{"id":23408,"date":"2026-10-31T05:36:10","date_gmt":"2026-10-31T05:36:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=chronicite-psychopathologie-definition-clinique"},"modified":"2026-10-31T05:36:10","modified_gmt":"2026-10-31T05:36:10","slug":"chronicite-psychopathologie-definition-clinique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=chronicite-psychopathologie-definition-clinique","title":{"rendered":"Chronicit\u00e9 : Comprendre le temps pathologique"},"content":{"rendered":"<p>La chronicit\u00e9 constitue l&rsquo;un des d\u00e9fis \u00e9pist\u00e9mologiques, diagnostiques et th\u00e9rapeutiques les plus fondamentaux de la psychologie contemporaine et de la psychiatrie clinique. Loin de se r\u00e9duire \u00e0 un simple \u00e9coulement calendaire ou \u00e0 la perp\u00e9tuation passive de sympt\u00f4mes, elle transforme radicalement la structure identitaire du sujet, alt\u00e8re son rapport au monde et red\u00e9finit l&rsquo;\u00e9conomie psychique dans sa globalit\u00e9. Comprendre la chronicit\u00e9 exige d&rsquo;articuler la temporalit\u00e9 v\u00e9cue, les m\u00e9canismes neurobiologiques de maintien et les dynamiques syst\u00e9miques qui figent l&rsquo;individu dans un statut d&rsquo;incurabilit\u00e9 ou d&rsquo;adaptation dysfonctionnelle continue.<\/p>\n<h2>Chronicit\u00e9<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>En psychopathologie et en psychologie de la sant\u00e9, la <strong>chronicit\u00e9<\/strong> d\u00e9signe l&rsquo;\u00e9tat caract\u00e9risant un trouble mental, somatique ou comportemental qui s&rsquo;installe de mani\u00e8re durable, insidieuse ou r\u00e9currente, r\u00e9sistant g\u00e9n\u00e9ralement aux approches th\u00e9rapeutiques br\u00e8ves et entra\u00eenant des remaniements adaptatifs profonds de la personnalit\u00e9. Contrairement \u00e0 l&rsquo;\u00e9pisode aigu circonscrit dans le temps, la chronicit\u00e9 implique une temporalit\u00e9 \u00e9tir\u00e9e sur plusieurs mois ou plusieurs ann\u00e9es, souvent d\u00e9finie arbitrairement dans les classifications diagnostiques par une persistance clinique d&rsquo;au moins six mois \u00e0 deux ans.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique fondamental, la chronicit\u00e9 ne correspond pas \u00e0 une simple sommation d&rsquo;\u00e9tats aigus successifs, mais \u00e0 une r\u00e9organisation globale du fonctionnement psychique de l&rsquo;individu. Ce processus engage des modifications neurobiologiques durables, un \u00e9puisement progressif des ressources cognitives et affectives, ainsi qu&rsquo;une alt\u00e9ration marqu\u00e9e du sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9. L&rsquo;installation de la chronicit\u00e9 modifie la perception que l&rsquo;individu entretient vis-\u00e0-vis de son propre avenir, transformant fr\u00e9quemment l&rsquo;exp\u00e9rience temporaire de la d\u00e9tresse en une dimension constitutive de son identit\u00e9 subjective.<\/p>\n<p>Dans le domaine des affections somatiques \u00e0 retentissement psychologique, la chronicit\u00e9 renvoie \u00e9galement \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un ajustement continu face \u00e0 une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maladie_chronique\">maladie chronique<\/a> incurable mais g\u00e9rable. Le concept englobe alors les m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation (coping), la gestion de l&rsquo;incertitude pronostique, les r\u00e9am\u00e9nagements relationnels et familiaux, ainsi que le fardeau existentiel li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;observance th\u00e9rapeutique au long cours.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le substantif \u00ab chronicit\u00e9 \u00bb d\u00e9rive directement de l&rsquo;adjectif \u00ab chronique \u00bb, lui-m\u00eame issu du latin savant <em>chronicus<\/em>, emprunt\u00e9 au grec ancien <em>khronikos<\/em> (\u03c7\u03c1\u03bf\u03bd\u03b9\u03ba\u03cc\u03c2), signifiant \u00ab qui concerne le temps \u00bb ou \u00ab temporel \u00bb. La racine fondamentale repose sur le terme grec <em>khronos<\/em> (\u03c7\u03c1\u03cc\u03bd\u03bf\u03c2), personnification et all\u00e9gorie du temps lin\u00e9aire, s\u00e9quentiel, quantitatif et inexorable. D\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 grecque, notamment dans le corpus hippocratique, la distinction s&rsquo;op\u00e8re entre les maladies dites aigu\u00ebs (<em>oxeia<\/em>), caract\u00e9ris\u00e9es par une apparition brutale et une issue rapide (gu\u00e9rison ou d\u00e9c\u00e8s), et les maladies chroniques (<em>khronia<\/em>), marqu\u00e9es par la lenteur de leur \u00e9volution et leur tendance \u00e0 durer ind\u00e9finiment.<\/p>\n<p>Le suffixe fran\u00e7ais \u00ab -it\u00e9 \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 du latin <em>-itas<\/em>, sert \u00e0 forger des substantifs abstraits exprimant un \u00e9tat, une qualit\u00e9 ou une propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que. Ainsi, la \u00ab chronicit\u00e9 \u00bb ne d\u00e9signe pas simplement l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement temporel en lui-m\u00eame, mais la nature substantielle de ce qui s&rsquo;inscrit dans la dur\u00e9e ind\u00e9finie. Le terme fait son entr\u00e9e dans le vocabulaire m\u00e9dical fran\u00e7ais moderne au cours du XVIIIe si\u00e8cle, avant d&rsquo;\u00eatre pleinement th\u00e9oris\u00e9 au XIXe si\u00e8cle avec l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;ali\u00e9nisme et de la nosologie clinique pin\u00e9lienne et esquirolienne, marquant la fronti\u00e8re entre les d\u00e9lires passagers et la fixation ali\u00e9nante.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le mot se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme \/k\u0281\u0254.ni.si.te\/. Le groupe de consonnes initial \u00ab ch \u00bb se prononce avec l&rsquo;occlusive v\u00e9laire sourde [k], conform\u00e9ment \u00e0 la majorit\u00e9 des termes d&rsquo;origine grecque savante conservant la lettre chi (\u03c7). Le terme est un nom commun f\u00e9minin invariable au pluriel dans son acception conceptuelle abstraite, bien qu&rsquo;il puisse occasionnellement admettre une forme plurielle (\u00ab les chronicit\u00e9s \u00bb) dans la litt\u00e9rature contemporaine pour d\u00e9signer la pluralit\u00e9 des trajectoires et des r\u00e9gimes temporels pathologiques.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique, le terme s&#8217;emploie principalement en position de sujet ou de compl\u00e9ment d&rsquo;objet indirect pour qualifier une \u00e9volution (\u00ab s&rsquo;installer dans la chronicit\u00e9 \u00bb), un \u00e9tat de fait nosologique (\u00ab \u00e9valuer la chronicit\u00e9 d&rsquo;un trouble \u00bb) ou un risque th\u00e9rapeutique (\u00ab pr\u00e9venir la chronicit\u00e9 \u00bb). Il s&rsquo;associe couramment \u00e0 des syntagmes pr\u00e9positionnels tels que \u00ab chronicit\u00e9 du d\u00e9lire \u00bb, \u00ab chronicit\u00e9 d\u00e9pressive \u00bb ou \u00ab chronicit\u00e9 de la douleur \u00bb, soulignant l&rsquo;ancrage ind\u00e9l\u00e9bile du dysfonctionnement au sein de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La chronicit\u00e9 en psychologie repr\u00e9sente une m\u00e9tamorphose de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du temps. Alors que l&rsquo;existence humaine normale s&rsquo;articule autour d&rsquo;une dialectique dynamique entre m\u00e9moire du pass\u00e9, pr\u00e9sence attentive au pr\u00e9sent et projection f\u00e9conde vers l&rsquo;avenir, l&rsquo;\u00e9tat de chronicit\u00e9 op\u00e8re une stase temporelle. L&rsquo;horizon temporel se r\u00e9tr\u00e9cit drastiquement : le futur n&rsquo;est plus envisag\u00e9 comme un champ de potentialit\u00e9s et d&rsquo;espoirs, mais comme la r\u00e9plication in\u00e9luctable et monotone de la souffrance pr\u00e9sente. Cette p\u00e9trification temporelle induit un sentiment d&rsquo;impuissance acquise, o\u00f9 le sujet renonce progressivement \u00e0 toute agentivit\u00e9 th\u00e9rapeutique ou existentielle.<\/p>\n<p>Sur le versant psychopathologique, la chronicit\u00e9 engage une boucle de r\u00e9troaction complexe entre sympt\u00f4mes primaires et adaptations secondaires. Lorsqu&rsquo;un trouble anxieux, un \u00e9pisode d\u00e9pressif ou une psychose s&rsquo;\u00e9tend sur une dur\u00e9e prolong\u00e9e, les sympt\u00f4mes initiaux cessent d&rsquo;\u00eatre les seuls d\u00e9terminants du tableau clinique. S&rsquo;y agr\u00e8gent des comportements d&rsquo;\u00e9vitement syst\u00e9matiques, un d\u00e9sinvestissement des r\u00f4les sociaux et professionnels, un isolement affectif et une \u00e9rosion continue du r\u00e9seau de soutien interpersonnel. Ces cons\u00e9quences secondaires renforcent en retour le tableau pathologique initial, verrouillant le patient dans un cercle vicieux o\u00f9 la maladie devient \u00e0 la fois la cause et le cadre organisateur de la vie quotidienne.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;identit\u00e9 subjective, la chronicit\u00e9 suscite fr\u00e9quemment un glissement ontologique d\u00e9l\u00e9t\u00e8re : l&rsquo;individu ne se con\u00e7oit plus comme une personne souffrant temporairement d&rsquo;une affection psychologique, mais s&rsquo;identifie int\u00e9gralement \u00e0 son diagnostic (\u00ab je suis d\u00e9pressif \u00bb, \u00ab je suis schizophr\u00e8ne \u00bb). Cette assimilation identitaire \u00e0 la maladie, souvent exacerb\u00e9e par les \u00e9tiquetages nosographiques et institutionnels, constitue un obstacle majeur \u00e0 la r\u00e9mission. Le trouble fournit paradoxalement une armature identitaire et un statut relationnel que le patient craint inconsciemment de perdre, ph\u00e9nom\u00e9nologie th\u00e9oris\u00e9e par la psychanalyse sous le concept de b\u00e9n\u00e9fices secondaires de la maladie.<\/p>\n<p>Il convient \u00e9galement d&rsquo;analyser la chronicit\u00e9 sous l&rsquo;angle de la biologie syst\u00e9mique. L&rsquo;exposition prolong\u00e9e au stress psychologique, inh\u00e9rente aux troubles de longue dur\u00e9e, active de mani\u00e8re p\u00e9renne l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (HHS). Ce ph\u00e9nom\u00e8ne engendre une surcharge ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charge_allostatique\">charge allostatique<\/a> \u00e9lev\u00e9e, marqu\u00e9e par une hypercortisol\u00e9mie chronique, un \u00e9tat inflammatoire de bas grade et une alt\u00e9ration de la plasticit\u00e9 synaptique c\u00e9r\u00e9brale, notamment au niveau de l&rsquo;hippocampe et du cortex pr\u00e9frontal. Ainsi, la persistance dans le temps modifie la physiologie m\u00eame du cerveau, rendant la gu\u00e9rison spontan\u00e9e de plus en plus improbable sans interventions cibl\u00e9es sur la neuroplasticit\u00e9 et les processus cognitifs.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;appr\u00e9hension de la chronicit\u00e9 a profond\u00e9ment \u00e9volu\u00e9 au fil des si\u00e8cles, passant d&rsquo;une fatalit\u00e9 humorale \u00e0 une cat\u00e9gorie nosographique rigide, puis \u00e0 une dynamique biopsychosociale plastique. Dans la m\u00e9decine hippocratique et gal\u00e9nique, la distinction entre affections aigu\u00ebs et chroniques reposait sur la nature des humeurs en cause ; la bile noire, responsable de la m\u00e9lancolie, \u00e9tait r\u00e9put\u00e9e pour sa viscosit\u00e9 et sa propension \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des troubles intraitables et durables, ancrant d&#8217;embl\u00e9e la chronicit\u00e9 dans la constitution biologique de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, Philippe Pinel et son disciple Jean-\u00c9tienne Esquirol introduisent une rupture fondamentale en cherchant \u00e0 classifier les ali\u00e9nations mentales selon leur cours \u00e9volutif. Esquirol formalise l&rsquo;id\u00e9e que certaines formes de manie ou de lyp\u00e9manie peuvent devenir incurables lorsqu&rsquo;elles franchissent un certain seuil temporel, jetant les bases de l&rsquo;asile psychiatrique comme lieu d&rsquo;accueil des malades \u00ab chroniques \u00bb. \u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, Emil Kraepelin fonde sa classification psychiatrique moderne sur le crit\u00e8re de l&rsquo;\u00e9volution temporelle. En opposant la folie maniaco-d\u00e9pressive, caract\u00e9ris\u00e9e par des phases intermittentes avec retour \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat ant\u00e9rieur (restitutio ad integrum), \u00e0 la d\u00e9mence pr\u00e9coce (future schizophr\u00e9nie), d\u00e9finie par une d\u00e9t\u00e9rioration continue et une chronicit\u00e9 d\u00e9ficitaire in\u00e9luctable, Kraepelin scelle l&rsquo;association entre chronicit\u00e9 et pronostic p\u00e9joratif.<\/p>\n<p>Le milieu du XXe si\u00e8cle apporte une critique radicale de cette conception d\u00e9terministe. Les sociologues et psychiatres de l&rsquo;antipsychiatrie et du courant institutionnel, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;Erving Goffman et de Franco Basaglia, d\u00e9montrent que la chronicit\u00e9 psychiatrique n&rsquo;est pas uniquement le produit intrins\u00e8que de la maladie c\u00e9r\u00e9brale, mais r\u00e9sulte largement des effets iatrog\u00e8nes de l&rsquo;enfermement asilaire. Le concept d&rsquo;\u00ab institutionnalisme \u00bb met en lumi\u00e8re la fa\u00e7on dont la vie en institution totale engendre l&rsquo;apathie, la d\u00e9pendance et la d\u00e9socialisation, simulant ou amplifiant les sympt\u00f4mes de d\u00e9ficit chronique.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;essor de la psychopharmacologie dans les ann\u00e9es 1950 et le mouvement de d\u00e9sinstitutionnalisation, l&rsquo;accent s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9 vers le maintien dans la communaut\u00e9. Dans les d\u00e9cennies contemporaines, l&rsquo;\u00e9mergence du paradigme du r\u00e9tablissement (<em>recovery movement<\/em>), initi\u00e9 par les usagers de la sant\u00e9 mentale et formalis\u00e9 par des auteurs comme Patricia Deegan et William Anthony, a r\u00e9volutionn\u00e9 la notion de chronicit\u00e9. Le r\u00e9tablissement d\u00e9montre qu&rsquo;une vie riche, autonome et porteuse de sens reste pleinement accessible malgr\u00e9 la persistance de sympt\u00f4mes chroniques, disjoignant ainsi la notion de chronicit\u00e9 de celle de fatalit\u00e9 d\u00e9ficitaire.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La th\u00e9orisation de la chronicit\u00e9 s&rsquo;enracine dans plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie, chacun \u00e9clairant une facette distincte de la p\u00e9rennisation du dysfonctionnement.<\/p>\n<p>Sur le plan des th\u00e9rapies comportementales et cognitives (TCC), la chronicit\u00e9 s&rsquo;explique par des m\u00e9canismes de conditionnement op\u00e9rant et des sch\u00e9mas cognitifs dysfonctionnels profonds. Le mod\u00e8le de l&rsquo;\u00e9vitement exp\u00e9rientiel, d\u00e9velopp\u00e9 dans le cadre de la th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (ACT), postule que les tentatives incessantes et rigides du patient pour supprimer ou fuir des pens\u00e9es, \u00e9motions ou sensations corporelles d\u00e9sagr\u00e9ables maintiennent et amplifient le trouble. Par ailleurs, la th\u00e9orie des sch\u00e9mas pr\u00e9coces inadapt\u00e9s de Jeffrey Young montre comment des croyances rigides et inconditionnelles form\u00e9es durant l&rsquo;enfance (ex. vuln\u00e9rabilit\u00e9 au danger, d\u00e9fectuosit\u00e9) op\u00e8rent comme des filtres stables \u00e0 travers lesquels le sujet interpr\u00e8te en permanence la r\u00e9alit\u00e9, auto-validant sans cesse sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 chronique.<\/p>\n<p>Le paradigme ph\u00e9nom\u00e9nologique, repr\u00e9sent\u00e9 par Ludwig Binswanger et Henri Maldiney, aborde la chronicit\u00e9 comme une modification structurelle de l&rsquo;\u00ab \u00eatre-au-monde \u00bb (<em>Dasein<\/em>). Maldiney souligne que dans la chronicit\u00e9 m\u00e9lancolique ou schizophr\u00e9nique, le sujet se trouve priv\u00e9 de la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00ab \u00eatre surpris \u00bb par l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ; le temps s&rsquo;effondre en un pr\u00e9sent immobile, un arr\u00eat de la transcendance temporelle. Le sujet chronique habite un temps circulaire o\u00f9 aucune nouveaut\u00e9 ne peut surgir pour f\u00e9conder l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie psychanalytique explore la chronicit\u00e9 \u00e0 travers les notions de fixation, de compulsion de r\u00e9p\u00e9tition et de b\u00e9n\u00e9fices secondaires. Sigmund Freud, dans <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em> (1920), identifie la tendance irr\u00e9pressible de l&rsquo;appareil psychique \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter des exp\u00e9riences traumatiques non int\u00e9gr\u00e9es, au-del\u00e0 de toute recherche de satisfaction h\u00e9donique. Cette compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, intimement li\u00e9e \u00e0 la pulsion de mort, ancre le sujet dans une inertie morbide. De plus, la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative, conceptualis\u00e9e par Freud comme l&rsquo;expression d&rsquo;un besoin inconscient d&rsquo;autopunition dict\u00e9 par un Surmoi f\u00e9roce, explique pourquoi certains patients s&rsquo;enfoncent dans la chronicit\u00e9 d\u00e8s lors qu&rsquo;une perspective de gu\u00e9rison se dessine.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le syst\u00e9mique analyse la chronicit\u00e9 comme une fonction d&rsquo;hom\u00e9ostasie familiale. Dans une famille perturb\u00e9e, le sympt\u00f4me chronique d&rsquo;un membre (le \u00ab patient d\u00e9sign\u00e9 \u00bb) peut remplir un r\u00f4le r\u00e9gulateur inconscient en masquant d&rsquo;autres conflits majeurs, tels que la crise du couple parental. La gu\u00e9rison du sujet chronique viendrait menacer la stabilit\u00e9 pr\u00e9caire du syst\u00e8me familial, qui d\u00e9ploie alors, de fa\u00e7on inconsciente mais redoutablement efficace, des r\u00e9sistances syst\u00e9miques pour maintenir le sympt\u00f4me dans sa dur\u00e9e.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Pour aborder la complexit\u00e9 de la chronicit\u00e9 clinique, il est n\u00e9cessaire de la d\u00e9composer en ses diff\u00e9rents axes structurels, fonctionnels et ph\u00e9nom\u00e9nologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La dimension temporelle brute :<\/strong> Dur\u00e9e objective d&rsquo;\u00e9volution clinique continue ou r\u00e9currente, mesur\u00e9e en ann\u00e9es ou d\u00e9cennies, d\u00e9passant les seuils habituels de r\u00e9solution spontan\u00e9e ou th\u00e9rapeutique attendue.<\/li>\n<li><strong>La rigidit\u00e9 adaptative :<\/strong> Perte de la souplesse cognitive, \u00e9motionnelle et comportementale face aux exigences changeantes de l&rsquo;environnement, conduisant \u00e0 des strat\u00e9gies d&rsquo;adaptation st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es et contre-productives.<\/li>\n<li><strong>La d\u00e9gradation fonctionnelle :<\/strong> Alt\u00e9ration progressive et install\u00e9e des capacit\u00e9s d&rsquo;autonomie quotidienne, incluant le fonctionnement professionnel, les relations sociales et l&rsquo;entretien personnel.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;assimilation identitaire :<\/strong> Processus par lequel l&rsquo;\u00e9tiquette diagnostique s&rsquo;immisce au c\u0153ur du concept de soi, r\u00e9duisant la multiplicit\u00e9 identitaire du sujet \u00e0 son seul statut de malade ou de patient.<\/li>\n<li><strong>La chronicit\u00e9 primaire ou processuelle :<\/strong> Forme dans laquelle la persistance du trouble d\u00e9coule directement de la progression endog\u00e8ne ou neuropathologique de la maladie, en d\u00e9pit d&rsquo;une prise en charge ad\u00e9quate pr\u00e9coce.<\/li>\n<li><strong>La chronicit\u00e9 secondaire ou iatrog\u00e8ne :<\/strong> Forme induite ou renforc\u00e9e par les conditions de soins, l&rsquo;institutionnalisation prolong\u00e9e, les surdosages m\u00e9dicamenteux, les ruptures de suivi ou la stigmatisation soci\u00e9tale.<\/li>\n<li><strong>La composante relationnelle et d&rsquo;attachement :<\/strong> Instauration d&rsquo;un mode d&rsquo;attachement ins\u00e9curisant d\u00e9pendant ou d\u00e9sorganis\u00e9 vis-\u00e0-vis des soignants et de l&rsquo;entourage, figeant la relation dans un contrat implicite de vuln\u00e9rabilit\u00e9 permanente.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations cliniques<\/h3>\n<p>Le premier exemple clinique paradigmatique concerne le trouble d\u00e9pressif persistant ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dysthymie\">dysthymie<\/a>. Consid\u00e9rons le cas d&rsquo;une patiente de 45 ans, consultante pour un \u00e9tat de tristesse diffuse, une asth\u00e9nie matinale constante et une perte de plaisir g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e s&rsquo;\u00e9tendant sans r\u00e9mission notable depuis plus de sept ans. Bien qu&rsquo;elle maintienne son activit\u00e9 professionnelle au prix d&rsquo;un \u00e9puisement majeur, son existence est enti\u00e8rement asservie \u00e0 la r\u00e9gulation de son manque d&rsquo;\u00e9nergie. Elle n&rsquo;envisage aucun projet \u00e0 moyen terme, estimant qu&rsquo;elle a \u00ab toujours \u00e9t\u00e9 ainsi \u00bb et que la m\u00e9lancolie fait partie int\u00e9grante de son temp\u00e9rament. Ici, la chronicit\u00e9 s&rsquo;est silencieusement substitu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de base de la personnalit\u00e9, illustrant la fusion identitaire du trouble avec le soi.<\/p>\n<p>Une seconde illustration s&rsquo;observe dans les syndromes de douleur chronique avec retentissement psychologique, comme le syndrome douloureux r\u00e9gional complexe ou la fibromyalgie. Un individu de 50 ans, suite \u00e0 un traumatisme physique mineur initialement gu\u00e9ri, continue d&rsquo;\u00e9prouver des douleurs invalidantes pendant des ann\u00e9es. L&rsquo;\u00e9chec des multiples interventions m\u00e9dicales engendre une anxi\u00e9t\u00e9 catastrophiste (\u00ab ma colonne vert\u00e9brale est d\u00e9truite \u00bb), conduisant \u00e0 une kin\u00e9siophobie (peur du mouvement) et \u00e0 un alitement progressif. Cet \u00e9vitement massif entra\u00eene une atrophie musculaire et une hypersensibilisation centrale du syst\u00e8me nerveux, lesquelles augmentent concr\u00e8tement la perception douloureuse. La chronicit\u00e9 ne d\u00e9coule pas d&rsquo;une l\u00e9sion organique persistante, mais de l&rsquo;interaction boucle-ferm\u00e9e entre croyances cognitives, comportements de sauvegarde et plasticit\u00e9 synaptique m\u00e9dullaire.<\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me exemple clinique est celui de la schizophr\u00e9nie dite r\u00e9siduelle ou d\u00e9ficitaire. Un patient de 38 ans, ayant pr\u00e9sent\u00e9 deux \u00e9pisodes psychotiques aigus dans sa vingtaine sans rechute hallucinatoire franche depuis, vit depuis dix ans dans un repli social quasi total, marqu\u00e9 par une apragmatisme, une aboulie s\u00e9v\u00e8re et un \u00e9moussement affectif. Les journ\u00e9es se d\u00e9roulent dans une routine rigide sans sollicitation externe. Dans ce contexte, la chronicit\u00e9 combine les sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs intrins\u00e8ques de la maladie avec la perte drastique d&rsquo;opportunit\u00e9s de stimulation psychosociale, consolidant un tableau clinique d\u00e9ficitaire que les soignants ont longtemps qualifi\u00e9 \u00e0 tort de fatalit\u00e9 biologique immuable.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation clinique de la chronicit\u00e9 ne peut s&rsquo;effectuer au moyen d&rsquo;un instrument unique, mais requiert une approche multim\u00e9thodologique \u00e9valuant la temporalit\u00e9, l&rsquo;intensit\u00e9 r\u00e9siduelle et l&rsquo;impact fonctionnel global.<\/p>\n<p>Dans les manuels diagnostiques modernes que sont le DSM-5-TR et la CIM-11, la chronicit\u00e9 fait l&rsquo;objet de sp\u00e9cificateurs pr\u00e9cis. Par exemple, pour l&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur, le crit\u00e8re d&rsquo;\u00e9volution chronique est retenu si l&rsquo;ensemble des crit\u00e8res s\u00e9miologiques est satisfait de mani\u00e8re ininterrompue pendant au moins deux ann\u00e9es cons\u00e9cutives (qualifi\u00e9 de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_d%C3%A9pressif_persistant\">trouble d\u00e9pressif persistant<\/a>). Pour les troubles psychotiques, la dur\u00e9e minimale de six mois int\u00e9grant des phases prodr\u00e9miques ou r\u00e9siduelles est indispensable pour poser le diagnostic de schizophr\u00e9nie, la distinguant du trouble schizophr\u00e9niforme ou de la bouff\u00e9e d\u00e9lirante aigu\u00eb.<\/p>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique, plusieurs \u00e9chelles standardis\u00e9es permettent de quantifier les r\u00e9percussions et les composantes de la chronicit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00c9chelle d&rsquo;\u00e9valuation globale du fonctionnement (EGF)<\/strong> ou le <em>WHODAS 2.0<\/em> (World Health Organization Disability Assessment Schedule) : Outils indispensables pour mesurer le retentissement objectif de la chronicit\u00e9 sur les activit\u00e9s de la vie quotidienne, l&rsquo;autonomie et la participation sociale.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Inventaire des sch\u00e9mas de Young (YSQ) :<\/strong> Permet d&rsquo;\u00e9valuer la profondeur des structures cognitives rigides stabilis\u00e9es au fil des ans, souvent sous-jacentes \u00e0 la chronicit\u00e9 des troubles de l&rsquo;humeur et des troubles de la personnalit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00c9chelle d&rsquo;impuissance acquise<\/strong> et les \u00e9chelles de d\u00e9sespoir de Beck (<em>Beck Hopelessness Scale &#8211; BHS<\/em>) : \u00c9valuent l&rsquo;\u00e9rosion de l&rsquo;horizon temporel et la croyance du patient en l&rsquo;inutilit\u00e9 de ses propres efforts face \u00e0 la chronicit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Le Questionnaire de catastrophisme face \u00e0 la douleur (PCS) :<\/strong> Outil fondamental pour mesurer les distorsions cognitives maintenant la chronicit\u00e9 dans les troubles somatoformes et les douleurs chroniques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance de la chronicit\u00e9 dicte des mutations strat\u00e9giques fondamentales dans la pratique clinique et l&rsquo;organisation des soins. Dans les approches psychoth\u00e9rapeutiques, traiter un \u00e9tat chronique exige d&rsquo;abandonner l&rsquo;illusion d&rsquo;une gu\u00e9rison exp\u00e9ditive au profit d&rsquo;objectifs orient\u00e9s sur l&rsquo;acceptation, la flexibilit\u00e9 psychologique et la r\u00e9habilitation fonctionnelle. La th\u00e9rapie bas\u00e9e sur l&rsquo;analyse fonctionnelle du comportement et les th\u00e9rapies de troisi\u00e8me vague (ACT, pleine conscience) s&rsquo;av\u00e8rent particuli\u00e8rement efficientes pour d\u00e9coupler le ressenti du sympt\u00f4me de la conduite d&rsquo;actions valoris\u00e9es par le patient.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la r\u00e9habilitation psychosociale, la prise en charge de la chronicit\u00e9 se focalise sur la restauration de l&rsquo;autonomie et de la citoyennet\u00e9. Les programmes d&rsquo;entra\u00eenement aux habilet\u00e9s sociales, la rem\u00e9diation cognitive pour pallier les d\u00e9ficits ex\u00e9cutifs s\u00e9diment\u00e9s par les ann\u00e9es de maladie, et les mod\u00e8les de soutien \u00e0 l&#8217;emploi (tel que le mod\u00e8le IPS &#8211; <em>Individual Placement and Support<\/em>) constituent des leviers concrets pour briser la dynamique de d\u00e9pendance institutionnelle.<\/p>\n<p>Sur le plan organisationnel et m\u00e9dicosocial, la prise en compte de la chronicit\u00e9 impose une continuit\u00e9 sans faille des parcours de sant\u00e9. Les dispositifs de gestion de cas (<em>case management<\/em>) permettent d&rsquo;\u00e9viter les ruptures de suivi \u00e0 l&rsquo;origine des r\u00e9hospitalisations en boucle, ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom de syndrome de la \u00ab porte tournante \u00bb (<em>revolving door<\/em>). Enfin, l&rsquo;intervention aupr\u00e8s des proches aidants est primordiale ; l&rsquo;\u00e9puisement familial face \u00e0 la chronicit\u00e9 constitue l&rsquo;un des premiers facteurs d&rsquo;effondrement du soutien \u00e0 domicile et d&rsquo;institutionnalisation pr\u00e9cipit\u00e9e.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en neurosciences cliniques a mis en \u00e9vidence le fait que la chronicit\u00e9 induit des alt\u00e9rations structurelles et fonctionnelles notables au niveau c\u00e9r\u00e9bral. Des m\u00e9ta-analyses d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM), men\u00e9es notamment par l&rsquo;\u00e9quipe de Schmaal et al. au sein du consortium ENIGMA (2016), ont d\u00e9montr\u00e9 que la persistance d&rsquo;\u00e9pisodes d\u00e9pressifs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s ou chroniques est corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 une r\u00e9duction significative et dose-d\u00e9pendante du volume hippocampique. Cette atrophie de l&rsquo;hippocampe, modul\u00e9e par une alt\u00e9ration de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuroplasticit%C3%A9\">neuroplasticit\u00e9<\/a> et une diminution du facteur neurotrophique issu du cerveau (BDNF), sous-tend la rigidit\u00e9 mn\u00e9sique et l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 contextualiser de nouvelles exp\u00e9riences positives observ\u00e9es chez les patients d\u00e9prim\u00e9s chroniques.<\/p>\n<p>Dans le champ de la douleur chronique et des troubles \u00e0 symptomatologie somatique, les travaux pionniers d&rsquo;Apkarian et al. (2009) ont objectiv\u00e9 une r\u00e9organisation compl\u00e8te de la connectivit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale. Au fur et \u00e0 mesure que la douleur se chronicise, le traitement de l&rsquo;information passe des aires sensorielles nociceptives primaires (cortex somatosensoriel, insula ant\u00e9rieure) vers les r\u00e9seaux cortico-limbiques impliqu\u00e9s dans le traitement \u00e9motionnel et l&rsquo;apprentissage de la peur (cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dian, amygdale). La chronicit\u00e9 transforme ainsi un probl\u00e8me initialement sensoriel en un \u00e9tat affectif m\u00e9moris\u00e9 et consolid\u00e9 au sein des circuits neuronaux.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la recherche clinique sur l&rsquo;efficacit\u00e9 des psychoth\u00e9rapies a apport\u00e9 des donn\u00e9es d\u00e9cisives. L&rsquo;essai clinique majeur men\u00e9 par Keller et al. (2000), comparant la psychoth\u00e9rapie CBASP (<em>Cognitive Behavioral Analysis System of Psychotherapy<\/em>, sp\u00e9cifiquement con\u00e7ue par James McCullough pour la d\u00e9pression chronique) \u00e0 la pharmacoth\u00e9rapie par n\u00e9fazodone, a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;association de la psychoth\u00e9rapie cibl\u00e9e et des antid\u00e9presseurs surpassait nettement chaque modalit\u00e9 prise isol\u00e9ment (85 % de r\u00e9ponse globale contre environ 55 % pour les monoth\u00e9rapies). Cette \u00e9tude a solidement \u00e9tabli que la chronicit\u00e9 psychiatrique n\u00e9cessite des interventions psychoth\u00e9rapeutiques sur mesure, ax\u00e9es sur la rupture de la d\u00e9connexion interpersonnelle acquise au long cours.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression, la signification et le v\u00e9cu de la chronicit\u00e9 varient consid\u00e9rablement en fonction des matrices socioculturelles dans lesquelles s&rsquo;inscrit l&rsquo;individu. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es, caract\u00e9ris\u00e9es par un imp\u00e9ratif d&rsquo;efficacit\u00e9 \u00e9conomique, d&rsquo;autonomie individuelle et de productivit\u00e9 continue, la chronicit\u00e9 fait l&rsquo;objet d&rsquo;un stigmate particuli\u00e8rement lourd. Le patient souffrant d&rsquo;un trouble persistant y subit une double peine : celle de sa d\u00e9tresse clinique et celle du jugement social li\u00e9 \u00e0 son incapacit\u00e9 \u00e0 se r\u00e9tablir rapidement selon l&rsquo;injonction dominante \u00e0 la performance.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, au sein de soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ou collectivistes, les personnes souffrant de troubles psychiatriques chroniques b\u00e9n\u00e9ficient fr\u00e9quemment d&rsquo;un tissu d&rsquo;int\u00e9gration communautaire plus serr\u00e9. Les \u00e9tudes interculturelles c\u00e9l\u00e8bres men\u00e9es par l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 (\u00e9tudes IPSS et DOSMeD) ont montr\u00e9 que le pronostic d&rsquo;\u00e9volution au long cours de la schizophr\u00e9nie apparaissait paradoxalement plus favorable dans les pays en d\u00e9veloppement que dans les nations hautement m\u00e9dicalis\u00e9es. Les chercheurs ont attribu\u00e9 cette diff\u00e9rence \u00e0 un taux de rejet social inf\u00e9rieur, \u00e0 une tol\u00e9rance accrue pour les sympt\u00f4mes atypiques, \u00e0 l&rsquo;absence de marginalisation institutionnelle prolong\u00e9e et au maintien d&rsquo;un r\u00f4le social, m\u00eame partiel, pour le sujet au sein de la communaut\u00e9 \u00e9largie.<\/p>\n<p>De plus, la construction du temps elle-m\u00eame n&rsquo;est pas universelle. Dans les cultures o\u00f9 domine une conception circulaire ou cyclique du temps, l&rsquo;id\u00e9e de chronicit\u00e9 ne porte pas la m\u00eame charge d&rsquo;\u00e9chec d\u00e9finitif que dans une perspective occidentale lin\u00e9aire o\u00f9 chaque retard sur la ligne de vie est per\u00e7u comme une perte irr\u00e9parable. Les idiomes de d\u00e9tresse utilis\u00e9s pour exprimer la persistance de la souffrance s&rsquo;articulent alors souvent autour de m\u00e9taphores corporelles ou spirituelles, modifiant la fa\u00e7on dont le patient et sa communaut\u00e9 n\u00e9gocient avec la chronicit\u00e9 au fil des g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le concept de chronicit\u00e9 fait l&rsquo;objet de vives controverses au sein des sciences humaines et de la psychiatrie contemporaine. La critique majeure, issue des th\u00e9oriciens de la sociologie m\u00e9dicale et des <em>Disability Studies<\/em>, pointe le risque proph\u00e9tique autor\u00e9alisateur (proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice de Merton) inh\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiquetage clinique. D\u00e8s lors qu&rsquo;une \u00e9quipe soignante qualifie un patient de \u00ab chronique \u00bb, les attentes th\u00e9rapeutiques s&rsquo;effondrent, l&rsquo;ambition de gu\u00e9rison est abandonn\u00e9e au profit d&rsquo;une pure s\u00e9dation ou d&rsquo;un gardiennage asymptomatique, et le syst\u00e8me relationnel fige le patient dans une passivit\u00e9 iatrog\u00e8ne. La chronicit\u00e9 devient ainsi un statut social prescrit par le pouvoir m\u00e9dical plut\u00f4t qu&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 clinique irr\u00e9versible.<\/p>\n<p>Une seconde controverse r\u00e9side dans l&rsquo;arbitraire des crit\u00e8res nosologiques temporels fix\u00e9s par les manuels diagnostiques. Pourquoi fixer \u00e0 deux ans le seuil d&rsquo;un trouble d\u00e9pressif persistant ou \u00e0 six mois celui d&rsquo;une douleur chronique ? Ces bornes quantitatives ne reposent souvent sur aucun biomarqueur pr\u00e9cis ni sur aucune discontinuit\u00e9 qualitative prouv\u00e9e dans les processus psychiques, mais rel\u00e8vent de consensus d&rsquo;experts destin\u00e9s \u00e0 standardiser la recherche clinique. Cet arbitraire conduit parfois \u00e0 figer inutilement des diagnostics chez des sujets dont les capacit\u00e9s spontan\u00e9es de plasticit\u00e9 et de r\u00e9silience auraient simplement n\u00e9cessit\u00e9 un d\u00e9lai plus long sans \u00e9tiquetage ali\u00e9nant.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral de la gestion de sant\u00e9 est accus\u00e9 de d\u00e9voyer le paradigme du r\u00e9tablissement face \u00e0 la chronicit\u00e9. En affirmant que tout patient chronique peut se \u00ab r\u00e9tablir \u00bb par sa seule volont\u00e9 et son autonomisation, les politiques de sant\u00e9 publique peuvent \u00eatre tent\u00e9es de se d\u00e9sengager financi\u00e8rement de la prise en charge m\u00e9dico-sociale continue, reportant la responsabilit\u00e9 morale de l&rsquo;\u00e9chec th\u00e9rapeutique sur le patient lui-m\u00eame, sous pr\u00e9texte d&rsquo;un manque d&rsquo;effort individuel face \u00e0 sa propre maladie.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension rigoureuse de la chronicit\u00e9 exige de la distinguer m\u00e9ticuleusement de notions psychopathologiques voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Aigu vs Chronique :<\/strong> L&rsquo;\u00e9tat aigu est caract\u00e9ris\u00e9 par une survenue brutale, une intensit\u00e9 symptomatique majeure et une dur\u00e9e br\u00e8ve, souvent suivie d&rsquo;une r\u00e9mission compl\u00e8te ou d&rsquo;une transition rapide ; la chronicit\u00e9 se d\u00e9finit par sa lenteur d&rsquo;installation, sa persistance et sa dur\u00e9e ind\u00e9finie.<\/li>\n<li><strong>Incurabilit\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;incurabilit\u00e9 renvoie \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 biologique absolue d&rsquo;\u00e9radiquer la cause primaire d&rsquo;un trouble ; la chronicit\u00e9 caract\u00e9rise une temporalit\u00e9 durable, mais n&rsquo;exclut en aucun cas l&rsquo;am\u00e9lioration fonctionnelle, l&rsquo;att\u00e9nuation symptomatique ou le r\u00e9tablissement psychosocial.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9currence ou R\u00e9cidive :<\/strong> La r\u00e9currence implique une succession d&rsquo;\u00e9pisodes morbides distincts s\u00e9par\u00e9s par des intervalles libres asymptomatiques de dur\u00e9e variable (retour \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de base) ; la chronicit\u00e9 vraie suppose une continuit\u00e9 continue des sympt\u00f4mes sans interruption substantielle dans le temps.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9sistance th\u00e9rapeutique :<\/strong> La r\u00e9sistance d\u00e9signe l&rsquo;\u00e9chec de la r\u00e9ponse clinique \u00e0 au moins deux lignes de traitements m\u00e9dicamenteux ou psychoth\u00e9rapeutiques bien conduits \u00e0 posologie et dur\u00e9e ad\u00e9quates ; si la chronicit\u00e9 et la r\u00e9sistance coexistent fr\u00e9quemment, un trouble peut \u00eatre chronique sans que tous les recours th\u00e9rapeutiques aient \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Trouble de la personnalit\u00e9 :<\/strong> Les troubles de la personnalit\u00e9 repr\u00e9sentent des patterns stables, rigides et envahissants de perception, de pens\u00e9e et de relation, pr\u00e9sents d\u00e8s l&rsquo;adolescence ; bien qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9tendent sur toute la vie et partagent la dimension temporelle de la chronicit\u00e9, ils rel\u00e8vent d&rsquo;un am\u00e9nagement caract\u00e9rologique structurel et non de l&rsquo;\u00e9volution temporelle prolong\u00e9e d&rsquo;un trouble symptomatique \u00e9pisodique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La chronicit\u00e9 constitue une r\u00e9alit\u00e9 multidimensionnelle irr\u00e9ductible \u00e0 un simple crit\u00e8re de dur\u00e9e chronologique. Elle op\u00e8re une transformation globale de l&rsquo;organisation psychique, de la neurobiologie c\u00e9r\u00e9brale et de l&rsquo;inscription sociale du patient. L&rsquo;installation insidieuse de la chronicit\u00e9 s&rsquo;accompagne d&rsquo;un r\u00e9tr\u00e9cissement de l&rsquo;horizon temporel, de comportements d&rsquo;\u00e9vitement rigides et, fr\u00e9quemment, d&rsquo;une assimilation d\u00e9vastatrice du trouble au sein du concept de soi.<\/p>\n<p>Historiquement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ali\u00e9nisme et \u00e0 la fatalit\u00e9 asilaire, la chronicit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment r\u00e9\u00e9valu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine sous l&rsquo;impulsion du mod\u00e8le du r\u00e9tablissement et des neurosciences. La persistance d&rsquo;un trouble mental ou somatique n&rsquo;est plus synonyme de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence in\u00e9vitable : le cerveau conserve une plasticit\u00e9 tout au long de l&rsquo;existence, et un r\u00e9tablissement authentique \u2014 mesur\u00e9 en termes de sens de la vie, d&rsquo;agentivit\u00e9 et d&rsquo;int\u00e9gration citoyenne \u2014 demeure possible m\u00eame en pr\u00e9sence de sympt\u00f4mes r\u00e9siduels permanents.<\/p>\n<p>Sur le terrain clinique, la pr\u00e9vention et le traitement de la chronicit\u00e9 exigent le d\u00e9passement de la pharmacoth\u00e9rapie passive pour mobiliser des approches psychoth\u00e9rapeutiques cibl\u00e9es, la r\u00e9habilitation psychosociale et le d\u00e9mant\u00e8lement des attitudes soignantes ou institutionnelles infantilisantes. Refuser le d\u00e9terminisme de la chronicit\u00e9 sans en nier la pesanteur r\u00e9elle constitue l&rsquo;une des exigences \u00e9thiques et scientifiques majeures de la psychologie contemporaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2022). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425787\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425787<\/a><\/li>\n<li>Apkarian, A. V., Baliki, M. N., &amp; Geha, P. Y. (2009). Towards a theory of chronic pain. <em>Progress in Neurobiology<\/em>, 87(2), 81\u201397. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.pneurobio.2008.09.018\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.pneurobio.2008.09.018<\/a><\/li>\n<li>Deegan, P. E. (1988). Recovery: The lived experience of rehabilitation. <em>Psychosocial Rehabilitation Journal<\/em>, 11(4), 11\u201319. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0099565\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0099565<\/a><\/li>\n<li>Goffman, E. (1961). <em>Asylums: Essays on the social situation of mental patients and other inmates<\/em>. Anchor Books. <a href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/asylums-essays-on-the-social-situation-of-mental-patients-and-other-inmates\/oclc\/378453\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/asylums-essays-on-the-social-situation-of-mental-patients-and-other-inmates\/oclc\/378453<\/a><\/li>\n<li>Keller, M. B., McCullough, J. P., Klein, D. N., Arnow, B., Dunner, D. L., Gelenberg, A. J., Markowitz, J. C., Nemeroff, C. B., Russell, J. M., Thase, M. E., Trivedi, M. H., &amp; Zajecka, J. (2000). A comparison of nefazodone, the cognitive behavioral-analysis system of psychotherapy, and their combination for the treatment of chronic depression. <em>The New England Journal of Medicine<\/em>, 342(20), 1462\u20131470. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM200005183422001\">https:\/\/doi.org\/10.1056\/NEJM200005183422001<\/a><\/li>\n<li>Maldiney, H. (1991). <em>Penser l&rsquo;homme et la folie<\/em>. J\u00e9r\u00f4me Millon. <a href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/penser-lhomme-et-la-folie\/oclc\/24584281\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/penser-lhomme-et-la-folie\/oclc\/24584281<\/a><\/li>\n<li>Schmaal, L., Veltman, D. J., van Erp, T. G., S\u00e4mann, P. G., Frodl, T., Jahanshad, N., Lisy, E., Donohoe, G., Wang, L., McDonald, C., Brooks, S. J., Spoletini, I., &amp; Hibar, D. P. (2016). Subcortical brain alterations in major depressive disorder: findings from the ENIGMA Major Depressive Disorder working group. <em>Molecular Psychiatry<\/em>, 21(6), 806\u2013812. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/mp.2015.69\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/mp.2015.69<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie de la chronicit\u00e9 en psychopathologie : fondements \u00e9pist\u00e9mologiques, remaniements identitaires, neurobiologie et mod\u00e8les de r\u00e9tablissement.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3,859],"tags":[27493,39668,13488,6411,4052,1906,419],"class_list":["post-23408","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","tag-chronicite","tag-depression-persistante","tag-maladie-chronique","tag-neurobiologie","tag-psychopathologie","tag-retablissement","tag-sante-mentale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23408","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23408\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23408"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23408"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23408"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}