{"id":23558,"date":"2026-10-31T11:22:09","date_gmt":"2026-10-31T11:22:09","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=client-ou-patient-debat-psychologie"},"modified":"2026-10-31T11:22:09","modified_gmt":"2026-10-31T11:22:09","slug":"client-ou-patient-debat-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=client-ou-patient-debat-psychologie","title":{"rendered":"Client ou patient : Le grand d\u00e9bat"},"content":{"rendered":"<p>La d\u00e9signation d&rsquo;une personne sollicitant des soins psychologiques constitue l&rsquo;un des d\u00e9bats conceptuels, \u00e9thiques et \u00e9pist\u00e9mologiques les plus persistants de la sant\u00e9 mentale contemporaine. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple querelle s\u00e9mantique superficielle, le choix entre les qualificatifs de \u00ab client \u00bb et de \u00ab patient \u00bb structure en profondeur l&rsquo;asym\u00e9trie de pouvoir, la nature de l&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique et le mod\u00e8le paradigmatique sous-jacent \u00e0 la cure psychologique.<\/p>\n<h2>La controverse terminologique entre client et patient en psychologie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La controverse client-patient d\u00e9signe le d\u00e9bat th\u00e9orique, d\u00e9ontologique et linguistique portant sur la d\u00e9nomination appropri\u00e9e des personnes recevant des consultations ou des interventions psychologiques, opposant principalement les partisans d&rsquo;une vision m\u00e9dicale hi\u00e9rarchique \u00e0 ceux d&rsquo;une approche humaniste, contractuelle ou \u00e9mancipatrice.<\/p>\n<p>Dans sa port\u00e9e \u00e9largie, cette probl\u00e9matique interroge la nature m\u00eame de la relation clinique contemporaine. Choisir de nommer un individu \u00ab patient \u00bb implique g\u00e9n\u00e9ralement de situer sa souffrance dans un cadre nosologique o\u00f9 la vuln\u00e9rabilit\u00e9, l&rsquo;expertise diagnostique du soignant et le devoir \u00e9thique de protection priment. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&#8217;emploi du vocable \u00ab client \u00bb cherche d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 rompre avec l&rsquo;assujettissement m\u00e9dical traditionnel en valorisant l&rsquo;autonomie d\u00e9cisionnelle, l&rsquo;expertise profane de la personne sur sa propre exp\u00e9rience et une collaboration horizontale. Cette dichotomie d\u00e9passe la linguistique pour d\u00e9terminer les repr\u00e9sentations sociales de la folie, les droits juridiques des usagers et les m\u00e9canismes institutionnels de prise en charge.<\/p>\n<p>Dans la pratique actuelle, le d\u00e9bat s&rsquo;est diversifi\u00e9 avec l&rsquo;\u00e9mergence de termes alternatifs tels qu&rsquo;\u00ab usager \u00bb, \u00ab b\u00e9n\u00e9ficiaire \u00bb, \u00ab personne accompagn\u00e9e \u00bb ou encore \u00ab analysant \u00bb dans le champ psychanalytique. L&rsquo;enjeu fondamental demeure inchang\u00e9 : comment d\u00e9finir le statut \u00e9pist\u00e9mique et relationnel d&rsquo;une personne en d\u00e9tresse sans la r\u00e9duire ni \u00e0 un objet pathologique passif, ni \u00e0 un simple consommateur marchand de prestations psychologiques.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab patient \u00bb tire ses racines profondes du latin classique <em>patiens<\/em>, participe pr\u00e9sent du verbe d\u00e9ponent <em>pati<\/em>, qui signifie \u00ab souffrir \u00bb, \u00ab \u00e9prouver \u00bb, \u00ab endurer \u00bb ou \u00ab tol\u00e9rer \u00bb. Historiquement, le mot partage une racine indo-europ\u00e9enne (*peh-) li\u00e9e \u00e0 la souffrance physique et morale, que l&rsquo;on retrouve \u00e9galement dans le vocable \u00ab passion \u00bb. Le patient est \u00e9tymologiquement celui qui supporte une \u00e9preuve, ce qui conf\u00e8re d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 ce terme une charge s\u00e9mantique orient\u00e9e vers la r\u00e9ceptivit\u00e9 passive, l&rsquo;endurance d&rsquo;un mal et la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une intervention ext\u00e9rieure bienfaisante pour restaurer un \u00e9quilibre alt\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le terme \u00ab client \u00bb d\u00e9rive du latin <em>cliens<\/em> (au pluriel <em>clientes<\/em>), lequel provient du verbe <em>clinare<\/em>, signifiant \u00ab s&rsquo;appuyer sur \u00bb ou \u00ab incliner vers \u00bb. Dans la Rome antique, le client \u00e9tait un citoyen libre qui se pla\u00e7ait sous la protection juridique, sociale et mat\u00e9rielle d&rsquo;un personnage influent appel\u00e9 le <em>patronus<\/em>. Cette relation, bien que statutairement in\u00e9gale \u00e0 l&rsquo;origine, reposait sur une r\u00e9ciprocit\u00e9 d&rsquo;engagements contractuels et d&rsquo;int\u00e9r\u00eats mutuels, sans lien de subordination servile.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du terme \u00ab client \u00bb dans le champ de la psychologie clinique et de la psychoth\u00e9rapie s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1940 sous l&rsquo;impulsion d\u00e9cisive du psychologue am\u00e9ricain <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carl_Rogers\">Carl Rogers<\/a>. En forgeant l&rsquo;expression <em>Client-Centered Therapy<\/em> (th\u00e9rapie centr\u00e9e sur le client), Rogers a consciemment cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9solidariser la pratique psychologique du mod\u00e8le d&rsquo;autorit\u00e9 m\u00e9dicale hospitali\u00e8re pour inscrire la d\u00e9marche dans une perspective d&rsquo;autod\u00e9termination d\u00e9mocratique et ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan grammatical, les deux termes sont des substantifs masculins et f\u00e9minins en langue fran\u00e7aise (\u00ab le patient \/ la patiente \u00bb ; \u00ab le client \/ la cliente \u00bb), susceptibles d&rsquo;\u00eatre employ\u00e9s de mani\u00e8re adjectivale dans des contextes sp\u00e9cifiques (\u00ab un comportement patient \u00bb). Leur prononciation phon\u00e9tique en fran\u00e7ais standard r\u00e9pond aux transcriptions de l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International : [pa.sj\u0251\u0303] (au f\u00e9minin [pa.sj\u0251\u0303t]) pour le premier, et [kli.j\u0251\u0303] (au f\u00e9minin [kli.j\u0251\u0303t]) pour le second.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, ces vocables fonctionnent comme des descripteurs de r\u00f4le social et relationnel. Il convient de souligner que le terme \u00ab patient \u00bb s&rsquo;accompagne d&rsquo;une morphologie flexionnelle marqu\u00e9e par l&rsquo;alternance consonantique finale \u00e0 l&rsquo;oral au f\u00e9minin, tandis que \u00ab client \u00bb subit une modification analogue. L&rsquo;usage d\u00e9ontologique contemporain observe une sensibilit\u00e9 accrue aux accords inclusifs et \u00e0 la neutralit\u00e9 langagi\u00e8re, privil\u00e9giant parfois des formules p\u00e9riphrastiques telles que \u00ab la personne en consultation \u00bb pour neutraliser les pr\u00e9suppos\u00e9s attach\u00e9s aux deux substantifs.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour saisir toute l&rsquo;acuit\u00e9 de la controverse, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;analyser les postulats ontologiques distincts que ces d\u00e9nominations mobilisent. L&#8217;emploi du terme \u00ab patient \u00bb d\u00e9coule historiquement du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mod%C3%A8le_m%C3%A9dical\">mod\u00e8le m\u00e9dical<\/a>. Dans cette perspective, la d\u00e9tresse psychologique est conceptualis\u00e9e comme une pathologie, un trouble fonctionnel ou un dysfonctionnement interne qui requiert un diagnostic rigoureux, un pronostic et un protocole curatif administr\u00e9 par un praticien titulaire d&rsquo;un savoir formel. Le patient est per\u00e7u comme une personne affaiblie par la maladie mentale, requ\u00e9rant sollicitude et asile protecteur. L&rsquo;asym\u00e9trie relationnelle y est assum\u00e9e comme une n\u00e9cessit\u00e9 th\u00e9rapeutique : le praticien assume la responsabilit\u00e9 clinique et d\u00e9ontologique de diriger l&rsquo;investigation et d&rsquo;endiguer la souffrance.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette conceptualisation suscite de vives critiques \u00e9pist\u00e9mologiques. En assimilant le demandeur de soins \u00e0 un organisme malade, le vocable \u00ab patient \u00bb risque d&rsquo;induire une forme d&rsquo;impuissance apprise (<em>learned helplessness<\/em>), d&rsquo;alimenter la stigmatisation nosographique et de d\u00e9poss\u00e9der l&rsquo;individu de son pouvoir d&rsquo;action (<em>empowerment<\/em>). Le sujet devient le r\u00e9cepteur passif d&rsquo;une technique, subordonn\u00e9 au lexique psychiatrique et \u00e0 l&rsquo;arbitrage normatif de l&rsquo;expert institutionnel.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, qualifier l&rsquo;individu de \u00ab client \u00bb red\u00e9finit la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Relation_d%27aide\">relation d&rsquo;aide<\/a> comme une alliance paritaire et contractuelle. Le client n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9 comme un malade d\u00e9faillant mais comme un \u00eatre humain fondamentalement capable de croissance, affrontant des blocages existentiels ou des difficult\u00e9s d&rsquo;adaptation. Dans cette logique rogerienne, l&rsquo;expertise psychologique ne surplombe pas le v\u00e9cu du sujet ; le th\u00e9rapeute agit en tant que facilitateur offrant un climat propice \u00e0 l&rsquo;actualisation de soi. Le client conserve la pleine souverainet\u00e9 de ses choix \u00e9thiques, de ses objectifs d&rsquo;intervention et de son rythme de transformation.<\/p>\n<p>Cependant, le concept de \u00ab client \u00bb soul\u00e8ve des objections \u00e9thiques tout aussi substantielles. En important la terminologie du commerce et du droit des affaires dans la sph\u00e8re du soin, le mot risque de transformer la d\u00e9tresse humaine en marchandise n\u00e9gociable. Il pr\u00e9suppose que la personne en souffrance dispose d&rsquo;une lucidit\u00e9 r\u00e9flexive, de capacit\u00e9s cognitives intactes et d&rsquo;une autonomie mat\u00e9rielle suffisantes pour agir en consommateur \u00e9clair\u00e9 au sein d&rsquo;un march\u00e9 des psychoth\u00e9rapies. Cette vision n\u00e9olib\u00e9rale occulte les situations de vuln\u00e9rabilit\u00e9 aigu\u00eb, d&rsquo;alt\u00e9ration du discernement, de d\u00e9tresse suicidaire ou d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques s\u00e9v\u00e8res dans lesquelles l&rsquo;assimilation \u00e0 un acheteur de prestations devient moralement intenable.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de cette tension terminologique refl\u00e8te fid\u00e8lement les r\u00e9volutions \u00e9pist\u00e9mologiques qui ont travers\u00e9 la psychiatrie et la psychologie depuis la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;ali\u00e9nisme classique et de la neurologie naissante avec Jean-Martin Charcot puis Sigmund Freud, le terme \u00ab patient \u00bb r\u00e9gnait sans partage. Freud utilisait indiff\u00e9remment <em>Patient<\/em> et <em>Kranker<\/em> (le malade), bien qu&rsquo;il ait forg\u00e9 la sp\u00e9cificit\u00e9 de la position transf\u00e9rentielle par l&rsquo;invention de la m\u00e9thode analytique, pr\u00e9parant le terrain pour la notion d&rsquo;\u00ab analysant \u00bb qui sera th\u00e9oris\u00e9e plus tard par Jacques Lacan pour d\u00e9signer le travail actif du sujet inconscient.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable tournant s&rsquo;op\u00e8re dans les ann\u00e9es 1940 aux \u00c9tats-Unis. Carl Rogers publie en 1942 son ouvrage fondateur <em>Counseling and Psychotherapy<\/em>, suivi en 1951 de <em>Client-Centered Therapy<\/em>. Rogers refuse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le lexique de la pathologie et du diagnostic psychiatrique, qu&rsquo;il juge r\u00e9ifiant et ali\u00e9nant. L&rsquo;adoption du mot \u00ab client \u00bb correspond alors \u00e0 un acte de dissidence politique et th\u00e9orique visant \u00e0 \u00e9manciper la psychoth\u00e9rapie de la tutelle h\u00e9g\u00e9monique du corps m\u00e9dical et de la psychiatrie hospitali\u00e8re am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Durant les d\u00e9cennies 1960 et 1970, le mouvement de l&rsquo;antipsychiatrie port\u00e9 par des figures comme Thomas Szasz, Ronald Laing et David Cooper radicalise la contestation de la terminologie psychiatrique. Szasz d\u00e9nonce l&rsquo;\u00ab \u00e9tiquette \u00bb de patient mental comme un instrument d&rsquo;oppression sociale destin\u00e9 \u00e0 marginaliser les d\u00e9viants. Parall\u00e8lement, l&rsquo;av\u00e8nement des mouvements de d\u00e9fense des droits civiques et des mouvements d&rsquo;usagers de la psychiatrie (<em>psychiatric survivor movement<\/em>) revendique l&rsquo;autonomie s\u00e9mantique : les usagers refusent d&rsquo;\u00eatre d\u00e9finis par leur diagnostic et exigent d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9s en citoyens d\u00e9tenteurs de droits contractuels.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, la mont\u00e9e du n\u00e9olib\u00e9ralisme et l&rsquo;introduction de la nouvelle gestion publique (<em>New Public Management<\/em>) dans les syst\u00e8mes de sant\u00e9 occidentaux r\u00e9cup\u00e8rent le terme \u00ab client \u00bb dans une logique gestionnaire. Les h\u00f4pitaux et cliniques sont incit\u00e9s \u00e0 mesurer la satisfaction du \u00ab client \u00bb, assimil\u00e9 \u00e0 un consommateur de soins (<em>health care consumer<\/em>). Cette glissade commerciale suscite en retour une forte r\u00e9ticence chez de nombreux soignants et psychologues, qui r\u00e9habilitent le mot \u00ab patient \u00bb pour pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9thique du d\u00e9vouement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 et la sacralit\u00e9 du colloque singulier face \u00e0 la rationalisation marchande.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement entre ces deux concepts repose sur des matrices th\u00e9oriques antagonistes et irr\u00e9ductibles qui orientent l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;intervention psychologique :<\/p>\n<p>Le paradigme bio-m\u00e9dical et empirique puise ses justifications th\u00e9oriques dans la nosologie psychiatrique, la psychopathologie descriptive et les neurosciences cognitives. Dans ce cadre, la condition de \u00ab patient \u00bb est justifi\u00e9e par la reconnaissance de processus \u00e9tiologiques r\u00e9els, qu&rsquo;ils soient biochimiques, g\u00e9n\u00e9tiques ou neuro-d\u00e9veloppementaux. La distinction entre le sain et le pathologique, th\u00e9oris\u00e9e notamment par Georges Canguilhem, conf\u00e8re au statut de patient une l\u00e9gitimit\u00e9 protectrice : il a droit \u00e0 la sollicitude m\u00e9dicale et \u00e0 la reconnaissance de son incapacit\u00e9 temporaire ou durable, conform\u00e9ment \u00e0 la th\u00e9orie du \u00ab r\u00f4le de malade \u00bb (<em>sick role<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9e par le sociologue Talcott Parsons.<\/p>\n<p>Le paradigme humaniste et ph\u00e9nom\u00e9nologique, articul\u00e9 par Rogers, Abraham Maslow et Rollo May, repose sur la confiance inconditionnelle accord\u00e9e \u00e0 la tendance actualisante de l&rsquo;organisme humain. La d\u00e9signation de \u00ab client \u00bb d\u00e9rive d&rsquo;une ph\u00e9nom\u00e9nologie existentielle o\u00f9 le v\u00e9cu subjectif conscient constitue le crit\u00e8re ultime de la r\u00e9alit\u00e9 psychique. Le soignant ne d\u00e9tient aucun monopole interpr\u00e9tatif. L&rsquo;approche est non-directive ; l&rsquo;authenticit\u00e9 (congruence), l&#8217;empathie et le regard positif inconditionnel remplacent l&rsquo;arsenal des techniques correctives.<\/p>\n<p>Le paradigme de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychanalyse\">psychanalyse<\/a> introduit une troisi\u00e8me voie \u00e9pist\u00e9mologique cruciale. Rejetant \u00e0 la fois le consum\u00e9risme du client et la r\u00e9ification organique du patient m\u00e9dical, Lacan privil\u00e9gie le terme d&rsquo;\u00ab analysant \u00bb (participe pr\u00e9sent actif). L&rsquo;analysant n&rsquo;est pas le r\u00e9ceptacle passif des lumi\u00e8res de l&rsquo;analyste, mais celui qui accomplit le travail laborieux de l&rsquo;\u00e9laboration psychique, de la perlaboration (<em>Durcharbeitung<\/em>) et de l&rsquo;interrogation de son d\u00e9sir inconscient, le psychanalyste occupant la place de l&rsquo;objet cause du d\u00e9sir et du \u00ab sujet suppos\u00e9 savoir \u00bb.<\/p>\n<p>Enfin, le socioconstructivisme et les th\u00e9ories critiques (Michel Foucault, Ian Hacking) analysent ces d\u00e9nominations comme des technologies de pouvoir et des pratiques discursives. L&rsquo;\u00e9tiquetage d&rsquo;un individu en tant que \u00ab patient \u00bb participe \u00e0 la fabrication de sujets dociles au sein des institutions disciplinaires, tandis que le syntagme \u00ab client \u00bb rel\u00e8ve de la gouvernementalit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale qui contraint l&rsquo;individu \u00e0 devenir l&rsquo;entrepreneur de sa propre r\u00e9silience.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La polarit\u00e9 terminologique peut \u00eatre d\u00e9compos\u00e9e selon plusieurs axes dimensionnels transversaux \u00e0 la pratique clinique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dimension du pouvoir et de la hi\u00e9rarchie institutionnelle :<\/strong> Le mod\u00e8le du \u00ab patient \u00bb induit une asym\u00e9trie \u00e9pist\u00e9mique accentu\u00e9e, o\u00f9 le savoir formel pr\u00e9domine sur l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue. Le mod\u00e8le du \u00ab client \u00bb pr\u00f4ne une relation aplatie, mutualiste et collaborative.<\/li>\n<li><strong>Dimension de l&rsquo;agentivit\u00e9 (agency) et de la responsabilit\u00e9 :<\/strong> Le patient est traditionnellement d\u00e9charg\u00e9 de la faute de sa maladie mais risque d&rsquo;\u00eatre priv\u00e9 d&rsquo;autonomie comportementale. Le client est institu\u00e9 comme l&rsquo;artisan principal de son changement, comptable de ses choix de vie et de son engagement th\u00e9rapeutique.<\/li>\n<li><strong>Dimension \u00e9thique et d\u00e9ontologique :<\/strong> L&rsquo;obligation envers le patient rel\u00e8ve d&rsquo;une \u00e9thique de la vuln\u00e9rabilit\u00e9, de la bienfaisance et de la non-malfaisance (fiducie protectrice). L&rsquo;obligation envers le client rel\u00e8ve de l&rsquo;\u00e9thique de la justice contractuelle, de la transparence des prestations et du consentement \u00e9clair\u00e9 rigoureux.<\/li>\n<li><strong>Dimension \u00e9conomique et marchande :<\/strong> Le client s&rsquo;inscrit implicitement dans un \u00e9change de biens et de services assujetti \u00e0 la loi de l&rsquo;offre et de la demande. Le patient s&rsquo;ancre dans un principe de solidarit\u00e9 sanitaire, d&rsquo;acc\u00e8s universel et de d\u00e9sint\u00e9ressement financier de l&rsquo;acte de soin.<\/li>\n<li><strong>Typologie des d\u00e9nominations alternatives :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Usager \/ B\u00e9n\u00e9ficiaire :<\/em> Terroirs s\u00e9mantiques issus du travail social et de la sant\u00e9 publique, insistant sur l&rsquo;utilisation d&rsquo;un service d&rsquo;utilit\u00e9 collective sans connotation commerciale ni m\u00e9dicale.<\/li>\n<li><em>Analysant :<\/em> Concept sp\u00e9cifiquement psychanalytique soulignant la primaut\u00e9 du travail discursif produit par l&rsquo;inconscient du sujet.<\/li>\n<li><em>Personne concern\u00e9e \/ Personne vivant avec un trouble :<\/em> D\u00e9nominations privil\u00e9gi\u00e9es par les partisans de la neurodiversit\u00e9 et du r\u00e9tablissement pour faire pr\u00e9valoir l&rsquo;identit\u00e9 citoyenne sur la condition diagnostique.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mieux comprendre l&rsquo;impact pragmatique de ce choix lexical, consid\u00e9rons plusieurs contextes cliniques distincts :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : La clinique des urgences psychiatriques.<\/strong> Une jeune femme de vingt-quatre ans est admise en \u00e9tat d&rsquo;agitation psychomotrice s\u00e9v\u00e8re avec d\u00e9lires de pers\u00e9cution et d\u00e9sorientation spatio-temporelle. Dans cette conjoncture critique, l&#8217;emploi du terme \u00ab client \u00bb appara\u00eet inad\u00e9quat et trompeur : la personne est temporairement incapable d&rsquo;\u00e9valuer ses int\u00e9r\u00eats, de consentir librement ou de n\u00e9gocier un contrat th\u00e9rapeutique. La qualification de \u00ab patiente \u00bb s&rsquo;impose ici comme une garantie juridique et \u00e9thique, justifiant une prise en charge m\u00e9dicale protectrice, une hospitalisation sans consentement si n\u00e9cessaire pour pr\u00e9server son int\u00e9grit\u00e9 physique, et la mise en \u0153uvre d&rsquo;une \u00e9thique du soin (<em>care<\/em>) bienfaisante.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : La consultation en cabinet lib\u00e9ral pour r\u00e9orientation professionnelle.<\/strong> Un cadre sup\u00e9rieur consulte un psychologue clinicien sp\u00e9cialis\u00e9 en psychologie du travail afin d&rsquo;explorer un sentiment de stagnation existentielle et de d\u00e9finir une transition de carri\u00e8re. Aucune symptomatologie psychiatrique n&rsquo;est mise en \u00e9vidence. L&rsquo;utilisation du mot \u00ab client \u00bb refl\u00e8te exactement la r\u00e9alit\u00e9 de la transaction : une d\u00e9marche volontaire d&rsquo;un individu autonome r\u00e9mun\u00e9rant l&rsquo;expertise m\u00e9thodologique d&rsquo;un professionnel dans le cadre d&rsquo;un contrat d&rsquo;objectifs clairement balis\u00e9 dans le temps.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La psychoth\u00e9rapie d&rsquo;un trouble de l&rsquo;attachement.<\/strong> Un homme souffrant d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 chronique et de traumatismes d\u00e9veloppementaux consulte en th\u00e9rapie relationnelle. S&rsquo;il est qualifi\u00e9 de \u00ab client \u00bb, il peut ressentir une distance froide et mercantile, craignant que l&rsquo;attention que lui porte le th\u00e9rapeute ne soit conditionn\u00e9e que par les honoraires per\u00e7us. S&rsquo;il est nomm\u00e9 \u00ab patient \u00bb, il peut int\u00e9rioriser le stigmate d&rsquo;une tare psychique ingu\u00e9rissable. L&rsquo;habilet\u00e9 du praticien consistera souvent \u00e0 nommer l&rsquo;individu par son pr\u00e9nom ou \u00e0 discuter ouvertement avec lui de la d\u00e9nomination qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e8re pour s\u00e9curiser l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alliance_th%C3%A9rapeutique\">alliance th\u00e9rapeutique<\/a>.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de la terminologie employ\u00e9e n&rsquo;est pas uniquement sp\u00e9culatif : il fait l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9valuations psychom\u00e9triques, sociologiques et linguistiques cibl\u00e9es. Les chercheurs recourent principalement \u00e0 des enqu\u00eates transversales par auto-questionnaires, des \u00e9chelles d&rsquo;attitudes de type Likert et des protocoles d&rsquo;analyse de discours assist\u00e9e par ordinateur pour quantifier l&rsquo;effet des \u00e9tiquettes s\u00e9mantiques sur la perception du soin.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychologique explore couramment deux variables majeures : l&rsquo;effet sur l&rsquo;estime de soi et le sentiment de stigmatisation int\u00e9rioris\u00e9e d&rsquo;une part, et l&rsquo;\u00e9valuation de la qualit\u00e9 de l&rsquo;alliance de travail d&rsquo;autre part (mesur\u00e9e par des instruments standardis\u00e9s tels que le <em>Working Alliance Inventory<\/em> de Horvath et Greenberg). Plusieurs protocoles exp\u00e9rimentaux comparent des cohortes r\u00e9parties al\u00e9atoirement dans des conditions o\u00f9 les consignes, contrats de soins et formulaires d&rsquo;accueil emploient soit le terme \u00ab patient \u00bb, soit le terme \u00ab client \u00bb, soit une formule neutre (\u00ab consultant \u00bb).<\/p>\n<p>Les m\u00e9triques qualitatives s&rsquo;appuient quant \u00e0 elles sur l&rsquo;analyse th\u00e9matique d&rsquo;entretiens semi-structur\u00e9s conduits aupr\u00e8s d&rsquo;usagers de divers services (m\u00e9dico-psychologiques, cliniques priv\u00e9es, centres de r\u00e9adaptation). Ces protocoles cherchent \u00e0 isoler les corr\u00e9lats \u00e9motionnels n\u00e9gatifs (honte, rejet, marchandisation) ou positifs (reconnaissance de la souffrance, sentiment de respect, dignit\u00e9 citoyenne) associ\u00e9s \u00e0 chaque descripteur.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Le choix s\u00e9mantique retentit directement sur l&rsquo;organisation des soins et la r\u00e9daction des chartes d\u00e9ontologiques institutionnelles :<\/p>\n<p>Dans la pratique clinique priv\u00e9e, adopter l&rsquo;appellation \u00ab client \u00bb incline g\u00e9n\u00e9ralement le psychologue vers une pratique plus transparente concernant la fixation des honoraires, la co-construction des objectifs de travail, la communication libre du dossier psychologique et l&rsquo;\u00e9vitement des jugements d&rsquo;expert p\u00e9remptoires. Cela favorise l&rsquo;engagement actif de l&rsquo;individu, qui ne se per\u00e7oit pas comme subissant un protocole mais comme co-auteur de son r\u00e9tablissement.<\/p>\n<p>Dans le secteur hospitalier et institutionnel, le maintien du terme \u00ab patient \u00bb demeure souvent per\u00e7u comme le rempart d\u00e9ontologique garantissant l&rsquo;acc\u00e8s universel aux soins, ind\u00e9pendamment des ressources financi\u00e8res des individus. Le code de d\u00e9ontologie m\u00e9dicale et de nombreux codes de d\u00e9ontologie des psychologues (notamment en France et dans les pays francophones europ\u00e9ens) continuent d&rsquo;utiliser majoritairement le terme \u00ab patient \u00bb pour rappeler la responsabilit\u00e9 absolue du clinicien face aux situations de vuln\u00e9rabilit\u00e9 extr\u00eame, de transfert affectif intense et de risque de passage \u00e0 l&rsquo;acte.<\/p>\n<p>Au niveau des politiques sanitaires et m\u00e9dico-sociales, la terminologie fa\u00e7onne les l\u00e9gislations nationales. Les lois relatives aux droits des malades (comme la loi Kouchner du 4 mars 2002 en France) oscillent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment entre les notions de \u00ab patient \u00bb et d&rsquo;\u00ab usager du syst\u00e8me de sant\u00e9 \u00bb, cherchant \u00e0 conf\u00e9rer des droits d\u00e9mocratiques renforc\u00e9s (acc\u00e8s direct au dossier m\u00e9dical, consentement explicite, pr\u00e9sence de personnes de confiance) \u00e0 un sujet traditionnellement assign\u00e9 au statut d\u00e9pendant de patient.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Une abondante litt\u00e9rature empirique anglo-saxonne et europ\u00e9enne s&rsquo;est pench\u00e9e sur les pr\u00e9f\u00e9rences r\u00e9elles des personnes consultant en sant\u00e9 mentale, d\u00e9bouchant sur des constats souvent contre-intuitifs pour les th\u00e9oriciens de la d\u00e9pathologisation :<\/p>\n<p>Des enqu\u00eates pionni\u00e8res men\u00e9es au Royaume-Uni et aux \u00c9tats-Unis, telles que celles conduites par Wing (1997) ou Sharma, Nair et Sharples (2000), ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de mani\u00e8re consistante qu&rsquo;une \u00e9crasante majorit\u00e9 des usagers fr\u00e9quentant des structures psychiatriques publiques ou des services de sant\u00e9 mentale pr\u00e9f\u00e8rent \u00eatre d\u00e9sign\u00e9s comme des \u00ab patients \u00bb plut\u00f4t que comme des \u00ab clients \u00bb. Les participants associaient fr\u00e9quemment le mot \u00ab client \u00bb \u00e0 une transaction financi\u00e8re impersonnelle, \u00e0 des services commerciaux (coiffeurs, banquiers, avocats) et manifestaient la crainte que cette appellation ne minimise la gravit\u00e9 r\u00e9elle de leur souffrance morale.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres \u00e9tudes, comme celles de Simmons et ses coll\u00e8gues (2010) aupr\u00e8s de jeunes consultants en psychiatrie ambulatoire, mettent en lumi\u00e8re des variations g\u00e9n\u00e9rationnelles et situationnelles. Les populations les plus jeunes et les personnes consultant en cabinet de conseil ou de psychoth\u00e9rapie br\u00e8ve non institutionnelle expriment une tol\u00e9rance voire une pr\u00e9f\u00e9rence plus marqu\u00e9e pour des termes d\u00e9nu\u00e9s de connotation pathologique, tels que \u00ab client \u00bb ou \u00ab usager \u00bb, per\u00e7us comme moins stigmatisants aupr\u00e8s des pairs.<\/p>\n<p>Une revue syst\u00e9matique de la litt\u00e9rature men\u00e9e par Costa et al. (2019) met en \u00e9vidence l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 irr\u00e9ductible des pr\u00e9f\u00e9rences individuelles. Les auteurs concluent qu&rsquo;aucune terminologie universelle ne recueille le consensus absolu des usagers. L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment empirique le plus pr\u00e9dictif de la satisfaction des personnes soign\u00e9es r\u00e9side non pas dans l&rsquo;adoption rigide d&rsquo;un label impos\u00e9 d&rsquo;en haut par l&rsquo;institution ou l&rsquo;\u00e9cole th\u00e9orique, mais dans la sensibilit\u00e9 du clinicien \u00e0 interroger explicitement la personne sur le terme qu&rsquo;elle pr\u00e9f\u00e8re se voir attribuer dans le cadre de sa th\u00e9rapie.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Le d\u00e9bat linguistique prend des colorations profond\u00e9ment distinctes selon les aires culturelles et les langues nationales, r\u00e9v\u00e9lant des repr\u00e9sentations divergentes de l&rsquo;individualisme, de la citoyennet\u00e9 et de la solidarit\u00e9 collective :<\/p>\n<p>Dans le monde anglo-saxon, et particuli\u00e8rement aux \u00c9tats-Unis, la pr\u00e9\u00e9minence des valeurs de libert\u00e9 contractuelle, d&rsquo;autonomie individuelle et d&rsquo;\u00e9conomie de march\u00e9 a grandement facilit\u00e9 la naturalisation du mot <em>client<\/em> dans le champ du travail social, du counseling et de la psychoth\u00e9rapie. L&rsquo;Association Am\u00e9ricaine de Psychologie (APA) et de nombreux organismes de formation utilisent ce terme de mani\u00e8re courante sans qu&rsquo;il ne suscite de scandale moral chez les praticiens.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans le contexte francophone (France, Belgique, Suisse romande, Qu\u00e9bec), l&rsquo;importation du terme \u00ab client \u00bb dans le domaine de la sant\u00e9 psychologique suscite une r\u00e9sistance historique et conceptuelle beaucoup plus virulente. En France, pays impr\u00e9gn\u00e9 par la tradition r\u00e9publicaine du service public hospitalier et par une puissante culture psychanalytique, qualifier une personne malade de \u00ab client \u00bb est couramment r\u00e9prouv\u00e9 comme une d\u00e9rive mercantiliste inacceptable et une am\u00e9ricanisation d\u00e9l\u00e9t\u00e8re du lien social. Le terme de \u00ab patient \u00bb demeure largement pl\u00e9biscit\u00e9 par l&rsquo;Ordre des m\u00e9decins et les syndicats de psychologues hospitaliers, tandis que le secteur m\u00e9dico-social s&rsquo;est repli\u00e9 sur l&rsquo;appellation d&rsquo;\u00ab usager \u00bb.<\/p>\n<p>Dans les cultures collectivistes ou non occidentales, ces deux d\u00e9signations peuvent se heurter \u00e0 des impasses conceptuelles similaires. Lorsque la souffrance psychique est per\u00e7ue non comme une affection intrapsychique individuelle ou comme un objet de transaction marchande, mais comme une rupture de l&rsquo;harmonie communautaire, spirituelle ou ancestrale, les notions d&rsquo;individu-client contractuel ou d&rsquo;individu-patient biologique s&rsquo;av\u00e8rent inop\u00e9rantes. La relation de soin s&rsquo;y structure traditionnellement autour de la famille \u00e9largie et du groupe communautaire, exigeant une r\u00e9invention terminologique adapt\u00e9e aux \u00e9pist\u00e9mologies locales de la gu\u00e9rison.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement entre ces deux concepts ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une antith\u00e8se harmonieuse : chaque camp fait l&rsquo;objet de critiques m\u00e9thodologiques et morales s\u00e9v\u00e8res :<\/p>\n<p>Les pourfendeurs du terme \u00ab patient \u00bb lui reprochent de p\u00e9renniser un paternalisme m\u00e9dical obsol\u00e8te qui inf\u00e9riorise le sujet, renforce l&rsquo;asym\u00e9trie \u00e9pist\u00e9mique et conforte l&rsquo;\u00e9tiquetage stigmatisant des manuels diagnostiques (DSM, CIM). Il tend \u00e0 r\u00e9duire la personne \u00e0 son trouble (l&rsquo;\u00ab autiste \u00bb, le \u00ab schizophr\u00e8ne \u00bb) au d\u00e9triment de sa globalit\u00e9 existentielle. De plus, il dissimule souvent les dimensions sociales, \u00e9conomiques et syst\u00e9miques de la d\u00e9tresse psychologique en les r\u00e9duisant \u00e0 une d\u00e9faillance interne \u00e0 r\u00e9parer.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les d\u00e9tracteurs du terme \u00ab client \u00bb d\u00e9noncent une imposture id\u00e9ologique dissimulant la r\u00e9alit\u00e9 tragique de la d\u00e9tresse humaine sous un vernis contractuel flatteur mais illusoire. Un individu suicidaire, un sujet en proie \u00e0 des angoisses psychotiques majeures ou une personne bris\u00e9e par un deuil traumatique ne se comportent pas comme des clients choisissant rationnellement une prestation h\u00f4teli\u00e8re ou juridique. R\u00e9duire la psychoth\u00e9rapie \u00e0 une prestation commerciale d\u00e9douane le soignant de son devoir de vigilance tut\u00e9laire, dilue l&rsquo;\u00e9thique de la sollicitude et risque d&rsquo;exclure les personnes les plus pr\u00e9caris\u00e9es du champ de la l\u00e9gitimit\u00e9 th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>La limite majeure de ce d\u00e9bat r\u00e9side dans son risque d&rsquo;hyper-intellectualisation abstraite. En se focalisant exclusivement sur la police du langage, praticiens et chercheurs courent le danger d&rsquo;une f\u00e9tichisation terminologique : croire qu&rsquo;il suffit de substituer un mot \u00e0 un autre pour m\u00e9tamorphoser instantan\u00e9ment la dynamique de pouvoir au sein d&rsquo;une consultation. La bienveillance, le respect r\u00e9el de l&rsquo;autonomie et l&rsquo;\u00e9coute ph\u00e9nom\u00e9nologique authentique d\u00e9passent infiniment le label lexical consign\u00e9 sur une fiche administrative.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour clarifier l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me s\u00e9mantique de cette controverse, il convient de confronter les deux notions centrales \u00e0 leurs principaux termes satellites :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Client vs Patient :<\/strong> Le client est caract\u00e9ris\u00e9 par son autonomie d&rsquo;action, une \u00e9galit\u00e9 contractuelle pr\u00e9sum\u00e9e et une position d&rsquo;acheteur de services d&rsquo;aide ; le patient est caract\u00e9ris\u00e9 par sa condition de souffrance (<em>patiens<\/em>), sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 reconnue et son inscription dans une relation de soins asym\u00e9trique encadr\u00e9e par le mod\u00e8le bio-psycho-social.<\/li>\n<li><strong>Patient vs Usager :<\/strong> Alors que le patient renvoie \u00e0 une identit\u00e9 clinique articul\u00e9e autour du diagnostic et du traitement de la maladie, l&rsquo;\u00ab usager \u00bb d\u00e9signe un sujet de droit civique b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;un service public ou m\u00e9dico-social, sans r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 une pathologie m\u00e9dicale.<\/li>\n<li><strong>Client vs Consommateur :<\/strong> Si le client implique une relation personnalis\u00e9e et collaborative sur la dur\u00e9e avec un professionnel, le \u00ab consommateur \u00bb (<em>consumer<\/em>) d\u00e9note une logique purement marchande, centr\u00e9e sur l&rsquo;acquisition ponctuelle et la comparaison concurrentielle de produits ou services de sant\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Patient vs Analysant :<\/strong> Dans le champ freudo-lacanien, l&rsquo;analysant se distingue radicalement du patient passif : il est l&rsquo;op\u00e9rateur actif du travail de l&rsquo;association libre et du d\u00e9chiffrement de ses propres signifiants inconscients, d\u00e9pla\u00e7ant le savoir du c\u00f4t\u00e9 de sa propre parole.<\/li>\n<li><strong>Client vs Personne accompagn\u00e9e :<\/strong> Le vocable de \u00ab personne accompagn\u00e9e \u00bb, largement adopt\u00e9 dans les secteurs m\u00e9dico-sociaux et de r\u00e9habilitation contemporains, privil\u00e9gie une posture d&rsquo;\u00e9tayage continu respectueux du projet de vie singulier, \u00e9vitant \u00e0 la fois les \u00e9cueils de la m\u00e9dicalisation pathologisante et de la transaction commerciale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La dispute s\u00e9mantique opposant \u00ab client \u00bb et \u00ab patient \u00bb refl\u00e8te la tension fondamentale qui traverse la psychologie moderne entre l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9dicale du soin et l&rsquo;\u00e9mancipation ph\u00e9nom\u00e9nologique humaniste :<\/p>\n<ul>\n<li>Le vocable <strong>patient<\/strong> tire son \u00e9tymologie de la souffrance endur\u00e9e. Il l\u00e9gitime la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du sujet, engage le devoir d&rsquo;assistance du praticien mais comporte le risque r\u00e9current de d\u00e9responsabilisation nosographique et de passivit\u00e9 asym\u00e9trique.<\/li>\n<li>Le vocable <strong>client<\/strong>, introduit par Carl Rogers et repris par les approches humanistes, valorise l&rsquo;horizontalit\u00e9, l&rsquo;agentivit\u00e9 et la comp\u00e9tence d&rsquo;auto-d\u00e9termination du sujet, mais risque de pr\u00e9cipiter le soin psychique dans l&rsquo;ali\u00e9nation marchande et le consum\u00e9risme individualiste.<\/li>\n<li>Les donn\u00e9es empiriques d\u00e9montrent qu&rsquo;une proportion substantielle de demandeurs de soins en sant\u00e9 mentale pr\u00e9f\u00e8re la d\u00e9signation traditionnelle de \u00ab patient \u00bb, percevant le terme de \u00ab client \u00bb comme trop mercantile et m\u00e9connaissant la gravit\u00e9 de leur souffrance intime.<\/li>\n<li>Les contextes culturels et juridiques conditionnent profond\u00e9ment l&rsquo;acceptabilit\u00e9 de ces d\u00e9signations : l&rsquo;aire anglo-saxonne admet volontiers la terminologie contractuelle, tandis que les pays francophones demeurent structurellement attach\u00e9s aux d\u00e9nominations de \u00ab patient \u00bb, d&rsquo;\u00ab usager \u00bb ou d&rsquo;\u00ab analysant \u00bb.<\/li>\n<li>La r\u00e9solution clinique moderne de ce dilemme r\u00e9side dans une pratique dialogique, r\u00e9flexive et collaborative : inviter le sujet \u00e0 expliciter ses pr\u00e9f\u00e9rences s\u00e9mantiques afin de sceller une alliance de travail \u00e9thique affranchie de tout dogmatisme institutionnel.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Canguilhem, G. (1966). <em>Le normal et le pathologique<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Costa, M. V., Patel, P. A., &amp; Mansell, W. (2019). What&rsquo;s in a name? A systematic review of client, patient, and service user preferences for mental health terminology. <em>Journal of Mental Health<\/em>, 28(4), 438-446.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1963). <em>Naissance de la clinique : Une arch\u00e9ologie du regard m\u00e9dical<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Freud, S. (1913). <em>Zur Einleitung der Behandlung (Weitere Ratschl\u00e4ge zur Technik der Psychoanalyse, I)<\/em>. Internationale Zeitschrift f\u00fcr \u00c4rztliche Psychoanalyse, 1(2), 139-158.<\/li>\n<li>Lacan, J. (1966). <em>\u00c9crits<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Rogers, C. R. (1951). <em>Client-Centered Therapy: Its Current Practice, Implications, and Theory<\/em>. Houghton Mifflin.<\/li>\n<li>Sharma, V. K., Nair, B. G., &amp; Sharples, P. (2000). \u00ab\u00a0Patient\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0client\u00a0\u00bb or \u00ab\u00a0service user\u00a0\u00bb: What do the people we attend to want to be called? <em>Psychiatric Bulletin<\/em>, 24(11), 421-423.<\/li>\n<li>Szasz, T. S. (1961). <em>The Myth of Mental Illness: Foundations of a Theory of Personal Conduct<\/em>. Hoeber-Harper.<\/li>\n<li>Wing, J. K. (1997). The term &lsquo;patient&rsquo; should be retained. <em>BMJ<\/em>, 315(7107), 546-547.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie de la controverse terminologique entre les d\u00e9signations \u00ab client \u00bb et \u00ab patient \u00bb en psychologie clinique, \u00e9thique et psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[28913,3,1399],"tags":[7473,39955,11319,28013,6006,419],"class_list":["post-23558","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-ethique-et-deontologie","category-psychologie-clinique","category-psychotherapie","tag-carl-rogers","tag-client-ou-patient","tag-ethique-clinique","tag-modele-medical","tag-relation-therapeutique","tag-sante-mentale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23558","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23558\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23558"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23558"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23558"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}