{"id":23605,"date":"2026-10-31T13:10:10","date_gmt":"2026-10-31T13:10:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=troncation-clipping-psycholinguistique"},"modified":"2026-10-31T13:10:10","modified_gmt":"2026-10-31T13:10:10","slug":"troncation-clipping-psycholinguistique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=troncation-clipping-psycholinguistique","title":{"rendered":"Troncation : Quand le langage s&rsquo;abr\u00e8ge"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur de la psycholinguistique et des sciences cognitives, la fa\u00e7on dont l&rsquo;esprit humain traite, optimise et transforme les unit\u00e9s verbales r\u00e9v\u00e8le les principes fondamentaux de l&rsquo;architecture mentale. La r\u00e9duction de la mati\u00e8re sonore et graphique, loin d&rsquo;\u00eatre un simple accident ou une paresse articulatoire, constitue un t\u00e9moignage \u00e9clatant des m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9conomie cognitive qui r\u00e9gissent la production et la compr\u00e9hension du langage spontan\u00e9.<\/p>\n<h2>Troncation (Clipping)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>troncation<\/strong> (souvent d\u00e9sign\u00e9e sous l&rsquo;anglicisme <em>clipping<\/em> en linguistique th\u00e9orique et psycholinguistique) est un proc\u00e9d\u00e9 de formation lexicale et d&rsquo;abr\u00e9viation morphologique consistant \u00e0 soustraire une ou plusieurs syllabes \u00e0 un mot polysyllabique sans en modifier la cat\u00e9gorie grammaticale fondamentale ni le r\u00e9f\u00e9rent s\u00e9mantique central. Ce processus engendre une unit\u00e9 lexicale plus courte, hautement fonctionnelle dans les interactions communicatives quotidiennes.<\/p>\n<p>Sur le plan psycholinguistique, la troncation ne constitue pas une simple d\u00e9l\u00e9tion m\u00e9canique, mais une op\u00e9ration cognitive complexe qui t\u00e9moigne des interactions dynamiques entre la m\u00e9moire de travail, le lexique mental et les exigences d&rsquo;efficacit\u00e9 pragmatique. Elle permet aux locuteurs de condenser le signal phonologique tout en pr\u00e9servant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de l&rsquo;activation conceptuelle chez l&rsquo;interlocuteur.<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychologie cognitive, l&rsquo;\u00e9tude du <em>clipping<\/em> \u00e9claire la mani\u00e8re dont le cerveau encode, stocke et r\u00e9cup\u00e8re les repr\u00e9sentations lexicales, d\u00e9montrant que la redondance phon\u00e9tique est fr\u00e9quemment \u00e9lagu\u00e9e d\u00e8s lors que le contexte propositionnel, pragmatique ou fr\u00e9quentiel garantit une identification non ambigu\u00eb de l&rsquo;item cibl\u00e9.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable fran\u00e7ais <em>troncation<\/em> tire ses origines morphologiques directes du substantif latin <em>truncatio<\/em>, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe transitif <em>truncare<\/em>, qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab \u00e9courter \u00bb, \u00ab mutiler \u00bb, \u00ab couper une partie d&rsquo;un tronc ou d&rsquo;une tige \u00bb. Le radical nominal <em>truncus<\/em> renvoie au tronc d&rsquo;arbre d\u00e9pourvu de ses branches sup\u00e9rieures, illustrant m\u00e9taphoriquement le retranchement d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments p\u00e9riph\u00e9riques tout en conservant le socle fondamental de la structure.<\/p>\n<p>Le terme technique anglophone correspondant, <em>clipping<\/em>, d\u00e9rive quant \u00e0 lui du verbe germanique ou scandinave m\u00e9di\u00e9val <em>clippen<\/em> (apparent\u00e9 au vieux norrois <em>klippa<\/em>, signifiant \u00ab cisailler \u00bb ou \u00ab tondre \u00bb), initialement employ\u00e9 pour d\u00e9signer l&rsquo;action d&rsquo;\u00e9laguer les contours d&rsquo;une pi\u00e8ce de monnaie ou de couper les ailes d&rsquo;un oiseau. Son transfert dans le vocabulaire de la philologie et de la grammaire diachronique s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 au tournant du XIXe si\u00e8cle pour classifier les formes lexicales raccourcies telles que <em>cab<\/em> pour <em>cabriolet<\/em> ou <em>bus<\/em> pour <em>omnibus<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de la notion dans les disciplines de la psycholinguistique moderne et de la psychologie du langage s&rsquo;est cristallis\u00e9e dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, notamment sous l&rsquo;impulsion des travaux sur la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Loi_de_Zipf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">loi de Zipf<\/a> et la dynamique de traitement de l&rsquo;information lexicale. Le concept s&rsquo;est d\u00e8s lors affranchi de son statut de simple curiosit\u00e9 stylistique pour devenir un indicateur privil\u00e9gi\u00e9 de l&rsquo;optimisation des flux cognitifs.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais contemporain, le terme s&rsquo;\u00e9nonce selon la transcription phon\u00e9tique standardis\u00e9e de l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme <strong>\/t\u0281\u0254\u0303.ka.sj\u0254\u0303\/<\/strong>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin invariable au singulier (<em>la troncation<\/em>), adoptant un pluriel r\u00e9gulier sans modification phonologique (<em>les troncations<\/em>, <strong>\/t\u0281\u0254\u0303.ka.sj\u0254\u0303\/<\/strong>). Lorsque l&#8217;emprunt direct \u00e0 l&rsquo;anglais <em>clipping<\/em> est mobilis\u00e9 dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e de psycholinguistique cognitive, il est trait\u00e9 comme un nom masculin invariable : <em>le clipping<\/em> (prononc\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement <strong>\/klipi\u014b\/<\/strong> ou francis\u00e9 en <strong>\/klip\u025b\u0303\/<\/strong>).<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, le concept engendre un r\u00e9seau d\u00e9rivationnel productif comprenant le verbe transitif <em>tronquer<\/em> (\/t\u0281\u0254\u0303.ke\/), l&rsquo;adjectif verbal ou participe <em>tronqu\u00e9<\/em> (\/t\u0281\u0254\u0303.ke\/) et des sp\u00e9cifications terminologiques de nature phonologique telles que <em>mot tronqu\u00e9<\/em> ou <em>forme tronqu\u00e9e<\/em>. Dans le discours acad\u00e9mique, la forme tronqu\u00e9e conserve obligatoirement les propri\u00e9t\u00e9s cat\u00e9gorielles fondamentales de son \u00e9tymon : un substantif tronqu\u00e9 demeure un substantif (par exemple, <em>facult\u00e9<\/em> devient <em>fac<\/em>, demeurant un nom f\u00e9minin), ce qui distingue structurellement ce m\u00e9canisme d&rsquo;autres proc\u00e9d\u00e9s n\u00e9ologiques d\u00e9rivationnels impliquant une conversion syntaxique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour la psychologie cognitive et la mod\u00e9lisation du traitement du signal verbal, la troncation repr\u00e9sente une manifestation saillante du compromis constant entre l&rsquo;effort de production articulatoire et la fid\u00e9lit\u00e9 de la transmission informationnelle. Loin d&rsquo;\u00eatre un ph\u00e9nom\u00e8ne marginal ou d\u00e9grad\u00e9, elle r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;\u00e9lasticit\u00e9 avec laquelle le syst\u00e8me cognitif ajuste la mat\u00e9rialit\u00e9 acoustique du langage en fonction de la pr\u00e9dictibilit\u00e9 statistique des signifiants au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 de locuteurs donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Au niveau de l&rsquo;architecture du lexique mental, la forme tronqu\u00e9e soul\u00e8ve des interrogations th\u00e9oriques cruciales concernant la nature du stockage mn\u00e9sique. Les mod\u00e8les computationnels d&rsquo;acc\u00e8s lexical, \u00e0 l&rsquo;instar des architectures \u00e0 activation interactive d\u00e9velopp\u00e9es par Gary Dell ou du mod\u00e8le de cohorte propos\u00e9 par William Marslen-Wilson, examinent si le mot tronqu\u00e9 dispose d&rsquo;une entr\u00e9e lexicale autonome et pleinement ind\u00e9pendante ou s&rsquo;il partage un n\u0153ud de lemme commun avec sa variante polysyllabique d&rsquo;origine. Les donn\u00e9es de chronom\u00e9trie mentale indiquent qu&rsquo;\u00e0 mesure qu&rsquo;une unit\u00e9 tronqu\u00e9e gagne en fr\u00e9quence d&rsquo;usage au sein du r\u00e9pertoire d&rsquo;un individu, elle acquiert une autonomie de repr\u00e9sentation qui acc\u00e9l\u00e8re les temps de latence lors de la d\u00e9nomination d&rsquo;objets ou de concepts familiers.<\/p>\n<p>La dynamique du <em>clipping<\/em> est intimement r\u00e9gie par des contraintes prosodiques et phonologiques universelles. Dans une grande majorit\u00e9 de langues, la r\u00e9duction n&rsquo;op\u00e8re pas de mani\u00e8re arbitraire, mais cible pr\u00e9f\u00e9rentiellement des gabarits bimora\u00efques ou dissyllabiques conformes au pied m\u00e9trique canonique (le pied trocha\u00efque dans les langues germaniques ou le patron iambique\/oxyton en fran\u00e7ais parl\u00e9). Par cons\u00e9quent, le filtre cognitif qui gouverne l&rsquo;\u00e9lision de mati\u00e8re phon\u00e9tique pr\u00e9serve scrupuleusement la structure syllabique optimale permettant une reconnaissance auditive imm\u00e9diate sans surcharger les circuits de d\u00e9codage phon\u00e9tique de l&rsquo;auditeur.<\/p>\n<p>Enfin, la troncation d\u00e9limite une fronti\u00e8re essentielle entre les exigences linguistiques formelles et les imp\u00e9ratifs psycho-affectifs et relationnels. L&rsquo;adoption d&rsquo;un vocable tronqu\u00e9 fonctionne fr\u00e9quemment comme un indice m\u00e9tacommunicatif d&rsquo;informalit\u00e9, d&rsquo;appartenance \u00e0 un groupe ou de connivence \u00e9motionnelle. Le cerveau social int\u00e8gre ces alt\u00e9rations formelles comme des marqueurs de r\u00e9duction de la distance sociale, modulant ainsi les r\u00e9seaux neuronaux associ\u00e9s au traitement des \u00e9motions et des relations interpersonnelles au cours de l&rsquo;acte de communication.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation historique des m\u00e9canismes d&rsquo;abr\u00e9viation verbale remonte \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine, o\u00f9 les grammairiens alexandrins et romains recensaient d\u00e9j\u00e0 les figures de diction soustractives telles que l&rsquo;apocope (amputation de la terminaison d&rsquo;un mot) ou l&rsquo;aph\u00e9r\u00e8se (chute de la syllabe initiale). Toutefois, ces ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9taient alors consid\u00e9r\u00e9s comme des licences po\u00e9tiques m\u00e9triques, des anomalies stylistiques ou des d\u00e9viances par rapport \u00e0 un id\u00e9al oratoire normatif immuable, plut\u00f4t que comme des processus naturels inh\u00e9rents \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie c\u00e9r\u00e9brale des locuteurs.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au cours du XIXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;av\u00e8nement de la linguistique diachronique et de la phon\u00e9tique exp\u00e9rimentale impuls\u00e9e par des savants tels que Wilhelm Scherer et les n\u00e9ogrammairiens, que la r\u00e9duction phonologique a commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre conceptualis\u00e9e comme une force motrice de l&rsquo;\u00e9volution des langues naturelles. L&rsquo;observation des mutations phon\u00e9tiques r\u00e9guli\u00e8res a mis en \u00e9vidence le fait que la mati\u00e8re phonologique tend historiquement \u00e0 s&rsquo;amenuiser sous l&rsquo;influence continue des facilitations articulatoires.<\/p>\n<p>Le tournant d\u00e9cisif vers une interpr\u00e9tation cognitive et psychologique s&rsquo;est produit dans les ann\u00e9es 1930 et 1940 gr\u00e2ce aux travaux pionniers du linguiste et statisticien am\u00e9ricain George Kingsley Zipf. \u00c0 travers l&rsquo;\u00e9nonciation de sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie relative au \u00ab moindre effort \u00bb articulatoire et mental, Zipf a formellement d\u00e9montr\u00e9 que la longueur physique d&rsquo;un mot est inversement proportionnelle \u00e0 sa fr\u00e9quence d&rsquo;utilisation dans les \u00e9changes quotidiens. Cette corr\u00e9lation a plac\u00e9 le <em>clipping<\/em> au centre de la psychologie exp\u00e9rimentale : le raccourcissement des mots n&rsquo;appara\u00eet plus comme une d\u00e9gradation chaotique, mais comme une adaptation hom\u00e9ostatique optimale de l&rsquo;organisme humain pour minimiser la consommation \u00e9nerg\u00e9tique c\u00e9r\u00e9brale et motrice.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;\u00e9mergence des neurosciences cognitives et de la psycholinguistique d\u00e9veloppementale, des chercheurs comme Pim Levelt et plus tard Merrill Garrett ont int\u00e9gr\u00e9 les processus de troncation dans les mod\u00e8les contemporains de la production verbale. La formalisation des \u00e9tages de traitement (du message pr\u00e9verbal \u00e0 la planification phonologique en passant par la s\u00e9lection du lemme) a permis d&rsquo;assigner \u00e0 la troncation une place pr\u00e9cise au sein des op\u00e9rations computationnelles du syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse cognitive de la troncation repose sur plusieurs piliers th\u00e9oriques majeurs issus de la linguistique formelle, de la th\u00e9orie de l&rsquo;information et des mod\u00e8les d&rsquo;architecture du syst\u00e8me langagier. Au premier rang de ces fondements se trouve le principe du moindre effort formul\u00e9 par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/George_Kingsley_Zipf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">George Kingsley Zipf<\/a>, postulant que les agents cognitifs adaptent structurellement leurs comportements afin de maximiser l&rsquo;efficacit\u00e9 informationnelle tout en minimisant la d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique cognitive et physiologique. Dans cette optique, d\u00e8s lors qu&rsquo;un concept polysyllabique devient suffisamment accessible et redondant dans un \u00e9cosyst\u00e8me communicationnel, le syst\u00e8me nerveux tronque l&rsquo;exc\u00e9dent syllabique sans perte d&rsquo;intelligibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cadre interpr\u00e9tatif fondamental rel\u00e8ve de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27information\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">th\u00e9orie de l&rsquo;information<\/a> de Claude Shannon appliqu\u00e9e \u00e0 la psycholinguistique, et plus sp\u00e9cifiquement de l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;uniformit\u00e9 de la densit\u00e9 informationnelle (Uniform Information Density). Selon ce mod\u00e8le, les locuteurs r\u00e9gulent inconsciemment la cadence et la densit\u00e9 des donn\u00e9es acoustiques afin de maintenir le d\u00e9bit d&rsquo;information proche de la capacit\u00e9 maximale du canal perceptif de l&rsquo;auditeur. Lorsqu&rsquo;un mot pr\u00e9sente une entropie basse (c&rsquo;est-\u00e0-dire une tr\u00e8s forte pr\u00e9visibilit\u00e9 contextuelle), l&rsquo;\u00e9lision de ses syllabes finales ou initiales permet d&rsquo;\u00e9viter une sous-utilisation des ressources cognitives en r\u00e9tablissant une densit\u00e9 de codage optimale.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des mod\u00e8les psycholinguistiques d&rsquo;acc\u00e8s lexical, la th\u00e9orie de la cohorte d\u00e9velopp\u00e9e par Marslen-Wilson fournit une explication convaincante de la dominance massive de l&rsquo;apocope (suppression de la fin des mots) par rapport \u00e0 l&rsquo;aph\u00e9r\u00e8se (suppression du d\u00e9but). Selon ce mod\u00e8le, les premiers phon\u00e8mes d&rsquo;un vocable activent instantan\u00e9ment en m\u00e9moire un ensemble de candidats lexicaux potentiels en comp\u00e9tition (la cohorte). D\u00e8s que le syst\u00e8me perceptif atteint le point d&rsquo;unicit\u00e9 \u2014 moment acoustique pr\u00e9cis o\u00f9 un seul mot demeure compatible avec le signal d&rsquo;entr\u00e9e \u2014, le traitement des phon\u00e8mes subs\u00e9quents devient informatiquement superflu pour l&rsquo;acc\u00e8s au sens. Ainsi, pr\u00e9server le d\u00e9but du mot lors de la troncation constitue la strat\u00e9gie la plus efficiente pour pr\u00e9server l&rsquo;activation imm\u00e9diate du bon lemme chez l&rsquo;interlocuteur.<\/p>\n<p>Enfin, la phonologie prosodique et la th\u00e9orie de l&rsquo;optimalit\u00e9 postulent que le traitement neuronal du rythme langagier impose des gabarits stricts aux unit\u00e9s r\u00e9duites. Le cerveau humain manifeste une sensibilit\u00e9 marqu\u00e9e pour des formes morphologiques \u00e9quilibr\u00e9es, privil\u00e9giant des structures rythmiques stables (souvent le pied binaire ou bimora\u00efque). La s\u00e9lection de la s\u00e9quence retenue lors de la troncation r\u00e9pond ainsi \u00e0 des contraintes neurocognitives de r\u00e9gularit\u00e9 rythmique qui facilitent l&rsquo;encodage articulatoire dans les aires motrices corticales.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse descriptive et fonctionnelle de la troncation permet d&rsquo;identifier plusieurs d\u00e9clinaisons morphophonologiques et cognitives pr\u00e9cises selon le lieu d&rsquo;amputation syllabique et les processus psychiques sous-jacents :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Apocope (troncation r\u00e9gressive ou post\u00e9rieure) :<\/strong> Proc\u00e9d\u00e9 tr\u00e8s largement majoritaire dans les langues du monde, caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;\u00e9limination de la fin de l&rsquo;unit\u00e9 lexicale avec conservation de la portion initiale (ex. : <em>facult\u00e9<\/em> devenant <em>fac<\/em>, <em>t\u00e9l\u00e9vision<\/em> devenant <em>t\u00e9l\u00e9<\/em>). Sur le plan mn\u00e9sique, l&rsquo;apocope conserve le point d&rsquo;amorce phonologique fondamental pour la r\u00e9cup\u00e9ration lexicale imm\u00e9diate dans le mod\u00e8le de cohorte.<\/li>\n<li><strong>Aph\u00e9r\u00e8se (troncation progressive ou ant\u00e9rieure) :<\/strong> Moins fr\u00e9quente d&rsquo;un point de vue statistique, elle consiste en la chute des premi\u00e8res syllabes au profit du maintien de la terminaison du mot (ex. : <em>omnibus<\/em> devenant <em>bus<\/em>, <em>am\u00e9ricain<\/em> devenant <em>ricain<\/em>). Ce m\u00e9canisme impose une charge de recalcul auditif plus importante, compens\u00e9e par une forte saillance phon\u00e9tique ou pragmatique de la rime finale.<\/li>\n<li><strong>Syncope (troncation m\u00e9diane) :<\/strong> \u00c9lision de segments phon\u00e9tiques ou de syllabes compl\u00e8tes au centre du mot (ex. : <em>mademoiselle<\/em> se r\u00e9duisant famili\u00e8rement en <em>mam&rsquo;zelle<\/em>). Elle rel\u00e8ve principalement de la r\u00e9duction phonotactique sous l&rsquo;effet d&rsquo;une vitesse de d\u00e9bit acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et de facilitations de co-articulation motrice.<\/li>\n<li><strong>Troncation mixte ou combin\u00e9e :<\/strong> Disparition simultan\u00e9e des marges initiale et finale pour ne pr\u00e9server que le noyau syllabique m\u00e9dian (ex. : <em>influenza<\/em> devenant <em>flu<\/em> en anglais, ou <em>d\u00e9tective<\/em> devenant <em>tec<\/em>). Ce type de r\u00e9duction extr\u00eame n&rsquo;\u00e9merge que sous des conditions de haute fr\u00e9quence et de conventionalisation socio-culturelle intense.<\/li>\n<li><strong>Diminutifs hypocoristiques et r\u00e9am\u00e9nagement prosodique :<\/strong> Combinaison d&rsquo;une troncation et d&rsquo;un remodelage affectif ou r\u00e9gressif, fr\u00e9quemment observ\u00e9 dans le lexique enfantin ou affectif (ex. : pr\u00e9noms raccourcis comme <em>Nicolas<\/em> devenant <em>Nico<\/em>, ou suffixes familiers comme <em>prol\u00e9taire<\/em> devenant <em>prolo<\/em>). Ces formes mobilisent directement les r\u00e9seaux s\u00e9mantiques de la proximit\u00e9 interpersonnelle et de l&rsquo;attachement.<\/li>\n<li><strong>Troncation syntagmatique :<\/strong> R\u00e9duction portant non pas sur un mot isol\u00e9, mais sur une locution pluriverbale dont une composante majeure est tronqu\u00e9e pour synth\u00e9tiser l&rsquo;ensemble notionnel (ex. : <em>syst\u00e8me d&rsquo;exploitation<\/em> r\u00e9duit \u00e0 <em>OS<\/em> ou <em>appartement t\u00e9moin<\/em> r\u00e9duit \u00e0 <em>appart t\u00e9moin<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la plasticit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne et sa fonction adaptative dans la communication interhumaine, il convient d&rsquo;examiner plusieurs contextes concrets d&rsquo;utilisation o\u00f9 le <em>clipping<\/em> intervient de fa\u00e7on d\u00e9terminante :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;environnement clinique et hospitalier.<\/strong> Dans les services de soins intensifs ou d&rsquo;urgences m\u00e9dicales, le personnel soignant est soumis \u00e0 des contraintes temporelles aigu\u00ebs et \u00e0 une charge cognitive extr\u00eame. Les professionnels recourent syst\u00e9matiquement \u00e0 des troncations telles que <em>chimio<\/em> (pour chimioth\u00e9rapie), <em>perfusion<\/em> (r\u00e9duite en <em>perf<\/em>), <em>intubation<\/em> (devenant <em>intu<\/em>) ou <em>psy<\/em> (pour psychiatre ou psychologue). Cette r\u00e9duction phonologique instantan\u00e9e permet de transmettre des consignes vitales avec un co\u00fbt moteur minimal sans compromettre la compr\u00e9hension au sein d&rsquo;une \u00e9quipe partageant le m\u00eame lexique d&rsquo;expertise.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;argot scolaire et universitaire.<\/strong> Le milieu \u00e9ducatif constitue un foyer d&rsquo;\u00e9mergence exceptionnel pour les apocopes : <em>professeur<\/em> devient <em>prof<\/em>, <em>philosophie<\/em> devient <em>philo<\/em>, <em>baccalaur\u00e9at<\/em> se transmute en <em>bac<\/em>, et <em>restaurant universitaire<\/em> en <em>resto-U<\/em>. Au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e9conomie articulatoire, ces troncations jouent un r\u00f4le psychosocial majeur d&rsquo;affiliation identitaire. L&rsquo;\u00e9tudiant qui emploie ces formes valide son int\u00e9gration intragroupe et d\u00e9sacralise l&rsquo;autorit\u00e9 acad\u00e9mique par le biais d&rsquo;un marquage linguistique informel et familier.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La communication num\u00e9rique m\u00e9diatis\u00e9e par ordinateur.<\/strong> Sur les r\u00e9seaux sociaux et dans les \u00e9changes par messagerie instantan\u00e9e, la contrainte de frappe manuelle s&rsquo;ajoute \u00e0 la recherche de spontan\u00e9it\u00e9. Des unit\u00e9s comme <em>invitation<\/em> (r\u00e9duite en <em>invi<\/em> ou <em>invit<\/em>), <em>d&rsquo;accord<\/em> (r\u00e9duit en <em>dac<\/em>) ou <em>apr\u00e8s-midi<\/em> (devenu <em>apr\u00e8m<\/em>) d\u00e9montrent la transposition imm\u00e9diate des r\u00e8gles d&rsquo;optimisation prosodique orale vers le canal textuel \u00e9crit, all\u00e9geant la m\u00e9moire de travail motrice li\u00e9e \u00e0 la saisie au clavier.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psycholinguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude exp\u00e9rimentale de la troncation mobilise un ensemble d&rsquo;instruments psycholinguistiques et de paradigmes de neuro-imagerie cognitive destin\u00e9s \u00e0 mesurer pr\u00e9cis\u00e9ment comment ces signaux raccourcis sont encod\u00e9s et d\u00e9cod\u00e9s par le cerveau :<\/p>\n<p>Les t\u00e2ches de d\u00e9cision lexicale repr\u00e9sentent l&rsquo;une des m\u00e9thodologies les plus couramment employ\u00e9es. Les chercheurs pr\u00e9sentent sur un \u00e9cran des mots pleins (ex. : <em>laboratoire<\/em>), des mots tronqu\u00e9s (ex. : <em>labo<\/em>) et des pseudo-mots non existants, tout en mesurant la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Chronom%C3%A9trie_mentale\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">latence de r\u00e9ponse<\/a> (chronom\u00e9trie mentale) et le taux d&rsquo;erreur. Les protocoles d&rsquo;amor\u00e7age masqu\u00e9 (<em>masked priming<\/em>) permettent en outre de tester si la pr\u00e9sentation pr\u00e9alable d&rsquo;une forme tronqu\u00e9e active plus rapidement son \u00e9quivalent canonique complet, r\u00e9v\u00e9lant le degr\u00e9 de recouvrement morphologique et s\u00e9mantique dans les r\u00e9seaux neuronaux corticaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse des potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (ERP) via l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie offre une r\u00e9solution temporelle millim\u00e9trique pour observer le traitement c\u00e9r\u00e9bral des formes tronqu\u00e9es. Les neuroscientifiques portent une attention particuli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;onde N400, composante \u00e9lectrophysiologique dont l&rsquo;amplitude refl\u00e8te la difficult\u00e9 d&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique d&rsquo;un mot au sein d&rsquo;un contexte propositionnel. Une modulation atypique de la N400 face \u00e0 une troncation inattendue indique une rupture d&rsquo;attente lexicale, tandis qu&rsquo;une forme tronqu\u00e9e parfaitement lexicalis\u00e9e g\u00e9n\u00e8re un d\u00e9cours \u00e9lectrophysiologique strictement analogue \u00e0 celui d&rsquo;un vocable conventionnel non tronqu\u00e9.<\/p>\n<p>En aphasiologie et en neuropsychologie clinique, l&rsquo;\u00e9valuation des capacit\u00e9s de morphor\u00e9duction s&rsquo;inscrit au sein de batteries standardis\u00e9es du langage (telles que le Boston Diagnostic Aphasia Examination ou la batterie MT-86). Les cliniciens y examinent la dissociation entre l&rsquo;\u00e9vocation de formes tronqu\u00e9es famili\u00e8res et la d\u00e9nomination de mots complexes chez des patients atteints d&rsquo;aphasie de Broca ou d&rsquo;anomie. Les sujets pr\u00e9sentant des troubles s\u00e9v\u00e8res de la programmation motrice articulatoire conservent fr\u00e9quemment un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 aux mots tronqu\u00e9s, ces derniers n\u00e9cessitant une trajectoire neuromusculaire plus \u00e9conomique et plus facilement accessible dans les voies motrices \u00e9pargn\u00e9es.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension scientifique de la troncation et de ses fonctions cognitives trouve des applications transversales dans plusieurs sph\u00e8res pragmatiques :<\/p>\n<p>En orthophonie et r\u00e9\u00e9ducation neurologique, l&rsquo;utilisation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de formes tronqu\u00e9es repr\u00e9sente un outil d&rsquo;\u00e9tayage clinique pr\u00e9cieux pour les patients souffrant de dyspraxie verbale ou d&rsquo;aphasie motrice post-accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral. R\u00e9duire temporairement la cible lexicale \u00e0 son patron tronqu\u00e9 canonique (par exemple cibler <em>frigo<\/em> au lieu de <em>r\u00e9frig\u00e9rateur<\/em>) permet au patient de contourner le blocage articulatoire, de r\u00e9duire son anxi\u00e9t\u00e9 de performance verbale et de restaurer plus rapidement une communication fonctionnelle de premi\u00e8re ligne avec son entourage.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;ergonomie cognitive et de la conception des interfaces homme-machine (UX design), la troncation guide le calibrage visuel et textuel des messages d&rsquo;erreur, des menus et des notifications num\u00e9riques. Face aux limites intrins\u00e8ques de l&rsquo;attention visuelle et de la m\u00e9moire de travail des op\u00e9rateurs dans les postes de contr\u00f4le industriels, l&rsquo;int\u00e9gration de d\u00e9nominations convenablement tronqu\u00e9es pr\u00e9vient la saturation visuelle tout en assurant une interpr\u00e9tation univoque et instantan\u00e9e des signaux op\u00e9rationnels.<\/p>\n<p>En psychologie sociale, en marketing et en communication institutionnelle, l&rsquo;\u00e9laboration de noms de marques et d&rsquo;identit\u00e9s lexicales exploite sciemment la force psychologique du <em>clipping<\/em>. La m\u00e9tamorphose d&rsquo;une d\u00e9signation technique en une forme tronqu\u00e9e raccourcie conf\u00e8re imm\u00e9diatement au produit un attribut de familiarit\u00e9, d&rsquo;accessibilit\u00e9 et de sympathie cognitive, r\u00e9duisant les r\u00e9sistances psychologiques des consommateurs et facilitant la m\u00e9morisation \u00e0 long terme de l&rsquo;item.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en sciences cognitives a document\u00e9 de fa\u00e7on rigoureuse la r\u00e9alit\u00e9 psychologique de la troncation. Les travaux fondateurs de Willem Levelt et de ses collaborateurs au Max Planck Institute for Psycholinguistics ont d\u00e9montr\u00e9 que lors de l&rsquo;encodage phonologique, le locuteur s\u00e9lectionne un sch\u00e8me m\u00e9trique abstrait avant d&rsquo;y injecter les phon\u00e8mes individuels. Dans le cas d&rsquo;une forme tronqu\u00e9e courante, le cerveau ne proc\u00e8de pas \u00e0 une op\u00e9ration d&rsquo;amputation en temps r\u00e9el \u00e0 partir de la forme longue ; au lieu de cela, il acc\u00e8de directement \u00e0 une sp\u00e9cification m\u00e9trique raccourcie stock\u00e9e comme un lemme ind\u00e9pendant dans le r\u00e9seau lexical.<\/p>\n<p>Par ailleurs, des investigations empiriques dirig\u00e9es par des chercheurs en sociolinguistique cognitive ont mis en lumi\u00e8re une corr\u00e9lation directe entre le niveau de stress physiologique ou d&rsquo;urgence communicative et l&rsquo;augmentation statistique de la fr\u00e9quence des troncations dans le discours spontan\u00e9. Les enregistrements de corpus oraux en situations de crise (cockpits d&rsquo;aviation civile, centres de r\u00e9gulation des secours d&rsquo;urgence) attestent d&rsquo;une recrudescence majeure des formes tronqu\u00e9es r\u00e9gressives, confirmant l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une adaptation biologique visant \u00e0 pr\u00e9server la bande passante articulatoire sous forte charge mentale.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) corroborent ces observations en montrant que la g\u00e9n\u00e9ration de formes tronqu\u00e9es conventionnelles n&rsquo;entra\u00eene pas d&rsquo;activation surnum\u00e9raire du gyrus frontal inf\u00e9rieur gauche (aire de Broca) comparativement aux mots r\u00e9guliers, prouvant que ces unit\u00e9s ne requi\u00e8rent aucun calcul morphologique co\u00fbteux en ligne, contrairement aux op\u00e9rations de d\u00e9rivation affixale complexe (comme l&rsquo;application de suffixes d\u00e9rivationnels).<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Si la propension \u00e0 \u00e9courter la mati\u00e8re phonique pour soulager l&rsquo;appareil cognitif constitue une constante universelle de l&rsquo;esprit humain, la fa\u00e7on dont la troncation se mat\u00e9rialise varie consid\u00e9rablement selon la typologie rythmique et les normes culturelles des diff\u00e9rentes communaut\u00e9s linguistiques :<\/p>\n<p>Dans les langues \u00e0 accent tonique et \u00e0 structure temporelle domin\u00e9e par l&rsquo;accentuation syllabique comme l&rsquo;anglais, le <em>clipping<\/em> cible quasi exclusivement la syllabe primaire accentu\u00e9e (ex. : <em>doctor<\/em> devenant <em>doc<\/em>, <em>condominium<\/em> devenant <em>condo<\/em>). Le syst\u00e8me perceptif des locuteurs anglophones s&rsquo;appuie massivement sur les contrastes d&rsquo;intensit\u00e9 pour cartographier le flux verbal, rendant les syllabes inaccentu\u00e9es hautement superflues pour l&rsquo;identification s\u00e9mantique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les langues \u00e0 synchronie morique comme le japonais contemporain, la troncation ob\u00e9it \u00e0 un gabarit m\u00e9trique bimora\u00efque rigoureusement standardis\u00e9 appel\u00e9 <em>tanka<\/em> ou abr\u00e9viation bimorique. Par exemple, l&rsquo;expression <em>konbiniensu sutoa<\/em> (convenience store) est tronqu\u00e9e en <em>konbini<\/em>, respectant une matrice de quatre mores qui s&rsquo;aligne harmonieusement sur les repr\u00e9sentations cognitives traditionnelles du rythme po\u00e9tique et phon\u00e9tique japonais.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue socioculturel, l&rsquo;acceptabilit\u00e9 de la troncation refl\u00e8te \u00e9galement les valeurs de formalit\u00e9 et d&rsquo;\u00e9tiquette relationnelle propres \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9. Alors que la culture australienne valorise intens\u00e9ment l&rsquo;hypocoristique tronqu\u00e9 (ex. : <em>afternoon<\/em> r\u00e9duit en <em>arvo<\/em>, <em>barbecue<\/em> en <em>barbie<\/em>) comme marqueur d&rsquo;\u00e9galitarisme d\u00e9mocratique et de chaleur relationnelle, des soci\u00e9t\u00e9s plus hi\u00e9rarchis\u00e9es ou linguistiquement prescriptives per\u00e7oivent parfois l&rsquo;amputation lexicale comme une d\u00e9gradation informelle \u00e0 bannir des registres professionnels ou acad\u00e9miques.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de la troncation ne va pas sans d\u00e9bats th\u00e9oriques substantiels au sein des sciences du langage et de la psychologie cognitive. L&rsquo;une des controverses les plus vives concerne la fronti\u00e8re floue entre la troncation lexicale autonome et les simples ph\u00e9nom\u00e8nes de r\u00e9duction phon\u00e9tique li\u00e9e au d\u00e9bit rapide (parole continue ou hypo-articul\u00e9e). Certains th\u00e9oriciens affirment que la troncation ne devrait \u00eatre reconnue comme telle que lorsqu&rsquo;elle fait l&rsquo;objet d&rsquo;une lexicalisation compl\u00e8te et figure dans les r\u00e9pertoires lexicographiques formels, tandis que d&rsquo;autres soutiennent qu&rsquo;elle \u00e9merge sur un continuum ininterrompu d&rsquo;\u00e9lisions articulatoires graduelles.<\/p>\n<p>Une seconde ligne de friction th\u00e9orique porte sur le mod\u00e8le repr\u00e9sentationnel de la m\u00e9moire lexicale. Les partisans d&rsquo;une vision minimaliste et symbolique de l&rsquo;esprit affirment que multiplier les entr\u00e9es mn\u00e9siques (stocker \u00e0 la fois <em>cin\u00e9matographe<\/em>, <em>cin\u00e9ma<\/em> et <em>cin\u00e9<\/em>) constituerait une redondance inefficiente pour le cerveau, d\u00e9fendant un mod\u00e8le o\u00f9 la forme compl\u00e8te engendre la variante courte par r\u00e8gle contextuelle. En revanche, les tenants des mod\u00e8les d&rsquo;exemplaires (<em>exemplar models<\/em>) d\u00e9montrent que chaque trace acoustique fr\u00e9quente laisse une empreinte mn\u00e9sique d\u00e9di\u00e9e, justifiant la coexistence de multiples formes d&rsquo;un m\u00eame mot au sein du lexique mental.<\/p>\n<p>Enfin, sur le versant sociocognitif, des controverses persistent quant aux cons\u00e9quences de la prolif\u00e9ration des troncations chez les jeunes g\u00e9n\u00e9rations immerg\u00e9es dans la communication num\u00e9rique. Bien que certains discours normatifs ou d\u00e9clinistes fustigent un pr\u00e9tendu appauvrissement de la pens\u00e9e ou une alt\u00e9ration des capacit\u00e9s de concentration lexicale, les recherches empiriques en psycholinguistique d\u00e9montrent au contraire que la flexibilit\u00e9 avec laquelle les locuteurs naviguent entre formes tronqu\u00e9es et formes formelles refl\u00e8te une comp\u00e9tence m\u00e9talinguistique et une adaptabilit\u00e9 cognitive hautement sophistiqu\u00e9es.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la troncation avec une rigueur taxinomique optimale, il est indispensable de la distinguer conceptuellement d&rsquo;autres proc\u00e9d\u00e9s d&rsquo;abr\u00e9viation et de r\u00e9duction verbale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Troncation vs Siglaison \/ Acronymie :<\/strong> Alors que la troncation conserve une s\u00e9quence syllabique continue du mot source (ex. : <em>cin\u00e9<\/em> pour <em>cin\u00e9ma<\/em>), la siglaison et l&rsquo;acronymie assemblent uniquement les lettres ou phon\u00e8mes initiaux d&rsquo;un groupe syntaxique pluriverbal (ex. : <em>SNCF<\/em> ou <em>UNESCO<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Troncation vs Mot-valise (Blending) :<\/strong> Le mot-valise r\u00e9sulte de la fusion de segments issus de deux vocables diff\u00e9rents, g\u00e9n\u00e9ralement le d\u00e9but du premier et la fin du second (ex. : <em>courriel<\/em> pour <em>courrier \u00e9lectronique<\/em> ou <em>brunch<\/em> pour <em>breakfast + lunch<\/em>). La troncation simple n&rsquo;op\u00e8re, quant \u00e0 elle, que sur une seule matrice lexicale.<\/li>\n<li><strong>Troncation vs \u00c9lision phonologique :<\/strong> L&rsquo;\u00e9lision est un ajustement phonosyntaxique obligatoire d\u00e9clench\u00e9 par la rencontre de deux voyelles \u00e0 la fronti\u00e8re des mots pour \u00e9viter un hiatus (ex. : <em>l&rsquo;arbre<\/em> au lieu de <em>le arbre<\/em>). La troncation est une op\u00e9ration morphologique ind\u00e9pendante de l&rsquo;environnement phonologique imm\u00e9diat.<\/li>\n<li><strong>Troncation vs Apocope \/ Aph\u00e9r\u00e8se :<\/strong> L&rsquo;apocope et l&rsquo;aph\u00e9r\u00e8se d\u00e9signent les vecteurs directionnels sp\u00e9cifiques par lesquels la troncation se concr\u00e9tise (respectivement suppression finale ou initiale). La troncation constitue la cat\u00e9gorie g\u00e9n\u00e9rique chapeautant ces modalit\u00e9s techniques.<\/li>\n<li><strong>Troncation vs R\u00e9troformation (Back-formation) :<\/strong> La r\u00e9troformation consiste \u00e0 cr\u00e9er un mot nouveau en soustrayant un affixe imaginaire ou suppos\u00e9 d&rsquo;un terme existant, ce qui entra\u00eene souvent un changement de cat\u00e9gorie grammaticale (ex. : forger le verbe <em>\u00e9diter<\/em> \u00e0 partir du nom <em>\u00e9diteur<\/em>). La troncation conserve strictement la s\u00e9mantique et la classe grammaticale originale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La troncation constitue l&rsquo;un des m\u00e9canismes les plus \u00e9l\u00e9gants et efficaces par lesquels le syst\u00e8me langagier et le cerveau humain harmonisent l&rsquo;effort articulatoire avec les exigences de communication :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle consiste en l&rsquo;ablation d&rsquo;une ou plusieurs syllabes d&rsquo;un mot polysyllabique tout en conservant sa cat\u00e9gorie grammaticale et sa signification nucl\u00e9aire.<\/li>\n<li>Elle est gouvern\u00e9e par le principe universel du moindre effort (loi de Zipf) et l&rsquo;optimisation de la densit\u00e9 informationnelle dans le canal de communication.<\/li>\n<li>L&rsquo;apocope (troncation de la fin) est neurocognitivement privil\u00e9gi\u00e9e par rapport \u00e0 l&rsquo;aph\u00e9r\u00e8se (troncation du d\u00e9but), car elle pr\u00e9serve les indices phonologiques initiaux n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;activation rapide du mot dans le lexique mental (mod\u00e8le de cohorte).<\/li>\n<li>Elle remplit une double fonction : une fonction d&rsquo;\u00e9conomie cognitive (soulagement de la charge articulatoire et mn\u00e9sique) et une fonction psychosociale (renforcement de la proximit\u00e9 relationnelle et marquage identitaire).<\/li>\n<li>En neuropsychologie et en ergonomie, la manipulation des formes tronqu\u00e9es offre des leviers th\u00e9rapeutiques et applicatifs pr\u00e9cieux pour restaurer le langage alt\u00e9r\u00e9 et concevoir des interfaces d&rsquo;information intuitives.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Levelt, W. J. (1989). <em>Speaking: From intention to articulation<\/em>. MIT Press. <a href=\"https:\/\/direct.mit.edu\/books\/book\/1884\/SpeakingFrom-Intention-to-Articulation\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/direct.mit.edu\/books\/book\/1884\/SpeakingFrom-Intention-to-Articulation<\/a><\/li>\n<li>Marslen-Wilson, W. D. (1987). Functional parallelism in spoken word-recognition. <em>Cognition<\/em>, 25(1-2), 71-102. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(87)90005-9\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(87)90005-9<\/a><\/li>\n<li>Shannon, C. E. (1948). A mathematical theory of communication. <em>The Bell System Technical Journal<\/em>, 27(3), 379-423. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/j.1538-7305.1948.tb01338.x\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/j.1538-7305.1948.tb01338.x<\/a><\/li>\n<li>Zipf, G. K. (1949). <em>Human behavior and the principle of least effort: An introduction to human ecology<\/em>. Addison-Wesley Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez la troncation (clipping) en psycholinguistique et sciences cognitives : m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9conomie lexicale, m\u00e9moire verbale et dynamique du lexique mental.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3840,647,8545],"tags":[36054,40014,13494,31676,34827,4214,40013],"class_list":["post-23605","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psycholinguistique","category-psychologie-cognitive","category-sciences-du-langage","tag-apocope","tag-clipping","tag-economie-cognitive","tag-lexique-mental","tag-production-de-la-parole","tag-psycholinguistique","tag-troncation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23605\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23605"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23605"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}