{"id":23539,"date":"2026-10-31T10:41:04","date_gmt":"2026-10-31T10:41:04","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=le-clivage-psychologique"},"modified":"2026-10-31T10:41:04","modified_gmt":"2026-10-31T10:41:04","slug":"le-clivage-psychologique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=le-clivage-psychologique","title":{"rendered":"Le clivage : Fracture et d\u00e9fense psychique"},"content":{"rendered":"<p>En psychologie clinique et en psychanalyse, le clivage repr\u00e9sente un am\u00e9nagement d\u00e9fensif fondamental par lequel l&rsquo;appareil psychique s\u00e9pare activement des repr\u00e9sentations, des affects ou des pans entiers de l&rsquo;exp\u00e9rience devenus inconciliables. Cette op\u00e9ration prot\u00e8ge l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du sujet face \u00e0 des angoisses massives d&rsquo;an\u00e9antissement ou de destruction, au prix d&rsquo;une alt\u00e9ration profonde de la continuit\u00e9 subjective et du rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Loin de se r\u00e9duire \u00e0 une simple m\u00e9taphore de la division, ce m\u00e9canisme structure aussi bien les stades pr\u00e9coces du d\u00e9veloppement affectif que les configurations psychopathologiques les plus complexes.<\/p>\n<h2>Le clivage psychologique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le clivage d\u00e9signe un m\u00e9canisme de d\u00e9fense psychologique inconscient par lequel le Moi disjoint des repr\u00e9sentations mentales, des affects ou des objets internes contradictoires, emp\u00eachant leur int\u00e9gration au sein d&rsquo;une synth\u00e8se coh\u00e9rente. Ce processus pr\u00e9vient le surgissement d&rsquo;un conflit intrapsychique intol\u00e9rable en maintenant s\u00e9par\u00e9es la valence positive (amour, gratification) et la valence n\u00e9gative (haine, pers\u00e9cution) d&rsquo;une m\u00eame exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychanalyse et de la psychopathologie contemporaine, on distingue principalement le clivage de l&rsquo;objet, formalis\u00e9 par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Melanie_Klein\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Melanie Klein<\/a>, o\u00f9 autrui est scind\u00e9 en entit\u00e9s \u00ab totalement bonnes \u00bb ou \u00ab totalement mauvaises \u00bb, et le clivage du Moi, conceptualis\u00e9 par Sigmund Freud puis r\u00e9\u00e9labor\u00e9 par les th\u00e9oriciens de la relation d&rsquo;objet. Dans cette seconde acception, la personnalit\u00e9 elle-m\u00eame h\u00e9berge deux attitudes psychiques parall\u00e8les face \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 traumatique, l&rsquo;une tenant compte des exigences du r\u00e9el et l&rsquo;autre les d\u00e9niant farouchement sans qu&rsquo;il y ait pour autant d&rsquo;influence r\u00e9ciproque.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme psychodynamique engendre une vision manich\u00e9enne de l&rsquo;existence, une labilit\u00e9 relationnelle aigu\u00eb et une vuln\u00e9rabilit\u00e9 identitaire marqu\u00e9e, particuli\u00e8rement visibles dans les \u00e9tats limites (ou organisations borderlines) et les traumatismes psychiques s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le substantif masculin \u00ab clivage \u00bb d\u00e9rive du verbe transitif \u00ab cliver \u00bb, lui-m\u00eame emprunt\u00e9 au moyen n\u00e9erlandais <em>clieven<\/em>, signifiant \u00ab fendre \u00bb ou \u00ab s\u00e9parer le long d&rsquo;un plan naturel de faiblesse \u00bb. Ce terme appartenait initialement au vocabulaire technique de la min\u00e9ralogie et de la cristallographie, o\u00f9 il d\u00e9crit la propri\u00e9t\u00e9 g\u00e9ologique qu&rsquo;ont certains min\u00e9raux cristallis\u00e9s de se rompre nettement selon des plans g\u00e9om\u00e9triques pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s sous l&rsquo;effet d&rsquo;une contrainte m\u00e9canique.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction du terme dans le champ psychologique s&rsquo;op\u00e8re \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle pour traduire le concept allemand de <em>Spaltung<\/em> (\u00ab scission \u00bb, \u00ab dissociation \u00bb ou \u00ab clivage \u00bb). Initialement employ\u00e9 par la neuropsychiatrie fran\u00e7aise (notamment par Pierre Janet sous la notion de d\u00e9sagr\u00e9gation mentale), le vocable prend sa signification m\u00e9tapsychologique moderne \u00e0 travers les \u00e9crits germanophones de Josef Breuer, Sigmund Freud (<em>Ichspaltung<\/em>) et plus tard des auteurs de l&rsquo;\u00e9cole britannique de psychanalyse, qui le traduisent en anglais par <em>splitting<\/em>.<\/p>\n<p>Le passage m\u00e9taphorique de la g\u00e9ologie \u00e0 la vie psychique illustre avec acuit\u00e9 la fa\u00e7on dont l&rsquo;esprit humain, sous la pression d&rsquo;une angoisse insoutenable, se fracture non pas de mani\u00e8re al\u00e9atoire ou chaotique, mais le long de lignes de faille structurelles intrins\u00e8ques \u00e0 son organisation pr\u00e9coce.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le vocable se prononce phon\u00e9tiquement [kli.va\u0292] en fran\u00e7ais standard. D&rsquo;un point de vue morphosyntaxique, \u00ab clivage \u00bb est un nom commun masculin singulier, dont le pluriel est \u00ab clivages \u00bb ([kli.va\u0292]). Il s&rsquo;associe couramment \u00e0 des compl\u00e9ments du nom discriminants, \u00e0 l&rsquo;instar de \u00ab clivage du Moi \u00bb (<em>splitting of the ego<\/em>), \u00ab clivage de l&rsquo;objet \u00bb (<em>splitting of the object<\/em>), \u00ab clivage vertical \u00bb ou encore \u00ab clivage horizontal \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique, le verbe intransitif ou pronominal correspondant \u00ab cliver \u00bb et \u00ab se cliver \u00bb est abondamment employ\u00e9 (par exemple : \u00ab le patient clive ses figures soignantes \u00bb ou \u00ab l&rsquo;affect se clive de la repr\u00e9sentation \u00bb). L&rsquo;adjectif qualificatif d\u00e9riv\u00e9 est \u00ab cliv\u00e9 \u00bb (au f\u00e9minin \u00ab cliv\u00e9e \u00bb), utilis\u00e9 pour caract\u00e9riser une organisation identitaire, une relation transf\u00e9rentielle ou un secteur de la vie psychique tenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du reste de la conscience vigilante.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender le clivage en profondeur, il convient d&rsquo;examiner son r\u00f4le \u00e9conomique, dynamique et topique au sein de l&rsquo;appareil psychique. Contrairement au refoulement, m\u00e9canisme n\u00e9vrotique canonique o\u00f9 une repr\u00e9sentation pulsionnelle inacceptable est repouss\u00e9e dans l&rsquo;inconscient tout en conservant une voie de retour symbolique via les sympt\u00f4mes, le clivage ne refoule rien. Les deux faces oppos\u00e9es d&rsquo;un conflit psychique demeurent conscientes ou pr\u00e9conscientes, mais elles sont maintenues dans une \u00e9tanch\u00e9it\u00e9 absolue l&rsquo;une par rapport \u00e0 l&rsquo;autre. Le sujet peut simultan\u00e9ment exprimer deux postures contradictoires sans \u00e9prouver le moindre sentiment de dissonance cognitive, de honte ou de culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan d\u00e9veloppemental, le clivage constitue une \u00e9tape ordinaire et indispensable de la maturation infantile. Durant les premiers mois de la vie, le nourrisson ne dispose pas des capacit\u00e9s cognitives et affectives n\u00e9cessaires pour concevoir que la m\u00e8re nourrici\u00e8re et apaisante est identique \u00e0 la m\u00e8re absente ou frustrante. Pour sauvegarder les exp\u00e9riences de satisfaction vitale de la contamination par les affects d&rsquo;angoisse et de rage destructrice, le psychisme immature scinde l&rsquo;exp\u00e9rience en deux polarit\u00e9s ind\u00e9pendantes : l&rsquo;objet gratifiant (le \u00ab bon sein \u00bb) et l&rsquo;objet pers\u00e9cuteur (le \u00ab mauvais sein \u00bb). Cette sectorisation initiale organise le chaos perceptif et affectif primitif.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, dans un d\u00e9veloppement n\u00e9vrotique ordinaire, ce clivage c\u00e8de progressivement la place \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration et \u00e0 l&rsquo;ambivalence : l&rsquo;enfant comprend que la personne aim\u00e9e peut d\u00e9cevoir sans cesser d&rsquo;\u00eatre digne d&rsquo;amour, ce qui fonde la capacit\u00e9 \u00e0 tol\u00e9rer le doute, l&rsquo;imperfection d&rsquo;autrui et la culpabilit\u00e9 r\u00e9paratrice. Lorsque le clivage persiste \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte en tant que mode dominant de r\u00e9gulation des conflits, il signale une fixation ou une r\u00e9gression vers des modes d&rsquo;organisation non n\u00e9vrotiques. Les relations interpersonnelles deviennent alors le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;oscillations radicales et dramatiques : autrui est tour \u00e0 tour port\u00e9 au pinacle de la perfection morale ou rejet\u00e9 avec violence comme un \u00eatre intrins\u00e8quement malveillant.<\/p>\n<p>Par ailleurs, dans les contextes de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Traumatisme_psychologique\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">traumatisme psychologique<\/a> aigu ou chronique, le clivage du Moi op\u00e8re comme un bouclier d&rsquo;urgence. Confront\u00e9e \u00e0 une effraction traumatique o\u00f9 l&rsquo;agonie psychique menace l&rsquo;existence du sujet, une part du Moi se d\u00e9tache pour observer froidement la sc\u00e8ne sans affect, tandis qu&rsquo;une autre part encapsule l&rsquo;horreur indicible, pr\u00e9servant ainsi une fa\u00e7ade d&rsquo;adaptation fonctionnelle aux exigences de la vie quotidienne.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire conceptuelle du clivage est intimement li\u00e9e aux mutations de la psychopathologie de la fin du XIXe si\u00e8cle \u00e0 nos jours :<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1880 et 1890, les ali\u00e9nistes et psychologues s&rsquo;int\u00e9ressent aux ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;hyst\u00e9rie et de somnambulisme spontan\u00e9. Pierre Janet formule la th\u00e8se du \u00ab r\u00e9tr\u00e9cissement du champ de la conscience \u00bb et de la dissociation, d\u00e9signant une faiblesse de la synth\u00e8se psychologique qui conduit \u00e0 l&rsquo;isolement de pans de la m\u00e9moire. Parall\u00e8lement, Josef Breuer et Sigmund Freud publient en 1895 les <em>\u00c9tudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, dans lesquelles ils \u00e9voquent la <em>Bewu\u00dftseinsspaltung<\/em> (scission de la conscience) comme cons\u00e9quence d&rsquo;un traumatisme ou d&rsquo;un conflit d&rsquo;affects.<\/p>\n<p>Cependant, Freud rel\u00e8gue un temps cette id\u00e9e au second plan pour privil\u00e9gier la m\u00e9tapsychologie du refoulement, pilier de la n\u00e9vrose. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au terme de sa trajectoire intellectuelle, dans des textes fondamentaux tels que <em>Le f\u00e9tichisme<\/em> (1927) et son manuscrit inachev\u00e9 <em>Le clivage du Moi dans le processus de d\u00e9fense<\/em> (1938), que Freud r\u00e9habilite le clivage. Il y d\u00e9montre que face \u00e0 la menace de castration ou \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 insupportable, le sujet f\u00e9tichiste ou psychotique instaure deux d\u00e9marches contradictoires c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te : l&rsquo;une accepte la perception du r\u00e9el, l&rsquo;autre la d\u00e9nie (<em>Verleugnung<\/em>) au moyen d&rsquo;un substitut symbolique, sans compromis possible.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1930, Melanie Klein d\u00e9place le clivage au c\u0153ur de la psychanalyse infantile. Elle en fait l&rsquo;op\u00e9ration inaugurale de la \u00ab position schizo-parano\u00efde \u00bb (0-6 mois). Pour Klein, le clivage de l&rsquo;objet et du Moi prot\u00e8ge l&rsquo;enfant de son angoisse inn\u00e9e d&rsquo;an\u00e9antissement li\u00e9e \u00e0 la pulsion de mort. Ronald Fairbairn enrichit cette perspective en 1952 en proposant un mod\u00e8le o\u00f9 le clivage primitif de la personnalit\u00e9 scinde le Moi en Moi libidinal, Moi antilibidinal (ou saboteur interne) et Moi central, ancrant le clivage dans les d\u00e9faillances r\u00e9elles des relations d&rsquo;objet pr\u00e9coces.<\/p>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Otto_F._Kernberg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Otto F. Kernberg<\/a> synth\u00e9tise ces apports au sein de la psychologie du Moi am\u00e9ricaine. Il \u00e9rige le clivage en crit\u00e8re pathognomonique de l&rsquo;organisation de la personnalit\u00e9 limite (borderline), expliquant les ph\u00e9nom\u00e8nes de clivage institutionnel et th\u00e9rapeutique. Simultan\u00e9ment, Heinz Kohut l&rsquo;adapte aux troubles du narcissisme en d\u00e9crivant un clivage vertical s\u00e9parant la m\u00e9galomanie non int\u00e9gr\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 ordinaire.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le concept de clivage s&rsquo;enracine dans trois grands corpus th\u00e9oriques de la psychologie et de la psychanalyse :<\/p>\n<p><strong>La m\u00e9tapsychologie freudienne du d\u00e9ni et du clivage du Moi :<\/strong> Chez Freud, le clivage du Moi r\u00e9pond \u00e0 un conflit irr\u00e9ductible entre la pulsion et le principe de r\u00e9alit\u00e9. Contrairement \u00e0 la n\u00e9vrose o\u00f9 le Moi s&rsquo;allie \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 pour r\u00e9primer la pulsion, ou \u00e0 la psychose o\u00f9 le Moi s&rsquo;arrache \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 pour ob\u00e9ir \u00e0 la pulsion, le clivage permet une conciliation paradoxale. Deux r\u00e9actions oppos\u00e9es coexistent sans interf\u00e9rer. L&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 synth\u00e9tique du Moi est rompue, laissant une \u00ab d\u00e9chirure \u00bb qui ne gu\u00e9rit jamais totalement et fournit le mod\u00e8le structural de la perversion et des am\u00e9nagements limites.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie kleinienne de la relation d&rsquo;objet :<\/strong> Melanie Klein postule que le nouveau-n\u00e9 est assailli par une angoisse de pers\u00e9cution provoqu\u00e9e par l&rsquo;action de la pulsion de mort interne. L&rsquo;appareil psychique recourt au clivage projectif : il projette la haine et les angoisses au-dehors (cr\u00e9ant un mauvais objet pers\u00e9cuteur) et pr\u00e9serve un bon objet id\u00e9alis\u00e9 au-dedans et au-dehors. Ce clivage inaugural de l&rsquo;objet entra\u00eene corollairement un clivage du Moi, car l&rsquo;introjection d&rsquo;un objet morcel\u00e9 fragmente le Moi lui-m\u00eame. L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la \u00ab position d\u00e9pressive \u00bb implique l&rsquo;affaiblissement du clivage au profit de l&rsquo;ambivalence, o\u00f9 l&rsquo;enfant r\u00e9alise que la m\u00e8re nourrici\u00e8re et la m\u00e8re frustrante ne font qu&rsquo;un.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie structuraliste de Kernberg et l&rsquo;approche cognitivo-d\u00e9veloppementale :<\/strong> Otto Kernberg int\u00e8gre le clivage au c\u0153ur des repr\u00e9sentations dyadiques de soi et d&rsquo;autrui. Selon lui, le clivage chez les personnalit\u00e9s borderlines maintient s\u00e9par\u00e9es les unit\u00e9s affectives enti\u00e8rement positives (repr\u00e9sentation id\u00e9alis\u00e9e de soi li\u00e9e \u00e0 une repr\u00e9sentation id\u00e9alis\u00e9e de l&rsquo;autre par un affect d&rsquo;extase ou d&rsquo;amour) et les unit\u00e9s affectives enti\u00e8rement n\u00e9gatives (repr\u00e9sentation pers\u00e9cut\u00e9e de soi li\u00e9e \u00e0 un bourreau par un affect de fureur). Ce m\u00e9canisme emp\u00eache la contamination de l&rsquo;amour par la haine, mais bloque la constitution de l&rsquo;identit\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e, maintenant une dispersion de l&rsquo;identit\u00e9 et une labilit\u00e9 thymique constante.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le clivage se d\u00e9cline en diff\u00e9rentes modalit\u00e9s structurelles et fonctionnelles que la litt\u00e9rature clinique classe comme suit :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le clivage de l&rsquo;objet (Object Splitting) :<\/strong> Scission perceptuelle et affective d&rsquo;une personne ou d&rsquo;une institution en repr\u00e9sentations mutuellement exclusives de bont\u00e9 absolue ou de malfaisance totale, interdisant toute perception nuanc\u00e9e ou ambivalente.<\/li>\n<li><strong>Le clivage du Moi (Splitting of the Ego) :<\/strong> Coexistence de deux attitudes psychiques parall\u00e8les au sein de la personnalit\u00e9 m\u00eame : l&rsquo;une orient\u00e9e vers l&rsquo;adaptation rationnelle au r\u00e9el, l&rsquo;autre soumise au d\u00e9ni d&rsquo;un pan de cette r\u00e9alit\u00e9 intol\u00e9rable.<\/li>\n<li><strong>Le clivage vertical :<\/strong> Notamment th\u00e9oris\u00e9 par Kohut, il d\u00e9signe une barri\u00e8re psychique maintenant \u00e9tanches deux secteurs conscients de la personnalit\u00e9, par exemple une attitude d&rsquo;arrogance grandiose et un sentiment secret d&rsquo;extr\u00eame d\u00e9valorisation, sans communication mutuelle.<\/li>\n<li><strong>Le clivage horizontal :<\/strong> Analogue au refoulement, il repr\u00e9sente une barri\u00e8re psychique maintenant des contenus pulsionnels et affectifs sous le seuil de la conscience, accessible uniquement par la lev\u00e9e de la censure.<\/li>\n<li><strong>Le clivage traumatique :<\/strong> Fragmentation d\u00e9fensive cons\u00e9cutive \u00e0 une agonie psychique insoutenable ; il isole une \u00ab part bless\u00e9e \u00bb renfermant la terreur brute et une \u00ab part apparemment normale \u00bb charg\u00e9e de poursuivre les interactions de surface.<\/li>\n<li><strong>Le clivage projectif (ou identification projective) :<\/strong> Extension interpersonnelle du clivage o\u00f9 les aspects cliv\u00e9s et ind\u00e9sirables du Moi sont activement projet\u00e9s chez autrui, ce dernier \u00e9tant ensuite manipul\u00e9 ou provoqu\u00e9 pour se conformer \u00e0 cette projection.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la dynamique clinique du clivage, consid\u00e9rons le cas de Marc, un cadre de 34 ans pr\u00e9sentant des traits d&rsquo;organisation limite de la personnalit\u00e9. Lors de l&rsquo;entame de sa psychoth\u00e9rapie, Marc d\u00e9crit sa conjointe comme l&rsquo;arch\u00e9type absolu de la bienveillance, affirmant qu&rsquo;elle est la seule personne au monde capable de le comprendre et qu&rsquo;aucun d\u00e9saccord n&rsquo;a jamais entach\u00e9 leur harmonie. Trois semaines plus tard, \u00e0 la suite d&rsquo;un retard impr\u00e9vu de cette derni\u00e8re \u00e0 un d\u00eener, Marc bascule brutalement : il la d\u00e9peint au th\u00e9rapeute comme une manipulatrice impitoyable et \u00e9gocentrique, incapable de la moindre empathie, et r\u00e9clame une s\u00e9paration imm\u00e9diate. Le souvenir de la gratitude et des sentiments tendres \u00e9prouv\u00e9s quelques jours plus t\u00f4t est inaccessible \u00e0 son \u00e9conomie \u00e9motionnelle du moment. Cette alternance entre id\u00e9alisation primitive et d\u00e9valorisation destructrice illustre le clivage de l&rsquo;objet au quotidien.<\/p>\n<p>Un autre exemple saisissant s&rsquo;observe en milieu hospitalier psychiatrique. Une patiente hospitalis\u00e9e pour r\u00e9cidive d&rsquo;actes auto-agressifs investit l&rsquo;infirmier de jour comme \u00ab le sauveur parfait \u00bb, tandis que le m\u00e9decin psychiatre est disqualifi\u00e9 comme \u00ab un bourreau incomp\u00e9tent et sadique \u00bb. Tr\u00e8s rapidement, les soignants commencent \u00e0 reproduire ce clivage au sein de l&rsquo;\u00e9quipe : des disputes violentes \u00e9clatent entre ceux qui prennent la d\u00e9fense de la patiente et ceux qui pr\u00e9conisent des mesures coercitives strictes. Le clivage intrapsychique de la patiente s&rsquo;est transpos\u00e9, par contagion et identification projective, en clivage institutionnel r\u00e9el.<\/p>\n<p>Sur le plan du clivage traumatique, l&rsquo;exemple de Sophie, rescap\u00e9e d&rsquo;un accident ferroviaire majeur, est r\u00e9v\u00e9lateur. En consultation, Sophie relate l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement mortel avec un d\u00e9tachement chirurgical, une impassibilit\u00e9 faciale totale et un ton monocorde, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait du r\u00e9cit d&rsquo;un tiers. Cependant, tout stimulus sensoriel inopin\u00e9 (un grincement m\u00e9tallique, un klaxon) d\u00e9clenche chez elle des attaques de panique cataclysmiques et une d\u00e9sorientation spatio-temporelle. Son Moi s&rsquo;est cliv\u00e9 entre un secteur fonctionnel hyper-rationalis\u00e9 et une capsule mn\u00e9sique traumatique brute coup\u00e9e du sens verbal.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation et l&rsquo;\u00e9valuation du clivage repr\u00e9sentent un enjeu diagnostique d\u00e9terminant pour orienter la prise en charge th\u00e9rapeutique. Plusieurs m\u00e9thodologies cliniques et psychom\u00e9triques permettent d&rsquo;en appr\u00e9cier l&rsquo;intensit\u00e9 :<\/p>\n<p>Sur le plan des \u00e9preuves projectives, le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_de_Rorschach\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">test de Rorschach<\/a> (syst\u00e8me int\u00e9gr\u00e9 d&rsquo;Exner ou approche psychanalytique fran\u00e7aise) fournit des indices probants : r\u00e9ponses polaris\u00e9es en tout-ou-rien (anges versus d\u00e9mons), absence d&rsquo;int\u00e9gration des d\u00e9tails d&rsquo;ombres et de couleurs (mauvaise \u00e9laboration de l&rsquo;ambivalence), d\u00e9vitalisation des figures humaines ou repr\u00e9sentations anatomiques morcel\u00e9es signalent une pr\u00e9valence du clivage sur le refoulement.<\/p>\n<p>Des entretiens cliniques semi-structur\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifiquement con\u00e7us pour cartographier cette organisation. Le <em>Structural Interview<\/em> d\u00e9velopp\u00e9 par Otto Kernberg, formalis\u00e9 dans le <em>Structured Interview of Personality Organization<\/em> (STIPO), explore syst\u00e9matiquement la diffusion d&rsquo;identit\u00e9, la pr\u00e9sence de d\u00e9fenses primitives (clivage, id\u00e9alisation primitive, identification projective) et la conservation du test de r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;un patient \u00e0 r\u00e9concilier deux descriptions diam\u00e9tralement oppos\u00e9es de lui-m\u00eame ou de ses proches lors de confrontations douces men\u00e9es par le clinicien valide l&rsquo;action directe du clivage.<\/p>\n<p>Sur le versant des instruments auto-rapport\u00e9s, l&rsquo;inventaire <em>Splitting Index<\/em> (SI), d\u00e9velopp\u00e9 par Gould et collaborateurs, \u00e9value le clivage \u00e0 travers trois dimensions : le clivage de soi, le clivage des autres et le clivage de la famille. De m\u00eame, les \u00e9chelles mesurant les m\u00e9canismes de d\u00e9fense, telles que le <em>Defense Style Questionnaire<\/em> (DSQ-40) de Bond, int\u00e8grent le clivage parmi les d\u00e9fenses immatures, permettant de quantifier statistiquement sa pr\u00e9pond\u00e9rance par rapport aux d\u00e9fenses n\u00e9vrotiques et matures.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du clivage a transform\u00e9 les pratiques cliniques contemporaines, en particulier dans la prise en charge des pathologies s\u00e9v\u00e8res de la personnalit\u00e9 et des contextes institutionnels :<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie individuelle, la mise en \u00e9vidence du clivage guide l&rsquo;attitude du praticien. Dans la <em>Transference-Focused Psychotherapy<\/em> (TFP) ou Psychoth\u00e9rapie Focalis\u00e9e sur le Transfert, \u00e9labor\u00e9e par Kernberg et ses collaborateurs, l&rsquo;objectif central consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 rep\u00e9rer, interpr\u00e9ter et int\u00e9grer les repr\u00e9sentations cliv\u00e9es r\u00e9activ\u00e9es dans la relation transf\u00e9rentielle. Le th\u00e9rapeute \u00e9vite de se laisser enfermer dans le r\u00f4le du \u00ab th\u00e9rapeute parfait \u00bb ou du \u00ab pers\u00e9cuteur honni \u00bb, aidant progressivement le patient \u00e0 tol\u00e9rer l&rsquo;ambivalence et \u00e0 synth\u00e9tiser ses \u00e9tats affectifs cliv\u00e9s.<\/p>\n<p>En milieu institutionnel (cliniques psychiatriques, foyers \u00e9ducatifs, prisons), la reconnaissance du clivage est un imp\u00e9ratif de s\u00e9curit\u00e9 institutionnelle. Les r\u00e9unions d&rsquo;\u00e9quipe interdisciplinaires et les supervisions d&rsquo;\u00e9quipe constituent des dispositifs de tiers indispensables pour contrer la tendance des patients clivants \u00e0 diviser les professionnels. En partageant leurs v\u00e9cus contre-transf\u00e9rentiels, les soignants restaurent une pens\u00e9e commune et \u00e9vitent de rejouer dans le r\u00e9el la fragmentation psychique du patient.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la m\u00e9diation familiale et de la protection de l&rsquo;enfance, le concept de clivage \u00e9claire les situations d&rsquo;ali\u00e9nation parentale ou de s\u00e9parations hautement conflictuelles, o\u00f9 l&rsquo;enfant en d\u00e9tresse clive ses figures d&rsquo;attachement, id\u00e9alisant l&rsquo;un des parents tout en rejetant visc\u00e9ralement le second sans justification objective proportionn\u00e9e.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche clinique et neurobiologique a apport\u00e9 des \u00e9clairages empiriques majeurs sur les m\u00e9canismes sous-jacents au clivage :<\/p>\n<p>Les travaux en neurosciences affectives men\u00e9s notamment par Marylene Cloitre, Christian Schmahl et leurs \u00e9quipes sur le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_la_personnalit%C3%A9_borderline\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">trouble de la personnalit\u00e9 borderline<\/a> ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des anomalies fonctionnelles corr\u00e9l\u00e9es au clivage \u00e9motionnel. Les \u00e9tudes d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) mettent en \u00e9vidence une hyperr\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;amygdale lors de l&rsquo;exposition \u00e0 des stimuli \u00e9motionnels ambigus, coupl\u00e9e \u00e0 un d\u00e9ficit d&rsquo;activation du cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et du cortex cingulaire ant\u00e9rieur. Cette d\u00e9faillance de la r\u00e9gulation descendante (<em>top-down<\/em>) emp\u00eache l&rsquo;int\u00e9gration contextuelle des signaux affectifs contradictoires, fournissant un substrat neurobiologique \u00e0 la bascule binaire caract\u00e9ristique du clivage.<\/p>\n<p>Sur le terrain de la psychologie du d\u00e9veloppement et de l&rsquo;attachement, Peter Fonagy et Mary Target ont d\u00e9montr\u00e9 le lien intrins\u00e8que entre les d\u00e9faillances de l&rsquo;attachement pr\u00e9coce et l&rsquo;\u00e9chec de la mentalisation. Chez les enfants soumis \u00e0 des micro-traumatismes relationnels ou \u00e0 des n\u00e9gligences affectives r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, la capacit\u00e9 \u00e0 concevoir les \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui comme complexes et variables est entrav\u00e9e. L&rsquo;enfant r\u00e9gresse vers le \u00ab mode d&rsquo;\u00e9quivalence psychique \u00bb (o\u00f9 le monde interne et la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure co\u00efncident sans nuance) ou le \u00ab mode t\u00e9l\u00e9ologique \u00bb, deux manifestations cognitivo-\u00e9motionnelles directement tributaires du clivage.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes longitudinales sur les cohortes de patients borderlines trait\u00e9s par th\u00e9rapies psychodynamiques manuelles ou th\u00e9rapies dialectiques comportementales (TDC) ont confirm\u00e9 qu&rsquo;une diminution objective des scores aux \u00e9chelles de clivage est le pr\u00e9dicteur le plus robuste de la r\u00e9mission clinique \u00e0 long terme et de l&rsquo;am\u00e9lioration du fonctionnement social global.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Bien que le clivage repose sur une potentialit\u00e9 psychique universelle, son expression ph\u00e9notypique et son instrumentalisation varient largement selon les matrices culturelles et sociologiques :<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales contemporaines, plusieurs sociologues et psychanalystes soulignent l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9sonance culturelle favorisant le clivage. La rapidit\u00e9 des communications num\u00e9riques, la polarisation algorithmique des r\u00e9seaux sociaux et le culte de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 encouragent une pens\u00e9e binaire (adh\u00e9sion inconditionnelle contre rejet massif, \u00ab lynchage \u00bb num\u00e9rique), r\u00e9activant des dynamiques projectives de masse. Le clivage devient alors une d\u00e9fense sociale contre la complexit\u00e9 d&rsquo;un monde incertain.<\/p>\n<p>Dans les contextes transculturels marqu\u00e9s par des guerres civiles, des r\u00e9gimes totalitaires ou des traumatismes historiques collectifs (g\u00e9nocides, colonisation), le clivage est souvent institutionnalis\u00e9 par la propagande politique. En d\u00e9shumanisant radicalement le groupe ext\u00e9rieur (l&rsquo;<em>out-group<\/em>) qualifi\u00e9 de mal\u00e9fique absolu, le syst\u00e8me politique capitalise sur le besoin archa\u00efque d&rsquo;un objet pers\u00e9cuteur pour pr\u00e9server la coh\u00e9sion interne id\u00e9alis\u00e9e du groupe d&rsquo;appartenance (l&rsquo;<em>in-group<\/em>). Le travail de m\u00e9moire et de r\u00e9conciliation exige la dissolution progressive de ces clivages soci\u00e9taux.<\/p>\n<p>En outre, l&rsquo;interpr\u00e9tation clinique du clivage requiert une vigilance transculturelle accrue : dans certaines cultures holistes ou communautaires, l&rsquo;expression directe de sentiments ambivalents envers les a\u00een\u00e9s ou le groupe familial est proscrite par les normes sociales. Un clinicien non averti pourrait h\u00e2tivement interpr\u00e9ter comme un clivage pathologique ce qui rel\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un conformisme culturel protecteur de l&rsquo;harmonie du groupe.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa f\u00e9condit\u00e9 clinique, le concept de clivage fait l&rsquo;objet de vives controverses th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques :<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re critique \u00e9mane du courant structuraliste lacanien. Jacques Lacan conteste l&rsquo;usage kleinien du clivage d&rsquo;objet comme fondement de la psychogen\u00e8se. Pour Lacan, le clivage originel n&rsquo;est pas une simple scission entre deux valences affectives (bon\/mauvais objet), mais la <em>Spaltung<\/em> fondamentale du sujet provoqu\u00e9e par son entr\u00e9e dans le langage (le sujet barr\u00e9, divis\u00e9 entre le conscient et l&rsquo;inconscient symbolique). R\u00e9duire le clivage \u00e0 une alternance imaginaire risque, selon cette perspective, d&rsquo;occulter la castration symbolique.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des approches cognitivo-comportementales pures, le statut de \u00ab m\u00e9canisme de d\u00e9fense inconscient \u00bb a longtemps \u00e9t\u00e9 accueilli avec scepticisme. Des th\u00e9oriciens comme Aaron Beck ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le concept de \u00ab distorsion cognitive \u00bb, notamment la pens\u00e9e dichotomique (ou pens\u00e9e en tout-ou-rien). Pour les cognitivistes, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un processus dynamique de s\u00e9paration protectrice d&rsquo;affects, mais d&rsquo;un traitement d\u00e9ficitaire de l&rsquo;information r\u00e9sultant de sch\u00e9mas cognitifs rigides et sur-g\u00e9n\u00e9ralisateurs acquis durant l&rsquo;enfance.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan clinique, le recours syst\u00e9matique au diagnostic de clivage chez les soignants comporte un risque d&rsquo;\u00e9tiquetage p\u00e9joratif. Qualifier un patient difficile de \u00ab clivant \u00bb sert parfois d&rsquo;alibi pour masquer l&rsquo;impuissance de l&rsquo;\u00e9quipe soignante, ses propres dysfonctionnements institutionnels ou un contre-transfert hostile non analys\u00e9, rejetant sur le patient la responsabilit\u00e9 de la m\u00e9sentente entre soignants.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour cerner le clivage avec rigueur, il est indispensable de le distinguer d&rsquo;autres processus psychopathologiques fr\u00e9quemment confondus :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dissociation :<\/strong> Alors que le clivage est un m\u00e9canisme de d\u00e9fense psychodynamique s\u00e9parant les valences affectives et les significations pour \u00e9viter un conflit \u00e9motionnel, la dissociation (au sens d&rsquo;amn\u00e9sie dissociative ou de d\u00e9personnalisation) implique une rupture neuro-psychologique de l&rsquo;int\u00e9gration unifi\u00e9e de la conscience, de la m\u00e9moire, de l&rsquo;identit\u00e9 ou de la perception de l&rsquo;environnement.<\/li>\n<li><strong>Refoulement :<\/strong> Le refoulement est le m\u00e9canisme de d\u00e9fense par excellence de l&rsquo;organisation n\u00e9vrotique ; il expulse la repr\u00e9sentation inacceptable dans l&rsquo;inconscient \u00e0 travers une barri\u00e8re dynamique, alors que dans le clivage, les deux repr\u00e9sentations contradictoires demeurent accessibles \u00e0 la conscience, mais coup\u00e9es l&rsquo;une de l&rsquo;autre sans communication dialectique.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9ni (Verleugnung) :<\/strong> Le d\u00e9ni porte sp\u00e9cifiquement sur le refus de reconna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une perception traumatique ext\u00e9rieure (par exemple l&rsquo;absence de p\u00e9nis chez la femme dans la th\u00e9orie freudienne, ou l&rsquo;annonce d&rsquo;une maladie incurable), tandis que le clivage concerne l&rsquo;organisation interne des repr\u00e9sentations de soi et de l&rsquo;objet.<\/li>\n<li><strong>Ambivalence :<\/strong> L&rsquo;ambivalence est le terme antinomique du clivage. Elle d\u00e9signe la capacit\u00e9 psychologique \u0437\u0440\u0435\u043b\u0430\u044f (mature) d&rsquo;\u00e9prouver simultan\u00e9ment des sentiments d&rsquo;amour et de haine envers une m\u00eame personne sans que l&rsquo;un d\u00e9truise l&rsquo;autre, marquant le d\u00e9passement r\u00e9ussi des angoisses parano\u00efdes.<\/li>\n<li><strong>Pens\u00e9e dichotomique :<\/strong> Concept cognitif d\u00e9signant un biais de raisonnement \u00e9valuant les situations selon des cat\u00e9gories absolues (succ\u00e8s total ou \u00e9chec complet), d\u00e9nu\u00e9 de la dynamique pulsionnelle et relationnelle propre au clivage psychodynamique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le clivage s&rsquo;impose comme une notion incontournable pour appr\u00e9hender l&rsquo;architecture de la vie psychique et ses d\u00e9faillances. On retiendra particuli\u00e8rement que :<\/p>\n<p>Le clivage op\u00e8re comme une coupure active maintenant s\u00e9par\u00e9es deux r\u00e9alit\u00e9s psychiques, pulsions ou repr\u00e9sentations incompatibles afin de pr\u00e9server le Moi d&rsquo;une angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement ou d&rsquo;un conflit insurmontable.<\/p>\n<p>Il repr\u00e9sente un processus structurant normal au cours du d\u00e9veloppement infantile archa\u00efque (position schizo-parano\u00efde de Melanie Klein), permettant d&rsquo;ordonner les premi\u00e8res exp\u00e9riences relationnelles avant que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;ambivalence ne vienne unifier le bon et le mauvais objet.<\/p>\n<p>Sa persistance massive \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte caract\u00e9rise principalement les \u00e9tats limites, les perversions et les \u00e9tats de stress post-traumatique, se manifestant par une instabilit\u00e9 relationnelle brutale, une diffusion d&rsquo;identit\u00e9 et des oscillations entre id\u00e9alisation totale et d\u00e9valorisation absolue.<\/p>\n<p>La prise en charge th\u00e9rapeutique exige une rigueur de cadre et un travail soutenu d&rsquo;interpr\u00e9tation transf\u00e9rentielle pour contenir la contagion institutionnelle et permettre au sujet de r\u00e9int\u00e9grer ses parts scind\u00e9es au sein d&rsquo;une subjectivit\u00e9 unifi\u00e9e.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Breuer, J., &amp; Freud, S. (1895). <em>Studien \u00fcber Hysterie<\/em>. Franz Deuticke.<\/li>\n<li>Freud, S. (1927). Fetischismus. <em>Internationale Zeitschrift f\u00fcr Psychoanalyse<\/em>, 13(4), 373-378.<\/li>\n<li>Freud, S. (1940 [1938]). Die Ichspaltung im Abwehrproze\u00df. <em>Internationale Zeitschrift f\u00fcr Psychoanalyse und Imago<\/em>, 25(3-4), 241-244. <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/rfp_0035-2942_1948_num_12_4_2368\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.persee.fr\/doc\/rfp_0035-2942_1948_num_12_4_2368<\/a><\/li>\n<li>Kernberg, O. F. (1975). <em>Borderline Conditions and Pathological Narcissism<\/em>. Jason Aronson.<\/li>\n<li>Klein, M. (1946). Notes on some schizoid mechanisms. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 27, 99-110. <a href=\"https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/theory\/notes-on-some-schizoid-mechanisms\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/theory\/notes-on-some-schizoid-mechanisms\/<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le clivage est un m\u00e9canisme de d\u00e9fense psychologique fondamental qui s\u00e9pare repr\u00e9sentations, affects et objets en polarit\u00e9s inconciliables. 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