u00e9mence s\u00e9nile.<\/p>\n<p>Sur le plan chimique, la d\u00e9nomination commune internationale (DCI) <strong>tacrine<\/strong> est une contraction syst\u00e9matique de sa d\u00e9signation mol\u00e9culaire, la <em>t\u00e9trahydro-aminoacridine<\/em> (THA). Synth\u00e9tis\u00e9e initialement dans un contexte \u00e9tranger aux neurosciences cognitives, la mol\u00e9cule tire sa racine lexicale de l&rsquo;acridine, un compos\u00e9 h\u00e9t\u00e9rocyclique azot\u00e9 d\u00e9couvert au XIXe si\u00e8cle, dont le nom provient du latin <em>acer<\/em> (\u00ab piquant \u00bb ou \u00ab \u00e2cre \u00bb), en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ses propri\u00e9t\u00e9s irritantes pour les muqueuses.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du nom commercial Cognex au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 par le laboratoire Warner-Lambert (Parke-Davis) a marqu\u00e9 une rupture marketing et \u00e9pist\u00e9mologique majeure : pour la premi\u00e8re fois, un compos\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas promu comme un s\u00e9datif, un stimulant diffus ou un vasodilatateur c\u00e9r\u00e9bral n\u00e9buleux, mais comme un agent nootrope et r\u00e9parateur direct de l&rsquo;appareil cognitif.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le terme <strong>Cognex<\/strong> se prononce phon\u00e9tiquement \/k\u0254\u0261.n\u025bks\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom propre de marque d\u00e9pos\u00e9e, masculin singulier (l&rsquo;usage dictant : \u00ab le Cognex \u00bb). Lorsqu&rsquo;il est utilis\u00e9 en contexte scientifique pour d\u00e9signer la mol\u00e9cule active, il est presque syst\u00e9matiquement juxtapos\u00e9 ou assimil\u00e9 au nom commun f\u00e9minin \u00ab tacrine \u00bb (\/ta.k\u0281in\/), qui s&rsquo;accorde au f\u00e9minin singulier (\u00ab la tacrine \u00bb).<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le mot s&#8217;emploie principalement en position de syntagme nominal compl\u00e9ment d&rsquo;objet (\u00ab administrer du Cognex \u00bb) ou de sujet dans l&rsquo;analyse r\u00e9trospective des essais th\u00e9rapeutiques (\u00ab le Cognex d\u00e9montra une am\u00e9lioration transitoire \u00bb). Les adjectifs d\u00e9riv\u00e9s demeurent rares dans la litt\u00e9rature francophone ; on utilise plut\u00f4t des p\u00e9riphrases telles que \u00ab l&rsquo;\u00e8re du Cognex \u00bb ou \u00ab les cohortes sous traitement par tacrine \u00bb.<\/p>\n<p>Dans les textes m\u00e9dicaux et neuropsychologiques r\u00e9cents, le vocable appara\u00eet majoritairement avec une majuscule initiale lorsqu&rsquo;il renvoie \u00e0 la sp\u00e9cialit\u00e9 pharmaceutique historique, et sans majuscule lorsqu&rsquo;il qualifie de mani\u00e8re informelle la classe primitive des t\u00e9trahydroaminoacridines.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour comprendre la signification du Cognex dans le paysage neuropsychologique, il convient d&rsquo;analyser l&rsquo;architecture de la transmission cholinergique c\u00e9r\u00e9brale et son r\u00f4le crucial dans l&rsquo;\u00e9veil cortical, la plasticit\u00e9 synaptique et la consolidation mn\u00e9sique. Dans le syst\u00e8me nerveux central, les noyaux du t\u00e9lenc\u00e9phale basal, en particulier le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Noyau_basal_de_Meynert\">noyau basal de Meynert<\/a>, projettent massivement des fibres cholinergiques vers le n\u00e9ocortex et l&rsquo;hippocampe. La maladie d&rsquo;Alzheimer se caract\u00e9rise pr\u00e9cocement par une atrophie et une perte neuronale s\u00e9v\u00e8re au sein de ces structures sous-corticales, entra\u00eenant un effondrement dramatique de l&rsquo;ac\u00e9tyltransf\u00e9rase de la choline (ChAT) et de la lib\u00e9ration d&rsquo;ac\u00e9tylcholine.<\/p>\n<p>Le Cognex intervient au niveau de la synapse cholinergique comme un inhibiteur non s\u00e9lectif et r\u00e9versible des enzymes charg\u00e9es du catabolisme de ce neurotransmetteur : l&rsquo;ac\u00e9tylcholinest\u00e9rase (AChE) et la butyrylcholinest\u00e9rase (BuChE). En bloquant ces hydrolases, la tacrine emp\u00eache la d\u00e9gradation imm\u00e9diate de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine r\u00e9siduelle s\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par les neurones pr\u00e9synaptiques survivants. Par cons\u00e9quent, la concentration locale du transmetteur augmente et sa demi-vie dans l&rsquo;espace synaptique se prolonge, favorisant une stimulation soutenue des r\u00e9cepteurs muscariniques et nicotiniques postsynaptiques.<\/p>\n<p>Les r\u00e9percussions cognitives de cette potentialisation synaptique s&rsquo;observent prioritairement sur les processus attentionnels et la m\u00e9moire de travail. Les patients trait\u00e9s pr\u00e9sentaient souvent une diminution de la labilit\u00e9 attentionnelle, une meilleure capacit\u00e9 \u00e0 focaliser leurs ressources perceptuelles et un ralentissement de l&rsquo;oubli \u00e0 court terme. Toutefois, le Cognex ne poss\u00e8de aucune action modificatrice sur l&rsquo;\u00e9tiopathog\u00e9nie fondamentale de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire ou l&rsquo;accumulation des peptides b\u00eata-amylo\u00efdes. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une intervention strictement compensatoire, comparable \u00e0 l&rsquo;administration de l\u00e9vodopa dans la maladie de Parkinson, visant \u00e0 maximiser l&rsquo;efficience des circuits neuronaux r\u00e9siduels.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de son effet cholinergique central, la mol\u00e9cule exerce des actions neurobiologiques complexes et pl\u00e9iotropes. Elle module la recapture de monoamines telles que la s\u00e9rotonine, la dopamine et la noradr\u00e9naline, interagit avec certains canaux potassiques d\u00e9pendants du voltage et pourrait influencer le m\u00e9tabolisme de la prot\u00e9ine pr\u00e9curseur de l&rsquo;amylo\u00efde (APP). Cette polyvalence biochimique, si elle contribua \u00e0 une efficacit\u00e9 mesurable sur l&rsquo;apathie et l&rsquo;humeur de certains patients, fut \u00e9galement responsable d&rsquo;une marge th\u00e9rapeutique \u00e9troite et d&rsquo;une propension \u00e9lev\u00e9e \u00e0 susciter des effets ind\u00e9sirables p\u00e9riph\u00e9riques syst\u00e9miques.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la tacrine commence bien avant son association avec la neuropsychologie du vieillissement. La mol\u00e9cule a \u00e9t\u00e9 synth\u00e9tis\u00e9e en Australie en 1945 par le chimiste Adrien Albert, dans le cadre de recherches sur des agents antiseptiques d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;acridine. Tr\u00e8s rapidement, les pharmacologues d\u00e9couvrirent ses puissantes propri\u00e9t\u00e9s analeptiques et son aptitude \u00e0 antagoniser la curarisation et la d\u00e9pression respiratoire induite par les anesth\u00e9siques et les morphiniques.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable tournant survient dans les ann\u00e9es 1970 et 1980 avec la formulation de \u00ab l&rsquo;hypoth\u00e8se cholinergique \u00bb de la d\u00e9mence par des chercheurs comme David Bowen, Peter Davies et Elaine Perry. En constatant que le d\u00e9ficit en ac\u00e9tylcholine constituait l&rsquo;anomalie neurochimique la plus pr\u00e9coce et la plus \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9e au d\u00e9clin intellectuel, plusieurs \u00e9quipes cliniques ont explor\u00e9 l&rsquo;usage de substances cholinomim\u00e9tiques. En 1986, le psychiatre am\u00e9ricain William K. Summers publie dans <em>The New England Journal of Medicine<\/em> une \u00e9tude retentissante affirmant que l&rsquo;administration orale de t\u00e9trahydroaminoacridine combin\u00e9e \u00e0 la l\u00e9cithine am\u00e9liorait de mani\u00e8re spectaculaire les capacit\u00e9s cognitives de douze patients atteints de la maladie d&rsquo;Alzheimer.<\/p>\n<p>Bien que les conclusions m\u00e9thodologiques de Summers aient \u00e9t\u00e9 vivement contest\u00e9es par la suite, cette publication d\u00e9clencha un int\u00e9r\u00eat scientifique mondial et pr\u00e9cipita la mise en place d&rsquo;essais cliniques multicentriques \u00e0 grande \u00e9chelle coordonn\u00e9s par Warner-Lambert. Apr\u00e8s des d\u00e9bats intenses au sein des agences de r\u00e9gulation concernant son rapport b\u00e9n\u00e9fice\/risque, la <a href=\"https:\/\/www.fda.gov\/\">Food and Drug Administration<\/a> (FDA) am\u00e9ricaine accorde en septembre 1993 l&rsquo;homologation au Cognex. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine qu&rsquo;un m\u00e9dicament recevait une indication officielle pour traiter les sympt\u00f4mes cognitifs de la maladie d&rsquo;Alzheimer.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;apog\u00e9e du Cognex fut de courte dur\u00e9e. D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1990, la survenue fr\u00e9quente d&rsquo;\u00e9l\u00e9vations asymptomatiques mais alarmantes des transaminases s\u00e9riques h\u00e9patiques imposait un sch\u00e9ma de surveillance biologique hebdomadaire tr\u00e8s lourd pour les patients et leurs aidants. L&rsquo;arriv\u00e9e sur le march\u00e9 en 1996 du don\u00e9p\u00e9zil (Aricept), administrable en une seule prise quotidienne et d\u00e9pourvu d&rsquo;h\u00e9patotoxicit\u00e9 notable, sonna le d\u00e9clin rapide de la tacrine. Le Cognex fut finalement retir\u00e9 du march\u00e9 am\u00e9ricain en 2013 et d\u00e9laiss\u00e9 en Europe d\u00e8s le tournant des ann\u00e9es 2000, c\u00e9dant sa place \u00e0 une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de cholinest\u00e9rasiques.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>Le rationnel conceptuel ayant pr\u00e9sid\u00e9 au d\u00e9veloppement du Cognex repose enti\u00e8rement sur l&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se cholinergique du vieillissement c\u00e9r\u00e9bral<\/strong>, th\u00e9oris\u00e9e de fa\u00e7on majeure par Bartus et ses collaborateurs en 1982. Ce mod\u00e8le postule que la d\u00e9t\u00e9rioration de la m\u00e9moire et des facult\u00e9s int\u00e9gratives chez les personnes \u00e2g\u00e9es, et de fa\u00e7on exacerb\u00e9e chez les individus atteints de d\u00e9mence de type Alzheimer, r\u00e9sulte principalement d&rsquo;une dysfonction progressive de l&rsquo;innervation cholinergique au sein de l&rsquo;hippocampe et du n\u00e9ocortex frontal et temporal.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue cognitivo-comportemental, l&rsquo;ac\u00e9tylcholine n&rsquo;agit pas simplement comme un relais point \u00e0 point de l&rsquo;information brute, mais plut\u00f4t comme un puissant neuromodulateur. Elle optimise le rapport signal\/bruit dans le traitement sensoriel, amplifie la saillance des stimuli nouveaux par rapport aux repr\u00e9sentations internes consolid\u00e9es et sous-tend l&rsquo;attention s\u00e9lective soutenue. Selon les mod\u00e8les neurophysiologiques, un tonus cholinergique ad\u00e9quat favorise les ph\u00e9nom\u00e8nes de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Plasticit%C3%A9_synaptique\">plasticit\u00e9 synaptique<\/a> tels que la potentialisation \u00e0 long terme (LTP) au sein des synapses de la r\u00e9gion CA1 de l&rsquo;hippocampe, substrat cellulaire indispensable \u00e0 l&rsquo;encodage des souvenirs \u00e9pisodiques.<\/p>\n<p>En inhibant de mani\u00e8re concomitante l&rsquo;ac\u00e9tylcholinest\u00e9rase et la butyrylcholinest\u00e9rase, le Cognex offrait un cadre exp\u00e9rimental unique pour v\u00e9rifier cette hypoth\u00e8se chez l&rsquo;\u00eatre humain. Alors que l&rsquo;AChE pr\u00e9domine physiologiquement dans les neurones c\u00e9r\u00e9braux, la BuChE est principalement localis\u00e9e dans les cellules gliales et les plaques s\u00e9niles. Les partisans du traitement soutenaient que l&rsquo;inhibition double conf\u00e9rait un avantage synergique en augmentant l&rsquo;ac\u00e9tylcholine synaptique globale de fa\u00e7on bien plus robuste qu&rsquo;un compos\u00e9 purement s\u00e9lectif de l&rsquo;AChE.<\/p>\n<p>De plus, les neurobiologistes ont soulign\u00e9 l&rsquo;interaction bidirectionnelle entre le syst\u00e8me cholinergique et les processus neuropathologiques \u00e9l\u00e9mentaires. Des \u00e9tudes in vitro sugg\u00e8rent que l&rsquo;activation des r\u00e9cepteurs muscariniques de type M1, rendue possible par la persistance de l&rsquo;ac\u00e9tylcholine sous tacrine, oriente le clivage de l&rsquo;APP vers la voie non amylo\u00efdog\u00e8ne via l&rsquo;alpha-s\u00e9cr\u00e9tase, r\u00e9duisant potentiellement la toxicit\u00e9 synaptique induite par les oligom\u00e8res de b\u00eata-amylo\u00efde. Le Cognex a ainsi servi de pont th\u00e9orique entre la neurochimie classique et la biologie mol\u00e9culaire des d\u00e9mences.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, m\u00e9canisme et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude pharmacologique et neuropsychologique du Cognex s&rsquo;articule autour de plusieurs propri\u00e9t\u00e9s cin\u00e9tiques, biochimiques et cliniques fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>M\u00e9canisme d&rsquo;action enzymatique :<\/strong> Inhibition r\u00e9versible, non comp\u00e9titive ou mixte, de l&rsquo;ac\u00e9tylcholinest\u00e9rase \u00e9rythrocytaire et c\u00e9r\u00e9brale, ainsi que de la pseudocholinest\u00e9rase (butyrylcholinest\u00e9rase) plasmatique et centrale.<\/li>\n<li><strong>Profil pharmacocin\u00e9tique :<\/strong> Biodisponibilit\u00e9 orale relativement faible (environ 17 \u00e0 30 %) en raison d&rsquo;un effet de premier passage h\u00e9patique substantiel, amplifi\u00e9 par la prise concomitante d&rsquo;aliments qui r\u00e9duit l&rsquo;absorption de plus de 30 %.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9tabolisation h\u00e9patique :<\/strong> D\u00e9gradation intense par les cytochromes h\u00e9patiques, en particulier l&rsquo;isoenzyme CYP1A2, g\u00e9n\u00e9rant de multiples m\u00e9tabolites hydroxyl\u00e9s dont certains sont biologiquement actifs mais \u00e9galement impliqu\u00e9s dans l&rsquo;immunog\u00e9nicit\u00e9 h\u00e9patique.<\/li>\n<li><strong>Demi-vie et posologie :<\/strong> Demi-vie d&rsquo;\u00e9limination plasmatique courte (approximativement 2 \u00e0 4 heures), exigeant historiquement une administration fractionn\u00e9e en quatre prises journali\u00e8res espac\u00e9es, ce qui compliquait consid\u00e9rablement l&rsquo;observance th\u00e9rapeutique chez les patients amn\u00e9siques.<\/li>\n<li><strong>Effets sur les domaines cognitifs :<\/strong> Impact pr\u00e9pond\u00e9rant sur les processus de m\u00e9moire de travail verbale, le contr\u00f4le attentionnel, l&rsquo;orientation temporo-spatiale et la fluence verbale cat\u00e9gorielle, sans modification substantielle de la vitesse psychomotrice pure ni des comp\u00e9tences visuo-constructives complexes.<\/li>\n<li><strong>Effets comportementaux et thymiques :<\/strong> Att\u00e9nuation secondaire des \u00e9pisodes d&rsquo;apathie, de passivit\u00e9 et d&rsquo;hallucinations visuelles mineures, probablement li\u00e9e \u00e0 la restauration d&rsquo;une transmission cholinergique \u00e9quilibr\u00e9e dans les boucles fronto-striatales et le syst\u00e8me visuel r\u00e9tino-g\u00e9niculo-stri\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples cliniques et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;illustrer la manifestation concr\u00e8te des effets du Cognex en consultation de m\u00e9moire, consid\u00e9rons le cas d&rsquo;un patient de 71 ans, ancien enseignant, pr\u00e9sentant une d\u00e9t\u00e9rioration insidieuse de la m\u00e9moire \u00e9pisodique depuis deux ans, avec un score au Mini-Mental State Examination (MMSE) de 22\/30. Les plaintes initiales rapport\u00e9es par sa conjointe concernaient des oublis r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents, des difficult\u00e9s \u00e0 suivre une conversation au sein d&rsquo;un groupe bruyant et une diminution notable de ses activit\u00e9s de lecture en raison d&rsquo;un d\u00e9faut de concentration soutenu.<\/p>\n<p>Lors de l&rsquo;initiation du traitement par Cognex dans les ann\u00e9es 1990, le protocole clinique exigeait une titration tr\u00e8s progressive, d\u00e9butant \u00e0 40 mg par jour (10 mg quatre fois par jour), accompagn\u00e9e de bilans h\u00e9patiques s\u00e9riques hebdomadaires mesurant les taux d&rsquo;alanine aminotransf\u00e9rase (ALAT). Apr\u00e8s huit semaines, avec une augmentation de la dose \u00e0 80 mg puis 120 mg quotidiens, l&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique de contr\u00f4le mit en \u00e9vidence une remont\u00e9e de deux points au MMSE (24\/30) et une am\u00e9lioration tangible \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle ADAS-Cog, notamment dans l&rsquo;\u00e9preuve de rappel de mots et d&rsquo;orientation temporelle.<\/p>\n<p>Dans la vie quotidienne, la conjointe rapportait que le patient participait plus activement aux \u00e9changes familiaux, parvenait \u00e0 terminer des articles de journaux sans perdre le fil narratif et se montrait moins d\u00e9pendant pour la gestion des routines domestiques simples. Ce gain, bien que modeste, illustrait le potentiel de compensation cognitive induit par la r\u00e9activation du tonus cholinergique.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, un second cas illustre le revers clinique qui a pr\u00e9cipit\u00e9 l&rsquo;abandon de la mol\u00e9cule. Une patiente de 68 ans trait\u00e9e \u00e0 une posologie de 80 mg de Cognex a pr\u00e9sent\u00e9, d\u00e8s la sixi\u00e8me semaine d&rsquo;administration, une \u00e9l\u00e9vation asymptomatique des transaminases h\u00e9patiques d\u00e9passant cinq fois la limite sup\u00e9rieure de la normale, associ\u00e9e \u00e0 des naus\u00e9es matinales et des crampes abdominales intenses provoqu\u00e9es par l&rsquo;hyperstimulation cholinergique p\u00e9riph\u00e9rique. Le protocole imposa l&rsquo;arr\u00eat imm\u00e9diat et d\u00e9finitif de la mol\u00e9cule, entra\u00eenant en l&rsquo;espace de trois semaines une r\u00e9gression cognitive marqu\u00e9e vers son niveau de base, illustrant la r\u00e9versibilit\u00e9 stricte de l&rsquo;effet th\u00e9rapeutique et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 somatique des patients \u00e2g\u00e9s face \u00e0 ce compos\u00e9.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation, mesure et surveillance neuropsychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du Cognex a r\u00e9volutionn\u00e9 la m\u00e9thodologie des essais cliniques en psychog\u00e9riatrie et a standardis\u00e9 l&rsquo;usage des \u00e9chelles psychom\u00e9triques quantitatives. Pour valider l&rsquo;efficacit\u00e9 du m\u00e9dicament aupr\u00e8s des autorit\u00e9s sanitaires internationales, les chercheurs ont d\u00fb abandonner les appr\u00e9ciations purement cliniques subjectives au profit d&rsquo;outils standardis\u00e9s mesurant s\u00e9par\u00e9ment les dimensions cognitives, fonctionnelles et globales.<\/p>\n<p>L&rsquo;instrument central employ\u00e9 pour \u00e9valuer la r\u00e9ponse au Cognex a \u00e9t\u00e9 la sous-\u00e9chelle cognitive de la <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Alzheimer%27s_Disease_Assessment_Scale-Cognitive_Subscale\">sub-\u00e9chelle cognitive de l&rsquo;ADAS-Cog<\/a> (Alzheimer&rsquo;s Disease Assessment Scale &#8211; Cognitive Subscale). Comprenant 11 \u00e9preuves \u00e9valuant la m\u00e9moire verbale (rappel et reconnaissance de mots), le langage (d\u00e9nomination, ordres, compr\u00e9hension), les praxies et l&rsquo;orientation, l&rsquo;ADAS-Cog est not\u00e9e de 0 \u00e0 70 points, un score \u00e9lev\u00e9 indiquant un d\u00e9ficit plus s\u00e9v\u00e8re. Dans les grands essais pivotaux, le crit\u00e8re d&rsquo;efficacit\u00e9 primaire reposait sur une diff\u00e9rence statistiquement significative d&rsquo;au moins 4 points en faveur du groupe trait\u00e9 par rapport au groupe placebo \u00e0 12 ou 30 semaines.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la mesure globale du changement clinique n\u00e9cessitait l&#8217;emploi de l&rsquo;entretien clinique standardis\u00e9 CIBIC-Plus (Clinician&rsquo;s Interview-Based Impression of Change Plus Caregiver Input), garantissant que l&rsquo;am\u00e9lioration psychom\u00e9trique se traduisait par un b\u00e9n\u00e9fice perceptible par les proches dans la vie r\u00e9elle. Les activit\u00e9s de la vie quotidienne \u00e9taient syst\u00e9matiquement quantifi\u00e9es au moyen d&rsquo;\u00e9chelles fonctionnelles comme l&rsquo;\u00e9chelle de Katz (ADL) ou l&rsquo;\u00e9chelle de Lawton (IADL).<\/p>\n<p>Sur le plan somatique, le monitoring li\u00e9 au Cognex constituait un d\u00e9fi logistique sans pr\u00e9c\u00e9dent en ambulatoire : un dosage hebdomadaire des enzymes ALAT\/ASAT \u00e9tait requis durant les 18 premi\u00e8res semaines d&rsquo;administration, puis mensuel par la suite. Tout doublement des transaminases imposait un espacement des prises, tandis qu&rsquo;un triplement ou un quadruplement commandait la r\u00e9duction imm\u00e9diate de la dose ou l&rsquo;interruption d\u00e9finitive du protocole.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de son autorisation de mise sur le march\u00e9, le Cognex ciblait exclusivement les patients r\u00e9pondant aux crit\u00e8res diagnostiques de d\u00e9mence probable de type Alzheimer selon le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-III-R ou DSM-IV) et les crit\u00e8res du NINCDS-ADRDA. Son application clinique se concentrait sur les stades pr\u00e9coces \u00e0 mod\u00e9r\u00e9ment avanc\u00e9s, caract\u00e9ris\u00e9s par un score MMSE compris entre 10 et 26, o\u00f9 subsistait un contingent suffisant de neurones cholinergiques fonctionnels susceptibles d&rsquo;\u00eatre stimul\u00e9s.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de son indication princeps, la tacrine a \u00e9t\u00e9 explor\u00e9e empiriquement dans diverses affections neuropsychiatriques partageant une d\u00e9pl\u00e9tion ac\u00e9tylcholinique relative ou absolue. Des essais pilotes ont \u00e9t\u00e9 conduits dans la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9mence_%C3%A0_corps_de_Lewy\">d\u00e9mence \u00e0 corps de Lewy<\/a>, pathologie caract\u00e9ris\u00e9e par une perte cholinergique corticale encore plus massive et pr\u00e9coce que dans la maladie d&rsquo;Alzheimer, souvent associ\u00e9e \u00e0 des hallucinations visuelles complexes et des fluctuations de la vigilance. Bien que des gains attentionnels spectaculaires aient \u00e9t\u00e9 observ\u00e9s chez quelques sujets, le profil d&rsquo;effets secondaires a rapidement limit\u00e9 cette indication.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres applications anecdotiques ont concern\u00e9 les troubles cognitifs cons\u00e9cutifs \u00e0 des traumatismes cr\u00e2niens s\u00e9v\u00e8res, les amn\u00e9sies d&rsquo;origine toxique ou anoxique, et m\u00eame le d\u00e9clin cognitif l\u00e9ger chez les patients atteints de scl\u00e9rose en plaques. Bien qu&rsquo;aucune de ces utilisations n&rsquo;ait re\u00e7u d&rsquo;approbation r\u00e9glementaire formelle, elles ont permis d&rsquo;\u00e9clairer le r\u00f4le transversal des syst\u00e8mes neuromodulateurs dans la flexibilit\u00e9 cognitive, la r\u00e9habilitation neuropsychologique et la vitesse de traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;organisation des soins, le Cognex a \u00e9t\u00e9 le catalyseur direct de la cr\u00e9ation des \u00ab consultations m\u00e9moire \u00bb et des centres de r\u00e9f\u00e9rence pluridisciplinaires en Europe et en Am\u00e9rique du Nord. La n\u00e9cessit\u00e9 de poser un diagnostic pr\u00e9coce, d&rsquo;initier un titrage pharmacologique rigoureux et d&rsquo;assurer une surveillance sanguine r\u00e9guli\u00e8re a impos\u00e9 une collaboration \u00e9troite in\u00e9dite entre neurologues, psychiatres de l&rsquo;adulte \u00e2g\u00e9, neuropsychologues et m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>L&rsquo;efficacit\u00e9 du Cognex a fait l&rsquo;objet de plusieurs essais cliniques contr\u00f4l\u00e9s randomis\u00e9s en double aveugle contre placebo, men\u00e9s entre 1990 et 1995. Parmi les plus marquants figure l&rsquo;\u00e9tude multicentrique coordonn\u00e9e par Knapp et ses coll\u00e8gues en 1994, portant sur un \u00e9chantillon de 663 patients suivis pendant 30 semaines \u00e0 des doses allant jusqu&rsquo;\u00e0 160 mg par jour. Les r\u00e9sultats ont mis en \u00e9vidence une sup\u00e9riorit\u00e9 statistiquement significative de la tacrine \u00e0 forte dose par rapport au placebo, avec un gain moyen de 2 \u00e0 4 points sur l&rsquo;\u00e9chelle ADAS-Cog et un ralentissement relatif de la d\u00e9gradation fonctionnelle.<\/p>\n<p>Une m\u00e9ta-analyse majeure men\u00e9e ult\u00e9rieurement par la Collaboration Cochrane a confirm\u00e9 que les patients trait\u00e9s par tacrine pr\u00e9sentaient une probabilit\u00e9 significativement accrue d&rsquo;am\u00e9lioration cognitive objective \u00e0 court terme compar\u00e9s \u00e0 ceux recevant le placebo. Cependant, ces donn\u00e9es probantes ont \u00e9galement mis en lumi\u00e8re l&rsquo;ampleur du taux d&rsquo;abandon en cours d&rsquo;\u00e9tude, atteignant pr\u00e8s de 40 \u00e0 50 % des cohortes incluses, principalement en raison de la toxicit\u00e9 h\u00e9patique ou des troubles gastro-intestinaux s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<p>Des analyses post-hoc ont tent\u00e9 d&rsquo;identifier des sous-groupes de r\u00e9pondeurs en examinant les g\u00e9notypes de l&rsquo;apolipoprot\u00e9ine E (APOE). Plusieurs chercheurs, dont Poirier et ses collaborateurs, ont sugg\u00e9r\u00e9 que les porteurs de l&rsquo;all\u00e8le epsilon 4 de l&rsquo;APOE (APOE-\u03b54) r\u00e9pondaient moins favorablement au traitement cholinergique que les non-porteurs, soulignant pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;interaction cruciale entre le profil g\u00e9n\u00e9tique du patient et l&rsquo;efficacit\u00e9 des th\u00e9rapeutiques pharmacocognitives.<\/p>\n<p>Sur le long terme, les \u00e9tudes de suivi ouvert ont indiqu\u00e9 que le b\u00e9n\u00e9fice symptomatique tendait \u00e0 s&rsquo;estomper apr\u00e8s 12 \u00e0 24 mois, la neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence sous-jacente an\u00e9antissant progressivement le contingent pr\u00e9synaptique r\u00e9siduel indispensable \u00e0 la production d&rsquo;ac\u00e9tylcholine endog\u00e8ne. Le Cognex a ainsi d\u00e9montr\u00e9 les limites intrins\u00e8ques des th\u00e9rapies purement substitutives face \u00e0 un processus d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif continu.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et \u00e9thiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e du Cognex sur le march\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990 a d\u00e9clench\u00e9 une vague d&rsquo;espoir immense au sein des familles touch\u00e9es par la d\u00e9mence, relay\u00e9e de mani\u00e8re parfois triomphale et sensationnaliste par les m\u00e9dias g\u00e9n\u00e9ralistes. Cette m\u00e9diatisation excessive a engendr\u00e9 des attentes irr\u00e9alistes quant \u00e0 la possibilit\u00e9 d&rsquo;une \u00ab gu\u00e9rison \u00bb ou d&rsquo;une r\u00e9version compl\u00e8te de la maladie d&rsquo;Alzheimer, contraignant les cliniciens \u00e0 un travail d\u00e9licat d&rsquo;explication p\u00e9dagogique pour temp\u00e9rer les illusions de l&rsquo;entourage.<\/p>\n<p>Sur le plan socioculturel, l&rsquo;existence d&rsquo;un m\u00e9dicament sp\u00e9cifique a radicalement modifi\u00e9 la perception publique de la d\u00e9mence. Jusqu&rsquo;alors consid\u00e9r\u00e9e comme une fatalit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la s\u00e9nescence (\u00ab la s\u00e9nilit\u00e9 banale \u00bb), la maladie d&rsquo;Alzheimer s&rsquo;est vue pleinement institutionnalis\u00e9e comme une entit\u00e9 nosologique l\u00e9gitime et m\u00e9dicalement traitable. Cette transformation sociologique a stimul\u00e9 le diagnostic pr\u00e9coce, r\u00e9duit la stigmatisation des personnes \u00e2g\u00e9es d\u00e9sorient\u00e9es et incit\u00e9 les pouvoirs publics \u00e0 financer des politiques de sant\u00e9 cibl\u00e9es sur la perte d&rsquo;autonomie.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9dicale, le Cognex a soulev\u00e9 d&rsquo;importants dilemmes relatifs au consentement \u00e9clair\u00e9. Comment obtenir l&rsquo;adh\u00e9sion valide d&rsquo;un patient pr\u00e9sentant des troubles du jugement pour un traitement exigeant des ponctions veineuses hebdomadaires contraignantes, assorti d&rsquo;un risque \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;effets ind\u00e9sirables et n&rsquo;offrant qu&rsquo;un b\u00e9n\u00e9fice symptomatique temporaire ? Dans de nombreux cas, la d\u00e9cision incombait aux proches aidants (mandataires de protection future ou tuteurs), dont la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle face au d\u00e9clin de leur parent pouvait parfois obscurcir l&rsquo;\u00e9valuation rationnelle du rapport inconfort\/b\u00e9n\u00e9fice du protocole th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h3>13. Controverses, limites et profil de s\u00e9curit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du Cognex demeure indissociable des controverses scientifiques et r\u00e9glementaires qui ont entour\u00e9 son homologation. L&rsquo;\u00e9tude initiale de Summers en 1986, qui avait fait sensation, fut ult\u00e9rieurement critiqu\u00e9e pour des manquements m\u00e9thodologiques graves, des anomalies dans la constitution des \u00e9chantillons et des accusations de falsification de donn\u00e9es qui ont conduit la FDA \u00e0 suspendre temporairement les premiers protocoles de d\u00e9veloppement clinique.<\/p>\n<p>Le principal facteur limitant de la mol\u00e9cule r\u00e9side dans son profil de s\u00e9curit\u00e9 d\u00e9favorable. L&rsquo;h\u00e9patotoxicit\u00e9 de la tacrine, caract\u00e9ris\u00e9e par une \u00e9l\u00e9vation de l&rsquo;ALAT sup\u00e9rieure \u00e0 trois fois la normale chez environ 25 \u00e0 30 % des patients, \u00e9tait impr\u00e9visible et survenait le plus souvent entre la quatri\u00e8me et la douzi\u00e8me semaine de traitement. Bien que g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9versible \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat du compos\u00e9, cette toxicit\u00e9 a provoqu\u00e9 quelques rares cas d&rsquo;insuffisance h\u00e9patique aigu\u00eb et imposait un fardeau m\u00e9dical disproportionn\u00e9 par rapport aux gains cognitifs r\u00e9els.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les effets ind\u00e9sirables cholinergiques p\u00e9riph\u00e9riques \u00e9taient particuli\u00e8rement fr\u00e9quents et invalidants : naus\u00e9es, vomissements, diarrh\u00e9es profuses, crampes d&rsquo;estomac, anorexie, diaphor\u00e8se excessive et bradycardie sinusale. Ces manifestations r\u00e9sultaient de la surstimulation non sp\u00e9cifique des r\u00e9cepteurs muscariniques des syst\u00e8mes digestif et cardiovasculaire, entra\u00eenant une d\u00e9t\u00e9rioration de la qualit\u00e9 de vie imm\u00e9diate de certains sujets \u00e2g\u00e9s particuli\u00e8rement fragiles sur le plan nutritionnel et cardiaque.<\/p>\n<p>Enfin, les limites conceptuelles du mod\u00e8le furent rapidement point\u00e9es du doigt par les opposants au tout-pharmacologique. En monopolisant les cr\u00e9dits de recherche et l&rsquo;attention m\u00e9diatique durant une d\u00e9cennie, la focalisation exclusive sur la voie cholinergique a potentiellement retard\u00e9 l&rsquo;exploration d&rsquo;autres avenues pathog\u00e9niques cruciales, telles que la neuro-inflammation, le dysfonctionnement mitochondrial, le stress oxydatif ou les interventions non m\u00e9dicamenteuses de stimulation cognitive et psychosociale.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Il importe de distinguer le Cognex d&rsquo;autres concepts, mol\u00e9cules et classes th\u00e9rapeutiques \u00e9voluant dans le m\u00eame champ neuropsychologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Inhibiteurs de seconde g\u00e9n\u00e9ration (Donepezil, Rivastigmine, Galantamine) :<\/strong> Contrairement au Cognex, le don\u00e9p\u00e9zil est un inhibiteur hautement s\u00e9lectif de l&rsquo;ac\u00e9tylcholinest\u00e9rase sans action sur la butyrylcholinest\u00e9rase et d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;h\u00e9patotoxicit\u00e9 notable. La rivastigmine est un inhibiteur pseudo-irr\u00e9versible disponible sous forme de dispositif transdermique (patch), r\u00e9duisant les effets ind\u00e9sirables gastro-intestinaux. La galantamine combine une inhibition enzymatique avec une modulation allost\u00e9rique positive des r\u00e9cepteurs nicotiniques postsynaptiques.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9mantine :<\/strong> Souvent associ\u00e9e aux anticholinest\u00e9rasiques dans les stades mod\u00e9r\u00e9s \u00e0 s\u00e9v\u00e8res, la m\u00e9mantine n&rsquo;appartient pas \u00e0 la sph\u00e8re cholinergique. C&rsquo;est un antagoniste non comp\u00e9titif des r\u00e9cepteurs glutamatergiques NMDA (acide N-m\u00e9thyl-D-aspartate), agissant en bloquant l&rsquo;excitotoxicit\u00e9 induite par un exc\u00e8s pathologique de glutamate.<\/li>\n<li><strong>Nootropes classiques (Pirac\u00e9tam, D\u00e9pr\u00e9nyl, Ginkgo biloba) :<\/strong> Alors que le Cognex poss\u00e9dait un m\u00e9canisme d&rsquo;action biochimique rigoureusement identifi\u00e9 et quantifiable au niveau synaptique, les substances nootropes plus anciennes revendiquaient des effets m\u00e9taboliques c\u00e9r\u00e9braux diffus sans avoir jamais d\u00e9montr\u00e9 une efficacit\u00e9 clinique probante sur des crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9s comme l&rsquo;ADAS-Cog.<\/li>\n<li><strong>Modulateurs amylo\u00efdes et th\u00e9rapies modificatrices de la maladie :<\/strong> Les anticorps monoclonaux r\u00e9cents (l\u00e9can\u00e9mab, donan\u00e9mab) visent la clairance des plaques amylo\u00efdes c\u00e9r\u00e9brales pour freiner la progression \u00e9tiologique de la neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, s&rsquo;opposant diam\u00e9tralement au Cognex qui n&rsquo;exer\u00e7ait qu&rsquo;une compensation symptomatique sans arr\u00eater la mort neuronale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et enseignements majeurs<\/h3>\n<p>Le Cognex occupe une place singuli\u00e8re et pionni\u00e8re dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives, de la psychiatrie biologique et de la g\u00e9rontologie clinique. Premier agent pharmacologique \u00e0 avoir re\u00e7u une homologation officielle pour le traitement symptomatique de la maladie d&rsquo;Alzheimer, il a valid\u00e9 empiriquement le bien-fond\u00e9 de l&rsquo;hypoth\u00e8se cholinergique et d\u00e9montr\u00e9 la pertinence d&rsquo;une manipulation neurochimique cibl\u00e9e pour am\u00e9liorer la m\u00e9moire et l&rsquo;attention chez l&rsquo;adulte c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, le d\u00e9ploiement du Cognex a forg\u00e9 les standards contemporains de la recherche clinique en neuropsychologie, institutionnalisant l&#8217;emploi d&rsquo;instruments psychom\u00e9triques standardis\u00e9s (ADAS-Cog, MMSE, \u00e9chelles d&rsquo;impression globale) pour quantifier objectivement l&rsquo;efficacit\u00e9 des th\u00e9rapies c\u00e9r\u00e9brales. Il a \u00e9galement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 la restructuration des fili\u00e8res de soins sp\u00e9cialis\u00e9es et m\u00e9tamorphos\u00e9 la perception soci\u00e9tale des d\u00e9mences d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives.<\/p>\n<p>Si son profil pharmacologique contraignant et son h\u00e9patotoxicit\u00e9 ont conduit \u00e0 son \u00e9viction rapide au profit de mol\u00e9cules plus maniables, le Cognex demeure une r\u00e9f\u00e9rence intellectuelle fondatrice : il a prouv\u00e9 que la fatalit\u00e9 du d\u00e9clin mn\u00e9sique pouvait \u00eatre d\u00e9fi\u00e9e scientifiquement et a trac\u00e9 la voie pour toutes les g\u00e9n\u00e9rations de modulateurs cognitifs qui lui ont succ\u00e9d\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Albert, A. (1945). The acridine derivatives: Their preparation, properties, and uses. <em>Journal of the Chemical Society<\/em>, 465\u2013468.<\/li>\n<li>Bartus, R. T., Dean, R. L., Beer, B., &amp; Lippa, A. S. (1982). <a href=\"https:\/\/www.science.org\/doi\/10.1126\/science.7046051\">The cholinergic hypothesis of geriatric memory dysfunction<\/a>. <em>Science<\/em>, 217(4558), 408\u2013414.<\/li>\n<li>Knapp, M. J., Knopman, D. S., Solomon, P. R., Pendlebury, W. W., Davis, C. S., &amp; Gracon, S. I. (1994). <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/8145570\/\">A 30-week randomized controlled trial of high-dose tacrine in patients with Alzheimer&rsquo;s disease<\/a>. <em>JAMA<\/em>, 271(13), 985\u2013991.<\/li>\n<li>Qizilbash, N., Birks, J., L\u00f3pez-Arrieta, J., Lewington, S., &amp; Szeto, S. (2000). <a href=\"https:\/\/www.cochranelibrary.com\/cdsr\/doi\/10.1002\/14651858.CD000202\/full\">Tacrine for Alzheimer&rsquo;s disease<\/a>. <em>Cochrane Database of Systematic Reviews<\/em>, (3), CD000202.<\/li>\n<li>Summers, W. K., Majovski, L. V., Marsh, G. M., Tachiki, K., &amp; Kling, A. (1986). <a href=\"https:\/\/www.nejm.org\/doi\/10.1056\/NEJM198611133152001\">Oral tetrahydroaminoacridine in long-term treatment of senile dementia, Alzheimer type<\/a>. <em>The New England Journal of Medicine<\/em>, 315(20), 1241\u20131245.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez l&rsquo;histoire, le m\u00e9canisme neurochimique et la port\u00e9e clinique du Cognex (tacrine), le tout premier traitement pharmacologique valid\u00e9 pour freiner le d\u00e9clin mn\u00e9sique dans la maladie d&rsquo;Alzheimer.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,7375,1486],"tags":[40320,40323,40322,2350,6666,6411,40321],"class_list":["post-23771","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-psychopharmacologie","category-sciences-cognitives","tag-cognex","tag-hypothese-cholinergique","tag-inhibiteur-de-lacetylcholinesterase","tag-maladie-dalzheimer","tag-memoire","tag-neurobiologie","tag-tacrine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23771","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23771\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23771"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23771"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23771"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}