{"id":23718,"date":"2026-10-31T17:32:23","date_gmt":"2026-10-31T17:32:23","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=effet-cocktail-party"},"modified":"2026-10-31T17:32:23","modified_gmt":"2026-10-31T17:32:23","slug":"effet-cocktail-party","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=effet-cocktail-party","title":{"rendered":"Effet cocktail party : Le tri de l&rsquo;attention auditive"},"content":{"rendered":"<p>Dans un environnement acoustique satur\u00e9 d&rsquo;ondes sonores concurrentes, de rires et de conversations entrecrois\u00e9es, l&rsquo;appareil cognitif humain d\u00e9montre une facult\u00e9 d&rsquo;isolement sensoriel proprement remarquable. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, au c\u0153ur des neurosciences cognitives et de la psychoacoustique, illustre la capacit\u00e9 du cerveau \u00e0 extraire un flux verbal sp\u00e9cifique tout en rel\u00e9guant le brouhaha p\u00e9riph\u00e9rique \u00e0 un niveau de traitement subconscient. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple filtre passif, ce m\u00e9canisme mobilise des r\u00e9seaux neuronaux complexes reliant l&rsquo;analyse acoustique pr\u00e9coce aux processus d&rsquo;attention ex\u00e9cutive de haut niveau.<\/p>\n<h2>Effet cocktail party<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;effet cocktail party d\u00e9signe la capacit\u00e9 psychophysique et cognitive d&rsquo;un individu \u00e0 concentrer son <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Attention_s%C3%A9lective\">attention s\u00e9lective<\/a> auditive sur une source sonore ou un locuteur particulier au sein d&rsquo;un environnement bruyant comportant de multiples signaux concurrents, tout en conservant l&rsquo;aptitude \u00e0 r\u00e9orienter instantan\u00e9ment son focus perceptif si un stimulus hautement saillant appara\u00eet en arri\u00e8re-plan.<\/p>\n<p>Sur le plan neurocognitif, ce ph\u00e9nom\u00e8ne renvoie \u00e0 la r\u00e9solution du \u00ab probl\u00e8me du cocktail party \u00bb (<em>cocktail party problem<\/em>), qui d\u00e9crit le d\u00e9fi computationnel consistant \u00e0 s\u00e9parer un m\u00e9lange complexe d&rsquo;ondes sonores incidentes en flux auditifs distincts et signifiants. Le syst\u00e8me auditif y parvient en exploitant simultan\u00e9ment des indices acoustiques p\u00e9riph\u00e9riques, tels que la localisation spatiale biauriculaire et la fr\u00e9quence fondamentale de la voix, et des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques internes guid\u00e9es par les fonctions ex\u00e9cutives.<\/p>\n<p>Par extension, l&rsquo;effet englobe \u00e9galement le m\u00e9canisme de capture attentionnelle involontaire : lorsqu&rsquo;un signal porteur d&rsquo;une valeur biologique ou \u00e9motionnelle primordiale \u2014 tel que le pr\u00e9nom de l&rsquo;individu ou un signal d&rsquo;alarme \u2014 est prononc\u00e9 par une source ignor\u00e9e, ce stimulus franchit le seuil de conscience et brise l&rsquo;inhibition du canal non suivi. Il constitue ainsi un mod\u00e8le canonique pour l&rsquo;\u00e9tude th\u00e9orique du goulot d&rsquo;\u00e9tranglement attentionnel et du traitement implicite de l&rsquo;information.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab effet cocktail party \u00bb est la transposition fran\u00e7aise directe de l&rsquo;anglais <em>cocktail party effect<\/em>, locution forg\u00e9e par le scientifique cognitif et ing\u00e9nieur britannique <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Colin_Cherry\">Colin Cherry<\/a> en 1953 dans son article s\u00e9minal publi\u00e9 au sein du <em>Journal of the Acoustical Society of America<\/em>. Cherry travaillait alors au Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur les probl\u00e9matiques de t\u00e9l\u00e9communication, de contr\u00f4le du trafic a\u00e9rien et de reconnaissance vocale.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab cocktail \u00bb provient historiquement de l&rsquo;anglo-am\u00e9ricain du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle d\u00e9signant une boisson composite m\u00ealant spiritueux, sucre et amers, m\u00e9taphore qui s&rsquo;est \u00e9tendue \u00e0 des r\u00e9ceptions sociales informelles (\u00ab cocktail parties \u00bb) o\u00f9 de nombreux convives conversent simultan\u00e9ment en petits groupes dans un espace restreint et r\u00e9verb\u00e9rant. Cherry a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment emprunt\u00e9 cette sc\u00e8ne sociale embl\u00e9matique pour illustrer de fa\u00e7on vivante l&rsquo;extr\u00eame complexit\u00e9 du d\u00e9fi auquel fait face l&rsquo;oreille humaine, incapable d&rsquo;utiliser des microphones directionnels m\u00e9caniques simples pour s&rsquo;isoler du vacarme ambiant.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature scientifique francophone contemporaine, bien que l&rsquo;expression hybride \u00ab effet cocktail party \u00bb demeure la plus fr\u00e9quente, on rencontre occasionnellement les d\u00e9signations \u00ab effet de r\u00e9ception mondaine \u00bb, \u00ab probl\u00e8me de l&rsquo;\u00e9coute s\u00e9lective en milieu bruyant \u00bb ou \u00ab focalisation auditive s\u00e9lective \u00bb, qui traduisent l&rsquo;effort de standardisation de la terminologie psychologique et neuropsychologique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le terme se prononce phon\u00e9tiquement \/\u025b.f\u025b k\u0254k.t\u025bl pa\u0281.ti\/ (ou selon l&rsquo;usage anglicis\u00e9 courant, [k\u0254ktejl pa\u0281ti]). Il s&rsquo;agit d&rsquo;une locution nominale masculine singuli\u00e8re, compos\u00e9e du substantif \u00ab effet \u00bb d\u00e9termin\u00e9 par un syntagme nominal emprunt\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anglais fonctionnant comme un \u00e9pith\u00e8te invari\u00e9 (\u00ab cocktail party \u00bb).<\/p>\n<p>Au pluriel, l&rsquo;usage acad\u00e9mique stabilise la graphie sous la forme \u00ab les effets cocktail party \u00bb ou \u00ab les effets cocktail-party \u00bb, bien que la formulation plurielle soit rare dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;expression conceptualise un paradigme psychologique g\u00e9n\u00e9rique unique. Les chercheurs francophones privil\u00e9gient souvent l&rsquo;adjonction de pr\u00e9positions pour expliciter les relations syntaxiques, parlant de \u00ab l&rsquo;effet de cocktail party \u00bb ou de \u00ab la situation de type cocktail party \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, le terme s&rsquo;int\u00e8gre au champ s\u00e9mantique de l&rsquo;ergonomie acoustique, de l&rsquo;audiologie, de la psychologie cognitive de l&rsquo;attention et des neurosciences computationnelles. Il s&#8217;emploie principalement comme sujet ou compl\u00e9ment d&rsquo;objet direct dans des propositions d\u00e9crivant le filtrage sensoriel, la discrimination du signal sur bruit ou les d\u00e9ficits de la m\u00e9moire de travail auditive.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;effet cocktail party dans toute son \u00e9paisseur conceptuelle, il convient d&rsquo;analyser la cha\u00eene de traitement de l&rsquo;information auditive, depuis la propagation de l&rsquo;onde acoustique jusqu&rsquo;\u00e0 la restitution du sens par le cortex c\u00e9r\u00e9bral. Contrairement au syst\u00e8me visuel qui b\u00e9n\u00e9ficie de la fov\u00e9ation et de la possibilit\u00e9 d&rsquo;occulter physiquement un stimulus ind\u00e9sirable par la motricit\u00e9 oculaire ou la fermeture des paupi\u00e8res, le syst\u00e8me auditif est omnidirectionnel et ouvert en permanence. L&rsquo;appareil auditif capte une onde de pression acoustique unique et continue r\u00e9sultant de la sommation alg\u00e9brique de toutes les sources sonores actives dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re \u00e9tape du traitement repose sur l&rsquo;analyse de sc\u00e8ne auditive (<em>Auditory Scene Analysis<\/em>), concept d\u00e9velopp\u00e9 par Albert Bregman. Le syst\u00e8me auditif p\u00e9riph\u00e9rique et le tronc c\u00e9r\u00e9bral d\u00e9composent le signal entrant selon plusieurs dimensions : la fr\u00e9quence fondamentale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"F_0\">$F_0$<\/span>), le timbre, le rythme temporel, la synchronie d&rsquo;attaque des phon\u00e8mes et, surtout, les disparit\u00e9s biauriculaires. Ces disparit\u00e9s regroupent la diff\u00e9rence de temps interaurale (ITD, <em>Interaural Time Difference<\/em>) et la diff\u00e9rence d&rsquo;intensit\u00e9 interaurale (ILD, <em>Interaural Level Difference<\/em>). Ces calculs pr\u00e9coces permettent d&rsquo;assigner chaque paquet d&rsquo;\u00e9nergie acoustique \u00e0 une coordonn\u00e9e spatiale approximative et d&rsquo;isoler des flux auditifs distincts par s\u00e9gr\u00e9gation perceptive ascendante (traitement <em>bottom-up<\/em>).<\/p>\n<p>Une fois les flux concurrents individualis\u00e9s, intervient le m\u00e9canisme d&rsquo;amplification et d&rsquo;att\u00e9nuation attentionnelle descendante (traitement <em>top-down<\/em>). L&rsquo;attention dirig\u00e9e vers le locuteur cible fonctionne comme un filtre dynamique modul\u00e9 par les intentions de l&rsquo;auditeur. Ce filtrage entra\u00eene une synchronisation des d\u00e9charges neuronales du cortex auditif primaire et secondaire sur l&rsquo;enveloppe spectro-temporelle de la voix suivie, tandis que l&rsquo;activit\u00e9 corticale normalement associ\u00e9e aux voix distractrices est activement supprim\u00e9e.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette s\u00e9gr\u00e9gation n&rsquo;est jamais absolue. L&rsquo;effet cocktail party se singularise pr\u00e9cis\u00e9ment par la perm\u00e9abilit\u00e9 r\u00e9siduelle du canal ignor\u00e9. Les flux sonores secondaires continuent de cheminer \u00e0 travers les voies auditives sous-corticales et atteignent des zones de traitement s\u00e9mantique implicite au niveau du lobe temporal sup\u00e9rieur. Si une unit\u00e9 lexicale associ\u00e9e \u00e0 une forte valence intrins\u00e8que \u00e9merge \u2014 telle que le nom propre du sujet, un avertissement de danger ou un mot \u00e0 charge affective \u00e9lev\u00e9e \u2014, l&rsquo;inhibition descendante est rompue, redirigeant instantan\u00e9ment l&rsquo;attention ex\u00e9cutive vers la source p\u00e9riph\u00e9rique.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration scientifique de ce ph\u00e9nom\u00e8ne a d\u00e9but\u00e9 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, stimul\u00e9e par des imp\u00e9ratifs technologiques et militaires. Dans les ann\u00e9es 1940 et 1950, l&rsquo;av\u00e8nement des tours de contr\u00f4le a\u00e9riennes et des centraux de t\u00e9l\u00e9communication complexes confronta les op\u00e9rateurs \u00e0 une surcharge informationnelle in\u00e9dite : \u00e9couter simultan\u00e9ment plusieurs voix \u00e9manant de haut-parleurs distincts ou d&rsquo;un m\u00eame casque audio.<\/p>\n<p>En 1953, Colin Cherry publia une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences pionni\u00e8res au MIT. En utilisant des enregistrements de textes lus sur bande magn\u00e9tique, Cherry con\u00e7ut deux paradigmes d&rsquo;\u00e9coute exp\u00e9rimentale. Dans le premier, il diffusa deux messages diff\u00e9rents superpos\u00e9s dans un seul \u00e9couteur (\u00e9coute monaurale ou diotique) : les auditeurs \u00e9prouvaient d&rsquo;immenses difficult\u00e9s \u00e0 s\u00e9parer les deux discours, bien qu&rsquo;ils y parvenaient laborieusement en se reposant sur les singularit\u00e9s de hauteur de voix et d&rsquo;articulation. Dans le second paradigme, Cherry inventa l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89coute_dichotique\">\u00e9coute dichotique<\/a>, en injectant un message distinct dans chaque oreille via un casque. Les participants devaient \u00ab ombrer \u00bb (<em>shadowing<\/em>) le message d&rsquo;une oreille cible, c&rsquo;est-\u00e0-dire le r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 haute voix mot \u00e0 mot au fur et \u00e0 mesure de son \u00e9mission. Cherry constata qu&rsquo;en situation dichotique, la t\u00e2che devenait ais\u00e9e, mais que les sujets ne retenaient pratiquement rien du message diffus\u00e9 dans l&rsquo;oreille rejet\u00e9e, ignorant m\u00eame s&rsquo;il \u00e9tait prononc\u00e9 en langue \u00e9trang\u00e8re ou si la bande passait \u00e0 l&rsquo;envers ; ils notaient uniquement des changements acoustiques \u00e9l\u00e9mentaires, comme le passage d&rsquo;une voix masculine \u00e0 une voix f\u00e9minine ou l&rsquo;apparition d&rsquo;un son pur.<\/p>\n<p>En 1958, le psychologue britannique Donald Broadbent s&rsquo;appuya sur ces r\u00e9sultats pour formuler son c\u00e9l\u00e8bre mod\u00e8le du filtre rigide pr\u00e9coce (<em>Filter Model<\/em>), affirmant que le syst\u00e8me cognitif poss\u00e8de un goulot d&rsquo;\u00e9tranglement sensoriel absolu qui bloque tout traitement s\u00e9mantique de l&rsquo;information non s\u00e9lectionn\u00e9e.<\/p>\n<p>Toutefois, en 1959, Neville Moray \u00e9branla le postulat de Broadbent en d\u00e9montrant qu&rsquo;environ un tiers des participants remarquaient spontan\u00e9ment leur propre pr\u00e9nom lorsqu&rsquo;il \u00e9tait discr\u00e8tement ins\u00e9r\u00e9 dans le canal auditif ignor\u00e9. Cette d\u00e9couverte historique for\u00e7a la psychologie cognitive naissante \u00e0 r\u00e9viser ses mod\u00e8les m\u00e9canistes et ouvrit la voie aux th\u00e9ories de l&rsquo;att\u00e9nuation d&rsquo;Anne Treisman et aux mod\u00e8les de s\u00e9lection tardive.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;effet cocktail party a constitu\u00e9 le champ de bataille privil\u00e9gi\u00e9 de la querelle th\u00e9orique portant sur le locus \u2014 pr\u00e9coce ou tardif \u2014 de la s\u00e9lection attentionnelle au sein de l&rsquo;architecture cognitive :<\/p>\n<p>La <strong>th\u00e9orie du filtre pr\u00e9coce<\/strong> de <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Donald_Broadbent\">Donald Broadbent<\/a> (1958) postule que le filtrage attentionnel s&rsquo;op\u00e8re sur la base exclusive des caract\u00e9ristiques physiques du signal (fr\u00e9quence, intensit\u00e9, localisation spatiale) imm\u00e9diatement apr\u00e8s le registre sensoriel brut. Selon cette perspective, le canal non surveill\u00e9 est purement et simplement coup\u00e9 avant l&rsquo;acc\u00e8s au lexique mental. Si ce mod\u00e8le rendait compte de l&rsquo;amn\u00e9sie quasi compl\u00e8te du flux ignor\u00e9 chez Cherry, il \u00e9chouait \u00e0 expliquer la perc\u00e9e du pr\u00e9nom document\u00e9e par Moray.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre cette contradiction, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anne_Treisman\">Anne Treisman<\/a> a formul\u00e9 en 1960 et 1964 la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;att\u00e9nuation<\/strong>. Treisman remplace le filtre binaire \u00ab tout-ou-rien \u00bb de Broadbent par un att\u00e9nuateur flexible. Les signaux du flux non surveill\u00e9 ne sont pas oblit\u00e9r\u00e9s mais consid\u00e9rablement affaiblis. Parall\u00e8lement, le syst\u00e8me de traitement s\u00e9mantique contiendrait des d\u00e9tecteurs lexicaux dont les seuils d&rsquo;activation varient consid\u00e9rablement : alors qu&rsquo;un mot anodin requiert un signal fort pour franchir le seuil de conscience, des mots hautement pertinents ou familiers (le pr\u00e9nom du sujet, des termes mena\u00e7ants) poss\u00e8dent un seuil d&rsquo;activation extr\u00eamement bas et peuvent \u00eatre d\u00e9clench\u00e9s m\u00eame par un signal fortement att\u00e9nu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, la <strong>th\u00e9orie de la s\u00e9lection tardive<\/strong>, propos\u00e9e par J. Anthony Deutsch et Diana Deutsch en 1963 et d\u00e9velopp\u00e9e par Donald Norman (1968), avance que tous les stimuli auditifs \u2014 qu&rsquo;ils fassent l&rsquo;objet d&rsquo;une attention active ou non \u2014 sont trait\u00e9s int\u00e9gralement jusqu&rsquo;au niveau s\u00e9mantique le plus \u00e9labor\u00e9. Le filtre attentionnel n&rsquo;interviendrait qu&rsquo;ult\u00e9rieurement, au moment de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la conscience, de la s\u00e9lection de la r\u00e9ponse motrice ou de la consolidation mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, la <strong>th\u00e9orie de la charge perceptive<\/strong> de Nilli Lavie (1995, 2005) est venue unifier ces perspectives divergentes. Selon Lavie, le locus de s\u00e9lection d\u00e9pend de la charge cognitive impos\u00e9e par la t\u00e2che principale : si la t\u00e2che d&rsquo;\u00e9coute s\u00e9lective impose une charge perceptive massive (locuteur rapide, signal d\u00e9grad\u00e9, syntaxe complexe), la s\u00e9lection s&rsquo;av\u00e8re pr\u00e9coce et imperm\u00e9able aux distracteurs. En revanche, si la t\u00e2che centrale pr\u00e9sente une charge perceptive faible, les capacit\u00e9s de traitement restantes se d\u00e9versent involontairement sur les flux concurrents, favorisant une s\u00e9lection tardive et la capture de stimuli p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;orchestration de l&rsquo;effet cocktail party repose sur une matrice de composantes acoustiques, cognitives et neurobiologiques articul\u00e9es de mani\u00e8re hi\u00e9rarchique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Indices spatiaux biauriculaires :<\/strong> La localisation spatiale constitue la cl\u00e9 de vo\u00fbte de la s\u00e9gr\u00e9gation de sources. Les microsecondes de d\u00e9calage temporel interaural (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"ITD\">$ITD$<\/span>) et les \u00e9carts d&rsquo;intensit\u00e9 sonore interaurale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"ILD\">$ILD$<\/span>) cr\u00e9\u00e9s par l&rsquo;effet d&rsquo;ombre de la t\u00eate permettent aux neurones du complexe olivaire sup\u00e9rieur d&rsquo;isoler l&rsquo;azimut du locuteur d&rsquo;int\u00e9r\u00eat.<\/li>\n<li><strong>Indices monauraux et pitch spectral :<\/strong> La distinction de la fr\u00e9quence fondamentale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"F_0\">$F_0$<\/span>) des cordes vocales et du timbre propre \u00e0 chaque individu offre un crit\u00e8re robuste pour d\u00e9tacher la voix cible d&rsquo;un fond d&rsquo;autres voix de m\u00eame intensit\u00e9 spatiale.<\/li>\n<li><strong>Compl\u00e9tion et vision bimodalitaire (Effet McGurk \/ Lecture labiale) :<\/strong> L&rsquo;int\u00e9gration multisensorielle d\u00e9multiplie l&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;effet cocktail party ; la vision des mouvements des l\u00e8vres du locuteur affine la discrimination phon\u00e9mique en milieu bruyant par synchronisation visuo-auditive dans le sillon temporal sup\u00e9rieur.<\/li>\n<li><strong>Capacit\u00e9 de la m\u00e9moire de travail (WMC) :<\/strong> La force ex\u00e9cutive individuelle d\u00e9termine la r\u00e9sistance \u00e0 la distraction. Les individus disposant d&rsquo;une grande capacit\u00e9 de m\u00e9moire de travail exercent un contr\u00f4le inhibiteur sup\u00e9rieur et laissent moins facilement leur attention se disperser par rapport \u00e0 ceux pr\u00e9sentant une faible capacit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Saillance s\u00e9mantique et affective :<\/strong> La nature intrins\u00e8que du stimulus interf\u00e9rant joue un r\u00f4le d\u00e9terminant. Les repr\u00e9sentations mn\u00e9siques hautement automatis\u00e9es ou charg\u00e9es d&rsquo;un signal de survie contournent activement l&rsquo;inhibition attentionnelle p\u00e9riph\u00e9rique.<\/li>\n<li><strong>Oscillations et couplage de phase cortical :<\/strong> Au niveau neurophysiologique, les r\u00e9seaux corticaux ajustent le rythme de leurs oscillations th\u00eata (4\u20138 Hz) et gamma (30\u201380 Hz) pour \u00e9pouser pr\u00e9cis\u00e9ment les modulations de l&rsquo;enveloppe acoustique du flux suivi, rejetant en contre-phase les enveloppes des discours non cibl\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation empirique et clinique fournit de multiples illustrations manifestant le d\u00e9ploiement de l&rsquo;effet cocktail party dans le quotidien et dans des contextes professionnels sp\u00e9cialis\u00e9s :<\/p>\n<p>Le cas paradigmatique demeure celui du <strong>d\u00eener mondain ou de la conf\u00e9rence anim\u00e9e<\/strong> : deux interlocuteurs peuvent \u00e9changer \u00e0 un volume vocal moyen dans une salle r\u00e9verb\u00e9rante o\u00f9 s&rsquo;entrechoquent cinquante autres conversations. L&rsquo;auditeur ne per\u00e7oit la clameur environnante que comme une texture diffuse, mais il suffit qu&rsquo;une personne situ\u00e9e \u00e0 cinq m\u00e8tres prononce son nom patronymique ou un secret le concernant pour que sa t\u00eate pivote spontan\u00e9ment, trahissant un traitement s\u00e9mantique clandestin du canal d\u00e9laiss\u00e9.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cas embl\u00e9matique r\u00e9side dans le <strong>cockpit a\u00e9ronautique<\/strong>. Un pilote de ligne aux commandes d&rsquo;un appareil re\u00e7oit dans son casque un entrelacs incessant de messages radiophoniques destin\u00e9s \u00e0 de nombreux vols transitant dans le m\u00eame secteur g\u00e9ographique. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;entra\u00eenement attentionnel et \u00e0 la pr\u00e9gnance de l&rsquo;indicatif d&rsquo;appel de son appareil (<em>callsign<\/em>), le pilote filtre la masse indiff\u00e9renci\u00e9e des \u00e9changes sol-air et r\u00e9agit avec une vivacit\u00e9 millim\u00e9trique \u00e0 la moindre mention de ses propres coordonn\u00e9es de vol.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me exemple quotidien touche \u00e0 l&rsquo;<strong>univers parental et p\u00e9diatrique<\/strong> : dans un parc de jeux grouillant d&rsquo;enfants criant et vocalisant \u00e0 des fr\u00e9quences similaires, un parent peut converser sereinement avec un adulte tout en \u00e9tant capable de rep\u00e9rer instantan\u00e9ment la texture vocale singuli\u00e8re du pleur ou de l&rsquo;appel de son propre nourrisson \u00e0 une distance consid\u00e9rable, illustrant un calibrage attentionnel fond\u00e9 sur un attachement affectif et une empreinte acoustique int\u00e9rioris\u00e9e.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation quantitative et clinique de l&rsquo;effet cocktail party et de ses dysfonctionnements s&rsquo;appuie sur une panoplie de m\u00e9thodologies psychophysiques, audiologiques et \u00e9lectrophysiologiques sophistiqu\u00e9es :<\/p>\n<p>La t\u00e2che reine en laboratoire demeure le <strong>paradigme d&rsquo;\u00e9coute dichotique avec ombrage (<em>dichotic shadowing task<\/em>)<\/strong>. Le sujet, \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;un casque st\u00e9r\u00e9ophonique calibr\u00e9, doit r\u00e9p\u00e9ter en continu et sans d\u00e9calage le discours narratif diffus\u00e9 \u00e0 l&rsquo;oreille droite, tandis qu&rsquo;un discours comp\u00e9titeur est envoy\u00e9 \u00e0 l&rsquo;oreille gauche. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur quantifie le nombre d&rsquo;erreurs d&rsquo;\u00e9lision, les intrusions verbales du canal passif vers le canal actif et la capacit\u00e9 du participant \u00e0 rapporter des anomalies ins\u00e9r\u00e9es dans le canal non suivi (changement de langue, tonalit\u00e9, mots cibles).<\/p>\n<p>En pratique audiologique et oto-rhino-laryngologique (ORL), on utilise des tests de <strong>parole dans le bruit (<em>Speech-in-Noise<\/em>, SIN)<\/strong> standardis\u00e9s, tels que le <em>QuickSIN<\/em>, le <em>HINT<\/em> (<em>Hearing in Noise Test<\/em>) ou le test fran\u00e7ais <em>FrMatrix<\/em>. Ces protocoles consistent \u00e0 mesurer le rapport signal\/bruit (RSB ou <em>SNR<\/em> pour <em>Signal-to-Noise Ratio<\/em>) minimal auquel un patient parvient \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter correctement 50 % des phrases cibles masqu\u00e9es par un bruit de foule stationnaire ou un babillage polyphonique (<em>four-talker babble<\/em>).<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des neurosciences fonctionnelles, les chercheurs emploient l&rsquo;<strong>\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG)<\/strong> et la <strong>magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG)<\/strong> en analysant les potentiels \u00e9voqu\u00e9s auditifs (PEA). On \u00e9tudie particuli\u00e8rement l&rsquo;onde N100 (qui indexe l&rsquo;orientation initiale de l&rsquo;attention) et la P300 (qui signe la prise de conscience explicite d&rsquo;un stimulus saillant dans le bruit). Enfin, la technique moderne de <strong>reconstruction d&rsquo;enveloppe neuronale<\/strong> (<em>neural envelope tracking<\/em>) par mod\u00e8les de r\u00e9gression lin\u00e9aire permet de d\u00e9chiffrer, \u00e0 partir de signaux corticaux enregistr\u00e9s par EEG ou par \u00e9lectrocorticographie (ECoG), quelle voix pr\u00e9cise un auditeur est en train de suivre dans un m\u00e9lange audio polyphonique.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie des m\u00e9canismes de l&rsquo;effet cocktail party g\u00e9n\u00e8re des retomb\u00e9es directes dans des domaines technologiques, cliniques et soci\u00e9taux majeurs :<\/p>\n<p>En <strong>g\u00e9nie biom\u00e9dical et proth\u00e9tique auditive<\/strong>, le probl\u00e8me du cocktail party repr\u00e9sente la dol\u00e9ance principale des personnes appareill\u00e9es. Les proth\u00e8ses auditives et implants cochl\u00e9aires conventionnels amplifient les ondes sans discernement, accroissant souvent la sensation d&rsquo;agression acoustique. Les fabricants con\u00e7oivent d\u00e9sormais des algorithmes d&rsquo;apprentissage profond int\u00e9gr\u00e9s qui simulent le traitement neuronal humain : s\u00e9paration aveugle de sources, microphones directionnels asservis au regard et algorithmes d&rsquo;annulation s\u00e9lective de bruit ciblant les voix concurrentes.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;<strong>intelligence artificielle et de l&rsquo;ing\u00e9nierie vocale<\/strong>, les assistants domestiques (enceintes connect\u00e9es, syst\u00e8mes de dict\u00e9e) doivent r\u00e9soudre le d\u00e9fi computationnel de capter la voix d&rsquo;un utilisateur au sein d&rsquo;une pi\u00e8ce r\u00e9verb\u00e9rante o\u00f9 fonctionne un t\u00e9l\u00e9viseur. Les r\u00e9seaux de neurones profonds convolutionnels et r\u00e9currents (mod\u00e8les comme TasNet ou Conv-TasNet) s&rsquo;inspirent directement des m\u00e9canismes de s\u00e9gr\u00e9gation de sc\u00e8ne auditive humaine pour isoler un locuteur cible sans artefacts sonores.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;<strong>ergonomie du travail et de la p\u00e9dagogie<\/strong>, la recherche d\u00e9montre l&rsquo;impact d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de l&rsquo;\u00e9chec du filtrage dans les bureaux en espace ouvert (<em>open spaces<\/em>) et les salles de classe mal insonoris\u00e9es. La parole inintelligible mais audible g\u00e9n\u00e8re une rupture continue de l&rsquo;attention de travail en saturant la boucle phonologique de l&rsquo;utilisateur, ce qui conduit \u00e0 une baisse drastique des performances cognitives et \u00e0 une fatigue d&rsquo;\u00e9coute chronique (<em>listening effort fatigue<\/em>).<\/p>\n<p>En <strong>neuropsychologie clinique<\/strong>, les perturbations de ce processus constituent un marqueur diagnostique fondamental du trouble du traitement auditif central (TTAC), mais \u00e9galement de troubles neurod\u00e9veloppementaux tels que le trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9 (TDAH) et le spectre de l&rsquo;autisme, o\u00f9 l&rsquo;inhibition des distracteurs environnementaux s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9ficiente.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, la recherche exp\u00e9rimentale a consolid\u00e9 notre compr\u00e9hension des bases empiriques de l&rsquo;effet cocktail party gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9thodologies d&rsquo;imagerie et d&rsquo;analyse cognitive novatrices :<\/p>\n<p>Une \u00e9tude de r\u00e9f\u00e9rence men\u00e9e par Conway, Cowan et Bunting (2001) a jet\u00e9 une lumi\u00e8re nouvelle sur l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 individuelle de ce ph\u00e9nom\u00e8ne. En reproduisant l&rsquo;exp\u00e9rience classique d&rsquo;\u00e9coute dichotique de Moray, ces chercheurs ont test\u00e9 les participants sur leur capacit\u00e9 de m\u00e9moire de travail (WMC). Leurs r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que 65 % des sujets ayant une faible m\u00e9moire de travail d\u00e9tectaient leur propre pr\u00e9nom dans l&rsquo;oreille ignor\u00e9e, contre seulement 20 % des individus dot\u00e9s d&rsquo;une forte m\u00e9moire de travail. Cette preuve empirique a confirm\u00e9 que l&rsquo;effet cocktail party ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une d\u00e9faillance sensorielle mais d&rsquo;un \u00e9quilibre dynamique : les individus dot\u00e9s d&rsquo;un contr\u00f4le ex\u00e9cutif puissant maintiennent un faisceau attentionnel herm\u00e9tique, interdisant aux signaux concurrents de p\u00e9n\u00e9trer leur conscience.<\/p>\n<p>Sur le versant neurophysiologique, une avanc\u00e9e d\u00e9cisive a \u00e9t\u00e9 franchie par <a href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nature11020\">Mesgarani et Chang (2012)<\/a> dans une \u00e9tude publi\u00e9e au sein de la revue <em>Nature<\/em>. En enregistrant directement les signaux \u00e9lectrocorticographiques (ECoG) haute densit\u00e9 \u00e0 la surface du gyrus temporal sup\u00e9rieur de patients \u00e9pileptiques \u00e9veill\u00e9s confront\u00e9s \u00e0 deux discours concurrents, les auteurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la reconstruction du signal neuronal correspondait presque exclusivement aux param\u00e8tres acoustiques du flux <em>suivi<\/em> par le patient. M\u00eame si la cochl\u00e9e enregistrait fid\u00e8lement l&rsquo;enchev\u00eatrement des deux voix, le cortex auditif r\u00e9\u00e9crivait sa propre r\u00e9ponse neuronale pour ne faire \u00e9cho qu&rsquo;au locuteur cible, agissant comme si le second n&rsquo;existait quasiment plus \u00e0 cet \u00e9tage cortical.<\/p>\n<p>Par la suite, Zion Golumbic et ses collaborateurs (2013) ont pr\u00e9cis\u00e9 la dynamique spatio-temporelle de ce filtrage. Ils ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;attention s\u00e9lective auditive proc\u00e8de par s\u00e9lection de phase : les aires auditives primaires encodent \u00e0 la fois la voix cible et la voix distractrice, mais seules les repr\u00e9sentations de la voix cible sont transmises et amplifi\u00e9es dans les aires associatives fronto-pari\u00e9tales et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur, attestant d&rsquo;une architecture hi\u00e9rarchique o\u00f9 la s\u00e9lection s&rsquo;affine au fur et \u00e0 mesure de l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation dans la hi\u00e9rarchie corticale.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;efficacit\u00e9 et les manifestations comportementales de l&rsquo;effet cocktail party ne sont pas d\u00e9nu\u00e9es d&rsquo;influences environnementales, linguistiques et socioculturelles :<\/p>\n<p>Les caract\u00e9ristiques phonologiques de la langue maternelle fa\u00e7onnent consid\u00e9rablement les indices acoustiques exploit\u00e9s par le cerveau. Les locuteurs natifs de langues tonales (comme le mandarin ou le vietnamien) d\u00e9montrent une acuit\u00e9 sup\u00e9rieure dans l&rsquo;utilisation des variations fines de la hauteur tonale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"F_0\">$F_0$<\/span>) pour dissocier des voix concurrentes en milieu bruyant par rapport aux locuteurs de langues non tonales (comme l&rsquo;anglais ou le fran\u00e7ais). Le cerveau bilingue offre \u00e9galement des perspectives fascinantes : lorsque le bruit de fond est constitu\u00e9 d&rsquo;une langue \u00e9trang\u00e8re que l&rsquo;auditeur ne comprend absolument pas, l&rsquo;effet de masquage s\u00e9mantique est quasi nul, ce qui rend l&rsquo;isolement du locuteur natif bien plus ais\u00e9 que si les voix d&rsquo;arri\u00e8re-plan s&rsquo;expriment dans sa langue d&rsquo;usage.<\/p>\n<p>Sur le plan sociolinguistique, la tol\u00e9rance \u00e0 la prox\u00e9mie conversationnelle et au chevauchement de parole varie profond\u00e9ment selon les cultures. Dans les cultures favorisant une structure conversationnelle de type \u00ab tour de r\u00f4le \u00bb strict et un faible niveau sonore de base, les individus d\u00e9veloppent des seuils de g\u00eane plus bas face aux interf\u00e9rences environnementales. Inversement, dans les contextes culturels \u00e0 haute densit\u00e9 conversationnelle collective et aux styles communicatifs de chevauchement solidaire (courants autour du bassin m\u00e9diterran\u00e9en ou en Am\u00e9rique latine), les locuteurs manifestent une r\u00e9silience sup\u00e9rieure et des strat\u00e9gies de filtrage adapt\u00e9es \u00e0 des sc\u00e8nes acoustiques extr\u00eamement charg\u00e9es.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;universalit\u00e9 reconnue de ce concept, le corpus de recherche entourant l&rsquo;effet cocktail party soul\u00e8ve plusieurs controverses th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques persistantes :<\/p>\n<p>La critique la plus fr\u00e9quente concerne le <strong>d\u00e9ficit de validit\u00e9 \u00e9cologique<\/strong> des exp\u00e9riences historiques de laboratoire. L&rsquo;utilisation canonique de l&rsquo;\u00e9coute dichotique au casque avec des signaux parfaitement scind\u00e9s (oreille gauche contre oreille droite) constitue une simplification extr\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9 acoustique. Dans une v\u00e9ritable salle de r\u00e9ception, la r\u00e9flexion des parois (r\u00e9verb\u00e9ration), la diffusion spatiale graduelle et les mouvements corporels rendent la s\u00e9gr\u00e9gation physique beaucoup plus ambigu\u00eb. Certains chercheurs soutiennent que les mod\u00e8les \u00e9labor\u00e9s \u00e0 partir du paradigme de Cherry ne rendent pas fid\u00e8lement compte des contraintes r\u00e9elles de la perception \u00e9cologique de l&rsquo;environnement sonore.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me point de dissension r\u00e9side dans la p\u00e9rennit\u00e9 du d\u00e9bat entre <strong>s\u00e9lection pr\u00e9coce et s\u00e9lection tardive<\/strong>. Malgr\u00e9 des d\u00e9cennies d&rsquo;enregistrements \u00e9lectrophysiologiques, la communaut\u00e9 neuroscientifique demeure divis\u00e9e quant au niveau exact d&rsquo;abstraction s\u00e9mantique auquel parvient le canal non s\u00e9lectionn\u00e9. Plusieurs auteurs avancent que la capture du pr\u00e9nom ou des mots familiers ne requiert pas une compr\u00e9hension s\u00e9mantique profonde mais pourrait \u00eatre m\u00e9di\u00e9e par des r\u00e9seaux d&rsquo;association phonologique automatis\u00e9s log\u00e9s dans les circuits sous-corticaux ou le tronc c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Enfin, une limite conceptuelle tient \u00e0 la propension \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;effet cocktail party comme une capacit\u00e9 omnipotente de filtrage parfait. En r\u00e9alit\u00e9, le co\u00fbt m\u00e9tabolique et cognitif d&rsquo;une telle s\u00e9lection est tr\u00e8s lourd. La lutte attentionnelle constante contre les flux distracteurs g\u00e9n\u00e8re une d\u00e9gradation mesurable de la m\u00e9morisation du message principal et un \u00e9puisement psychologique rapide, invalidant l&rsquo;illusion d&rsquo;une imperm\u00e9abilit\u00e9 cognitive sans faille.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9limiter rigoureusement l&rsquo;effet cocktail party au sein de la psychologie cognitive, il est imp\u00e9ratif de le distinguer d&rsquo;autres construits voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Attention s\u00e9lective vs Effet cocktail party :<\/strong> L&rsquo;attention s\u00e9lective est le macro-concept englobant l&rsquo;ensemble des m\u00e9canismes neurocognitifs (visuels, tactiles, auditifs) permettant de privil\u00e9gier un stimulus aux d\u00e9pens d&rsquo;autres ; l&rsquo;effet cocktail party repr\u00e9sente l&rsquo;instanciation psychoacoustique sp\u00e9cifique de cette attention au sein d&rsquo;une sc\u00e8ne auditive polyphonique.<\/li>\n<li><strong>\u00c9coute dichotique vs \u00c9coute diotique :<\/strong> L&rsquo;\u00e9coute dichotique est un protocole exp\u00e9rimental consistant \u00e0 adresser un stimulus diff\u00e9rent \u00e0 chaque oreille ; l&rsquo;\u00e9coute diotique consiste \u00e0 envoyer le m\u00eame m\u00e9lange sonore aux deux oreilles simultan\u00e9ment. L&rsquo;effet cocktail party se manifeste dans les deux cas, mais utilise des indices spatiaux dans le premier et des indices spectraux\/harmoniques dans le second.<\/li>\n<li><strong>Surdit\u00e9 attentionnelle (<em>Inattentional deafness<\/em>) :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne par lequel un auditeur engag\u00e9 dans une t\u00e2che exigeant une immense concentration mentale \u00e9choue totalement \u00e0 entendre un son inattendu et parfaitement audible. Tandis que l&rsquo;effet cocktail party d\u00e9crit la capacit\u00e9 \u00e0 maintenir une veille r\u00e9siduelle sur l&rsquo;arri\u00e8re-plan, la surdit\u00e9 attentionnelle en marque la fermeture temporaire et compl\u00e8te.<\/li>\n<li><strong>Masquage auditif (<em>Auditory masking<\/em>) :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne purement psychoacoustique et physiologique par lequel le seuil de perceptibilit\u00e9 d&rsquo;un son est augment\u00e9 par la pr\u00e9sence d&rsquo;un autre son (g\u00e9n\u00e9ralement plus puissant ou de fr\u00e9quence proche), ind\u00e9pendamment de l&rsquo;allocation d&rsquo;attention volontaire.<\/li>\n<li><strong>Effet McGurk :<\/strong> Illusion sensorielle o\u00f9 la vision d&rsquo;un mouvement labial discordant modifie la perception du phon\u00e8me entendu ; il constitue une composante d&rsquo;appoint multimodalitaire qui facilite l&rsquo;effet cocktail party dans les interactions face-\u00e0-face.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;effet cocktail party demeure l&rsquo;une des fen\u00eatres les plus fascinantes ouvertes sur l&rsquo;architecture de la cognition humaine. Il r\u00e9v\u00e8le que notre exp\u00e9rience auditive du monde n&rsquo;est pas une simple restitution passive des signaux m\u00e9caniques qui heurtent le tympan, mais une construction active, s\u00e9lective et profond\u00e9ment hi\u00e9rarchis\u00e9e.<\/p>\n<p>Face \u00e0 une myriade d&rsquo;ondes sonores enchev\u00eatr\u00e9es, le cerveau isole les flux gr\u00e2ce \u00e0 des calculs biauriculaires millim\u00e9triques au niveau du tronc c\u00e9r\u00e9bral, amplifie le canal s\u00e9lectionn\u00e9 par un calage de phase oscillatoire dans les aires corticales temporales, tout en maintenant une sentinelle s\u00e9mantique implicite sur les canaux p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un simple sujet de curiosit\u00e9 acad\u00e9mique, l&rsquo;effet cocktail party s&rsquo;impose aujourd&rsquo;hui comme un enjeu strat\u00e9gique majeur pour la r\u00e9habilitation des troubles auditifs, le bien-\u00eatre au travail et le d\u00e9veloppement de syst\u00e8mes d&rsquo;intelligence artificielle capables d&rsquo;interagir naturellement avec les \u00eatres humains dans la rumeur complexe du monde r\u00e9el.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bregman, A. S. (1990). <em>Auditory Scene Analysis: The Perceptual Organization of Sound<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li>Broadbent, D. E. (1958). <em>Perception and Communication<\/em>. Pergamon Press. <a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/perceptioncommun00broa\">https:\/\/archive.org\/details\/perceptioncommun00broa<\/a><\/li>\n<li>Cherry, E. C. (1953). Some experiments on the recognition of speech, with one and with two ears. <em>The Journal of the Acoustical Society of America<\/em>, 25(5), 975\u2013979. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1121\/1.1907229\">https:\/\/doi.org\/10.1121\/1.1907229<\/a><\/li>\n<li>Conway, A. R., Cowan, N., &#038; Bunting, M. F. (2001). The cocktail party phenomenon revisited: The importance of working memory capacity. <em>Psychonomic Bulletin &#038; Review<\/em>, 8(2), 331\u2013335. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3758\/BF03196169\">https:\/\/doi.org\/10.3758\/BF03196169<\/a><\/li>\n<li>Deutsch, J. A., &#038; Deutsch, D. (1963). Attention: Some theoretical considerations. <em>Psychological Review<\/em>, 70(1), 80\u201390. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0039515\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0039515<\/a><\/li>\n<li>Golumbic, E. M. Z., Ding, N., Bickel, S., Lakatos, P., Schevon, C. A., McKhann, G. M., Goodman, R. R., Emerson, R., Mehta, A. D., &#038; Schroeder, C. E. (2013). Mechanisms underlying selective neuronal tracking of attended speech at a \u00ab\u00a0cocktail party\u00a0\u00bb. <em>Cerebral Cortex<\/em>, 23(6), 1426\u20131438. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/bhs125\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/bhs125<\/a><\/li>\n<li>Mesgarani, N., &#038; Chang, E. F. (2012). Selective cortical representation of attended speaker in multi-talker speech perception. <em>Nature<\/em>, 485(7397), 233\u2013236. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature11020\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature11020<\/a><\/li>\n<li>Moray, N. (1959). Attention in dichotic listening: Affective cues and the influence of instructions. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 11(1), 56\u201360. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215908416289\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215908416289<\/a><\/li>\n<li>Treisman, A. M. (1964). 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