{"id":23751,"date":"2026-10-31T18:50:05","date_gmt":"2026-10-31T18:50:05","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=prefixe-ceno-coeno-psychologie-corps"},"modified":"2026-10-31T18:50:05","modified_gmt":"2026-10-31T18:50:05","slug":"prefixe-ceno-coeno-psychologie-corps","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=prefixe-ceno-coeno-psychologie-corps","title":{"rendered":"C\u00e9no- : Racine du commun et du corps senti"},"content":{"rendered":"<p>Le pr\u00e9fixe <strong>c\u00e9no-<\/strong> (et ses graphies variantes <em>coeno-<\/em>, <em>c\u0153no-<\/em> ou <em>cene-<\/em>) constitue une cl\u00e9 de vo\u00fbte terminologique et conceptuelle pour explorer la mani\u00e8re dont l\u2019exp\u00e9rience subjective \u00e9merge de la sensorialit\u00e9 partag\u00e9e, corporelle et intersubjective. Pr\u00e9sent au c\u0153ur de constructions psychiatriques et neuroscientifiques majeures telles que la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/C%C3%A9nesth%C3%A9sie\">c\u00e9nesth\u00e9sie<\/a> et la c\u00e9nesthopathie, cet \u00e9l\u00e9ment lexical d\u00e9voile les structures par lesquelles l\u2019organisme unifie l\u2019ensemble de ses signaux v\u00e9g\u00e9tatifs pour fonder le sentiment premier d\u2019exister. Dans le champ \u00e9largi de la psychopathologie contemporaine, de la ph\u00e9nom\u00e9nologie clinique et des sciences cognitives incarn\u00e9es, comprendre cette racine permet de ressaisir les liens intimes qui unissent la conscience du corps propre, le rapport \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et les d\u00e9r\u00e8glements de l\u2019identit\u00e9 psychologique.<\/p>\n<h2>C\u00e9no- (Coeno-, C\u0153no-, Cene-)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le pr\u00e9fixe <strong>c\u00e9no-<\/strong> (issu du grec ancien <em>koinos<\/em>, signifiant \u00ab commun \u00bb, \u00ab partag\u00e9 \u00bb, \u00ab g\u00e9n\u00e9ral \u00bb ou \u00ab universel \u00bb) d\u00e9signe, dans le vocabulaire scientifique et m\u00e9dical, ce qui est mis en commun, ce qui appartient \u00e0 une totalit\u00e9 organique ou ce qui rassemble une pluralit\u00e9 d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments sous une m\u00eame modalit\u00e9 int\u00e9grative. Dans le domaine psychologique, psychiatrique et psychosomatique, il caract\u00e9rise principalement les processus qui unifient les impressions sensorielles internes en une synth\u00e8se globale indistincte, ainsi que les dispositifs reliant les individus au sein d\u2019un espace relationnel ou d\u2019une matrice collective.<\/p>\n<p>Employ\u00e9 de fa\u00e7on pr\u00e9pond\u00e9rante dans le terme composite <em>c\u00e9nesth\u00e9sie<\/em> (la sensation commune ou la perception diffuse du corps int\u00e9rieur), ce morph\u00e8me renvoie \u00e0 un niveau de conscience non objectivant, pr\u00e9-r\u00e9flexif et vital, qui assure l\u2019enracinement primordial du sujet dans sa corpor\u00e9it\u00e9. Il sert \u00e9galement \u00e0 d\u00e9signer des dynamiques d\u2019agr\u00e9gation sociale ou cellulaire (comme dans le concept de <em>c\u00e9nobie<\/em> ou de <em>c\u0153nogen\u00e8se<\/em>), soulignant l&rsquo;ins\u00e9parabilit\u00e9 structurelle de l\u2019unit\u00e9 et de la multiplicit\u00e9 dans les syst\u00e8mes vivants.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l\u2019alt\u00e9ration des m\u00e9canismes subsum\u00e9s sous ce pr\u00e9fixe se traduit par une rupture de cette communaut\u00e9 sensorielle interne. Lorsque la synth\u00e8se \u00ab commune \u00bb des visc\u00e8res et du tonus musculaire se d\u00e9lite, le sujet perd son assise corporelle famili\u00e8re, ouvrant la voie \u00e0 des tableaux cliniques graves marqu\u00e9s par la d\u00e9personnalisation, les hallucinations somato-visc\u00e9rales ou l&rsquo;angoisse de morcellement psychotique.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9l\u00e9ment formatif <strong>c\u00e9no-<\/strong> d\u00e9rive directement de l\u2019adjectif grec ancien <strong>\u03ba\u03bf\u03b9\u03bd\u03cc\u03c2<\/strong> (<em>koin\u00f3s<\/em>), dont le champ s\u00e9mantique s\u2019\u00e9tend de \u00ab commun \u00e0 plusieurs \u00bb, \u00ab public \u00bb, \u00ab g\u00e9n\u00e9ral \u00bb jusqu\u2019\u00e0 \u00ab ordinaire \u00bb ou \u00ab universel \u00bb. Chez Aristote et les philosophes pr\u00e9socratiques, cette racine a servi \u00e0 forger l&rsquo;expression <em>koin\u00e8 a\u00edsth\u00easis<\/em> (\u03ba\u03bf\u03b9\u03bd\u1f74 \u03b1\u1f34\u03c3\u03b8\u03b7\u03c3\u03b9\u03c2), qui a donn\u00e9 le latin <em>sensus communis<\/em> (sens commun), d\u00e9signant la facult\u00e9 de coordonner les donn\u00e9es \u00e9manant des diff\u00e9rents sens p\u00e9riph\u00e9riques pour en faire une repr\u00e9sentation sensorielle homog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Au fil de l&rsquo;histoire des sciences m\u00e9dicales de la Renaissance et de l&rsquo;\u00e9poque des Lumi\u00e8res, le terme grec a \u00e9t\u00e9 latinis\u00e9 sous la forme <em>coeno-<\/em> ou <em>c\u0153no-<\/em>. En allemand, cette racine a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e au XVIIIe si\u00e8cle sous la plume du m\u00e9decin Christian Friedrich H\u00fcbner dans sa th\u00e8se de 1794 pour forger le n\u00e9ologisme <em>Gemeingef\u00fchl<\/em>, calqu\u00e9 directement sur le terme savant <em>coen\u00e6sthesis<\/em>. En fran\u00e7ais, la translitt\u00e9ration a oscill\u00e9 entre l\u2019orthographe \u00e9tymologique <em>c\u0153no-<\/em>, la variante latinisante <em>coeno-<\/em> et la simplification moderne <em>c\u00e9no-<\/em>.<\/p>\n<p>Il convient de distinguer scrupuleusement ce morph\u00e8me de deux homophones grecs fr\u00e9quemment sources de confusions lexicales en m\u00e9decine : d&rsquo;une part <strong>ken\u00f3s<\/strong> (\u03ba\u03b5\u03bd\u03cc\u03c2), signifiant \u00ab vide \u00bb (qui donne <em>c\u00e9notaphe<\/em> ou <em>c\u00e9nophobie<\/em>, la peur du vide), et d&rsquo;autre part <strong>kain\u00f3s<\/strong> (kainos \/ \u03ba\u03b1\u03b9\u03bd\u03cc\u03c2), signifiant \u00ab nouveau \u00bb ou \u00ab r\u00e9cent \u00bb (qui structure des vocables g\u00e9ologiques ou anthropologiques comme <em>C\u00e9nozo\u00efque<\/em>). En psychologie clinique et psychiatrie, <em>c\u00e9no-<\/em> rel\u00e8ve presque exclusivement de <em>koinos<\/em>, incarnant l&rsquo;id\u00e9e de communion int\u00e9roceptive ou de communaut\u00e9 d&rsquo;affects.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et formes grammaticales<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le pr\u00e9fixe se prononce [se.no] en fran\u00e7ais standard moderne pour les graphies <em>c\u00e9no-<\/em> et <em>c\u0153no-<\/em>, ou parfois [k\u0153.no] chez certains locuteurs lorsqu\u2019il conserve sa translitt\u00e9ration savante non \u00e9lid\u00e9e <em>coeno-<\/em>, bien que la prononciation acad\u00e9mique pr\u00e9conise l\u2019assibilation devant la voyelle ant\u00e9rieure. La forme <em>cene-<\/em>, plus rare en fran\u00e7ais mais fr\u00e9quente dans l&rsquo;espace anglophone (<em>cenesthesia<\/em>), se prononce de mani\u00e8re similaire [sen].<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, <em>c\u00e9no-<\/em> est un pr\u00e9fixe ou un \u00e9l\u00e9ment radical composant d&rsquo;origine grecque, ins\u00e9parable de ses bases nominales ou adjectivales. Il entre dans la d\u00e9rivation de nombreux substantifs f\u00e9minins (<em>la c\u00e9nesth\u00e9sie<\/em>, <em>la c\u00e9nesthopathie<\/em>, <em>la c\u00e9notopie<\/em>), masculins (<em>le c\u00e9nobite<\/em>, <em>le c\u00e9nogroupe<\/em>), et d&rsquo;adjectifs relationnels (<em>c\u00e9nesth\u00e9sique<\/em>, <em>c\u00e9nopathique<\/em>, <em>c\u00e9nog\u00e9n\u00e9tique<\/em>). Il ne s&#8217;emploie jamais de mani\u00e8re isol\u00e9e en tant que morph\u00e8me libre.<\/p>\n<p>Son comportement combinatoire pr\u00e9sente une remarquable stabilit\u00e9. Devant une consonne, il conserve sa finale vocalique (<em>c\u00e9no-pathie<\/em>, <em>c\u00e9no-th\u00e8se<\/em>) ; devant une base commen\u00e7ant par une voyelle ou un hiatus, il peut s&rsquo;\u00e9lider partiellement ou maintenir une liaison euphonique selon la tradition lexicographique retenue (comme dans <em>c\u0153nencephale<\/em> ou l&rsquo;adjectif <em>c\u00e9nesth\u00e9sique<\/em>, o\u00f9 le morph\u00e8me fusionne avec <em>aisth\u00easis<\/em>).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La port\u00e9e conceptuelle de <em>c\u00e9no-<\/em> en psychologie s&rsquo;articule autour de trois cercles concentriques : l\u2019int\u00e9gration visc\u00e9rale de soi, l\u2019articulation corps-esprit et l\u2019intersubjectivit\u00e9 primaire. \u00c0 son niveau le plus fondamental, le pr\u00e9fixe symbolise la synth\u00e8se globale des \u00e9prouv\u00e9s somatiques inconscients ou subconscients. Le corps vivant ne se contente pas de percevoir le monde ext\u00e9rieur par les organes des sens ext\u00e9roceptifs ; il per\u00e7oit en permanence son propre \u00e9tat interne, son milieu liquide, sa motilit\u00e9 digestive, sa tension cardiaque et ses pressions posturales. <em>C\u00e9no-<\/em> d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;op\u00e9ration par laquelle cette mosa\u00efque chaotique d&rsquo;influx est rendue \u00ab commune \u00bb, donnant naissance \u00e0 la \u00ab sensation g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;existence \u00bb.<\/p>\n<p>Cette corpor\u00e9it\u00e9 commune constitue le socle ontologique du Moi. Sans cette nappe continue de sensations indistinctes, la conscience vigile ne disposerait d&rsquo;aucun ancrage. Comme l\u2019a formul\u00e9 la ph\u00e9nom\u00e9nologie husserlienne et merleau-pontienne, le corps n&rsquo;est pas un simple objet anatomique situ\u00e9 dans l&rsquo;espace (<em>K\u00f6rper<\/em>), mais un corps vivant, senti de l&rsquo;int\u00e9rieur (<em>Leib<\/em>). La sph\u00e8re <em>c\u00e9nesth\u00e9sique<\/em> sous-tend la conviction intime et irr\u00e9fl\u00e9chie d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;auteur et le r\u00e9ceptacle de ses propres exp\u00e9riences. D\u00e8s lors, le pr\u00e9fixe renvoie \u00e0 l&rsquo;infrastructure m\u00eame de la pr\u00e9sence humaine au monde.<\/p>\n<p>\u00c0 un niveau sup\u00e9rieur, <em>c\u00e9no-<\/em> capture \u00e9galement les processus de mise en commun dans les relations humaines. Dans la dynamique de groupe et la psychologie sociale analytique, ce qui est \u00ab c\u00e9notique \u00bb a trait \u00e0 la trame partag\u00e9e des affects et des repr\u00e9sentations au sein d&rsquo;un collectif d&rsquo;individus. Cette mise en commun ne consiste pas en une simple juxtaposition d&rsquo;esprits ind\u00e9pendants, mais en l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un champ d&rsquo;influences affectives, pulsionnelles et comportementales dans lequel chaque membre est enchev\u00eatr\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, le pr\u00e9fixe permet de comprendre la d\u00e9stabilisation de l\u2019identit\u00e9 lorsque le \u00ab commun \u00bb s\u2019effondre. Lorsque l\u2019appareil psychique ne parvient plus \u00e0 harmoniser ses informations de base, le patient \u00e9prouve une d\u00e9faillance de la totalisation somatique. Les sensations internes deviennent insolites, \u00e9trang\u00e8res, d\u00e9solidaris\u00e9es du Moi. Elles ne font plus \u00ab corps commun \u00bb avec la personnalit\u00e9, engendrant les m\u00e9tamorphoses corporelles effrayantes observ\u00e9es dans les psychoses schizophr\u00e9niques et les \u00e9tats de d\u00e9r\u00e9alisation profonde.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire du radical <em>c\u00e9no-<\/em> dans la pens\u00e9e psychologique et m\u00e9dicale s&rsquo;enracine dans la transition de l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique vers la modernit\u00e9 empiriste. Apr\u00e8s avoir servi durant des si\u00e8cles dans la scolastique aristot\u00e9licienne pour d\u00e9signer le \u00ab sens commun \u00bb c\u00e9r\u00e9bral, la notion prend un tournant somatique d\u00e9cisif \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle. En 1794, Christian Friedrich H\u00fcbner r\u00e9interpr\u00e8te le terme sous l&rsquo;\u00e9gide de Johann Christian Reil \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Halle. Pour ces pionniers, la <em>c\u0153n\u00e6sthesis<\/em> cesse d&rsquo;\u00eatre une fonction intellectuelle de coordination des cinq sens pour devenir la conscience obscure et continue que l&rsquo;\u00e2me poss\u00e8de de son organisme.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, les ali\u00e9nistes fran\u00e7ais et allemands int\u00e8grent massivement ce concept. Le physiologiste Johannes M\u00fcller formalise la physiologie de la sensation interne, tandis que Wilhelm Griesinger et Pierre Janet accordent une place pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 la d\u00e9sorganisation du sentiment d&rsquo;existence dans les affections mentales. La c\u00e9nesth\u00e9sie est alors reconnue comme le thermom\u00e8tre de la vie affective fondamentale, l&rsquo;humeur d\u00e9pendante des profondeurs organiques.<\/p>\n<p>Le tournant du XXe si\u00e8cle marque l\u2019\u00e2ge d\u2019or clinique du pr\u00e9fixe sous la plume d\u2019Ernest Dupr\u00e9 et Paul Camus. En 1907, ils introduisent le concept de <em>c\u00e9nesthopathie<\/em> pour d\u00e9crire les anomalies douloureuses et bizarres de la sensibilit\u00e9 commune, survenant sans l\u00e9sion p\u00e9riph\u00e9rique d\u00e9celable. Les psychiatres de l\u2019\u00c9cole de Paris identifient alors une lign\u00e9e s\u00e9miologique autonome, distinguant les dysfonctionnements c\u00e9no-moteurs et c\u00e9no-sensitifs des simples n\u00e9vralgies ou d\u00e9lires d&rsquo;hypocondrie.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la psychanalyse naissante fait \u00e9cho \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sigmund_Freud\">Sigmund Freud<\/a>, dans <em>Le Moi et le \u00c7a<\/em> (1923), \u00e9crit explicitement que \u00ab le Moi est avant tout un Moi corporel \u00bb, s&rsquo;appuyant de fait sur cette texture c\u00e9nesth\u00e9sique primaire que Didier Anzieu th\u00e9orisera ult\u00e9rieurement sous le concept du \u00ab Moi-peau \u00bb. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, avec l&rsquo;essor de la neurobiologie contemporaine port\u00e9e par Antonio Damasio, le r\u00f4le int\u00e9grateur du sentiment corporel commun est r\u00e9habilit\u00e9 au premier plan de l&rsquo;\u00e9tude de la conscience.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9difice th\u00e9orique reposant sur le pr\u00e9fixe <em>c\u00e9no-<\/em> s\u2019articule avec plusieurs courants majeurs de la psychologie, de la philosophie de l\u2019esprit et des neurosciences fondamentales :<\/p>\n<p>Le premier ancrage est la <strong>ph\u00e9nom\u00e9nologie du corps propre<\/strong>. Initi\u00e9e par Edmund Husserl et d\u00e9velopp\u00e9e par Maurice Merleau-Ponty dans la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em> (1945), cette approche postule que l\u2019exp\u00e9rience consciente ne na\u00eet pas dans un cogito d\u00e9sincarn\u00e9, mais dans une texture perceptive primitive. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment <em>c\u00e9no-<\/em> incarne la passivit\u00e9 originaire de la r\u00e9ceptivit\u00e9 corporelle : avant de penser le monde, je suis affect\u00e9 par mon propre corps. L\u2019impression de totalit\u00e9 n&rsquo;est pas le produit d&rsquo;un calcul intellectuel, mais d&rsquo;une coh\u00e9sion v\u00e9cue pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me cadre conceptuel est celui de la <strong>th\u00e9orie des marqueurs somatiques et de l\u2019hom\u00e9ostasie<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9e par Antonio Damasio. En postulant l&rsquo;existence de proto-soi et de sentiments primaires, Damasio r\u00e9actualise le sens de <em>koinos<\/em> en neurobiologie : le tronc c\u00e9r\u00e9bral, l&rsquo;insula et le cortex somatosensoriel int\u00e8grent en continu l&rsquo;\u00e9tat des visc\u00e8res, du pH sanguin, de la pression art\u00e9rielle et des taux hormonaux. Cette cartographie globale et int\u00e9gr\u00e9e du corps constitue le fondement biologique du sentiment d&rsquo;identit\u00e9 et guide la prise de d\u00e9cision adaptative.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me mod\u00e8le th\u00e9orique rel\u00e8ve de la <strong>th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet et du d\u00e9veloppement pr\u00e9coce<\/strong> (Donald Winnicott, Esther Bick). Chez le nourrisson, la structuration psychique exige la mise en commun des sensations primitives morcel\u00e9es (faim, froid, contact tactile, motricit\u00e9). \u00c0 travers le holding maternel et les interactions intercorporelles, l&rsquo;enfant r\u00e9alise la synth\u00e8se de ses impressions c\u00e9no-sensorielles initialement \u00e9parpill\u00e9es, transformant un archipel d&rsquo;excitations en un sch\u00e9ma corporel unifi\u00e9.<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me socle concerne l&rsquo;<strong>intersubjectivit\u00e9 et la cognition incarn\u00e9e<\/strong> (Francisco Varela, Shaun Gallagher). Les processus \u00ab c\u00e9notiques \u00bb transcendent les fronti\u00e8res strictes de la bo\u00eete cr\u00e2nienne : l&#8217;empathie motrice et la r\u00e9sonance des neurones miroirs montrent que le v\u00e9cu partag\u00e9 repose sur une continuit\u00e9 somatique interindividuelle, reliant le corps propre au corps de l&rsquo;autre dans une matrice affective conjointe.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, d\u00e9clinaisons et dimensions<\/h3>\n<p>Le pr\u00e9fixe <em>c\u00e9no-<\/em> structure une famille diversifi\u00e9e de concepts fondamentaux \u00e0 travers plusieurs dimensions de l\u2019observation clinique et psychologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>C\u00e9nesth\u00e9sie (ou c\u0153nesth\u00e9sie) :<\/strong> La sensation interne, g\u00e9n\u00e9rale et diffuse r\u00e9sultant de l&rsquo;int\u00e9gration de toutes les stimulations int\u00e9roceptives et proprioceptives, constituant la trame basale du sentiment d&rsquo;existence physique.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nesthopathie :<\/strong> Trouble de la sensibilit\u00e9 interne caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;\u00e9mergence de sensations corporelles anormales, p\u00e9nibles, insolites, parfois atroces (sensations de br\u00fblure, d&rsquo;\u00e9tirement, d&rsquo;\u00e9clatement visc\u00e9ral), sans \u00e9tiologie organique d\u00e9celable.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nesth\u00e9sique (ou c\u0153nesth\u00e9sique) :<\/strong> Adjectif qualifiant toute manifestation, sensation ou perturbation ayant trait \u00e0 la perception interne de l\u2019organisme dans son ensemble.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nothymie :<\/strong> Tonalit\u00e9 affective fondamentale, humeur basale issue directement des variations physiologiques de la sph\u00e8re c\u00e9nesth\u00e9sique, oscillant entre bien-\u00eatre vital et d\u00e9tresse obscure.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nopathie :<\/strong> Terme g\u00e9n\u00e9rique d\u00e9signant toute alt\u00e9ration pathologique du sentiment d\u2019harmonie organique globale, souvent associ\u00e9 aux phases pr\u00e9coces des d\u00e9compensations m\u00e9lancoliques.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nobie (ou coenobie) :<\/strong> Au sens psychosocial ou \u00e9thologique, mode d&rsquo;organisation communautaire dans lequel les individus partagent un espace de vie commun et des r\u00e8gles d\u2019existence strictes, modelant des processus identificatoires intenses.<\/li>\n<li><strong>C\u0153nogen\u00e8se (ou c\u00e9nogen\u00e8se) :<\/strong> En psychologie du d\u00e9veloppement et en biologie \u00e9volutive, apparition de caract\u00e8res ou de processus d&rsquo;adaptation sp\u00e9cifiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat larvaire ou infantile, ne reproduisant pas l&rsquo;histoire phylog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;esp\u00e8ce.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples cliniques et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L\u2019analyse clinique fournit les illustrations les plus parlantes des manifestations gouvern\u00e9es par cette dynamique corporelle commune. Prenons le cas de la <strong>c\u00e9nesthopathie d&rsquo;Ernest Dupr\u00e9<\/strong> chez une patiente de 45 ans, suivie en psychiatrie pour une souffrance r\u00e9fractaire. Sans aucune anomalie neurologique ou gastro-ent\u00e9rologique \u00e0 l&rsquo;imagerie m\u00e9dicale, la patiente d\u00e9crit une sensation intol\u00e9rable de \u00ab m\u00e9tal en fusion circulant \u00e0 travers l&rsquo;intestin gr\u00eale \u00bb accompagn\u00e9e d&rsquo;une impression de \u00ab p\u00e9trification thoracique \u00bb. Ces \u00e9prouv\u00e9s ne constituent pas une simple m\u00e9taphore n\u00e9vrotique ni un d\u00e9lire de pers\u00e9cution syst\u00e9matis\u00e9 : il s&rsquo;agit d&rsquo;une perturbation primaire de la coh\u00e9sion c\u00e9nesth\u00e9sique, o\u00f9 la sensibilit\u00e9 organique interne perd son silence harmonieux physiologique pour devenir une douleur autonome et d\u00e9sarticul\u00e9e.<\/p>\n<p>Un autre exemple paradigmatique r\u00e9side dans le <strong>syndrome de Cotard<\/strong> (ou d\u00e9lire de n\u00e9gation d&rsquo;organe). Dans cette forme extr\u00eame de m\u00e9lancolie d\u00e9lirante, le patient affirme avec une certitude in\u00e9branlable : \u00ab Je n&rsquo;ai plus d&rsquo;estomac, mon c\u0153ur ne bat plus, mes veines sont ass\u00e9ch\u00e9es, je suis mort \u00bb. Ici, l&rsquo;effondrement de la trame <em>c\u00e9no-<\/em> est total : l&rsquo;arr\u00eat apparent de l&rsquo;aff\u00e9rence sensorielle commune visc\u00e9rale prive l&rsquo;appareil psychique des preuves \u00e9l\u00e9mentaires de sa vitalit\u00e9 biologique. Faute d&rsquo;une synth\u00e8se corporelle sentie, le Moi conclut logiquement \u00e0 son inexistence ontologique.<\/p>\n<p>Dans le domaine des <strong>troubles schizophr\u00e9niques d\u00e9butants<\/strong>, souvent d\u00e9crits sous le concept d&rsquo;hypo-pr\u00e9sence ou de perte de contact vital avec la r\u00e9alit\u00e9 selon Eug\u00e8ne Minkowski, les patients signalent fr\u00e9quemment des modifications c\u00e9nesth\u00e9siques insidieuses. Un jeune patient relate que ses jambes \u00ab ne lui appartiennent plus tout \u00e0 fait \u00bb, semblant flotter ou peser d&rsquo;un poids disproportionn\u00e9. La d\u00e9sint\u00e9gration du \u00ab commun \u00bb int\u00e9roceptif pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;\u00e9closion des id\u00e9es d\u00e9lirantes d&rsquo;influence, d\u00e9montrant que la pathologie de la pens\u00e9e \u00e9merge sur les ruines d&rsquo;une d\u00e9faillance c\u00e9nesth\u00e9sique sous-jacente.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation, mesure et s\u00e9miologie clinique<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9valuation des d\u00e9sordres de la sph\u00e8re c\u00e9nesth\u00e9sique et de la coh\u00e9rence corporelle commune repr\u00e9sente un d\u00e9fi diagnostique majeur en raison de la nature subjective, pr\u00e9-verbale et insaisissable de ces ph\u00e9nom\u00e8nes. La clinique psychopathologique s&rsquo;appuie sur une s\u00e9miologie minutieuse compl\u00e9t\u00e9e par des instruments standardis\u00e9s :<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9miologique, le praticien explore trois axes distincts : la <em>topographie<\/em> des sensations (diffuses, erratiques ou fix\u00e9es \u00e0 un territoire visc\u00e9ral pr\u00e9cis), la <em>qualit\u00e9 sensorielle<\/em> (tiraillement, br\u00fblure, torsion, impression de vide ou de corps \u00e9tranger interne) et le <em>degr\u00e9 d&rsquo;adh\u00e9sion<\/em> de la croyance (le patient pr\u00e9sente-t-il une critique lucide de son \u00e9prouv\u00e9 bizarre, ou bascule-t-il dans l&rsquo;interpr\u00e9tation d\u00e9lirante et le sentiment d&rsquo;action ext\u00e9rieure ?).<\/p>\n<p>Parmi les outils d&rsquo;\u00e9valuation valid\u00e9s dans la recherche psychiatrique internationale, l&rsquo;\u00e9chelle <strong>BSABS<\/strong> (<em>Bonn Scale for the Assessment of Basic Symptoms<\/em>), mise au point par Gerd Huber et Gisela Gross, consacre une section enti\u00e8re aux sympt\u00f4mes de base c\u00e9nesth\u00e9siques. Cet instrument permet de d\u00e9pister avec pr\u00e9cision les sensations corporelles kinesth\u00e9siques et visc\u00e9rales anormales durant la phase prodromique de la schizophr\u00e9nie, des ann\u00e9es avant l\u2019apparition des d\u00e9lires patents.<\/p>\n<p>En outre, l\u2019exploration psychophysiologique moderne emploie des paradigmes de mesure de l\u2019<strong>int\u00e9roception<\/strong>, tels que l&rsquo;\u00e9preuve de d\u00e9tection des battements cardiaques (t\u00e2che de Schandry). Ces dispositifs quantifient la pr\u00e9cision avec laquelle un sujet per\u00e7oit les signaux internes de son propre corps. Les anomalies constat\u00e9es dans ces t\u00e2ches chez les patients souffrant de d\u00e9personnalisation, d&rsquo;anorexie mentale ou d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 chronique objectivent le d\u00e9ficit d&rsquo;int\u00e9gration de cette communaut\u00e9 sensorielle constitutive.<\/p>\n<h3>10. Applications pratiques et port\u00e9e th\u00e9rapeutique<\/h3>\n<p>La prise en compte de la dimension \u00ab c\u00e9notique \u00bb du fonctionnement psychologique transforme profond\u00e9ment la pratique th\u00e9rapeutique, tant sur le plan individuel qu\u2019institutionnel :<\/p>\n<p>En <strong>psychoth\u00e9rapie corporelle et psychosomatique<\/strong>, restaurer la coh\u00e9rence de la sensation commune est indispensable pour traiter les troubles dissociatifs et les traumatismes complexes. Les approches comme la m\u00e9ditation de pleine conscience ax\u00e9e sur le balayage corporel (<em>body scan<\/em>), la relaxation biodynamique ou la th\u00e9rapie sensorimotrice visent \u00e0 r\u00e9tablir un dialogue apais\u00e9 avec l&rsquo;int\u00e9roception. En aidant le patient \u00e0 r\u00e9habiter son corps sans panique, ces techniques permettent de r\u00e9sorber les fragmentations c\u00e9no-sensorielles et de solidifier le sentiment de s\u00e9curit\u00e9 ontologique.<\/p>\n<p>En <strong>psychiatrie institutionnelle et dynamique de groupe<\/strong>, l&rsquo;exploitation des ph\u00e9nom\u00e8nes de c\u00e9nobie et de communaut\u00e9 vivante constitue un levier curatif majeur. L&rsquo;ambiance collective du service de soins cr\u00e9e un \u00ab corps institutionnel partag\u00e9 \u00bb qui fait fonction d&rsquo;enveloppe contenante pour des sujets dont le Moi est d\u00e9sorganis\u00e9. L\u2019espace partag\u00e9 des ateliers th\u00e9rapeutiques r\u00e9introduit du lien, permettant aux patients de faire l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une commune humanit\u00e9 r\u00e9gul\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan <strong>pharmacologique<\/strong>, la prise en charge des c\u00e9nesthopathies rebelles n\u00e9cessite une grande rigueur. Ces tableaux cliniques ne r\u00e9pondent que tr\u00e8s faiblement aux antalgiques conventionnels, attestant de leur origine centrale. Le recours \u00e0 certains antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 faible dose (comme l&rsquo;aripiprazole ou l&rsquo;amisulpride) ou \u00e0 des antid\u00e9presseurs \u00e0 action noradr\u00e9nergique et s\u00e9rotoninergique d\u00e9montre une efficacit\u00e9 cibl\u00e9e sur la neuromodulation des voies somatosensorielles d\u00e9r\u00e9gl\u00e9es.<\/p>\n<h3>11. Recherche contemporaine et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les neurosciences cognitives ont donn\u00e9 un souffle nouveau \u00e0 l\u2019\u00e9tude de ces m\u00e9canismes \u00e0 travers le paradigme de l&rsquo;<strong>int\u00e9roception<\/strong> et du codage pr\u00e9dictif (<em>predictive coding<\/em>). Les travaux de chercheurs tels qu&rsquo;Hugo Critchley, Anil Seth et Karl Friston mettent en \u00e9vidence le r\u00f4le central du <strong>cortex insulaire ant\u00e9rieur<\/strong> dans la g\u00e9n\u00e9ration de la sensation commune. L&rsquo;insula agit comme le carrefour neuro-anatomique o\u00f9 convergent les informations du nerf vague, des aff\u00e9rences spinothalamiques et du syst\u00e8me autonome pour g\u00e9n\u00e9rer l&rsquo;\u00e9tat de conscience int\u00e9roceptive globale.<\/p>\n<p>Selon les mod\u00e8les computationnels contemporains, le cerveau ne re\u00e7oit pas passivement les signaux du corps. Il produit constamment des pr\u00e9dictions (des attentes descendantes) sur ce que devrait \u00eatre l&rsquo;\u00e9tat physiologique de l&rsquo;organisme, et confronte ces pr\u00e9dictions aux signaux ascendants r\u00e9els. Les dysfonctionnements c\u00e9nesth\u00e9siques r\u00e9sulteraient d&rsquo;une rupture de pond\u00e9ration de ces erreurs de pr\u00e9diction int\u00e9roceptive : le syst\u00e8me nerveux central surinterpr\u00e8te les bruits de fond physiologiques physiologiques, transformant des flux normaux d&rsquo;organes en menaces ou anomalies corporelles d\u00e9routantes.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes r\u00e9centes en neuro-imagerie fonctionnelle ont \u00e9galement d\u00e9montr\u00e9 que les exp\u00e9riences de d\u00e9sincarnation et de d\u00e9personnalisation sont corr\u00e9l\u00e9es \u00e0 une hypo-activation de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et du cortex cingulaire post\u00e9rieur, coupl\u00e9e \u00e0 une d\u00e9connexion avec le r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (DMN). Ces d\u00e9couvertes empiriques valident les hypoth\u00e8ses s\u00e9culaires des cliniciens : la pr\u00e9sence \u00e0 soi-m\u00eame et la stabilit\u00e9 du psychisme reposent rigoureusement sur le bon fonctionnement de ce filtre d&rsquo;int\u00e9gration somatique unifi\u00e9e.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transcuturelles<\/h3>\n<p>La mani\u00e8re dont la synth\u00e8se commune corporelle est per\u00e7ue, formul\u00e9e et int\u00e9gr\u00e9e dans le tissu social varie consid\u00e9rablement d&rsquo;une culture \u00e0 l&rsquo;autre. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes, domin\u00e9es par le dualisme cart\u00e9sien, le corps a longtemps \u00e9t\u00e9 appr\u00e9hend\u00e9 comme un r\u00e9ceptacle m\u00e9canique disjoint de l&rsquo;esprit, favorisant la m\u00e9dicalisation organiciste des plaintes de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 somatique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les contextes culturels orientaux ou africains, la barri\u00e8re entre sensation int\u00e9roceptive et expression psychique est beaucoup plus perm\u00e9able. En psychiatrie transculturelle, Arthur Kleinman a abondamment d\u00e9crit les idiomes de d\u00e9tresse somatiques. Dans de nombreuses traditions, les bouleversements affectifs s&rsquo;expriment spontan\u00e9ment par un vocabulaire de l&rsquo;alt\u00e9ration c\u00e9no-corporelle : sensations de \u00ab chaleur qui monte dans la t\u00eate \u00bb, \u00ab c\u0153ur fatigu\u00e9 \u00bb ou de \u00ab vent qui circule sous la peau \u00bb en Asie du Sud-Est ou en m\u00e9decine traditionnelle chinoise.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les cultures holistiques accordent une primaut\u00e9 \u00e0 la dimension commune du corps dans son environnement social et cosmique. L&rsquo;individu n&rsquo;est pas une entit\u00e9 isol\u00e9e mais un n\u0153ud d&rsquo;interconnexions \u00e9nerg\u00e9tiques et relationnelles. Ce qui est per\u00e7u comme une bizarrerie c\u00e9nesth\u00e9sique ou une d\u00e9personnalisation dans la nosographie occidentale peut \u00eatre cod\u00e9, dans d&rsquo;autres syst\u00e8mes de sens, comme une exp\u00e9rience spirituelle d&rsquo;ouverture au monde, une possession rituelle ou une rupture d&rsquo;harmonie communautaire exigeant des rituels collectifs de r\u00e9int\u00e9gration.<\/p>\n<h3>13. Controverses, d\u00e9bats critiques et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa valeur heuristique indiscutable, la terminologie articul\u00e9e autour de <em>c\u00e9no-<\/em> soul\u00e8ve plusieurs controverses th\u00e9oriques et cliniques :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re controverse r\u00e9side dans l&rsquo;<strong>ambigu\u00eft\u00e9 diagnostique de la c\u00e9nesthopathie<\/strong>. Depuis l&rsquo;origine des travaux de Dupr\u00e9, de vifs d\u00e9bats ont oppos\u00e9 les cliniciens sur la nature de cette entit\u00e9 : s&rsquo;agit-il d&rsquo;une maladie autonome (entit\u00e9 morbide singuli\u00e8re), d&rsquo;une simple vari\u00e9t\u00e9 d&rsquo;hypocondrie n\u00e9vrotique, ou de prodromes schizophr\u00e9niques frustes ? Le risque d&rsquo;utiliser ce terme comme un \u00ab diagnostic fourre-tout \u00bb pour tout trouble corporel inexpliqu\u00e9 a souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 par les neurologues, qui soulignent la possibilit\u00e9 de m\u00e9conna\u00eetre des affections organiques rares (neuropathies des petites fibres, enc\u00e9phalites limbiques d\u00e9butantes, scl\u00e9rose en plaques).<\/p>\n<p>Une seconde limite concerne le <strong>r\u00e9ductionnisme neurobiologique<\/strong>. \u00c0 vouloir tout rabattre sur les boucles de r\u00e9troaction de l&rsquo;insula et la machinerie int\u00e9roceptive, certains mod\u00e8les cognitivistes risquent d&rsquo;occulter la profondeur symbolique, existentielle et inconsciente du corps imaginaire. Comme le rappellent les psychanalystes, le corps n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 sa seule machinerie organique ; il est sculpt\u00e9 par l&rsquo;histoire du d\u00e9sir, les conflits infantiles refoul\u00e9s et les investissements libidinaux.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan strictement linguistique, la multiplicit\u00e9 des graphies (<em>coeno-<\/em>, <em>c\u0153no-<\/em>, <em>cene-<\/em>, <em>c\u00e9no-<\/em>) et la superposition homophonique avec d&rsquo;autres racines grecques (le vide ou la nouveaut\u00e9) continuent de poser des probl\u00e8mes d&rsquo;indexation documentaire et de clarification conceptuelle dans la litt\u00e9rature internationale, r\u00e9clamant une harmonisation nosologique rigoureuse.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour cerner pr\u00e9cis\u00e9ment les fronti\u00e8res conceptuelles associ\u00e9es au pr\u00e9fixe <em>c\u00e9no-<\/em>, il importe de distinguer ses d\u00e9riv\u00e9s des notions voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>C\u00e9nesth\u00e9sie vs Proprioception :<\/strong> La <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Proprioception\">proprioception<\/a> concerne sp\u00e9cifiquement la perception de la position et des mouvements des segments du corps dans l&rsquo;espace via les m\u00e9canor\u00e9cepteurs articulaires et musculaires, tandis que la <em>c\u00e9nesth\u00e9sie<\/em> englobe l&rsquo;ensemble des sensations visc\u00e9rales internes inconscientes et fonde l&rsquo;affect global d&rsquo;exister.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nesthopathie vs Hypocondrie :<\/strong> L&rsquo;hypocondriaque est obs\u00e9d\u00e9 par la croyance ou la crainte rationnellement verbalis\u00e9e d&rsquo;avoir une pathologie l\u00e9tale (cancer, infarctus) en surinterpr\u00e9tant des signes b\u00e9nins. Le patient c\u00e9nesthopathe, en revanche, se d\u00e9bat avec un \u00e9prouv\u00e9 sensoriel intrins\u00e8quement alt\u00e9r\u00e9, monstrueux et intraduisible dans le langage anatomique commun.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nesthopathie vs Somatisation :<\/strong> La somatisation s&rsquo;inscrit dans un registre de dysfonctionnement fonctionnel classique (c\u00e9phal\u00e9es, colopathie, spasmes) en lien direct avec un conflit psychologique ou un stress, alors que la perturbation c\u00e9nesthopathique porte sur la trame m\u00eame de la sensibilit\u00e9 corporelle vitale.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9nothymie vs Dysthymie :<\/strong> La dysthymie renvoie \u00e0 une d\u00e9pression chronique de l&rsquo;humeur caract\u00e9ris\u00e9e par des sympt\u00f4mes cognitifs et motivationnels, tandis que la c\u00e9nothymie met en exergue l&rsquo;origine purement v\u00e9g\u00e9tative et somatique de l&rsquo;affaissement affectif.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9no- (koinos) vs C\u00e9no- (kainos \/ kenos) :<\/strong> Distinction \u00e9tymologique essentielle entre le commun\/partag\u00e9 (c\u00e9nesth\u00e9sie), le r\u00e9cent (C\u00e9nozo\u00efque) et le vide (c\u00e9notaphe).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et enseignements majeurs<\/h3>\n<p>En conclusion, l\u2019exploration du pr\u00e9fixe <strong>c\u00e9no-<\/strong> et de ses corr\u00e9lats psychologiques offre une vision panoramique de l&rsquo;ancrage charnel de la conscience humaine :<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue structural, ce radical incarne le principe de totalisation unifi\u00e9e. Il rappelle que la subjectivit\u00e9 ne commence pas par une pens\u00e9e abstraite, mais par un consensus silencieux et obscur entre l&rsquo;ensemble des organes du corps vivant. La communaut\u00e9 somatosensorielle pr\u00e9c\u00e8de et conditionne la vie cognitive et intellectuelle.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l\u2019\u00e9tude des d\u00e9faillances de cet op\u00e9rateur (c\u00e9nesthopathies, hypocondries majeures, d\u00e9personnalisation, m\u00e9lancolie de Cotard) constitue l&rsquo;un des observatoires les plus f\u00e9conds de la psychiatrie clinique. Lorsque l&rsquo;illusion d&rsquo;une harmonie visc\u00e9rale partag\u00e9e se disloque, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9vidence de la r\u00e9alit\u00e9 et du Moi qui bascule dans l&rsquo;ab\u00eeme.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 la crois\u00e9e de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la corpor\u00e9it\u00e9, des neurosciences de l\u2019int\u00e9roception et de la clinique relationnelle, les d\u00e9clinaisons de cette racine grecque antique continuent d&rsquo;orienter les mod\u00e8les th\u00e9oriques les plus avanc\u00e9s de la cognition incarn\u00e9e, d\u00e9montrant que l&rsquo;esprit humain ne saurait exister sans ce lien vital et commun qui l&rsquo;unit \u00e0 sa chair.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Berrios, G. E. (1982). Tactile hallucinations: Conceptual and historical aspects. <em>Journal of Neurology, Neurosurgery, and Psychiatry<\/em>, 45(4), 285\u2013293. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp.45.4.285\">https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp.45.4.285<\/a><\/li>\n<li>Critchley, H. D., &amp; Garfinkel, S. N. (2017). Interoception and emotion. <em>Current Opinion in Psychology<\/em>, 17, 7\u201314. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.copsyc.2017.04.020\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.copsyc.2017.04.020<\/a><\/li>\n<li>Damasio, A. (2010). <em>Self comes to mind: Constructing the conscious brain<\/em>. Pantheon Books.<\/li>\n<li>Dupr\u00e9, E., &amp; Camus, P. (1907). Les c\u00e9nesthopathies. <em>L\u2019Enc\u00e9phale<\/em>, 2, 613\u2013631.<\/li>\n<li>Merleau-Ponty, M. (1945). <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. \u00c9ditions Gallimard.<\/li>\n<li>Seth, A. K. (2013). Interoceptive inference, emotion, and the embodied self. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 17(11), 565\u2013573. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2013.09.007\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2013.09.007<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse clinique et \u00e9pist\u00e9mologique du pr\u00e9fixe c\u00e9no- (coeno-, c\u0153no-), racine grecque du commun fondant la c\u00e9nesth\u00e9sie et le sentiment d&rsquo;existence corporelle.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1387,35601,859],"tags":[31235,38857,40284,26204,2051,26226],"class_list":["post-23751","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-phenomenologie","category-psychopathologie","tag-cenesthesie","tag-cenesthopathie","tag-conscience-somatique","tag-corps-propre","tag-interoception","tag-psychiatrie-phenomenologique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23751","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23751\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23751"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23751"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23751"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}