{"id":23700,"date":"2026-10-31T16:50:20","date_gmt":"2026-10-31T16:50:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=dependance-a-la-cocaine-mecanismes-soins"},"modified":"2026-10-31T16:50:20","modified_gmt":"2026-10-31T16:50:20","slug":"dependance-a-la-cocaine-mecanismes-soins","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=dependance-a-la-cocaine-mecanismes-soins","title":{"rendered":"D\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne : M\u00e9canismes et soins"},"content":{"rendered":"<p>Caract\u00e9ris\u00e9e par un asservissement progressif du comportement et une alt\u00e9ration profonde des circuits c\u00e9r\u00e9braux de la motivation, la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne repr\u00e9sente l&rsquo;un des d\u00e9fis psychopathologiques et sanitaires les plus complexes de l&rsquo;addictologie contemporaine. Cet \u00e9tat chronique se manifeste par une incapacit\u00e9 \u00e0 restreindre une consommation compulsive malgr\u00e9 la survenue de dommages somatiques, relationnels et cognitifs manifestes. L&rsquo;analyse de cette pathologie requiert une articulation rigoureuse entre la neurobiologie des syst\u00e8mes dopaminergiques, les mod\u00e8les comportementaux de l&rsquo;apprentissage et les d\u00e9terminants psychosociaux qui fa\u00e7onnent la trajectoire des individus vuln\u00e9rables.<\/p>\n<h2>D\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne est un trouble psychiatrique et comportemental chronique d\u00e9fini par la consommation compulsive d&rsquo;alcalo\u00efde de coca\u00efne, marqu\u00e9e par un ph\u00e9nom\u00e8ne de tol\u00e9rance, un syndrome de sevrage psychologique \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat, et la persistance imp\u00e9rieuse du d\u00e9sir de consommer (le <em>craving<\/em>) en d\u00e9pit des pr\u00e9judices subis. Dans la nosographie actuelle, notamment le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), cette condition est int\u00e9gr\u00e9e au sein du \u00ab trouble li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;usage de stimulants \u00bb ou \u00ab trouble li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;usage de coca\u00efne \u00bb, d\u00e9clin\u00e9 selon un gradient de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 l\u00e9ger, mod\u00e9r\u00e9 ou s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, l&rsquo;affection d\u00e9passe la simple ingestion r\u00e9p\u00e9t\u00e9e d&rsquo;une substance chimique : elle correspond \u00e0 une r\u00e9organisation d\u00e9l\u00e9t\u00e8re du r\u00e9pertoire comportemental du sujet. L&rsquo;individu subordonne graduellement ses activit\u00e9s professionnelles, r\u00e9cr\u00e9atives, familiales et affectives \u00e0 l&rsquo;obtention, \u00e0 l&rsquo;administration et \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9ration des effets de la mol\u00e9cule. Cette focalisation exclusive t\u00e9moigne d&rsquo;une perte d&rsquo;autonomie volitionnelle face aux incitations li\u00e9es au produit.<\/p>\n<p>Sur le plan fonctionnel, ce dysfonctionnement refl\u00e8te un d\u00e9tournement structurel et mol\u00e9culaire des circuits neurobiologiques de la motivation et de la prise de d\u00e9cision. Le sujet d\u00e9pendant n&rsquo;\u00e9value plus ad\u00e9quatement le rapport co\u00fbt-b\u00e9n\u00e9fice de ses actions, devenant hypersensible aux stimuli pr\u00e9dictifs de la drogue tout en pr\u00e9sentant une anesth\u00e9sie \u00e9motionnelle progressive vis-\u00e0-vis des renfor\u00e7ateurs naturels de l&rsquo;existence quotidienne.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le substantif \u00ab coca\u00efne \u00bb tire son origine linguistique de la racine quechua <em>k\u00faka<\/em> (ou <em>koka<\/em>), d\u00e9signant l&rsquo;arbuste sacr\u00e9 des Andes appartenant au genre botanique <em>Erythroxylum<\/em> (principalement <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Coca%C3%AFne\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>Erythroxylum coca<\/em><\/a>). Les populations autochtones d&rsquo;Am\u00e9rique du Sud emploient traditionnellement les feuilles de coca depuis des mill\u00e9naires pour lutter contre l&rsquo;hypoxie de haute altitude, la fatigue musculaire et la faim, dans le cadre d&rsquo;un usage ritualis\u00e9 et non concentr\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;isolement de l&rsquo;alcalo\u00efde actif dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle par les chimistes europ\u00e9ens, en particulier le pharmacien allemand Albert Niemann en 1859-1860, a donn\u00e9 lieu \u00e0 la cr\u00e9ation du terme scientifique allemand <em>Kokain<\/em>, forg\u00e9 par l&rsquo;adjonction du suffixe chimique standardis\u00e9 <em>-in<\/em> (correspondant au fran\u00e7ais <em>-ine<\/em>), r\u00e9serv\u00e9 aux alcalo\u00efdes basiques azot\u00e9s tels que la morphine ou la strychnine. Le mot s&rsquo;est ensuite impos\u00e9 dans le corpus m\u00e9dical francophone d\u00e8s les ann\u00e9es 1860-1870, initialement associ\u00e9 aux propri\u00e9t\u00e9s anesth\u00e9siques locales de la mol\u00e9cule.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab d\u00e9pendance \u00bb, quant \u00e0 lui, proc\u00e8de du latin <em>dependere<\/em>, signifiant \u00ab \u00eatre suspendu \u00e0 \u00bb, \u00ab d\u00e9pendre de \u00bb ou \u00ab d\u00e9couler de \u00bb. Son utilisation clinique au XXe si\u00e8cle a marqu\u00e9 l&rsquo;abandon progressif des jugements moraux (tels que le \u00ab vice \u00bb ou l&rsquo;\u00ab intemp\u00e9rance \u00bb) au profit d&rsquo;un concept psychopathologique formalisant l&rsquo;assujettissement physiologique et psychologique de l&rsquo;organisme \u00e0 un agent x\u00e9nobiotique externe.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Dans la langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression \u00ab d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne \u00bb est un syntagme nominal f\u00e9minin. Le mot \u00ab d\u00e9pendance \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement \/de.p\u0251\u0303.d\u0251\u0303s\/, tandis que \u00ab coca\u00efne \u00bb comporte un tr\u00e9ma marquant la di\u00e9r\u00e8se et se prononce \/k\u0254.ka.in\/. La s\u00e9quence est invariablement employ\u00e9e au singulier lorsqu&rsquo;elle qualifie l&rsquo;entit\u00e9 morbide, bien qu&rsquo;on puisse \u00e9voquer \u00ab les d\u00e9pendances \u00bb pour d\u00e9signer collectivement les diverses formes d&rsquo;addictions chimiques et comportementales.<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, les manuels contemporains tendent \u00e0 substituer \u00e0 ce syntagme l&rsquo;expression \u00ab trouble de l&rsquo;usage de coca\u00efne \u00bb (calqu\u00e9e sur l&rsquo;anglais <em>cocaine use disorder<\/em>) afin d&rsquo;\u00e9viter les connotations p\u00e9joratives et la dichotomie stricte d\u00e9pendance\/ind\u00e9pendance. N\u00e9anmoins, \u00ab d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne \u00bb demeure la d\u00e9signation clinique la plus robuste pour qualifier la forme s\u00e9v\u00e8re caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;apparition d&rsquo;adaptations neurochimiques, de comportements compulsifs et de rechutes it\u00e9ratives.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne se distingue fondamentalement des d\u00e9pendances aux d\u00e9presseurs du syst\u00e8me nerveux central (comme l&rsquo;alcool ou les opio\u00efdes) par la nature pr\u00e9dominante de sa symptomatologie de sevrage, laquelle est essentiellement psychiatrique et affective plut\u00f4t que purement v\u00e9g\u00e9tative. La coca\u00efne agit pharmacologiquement comme un inhibiteur puissant et non s\u00e9lectif de la recapture des monoamines : elle bloque le transporteur de la dopamine (DAT), de la s\u00e9rotonine (SERT) et de la noradr\u00e9naline (NET). En emp\u00eachant la clairance synaptique de ces neurotransmetteurs, elle induit une accumulation massive de monoamines dans la fente synaptique, provoquant une hyperactivation des r\u00e9cepteurs postsynaptiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;effet addictog\u00e8ne majeur r\u00e9sulte directement de l&rsquo;hyperstimulation dopaminergique au sein de la voie m\u00e9socorticolimbique, souvent d\u00e9sign\u00e9e comme le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_de_r%C3%A9compense\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">syst\u00e8me de r\u00e9compense<\/a> c\u00e9r\u00e9bral. Les neurones dopaminergiques originaires de l&rsquo;aire tegmentale ventrale (ATV) projettent de mani\u00e8re dense vers le noyau accumbens, le cortex pr\u00e9frontal, l&rsquo;amygdale et l&rsquo;hippocampe. L&rsquo;\u00e9l\u00e9vation supranormale des concentrations de dopamine dans la coquille (<em>shell<\/em>) et le c\u0153ur (<em>core<\/em>) du noyau accumbens encode un signal de saillance incitative erron\u00e9, attribuant \u00e0 la substance une valeur biologique sup\u00e9rieure \u00e0 celle des renfor\u00e7ateurs primaires fondamentaux (alimentation, reproduction, s\u00e9curit\u00e9 sociale).<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;administration r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, une cascade de modifications neuroplastiques durables s&rsquo;installe. La surexpression de facteurs de transcription nucl\u00e9aires tels que DeltaFosB dans les neurones \u00e9pineux moyens (MSN) du striatum induit une restructuration morphologique des \u00e9pines dendritiques. Conjointement, une r\u00e9gulation n\u00e9gative (<em>downregulation<\/em>) des r\u00e9cepteurs dopaminergiques de type D2 post-synaptiques et une d\u00e9pl\u00e9tion des stocks pr\u00e9synaptiques de dopamine surviennent lors des p\u00e9riodes de sevrage. Cette alt\u00e9ration sous-tend l&rsquo;anh\u00e9donie, la dysphorie et l&rsquo;irritabilit\u00e9 profonde ressenties lors de l&rsquo;interruption du produit, souvent qualifi\u00e9es d&rsquo;\u00ab effondrement \u00bb (ou <em>crash<\/em>).<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la transition de l&rsquo;usage r\u00e9cr\u00e9atif vers la d\u00e9pendance compulsive s&rsquo;accompagne d&rsquo;une bascule anatomofonctionnelle : le contr\u00f4le du comportement passe des boucles striatales ventrales (associ\u00e9es aux actions dirig\u00e9es vers un but) vers les boucles striatales dorsales (associ\u00e9es aux automatismes moteurs et aux habitudes motrices rigides). Simultan\u00e9ment, le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et le cortex orbitofrontal subissent une hypofrontalit\u00e9 fonctionnelle, \u00e9rodant s\u00e9v\u00e8rement le contr\u00f4le inhibiteur, l&rsquo;\u00e9valuation des cons\u00e9quences \u00e0 long terme et la flexibilit\u00e9 cognitive face aux impr\u00e9vus.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne s&rsquo;articule autour de vagues \u00e9pid\u00e9miques successives, oscillant entre engouement m\u00e9dical, commercialisation de masse et prise de conscience des ravages addictifs. Durant l&rsquo;Antiquit\u00e9 pr\u00e9colombienne, la mastication des feuilles de coca par les civilisations inca et pr\u00e9-incaques constituait un acte spirituel, social et ergog\u00e9nique fortement r\u00e9gul\u00e9 par les structures communautaires, ce qui limitait l&rsquo;\u00e9mergence de conduites de d\u00e9pendance compulsive destructrice.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, \u00e0 la suite de son isolement chimique en laboratoire, la coca\u00efne a suscit\u00e9 un enthousiasme th\u00e9rapeutique d\u00e9mesur\u00e9 en Europe et aux \u00c9tats-Unis. Des figures m\u00e9dicales \u00e9minentes ont promu son usage sans r\u00e9serve. Sigmund Freud, dans ses \u00e9crits de 1884 intitul\u00e9s <em>\u00dcber Coca<\/em>, c\u00e9l\u00e9brait la mol\u00e9cule comme une panac\u00e9e capable de gu\u00e9rir la d\u00e9pression, l&rsquo;asth\u00e9nie nerveuse et la d\u00e9pendance \u00e0 la morphine. L&rsquo;ophtalmologue viennois Carl Koller a quant \u00e0 lui d\u00e9montr\u00e9 en 1884 ses remarquables propri\u00e9t\u00e9s anesth\u00e9siques chirurgicales. La mol\u00e9cule s&rsquo;est rapidement diffus\u00e9e dans les boissons toniques (le Vin Mariani, les formules initiales de Coca-Cola) et une multitude de rem\u00e8des en vente libre.<\/p>\n<p>Le tournant du XXe si\u00e8cle a toutefois r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le versant obscur de la substance. Les cas d&rsquo;intoxications aigu\u00ebs, d&rsquo;hallucinations tactiles d\u00e9lirantes (\u00ab zoopsies \u00bb ou signe de Magnan) et d&rsquo;asservissements psychiques massifs se sont multipli\u00e9s. Les autorit\u00e9s sanitaires et l\u00e9gislatives internationales ont r\u00e9agi en adoptant des mesures restrictives, incarn\u00e9es par le <em>Harrison Narcotics Tax Act<\/em> de 1914 aux \u00c9tats-Unis et par la Convention internationale de l&rsquo;opium de Gen\u00e8ve (1925), conduisant \u00e0 la prohibition progressive de la substance et \u00e0 sa classification comme stup\u00e9fiant illicite.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s plusieurs d\u00e9cennies de relative discr\u00e9tion dans la clandestinit\u00e9, la coca\u00efne a connu une r\u00e9surgence spectaculaire au cours des ann\u00e9es 1970 et 1980, d&rsquo;abord sous forme de chlorhydrate pris\u00e9 par les milieux socio-\u00e9conomiques favoris\u00e9s, puis sous une forme fumable alcalinis\u00e9e \u00e0 bas co\u00fbt : le crack ou \u00ab base \u00bb. Cette transformation pharmacocin\u00e9tique, permettant une absorption pulmonaire quasi instantan\u00e9e, a d\u00e9clench\u00e9 une crise \u00e9pid\u00e9miologique majeure, contraignant la communaut\u00e9 scientifique et psychiatrique \u00e0 revoir ses th\u00e9ories qui postulaient \u00e0 tort que la coca\u00efne ne cr\u00e9ait pas de \u00ab vraie \u00bb d\u00e9pendance en raison de l&rsquo;absence de signes de sevrage somatique violent comparables \u00e0 ceux des opiac\u00e9s.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>Plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques contemporains rendent compte de la complexit\u00e9 de la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne, articulant psychologie cognitive, psychopathologie clinique et neurosciences int\u00e9gratives. Parmi ceux-ci, la th\u00e9orie de la sensibilisation incitative d\u00e9velopp\u00e9e par Terry Robinson et Kent Berridge occupe une place pr\u00e9pond\u00e9rante. Ce mod\u00e8le postule une dissociation fondamentale entre deux composantes de la r\u00e9compense : le <em>liking<\/em> (l&rsquo;h\u00e9donisme, le plaisir subjectif ressenti lors de la prise) et le <em>wanting<\/em> (l&rsquo;attribution de saillance incitative, le d\u00e9sir imp\u00e9rieux de consommer). L&rsquo;exposition chronique \u00e0 la coca\u00efne sensibilise durablement les syst\u00e8mes dopaminergiques sous-tendant le <em>wanting<\/em>, tandis que les circuits opio\u00efdes et gabaergiques r\u00e9gissant le <em>liking<\/em> subissent une tol\u00e9rance. L&rsquo;individu recherche ainsi le produit de fa\u00e7on de plus en plus forcen\u00e9e alors m\u00eame que le plaisir pharmacologique direct s&rsquo;amenuise substantiellement.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des processus antagonistes de Richard Solomon, reprise et adapt\u00e9e sur le plan neurobiologique par George Koob et Michel Le Moal sous le concept d&rsquo;allostasie, \u00e9claire la dynamique temporelle de l&rsquo;addiction. La prise de coca\u00efne g\u00e9n\u00e8re une r\u00e9ponse positive imm\u00e9diate (processus A), rapidement contrecarr\u00e9e par une r\u00e9ponse adaptative n\u00e9gative hom\u00e9ostatique (processus B). Au fil des cycles r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d&rsquo;intoxication et de sevrage, le processus B ne retourne jamais \u00e0 sa ligne de base physiologique, g\u00e9n\u00e9rant un \u00e9tat de d\u00e9tresse chronique, ou charge allostatique. L&rsquo;hyperactivation du syst\u00e8me du stress c\u00e9r\u00e9bral (recrutement du facteur de lib\u00e9ration de la corticotropine [CRF] et de la dynorphine dans l&rsquo;amygdale \u00e9tendue) motive alors la consommation compulsive selon un sch\u00e9ma de renforcement n\u00e9gatif : il ne s&rsquo;agit plus de consommer pour \u00e9prouver de l&rsquo;euphorie, mais pour \u00e9chapper \u00e0 la souffrance psychique insupportable du manque.<\/p>\n<p>Enfin, les mod\u00e8les cognitivo-comportementaux, issus des travaux d&rsquo;Alan Marlatt et d&rsquo;Aaron Beck, analysent la d\u00e9pendance sous le prisme des conditionnements op\u00e9rants et classiques ainsi que des sch\u00e9mas de pens\u00e9e dysfonctionnels. Les contextes environnementaux, les personnes associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;usage, les \u00e9tats \u00e9motionnels n\u00e9gatifs et la perception d&rsquo;objets sp\u00e9cifiques (pipes, miroirs, pailles, emballages plastiques) se transforment en stimuli conditionn\u00e9s d\u00e9clenchant des r\u00e9ponses physiologiques automatis\u00e9es de <em>craving<\/em> et des croyances permissives (\u00ab je ne peux pas faire face sans cela \u00bb), fragilisant l&rsquo;autor\u00e9gulation.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne se d\u00e9ploie selon des composantes cliniques plurielles et des profils d&rsquo;administration distincts qu&rsquo;il convient de cat\u00e9goriser avec rigueur :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La tol\u00e9rance et la sensibilisation :<\/strong> Deux ph\u00e9nom\u00e8nes apparemment contradictoires coexistant chez le m\u00eame sujet. La tol\u00e9rance concerne les effets euphorisants et sympathomim\u00e9tiques subjectifs, exigeant une majoration des doses ou de la fr\u00e9quence de prise. La sensibilisation comportementale s&rsquo;observe \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des effets st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, anxiog\u00e8nes et psychotomim\u00e9tiques, favorisant la survenue pr\u00e9coce de parano\u00efa lors d&rsquo;expositions successives.<\/li>\n<li><strong>Le cycle intoxication-manque :<\/strong> L&rsquo;alternance pathologique typique entre le <em>binge<\/em> (\u00e9pisode de consommation fr\u00e9n\u00e9tique continue sur plusieurs heures ou jours, au cours duquel le sujet s&rsquo;administre la drogue toutes les 10 \u00e0 30 minutes jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement physique ou financier complet) et le <em>crash<\/em> subs\u00e9quent (caract\u00e9ris\u00e9 par une l\u00e9thargie intense, une hypersomnie anh\u00e9donique, une d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re avec risque suicidaire aigu).<\/li>\n<li><strong>Les voies d&rsquo;administration :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Voie intranasale (sniff) :<\/em> Absorption muqueuse du chlorhydrate de coca\u00efne ; cin\u00e9tique interm\u00e9diaire (effets en 2 \u00e0 5 minutes, pic \u00e0 15-20 minutes, dur\u00e9e 45-60 minutes). Profil d&rsquo;installation de la d\u00e9pendance plus progressif mais hautement pr\u00e9valent.<\/li>\n<li><em>Voie pulmonaire \/ inhal\u00e9e (fum\u00e9e de base \/ crack) :<\/em> Vaporisation de la forme alcalo\u00efde libre ; absorption alv\u00e9olaire foudroyante \u00e9quivalente \u00e0 une injection intravasculaire (effets en 5 \u00e0 10 secondes, dur\u00e9e 5 \u00e0 15 minutes). Pr\u00e9sente le potentiel addictog\u00e8ne et destructeur le plus rapide et le plus intense.<\/li>\n<li><em>Voie intraveineuse (injection \/ shoot) :<\/em> Passage syst\u00e9mique direct produisant le \u00ab flash \u00bb somatosensoriel imm\u00e9diat ; risque infectieux \u00e9lev\u00e9 et d\u00e9gradation somatique acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Comorbidit\u00e9s psychopathologiques :<\/strong> Cooccurrence \u00e9lev\u00e9e avec le trouble de la personnalit\u00e9 limite (borderline) ou antisociale, les troubles bipolaires, le trouble d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9 (TDAH) non diagnostiqu\u00e9 dans l&rsquo;enfance, et d&rsquo;autres polytoxicomanies (notamment l&rsquo;alcool, dont la co-ingestion g\u00e9n\u00e8re un m\u00e9tabolite toxique hautement addictif et cardiotoxique, le coca\u00e9thyl\u00e8ne).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations cliniques<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ce trouble, consid\u00e9rons le cas de Julien, un cadre financier de 38 ans, consultant initialement pour des troubles d\u00e9pressifs majeurs et des attaques de panique inexpliqu\u00e9es. Ayant commenc\u00e9 la consommation de chlorhydrate de coca\u00efne par voie intranasale lors de soir\u00e9es professionnelles festives pour \u00ab soutenir la cadence de travail \u00bb, Julien est pass\u00e9 d&rsquo;un usage r\u00e9cr\u00e9atif mensuel \u00e0 une consommation quotidienne en solitaire. Il rapporte d\u00e9penser des sommes exorbitantes chaque semaine, dissimulant ses comptes bancaires \u00e0 sa conjointe. Malgr\u00e9 la survenue de perforations de la cloison nasale, d&rsquo;une hypertension art\u00e9rielle labile et d&rsquo;avertissements de son employeur pour absent\u00e9isme r\u00e9p\u00e9t\u00e9 le lundi matin, il d\u00e9crit une incapacit\u00e9 totale \u00e0 interrompre ses prises d\u00e8s lors que le premier gramme est entam\u00e9. Ce tableau caract\u00e9rise parfaitement un trouble s\u00e9v\u00e8re li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;usage, domin\u00e9 par la perte de contr\u00f4le et l&rsquo;alt\u00e9ration du jugement moral et financier.<\/p>\n<p>Un autre cas repr\u00e9sentatif est celui de Sarah, 26 ans, usag\u00e8re de crack en situation de rupture sociale pr\u00e9caire. Sarah a d\u00e9but\u00e9 la consommation inhal\u00e9e par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;un partenaire intime. Tr\u00e8s vite, son mode d&rsquo;administration est devenu fr\u00e9n\u00e9tique : elle consomme plusieurs \u00ab galettes \u00bb par jour par cycles continus. Lors des phases d&rsquo;interruption contrainte par manque d&rsquo;argent, elle pr\u00e9sente un d\u00e9lire parano\u00efaque transitoire au cours duquel elle est convaincue que les forces de l&rsquo;ordre l&rsquo;observent \u00e0 travers les prises \u00e9lectriques, tout en inspectant compulsivement le sol pendant des heures \u00e0 la recherche de fragments de roche tomb\u00e9s (comportement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 de \u00ab qu\u00eate \u00bb ou <em>pebble hunting<\/em>). Sa d\u00e9pendance a supplant\u00e9 l&rsquo;ensemble de ses besoins vitaux, y compris l&rsquo;hygi\u00e8ne de base et la nutrition, n\u00e9cessitant une hospitalisation psychiatrique sous contrainte pour stabilisation aigu\u00eb.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et diagnostic<\/h3>\n<p>Le diagnostic de d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne repose sur une d\u00e9marche clinique rigoureuse, standardis\u00e9e selon les crit\u00e8res diagnostiques internationaux. L&rsquo;\u00e9valuation commence par un interrogatoire psychiatrique approfondi visant \u00e0 inventorier les crit\u00e8res du DSM-5 pour le trouble li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;usage de stimulants (coca\u00efne). Ces crit\u00e8res explorent sur une p\u00e9riode de 12 mois : l&rsquo;utilisation de quantit\u00e9s plus importantes ou plus prolong\u00e9es que pr\u00e9vu, le d\u00e9sir persistant ou les efforts infructueux pour r\u00e9duire l&rsquo;usage, le temps consid\u00e9rable consacr\u00e9 \u00e0 la qu\u00eate ou \u00e0 la consommation du produit, le <em>craving<\/em> irr\u00e9pressible, les manquements aux obligations professionnelles ou scolaires, la poursuite de l&rsquo;usage malgr\u00e9 les probl\u00e8mes sociaux, l&rsquo;abandon d&rsquo;activit\u00e9s importantes, l&rsquo;usage r\u00e9current dans des situations physiquement dangereuses, la poursuite de la prise malgr\u00e9 des complications physiques ou psychologiques av\u00e9r\u00e9es, la tol\u00e9rance pharmacologique et le syndrome de sevrage.<\/p>\n<p>Des instruments psychom\u00e9triques standardis\u00e9s compl\u00e8tent utilement l&rsquo;entretien clinique. L&rsquo;<em>Addiction Severity Index<\/em> (ASI) permet de quantifier la gravit\u00e9 de l&rsquo;addiction dans sept domaines fonctionnels majeurs (sant\u00e9 somatique, statut professionnel, usage d&rsquo;alcool, usage d&rsquo;autres drogues, statut m\u00e9dico-l\u00e9gal, relations familiales\/sociales et statut psychiatrique). Pour \u00e9valuer sp\u00e9cifiquement l&rsquo;intensit\u00e9 du d\u00e9sir compulsif, le <em>Cocaine Craving Questionnaire<\/em> (CCQ), d\u00e9clin\u00e9 en versions longue ou br\u00e8ve (CCQ-Brief, CCQ-Now), constitue un outil valid\u00e9 mesurant l&rsquo;urgence per\u00e7ue et l&rsquo;anticipation des effets positifs.<\/p>\n<p>Sur le versant biologique, le dosage urinaire des m\u00e9tabolites de la coca\u00efne est l&rsquo;examen toxicologique de r\u00e9f\u00e9rence. Contrairement \u00e0 la coca\u00efne libre dont la demi-vie plasmatique est courte (environ 60 \u00e0 90 minutes), son principal m\u00e9tabolite h\u00e9patique, la <a href=\"https:\/\/www.inserm.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">benzoylecgonine<\/a>, pr\u00e9sente une demi-vie d&rsquo;\u00e9limination de 6 \u00e0 8 heures et demeure d\u00e9tectable dans les urines pendant 48 \u00e0 72 heures apr\u00e8s une prise unique, et jusqu&rsquo;\u00e0 7 \u00e0 10 jours chez les consommateurs chroniques massifs en raison du relargage tissulaire lipidique. Enfin, un bilan cardiovasculaire (\u00e9lectrocardiogramme, \u00e9chocardiographie) et c\u00e9r\u00e9brovasculaire est syst\u00e9matiquement indiqu\u00e9 en raison du risque majeur d&rsquo;isch\u00e9mie myocardique, d&rsquo;arythmies ventriculaires et d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux li\u00e9s aux spasmes vasculaires induits par la mol\u00e9cule.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence clinique<\/h3>\n<p>La prise en charge de la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne repr\u00e9sente un d\u00e9fi clinique singulier du fait d&rsquo;une particularit\u00e9 pharmacologique majeure : contrairement aux troubles de l&rsquo;usage d&rsquo;opio\u00efdes (m\u00e9thadone, bupr\u00e9norphine) ou d&rsquo;alcool (acamprosate, naltrexone), il n&rsquo;existe \u00e0 ce jour aucun traitement pharmacologique de substitution ou anticraving ayant re\u00e7u une autorisation de mise sur le march\u00e9 (AMM) avec un niveau de preuve univoque. En cons\u00e9quence, les strat\u00e9gies th\u00e9rapeutiques reposent essentiellement sur les interventions psychosociales et psychoth\u00e9rapeutiques valid\u00e9es par la recherche empirique.<\/p>\n<p>L&rsquo;approche th\u00e9rapeutique la plus rigoureusement valid\u00e9e et efficace demeure le <em>Contingency Management<\/em> (gestion des contingences ou renforcement communautaire). Ce protocole, fond\u00e9 sur les principes du conditionnement op\u00e9rant, offre aux patients des incitations mat\u00e9rielles positives (bons d&rsquo;achat, bons de transport, privil\u00e8ges th\u00e9rapeutiques) \u00e0 la r\u00e9ception d&rsquo;\u00e9chantillons urinaires attestant objectivement de l&rsquo;abstinence de coca\u00efne. Combin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;approche CRA (<em>Community Reinforcement Approach<\/em>), cette intervention montre les taux de r\u00e9tention en soins et de r\u00e9mission pr\u00e9coce les plus \u00e9lev\u00e9s observ\u00e9s dans la litt\u00e9rature clinique.<\/p>\n<p>Les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales (TCC) centr\u00e9es sur la pr\u00e9vention de la rechute (mod\u00e8le de Marlatt) constituent un socle th\u00e9rapeutique indispensable. Elles visent \u00e0 identifier les stimuli d\u00e9clencheurs externes et internes, \u00e0 restructurer les croyances associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;illusion de contr\u00f4le, \u00e0 d\u00e9velopper des strat\u00e9gies d&rsquo;\u00e9vitement et de gestion du stress sans substance, et \u00e0 pr\u00e9venir le ph\u00e9nom\u00e8ne de violation de l&rsquo;abstinence (o\u00f9 un faux pas unique induit un sentiment de faillite personnelle menant \u00e0 la rechute totale). L&rsquo;entretien motivationnel (Miller et Rollnick) est d\u00e9ploy\u00e9 transversalement pour r\u00e9soudre l&rsquo;ambivalence structurelle du patient face au changement de comportement.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9dical, la gestion de l&rsquo;agitation aigu\u00eb et des complications psychiatriques s\u00e9v\u00e8res requiert souvent l&rsquo;usage temporaire d&rsquo;antipsychotiques atypiques ou de benzodiaz\u00e9pines en milieu hospitalier. Bien qu&rsquo;aucune mol\u00e9cule ne poss\u00e8de d&rsquo;AMM sp\u00e9cifique pour la d\u00e9pendance elle-m\u00eame, de nombreuses options pharmacologiques font l&rsquo;objet d&rsquo;essais hors AMM dans des sous-groupes cliniques cibl\u00e9s : la N-ac\u00e9tylcyst\u00e9ine (pour restaurer l&rsquo;hom\u00e9ostasie glutamatergique au niveau de l&rsquo;\u00e9changeur cystine-glutamate), le modafinil, le topiramate ou encore la bupropion, sous la supervision des agences de sant\u00e9 telles que la <a href=\"https:\/\/www.has-sante.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Haute Autorit\u00e9 de Sant\u00e9 (HAS)<\/a> en France.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en neurobiologie mol\u00e9culaire et en neuro-imagerie fonctionnelle a permis de pr\u00e9ciser les corr\u00e9lats physiques de l&rsquo;assu\u00e9tude \u00e0 la coca\u00efne. Les travaux pionniers men\u00e9s par Nora Volkow et son \u00e9quipe \u00e0 l&rsquo;aide de la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) ont d\u00e9montr\u00e9 que les individus d\u00e9pendants \u00e0 la coca\u00efne pr\u00e9sentent une r\u00e9duction marqu\u00e9e et persistante de la disponibilit\u00e9 des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 dans le striatum, corr\u00e9l\u00e9e directement \u00e0 un hypo-m\u00e9tabolisme du glucose dans le cortex orbitofrontal et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur. Ce d\u00e9ficit fonctionnel persiste des mois apr\u00e8s le sevrage et explique la vuln\u00e9rabilit\u00e9 prolong\u00e9e aux rechutes d\u00e9clench\u00e9es par le stress ou les indices environnementaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique constitue un champ de recherche particuli\u00e8rement prolifique. Les travaux d&rsquo;Eric Nestler ont mis en \u00e9vidence le r\u00f4le r\u00e9gulateur central du facteur de transcription DeltaFosB. Contrairement \u00e0 d&rsquo;autres facteurs de transcription induits transitoirement lors de stimulations synaptiques, les isoformes modifi\u00e9es de DeltaFosB sont exceptionnellement stables et s&rsquo;accumulent au fil des administrations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de coca\u00efne. Cette accumulation modifie de fa\u00e7on p\u00e9renne l&rsquo;expression g\u00e9nique codant pour les r\u00e9cepteurs glutamatergiques AMPA (notamment la sous-unit\u00e9 GluA1) et accro\u00eet la densit\u00e9 des \u00e9pines dendritiques dans le noyau accumbens, mat\u00e9rialisant la trace mn\u00e9sique biologique ind\u00e9l\u00e9bile de l&rsquo;addiction.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des th\u00e9rapeutiques innovantes, la recherche explore la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (rTMS) dirig\u00e9e vers le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral (DLPFC). Les essais cliniques randomis\u00e9s pr\u00e9liminaires indiquent que la stimulation inhibitrice ou excitatrice modul\u00e9e de cette r\u00e9gion corticale pourrait restaurer une partie du contr\u00f4le ex\u00e9cutif inhibiteur et r\u00e9duire de fa\u00e7on significative l&rsquo;intensit\u00e9 du <em>craving<\/em> subjectif. De m\u00eame, les approches immunoth\u00e9rapeutiques (vaccins anti-coca\u00efne destin\u00e9s \u00e0 induire des anticorps s\u00e9riques neutralisant la mol\u00e9cule dans le sang avant qu&rsquo;elle ne franchisse la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique) ont fait l&rsquo;objet de nombreux essais, bien que des d\u00e9fis techniques persistent concernant l&rsquo;obtention de titres d&rsquo;anticorps th\u00e9rapeutiques stables chez tous les patients.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>La d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e ind\u00e9pendamment des constructions sociologiques et des disparit\u00e9s d&rsquo;acc\u00e8s aux soins qui la fa\u00e7onnent. L&rsquo;\u00e9cart symbolique et sociopolitique entre le chlorhydrate de coca\u00efne (\u00ab poudre \u00bb) et sa forme base (\u00ab crack \u00bb) illustre cette dimension contextuelle. Dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, de nombreuses l\u00e9gislations occidentales ont impos\u00e9 des peines p\u00e9nales disproportionnellement plus s\u00e9v\u00e8res pour la possession de crack que pour celle de poudre, criminalisant de mani\u00e8re asym\u00e9trique les populations marginalis\u00e9es et racis\u00e9es des zones urbaines d\u00e9favoris\u00e9es, alors m\u00eame qu&rsquo;il s&rsquo;agit pharmacologiquement de la m\u00eame mol\u00e9cule active.<\/p>\n<p>L&rsquo;Organisation Mondiale de la Sant\u00e9 (<a href=\"https:\/\/www.who.int\/fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">OMS<\/a>) souligne r\u00e9guli\u00e8rement les disparit\u00e9s d&rsquo;acc\u00e8s aux programmes de r\u00e9duction des risques (RDR) \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire. Si les usagers d&rsquo;opiac\u00e9s b\u00e9n\u00e9ficient dans de nombreux pays de salles de consommation \u00e0 moindre risque et de traitements de substitution \u00e9prouv\u00e9s, les usagers d\u00e9pendants de coca\u00efne et particuli\u00e8rement de crack se heurtent souvent \u00e0 une stigmatisation accrue, \u00e0 l&rsquo;absence de dispositifs adapt\u00e9s \u00e0 leurs modes de consommation (par exemple, la distribution de kits de pipes \u00e0 crack st\u00e9riles pour pr\u00e9venir les transmissions d&rsquo;h\u00e9patite C et les br\u00fblures muqueuses) et \u00e0 une exclusion sociale plus violente.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les contextes de polyconsommation s&rsquo;ancrent dans des r\u00e9alit\u00e9s culturelles contemporaines : la coca\u00efne est fr\u00e9quemment utilis\u00e9e dans des contextes festifs nocturnes comme agent modulateur des effets s\u00e9datifs de l&rsquo;alcool, ou dans des milieux professionnels \u00e0 haute pression comp\u00e9titive (secteurs de la finance, du barreau, du spectacle, de la restauration) comme moyen pharmacologique de d\u00e9cupler le rendement productif. Cette instrumentalisation initiale masque souvent la perte de contr\u00f4le graduelle et retarde consid\u00e9rablement la prise de conscience de la d\u00e9pendance et la d\u00e9marche de soins.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le champ scientifique de l&rsquo;addictologie appliqu\u00e9e \u00e0 la coca\u00efne est travers\u00e9 par d&rsquo;intenses d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques. L&rsquo;une des controverses majeures concerne le mod\u00e8le de l&rsquo;addiction comme maladie chronique du cerveau (<em>Brain Disease Model of Addiction<\/em> &#8211; BDMA), d\u00e9fendu par les instituts de recherche biom\u00e9dicale. Si ce mod\u00e8le a permis de d\u00e9culpabiliser le patient et de favoriser les investissements scientifiques, des sociologues, psychiatres critiques et philosophes des sciences (tels que Gene Heyman ou Marc Lewis) soutiennent qu&rsquo;il r\u00e9duit abusivement l&rsquo;addiction \u00e0 une l\u00e9sion neurobiologique statique, minorant le r\u00f4le central de la libert\u00e9 d&rsquo;action relative, des trajectoires biographiques individuelles, du contexte d&rsquo;isolement social et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 environnementale dans le maintien ou l&rsquo;abandon de la d\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Une autre controverse clinique r\u00e9side dans la d\u00e9finition de l&rsquo;objectif th\u00e9rapeutique : abstinence absolue versus r\u00e9duction des risques et des dommages. Alors que les programmes traditionnels bas\u00e9s sur les douze \u00e9tapes des mouvements d&rsquo;entraide postulent que seule l&rsquo;abstinence compl\u00e8te et d\u00e9finitive est gage de sant\u00e9 mentale, de nombreux cliniciens pr\u00e9conisent une approche pragmatique acceptant des objectifs interm\u00e9diaires : espacement des prises, transition de l&rsquo;inhalation vers l&rsquo;usage oral ou nasal, diminution des quantit\u00e9s consomm\u00e9es, et r\u00e9duction de la pr\u00e9carit\u00e9 socio-somatique, m\u00eame en pr\u00e9sence d&rsquo;une consommation r\u00e9siduelle.<\/p>\n<p>Enfin, la recherche d&rsquo;une \u00ab pilule magique \u00bb capable d&rsquo;annihiler la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne fait l&rsquo;objet de critiques m\u00e9thodologiques. L&rsquo;\u00e9chec r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de dizaines d&rsquo;essais cliniques portant sur des agonistes ou antagonistes des r\u00e9cepteurs dopaminergiques, s\u00e9rotoninergiques, gabaergiques ou opio\u00efdes met en exergue l&rsquo;illusion d&rsquo;une solution exclusivement pharmacologique pour traiter un comportement guid\u00e9 par un r\u00e9seau complexe de renforcements environnementaux, de traumatismes pr\u00e9coces et de troubles de l&rsquo;attachement profonds.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour clarifier les fronti\u00e8res nosographiques du trouble, il importe de distinguer la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne de plusieurs notions proches :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Usage nocif ou abus versus D\u00e9pendance :<\/strong> L&rsquo;abus (selon le DSM-IV) ou l&rsquo;usage nocif (selon la CIM-10) d\u00e9signe une consommation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e provoquant des dommages somatiques, psychiques ou relationnels av\u00e9r\u00e9s, mais sans n\u00e9cessairement impliquer la perte de contr\u00f4le compulsive, la tol\u00e9rance neurobiologique ou le syndrome de sevrage caract\u00e9ristiques de la d\u00e9pendance install\u00e9e. Le DSM-5 a toutefois fusionn\u00e9 ces dimensions sous l&rsquo;appellation gradu\u00e9e de \u00ab trouble de l&rsquo;usage \u00bb.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9pendance physique versus D\u00e9pendance psychologique :<\/strong> Si la d\u00e9pendance physique stricte renvoie traditionnellement aux manifestations neurov\u00e9g\u00e9tatives du manque (tremblements, sueurs, tachycardie, convulsions observ\u00e9es pour l&rsquo;alcool ou les opio\u00efdes), la d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne est domin\u00e9e par des manifestations dites \u00ab psychologiques \u00bb (d\u00e9pression, anh\u00e9donie, angoisse, agitation, compulsion mentale). Cette dichotomie historique est aujourd&rsquo;hui obsol\u00e8te en neurosciences, ces sympt\u00f4mes psychologiques reposant sur des alt\u00e9rations neurochimiques et synaptiques tout aussi tangibles que les signes physiques.<\/li>\n<li><strong>Intoxication aigu\u00eb versus D\u00e9pendance :<\/strong> L&rsquo;intoxication aigu\u00eb d\u00e9signe le tableau clinique r\u00e9versible survenant imm\u00e9diatement apr\u00e8s la prise (euphorie, tachycardie, mydriase, loquacit\u00e9, agitation psychomotrice ou parano\u00efa aigu\u00eb). Elle peut survenir d\u00e8s la premi\u00e8re utilisation chez une personne non d\u00e9pendante, tandis que la d\u00e9pendance d\u00e9signe un \u00e9tat chronique d&rsquo;asservissement structurel se prolongeant ind\u00e9pendamment de la pr\u00e9sence imm\u00e9diate de la drogue dans l&rsquo;organisme.<\/li>\n<li><strong>Psychose coca\u00efnique versus Schizophr\u00e9nie primitive :<\/strong> La consommation massive ou prolong\u00e9e de coca\u00efne peut induire une psychose parano\u00efde toxique transitoire comportant des hallucinations acoustico-verbales ou sensorielles et des id\u00e9es d\u00e9lirantes de pers\u00e9cution. Contrairement \u00e0 la schizophr\u00e9nie, ce tableau r\u00e9gresse g\u00e9n\u00e9ralement en quelques jours apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat de la substance et la clarification urinaire, bien qu&rsquo;il puisse occasionnellement r\u00e9v\u00e9ler ou d\u00e9compenser une psychose sous-jacente chez des individus g\u00e9n\u00e9tiquement pr\u00e9dispos\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>En r\u00e9capitulation des \u00e9l\u00e9ments fondamentaux caract\u00e9risant ce trouble psychiatrique et somatique majeur, il convient de retenir les points suivants :<\/p>\n<ul>\n<li>La d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne est un trouble psychiatrique chronique r\u00e9sultant de l&rsquo;inhibition de la recapture des monoamines, induisant une \u00e9l\u00e9vation supranormale de dopamine dans la voie m\u00e9socorticolimbique et le striatum.<\/li>\n<li>Elle se caract\u00e9rise par la perte d&rsquo;autonomie comportementale face \u00e0 la substance, une qu\u00eate compulsive (<em>binges<\/em>), l&rsquo;apparition d&rsquo;un <em>craving<\/em> puissant et des p\u00e9riodes d&rsquo;effondrement affectif (dysphorie, anh\u00e9donie, d\u00e9pression) au sevrage.<\/li>\n<li>Les voies d&rsquo;administration pulmonaire (crack) et intraveineuse conf\u00e8rent un potentiel addictog\u00e8ne fulgurant par rapport \u00e0 la voie nasale classique en raison de la cin\u00e9tique pharmacologique d&rsquo;absorption.<\/li>\n<li>Il n&rsquo;existe actuellement aucun traitement pharmacologique de substitution approuv\u00e9 avec une AMM officielle ; la prise en charge de premi\u00e8re intention repose sur les th\u00e9rapies psychosociales fond\u00e9es sur la gestion des contingences (<em>Contingency Management<\/em>) et les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales.<\/li>\n<li>La persistance de modifications neuroplastiques (accumulation de DeltaFosB, hypofrontalit\u00e9 et diminution des r\u00e9cepteurs D2 striataux) explique la vuln\u00e9rabilit\u00e9 prolong\u00e9e aux rechutes survenant m\u00eame apr\u00e8s des ann\u00e9es d&rsquo;abstinence continue.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing.<\/li>\n<li>Berridge, K. C., &amp; Robinson, T. E. (2016). Liking, wanting, and the incentive-sensitization theory of addiction. <em>American Psychologist<\/em>, 71(8), 670\u2013679. https:\/\/doi.org\/10.1037\/amp0000059<\/li>\n<li>Koob, G. F., &amp; Le Moal, M. (2001). Drug addiction, dysregulation of reward, and allostasis. <em>Neuropsychopharmacology<\/em>, 24(2), 97\u2013129. https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0893-133X(00)00195-0<\/li>\n<li>Nestler, E. J. (2008). Review: Transcriptional mechanisms of addiction: Role of \u0394FosB. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 363(1507), 3245\u20133255. https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2008.0067<\/li>\n<li>Volkow, N. D., Fowler, J. S., Wang, G. J., &amp; Swanson, J. M. (2004). Dopamine in drug abuse and addiction: Results from imaging studies and treatment implications. <em>Molecular Psychiatry<\/em>, 9(6), 557\u2013569. https:\/\/doi.org\/10.1038\/sj.mp.4001507<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne est un trouble psychiatrique chronique caract\u00e9ris\u00e9 par une consommation compulsive, un d\u00e9tournement des circuits c\u00e9r\u00e9braux de la r\u00e9compense et un risque \u00e9lev\u00e9 de rechute. D\u00e9couvrez ses m\u00e9canismes neurobiologiques, ses crit\u00e8res diagnostiques et ses approches th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,1387,958],"tags":[1260,15585,15405,12352,1377,6673,40195],"class_list":["post-23700","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-neurosciences-cognitives","category-psychiatrie-clinique","tag-addiction","tag-cocaine","tag-craving","tag-dependance","tag-dopamine","tag-systeme-de-recompense","tag-trouble-de-lusage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23700","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23700\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23700"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23700"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23700"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}