{"id":23698,"date":"2026-10-31T16:45:13","date_gmt":"2026-10-31T16:45:13","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=abus-de-cocaine-trouble-usage"},"modified":"2026-10-31T16:45:13","modified_gmt":"2026-10-31T16:45:13","slug":"abus-de-cocaine-trouble-usage","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=abus-de-cocaine-trouble-usage","title":{"rendered":"Abus de coca\u00efne : Comprendre l&rsquo;addiction"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;abus de coca\u00efne repr\u00e9sente l&rsquo;un des d\u00e9fis psychopathologiques et sociosanitaires les plus persistants du monde contemporain, mobilisant des interactions complexes entre neurobiologie, vuln\u00e9rabilit\u00e9 individuelle et pressions environnementales. Caract\u00e9ris\u00e9e par une alt\u00e9ration profonde des circuits dopaminergiques de la r\u00e9compense et du contr\u00f4le inhibiteur, cette condition entra\u00eene une escalade compulsive de la consommation malgr\u00e9 les dommages physiques, psychologiques et relationnels flagrants. L&rsquo;investigation rigoureuse de cette pathologie requiert un examen approfondi de ses soubassements neurofonctionnels, de son histoire nosographique et des paradigmes th\u00e9rapeutiques actuels destin\u00e9s \u00e0 restaurer l&rsquo;autonomie des individus affect\u00e9s.<\/p>\n<h2>Abus de coca\u00efne et trouble de l&rsquo;usage<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;abus de coca\u00efne d\u00e9signe un sch\u00e9ma d&rsquo;utilisation inadapt\u00e9 et pathologique du chlorhydrate de coca\u00efne ou de ses d\u00e9riv\u00e9s (notamment le crack), conduisant \u00e0 une alt\u00e9ration du fonctionnement cognitif, social et professionnel, ainsi qu&rsquo;\u00e0 une souffrance cliniquement significative. Dans les classifications psychiatriques contemporaines, cette entit\u00e9 est int\u00e9gr\u00e9e au sein du trouble de l&rsquo;usage de substances, oscillant entre des manifestations l\u00e9g\u00e8res, mod\u00e9r\u00e9es et s\u00e9v\u00e8res selon le nombre de crit\u00e8res symptomatiques manifest\u00e9s sur une p\u00e9riode continue de douze mois.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, ce trouble se caract\u00e9rise par une perte progressive de l&rsquo;autor\u00e9gulation volitionnelle, une focalisation attentionnelle excessive sur l&rsquo;approvisionnement de la substance et la persistance de l&rsquo;administration malgr\u00e9 la conscience aigu\u00eb des cons\u00e9quences d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. L&rsquo;affection d\u00e9passe le simple cadre de l&rsquo;intoxication aigu\u00eb pour s&rsquo;inscrire dans une alt\u00e9ration durable de la plasticit\u00e9 synaptique et des m\u00e9canismes de prise de d\u00e9cision, aboutissant souvent \u00e0 une d\u00e9pendance psychologique et physique marqu\u00e9e.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue clinique, l&rsquo;abus implique non seulement un comportement compulsif de recherche de drogue, mais \u00e9galement des \u00e9pisodes r\u00e9currents de sevrage affectif, une anxi\u00e9t\u00e9 r\u00e9siduelle, des perturbations majeures de l&rsquo;humeur et, dans les cas graves, des d\u00e9compensations psychotiques transitoires. L&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 et l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie soulignent que l&rsquo;impact n\u00e9faste s&rsquo;\u00e9tend au-del\u00e0 du sujet consommant, perturbant les \u00e9quilibres familiaux, professionnels et communautaires de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le mot \u00ab coca\u00efne \u00bb tire sa racine du terme \u00ab coca \u00bb, lui-m\u00eame emprunt\u00e9 au mot quechua <em>k\u00faka<\/em>, d\u00e9signant l&rsquo;arbuste indig\u00e8ne des hauts plateaux andins (<em>Erythroxylum coca<\/em>). Les feuilles de cette plante \u00e9taient traditionnellement m\u00e2ch\u00e9es ou consomm\u00e9es en infusion par les civilisations pr\u00e9colombiennes pour leurs vertus stimulantes et adaptog\u00e8nes face \u00e0 l&rsquo;altitude et \u00e0 la fatigue physique.<\/p>\n<p>L&rsquo;alcalo\u00efde actif a \u00e9t\u00e9 isol\u00e9 pour la premi\u00e8re fois au milieu du XIXe si\u00e8cle, vers 1855 par le chimiste allemand Friedrich Gaedcke, qui l&rsquo;avait initialement nomm\u00e9 \u00ab \u00e9rythroxyline \u00bb, avant d&rsquo;\u00eatre purifi\u00e9 et rebaptis\u00e9 \u00ab coca\u00efne \u00bb par le chimiste Albert Niemann en 1860 dans sa th\u00e8se de doctorat \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de G\u00f6ttingen. Le suffixe \u00ab -ine \u00bb a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 conform\u00e9ment \u00e0 la nomenclature chimique standardis\u00e9e pour d\u00e9signer les alcalo\u00efdes organiques azot\u00e9s, tels que la morphine ou la quinine.<\/p>\n<p>Le vocable \u00ab abus \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 du latin <em>abusus<\/em> (lui-m\u00eame form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ab-<\/em>, marquant l&rsquo;\u00e9loignement ou l&rsquo;anomalie, et de <em>uti<\/em>, signifiant user ou faire usage), exprime \u00e9tymologiquement un \u00ab usage d\u00e9voy\u00e9 \u00bb, excessif ou contraire aux normes et \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre naturel de l&rsquo;organisme. L&rsquo;association de ces termes est entr\u00e9e dans le lexique m\u00e9dical \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle pour distinguer l&#8217;emploi th\u00e9rapeutique l\u00e9gitime de la mol\u00e9cule de sa consommation r\u00e9cr\u00e9ative n\u00e9faste et d\u00e9r\u00e9gul\u00e9e.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression \u00ab abus de coca\u00efne \u00bb est une locution nominale masculine singuli\u00e8re. La transcription phon\u00e9tique standard de l&rsquo;expression en alphabet phon\u00e9tique international (API) est \/a.by d\u0259 k\u0254.ka.in\/. Le terme \u00ab coca\u00efne \u00bb comporte un tr\u00e9ma sur la voyelle \u00ab i \u00bb, signalant une di\u00e9r\u00e8se qui oblige \u00e0 d\u00e9tacher la prononciation du \u00ab a \u00bb et du \u00ab i \u00bb sans former la diphtongue nasale ou orale \u00ab ai \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, \u00ab abus \u00bb demeure invariable au singulier et au pluriel (\u00ab des abus \u00bb), fonctionnant comme le nom recteur compl\u00e9t\u00e9 par le syntagme pr\u00e9positionnel \u00ab de coca\u00efne \u00bb. L&rsquo;adjectif correspondant pour qualifier un individu ou une modalit\u00e9 est \u00ab coca\u00efnomane \u00bb (\/k\u0254.ka.i.n\u0254.man\/), tandis que le comportement global d&rsquo;intoxication chronique est historiquement d\u00e9sign\u00e9 par le substantif \u00ab coca\u00efnomanie \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique moderne, les sp\u00e9cialistes privil\u00e9gient souvent la terminologie de \u00ab trouble li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;usage de coca\u00efne \u00bb, formule issue des manuels nosographiques actuels, qui \u00e9vite la connotation p\u00e9jorative ou moralisatrice parfois associ\u00e9e au mot \u00ab abus \u00bb dans le langage profane. Les expressions verbales associ\u00e9es incluent \u00ab consommer de mani\u00e8re compulsive \u00bb, \u00ab rechuter \u00bb ou \u00ab pr\u00e9senter une d\u00e9pendance \u00e0 la coca\u00efne \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;abus de coca\u00efne s&rsquo;enracine dans une perturbation fondamentale du syst\u00e8me de valorisation des r\u00e9compenses naturelles au sein du cerveau humain. Lorsque la mol\u00e9cule p\u00e9n\u00e8tre dans l&rsquo;organisme, elle bloque s\u00e9lectivement les transporteurs pr\u00e9synaptiques de monoamines, principalement le transporteur de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dopamine\">dopamine<\/a> (DAT), mais \u00e9galement ceux de la s\u00e9rotonine (SERT) et de la noradr\u00e9naline (NET). Cette inhibition emp\u00eache la recapture de ces neurotransmetteurs, entra\u00eenant leur accumulation massive et prolong\u00e9e au niveau de la fente synaptique du striatum ventral et du noyau accumbens.<\/p>\n<p>Cette inondation neurochimique g\u00e9n\u00e8re une sensation fulgurante d&rsquo;euphorie, une amplification de la vigilance, un sentiment exacerb\u00e9 de puissance intellectuelle et physique, ainsi qu&rsquo;une lev\u00e9e drastique des inhibitions psychosociales. Toutefois, cette activation artificielle d\u00e9passe de loin l&rsquo;intensit\u00e9 des renfor\u00e7ateurs naturels fondamentaux (alimentation, interactions sociales, sexualit\u00e9). En r\u00e9ponse, le cerveau op\u00e8re des r\u00e9ajustements hom\u00e9ostatiques rapides, notamment une r\u00e9gulation \u00e0 la baisse (down-regulation) des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 et une diminution de la synth\u00e8se endog\u00e8ne de dopamine.<\/p>\n<p>Lorsque les effets de la substance s&rsquo;estompent, l&rsquo;individu fait face \u00e0 un d\u00e9ficit neurochimique brutal se traduisant par un \u00e9tat de dysphorie aigu\u00eb, d&rsquo;anh\u00e9donie, d&rsquo;asth\u00e9nie et d&rsquo;irritabilit\u00e9 extr\u00eame, ph\u00e9nom\u00e8ne cliniquement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme d&rsquo;effondrement ou de \u00ab descente \u00bb (crash). Pour \u00e9chapper \u00e0 cet \u00e9tat affectif aversif et retrouver l&rsquo;\u00e9tat euphorique initial, le sujet est pouss\u00e9 \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter les prises, instaurant une spirale de consommation continue dite en \u00ab binge \u00bb ou en \u00e9pisodes boulimiques.<\/p>\n<p>Avec la chronicit\u00e9 de la consommation, les alt\u00e9rations neuroplastiques s&rsquo;\u00e9tendent des structures limbiques vers les r\u00e9seaux corticaux frontaux, en particulier le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_orbitofrontal\">cortex orbitofrontal<\/a>. Ces r\u00e9gions, garantes du contr\u00f4le des impulsions, de l&rsquo;\u00e9valuation du risque et de la flexibilit\u00e9 cognitive, subissent une d\u00e9sactivation fonctionnelle. D\u00e8s lors, le comportement d&rsquo;utilisation cesse d&rsquo;\u00eatre guid\u00e9 par la recherche de plaisir (renforcement positif) pour devenir un automatisme rigide orient\u00e9 vers le soulagement du malaise interne et la r\u00e9ponse impulsive \u00e0 des indices environnementaux associ\u00e9s \u00e0 la drogue (renforcement n\u00e9gatif).<\/p>\n<p>La fronti\u00e8re de ce trouble englobe ainsi une d\u00e9sorganisation existentielle totale. Le sujet r\u00e9organise l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de sa vie quotidienne autour de l&rsquo;anticipation, de l&rsquo;achat et de la consommation du toxique, marginalisant ses responsabilit\u00e9s familiales, ses engagements professionnels et ses investissements affectifs ant\u00e9rieurs, tout en d\u00e9veloppant une anosognosie partielle quant \u00e0 la gravit\u00e9 de sa d\u00e9t\u00e9rioration globale.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;usage ancestral des feuilles de coca par les civilisations indig\u00e8nes d&rsquo;Am\u00e9rique du Sud, notamment les Incas, poss\u00e9dait une dimension hautement sacr\u00e9e, m\u00e9dicale et sociale, encadr\u00e9e par des rituels stricts qui pr\u00e9venaient l&rsquo;\u00e9mergence de conduites addictives incontr\u00f4l\u00e9es. La colonisation espagnole a d&rsquo;abord tent\u00e9 de prohiber la plante avant de l&rsquo;exploiter pour d\u00e9cupler le rendement des ouvriers autochtones dans les mines d&rsquo;argent du Potos\u00ed.<\/p>\n<p>L&rsquo;isolement de l&rsquo;alcalo\u00efde pur au XIXe si\u00e8cle a ouvert une \u00e8re d&rsquo;engouement scientifique et commercial en Europe et en Am\u00e9rique du Nord. Le neurologue autrichien Sigmund Freud a jou\u00e9 un r\u00f4le marquant dans la promotion initiale de la mol\u00e9cule. Dans son essai <em>\u00dcber Coca<\/em> publi\u00e9 en 1884, il vantait les vertus miraculeuses de la coca\u00efne contre la d\u00e9pression, la neurasth\u00e9nie et le sevrage morphinique, avant de constater avec effroi le d\u00e9veloppement d&rsquo;une d\u00e9pendance foudroyante et de manifestations psychotiques chez son coll\u00e8gue et ami Ernst von Fleischl-Marxow.<\/p>\n<p>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, la coca\u00efne a \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9e dans une multitude de toniques, de vins m\u00e9dicamenteux (notamment le c\u00e9l\u00e8bre vin Mariani cr\u00e9\u00e9 par le chimiste corse Angelo Mariani) et de boissons gazeuses, dont la formule originelle de la boisson Coca-Cola mise au point par John Pemberton en 1886. Les chirurgiens, guid\u00e9s par les travaux de Karl Koller, ont parall\u00e8lement d\u00e9couvert ses remarquables propri\u00e9t\u00e9s anesth\u00e9siques locales en ophtalmologie.<\/p>\n<p>Cependant, d\u00e8s les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle, la multiplication des cas d&rsquo;intoxication fatale, d&rsquo;actes d\u00e9lictueux associ\u00e9s et de d\u00e9pendances chroniques a alert\u00e9 les autorit\u00e9s sanitaires internationales. Aux \u00c9tats-Unis, le <em>Harrison Narcotics Tax Act<\/em> de 1914 a impos\u00e9 des restrictions s\u00e9v\u00e8res sur sa distribution, suivi par la Convention internationale de l&rsquo;opium de La Haye et diverses l\u00e9gislations europ\u00e9ennes criminalisant son usage non m\u00e9dical.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s plusieurs d\u00e9cennies de relative discr\u00e9tion, la coca\u00efne a connu une r\u00e9\u00e9mergence massive dans les ann\u00e9es 1970 et 1980 en tant que drogue embl\u00e9matique des milieux festifs, artistiques et financiers. Le milieu des ann\u00e9es 1980 a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par l&rsquo;apparition \u00e9pid\u00e9mique du crack, une forme basique fumable, hautement volatile et beaucoup moins co\u00fbteuse, provoquant des ravages sanitaires et sociaux consid\u00e9rables dans les zones urbaines pr\u00e9caris\u00e9es. Les manuels diagnostiques successifs (DSM-III, DSM-IV, puis DSM-5) ont alors progressivement affin\u00e9 la caract\u00e9risation de l&rsquo;abus et de la d\u00e9pendance pour aboutir au concept unifi\u00e9 de trouble de l&rsquo;usage de substances.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse de l&rsquo;abus de coca\u00efne mobilise divers cadres conceptuels issus des neurosciences cognitives, de la psychologie de l&rsquo;apprentissage et de la psychanalyse. Sur le plan neurophysiologique, la th\u00e9orie de la sensibilisation incitative d\u00e9velopp\u00e9e par Terry Robinson et Kent Berridge apporte un \u00e9clairage fondamental : elle postule une dissociation graduelle entre le \u00ab vouloir \u00bb (<em>wanting<\/em>) et le \u00ab plaisir \u00bb (<em>liking<\/em>). L&rsquo;exposition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 la coca\u00efne hyper-sensibilise les voies m\u00e9solimbiques, amplifiant de mani\u00e8re d\u00e9mesur\u00e9e la saillance incitative conf\u00e9r\u00e9e aux stimuli associ\u00e9s \u00e0 la consommation, alors m\u00eame que le plaisir subjectif procur\u00e9 par la drogue diminue en raison de la tol\u00e9rance physiologique.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le allostatique de George Koob conceptualise quant \u00e0 lui l&rsquo;addiction comme un d\u00e9r\u00e8glement progressif de l&rsquo;hom\u00e9ostasie h\u00e9donique. Lors de la phase initiale d&rsquo;intoxication, les circuits de la r\u00e9compense s&rsquo;activent intens\u00e9ment. Puis, lors du sevrage, un \u00e9tat affectif n\u00e9gatif \u00e9merge, m\u00e9di\u00e9 par le \u00ab syst\u00e8me de l&rsquo;anti-r\u00e9compense \u00bb incluant l&rsquo;amygdale \u00e9tendue et la lib\u00e9ration accrue de corticolib\u00e9rine (CRF), de dynorphine et de noradr\u00e9naline. L&rsquo;individu ne consomme plus pour atteindre un \u00e9tat d&rsquo;exaltation, mais pour compenser ce point de consigne h\u00e9donique chroniquement abaiss\u00e9, illustrant le passage de l&rsquo;impulsivit\u00e9 \u00e0 la compulsivit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le versant des th\u00e9ories cognitives et comportementales, l&rsquo;abus de coca\u00efne s&rsquo;explique par les m\u00e9canismes de conditionnement classique (pavlovien) et op\u00e9rant (skinn\u00e9rien). Les environnements, objets (pailles, pipes, miroirs) et \u00e9tats \u00e9motionnels internes deviennent des stimuli conditionn\u00e9s capables de d\u00e9clencher des envies imp\u00e9rieuses (<em>craving<\/em>) et des r\u00e9actions neurov\u00e9g\u00e9tatives r\u00e9flexes. De plus, les distorsions cognitives, telles que l&rsquo;illusion de contr\u00f4le ou la minimisation des risques, entretiennent le comportement de prise de substance.<\/p>\n<p>Enfin, les approches psychodynamiques et psychosomatiques envisagent l&rsquo;abus de coca\u00efne sous l&rsquo;angle de l&rsquo;autom\u00e9dication face \u00e0 des souffrances psychiques sous-jacentes. Selon la perspective d\u00e9velopp\u00e9e par Edward Khantzian, l&rsquo;usage de stimulants r\u00e9pond souvent \u00e0 une tentative inconsciente de r\u00e9guler des \u00e9tats d\u00e9pressifs intenses, une angoisse d&rsquo;impuissance, des d\u00e9ficits de l&rsquo;estime de soi ou des affects d&rsquo;hyperactivit\u00e9 et de d\u00e9ficit attentionnel non diagnostiqu\u00e9s durant l&rsquo;enfance.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, formes et dimensions<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension clinique de l&rsquo;abus de coca\u00efne n\u00e9cessite d&rsquo;en examiner les multiples facettes, qui varient selon la voie d&rsquo;administration, les manifestations cliniques et la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du tableau :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Formes chimiques et voies d&rsquo;administration :<\/strong> Le chlorhydrate de coca\u00efne se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;une poudre cristalline blanche, hydrosoluble, g\u00e9n\u00e9ralement administr\u00e9e par insufflation nasale (\u00ab sniff \u00bb) ou par voie intraveineuse (\u00ab shoot \u00bb). La coca\u00efne base libre (freebase) ou le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Crack_(drogue)\">crack<\/a> se pr\u00e9sente sous forme de petits cailloux destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre chauff\u00e9s et inhal\u00e9s, provoquant un passage alv\u00e9olo-capillaire ultra-rapide et un pic c\u00e9r\u00e9bral en quelques secondes.<\/li>\n<li><strong>Dimension temporelle et modes de consommation :<\/strong> On distingue l&rsquo;usage r\u00e9cr\u00e9atif occasionnel, l&rsquo;usage r\u00e9gulier ou intensif, et la consommation en rafales compulsives (\u00ab binges \u00bb), o\u00f9 le sujet r\u00e9it\u00e8re les prises toutes les 10 \u00e0 30 minutes pendant plusieurs jours cons\u00e9cutifs jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement complet des stocks financiers ou effondrement physique.<\/li>\n<li><strong>Triade symptomatique fondamentale :<\/strong> L&rsquo;affection repose sur l&rsquo;association de la tol\u00e9rance pharmacologique (n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;accro\u00eetre les doses pour obtenir l&rsquo;effet d\u00e9sir\u00e9), du sevrage psychologique et physique lors de l&rsquo;arr\u00eat, et du d\u00e9sir compulsif irr\u00e9pressible de consommer (<em>craving<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Alt\u00e9rations cognitives et ex\u00e9cutives :<\/strong> D\u00e9ficits persistants de l&rsquo;attention soutenue, de la m\u00e9moire de travail, de la prise de d\u00e9cision probabiliste et inhibition motrice d\u00e9faillante, rendant le sujet particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable aux rechutes impulsives.<\/li>\n<li><strong>Complications psychiatriques associ\u00e9es :<\/strong> Troubles de l&rsquo;humeur induits (\u00e9pisodes d\u00e9pressifs s\u00e9v\u00e8res post-consommation avec risque suicidaire accru), troubles anxieux paniques, et psychose coca\u00efnique parano\u00efde caract\u00e9ris\u00e9e par des hallucinations auditives, visuelles et c\u00e9nesth\u00e9siques (notamment le syndrome d&rsquo;Ekbom ou sensation d&rsquo;insectes grouillant sous la peau).<\/li>\n<li><strong>R\u00e9percussions somatiques syst\u00e9miques :<\/strong> Toxicit\u00e9 cardiovasculaire aigu\u00eb (infarctus du myocarde, dissection aortique, arythmies s\u00e9v\u00e8res dues au blocage des canaux sodiques myocardiques), accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux, perforations de la cloison nasale chez les usagers par voie endonasale, et l\u00e9sions pulmonaires (\u00ab poumon de crack \u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et vignettes cliniques illustratives<\/h3>\n<p>Pour mieux appr\u00e9hender la complexit\u00e9 de cette pathologie, deux vignettes cliniques synth\u00e9tiques permettent d&rsquo;illustrer la diversit\u00e9 des profils de patients rencontr\u00e9s en pratique addictologique :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;escalade fonctionnelle chez un cadre d&rsquo;entreprise<\/strong><br \/>Julien, 38 ans, consultant dans un cabinet financier international, a commenc\u00e9 \u00e0 consommer de la coca\u00efne par voie nasale lors de soir\u00e9es professionnelles festives afin d&rsquo;accro\u00eetre son endurance et sa sociabilit\u00e9. Progressivement, il a introduit l&rsquo;usage de la substance au cours de ses journ\u00e9es de travail pour maintenir son niveau de performance intellectuelle face \u00e0 une surcharge de travail chronique. En deux ans, la fr\u00e9quence d&rsquo;administration est pass\u00e9e d&rsquo;un usage mensuel r\u00e9cr\u00e9atif \u00e0 des prises quotidiennes matinales et vesp\u00e9rales. Julien a d\u00e9velopp\u00e9 une tol\u00e9rance marqu\u00e9e, d\u00e9pensant une part majeure de ses revenus dans l&rsquo;achat de la substance. Malgr\u00e9 la prise de conscience des risques, une hypertension art\u00e9rielle r\u00e9cemment diagnostiqu\u00e9e et des tensions conjugales majeures dues \u00e0 son instabilit\u00e9 \u00e9motionnelle et son irritabilit\u00e9 croissante, il se d\u00e9clare incapable de cesser sa consommation, submerg\u00e9 par une asth\u00e9nie majeure et une perte totale de motivation d\u00e8s qu&rsquo;il tente d&rsquo;interrompre les prises.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : La pr\u00e9carisation et la spirale compulsive li\u00e9e au crack<\/strong><br \/>Sarah, 29 ans, ayant un ant\u00e9c\u00e9dent d&rsquo;exposition \u00e0 des traumatismes complexes durant l&rsquo;enfance, a \u00e9t\u00e9 initi\u00e9e au crack dans un contexte de pr\u00e9carit\u00e9 r\u00e9sidentielle. D\u00e8s les premi\u00e8res inhalations, elle a \u00e9prouv\u00e9 un soulagement imm\u00e9diat de ses ruminations anxieuses, suivi d&rsquo;un besoin irr\u00e9pressible de reproduire l&rsquo;effet quelques minutes plus tard. En l&rsquo;espace de six mois, sa trajectoire a bascul\u00e9 dans un mode de consommation erratique marqu\u00e9 par des \u00ab sessions \u00bb d&rsquo;inhalation continue pouvant durer 72 heures sans sommeil ni alimentation. Sarah a d\u00e9velopp\u00e9 un d\u00e9lire de pers\u00e9cution transitoire au cours duquel elle inspectait minutieusement le sol \u00e0 la recherche de fragments de roche (ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab carp\u00e9tage \u00bb). Ce tableau a entra\u00een\u00e9 une perte de logement, un amaigrissement important, des complications respiratoires chroniques et de multiples d\u00e9m\u00eal\u00e9s judiciaires, illustrant la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du trouble de l&rsquo;usage dans sa forme inhal\u00e9e.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation, mesure et diagnostic clinique<\/h3>\n<p>Le diagnostic de l&rsquo;abus de coca\u00efne repose sur une d\u00e9marche clinique rigoureuse, standardis\u00e9e selon les crit\u00e8res \u00e9tablis par le <em>Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em> (DSM-5-TR) ou la <em>Classification internationale des maladies<\/em> (CIM-11). Selon le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-5<\/a>, le diagnostic de trouble de l&rsquo;usage de stimulants (sp\u00e9cifiquement la coca\u00efne) est pos\u00e9 lorsque le patient manifeste au moins deux crit\u00e8res parmi une liste de onze, survenant au cours d&rsquo;une p\u00e9riode de douze mois (incluant la perte de contr\u00f4le, l&rsquo;abandon d&rsquo;activit\u00e9s, le <em>craving<\/em>, l&rsquo;usage dangereux et la tol\u00e9rance\/sevrage).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation s&rsquo;appuie sur des instruments psychom\u00e9triques valid\u00e9s permettant de quantifier la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;addiction et son retentissement fonctionnel :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;Addiction Severity Index (ASI) :<\/strong> Entretien semi-structur\u00e9 \u00e9valuant sept dimensions de la vie du patient : \u00e9tat m\u00e9dical, statut professionnel, usage d&rsquo;alcool, usage de drogues, statut l\u00e9gal, relations familiales\/sociales et statut psychiatrique.<\/li>\n<li><strong>Le Cocaine Selective Severity Assessment (CSSA) :<\/strong> \u00c9chelle sp\u00e9cifiquement con\u00e7ue pour mesurer l&rsquo;intensit\u00e9 des sympt\u00f4mes de sevrage pr\u00e9coce de la coca\u00efne, tels que le craving, l&rsquo;anh\u00e9donie, l&rsquo;hyperphagie, la bradycardie et les perturbations du sommeil.<\/li>\n<li><strong>Le Craving Questionnaire :<\/strong> Questionnaires unidimensionnels ou multidimensionnels (comme l&rsquo;\u00e9chelle visuelle analogique ou le Cocaine Craving Questionnaire &#8211; CCQ) visant \u00e0 mesurer la vivacit\u00e9 du d\u00e9sir imm\u00e9diat et l&rsquo;anticipation des effets positifs.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9valuation des fonctions ex\u00e9cutives :<\/strong> Batteries de tests neuropsychologiques \u00e9valuant l&rsquo;inhibition (test de Stroop), la flexibilit\u00e9 mentale (test de tri de cartes de Wisconsin &#8211; WCST) et la prise de d\u00e9cision en situation d&rsquo;incertitude (Iowa Gambling Task).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan paraclinique, le d\u00e9pistage biologique dans les urines constitue un outil de confirmation diagnostique et de surveillance th\u00e9rapeutique. La recherche cible principalement le m\u00e9tabolite majeur de la mol\u00e9cule, la benzoylecgonine, dont la demi-vie d&rsquo;\u00e9limination prolong\u00e9e permet une d\u00e9tection urinaire positive durant deux \u00e0 quatre jours apr\u00e8s la derni\u00e8re prise chez l&rsquo;usager occasionnel, et jusqu&rsquo;\u00e0 deux semaines chez l&rsquo;usager chronique intensif.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La prise en charge th\u00e9rapeutique de l&rsquo;abus de coca\u00efne repr\u00e9sente un d\u00e9fi clinique consid\u00e9rable en raison de l&rsquo;absence actuelle de traitement pharmacologique de substitution ayant re\u00e7u une autorisation formelle de mise sur le march\u00e9, contrairement aux troubles li\u00e9s aux opio\u00efdes ou au tabac. L&rsquo;intervention repose donc principalement sur des approches psychosociales et comportementales combin\u00e9es \u00e0 un accompagnement m\u00e9dical pluridisciplinaire.<\/p>\n<p>Les <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale\">th\u00e9rapies cognitivo-comportementales<\/a> (TCC) constituent le socle de l&rsquo;intervention. Elles visent \u00e0 identifier les stimuli d\u00e9clencheurs externes et internes, \u00e0 restructurer les pens\u00e9es automatiques permissives, \u00e0 enseigner des strat\u00e9gies concr\u00e8tes de refus et d&rsquo;\u00e9vitement des situations \u00e0 risque, et \u00e0 d\u00e9velopper des habilet\u00e9s d&rsquo;adaptation alternatives face au stress. La pr\u00e9vention de la rechute, th\u00e9oris\u00e9e par Alan Marlatt, enseigne aux patients \u00e0 consid\u00e9rer un \u00e9ventuel faux pas (\u00ab lapse \u00bb) non comme un \u00e9chec irr\u00e9m\u00e9diable, mais comme une opportunit\u00e9 d&rsquo;apprentissage m\u00e9tacognitif.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le de renforcement par contingences (<em>Contingency Management<\/em>) a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;efficacit\u00e9 empirique la plus robuste dans l&rsquo;obtention d&rsquo;une abstinence pr\u00e9coce. Ce protocole comportemental fournit des renfor\u00e7ateurs positifs tangibles (bons d&rsquo;achat, privil\u00e8ges) conditionn\u00e9s \u00e0 la fourniture d&rsquo;\u00e9chantillons urinaires n\u00e9gatifs \u00e0 la coca\u00efne, restaurant ainsi un circuit de r\u00e9compense comp\u00e9titif face au renfor\u00e7ateur chimique.<\/p>\n<p>L&rsquo;entretien motivationnel, issu des travaux de William R. Miller et Stephen Rollnick, est syst\u00e9matiquement mobilis\u00e9 pour r\u00e9soudre l&rsquo;ambivalence du patient face au changement, en adaptant le discours th\u00e9rapeutique au stade de motivation dans lequel se trouve l&rsquo;individu (stades du changement de Prochaska et DiClemente). Par ailleurs, l&rsquo;inclusion dans des groupes de pairs d&rsquo;entraide mutuelle (comme Coca\u00efnomanes Anonymes ou Narcotiques Anonymes) apporte un soutien psychosocial communautaire essentiel \u00e0 la p\u00e9rennisation du r\u00e9tablissement \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>11. Recherche scientifique et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine explore intensivement de nouvelles cibles neurobiologiques et technologiques pour pallier le manque de mol\u00e9cules sp\u00e9cifiques. Les \u00e9tudes d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle (TEP et IRMf), men\u00e9es notamment par Nora Volkow et son \u00e9quipe au sein du National Institute on Drug Abuse (NIDA), ont document\u00e9 avec pr\u00e9cision le d\u00e9ficit chronique d&rsquo;autor\u00e9gulation dopaminergique chez les sujets coca\u00efnod\u00e9pendants, montrant une corr\u00e9lation directe entre la diminution des r\u00e9cepteurs D2 striataux et l&rsquo;hypoactivit\u00e9 du cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<p>Sur le versant pharmacologique, les investigations se concentrent sur la modulation d&rsquo;autres syst\u00e8mes de neurotransmission que la seule dopamine directe, afin d&rsquo;\u00e9viter le potentiel addictif des agonistes purs. Des mol\u00e9cules modulant le glutamate (comme la N-ac\u00e9tylcyst\u00e9ine), le syst\u00e8me gabaergique (vigabatrine, baclof\u00e8ne, topiramate) ou des psychostimulants \u00e0 lib\u00e9ration prolong\u00e9e (lisdexamf\u00e9tamine, modafinil) ont fait l&rsquo;objet d&rsquo;essais cliniques contr\u00f4l\u00e9s, montrant des r\u00e9sultats prometteurs pour r\u00e9duire le craving et favoriser la r\u00e9tention en traitement chez certains sous-groupes de patients.<\/p>\n<p>Les technologies de neurostimulation non invasive suscitent \u00e9galement un int\u00e9r\u00eat croissant. Des essais cliniques randomis\u00e9s \u00e9valuant la stimulation magn\u00e9tique transcr\u00e2nienne r\u00e9p\u00e9titive (rTMS) ciblant le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral gauche ont mis en \u00e9vidence une diminution statistiquement significative de la r\u00e9activit\u00e9 aux indices associ\u00e9s \u00e0 la drogue et une r\u00e9duction substantielle des rechutes chez les usagers chroniques.<\/p>\n<p>Enfin, la recherche translationnelle s&rsquo;est pench\u00e9e sur le d\u00e9veloppement de vaccins anti-coca\u00efne. Ces vaccins biologiques induisent des anticorps circulants sp\u00e9cifiques hautement affins qui s\u00e9questrent la mol\u00e9cule de coca\u00efne directement dans le sang, formant un complexe trop volumineux pour traverser la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique. Bien que les premiers essais aient souffert d&rsquo;une variabilit\u00e9 interindividuelle dans la production d&rsquo;anticorps, les plateformes vaccinales de seconde g\u00e9n\u00e9ration et les anticorps monoclonaux th\u00e9rapeutiques demeurent une voie exploratoire active.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La signification, l&rsquo;usage et les cons\u00e9quences de l&rsquo;abus de coca\u00efne varient profond\u00e9ment selon les contextes g\u00e9ographiques, culturels et socio-\u00e9conomiques. Dans les pays producteurs de l&rsquo;espace andin (Bolivie, P\u00e9rou, Colombie), il existe une fronti\u00e8re symbolique et juridique fondamentale entre la feuille de coca \u2014 plante m\u00e9dicinale et sacr\u00e9e int\u00e9gr\u00e9e aux rituels collectifs et au travail agricole \u2014 et la p\u00e2te base ou le chlorhydrate de coca\u00efne raffin\u00e9, per\u00e7us comme des produits d&rsquo;ali\u00e9nation toxique li\u00e9s aux march\u00e9s occidentaux illicites.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, la coca\u00efne a longtemps v\u00e9hicul\u00e9 une imagerie \u00e9litiste, associ\u00e9e \u00e0 la r\u00e9ussite financi\u00e8re, au dynamisme professionnel effr\u00e9n\u00e9 et aux f\u00eates branch\u00e9es. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;apparition du crack a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une stigmatisation sociale et raciale dissym\u00e9trique, notamment aux \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es 1980 et 1990. La disparit\u00e9 des sanctions p\u00e9nales entre la forme en poudre et la forme bas\u00e9e (la fameuse disparit\u00e9 de 100 contre 1 dans le <em>Federal Anti-Drug Abuse Act<\/em> de 1986) a conduit \u00e0 des taux d&rsquo;incarc\u00e9ration disproportionnellement \u00e9lev\u00e9s au sein des minorit\u00e9s afro-am\u00e9ricaines pr\u00e9caris\u00e9es, avant que des r\u00e9formes l\u00e9gislatives ne viennent partiellement att\u00e9nuer cette injustice structurelle.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue de sant\u00e9 publique internationale, la lutte contre l&rsquo;abus de coca\u00efne est indissociable des dynamiques g\u00e9opolitiques du narcotrafic. Les pays d&rsquo;Am\u00e9rique latine subissent une violence end\u00e9mique et une instabilit\u00e9 institutionnelle g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par les cartels de la drogue, tandis que les pays de transit (notamment en Afrique de l&rsquo;Ouest) voient \u00e9merger de nouvelles \u00e9pid\u00e9mies locales d&rsquo;usage probl\u00e9matique. En Europe contemporaine, la baisse des prix du march\u00e9 clandestin et l&rsquo;augmentation de la puret\u00e9 du produit ont d\u00e9mocratis\u00e9 son acc\u00e8s, touchant d\u00e9sormais un spectre sociod\u00e9mographique bien plus large, incluant les classes moyennes et le milieu rural.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le m\u00e9dical de l&rsquo;addiction en tant que \u00ab maladie chronique du cerveau \u00bb (<em>brain disease model of addiction<\/em>), largement promu par les instances sanitaires internationales, fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques et \u00e9pist\u00e9mologiques. Des philosophes des sciences et des psychopathologues (tels que Marc Lewis ou Carl Hart) soulignent que focaliser exclusivement l&rsquo;attention sur les alt\u00e9rations synaptiques et dopaminergiques risque de r\u00e9duire l&rsquo;\u00eatre humain \u00e0 sa neurobiologie, occultant le r\u00f4le d\u00e9terminant des facteurs socio-\u00e9conomiques, des traumatismes infantiles, de l&rsquo;isolement affectif et de l&rsquo;absence d&rsquo;alternatives gratifiantes dans l&rsquo;environnement du sujet.<\/p>\n<p>Une controverse majeure concerne \u00e9galement l&rsquo;application des politiques prohibitionnistes versus les strat\u00e9gies de r\u00e9duction des risques. Les d\u00e9tracteurs de la \u00ab guerre contre la drogue \u00bb soutiennent que la criminalisation des usagers n&rsquo;a jamais endigu\u00e9 la demande ni la disponibilit\u00e9 du produit, mais a en revanche exacerb\u00e9 la morbidit\u00e9 en favorisant la consommation de produits frelat\u00e9s, en marginalisant les individus vuln\u00e9rables et en cr\u00e9ant des barri\u00e8res majeures \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s aux soins pr\u00e9coces.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction d&rsquo;espaces de consommation \u00e0 moindre risque (salles de consommation s\u00e9curis\u00e9es) pour les usagers de crack et de coca\u00efne injectable fait r\u00e9guli\u00e8rement l&rsquo;objet de clivages politiques et \u00e9thiques intenses. Alors que les donn\u00e9es probantes d\u00e9montrent une diminution des overdoses mortelles, des contaminations par le VIH ou le VHC et des nuisances publiques, les opposants y per\u00e7oivent une forme de r\u00e9signation \u00e9tatique voire d&rsquo;encouragement tacite \u00e0 la poursuite de conduites illicites.<\/p>\n<p>Enfin, le diagnostic nosographique lui-m\u00eame est interrog\u00e9 : la fusion de l&rsquo;\u00ab abus \u00bb et de la \u00ab d\u00e9pendance \u00bb en un seul spectre continu (\u00ab trouble de l&rsquo;usage \u00bb) dans le DSM-5 a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e pour le risque d&rsquo;inflation diagnostique (surm\u00e9dicalisation d&rsquo;usages temporaires ou exp\u00e9rimentaux) d&rsquo;une part, et pour la dissolution de la sp\u00e9cificit\u00e9 clinique de la d\u00e9pendance physique d&rsquo;autre part.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosographiques<\/h3>\n<p>Pour naviguer avec pr\u00e9cision dans la taxonomie de l&rsquo;addictologie, il est indispensable de distinguer l&rsquo;abus de coca\u00efne de concepts frontaliers fr\u00e9quemment confondus :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Usage simple versus Abus :<\/strong> L&rsquo;usage simple (ou exp\u00e9rimental) fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une consommation ponctuelle ou occasionnelle n&rsquo;entra\u00eenant pas, \u00e0 court terme, de dommages sanitaires, l\u00e9gaux ou relationnels majeurs ; l&rsquo;abus implique l&rsquo;existence d&rsquo;un retentissement fonctionnel n\u00e9faste av\u00e9r\u00e9 ou la persistance d&rsquo;une conduite dangereuse (conduite automobile sous substance).<\/li>\n<li><strong>Abus versus D\u00e9pendance :<\/strong> Historiquement, l&rsquo;abus d\u00e9signait les cons\u00e9quences psychosociales et comportementales n\u00e9fastes, tandis que la d\u00e9pendance impliquait des manifestations neurobiologiques intrins\u00e8ques (tol\u00e9rance pharmacologique, syndrome de sevrage physique intense et perte de contr\u00f4le absolue).<\/li>\n<li><strong>D\u00e9pendance physique versus D\u00e9pendance psychologique :<\/strong> Si le sevrage de la coca\u00efne n&rsquo;engendre pas un syndrome neurologique mortel comme celui de l&rsquo;alcool ou des barbituriques (absence habituelle de convulsions ou de d\u00e9lire tr\u00e9mens), sa d\u00e9pendance psychologique et affective est parmi les plus d\u00e9vastatrices de toute la pharmacop\u00e9e, caract\u00e9ris\u00e9e par un craving incoercible et une d\u00e9pression majeure avec risque d&rsquo;acte auto-agressif.<\/li>\n<li><strong>Psychostimulants versus D\u00e9presseurs du syst\u00e8me nerveux central :<\/strong> Contrairement aux substances d\u00e9pressives (alcool, opio\u00efdes, benzodiaz\u00e9pines) qui ralentissent l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, la coca\u00efne est un stimulant majeur qui acc\u00e9l\u00e8re le tonus neurov\u00e9g\u00e9tatif, la tension art\u00e9rielle, le d\u00e9bit cardiaque et l&rsquo;\u00e9veil cortical.<\/li>\n<li><strong>Trouble de l&rsquo;usage induit versus Trouble psychiatrique primaire comorbide :<\/strong> Il convient de diff\u00e9rencier un \u00e9pisode psychotique ou maniaque transitoire directement caus\u00e9 par la neurotoxicit\u00e9 de l&rsquo;intoxication aigu\u00eb \u00e0 la coca\u00efne, d&rsquo;un trouble bipolaire ou d&rsquo;une schizophr\u00e9nie pr\u00e9existants (double diagnostic) qui n\u00e9cessitent un traitement autonome parall\u00e8le.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;abus de coca\u00efne est une affection psychopathologique et somatique grave qui r\u00e9sulte de la capture des circuits dopaminergiques m\u00e9solimbiques de la r\u00e9compense par un alcalo\u00efde psychostimulant puissant, entra\u00eenant une r\u00e9organisation neuroadaptative profonde du cortex frontal et du striatum.<\/p>\n<p>La maladie se caract\u00e9rise par la transition progressive d&rsquo;un comportement impulsif guid\u00e9 par la recherche du plaisir vers une recherche compulsive de soulagement h\u00e9donique face \u00e0 un sevrage dysphorique marqu\u00e9 et des stimuli environnementaux conditionn\u00e9s envahissants. Les voies d&rsquo;administration pulmonaires (crack) et intraveineuses pr\u00e9cipitent une d\u00e9pendance plus imm\u00e9diate et plus s\u00e9v\u00e8re que l&rsquo;inhalation nasale.<\/p>\n<p>Sur le plan diagnostique, les classifications contemporaines synth\u00e9tisent ces manifestations sous l&rsquo;entit\u00e9 du trouble de l&rsquo;usage de substances. La prise en charge repose aujourd&rsquo;hui sur l&rsquo;association structur\u00e9e de th\u00e9rapies cognitivo-comportementales, du mod\u00e8le de renforcement par contingences, de l&rsquo;entretien motivationnel et de la r\u00e9habilitation psychosociale, en l&rsquo;attente d&rsquo;avanc\u00e9es biotechnologiques et pharmacologiques issues des recherches sur la neurostimulation et les modulateurs glutamatergiques.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2022). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm<\/a><\/li>\n<li>Koob, G. F., &amp; Volkow, N. D. (2016). Neurobiology of addiction: A neurocircuitry analysis. <em>The Lancet Psychiatry<\/em>, 3(8), 760\u2013773. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S2215-0366(16)00104-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S2215-0366(16)00104-8<\/a><\/li>\n<li>Marlatt, G. A., &amp; Donovan, D. M. (Eds.). (2005). <em>Relapse prevention: Maintenance strategies in the treatment of addictive behaviors<\/em> (2nd ed.). Guilford Press.<\/li>\n<li>National Institute on Drug Abuse. (2021). <em>Cocaine research report<\/em>. National Institutes of Health. <a href=\"https:\/\/nida.nih.gov\/publications\/research-reports\/cocaine\">https:\/\/nida.nih.gov\/publications\/research-reports\/cocaine<\/a><\/li>\n<li>Robinson, T. E., &amp; Berridge, K. C. (2008). The incentive sensitization theory of addiction: Some current issues. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 363(1507), 3137\u20133146. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2008.0093\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2008.0093<\/a><\/li>\n<li>Volkow, N. D., Wang, G. J., Fowler, J. S., Tomasi, D., &amp; Telang, F. (2011). Addiction: Beyond dopamine reward circuitry. <em>Proceedings of the National Academy of Sciences<\/em>, 108(37), 15037\u201315042. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1010654108\">https:\/\/doi.org\/10.1073\/pnas.1010654108<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;abus de coca\u00efne et le trouble li\u00e9 \u00e0 son usage constituent une pathologie complexe impliquant la d\u00e9r\u00e9gulation des circuits dopaminergiques, une compulsion comportementale et de s\u00e9v\u00e8res r\u00e9percussions somatiques et psychiatriques. 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