{"id":23381,"date":"2026-10-31T04:33:04","date_gmt":"2026-10-31T04:33:04","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anomalie-chromosomique-genetique-cognition"},"modified":"2026-10-31T04:33:04","modified_gmt":"2026-10-31T04:33:04","slug":"anomalie-chromosomique-genetique-cognition","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=anomalie-chromosomique-genetique-cognition","title":{"rendered":"Anomalie chromosomique : G\u00e9n\u00e9tique et cognition"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9tude des aberrations cytog\u00e9n\u00e9tiques constitue l&rsquo;un des piliers fondamentaux de la neurobiologie du d\u00e9veloppement, \u00e9clairant de mani\u00e8re d\u00e9cisive les liens complexes unissant le g\u00e9nome humain, la morphogen\u00e8se c\u00e9r\u00e9brale et l&rsquo;\u00e9mergence des fonctions cognitives sup\u00e9rieures. Au confluent de la g\u00e9n\u00e9tique m\u00e9dicale, de la neuropsychologie et de la psychiatrie biologique, les anomalies chromosomiques offrent un paradigme unique pour \u00e9lucider l&rsquo;architecture biologique de la pens\u00e9e, des troubles neurod\u00e9veloppementaux et de la variabilit\u00e9 ph\u00e9notypique humaine. En explorant la mani\u00e8re dont un remaniement quantitatif ou qualitatif de l&rsquo;ADN module les r\u00e9seaux synaptiques et le profil psychologique, les sciences contemporaines red\u00e9finissent la fronti\u00e8re entre d\u00e9terminisme mol\u00e9culaire, trajectoires d\u00e9veloppementales et plasticit\u00e9 psychologique.<\/p>\n<h2>Anomalie chromosomique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Une anomalie chromosomique, \u00e9galement qualifi\u00e9e d&rsquo;aberration ou de remaniement chromosomique, d\u00e9signe une alt\u00e9ration quantitative ou structurelle du g\u00e9nome d&rsquo;une cellule, visible au niveau cytog\u00e9n\u00e9tique ou mol\u00e9culaire, affectant le nombre ou l&rsquo;organisation normale des chromosomes. Cette d\u00e9sorganisation de l&rsquo;architecture du mat\u00e9riel nucl\u00e9aire entra\u00eene fr\u00e9quemment une d\u00e9r\u00e9gulation de l&rsquo;expression de dizaines, voire de centaines de g\u00e8nes simultan\u00e9ment contigus ou dispers\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans le domaine des sciences psychologiques, de la psychopathologie d\u00e9veloppementale et des neurosciences comportementales, l&rsquo;anomalie chromosomique se caract\u00e9rise par l&rsquo;alt\u00e9ration des programmes g\u00e9n\u00e9tiques sous-tendant l&#8217;embryogen\u00e8se c\u00e9r\u00e9brale, la synaptogen\u00e8se et le fonctionnement des r\u00e9seaux neuronaux. Ses r\u00e9percussions ph\u00e9notypiques englobent un large spectre de manifestations neuropsychologiques, allant de la d\u00e9ficience intellectuelle globale et des alt\u00e9rations sp\u00e9cifiques des fonctions ex\u00e9cutives aux troubles de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, aux ph\u00e9notypes socio-communicatifs atypiques et \u00e0 une vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue aux psychopathologies majeures.<\/p>\n<p>Loin de constituer une fatalit\u00e9 fig\u00e9e, le trouble chromosomique s&rsquo;exprime \u00e0 travers un ph\u00e9notype comportemental modul\u00e9 par les m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, les interactions g\u00e8nes-environnement et les interventions psycho-\u00e9ducatives pr\u00e9coces, soulignant la nature dynamique et adaptative du syst\u00e8me nerveux central face \u00e0 un d\u00e9s\u00e9quilibre g\u00e9nomique structurel.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab chromosome \u00bb puise ses origines dans le grec ancien, r\u00e9sultant de la juxtaposition de deux racines fondamentales : <em>khroma<\/em> (\u03c7\u03c1\u1ff6\u03bc\u03b1), qui signifie \u00ab couleur \u00bb, et <em>soma<\/em> (\u03c3\u1ff6\u03bc\u03b1), d\u00e9signant le \u00ab corps \u00bb. Ce n\u00e9ologisme fut forg\u00e9 en 1888 par l&rsquo;anatomiste et pathologiste allemand Heinrich Wilhelm Waldeyer afin de d\u00e9signer ces structures nucl\u00e9aires filamenteuses microscopiques qui poss\u00e9daient une affinit\u00e9 tinctoriale remarquable pour les colorants basiques de laboratoire lors de la division cellulaire.<\/p>\n<p>Le vocable \u00ab anomalie \u00bb est issu de l&rsquo;adjectif grec <em>an\u00f4malos<\/em> (\u1f00\u03bd\u03ce\u03bc\u03b1\u03bb\u03bf\u03c2), compos\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>an-<\/em> et de <em>homalos<\/em> (\u1f41\u03bc\u03b1\u03bb\u03cc\u03c2), signifiant \u00ab r\u00e9gulier, \u00e9gal, uni \u00bb. Le substantif d\u00e9signe ainsi litt\u00e9ralement une irr\u00e9gularit\u00e9, une d\u00e9viation par rapport \u00e0 une disposition uniforme ou \u00e0 une norme \u00e9tablie. Associ\u00e9 au terme chromosomique, il exprime l&rsquo;\u00e9cart par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat euplo\u00efde r\u00e9gulier propre \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce consid\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Introduite dans le lexique m\u00e9dical au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle au gr\u00e9 des d\u00e9couvertes de la cytologie chromosomique, l&rsquo;expression a rapidement migr\u00e9 vers le champ de la p\u00e9dopsychiatrie et de la psychologie clinique \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, au moment o\u00f9 les premi\u00e8res corr\u00e9lations directes entre morphologie chromosomique anormale et d\u00e9ficits cognitifs majeurs ont \u00e9t\u00e9 scientifiquement d\u00e9montr\u00e9es.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, l&rsquo;expression \u00ab anomalie chromosomique \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement \/a.n\u0254.ma.li k\u0281\u0254.mo.z\u0254.mik\/. L&rsquo;expression est un syntagme nominal f\u00e9minin. Le terme \u00ab anomalie \u00bb agit comme nom commun singulier (au pluriel : \u00ab anomalies chromosomiques \u00bb), compl\u00e9t\u00e9 par l&rsquo;adjectif relationnel \u00ab chromosomique \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e francophone, on observe des variantes synonymiques courantes telles que \u00ab aberration chromosomique \u00bb, \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibre chromosomique \u00bb, \u00ab remaniement cytog\u00e9n\u00e9tique \u00bb ou encore \u00ab cytog\u00e9nopathie \u00bb. Sur le plan de l&rsquo;usage syntaxique, l&rsquo;expression s&#8217;emploie principalement pour qualifier le statut \u00e9tiologique biologique d&rsquo;une constellation clinique (\u00ab patient porteur d&rsquo;une anomalie chromosomique \u00bb) ou le syndrome en lui-m\u00eame (\u00ab les cons\u00e9quences neurod\u00e9veloppementales de l&rsquo;anomalie chromosomique \u00bb).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle approfondie<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie des anomalies chromosomiques exige d&rsquo;analyser les m\u00e9canismes par lesquels la topologie et la dose g\u00e9nomique gouvernent le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral. Chaque cellule somatique humaine normale poss\u00e8de un compl\u00e9ment diplo\u00efde de quarante-six chromosomes, structur\u00e9 en vingt-deux paires d&rsquo;autosomes et une paire de gonosomes ou chromosomes sexuels (XX chez la femme, XY chez l&rsquo;homme). Cet arrangement garantit une hom\u00e9ostasie transcriptionnelle pr\u00e9cise, o\u00f9 le niveau de production des prot\u00e9ines n\u00e9cessaires au d\u00e9veloppement de l&rsquo;organisme et du cerveau est rigoureusement calibr\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une anomalie chromosomique survient, ce fragile \u00e9quilibre de dose g\u00e9nique se trouve irr\u00e9m\u00e9diablement perturb\u00e9. Une duplication ou la pr\u00e9sence d&rsquo;un chromosome surnum\u00e9raire (comme dans les cas d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aneuplo%C3%AFdie\">aneuplo\u00efdie<\/a>) provoque une surexpression des transcrits d&rsquo;ARN messagers cod\u00e9s par les s\u00e9quences dupliqu\u00e9es, tandis qu&rsquo;une d\u00e9l\u00e9tion induit un \u00e9tat d&rsquo;haplo-insuffisance, caract\u00e9ris\u00e9 par un manque de prot\u00e9ines structurales ou enzymatiques essentielles. Dans le syst\u00e8me nerveux central, particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable aux fluctuations st\u0153chiom\u00e9triques mol\u00e9culaires, ces d\u00e9s\u00e9quilibres alt\u00e8rent les cascades de signalisation cellulaire, perturbent la migration des neuroblastes pendant la corticogen\u00e8se et d\u00e9sorganisent l&rsquo;\u00e9lagage synaptique post-natal.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des simples alt\u00e9rations num\u00e9riques, les anomalies de structure telles que les translocations, les inversions ou les insertions d\u00e9placent des segments d&rsquo;ADN entiers vers de nouveaux micro-environnements chromatiniens. Ces d\u00e9placements peuvent briser des g\u00e8nes critiques situ\u00e9s aux points de cassure ou modifier l&rsquo;action des promoteurs et amplificateurs transcriptionnels distaux (effets de position), alt\u00e9rant l&rsquo;activation temporelle et spatiale de r\u00e9gulateurs majeurs du d\u00e9veloppement psychomoteur.<\/p>\n<p>Dans la perspective des sciences cognitives, l&rsquo;impact d&rsquo;une anomalie chromosomique n&rsquo;est jamais purement lin\u00e9aire ni uniform\u00e9ment destructeur. Les chercheurs et cliniciens observent plut\u00f4t des configurations syndromiques distinctes qui se traduisent par des profils neuropsychologiques singuliers. L&rsquo;anomalie g\u00e9nomique mod\u00e8le le substrat neurobiologique de mani\u00e8re sp\u00e9cifique, cr\u00e9ant des architectures cognitives o\u00f9 certaines comp\u00e9tences (comme la m\u00e9moire visuospatiale ou les aptitudes verbales) peuvent \u00eatre s\u00e9v\u00e8rement compromises tandis que d&rsquo;autres fonctions sont relativement pr\u00e9serv\u00e9es, offrant un \u00e9clairage inestimable sur la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la cytog\u00e9n\u00e9tique et de son articulation avec la psychologie clinique d\u00e9bute v\u00e9ritablement au milieu du XXe si\u00e8cle. Bien que les bases mend\u00e9liennes de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 fussent red\u00e9couvertes au tournant du si\u00e8cle, le nombre exact de chromosomes humains demeura erron\u00e9 pendant plusieurs d\u00e9cennies, fix\u00e9 \u00e0 quarante-huit par les travaux de Theophilus Painter en 1923. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en 1956 que Joe Hin Tjio et Albert Levan d\u00e9montr\u00e8rent de mani\u00e8re indiscutable que l&rsquo;esp\u00e8ce humaine poss\u00e8de normalement quarante-six chromosomes, ouvrant ainsi la voie \u00e0 l&rsquo;exploration cytog\u00e9n\u00e9tique clinique.<\/p>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1959 marqua un tournant historique majeur dans la compr\u00e9hension des handicaps mentaux. Le m\u00e9decin et chercheur J\u00e9r\u00f4me Lejeune, en collaboration avec Marthe Gautier et Raymond Turpin, d\u00e9couvrit que le syndrome de Down \u00e9tait caus\u00e9 par la pr\u00e9sence d&rsquo;un chromosome 21 suppl\u00e9mentaire. Cette identification de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trisomie_21\">trisomie 21<\/a> repr\u00e9senta la toute premi\u00e8re d\u00e9monstration scientifique \u00e9tablissant un lien direct entre une alt\u00e9ration cytog\u00e9n\u00e9tique sp\u00e9cifique et un trouble du d\u00e9veloppement intellectuel et psychomoteur chez l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e majeure inaugura une d\u00e9cennie d&rsquo;effervescence clinique au cours de laquelle de nombreuses anomalies num\u00e9riques et structurales furent document\u00e9es. En 1959, Charles Ford identifia la monosomie X responsable du syndrome de Turner, tandis que Patricia Jacobs et John Strong mirent en \u00e9vidence le caryotype 47,XXY sous-jacent au syndrome de Klinefelter. Les ann\u00e9es 1960 virent \u00e9galement la description par Klaus Patau de la trisomie 13 et par John Edwards de la trisomie 18, associ\u00e9es \u00e0 des enc\u00e9phalopathies s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement des techniques de marquage en bandes chromosomiques (bandes G, R, Q) au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, initi\u00e9 par Torbj\u00f6rn Caspersson, permit d&rsquo;identifier des d\u00e9l\u00e9tions submicroscopiques jusqu&rsquo;alors ind\u00e9tectables, telles que le syndrome du cri du chat (d\u00e9l\u00e9tion 5p). Enfin, les r\u00e9volutions de l&rsquo;hybridation <em>in situ<\/em> en fluorescence (FISH) dans les ann\u00e9es 1990 puis de l&rsquo;analyse chromosomique sur puce \u00e0 ADN (ACPA ou CGH-array) dans les ann\u00e9es 2000 ont transform\u00e9 le paradigme diagnostique, permettant de rattacher une part substantielle des troubles du spectre de l&rsquo;autisme et des retards mentaux inexpliqu\u00e9s \u00e0 des microd\u00e9l\u00e9tions et microduplications chromosomiques submicroscopiques.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse des anomalies chromosomiques en psychologie s&rsquo;appuie sur plusieurs cadres th\u00e9oriques articulant g\u00e9n\u00e9tique quantitative, biologie des syst\u00e8mes et neuropsychologie d\u00e9veloppementale. Le mod\u00e8le le plus influent repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;effet de dose g\u00e9nique (<em>gene dosage effect<\/em>). Selon ce cadre conceptuel, le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral n\u00e9cessite un rapport st\u0153chiom\u00e9trique extr\u00eamement strict entre les sous-unit\u00e9s prot\u00e9iques formant les r\u00e9cepteurs membranaires, les complexes enzymatiques et les \u00e9l\u00e9ments du cytosquelette neuronal. Toute d\u00e9viation par rapport \u00e0 la st\u0153chiom\u00e9trie euplo\u00efde normale d\u00e9stabilise l&rsquo;architecture cellulaire et engendre des alt\u00e9rations diffuses des r\u00e9seaux cortico-sous-corticaux.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cadre th\u00e9orique fondamental est la th\u00e9orie du ph\u00e9notype comportemental, formalis\u00e9e par David Nyhan dans les ann\u00e9es 1970 et grandement d\u00e9velopp\u00e9e par des auteurs comme Robert Hodapp et Elisabeth Dykens. Cette approche stipule qu&rsquo;une anomalie g\u00e9n\u00e9tique ou chromosomique donn\u00e9e pr\u00e9dispose l&rsquo;individu \u00e0 une constellation distincte et pr\u00e9visible de caract\u00e9ristiques cognitives, linguistiques, motrices et \u00e9motionnelles. Le ph\u00e9notype comportemental n&rsquo;est pas con\u00e7u comme un ensemble de comportements invariables, mais comme une probabilit\u00e9 accrue de manifester certains sch\u00e9mas comportementaux en r\u00e9ponse \u00e0 des stimuli environnementaux donn\u00e9s.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la th\u00e9orie des r\u00e9seaux de g\u00e8nes et de la canalisation du d\u00e9veloppement, initialement propos\u00e9e par Conrad Hal Waddington, permet de conceptualiser la mani\u00e8re dont les alt\u00e9rations chromosomiques perturbent la robustesse hom\u00e9ostasique de l&rsquo;organisme. Un d\u00e9s\u00e9quilibre touchant un vaste bloc de g\u00e8nes d\u00e9cale la trajectoire ontog\u00e9n\u00e9tique hors de ses \u00ab chr\u00e9odes \u00bb ou vall\u00e9es de stabilisation d\u00e9veloppementale normales, rendant le cerveau beaucoup plus sensible aux stress environnementaux, p\u00e9rinataux ou toxiques.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le neuroconstructiviste, d\u00e9fendu avec vigueur par Annette Karmiloff-Smith, critique l&rsquo;id\u00e9e simpliste selon laquelle une anomalie chromosomique d\u00e9truirait s\u00e9lectivement un \u00ab module \u00bb cognitif inn\u00e9 tout en laissant les autres intacts. Pour le neuroconstructivisme, les alt\u00e9rations g\u00e9n\u00e9tiques initiales modifient des propri\u00e9t\u00e9s computationnelles globales tr\u00e8s pr\u00e9coces du tissu c\u00e9r\u00e9bral (telles que la vitesse de conduction axonale, le rapport excitation\/inhibition ou l&rsquo;efficacit\u00e9 de la transmission synaptique), qui, au gr\u00e9 des interactions avec l&rsquo;environnement physique et social, finissent par se cristalliser sous forme de dissociations cognitives complexes \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Les anomalies chromosomiques sont traditionnellement class\u00e9es selon la nature quantitative ou qualitative de l&rsquo;alt\u00e9ration g\u00e9nomique, ainsi que selon la population cellulaire affect\u00e9e. On distingue plusieurs grandes cat\u00e9gories :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Anomalies de nombre (Aneuplo\u00efdies) :<\/strong> Alt\u00e9rations impliquant la perte ou le gain d&rsquo;un ou de plusieurs chromosomes entiers. Elles r\u00e9sultent principalement d&rsquo;accidents de non-disjonction m\u00e9iotique lors de la gam\u00e9togen\u00e8se parentale. Les formes les plus fr\u00e9quentes comprennent la trisomie (gain d&rsquo;un chromosome, aboutissant \u00e0 47 chromosomes) et la monosomie (perte d&rsquo;un homologue, aboutissant \u00e0 45 chromosomes, viable quasi exclusivement pour le chromosome X).<\/li>\n<li><strong>Polyplo\u00efdies :<\/strong> Pr\u00e9sence d&rsquo;un ou plusieurs jeux haplo\u00efdes complets suppl\u00e9mentaires de chromosomes (par exemple la triplo\u00efdie \u00e0 69 chromosomes ou la t\u00e9traplo\u00efdie \u00e0 92 chromosomes). Elles s&rsquo;av\u00e8rent l\u00e9tales dans la grande majorit\u00e9 des cas durant la vie f\u0153tale pr\u00e9coce.<\/li>\n<li><strong>Anomalies de structure \u00e9quilibr\u00e9es :<\/strong> R\u00e9arrangements au cours desquels le mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique est r\u00e9organis\u00e9 spatialement sans perte ni gain net d&rsquo;ADN d\u00e9celable. Ces remaniements comprennent les translocations r\u00e9ciproques (\u00e9change de segments entre deux chromosomes non homologues), les translocations robertsoniennes (fusion des bras longs de deux chromosomes acrocentriques) et les inversions paracentriques ou p\u00e9ricentriques. Bien que souvent asymptomatiques chez le porteur, elles comportent un risque \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9s\u00e9quilibre g\u00e9nomique chez la descendance.<\/li>\n<li><strong>Anomalies de structure d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9es :<\/strong> Modifications structurales entra\u00eenant une perte (d\u00e9l\u00e9tion) ou un gain (duplication) partiel d&rsquo;un segment chromosomique. Ces remaniements incluent \u00e9galement les anneaux chromosomiques (form\u00e9s par cassure et r\u00e9union des extr\u00e9mit\u00e9s distales) et les isochromosomes (perte d&rsquo;un bras remplac\u00e9 par la duplication de l&rsquo;autre).<\/li>\n<li><strong>Microd\u00e9l\u00e9tions et microduplications (Variants du nombre de copies &#8211; CNV) :<\/strong> Perte ou gain de sous-segments chromosomiques trop petits pour \u00eatre observ\u00e9s au microscope optique conventionnel, mais englobant n\u00e9anmoins plusieurs g\u00e8nes contigus critiques pour le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<li><strong>Mosa\u00efcisme chromosomique :<\/strong> Pr\u00e9sence d&rsquo;au moins deux lign\u00e9es cellulaires g\u00e9n\u00e9tiquement distinctes chez un m\u00eame individu, r\u00e9sultant d&rsquo;une erreur mitotique post-zygotique. La s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du ph\u00e9notype d\u00e9pend \u00e9troitement de la proportion et de la distribution tissulaire (notamment c\u00e9r\u00e9brale) de la lign\u00e9e cellulaire anormale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation clinique fournit des exemples saisissants de la fa\u00e7on dont des remaniements chromosomiques distincts fa\u00e7onnent des profils neuropsychologiques contrast\u00e9s :<\/p>\n<p>Un premier cas embl\u00e9matique est celui du syndrome de Williams-Beuren, caus\u00e9 par une microd\u00e9l\u00e9tion h\u00e9t\u00e9rozygote r\u00e9currente sur le bras long du chromosome 7 (bande 7q11.23), englobant environ 26 \u00e0 28 g\u00e8nes, dont celui de l&rsquo;\u00e9lastine. Sur le plan psychologique, les personnes porteuses de cette anomalie pr\u00e9sentent un profil singulier : malgr\u00e9 une d\u00e9ficience intellectuelle l\u00e9g\u00e8re \u00e0 mod\u00e9r\u00e9e et un d\u00e9ficit massif du raisonnement visuo-spatial, elles manifestent des comp\u00e9tences linguistiques expressives remarquablement d\u00e9velopp\u00e9es, une m\u00e9moire auditive pr\u00e9serv\u00e9e, une sensibilit\u00e9 musicale exacerb\u00e9e et une hypersociabilit\u00e9 pathologique (d\u00e9nu\u00e9e de la peur sociale habituelle envers les inconnus).<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le syndrome de microd\u00e9l\u00e9tion 22q11.2 (ou syndrome de DiGeorge \/ v\u00e9lo-cardio-facial) implique la perte d&rsquo;un fragment d&rsquo;environ 3 m\u00e9gabases sur le chromosome 22. Le profil neuropsychologique de ces patients se caract\u00e9rise fr\u00e9quemment par de s\u00e9v\u00e8res difficult\u00e9s dans les aptitudes spatiales, arithm\u00e9tiques et ex\u00e9cutives, coupl\u00e9es \u00e0 une anxi\u00e9t\u00e9 majeure et un retrait social. Ce remaniement cytog\u00e9n\u00e9tique constitue l&rsquo;un des facteurs de risque g\u00e9n\u00e9tiques connus les plus puissants pour l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une schizophr\u00e9nie, pr\u00e8s d&rsquo;un tiers des individus affect\u00e9s d\u00e9veloppant des troubles psychotiques chroniques \u00e0 la fin de l&rsquo;adolescence ou au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n<p>Dans le domaine des anomalies gonosomiques, le syndrome de Turner (monosomie 45,X) affectant les individus de ph\u00e9notype f\u00e9minin se distingue g\u00e9n\u00e9ralement par une efficience intellectuelle globale conserv\u00e9e, mais accompagn\u00e9e de faiblesses s\u00e9lectives robustes dans le domaine du traitement visuo-spatial, des fonctions visuo-constructives, du calcul et des interactions socio-\u00e9motionnelles subtiles. Cet exemple d\u00e9montre comment la perte d&rsquo;un chromosome sexuel cible pr\u00e9f\u00e9rentiellement certains circuits pari\u00e9taux et frontaux sans compromettre l&rsquo;efficience intellectuelle globale.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et diagnostic<\/h3>\n<p>Le diagnostic des anomalies chromosomiques s&rsquo;articule aujourd&rsquo;hui autour d&rsquo;outils cytog\u00e9n\u00e9tiques et mol\u00e9culaires sophistiqu\u00e9s, \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9s \u00e0 des bilans neuropsychologiques approfondis :<\/p>\n<p>Sur le plan biologique, l&rsquo;analyse cytog\u00e9n\u00e9tique classique repose historiquement sur l&rsquo;\u00e9tablissement du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Caryotype\">caryotype<\/a> conventionnel par microscopie optique apr\u00e8s culture cellulaire et marquage enzymatique en bandes. Si cette m\u00e9thode permet une vue panoramique de l&rsquo;ensemble des 46 chromosomes et rep\u00e8re fid\u00e8lement les aneuplo\u00efdies majeures et les remaniements \u00e9quilibr\u00e9s, sa r\u00e9solution demeure limit\u00e9e \u00e0 environ 5 \u00e0 10 m\u00e9gabases.<\/p>\n<p>La pratique clinique contemporaine privil\u00e9gie d\u00e9sormais en premi\u00e8re intention chez les patients pr\u00e9sentant un retard de d\u00e9veloppement inexpliqu\u00e9 l&rsquo;analyse chromosomique sur puce \u00e0 ADN (ACPA ou microarrays), capable de d\u00e9tecter des microd\u00e9l\u00e9tions et microduplications avec une r\u00e9solution mol\u00e9culaire nanom\u00e9trique inf\u00e9rieure \u00e0 50 kilobases. Lorsque des syndromes sp\u00e9cifiques sont suspect\u00e9s ou que des translocations \u00e9quilibr\u00e9es doivent \u00eatre confirm\u00e9es, l&rsquo;hybridation <em>in situ<\/em> en fluorescence (FISH) ou le s\u00e9quen\u00e7age g\u00e9nomique de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration (NGS) \u00e0 lecture longue compl\u00e8tent la panoplie diagnostique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;\u00e9valuation psychologique et neuropsychologique est imp\u00e9rative pour dresser la cartographie fonctionnelle de la personne. Elle mobilise des batteries psychom\u00e9triques standardis\u00e9es mesurant le quotient intellectuel (\u00e9chelles de Wechsler comme le WISC ou la WAIS), des tests sp\u00e9cifiques ciblant l&rsquo;attention et les fonctions ex\u00e9cutives (NEPSY, TEA-Ch, Tour de Londres), des grilles d&rsquo;\u00e9valuation du comportement adaptatif (Vineland-II ou III), ainsi que des entretiens cliniques et des inventaires psychopathologiques structur\u00e9s destin\u00e9s \u00e0 d\u00e9pister les comorbidit\u00e9s d\u00e9pressives, anxieuses, autistiques ou psychotiques.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance d&rsquo;une \u00e9tiologie chromosomique engendre des retomb\u00e9es directes et concr\u00e8tes dans les domaines clinique, \u00e9ducatif et soci\u00e9tal :<\/p>\n<p>En pratique clinique, l&rsquo;\u00e9tablissement pr\u00e9coce du diagnostic chromosomique met un terme \u00e0 \u00ab l&rsquo;errance diagnostique \u00bb v\u00e9cue douloureusement par les familles, l\u00e8ve la culpabilit\u00e9 parentale relative \u00e0 l&rsquo;origine des difficult\u00e9s de leur enfant et autorise un conseil g\u00e9n\u00e9tique \u00e9clair\u00e9 concernant les risques de r\u00e9currence lors de futures grossesses. Par ailleurs, elle permet d&rsquo;instaurer une surveillance proactive des comorbidit\u00e9s somatiques et psychiatriques associ\u00e9es au syndrome (par exemple, surveillance des malformations cardiaques ou endocriniennes et d\u00e9pistage des manifestations psychotiques pr\u00e9coces).<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re psycho-\u00e9ducative, la connaissance intime du profil neuropsychologique propre \u00e0 chaque anomalie chromosomique permet d&rsquo;\u00e9laborer des programmes d&rsquo;intervention individualis\u00e9s. Au lieu de proposer une r\u00e9\u00e9ducation cognitive g\u00e9n\u00e9rique, les orthophonistes, neuropsychologues et enseignants sp\u00e9cialis\u00e9s s&rsquo;appuient sur les \u00ab forces cognitives relatives \u00bb pour compenser les zones de vuln\u00e9rabilit\u00e9. Par exemple, chez les enfants atteints de trisomie 21, dont le canal auditivo-verbal pr\u00e9sente un d\u00e9ficit d&#8217;empan de m\u00e9moire de travail \u00e0 court terme, les apprentissages p\u00e9dagogiques gagnent consid\u00e9rablement \u00e0 \u00eatre \u00e9tay\u00e9s par des supports visuels et concrets hautement structur\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9thique et soci\u00e9tal, l&rsquo;identification des anomalies chromosomiques sous-tend les politiques de d\u00e9pistage pr\u00e9natal non invasif (DPNI) fond\u00e9 sur l&rsquo;analyse de l&rsquo;ADN f\u0153tal circulant dans le sang maternel. Cette technologie pose de profonds d\u00e9fis \u00e9thiques quant \u00e0 l&rsquo;autonomie parentale, au consentement \u00e9clair\u00e9 et aux risques d&rsquo;une s\u00e9lection eug\u00e9nique insidieuse ciblant les variations de la neurodiversit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine consacr\u00e9e aux anomalies chromosomiques a profond\u00e9ment r\u00e9\u00e9valu\u00e9 les m\u00e9canismes de pathogen\u00e8se c\u00e9r\u00e9brale gr\u00e2ce aux neurosciences translationnelles. Les travaux pionniers men\u00e9s sur les mod\u00e8les murins et les organo\u00efdes c\u00e9r\u00e9braux d\u00e9riv\u00e9s de cellules souches pluripotentes induites (iPSC) ont d\u00e9montr\u00e9 que les remaniements chromosomiques perturbent la synchronie des ondes oscillatoires corticales et la morphologie des \u00e9pines dendritiques neuronales.<\/p>\n<p>Des chercheurs de premier plan tels que David Ledbetter et ses collaborateurs ont \u00e9tabli empiriquement que le fardeau global de variants du nombre de copies (CNV) dans le g\u00e9nome est significativement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 la diminution du quotient intellectuel et \u00e0 une susceptibilit\u00e9 accrue aux troubles neurod\u00e9veloppementaux, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des troubles du spectre autistique ou de la schizophr\u00e9nie. Leurs \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques ont mis en lumi\u00e8re le fait que de nombreux r\u00e9arrangements chromosomiques rares partagent des voies biologiques communes, telles que les voies de signalisation de la n\u00e9urexine et de la neuroligine, cruciales pour la stabilit\u00e9 des synapses.<\/p>\n<p>Les investigations en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique structurelle et fonctionnelle (IRMf) ont par ailleurs corrobor\u00e9 la sp\u00e9cificit\u00e9 des profils neuropsychologiques. Chez les personnes porteuses du syndrome du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_de_l%27X_fragile\">syndrome de l&rsquo;X fragile<\/a> (alt\u00e9ration structurelle du chromosome X li\u00e9e \u00e0 une expansion de triplets CGG), les travaux ont identifi\u00e9 des anomalies macroscopiques du cervelet, du vermis et du noyau caud\u00e9 corr\u00e9l\u00e9es aux d\u00e9ficits d&rsquo;inhibition comportementale et \u00e0 l&rsquo;hyper-r\u00e9activit\u00e9 sensorielle.<\/p>\n<p>Enfin, les vastes cohortes longitudinales ont mis en \u00e9vidence la notion de pl\u00e9iotropie d\u00e9veloppementale : une m\u00eame microd\u00e9l\u00e9tion, par exemple la d\u00e9l\u00e9tion 16p11.2, peut se traduire au sein d&rsquo;une m\u00eame fratrie par un trouble s\u00e9v\u00e8re du spectre de l&rsquo;autisme, une simple dyspraxie verbale ou des difficult\u00e9s d&rsquo;apprentissage mod\u00e9r\u00e9es, prouvant de fa\u00e7on indiscutable que l&rsquo;anomalie chromosomique interagit avec l&rsquo;ensemble du fond g\u00e9n\u00e9tique r\u00e9siduel de l&rsquo;individu et son environnement biologique.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La signification accord\u00e9e \u00e0 la naissance d&rsquo;un enfant porteur d&rsquo;une anomalie chromosomique varie consid\u00e9rablement en fonction des croyances culturelles, des structures familiales et des cadres socio-m\u00e9dicaux \u00e0 travers le monde :<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es occidentales, le mod\u00e8le m\u00e9dical de la d\u00e9ficience pr\u00e9domine, orientant la prise en charge vers une m\u00e9dicalisation pr\u00e9coce, une institutionalisation ou une scolarisation inclusive soutenue par des professionnels param\u00e9dicaux. La disponibilit\u00e9 d&rsquo;un diagnostic mol\u00e9culaire sophistiqu\u00e9 et l&rsquo;acc\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 au d\u00e9pistage pr\u00e9natal y fa\u00e7onnent une perception de l&rsquo;anomalie chromosomique comme une condition \u00e9vitable ou traitable techniquement.<\/p>\n<p>Dans d&rsquo;autres contextes culturels, notamment dans certaines r\u00e9gions d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Asie du Sud ou du Moyen-Orient, les malformations physiques et les d\u00e9ficiences intellectuelles associ\u00e9es aux anomalies chromosomiques peuvent faire l&rsquo;objet d&rsquo;interpr\u00e9tations \u00e9tiologiques religieuses ou m\u00e9taphysiques. Elles sont parfois per\u00e7ues comme des punitions divines, la cons\u00e9quence de transgressions taboues, de la sorcellerie ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, comme une b\u00e9n\u00e9diction c\u00e9leste accord\u00e9e \u00e0 une famille choisie pour sa vertu morale. Ces repr\u00e9sentations influencent profond\u00e9ment le niveau de stigmatisation, l&rsquo;acc\u00e8s r\u00e9el aux soins et la willingness des familles \u00e0 engager un suivi psychologique.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;acc\u00e8s aux tests cytog\u00e9n\u00e9tiques de haute r\u00e9solution refl\u00e8te d&rsquo;immenses disparit\u00e9s \u00e9conomiques mondiales. Alors que le d\u00e9pistage par ACPA est devenu la norme dans les pays \u00e0 revenu \u00e9lev\u00e9, les pays en d\u00e9veloppement doivent souvent s&rsquo;en tenir \u00e0 des diagnostics cliniques impr\u00e9cis ou \u00e0 des caryotypes de basse r\u00e9solution, entra\u00eenant une sous-reconnaissance majeure de ces troubles et privant les personnes concern\u00e9es d&rsquo;am\u00e9nagements \u00e9ducatifs et th\u00e9rapeutiques ad\u00e9quats.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude et la gestion clinique des anomalies chromosomiques font l&rsquo;objet de vives controverses th\u00e9oriques, \u00e9thiques et m\u00e9thodologiques :<\/p>\n<p>L&rsquo;une des critiques \u00e9pist\u00e9mologiques centrales s&rsquo;adresse au r\u00e9ductionnisme g\u00e9n\u00e9tique. Face \u00e0 la d\u00e9couverte d&rsquo;un remaniement cytog\u00e9n\u00e9tique, certains praticiens et chercheurs tendent \u00e0 adopter une position hyper-d\u00e9terministe, attribuant m\u00e9caniquement l&rsquo;ensemble des comportements, des humeurs et des difficult\u00e9s de la personne \u00e0 sa formule chromosomique. Cette vision essentialiste n\u00e9glige la subjectivit\u00e9 du patient, son histoire singuli\u00e8re, la dynamique affective de son milieu familial et l&rsquo;impact th\u00e9rapeutique de son environnement \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Un autre d\u00e9fi clinique majeur d\u00e9coule du probl\u00e8me de la \u00ab p\u00e9n\u00e9trance incompl\u00e8te \u00bb et de \u00ab l&rsquo;expressivit\u00e9 variable \u00bb. Gr\u00e2ce au recours syst\u00e9matique aux puces \u00e0 ADN chez les donneurs sains ou dans les cohortes en population g\u00e9n\u00e9rale (comme la UK Biobank), les g\u00e9n\u00e9ticiens ont d\u00e9couvert avec stupeur que certaines anomalies autrefois qualifi\u00e9es de formellement pathog\u00e8nes (telles que les microd\u00e9l\u00e9tions 15q11.2 ou 16p13.11) sont pr\u00e9sentes chez des individus asymptomatiques menant une vie personnelle et professionnelle tout \u00e0 fait normale. Cette variabilit\u00e9 ph\u00e9notypique extr\u00eame complique consid\u00e9rablement le conseil g\u00e9n\u00e9tique et plonge les cliniciens dans l&rsquo;incertitude quant au pronostic r\u00e9el pour un f\u0153tus ou un jeune enfant porteur.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat \u00e9thique entourant le diagnostic pr\u00e9natal non invasif et l&rsquo;interruption m\u00e9dicale de grossesse demeure d&rsquo;une acuit\u00e9 br\u00fblante. Le mouvement pour la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neurodiversit%C3%A9\">neurodiversit\u00e9<\/a> et les associations d&rsquo;usagers d\u00e9noncent r\u00e9guli\u00e8rement une d\u00e9rive eug\u00e9nique syst\u00e9matique susceptible d&rsquo;\u00e9radiquer certaines formes d&rsquo;existence humaine (notamment les personnes porteuses de trisomie 21), interrogeant la capacit\u00e9 de nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines \u00e0 accueillir l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 cognitive et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 biologique.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin de pr\u00e9venir toute confusion conceptuelle, il convient de distinguer rigoureusement l&rsquo;anomalie chromosomique de plusieurs notions g\u00e9n\u00e9tiques et cliniques adjacentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Mutation monog\u00e9nique :<\/strong> Alt\u00e9ration ponctuelle touchant la s\u00e9quence de nucl\u00e9otides d&rsquo;un seul g\u00e8ne sp\u00e9cifique (par exemple, dans la chor\u00e9e de Huntington ou la mucoviscidose). Contrairement \u00e0 l&rsquo;anomalie chromosomique, qui implique des macro-structures visibles ou de vastes blocs de multiples g\u00e8nes contigus, la maladie monog\u00e9nique d\u00e9coule d&rsquo;une modification mol\u00e9culaire ultra-cibl\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Variant du nombre de copies (CNV) :<\/strong> Terme g\u00e9n\u00e9rique d\u00e9signant un gain ou une perte de fragments d&rsquo;ADN de taille interm\u00e9diaire (de 1 kilobase \u00e0 plusieurs m\u00e9gabases). Tout d\u00e9s\u00e9quilibre chromosomique submicroscopique est un CNV, mais tous les CNV ne sont pas des anomalies chromosomiques pathologiques ; beaucoup constituent de simples polymorphismes b\u00e9nins propres \u00e0 la diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique normale interindividuelle.<\/li>\n<li><strong>\u00c9pigen\u00e8se \/ Modification \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique :<\/strong> Changements h\u00e9ritables de l&rsquo;expression des g\u00e8nes sans alt\u00e9ration de la s\u00e9quence d&rsquo;ADN sous-jacente (m\u00e9thylation de l&rsquo;ADN, modification des histones). Si des troubles comme le syndrome de Prader-Willi ou d&rsquo;Angelman peuvent d\u00e9couler d&rsquo;anomalies chromosomiques (d\u00e9l\u00e9tions), ils impliquent directement des m\u00e9canismes de r\u00e9gulation \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique (empreinte g\u00e9nomique parentale).<\/li>\n<li><strong>Trouble neurod\u00e9veloppemental :<\/strong> Cat\u00e9gorie diagnostique nosographique (incluant l&rsquo;autisme, le TDAH, la d\u00e9ficience intellectuelle) d\u00e9finie par des crit\u00e8res comportementaux et neuropsychologiques. L&rsquo;anomalie chromosomique constitue l&rsquo;une des \u00e9tiologies biologiques possibles de ces troubles, mais ne se confond pas avec le tableau s\u00e9miologique lui-m\u00eame.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se des points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Les anomalies chromosomiques d\u00e9signent des alt\u00e9rations microscopiques ou mol\u00e9culaires du nombre ou de la structure du mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique, rompant l&rsquo;\u00e9quilibre de dose g\u00e9nique indispensable au d\u00e9veloppement harmonieux du syst\u00e8me nerveux central. Historiquement inaugur\u00e9e par l&rsquo;identification de la trisomie 21 en 1959, la cytog\u00e9n\u00e9tique moderne s&rsquo;appuie d\u00e9sormais sur l&rsquo;analyse chromosomique sur puce \u00e0 ADN pour identifier des micro-remaniements g\u00e9nomiques d&rsquo;une r\u00e9solution exceptionnelle.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, ces remaniements s&rsquo;expriment \u00e0 travers des ph\u00e9notypes comportementaux et neuropsychologiques distincts, mod\u00e9lisant les liens \u00e9troits unissant architecture c\u00e9r\u00e9brale, r\u00e9seaux synaptiques et fonctions cognitives. Loin d&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 un d\u00e9terminisme biologique absolu, l&rsquo;expressivit\u00e9 clinique de ces anomalies demeure influenc\u00e9e par l&rsquo;ensemble du g\u00e9nome de l&rsquo;individu, les m\u00e9canismes \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques et l&rsquo;action transformatrice des interventions \u00e9ducatives et psychoth\u00e9rapeutiques pr\u00e9coces.<\/p>\n<p>Leur prise en charge exige une approche holistique et transdisciplinaire, alliant la rigueur du conseil g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 la finesse des bilans neuropsychologiques, tout en maintenant une vigilance \u00e9thique constante pour pr\u00e9server l&rsquo;autonomie, la dignit\u00e9 et la place des personnes neuroatypiques dans la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Dykens, E. M., Hodapp, R. M., &#038; Finucane, B. M. (2000). <em>Genetics and mental retardation syndromes: A new look at behavior and interventions<\/em>. Paul H. Brookes Publishing.<\/li>\n<li>Karmiloff-Smith, A. (1998). Development itself is the key to understanding developmental disorders. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 2(10), 389-398. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(98)01230-3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(98)01230-3<\/a><\/li>\n<li>Lejeune, J., Gautier, M., &#038; Turpin, R. (1959). \u00c9tude des chromosomes somatiques de neuf enfants mongoliens. <em>Comptes Rendus de l&rsquo;Acad\u00e9mie des Sciences<\/em>, 248(11), 1721-1722.<\/li>\n<li>Morrow, B. E., McDonald-McGinn, D. M., Emanuel, B. S., Vermeesch, J. R., &#038; Scambler, P. J. (2018). Molecular genetics of 22q11.2 deletion syndrome. <em>The American Journal of Medical Genetics Part A<\/em>, 176(10), 2070-2081. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/ajmg.a.40504\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/ajmg.a.40504<\/a><\/li>\n<li>Tjio, J. H., &#038; Levan, A. (1956). The chromosome number of man. <em>Hereditas<\/em>, 42(1\u20102), 1-6. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1601-5223.1956.tb03010.x\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1601-5223.1956.tb03010.x<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique approfondie des anomalies chromosomiques, explorant leur \u00e9tiologie cytog\u00e9n\u00e9tique, leurs cons\u00e9quences neuropsychologiques et leurs ph\u00e9notypes cognitifs.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3332,46,1798],"tags":[39626,31481,39628,35794,8739,33511,33780],"class_list":["post-23381","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-genetique-comportementale","category-neuropsychologie","category-psychopathologie-developpementale","tag-anomalie-chromosomique","tag-cytogenetique","tag-genetique-cognitive","tag-microdeletion","tag-neurodeveloppement","tag-phenotype-comportemental","tag-trisomie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23381","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23381\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23381"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23381"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23381"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}