{"id":23702,"date":"2026-10-31T16:54:15","date_gmt":"2026-10-31T16:54:15","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=delire-intoxication-cocaine"},"modified":"2026-10-31T16:54:15","modified_gmt":"2026-10-31T16:54:15","slug":"delire-intoxication-cocaine","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=delire-intoxication-cocaine","title":{"rendered":"D\u00e9lire li\u00e9 \u00e0 la coca\u00efne : Urgence neuropsychiatrique"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;intoxication aigu\u00eb par les stimulants majeurs du syst\u00e8me nerveux central repr\u00e9sente l&rsquo;un des d\u00e9fis les plus redoutables de la m\u00e9decine d&rsquo;urgence et de la psychiatrie contemporaine. Parmi ces manifestations cliniques paroxystiques, le d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne &mdash; plus pr\u00e9cis\u00e9ment qualifi\u00e9 de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Delirium\">delirium<\/a> ou d&rsquo;\u00e9tat confusionnel aigu induit par la coca\u00efne &mdash; constitue une d\u00e9faillance neurobiologique brutale o\u00f9 la d\u00e9sorganisation cognitive s&rsquo;associe \u00e0 un orage adr\u00e9nergique potentiellement l\u00e9tal. Comprendre les fondements physiopathologiques, s\u00e9miologiques et th\u00e9rapeutiques de ce syndrome est imp\u00e9ratif pour pr\u00e9venir une issue fatale et instaurer des soins psychiatriques adapt\u00e9s.<\/p>\n<h2>Delirium induit par l&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le d\u00e9lire ou delirium induit par l&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne d\u00e9signe un trouble neuropsychiatrique aigu et fluctuant caract\u00e9ris\u00e9 par une alt\u00e9ration globale de l&rsquo;attention, de la conscience et des fonctions cognitives, survenant au cours ou peu apr\u00e8s la consommation massive ou prolong\u00e9e de coca\u00efne. Cet \u00e9tat syndromique se manifeste typiquement par une d\u00e9sorientation temporo-spatiale, des perturbations perceptives s\u00e9v\u00e8res telles que des hallucinations visuelles, tactiles ou auditives, et des id\u00e9es d\u00e9lirantes souvent teint\u00e9es de pers\u00e9cution ou de parano\u00efa intense.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et m\u00e9dical, ce trouble d\u00e9passe la simple ivresse stimulante en s&rsquo;exprimant par une d\u00e9sorganisation profonde de l&rsquo;hom\u00e9ostasie c\u00e9r\u00e9brale. La perturbation de la vigilance s&rsquo;accompagne d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;hyperactivit\u00e9 psychomotrice extr\u00eame, d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre v\u00e9g\u00e9tatif majeur &mdash; comprenant tachycardie, hyperthermie et hypertension &mdash; et d&rsquo;une rupture du contact avec la r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e. Contrairement \u00e0 un \u00e9pisode psychotique chronique, ce tableau se caract\u00e9rise par une fluctuation rapide de l&rsquo;intensit\u00e9 symptomatique au fil des heures et une d\u00e9pendance directe \u00e0 la cin\u00e9tique du toxique dans l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Dans les nomenclatures nosographiques internationales, comme le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-5<\/a>) et la Classification internationale des maladies (CIM-11), cette entit\u00e9 clinique est r\u00e9pertori\u00e9e sous la cat\u00e9gorie des \u00e9tats confusionnels induits par une substance. Elle repr\u00e9sente une urgence m\u00e9dicale absolue, car elle peut \u00e9voluer vers le redoutable syndrome du d\u00e9lire agit\u00e9 excit\u00e9 (<em>excited delirium syndrome<\/em>), grev\u00e9 d&rsquo;une morbi-mortalit\u00e9 cardiovasculaire et m\u00e9tabolique consid\u00e9rable.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le mot fran\u00e7ais \u00ab d\u00e9lire \u00bb puise sa racine \u00e9tymologique dans le latin classique <em>delirium<\/em>, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>delirare<\/em>. Dans le vocabulaire agraire de la Rome antique, ce verbe signifiait litt\u00e9ralement \u00ab sortir du sillon \u00bb (form\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>de-<\/em> signifiant \u00ab hors de \u00bb, et de <em>lira<\/em>, la raie trac\u00e9e par la charrue dans un champ labour\u00e9). Par m\u00e9taphore, le terme a rapidement d\u00e9sign\u00e9 le fait de s&rsquo;\u00e9carter de la droite ligne de la raison, d&rsquo;extravaguer ou de perdre le sens commun. Bien que la psychiatrie francophone \u00e9tablisse classiquement une distinction formelle entre le \u00ab d\u00e9lire \u00bb (syst\u00e8me de croyances erron\u00e9es in\u00e9branlables sans perte de conscience) et le \u00ab delirium \u00bb (\u00e9tat confusionnel toxique avec alt\u00e9ration du sensorium), la traduction de l&rsquo;anglais <em>cocaine intoxication delirium<\/em> int\u00e8gre ces deux dimensions au sein d&rsquo;une seule et m\u00eame entit\u00e9 clinique.<\/p>\n<p>Le vocable \u00ab coca\u00efne \u00bb provient du terme am\u00e9rindien quechua <em>kuka<\/em>, d\u00e9signant la plante arbustive <em>Erythroxylum coca<\/em>, sacr\u00e9e au sein des civilisations andines depuis l&rsquo;\u00e9poque pr\u00e9colombienne. Les feuilles de cet arbuste \u00e9taient m\u00e2ch\u00e9es traditionnellement pour leurs vertus stimulantes et \u00e9nergisantes, sans jamais provoquer de d\u00e9lires toxiques aigus en raison de leur faible concentration en principes actifs. Le suffixe chimique \u00ab -ine \u00bb a \u00e9t\u00e9 appos\u00e9 par le chimiste allemand Albert Niemann au XIXe si\u00e8cle lorsqu&rsquo;il r\u00e9ussit l&rsquo;extraction et la purification de l&rsquo;alcalo\u00efde pur en 1859-1860 dans les laboratoires de G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab intoxication \u00bb trouve son origine dans le bas-latin <em>intoxicare<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du grec ancien <em>toxikon<\/em> (\u03c4\u03bf\u03be\u03b9\u03ba\u03cc\u03bd), qui renvoyait initialement au poison dont les guerriers enduisaient la pointe de leurs fl\u00e8ches destin\u00e9es au tir \u00e0 l&rsquo;arc (<em>toxon<\/em>). Le glissement s\u00e9mantique moderne s&rsquo;est consolid\u00e9 aux XVIIIe et XIXe si\u00e8cles pour d\u00e9signer l&rsquo;ensemble des alt\u00e9rations fonctionnelles ou organiques provoqu\u00e9es par l&rsquo;introduction d&rsquo;un agent exog\u00e8ne nocif dans l&rsquo;organisme. Ainsi, la formule descriptive actuelle synth\u00e9tise une m\u00e9taphore de rupture du cheminement rationnel cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;action toxique d&rsquo;un alcalo\u00efde purifi\u00e9.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et morphologie grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme s&rsquo;articule de la mani\u00e8re suivante en fran\u00e7ais standard : d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne se transcrit [de.li\u0281 d\u203f\u025b\u0303.t\u0254k.si.ka.sj\u0254\u0303 a la k\u0254.ka.in], tandis que la variante nosologique delirium induit par la coca\u00efne se prononce [de.li.\u0281j\u0254m \u025b\u0303.d\u0265i pa\u0281 la k\u0254.ka.in]. Le phon\u00e8me final \u00ab -um \u00bb de delirium est g\u00e9n\u00e9ralement vocalis\u00e9 sous la forme [\u0254m], conform\u00e9ment \u00e0 la tradition latine m\u00e9dicale francophone.<\/p>\n<p>Morphologiquement, le terme principal \u00ab d\u00e9lire \u00bb est un substantif masculin singulier. Le mot \u00ab delirium \u00bb, emprunt direct au latin scientifique, est \u00e9galement un nom masculin invariant ou r\u00e9gularis\u00e9 au pluriel en \u00ab deliriums \u00bb. L&rsquo;expression compl\u00e8te fonctionne comme un groupe nominal complexe enrichi de compl\u00e9ments du nom et de syntagmes pr\u00e9positionnels d\u00e9terminatifs (\u00ab d&rsquo;intoxication \u00bb, \u00ab \u00e0 la coca\u00efne \u00bb). En syntaxe m\u00e9dicale, on observe une alternance synonymique entre \u00ab delirium d\u00fb \u00e0 l&rsquo;intoxication par la coca\u00efne \u00bb, \u00ab \u00e9tat confusionnel induit par la coca\u00efne \u00bb et \u00ab psychose toxique aigu\u00eb coca\u00efnique \u00bb, bien que ce dernier terme omette parfois l&rsquo;alt\u00e9ration fluctuante de la vigilance caract\u00e9ristique du delirium sensu stricto.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne repr\u00e9sente un d\u00e9r\u00e8glement profond et imm\u00e9diat de la machinerie neurochimique c\u00e9r\u00e9brale, d\u00e9clench\u00e9 par une suractivation cat\u00e9cholaminergique massive. Au c\u0153ur de ce processus se trouve l&rsquo;inhibition quasi totale de la recapture pr\u00e9synaptique des neurotransmetteurs que sont la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dopamine\">dopamine<\/a>, la noradr\u00e9naline et la s\u00e9rotonine, via le blocage des transporteurs DAT, NET et SERT. Cette saturation synaptique inonde les circuits m\u00e9solimbiques, m\u00e9socorticaux et le syst\u00e8me r\u00e9ticul\u00e9 activateur ascendant, provoquant une distorsion majeure du traitement de l&rsquo;information environnementale et interne.<\/p>\n<p>Le champ de ce trouble se d\u00e9ploie \u00e0 travers une d\u00e9compensation cognitive et \u00e9motionnelle aigu\u00eb. Le patient perd sa capacit\u00e9 \u00e0 focaliser, soutenir ou d\u00e9placer son attention de mani\u00e8re s\u00e9lective. Il en r\u00e9sulte un \u00e9tat de fragmentation mentale o\u00f9 le flux de pens\u00e9e s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 la tachypsychie d\u00e9sordonn\u00e9e, emp\u00eachant toute construction logique coh\u00e9rente. Le sens de la r\u00e9alit\u00e9 se dissout au profit d&rsquo;une hypervigilance pers\u00e9cutrice : les stimuli environnementaux banals &mdash; un bruit de pas, une ombre port\u00e9e, un chuchotement &mdash; sont instantan\u00e9ment interpr\u00e9t\u00e9s comme des signaux d&rsquo;une menace imminente et mortelle. Cette parano\u00efa toxique aigu\u00eb atteint une conviction in\u00e9branlable et g\u00e9n\u00e8re une angoisse panique d&rsquo;une violence inou\u00efe.<\/p>\n<p>Les limites de cette entit\u00e9 clinique doivent \u00eatre rigoureusement distingu\u00e9es des manifestations usuelles de l&rsquo;ivresse coca\u00efnique mod\u00e9r\u00e9e. Dans l&rsquo;intoxication standard, le sujet \u00e9prouve de l&rsquo;euphorie, une sensation de puissance cognitive, une logorrh\u00e9e et une d\u00e9sinhibition motrice sans perte du sens de la r\u00e9alit\u00e9 ni d\u00e9sorientation. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le delirium implique un effondrement des capacit\u00e9s int\u00e9gratives du cortex pr\u00e9frontal : le sujet ne reconna\u00eet plus ses proches, perd le rep\u00e8re du temps et du lieu, et d\u00e9veloppe des illusions d&rsquo;optique ou des hallucinations c\u00e9nesth\u00e9siques terrifiantes, comme la sensation de corps \u00e9trangers ou d&rsquo;insectes grouillant sous l&rsquo;\u00e9piderme (signe de Magnan).<\/p>\n<p>En outre, les fronti\u00e8res du concept englobent une composante somatique et m\u00e9tabolique indissociable du tableau psychiatrique. La d\u00e9charge sympathique p\u00e9riph\u00e9rique effr\u00e9n\u00e9e entra\u00eene une vasoconstriction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, des pics hypertensifs, une hyperthermie maligne par d\u00e9couplage musculaire et d\u00e9faillance des m\u00e9canismes de thermor\u00e9gulation hypothalamiques, ainsi qu&rsquo;une rhabdomyolyse aigu\u00eb. Ce continuum entre folie toxique paroxystique et collapsus multivisc\u00e9ral place ce trouble aux confins de la psychiatrie d&rsquo;urgence, de la toxicologie et des soins intensifs de r\u00e9animation.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la pathologie mentale li\u00e9e \u00e0 la coca\u00efne commence v\u00e9ritablement au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, parall\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de la mol\u00e9cule purifi\u00e9e. Apr\u00e8s les travaux d&rsquo;Albert Niemann en 1860, la coca\u00efne a d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par la communaut\u00e9 m\u00e9dicale occidentale comme une panac\u00e9e stimulante, anesth\u00e9sique et antid\u00e9pressive. Sigmund Freud lui-m\u00eame, dans son c\u00e9l\u00e8bre essai <em>\u00dcber Coca<\/em> r\u00e9dig\u00e9 en 1884, louait initialement les m\u00e9rites de cette substance sans en soup\u00e7onner l&rsquo;extraordinaire potentiel addictif et d\u00e9lirig\u00e8ne, avant de constater avec effroi l&rsquo;\u00e9tat de psychose et d&rsquo;agonie v\u00e9cu par son confr\u00e8re et ami Ernst von Fleischl-Marxow, \u00e0 qui il l&rsquo;avait prescrite pour sevrer une d\u00e9pendance aux opiac\u00e9s.<\/p>\n<p>En France, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9minent psychiatre Valentin Magnan qui, d\u00e8s 1889, livre les premi\u00e8res descriptions cliniques princeps de la psychose et du delirium coca\u00efniques. Magnan met en \u00e9vidence le caract\u00e8re polymorphe des hallucinations toxiques et immortalise le ph\u00e9nom\u00e8ne de parasitose d\u00e9lirante transitoire &mdash; l&rsquo;hallucination tactile de parasites se d\u00e9pla\u00e7ant sous la peau &mdash;, d\u00e9sormais connu dans les annales m\u00e9dicales sous le nom d&rsquo;\u00ab hallucinations ou punaises de Magnan \u00bb. Ses descriptions \u00e9tablissent le lien ind\u00e9niable entre administration continue de coca\u00efne et alt\u00e9ration aigu\u00eb de la lucidit\u00e9 mentale avec conduites d&rsquo;auto-mutilation cutan\u00e9e.<\/p>\n<p>Au cours du XXe si\u00e8cle, apr\u00e8s une accalmie relative cons\u00e9cutive aux premi\u00e8res l\u00e9gislations prohibitionnistes des ann\u00e9es 1910 et 1920 (notamment le <em>Harrison Narcotics Tax Act<\/em> aux \u00c9tats-Unis), la consommation de coca\u00efne a connu une r\u00e9surgence fulgurante durant les d\u00e9cennies 1970 et 1980. L&rsquo;apparition du crack &mdash; coca\u00efne sous forme de base libre pr\u00eate \u00e0 \u00eatre fum\u00e9e &mdash; a r\u00e9volutionn\u00e9 la pharmacocin\u00e9tique de l&rsquo;intoxication. En franchissant la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique en quelques secondes, le crack a multipli\u00e9 de fa\u00e7on exponentielle les admissions hospitali\u00e8res pour des tableaux de d\u00e9lires foudroyants et d&rsquo;agitation motrice incontr\u00f4lable.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1990 et 2000, les m\u00e9decins l\u00e9gistes et r\u00e9animateurs nord-am\u00e9ricains, notamment le pathologiste Charles Wetli, ont conceptualis\u00e9 la variante ultime de ce delirium sous le vocable controvers\u00e9 de \u00ab syndrome du d\u00e9lire agit\u00e9 \u00bb. Cette reconnaissance a marqu\u00e9 le passage d&rsquo;une vision purement psychopathologique du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 une appr\u00e9hension syst\u00e9mique neurotoxique, cardiovasculaire et m\u00e9dicol\u00e9gale de l&rsquo;intoxication mortelle.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>Sur le plan neurobiologique, le delirium induit par la coca\u00efne est la cons\u00e9quence directe d&rsquo;une temp\u00eate neurotransmettrice centralis\u00e9e principalement sur l&rsquo;axe dopaminergique. En agissant comme un antagoniste comp\u00e9titif des prot\u00e9ines de transport membranaires pr\u00e9pos\u00e9es \u00e0 la recapture, la coca\u00efne bloque le r\u00e9cepteur DAT, provoquant une accumulation sans pr\u00e9c\u00e9dent de dopamine dans l&rsquo;espace synaptique du striatum ventral, du noyau accumbens et des aires pr\u00e9frontales. Cette surcharge active de mani\u00e8re d\u00e9sordonn\u00e9e les r\u00e9cepteurs dopaminergiques de type D1 et D2, court-circuitant le filtrage thalamique et inondant le cortex d&rsquo;informations sensorielles non tri\u00e9es.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la substance inhibe la recapture de la noradr\u00e9naline et de la s\u00e9rotonine (5-HT). La d\u00e9charge noradr\u00e9nergique stimule intens\u00e9ment les r\u00e9cepteurs alpha-1 et b\u00eata-adr\u00e9nergiques tant au niveau central que p\u00e9riph\u00e9rique. Dans l&rsquo;enc\u00e9phale, le locus coeruleus est projet\u00e9 dans un \u00e9tat d&rsquo;activation maximale permanente, alimentant l&rsquo;hypervigilance terrifi\u00e9e et l&rsquo;insomnie totale. Au niveau syst\u00e9mique, cela d\u00e9clenche une tachycardie supraventriculaire, une hypertension art\u00e9rielle maligne et un vasospasme coronarien et c\u00e9r\u00e9bral susceptible de g\u00e9n\u00e9rer des micro-isch\u00e9mies c\u00e9r\u00e9brales qui aggravent brutalement la confusion mentale.<\/p>\n<p>Un autre pilier th\u00e9orique r\u00e9side dans la perturbation de l&rsquo;hom\u00e9ostasie de la temp\u00e9rature et l&rsquo;effondrement des r\u00e9cepteurs D2 dans l&rsquo;hypothalamus ant\u00e9rieur. L&rsquo;hyperthermie extr\u00eame (d\u00e9passant fr\u00e9quemment 40,5 \u00b0C) observ\u00e9e lors des acc\u00e8s d\u00e9lirants r\u00e9sulte de l&rsquo;hyperactivit\u00e9 musculaire incessante combin\u00e9e \u00e0 une vasoconstriction cutan\u00e9e qui emp\u00eache la dissipation thermique calorique. Cette chaleur excessive endommage directement les prot\u00e9ines cellulaires neuronales et la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique, provoquant un \u0153d\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral cytotoxique qui alimente la l\u00e9thargie et le coma cons\u00e9cutifs au pic d&rsquo;agitation.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique cognitif, ces d\u00e9sordres biochimiques se traduisent par une d\u00e9faillance de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et du traitement contextuel des inf\u00e9rences cognitives. L&rsquo;individu devient incapable d&rsquo;assigner une intentionnalit\u00e9 neutre ou bienveillante aux stimuli d&rsquo;autrui : chaque regard ou geste est converti en pr\u00e9sage hostile, engendrant une boucle de r\u00e9troaction parano\u00efaque imperm\u00e9able \u00e0 toute r\u00e9futation empirique ou r\u00e9assurance verbale.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>Le delirium d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne se manifeste par un agr\u00e9gat de perturbations s\u00e9miologiques que l&rsquo;on peut cat\u00e9goriser en diff\u00e9rentes composantes fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Fluctuations de l&rsquo;attention et de la vigilance :<\/strong> Incapacit\u00e9 radicale \u00e0 focaliser, maintenir ou changer l&rsquo;attention ; le niveau d&rsquo;\u00e9veil oscille de fa\u00e7on erratique entre une hypervigilance explosive et une obnubilation stuporeuse.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sorganisation cognitive et perceptuelle :<\/strong> Pens\u00e9e incoh\u00e9rente, discours hach\u00e9, pers\u00e9v\u00e9rations verbales et alt\u00e9ration de la m\u00e9moire de travail imm\u00e9diate, associ\u00e9es \u00e0 une d\u00e9sorientation temporo-spatiale prononc\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Id\u00e9ation d\u00e9lirante pers\u00e9cutive aigu\u00eb :<\/strong> Th\u00e9matiques parano\u00efaques instantan\u00e9es, centr\u00e9es sur le complot, l&rsquo;encerclement par des forces de l&rsquo;ordre, l&rsquo;espionnage technologique ou l&rsquo;assassinat imminent.<\/li>\n<li><strong>Hallucinations polysensorielles :<\/strong> Pr\u00e9sence quasi syst\u00e9matique de microzoopsies (vision de petits animaux, insectes ou ombres fuyantes), d&rsquo;hallucinations acoustico-verbales mena\u00e7antes, et d&rsquo;hallucinations tactiles c\u00e9nesth\u00e9siques sp\u00e9cifiques (signe de Magnan avec excoriations cutan\u00e9es).<\/li>\n<li><strong>Sous-type hyperactif ou agit\u00e9 :<\/strong> Forme la plus bruyante et fr\u00e9quente, marqu\u00e9e par une d\u00e9ambulation convulsive, une agressivit\u00e9 d\u00e9fensive incontr\u00f4l\u00e9e, des cris, une r\u00e9sistance surhumaine \u00e0 la contention physique et une logorrh\u00e9e incoh\u00e9rente.<\/li>\n<li><strong>Sous-type hypoactif ou comateux post-ictique :<\/strong> Moins spectaculaire mais tout aussi dangereux, survenant souvent apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9puisement m\u00e9tabolique : apathie profonde, mutisme, regard vitreux et ralentissement psychomoteur critique pouvant masquer une d\u00e9faillance neurologique majeure.<\/li>\n<li><strong>Dimension v\u00e9g\u00e9tative et thermique :<\/strong> Diaphor\u00e8se profuse, mydriase bilat\u00e9rale ar\u00e9active ou peu r\u00e9active, tremblements musculaires fins ou myoclonies, hyperthermie maligne et tachyarythmie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples cliniques et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ce syndrome, consid\u00e9rons le cas d&rsquo;un homme de 34 ans, sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques primaires, amen\u00e9 aux urgences m\u00e9dicales sous escorte polici\u00e8re apr\u00e8s avoir d\u00e9truit le mobilier de son appartement. Selon ses colocataires, le patient s&rsquo;\u00e9tait enferm\u00e9 pendant 48 heures d&rsquo;affil\u00e9e pour fumer du crack de mani\u00e8re continue (\u00e9pisode de <em>binge<\/em>). \u00c0 l&rsquo;arriv\u00e9e des secours, il \u00e9tait nu, tremp\u00e9 de sueur, barricad\u00e9 derri\u00e8re une porte, persuad\u00e9 que des tireurs d&rsquo;\u00e9lite \u00e9taient post\u00e9s sur le toit de l&rsquo;immeuble d&rsquo;en face pour l&rsquo;ex\u00e9cuter. Il refusait de s&rsquo;asseoir, hurlait des injures incoh\u00e9rentes et s&rsquo;arrachait la peau des avant-bras \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une pince \u00e0 \u00e9piler, affirmant qu&rsquo;une colonie de parasites s&rsquo;\u00e9tait infiltr\u00e9e sous son derme.<\/p>\n<p>Lors de l&rsquo;examen clinique initial, le patient est incapable de donner la date du jour ni le lieu o\u00f9 il se trouve. Son attention ne peut \u00eatre capt\u00e9e plus de quelques secondes. Les param\u00e8tres vitaux mettent en \u00e9vidence une tension art\u00e9rielle \u00e0 195\/110 mmHg, une fr\u00e9quence cardiaque de 145 battements par minute et une temp\u00e9rature corporelle tympanique mesur\u00e9e \u00e0 39,8 \u00b0C. Ses pupilles sont en mydriase serr\u00e9e bilat\u00e9rale. Face au personnel soignant v\u00eatu de blouses blanches, il interpr\u00e8te leur approche comme une tentative d&#8217;empoisonnement chimique, d\u00e9clenchant une r\u00e9action de panique motrice extr\u00eame n\u00e9cessitant une prise en charge urgente en unit\u00e9 de d\u00e9chocage pour s\u00e9dation pharmacologique et r\u00e9hydratation hydro\u00e9lectrolytique intensive.<\/p>\n<p>Un second exemple illustre une forme subaigu\u00eb chez une patiente de 28 ans consommatrice r\u00e9guli\u00e8re de coca\u00efne par voie intraveineuse. Apr\u00e8s avoir augment\u00e9 substantiellement ses doses sur une semaine, elle commence \u00e0 entendre des voix m\u00e9talliques sortant des prises \u00e9lectriques de son domicile lui intimant de se cacher. Admise en clinique psychiatrique pour un \u00e9pisode maniaque pr\u00e9sum\u00e9, l&rsquo;observation attentive r\u00e9v\u00e8le en r\u00e9alit\u00e9 un cours de la pens\u00e9e totalement disjoint, une amn\u00e9sie de fixation massive et des fluctuations diurnes marqu\u00e9es de sa vigilance, avec des moments d&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude silencieuse succ\u00e9dant imm\u00e9diatement \u00e0 des bouff\u00e9es d&rsquo;angoisse parano\u00efaque. L&rsquo;analyse toxicologique urinaire positive \u00e0 la benzoylecgonine et la r\u00e9solution spontan\u00e9e du d\u00e9lire en 72 heures sous hydratation et surveillance permettent de confirmer le diagnostic de delirium toxique et d&rsquo;\u00e9viter un \u00e9tiquetage schizophr\u00e9nique erron\u00e9.<\/p>\n<h3>9. Mesure, \u00e9valuation et crit\u00e8res diagnostiques<\/h3>\n<p>Le diagnostic du d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne repose sur une d\u00e9marche clinique rigoureuse appuy\u00e9e par des examens compl\u00e9mentaires de laboratoire. Selon les crit\u00e8res nosographiques du <a href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">DSM-5-TR<\/a>, le diagnostic exige la pr\u00e9sence d&rsquo;une perturbation de l&rsquo;attention et de la conscience qui s&rsquo;installe sur une courte p\u00e9riode (habituellement quelques heures \u00e0 quelques jours) et repr\u00e9sente un changement par rapport au fonctionnement ant\u00e9rieur, avec une tendance \u00e0 fluctuer au cours de la journ\u00e9e. De plus, une perturbation cognitive additionnelle (m\u00e9moire, orientation, langage, perception) doit \u00eatre mise en \u00e9vidence, sans qu&rsquo;elle ne soit mieux expliqu\u00e9e par un trouble neurocognitif pr\u00e9existant ou une \u00e9volution comateuse terminale.<\/p>\n<p>L&rsquo;anamn\u00e8se et l&rsquo;examen toxicologique constituent la pierre angulaire pour relier formellement le tableau \u00e0 la substance. Le d\u00e9pistage urinaire de la benzoylecgonine &mdash; le principal m\u00e9tabolite de la coca\u00efne caract\u00e9ris\u00e9 par une demi-vie plus longue que celle de la mol\u00e9cule m\u00e8re (environ 24 \u00e0 48 heures) &mdash; atteste de l&rsquo;exposition r\u00e9cente. Dans les contextes r\u00e9animatoires et de recherche clinique, les \u00e9chelles standardis\u00e9es d&rsquo;\u00e9valuation du delirium sont syst\u00e9matiquement employ\u00e9es, notamment la <em>Confusion Assessment Method<\/em> (CAM) ou, en milieu de soins critiques, la <em>CAM-ICU<\/em>, qui permettent de quantifier objectivement l&rsquo;inattention, la d\u00e9sorganisation de la pens\u00e9e et l&rsquo;alt\u00e9ration du niveau de conscience.<\/p>\n<p>Le bilan paraclinique imm\u00e9diat est indispensable pour \u00e9valuer le retentissement somatique et \u00e9liminer des diagnostics diff\u00e9rentiels l\u00e9taux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dosages biochimiques sanguins :<\/strong> \u00c9lectrolytes s\u00e9riques, cr\u00e9atine phosphokinase (CPK) \u00e0 la recherche d&rsquo;une rhabdomyolyse, bilan h\u00e9patique complet et cr\u00e9atinine pour \u00e9valuer une \u00e9ventuelle insuffisance r\u00e9nale aigu\u00eb induite par la myoglobinurie.<\/li>\n<li><strong>Gazom\u00e9trie art\u00e9rielle et lactates :<\/strong> Recherche d&rsquo;une acidose lactique s\u00e9v\u00e8re cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;hypoxie tissulaire et aux contractions musculaires paroxystiques.<\/li>\n<li><strong>\u00c9lectrocardiogramme (ECG) 12 d\u00e9rivations :<\/strong> Surveillance imp\u00e9rative de l&rsquo;allongement de l&rsquo;intervalle QTc, de tachycardies ventriculaires ou de signes d&rsquo;isch\u00e9mie myocardique aigu\u00eb secondaire au spasme coronarien.<\/li>\n<li><strong>Imagerie c\u00e9r\u00e9brale (Scanner ou IRM) :<\/strong> Indispensable pour \u00e9liminer formellement une h\u00e9morragie sous-arachno\u00efdienne, un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique ou un \u0153d\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral massif favoris\u00e9s par la pouss\u00e9e hypertensive coca\u00efnique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications cliniques et signification pratique<\/h3>\n<p>Sur le terrain clinique, la prise en charge d&rsquo;un patient souffrant d&rsquo;un d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne constitue une urgence th\u00e9rapeutique absolue o\u00f9 la r\u00e9animation m\u00e9dicale prime sur l&rsquo;approche psychoth\u00e9rapeutique verbale, cette derni\u00e8re \u00e9tant totalement inop\u00e9rante compte tenu de l&rsquo;inaccessibilit\u00e9 cognitive du patient. La premi\u00e8re priorit\u00e9 repose sur la mise en s\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;individu et du personnel soignant dans un environnement calme, sombre, d\u00e9pourvu de surstimulations sensorielles inutiles.<\/p>\n<p>Sur le versant pharmacologique, la pierre angulaire du traitement r\u00e9side dans l&rsquo;administration pr\u00e9coce et titr\u00e9e de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Benzodiaz%C3%A9pine\">benzodiaz\u00e9pines<\/a> par voie intraveineuse ou intramusculaire, telles que le diaz\u00e9pam ou le loraz\u00e9pam. Ces mol\u00e9cules, agonistes modulateurs allost\u00e9riques positifs des r\u00e9cepteurs GABA-A, permettent de r\u00e9tablir un tonus inhibiteur central, de r\u00e9duire la d\u00e9charge adr\u00e9nergique, de calmer l&rsquo;agitation psychomotrice et de juguler l&rsquo;hypertension et la tachycardie tout en pr\u00e9venant l&rsquo;apparition de crises convulsives g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es.<\/p>\n<p>L&rsquo;utilisation des neuroleptiques classiques (antipsychotiques de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration comme l&rsquo;halop\u00e9ridol) fait l&rsquo;objet d&rsquo;une controverse majeure en addictologie d&rsquo;urgence : ils abaissent le seuil \u00e9pileptog\u00e8ne, interf\u00e8rent avec la thermor\u00e9gulation physiologique et peuvent pr\u00e9cipiter des torsades de pointes par allongement de l&rsquo;espace QT ou aggraver une rhabdomyolyse. Ils ne sont d\u00e9sormais r\u00e9serv\u00e9s qu&rsquo;\u00e0 des cas r\u00e9fractaires exceptionnels, souvent supplant\u00e9s par des antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 faible profil anticholinergique sous surveillance cardiologique \u00e9troite.<\/p>\n<p>La gestion thermique et hydro\u00e9lectrolytique repr\u00e9sente l&rsquo;autre versant vital de l&rsquo;intervention. En pr\u00e9sence d&rsquo;une hyperthermie sup\u00e9rieure \u00e0 39 \u00b0C, un refroidissement physique externe actif (bains de glace, couvertures r\u00e9frig\u00e9rantes, perfusion de solut\u00e9s froids) doit \u00eatre initi\u00e9 sans d\u00e9lai pour pr\u00e9venir la d\u00e9faillance multivisc\u00e9rale. D\u00e8s la s\u00e9dation et la stabilisation somatique obtenues, le relais doit imp\u00e9rativement \u00eatre pris par une \u00e9quipe de liaison en psychiatrie et en addictologie pour amorcer une alliance th\u00e9rapeutique, traiter le syndrome de sevrage d\u00e9pressif subs\u00e9quent (<em>crash<\/em> coca\u00efnique) et proposer un projet de sevrage structur\u00e9.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>Les investigations contemporaines en neurobiologie et en toxicologie clinique se sont largement concentr\u00e9es sur la cartographie fine de la neurotoxicit\u00e9 induite par la coca\u00efne et sur les profils de vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique. Les recherches pionni\u00e8res men\u00e9es par des auteurs comme Deborah Mash ont mis en lumi\u00e8re une alt\u00e9ration critique des r\u00e9cepteurs dopaminergiques et une d\u00e9pl\u00e9tion des transporteurs DAT chez les individus d\u00e9c\u00e9d\u00e9s dans un contexte de d\u00e9lire agit\u00e9 induit par la coca\u00efne, r\u00e9v\u00e9lant des anomalies mol\u00e9culaires chroniques pr\u00e9disposant \u00e0 cette issue fatale.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres travaux scientifiques d&rsquo;envergure, notamment ceux de Gawin et Kleber, ont permis de mod\u00e9liser avec pr\u00e9cision les phases s\u00e9quentielles de l&rsquo;intoxication et du sevrage, d\u00e9montrant que les \u00e9pisodes d\u00e9lirants surviennent quasi exclusivement lors d&rsquo;acc\u00e8s paroxystiques cons\u00e9cutifs \u00e0 des administrations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es (<em>binges<\/em>), o\u00f9 l&rsquo;\u00e9puisement progressif des stocks de neurotransmetteurs inhibiteurs rompt d\u00e9finitivement l&rsquo;hom\u00e9ostasie c\u00e9r\u00e9brale. Les \u00e9tudes d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) corroborent ces constats en r\u00e9v\u00e9lant une hypoperfusion frontale critique concomitante \u00e0 une hyperactivit\u00e9 du complexe amygdalien au cours des acc\u00e8s parano\u00efaques.<\/p>\n<p>La recherche clinique r\u00e9cente explore \u00e9galement le r\u00f4le des biomarqueurs pr\u00e9coces de toxicit\u00e9 myocardique et musculaire (troponines hypersensibles, myoglobine, micro-ARN sp\u00e9cifiques) afin de pr\u00e9dire les complications l\u00e9tales avant que le delirium ne bascule dans le syndrome d&rsquo;infaillibilit\u00e9 circulatoire terminale. Ces donn\u00e9es probantes soulignent unanimement qu&rsquo;un diagnostic et une s\u00e9dation pr\u00e9coces diminuent drastiquement les taux de mortalit\u00e9 intrahospitali\u00e8re.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La pr\u00e9sentation, la pr\u00e9valence et l&rsquo;interpr\u00e9tation du d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne varient notablement en fonction des contextes g\u00e9ographiques, \u00e9conomiques et sous-culturels. Dans les pays occidentaux urbanis\u00e9s, la transition de la coca\u00efne chlorhydrate en poudre (souvent associ\u00e9e aux milieux festifs ou socio-\u00e9conomiquement privil\u00e9gi\u00e9s) vers les d\u00e9riv\u00e9s alcalo\u00efdes fum\u00e9s (crack, <em>freebase<\/em>) dans les zones p\u00e9riurbaines d\u00e9favoris\u00e9es a profond\u00e9ment modifi\u00e9 la sociologie de ces \u00e9pisodes d&rsquo;urgence, accroissant leur visibilit\u00e9 dans l&rsquo;espace public et la fr\u00e9quence des interventions polici\u00e8res.<\/p>\n<p>Dans les cultures traditionnelles des hauts plateaux andins (Bolivie, P\u00e9rou, Colombie), o\u00f9 l&rsquo;usage s\u00e9culaire de la feuille de coca par mastication ou infusion fait partie int\u00e9grante du tissu social, c\u00e9r\u00e9moniel et m\u00e9dicinal, le delirium coca\u00efnique est un ph\u00e9nom\u00e8ne historiquement absent. L&rsquo;apport pharmacocin\u00e9tique lent et progressif de l&rsquo;alcalo\u00efde via la muqueuse buccale \u00e9vite les pics plasmatiques brutaux capables de saturer le syst\u00e8me nerveux central. L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;\u00e9tats confusionnels et d\u00e9lirants dans ces r\u00e9gions est intimement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;introduction des formes transform\u00e9es et raffin\u00e9es destin\u00e9es au march\u00e9 mondialis\u00e9 illicite.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la r\u00e9action sociale et polici\u00e8re face \u00e0 un sujet en proie au delirium induit par la coca\u00efne soul\u00e8ve de lourds d\u00e9bats transculturels et \u00e9thiques. Plusieurs \u00e9tudes sociologiques nord-am\u00e9ricaines ont document\u00e9 une propension accrue \u00e0 percevoir l&rsquo;agitation d\u00e9lirante des personnes issues de minorit\u00e9s ethniques comme une menace s\u00e9curitaire plut\u00f4t que comme une d\u00e9tresse m\u00e9dicale aigu\u00eb, conduisant parfois \u00e0 des man\u0153uvres de contention physique d\u00e9l\u00e9t\u00e8res sur la voie publique. Cela souligne l&rsquo;importance d&rsquo;une sensibilisation transculturelle et d&rsquo;une formation conjointe des services de secours et de s\u00e9curit\u00e9 civile.<\/p>\n<h3>13. Controverses, d\u00e9bats et limites diagnostiques<\/h3>\n<p>Le principal d\u00e9bat scientifique et m\u00e9dico-l\u00e9gal entourant cette entit\u00e9 concerne la l\u00e9gitimit\u00e9 nosologique du concept de \u00ab syndrome du d\u00e9lire agit\u00e9 \u00bb (<em>excited delirium syndrome<\/em>). Souvent invoqu\u00e9 lors de d\u00e9c\u00e8s survenus au cours d&rsquo;interpellations polici\u00e8res impliquant des individus sous coca\u00efne luttant de mani\u00e8re forcen\u00e9e contre leur immobilisation, ce terme a \u00e9t\u00e9 vivement critiqu\u00e9 par de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s savantes m\u00e9dicales, notamment l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.ama-assn.org\/\">American Medical Association<\/a> (AMA), qui ont soulign\u00e9 son absence de validation nosologique rigoureuse et le risque qu&rsquo;il serve \u00e0 occulter des asphyxies positionnelles cons\u00e9cutives \u00e0 des contentions physiques inad\u00e9quates.<\/p>\n<p>Un autre point de friction r\u00e9side dans la d\u00e9limitation pr\u00e9cise entre un d\u00e9lire d&rsquo;intoxication (delirium) et une psychose induite par la coca\u00efne sans \u00e9tat confusionnel. Alors que certains cliniciens consid\u00e8rent qu&rsquo;il s&rsquo;agit de deux stades de gravit\u00e9 distincts sur un continuum neurochimique unique, d&rsquo;autres soutiennent qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;entit\u00e9s psychopathologiques fonci\u00e8rement divergentes : la psychose toxique pure maintiendrait un \u00e9tat de conscience et une orientation spatio-temporelle intacts, tandis que le delirium traduirait une enc\u00e9phalopathie m\u00e9tabolique et toxique globale exigeant une surveillance m\u00e9dicale continue.<\/p>\n<p>Enfin, le diagnostic r\u00e9trospectif est rendu complexe par la polyconsommation quasi omnipr\u00e9sente dans les populations toxicophiles contemporaines. L&rsquo;association fr\u00e9quente de coca\u00efne avec l&rsquo;alcool (g\u00e9n\u00e9rant un m\u00e9tabolite hautement cardiotoxique et psychoactif, le coca\u00e9thyl\u00e8ne), des cannabino\u00efdes de synth\u00e8se ou des amph\u00e9tamines brouille la causalit\u00e9 pharmacologique directe et complique l&rsquo;attribution univoque du tableau d\u00e9lirant au seul alcalo\u00efde de la coca.<\/p>\n<h3>14. Termes apparent\u00e9s et diagnostics diff\u00e9rentiels<\/h3>\n<p>Pour garantir une prise en charge m\u00e9dicale pr\u00e9cise, il convient de diff\u00e9rencier le d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne de plusieurs troubles voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Psychose induite par la coca\u00efne (sans delirium) :<\/strong> Pr\u00e9sence d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9lirantes de pers\u00e9cution et d&rsquo;hallucinations sans fluctuation de la conscience ni d\u00e9sorientation temporo-spatiale globale ; le patient conserve une lucidit\u00e9 cognitive relative.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9lire d&rsquo;intoxication amph\u00e9taminique :<\/strong> Tableau clinique quasi superposable sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique, induit par les amph\u00e9tamines ou la m\u00e9thamph\u00e9tamine, mais dont la dur\u00e9e d&rsquo;action est significativement plus prolong\u00e9e (demi-vie plasmatique nettement plus longue que celle de la coca\u00efne).<\/li>\n<li><strong>Delirium tremens :<\/strong> \u00c9tat confusionnel aigu d&rsquo;origine toxique survenant non pas lors de l&rsquo;intoxication, mais \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat ou au sevrage brutal chez un sujet d\u00e9pendant physique \u00e0 l&rsquo;alcool, associant tr\u00e9mulations majeures, onirisme hallucinatoire zoopsique et signes v\u00e9g\u00e9tatifs d&rsquo;hyperexcitabilit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Acc\u00e8s maniaque avec caract\u00e9ristiques psychotiques :<\/strong> \u00c9pisode thymique bipolaire marqu\u00e9 par l&rsquo;euphorie expansive, la grandiosit\u00e9 d\u00e9lirante, la logorrh\u00e9e et l&rsquo;insomnie sans fatigue, sans alt\u00e9ration aigu\u00eb de la vigilance globale et ind\u00e9pendant d&rsquo;une exposition toxique imm\u00e9diate, bien que la coca\u00efne puisse en \u00eatre le facteur d\u00e9clenchant.<\/li>\n<li><strong>Schizophr\u00e9nie ou bouff\u00e9e d\u00e9lirante aigu\u00eb primitive :<\/strong> Pathologies psychiatriques primaires o\u00f9 le d\u00e9lire s&rsquo;installe sans intoxication toxique causale directe, caract\u00e9ris\u00e9es par une herm\u00e9ticit\u00e9 de la pens\u00e9e, un automatisme mental ou des sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs chroniques absents du delirium toxique transitoire.<\/li>\n<li><strong>Enc\u00e9phalite herp\u00e9tique ou auto-immune :<\/strong> Atteinte infectieuse ou inflammatoire du parenchyme c\u00e9r\u00e9bral provoquant confusion, fi\u00e8vre et d\u00e9lire, n\u00e9cessitant une ponction lombaire et une imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique pour exclusion formelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En synth\u00e8se, le d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne repr\u00e9sente une d\u00e9compensation neuropsychiatrique d&rsquo;une gravit\u00e9 exceptionnelle qui engage le pronostic vital :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Nature de l&rsquo;atteinte :<\/strong> Alt\u00e9ration aigu\u00eb, globale et fluctuante de la conscience, de l&rsquo;attention et des fonctions cognitives, assortie d&rsquo;une id\u00e9ation parano\u00efaque intense et d&rsquo;hallucinations polysensorielles (notamment visuelles et tactiles de type Magnan).<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canisme physiopathologique :<\/strong> Blocage de la recapture synaptique de la dopamine, de la noradr\u00e9naline et de la s\u00e9rotonine, conduisant \u00e0 une temp\u00eate hyperadr\u00e9nergique centrale et p\u00e9riph\u00e9rique d\u00e9vastatrice.<\/li>\n<li><strong>Signes d&rsquo;alerte somatiques :<\/strong> L&rsquo;association d&rsquo;une hyperthermie maligne, d&rsquo;une tachycardie s\u00e9v\u00e8re, d&rsquo;une pouss\u00e9e hypertensive et d&rsquo;une agitation motrice convulsive expose au risque imminent de rhabdomyolyse, d&rsquo;acidose m\u00e9tabolique et d&rsquo;arr\u00eat cardiorespiratoire.<\/li>\n<li><strong>Principes th\u00e9rapeutiques d&rsquo;urgence :<\/strong> S\u00e9dation pharmacologique imm\u00e9diate par les benzodiaz\u00e9pines intraveineuses, refroidissement corporel physique actif, r\u00e9\u00e9quilibrage hydro\u00e9lectrolytique et \u00e9vitement des contentions m\u00e9caniques isol\u00e9es et des neuroleptiques abaissant le seuil convulsif.<\/li>\n<li><strong>Perspective au long cours :<\/strong> R\u00e9solution habituelle en 24 \u00e0 72 heures sous soins intensifs adapt\u00e9s, imposant un relais syst\u00e9matique vers une prise en charge addictologique globale pour pr\u00e9venir la r\u00e9cidive.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>American Psychiatric Association. (2022). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm<\/a><\/p>\n<p>Gawin, F. H., &amp; Kleber, H. D. (1986). Abstinence symptomatology and psychiatric diagnosis in cocaine abusers: Clinical inquiry. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 43(2), 107&ndash;113. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1986.01800020013003\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1986.01800020013003<\/a><\/p>\n<p>Magnan, V., &amp; Saury, H. (1889). Trois cas de coca\u00efnisme chronique. <em>Comptes rendus de la Soci\u00e9t\u00e9 de Biologie<\/em>, 9(1), 60&ndash;63.<\/p>\n<p>Mash, D. C., Duque, L., Pablo, J., Qin, Y., Adi, N., Hearn, W. L., Hyma, B. A., Karch, S. B., Druid, H., &amp; Wetli, C. V. (2009). Brain biomarkers for excited delirium deaths: Cocaine and dopamine transporter down-regulation. <em>Forensic Science International<\/em>, 190(1&ndash;3), e9&ndash;e19. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.forsciint.2009.05.012\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.forsciint.2009.05.012<\/a><\/p>\n<p>Organisation mondiale de la Sant\u00e9. (2019). <em>Classification internationale des maladies, 11e r\u00e9vision<\/em> (CIM-11). Organisation mondiale de la Sant\u00e9. <a href=\"https:\/\/icd.who.int\/fr\">https:\/\/icd.who.int\/fr<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9lire d&rsquo;intoxication \u00e0 la coca\u00efne est une urgence neuropsychiatrique aigu\u00eb m\u00ealant confusion cognitive, parano\u00efa paroxystique et d\u00e9faillance v\u00e9g\u00e9tative.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,46,32793],"tags":[15530,40201,40202,40198,33468,31802],"class_list":["post-23702","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-neuropsychologie","category-psychiatrie-durgence","tag-addictologie","tag-delire-cocaine","tag-delirium-induit","tag-intoxication-cocaine","tag-psychose-toxique","tag-urgence-psychiatrique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23702","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23702\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23702"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23702"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23702"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}