{"id":23368,"date":"2026-10-31T04:01:17","date_gmt":"2026-10-31T04:01:17","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=chromatopsie-trouble-perception-coloree"},"modified":"2026-10-31T04:01:17","modified_gmt":"2026-10-31T04:01:17","slug":"chromatopsie-trouble-perception-coloree","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=chromatopsie-trouble-perception-coloree","title":{"rendered":"Chromatopsie : L&rsquo;illusion de la couleur"},"content":{"rendered":"<p>La perception visuelle humaine repose sur un \u00e9quilibre biophysique et neurologique d&rsquo;une extraordinaire pr\u00e9cision, au sein duquel le spectre chromatique structure notre interpr\u00e9tation du r\u00e9el. Lorsque cette architecture perceptuelle vacille, des distorsions sensorielles singuli\u00e8res peuvent \u00e9merger, alt\u00e9rant profond\u00e9ment la ph\u00e9nom\u00e9nologie du sujet conscient. Parmi ces alt\u00e9rations figure la chromatopsie, un ph\u00e9nom\u00e8ne neuropsychologique et ophtalmologique fascinant o\u00f9 l&rsquo;ensemble du champ visuel se retrouve teint\u00e9 d&rsquo;une couleur pr\u00e9dominante non attribuable aux propri\u00e9t\u00e9s physiques de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h2>Chromatopsie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La chromatopsie d\u00e9signe une anomalie visuelle acquise et transitoire ou persistante, caract\u00e9ris\u00e9e par une coloration anormale et diffuse du champ visuel, conduisant le sujet \u00e0 percevoir les objets incolores ou l&rsquo;ensemble de son environnement \u00e0 travers un filtre monochrome sp\u00e9cifique. Contrairement \u00e0 la c\u00e9cit\u00e9 des couleurs cong\u00e9nitale, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;int\u00e9gration des teintes mais d&rsquo;une surimpression chromatique active.<\/p>\n<p>Dans le champ de la neuropsychologie et de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ophtalmologie\">ophtalmologie<\/a> clinique, la chromatopsie est classifi\u00e9e parmi les dyschromatopsies acquises \u00e0 caract\u00e8re positif ou illusoire. Elle se manifeste sans modification de la structure formelle des objets observ\u00e9s, affectant principalement la saturation et la tonalit\u00e9 de la sc\u00e8ne visuelle globale. Ce trouble perceptif t\u00e9moigne d&rsquo;une perturbation sous-jacente pouvant se situer au niveau des milieux transparents de l&rsquo;\u0153il, des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens, des voies optiques de transmission ou des aires corticales visuelles sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique et psychologique, l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la chromatopsie engendre fr\u00e9quemment un sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9, voire une anxi\u00e9t\u00e9 majeure chez les patients confront\u00e9s \u00e0 une modification abrupte de leur rapport perceptif au monde. La reconnaissance pr\u00e9coce de ce sympt\u00f4me constitue un indicateur diagnostique pr\u00e9cieux, r\u00e9v\u00e9lant parfois des intoxications iatrog\u00e8nes graves, des affections vasculaires c\u00e9r\u00e9brales ou des d\u00e9r\u00e8glements m\u00e9taboliques aigus.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab chromatopsie \u00bb puise directement ses origines dans le grec ancien. Il est constitu\u00e9 de la racine nominale <em>khroma<\/em> (\u03c7\u03c1\u1ff6\u03bc\u03b1, signifiant \u00ab couleur \u00bb, \u00ab teint \u00bb ou \u00ab nuance superficielle \u00bb) et du suffixe d\u00e9verbal <em>opsis<\/em> (\u1f44\u03c8\u03b9\u03c2, d\u00e9signant la \u00ab vue \u00bb, l&rsquo;\u00ab aspect \u00bb ou la \u00ab facult\u00e9 visuelle \u00bb), adjoint au suffixe savant <em>-ia<\/em> (-\u03af\u03b1) marquant un \u00e9tat pathologique ou une condition m\u00e9dicale abstraite. Dans sa traduction litt\u00e9rale, le vocable exprime ainsi \u00ab la vision color\u00e9e \u00bb ou \u00ab la condition de voir en couleur \u00bb.<\/p>\n<p>Historiquement, le mot a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 au cours du XIXe si\u00e8cle dans le cadre de l&rsquo;essor de la physiologie sensorielle europ\u00e9enne, notamment sous la plume des cliniciens fran\u00e7ais et allemands cherchant \u00e0 syst\u00e9matiser la nosologie des anomalies de la perception chromatique. \u00c0 l&rsquo;origine, certains auteurs employaient indistinctement le terme pour d\u00e9crire \u00e0 la fois les troubles cong\u00e9nitaux du sens des couleurs et les visions color\u00e9es anormales. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;avec les travaux s\u00e9mitiques et cliniques de pionniers comme <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Albrecht_von_Graefe\">Albrecht von Graefe<\/a> et les trait\u00e9s de neurologie de la fin du XIXe si\u00e8cle que la distinction s&rsquo;est cristallis\u00e9e : le daltonisme et l&rsquo;achromatopsie ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9s aux d\u00e9ficits d&rsquo;analyse spectrale, tandis que la chromatopsie a \u00e9t\u00e9 restreinte aux visions color\u00e9es illusoires.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature contemporaine, la chromatopsie se d\u00e9cline en de multiples n\u00e9ologismes savants construits sur le m\u00eame mod\u00e8le \u00e9tymologique gr\u00e9co-latin pour pr\u00e9ciser la nuance spectrale per\u00e7ue, tels que la xanthopsie (vision jaune), la cyanopsie (vision bleue), l&rsquo;\u00e9rythropsie (vision rouge), la chloropsie (vision verte) ou encore l&rsquo;ianthopsie (vision violette).<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le mot \u00ab chromatopsie \u00bb se prononce en fran\u00e7ais standard international [k\u0281\u0254.ma.t\u0254p.si]. La combinaison initiale \u00ab ch \u00bb se r\u00e9alise sous la forme de l&rsquo;occlusive v\u00e9laire sourde [k], conform\u00e9ment \u00e0 la tradition phonologique fran\u00e7aise r\u00e9gissant les termes d\u00e9riv\u00e9s du grec ancien comportant la lettre khi (\u03c7). L&rsquo;accentuation tonique naturelle se place sur la syllabe finale ouverte.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un substantif f\u00e9minin singulier (la chromatopsie, une chromatopsie). Son pluriel s&rsquo;orthographie r\u00e9guli\u00e8rement en adjoignant un \u00ab s \u00bb final : les chromatopsies [k\u0281\u0254.ma.t\u0254p.si]. L&rsquo;adjectif correspondant est \u00ab chromatopsique \u00bb [k\u0281\u0254.ma.t\u0254p.sik], employ\u00e9 indiff\u00e9remment au masculin et au f\u00e9minin pour qualifier un patient, une illusion sensorielle ou un ph\u00e9nom\u00e8ne hallucinatoire associ\u00e9 (\u00ab une vision chromatopsique \u00bb, \u00ab un \u00e9tat chromatopsique \u00bb).<\/p>\n<p>Dans la pratique m\u00e9dicale et acad\u00e9mique, le mot s&#8217;emploie principalement comme un terme diagnostique d\u00e9crivant un sympt\u00f4me fonctionnel plut\u00f4t qu&rsquo;une maladie autonome en soi. Il s&rsquo;ins\u00e8re fr\u00e9quemment dans des constructions syntagmatiques nominales (\u00ab chromatopsie m\u00e9dicamenteuse \u00bb, \u00ab chromatopsie centrale \u00bb, \u00ab chromatopsie r\u00e9tinienne \u00bb) pr\u00e9cisant l&rsquo;\u00e9tiologie ou la topographie l\u00e9sionnelle pr\u00e9sum\u00e9e.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La perception normale des couleurs r\u00e9sulte d&rsquo;un traitement hi\u00e9rarchis\u00e9 et diff\u00e9rentiel de l&rsquo;information photonique. Les photons incidents excitent les trois populations de c\u00f4nes r\u00e9tiniens (sensibles aux courtes, moyennes et longues longueurs d&rsquo;onde), dont les signaux sont ensuite compar\u00e9s par des cellules ganglionnaires antagonistes selon les axes rouge-vert et bleu-jaune. Ces signaux transitent par le corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral jusqu&rsquo;au cortex visuel primaire (V1), avant d&rsquo;\u00eatre synth\u00e9tis\u00e9s et spatialement stabilis\u00e9s au niveau des aires visuelles associatives extrastri\u00e9es, notamment l&rsquo;aire V4. La chromatopsie repr\u00e9sente une d\u00e9faillance de cet \u00e9quilibre dynamique, provoquant une distorsion tonale homog\u00e8ne ou pr\u00e9pond\u00e9rante sans abolition compl\u00e8te de la discrimination des formes.<\/p>\n<p>Contrairement aux hallucinations visuelles complexes form\u00e9es o\u00f9 le sujet per\u00e7oit des entit\u00e9s figuratives absentes, la chromatopsie constitue une distorsion visuelle \u00e9l\u00e9mentaire (une m\u00e9tamorphopsie ou une photopsie color\u00e9e diffuse). L&rsquo;environnement visuel n&rsquo;est pas effac\u00e9, mais il subit une transvaluation spectrale. Les surfaces blanches ou grises apparaissent impr\u00e9gn\u00e9es d&rsquo;une coloration franche, tandis que les teintes naturelles du monde ext\u00e9rieur voient leur balance alt\u00e9r\u00e9e : un ciel bleu contempl\u00e9 sous xanthopsie adoptera une teinte verd\u00e2tre, par simple superposition physique et physiologique des longueurs d&rsquo;onde per\u00e7ues.<\/p>\n<p>Le spectre \u00e9tiologique de la chromatopsie est particuli\u00e8rement diversifi\u00e9 et s&rsquo;articule autour de trois grands niveaux de dysfonctionnement anatomique : oculaire, pharmacologique et central. Au niveau oculaire, les modifications de la transparence optique jouent un r\u00f4le primordial. Par exemple, la perte brutale du cristallin opaque lors d&rsquo;une chirurgie de la cataracte sans implant filtrant laisse p\u00e9n\u00e9trer un afflux inhabituel de rayons ultraviolets et de courtes longueurs d&rsquo;onde, provoquant une cyanopsie imm\u00e9diate. Au niveau pharmacologique, des substances bloquant certains canaux ioniques ou enzymes r\u00e9tiniennes alt\u00e8rent sp\u00e9cifiquement la cin\u00e9tique des photor\u00e9cepteurs. Enfin, au niveau central, des d\u00e9charges \u00e9pileptiques ou des microl\u00e9sions isch\u00e9miques ciblant l&rsquo;aire V4 d\u00e9stabilisent le calcul cortical de constance de couleur, projetant une fausse couleur sur l&rsquo;ensemble de la perception consciente.<\/p>\n<p>Il importe de d\u00e9limiter rigoureusement la chromatopsie vis-\u00e0-vis des autres anomalies chromatiques acquises. Elle ne doit pas \u00eatre confondue avec l&rsquo;h\u00e9miachromatopsie (perte totale de la vision des couleurs dans un h\u00e9michamp visuel), ni avec la dyschromatopsie de confusion o\u00f9 le patient est incapable de s\u00e9parer deux teintes distinctes. Dans la chromatopsie, la facult\u00e9 de discriminer le contraste demeure fr\u00e9quemment intacte, mais le calibrage hom\u00e9ostatique de la blancheur sensorielle est rompu.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation des ph\u00e9nom\u00e8nes de vision color\u00e9e aberrante remonte \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique. Dans les corpus hippocratiques et les trait\u00e9s de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Galien\">Galien<\/a>, des descriptions \u00e9parses mentionnent des \u00e9tats f\u00e9briles ou toxiques accompagn\u00e9s d&rsquo;une jaunisse g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e o\u00f9 le patient affirme percevoir l&rsquo;environnement teint\u00e9 de jaune. Cette croyance, liant directement l&rsquo;ict\u00e8re cutan\u00e9 \u00e0 une coloration du fluide intraoculaire, a perdur\u00e9 durant plusieurs si\u00e8cles dans l&rsquo;imaginaire m\u00e9dical sous le concept de vision ict\u00e9rique.<\/p>\n<p>Au XVIIIe et au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, les descriptions cliniques se perfectionnent \u00e0 mesure que la pharmacop\u00e9e s&rsquo;enrichit de compos\u00e9s cardiotoniques d\u00e9riv\u00e9s de la digitale pourpre (<em>Digitalis purpurea<\/em>). En 1785, le m\u00e9decin britannique William Withering publie son ouvrage s\u00e9minal sur l&rsquo;usage de la digitale et consigne m\u00e9thodiquement parmi les effets toxiques des alt\u00e9rations visuelles frappantes o\u00f9 les objets semblent envelopp\u00e9s d&rsquo;un halo vert ou jaune. Au XIXe si\u00e8cle, des ophtalmologistes de renom analysent les cons\u00e9quences sensorielles des interventions chirurgicales de la cataracte. Des chirurgiens comme Albrecht von Graefe observent que les patients op\u00e9r\u00e9s sans correction optique adapt\u00e9e se plaignent d&rsquo;\u00e9rythropsie \u00e9blouissante apr\u00e8s avoir march\u00e9 sur la neige ou sous une luminosit\u00e9 solaire intense.<\/p>\n<p>La fin du XIXe et la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle marquent l&rsquo;int\u00e9gration de la chromatopsie au sein de la neurologie moderne. Jean-Martin Charcot et ses contemporains \u00e9tudient les visions color\u00e9es lors des crises d&rsquo;hyst\u00e9rie de conversion et des auras \u00e9pileptiques temporales. Avec l&rsquo;essor des neurosciences cognitives dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, les travaux de Semir Zeki sur la sp\u00e9cialisation fonctionnelle du cortex visuel des primates d\u00e9montrent le r\u00f4le de l&rsquo;aire V4 dans la synth\u00e8se des couleurs, \u00e9clairant d&rsquo;un jour nouveau les bases c\u00e9r\u00e9brales des chromatopsies d&rsquo;origine centrale.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du XXIe si\u00e8cle, la chromatopsie a suscit\u00e9 un regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pharmacologique et m\u00e9diatique avec la commercialisation des inhibiteurs de la phosphodiest\u00e9rase de type 5 (PDE5) utilis\u00e9s dans les troubles de l&rsquo;\u00e9rection, responsables d&rsquo;\u00e9pisodes document\u00e9s de cyanopsie transitoire par inhibition crois\u00e9e de la PDE6 r\u00e9tinienne. Ces d\u00e9couvertes contemporaines ont permis de sceller les ponts th\u00e9oriques entre toxicologie cellulaire, cin\u00e9tique des photor\u00e9cepteurs et s\u00e9miologie visuelle.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;explication scientifique de la chromatopsie mobilise plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques issus de la psychophysique et des neurosciences visuelles. Le premier cadre explicatif fondamental est la <strong>th\u00e9orie des processus antagonistes<\/strong> \u00e9labor\u00e9e initialement par Ewald Hering, perfectionn\u00e9e ult\u00e9rieurement par Leo Hurvich et Dorothea Jameson. Selon ce paradigme, le syst\u00e8me visuel traite la couleur \u00e0 travers deux canaux chromatiques bipolaires oppos\u00e9s (rouge contre vert, et bleu contre jaune) et un canal achromatique (luminance clair-sombre). La chromatopsie peut \u00eatre conceptualis\u00e9e comme une d\u00e9polarisation unilat\u00e9rale ou une d\u00e9sinhibition tonique pathologique de l&rsquo;un de ces canaux antagonistes. Si le syst\u00e8me bleu-jaune subit une hyperactivation soutenue du p\u00f4le bleu, le percept conscient bascule inexorablement vers la cyanopsie sans possibilit\u00e9 d&rsquo;inhibition physiologique en retour.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me corpus th\u00e9orique repose sur la notion de <strong>constance des couleurs<\/strong> formul\u00e9e dans le cadre de la th\u00e9orie du <em>Retinex<\/em> d&rsquo;Edwin Land. Cette th\u00e9orie stipule que la perception de la couleur d&rsquo;une surface ne d\u00e9pend pas de la composition spectrale brute du rayonnement qui en \u00e9mane, mais d&rsquo;une op\u00e9ration comparative \u00e0 large \u00e9chelle effectu\u00e9e par le cortex c\u00e9r\u00e9bral entre diff\u00e9rentes r\u00e9gions de la sc\u00e8ne visuelle. La chromatopsie centrale d\u00e9coulerait d&rsquo;une alt\u00e9ration des m\u00e9canismes computationnels de normalisation globale au sein du complexe occipito-temporal (aire V4 \/ gyrus lingual et fusiforme). En perdant son algorithme d&rsquo;ajustement compensatoire, le syst\u00e8me visuel ne parvient plus \u00e0 soustraire le bruit spectral ou les fluctuations d&rsquo;illumination, imposant une dominante color\u00e9e rigide \u00e0 l&rsquo;ensemble du percept.<\/p>\n<p>Au niveau biochimique et biophysique, la mod\u00e9lisation repose sur la cascade de phototransduction. Les photor\u00e9cepteurs utilisent des cascades enzymatiques ultra-r\u00e9gul\u00e9es (impliquant la rhodopsine, les opsines des c\u00f4nes, la transducine et la phosphodiest\u00e9rase) pour convertir l&rsquo;\u00e9nergie photonique en potentiel d&rsquo;action. L&rsquo;alt\u00e9ration s\u00e9lective des cin\u00e9tiques de fermeture des canaux sodiques cGMP-d\u00e9pendants ou le blocage pharmacologique d&rsquo;isoformes enzymatiques sp\u00e9cifiques (comme la phosphodiest\u00e9rase r\u00e9tinienne de type 6) provoquent une d\u00e9sensibilisation ou une suractivation relative d&rsquo;un sous-ensemble de photor\u00e9cepteurs. Cette asym\u00e9trie de signalisation en amont induit une distorsion chromatique massive que le cerveau interpr\u00e8te fid\u00e8lement comme une coloration omnidirectionnelle du champ visuel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La nosologie clinique de la chromatopsie se subdivise en entit\u00e9s distinctes en fonction de la coloration dominante observ\u00e9e par le patient :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Xanthopsie (vision jaune) :<\/strong> Forme la plus fr\u00e9quemment d\u00e9crite dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale. Elle est historiquement associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intoxication digitalique (digoxine, digitoxine), mais peut \u00e9galement survenir lors d&rsquo;intoxications au m\u00e9thanol, \u00e0 la santonine ou dans certains ict\u00e8res s\u00e9v\u00e8res o\u00f9 les pigments biliaires s&rsquo;infiltrent dans les milieux oculaires.<\/li>\n<li><strong>Cyanopsie (vision bleue) :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9e par une dominante spectrale froide et azur\u00e9e. Elle appara\u00eet typiquement apr\u00e8s l&rsquo;ablation d&rsquo;un cristallin opaque (cataracte) s\u00e9nile tr\u00e8s absorbant sans pose d&rsquo;un implant bloquant la lumi\u00e8re bleue, ou de fa\u00e7on transitoire suite \u00e0 la prise d&rsquo;inhibiteurs de la phosphodiest\u00e9rase de type 5 (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sild%C3%A9nafil\">sild\u00e9nafil<\/a>).<\/li>\n<li><strong>\u00c9rythropsie (vision rouge) :<\/strong> Perception d&rsquo;une lueur \u00e9carlate ou rouge\u00e2tre envahissant la sc\u00e8ne visuelle. Elle survient typiquement apr\u00e8s une exposition oculaire massive aux rayonnements actiniques intenses (ophtalmie des neiges ou \u00e9blouissement par flash lumineux chez les personnes aphaques), ou cons\u00e9cutivement \u00e0 une h\u00e9morragie du corps vitr\u00e9 (effet de filtre par la pr\u00e9sence d&rsquo;h\u00e9maties en suspension).<\/li>\n<li><strong>Chloropsie (vision verte) :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne plus rare o\u00f9 le monde se teinte de nuances verd\u00e2tres, document\u00e9 dans certaines intoxications m\u00e9dicamenteuses, notamment par la digitale, l&rsquo;ergot de seigle ou les organophosphor\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Ianthopsie (vision violette) :<\/strong> Teinte violac\u00e9e exceptionnelle observ\u00e9e lors d&rsquo;atteintes neurologiques focales tr\u00e8s pr\u00e9cises ou d&rsquo;intoxications rares (par exemple lors de surdosages en d\u00e9riv\u00e9s de la santonine combin\u00e9s \u00e0 d&rsquo;autres agents neurotropes).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan structurel et topologique, on distingue \u00e9galement la <strong>chromatopsie p\u00e9riph\u00e9rique<\/strong> (li\u00e9e aux anomalies des milieux r\u00e9fringents ou de la r\u00e9tine) de la <strong>chromatopsie centrale ou corticale<\/strong> (secondaire \u00e0 une atteinte du traitement de l&rsquo;information par les aires c\u00e9r\u00e9brales V1, V2 ou V4). Enfin, sur le plan cin\u00e9tique, les manifestations peuvent \u00eatre paroxystiques et br\u00e8ves (quelques secondes \u00e0 minutes dans le cadre d&rsquo;une crise comitiale focale) ou prolong\u00e9es et stationnaires (plusieurs jours ou semaines lors d&rsquo;intoxications chimiques chroniques).<\/p>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;art et les annales m\u00e9dicales fournissent des cas cliniques embl\u00e9matiques illustrant la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la chromatopsie et son retentissement comportemental.<\/p>\n<p>Un cas historique c\u00e9l\u00e8bre et abondamment d\u00e9battu concerne le peintre <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vincent_van_Gogh\">Vincent van Gogh<\/a> au cours de sa p\u00e9riode arl\u00e9sienne et auversienne (1888-1890). De nombreux historiens de l&rsquo;art et neuro-ophtalmologues ont avanc\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une xanthopsie induite par un traitement \u00e0 base de digitale prescrit par le docteur Paul Gachet pour soigner ses troubles maniaco-d\u00e9pressifs ou son \u00e9pilepsie. L&rsquo;utilisation pr\u00e9dominante, quasi obsessionnelle, de jaunes \u00e9clatants et d&rsquo;halos stellaires entourant les luminaires dans ses toiles tardives pourrait, selon cette interpr\u00e9tation m\u00e9dico-artistique, refl\u00e9ter directement une alt\u00e9ration physiologique de sa vision des couleurs, m\u00eame si d&rsquo;autres chercheurs privil\u00e9gient une d\u00e9marche stylistique et symbolique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la pratique contemporaine, l&rsquo;exemple classique est celui d&rsquo;un homme de 60 ans consultant en urgence pour une modification insolite de son champ visuel survenue deux heures apr\u00e8s l&rsquo;ingestion d&rsquo;une dose supra-th\u00e9rapeutique de sild\u00e9nafil (100 mg \u00e0 jeun). Le patient rapporte que toutes les surfaces murales blanches de son domicile paraissent lumineuses et bleut\u00e9es, comme \u00e9clair\u00e9es par un n\u00e9on ultraviolet. L&rsquo;examen du fond d&rsquo;\u0153il et l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle sont strictement conserv\u00e9s. L&rsquo;\u00e9lectror\u00e9tinogramme met en \u00e9vidence un retard transitoire de la r\u00e9ponse des c\u00f4nes. Apr\u00e8s m\u00e9tabolisation du compos\u00e9 et 24 heures de d\u00e9croissance s\u00e9rique, la vision redevient strictement normale, attestant du caract\u00e8re r\u00e9versible de la cyanopsie pharmacologique.<\/p>\n<p>Un autre cas d\u00e9monstratif implique une femme de 72 ans ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;une chirurgie unilat\u00e9rale de la cataracte par phaco\u00e9mulsification. Lors de son premier s\u00e9jour aux sports d&rsquo;hiver sans lunettes de protection adapt\u00e9es, elle d\u00e9crit avec effroi une vision d&rsquo;un rouge brique uniforme (\u00e9rythropsie) \u00e0 l&rsquo;\u0153il op\u00e9r\u00e9 en regardant les cr\u00eates enneig\u00e9es. L&rsquo;intensit\u00e9 des rayonnements ultraviolets r\u00e9fl\u00e9chis a temporairement satur\u00e9 sa r\u00e9tine non prot\u00e9g\u00e9e par un cristallin biologique. Le port ult\u00e9rieur de verres filtrants polaris\u00e9s de classe 4 a d\u00e9finitivement jugul\u00e9 les r\u00e9cidives du trouble.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation diagnostique d&rsquo;une chromatopsie exige une d\u00e9marche s\u00e9miologique m\u00e9thodique visant \u00e0 distinguer une illusion chromatique diffuse d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;aptitude visuelle, tout en identifiant l&rsquo;\u00e9tiologie causale sous-jacente :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Anamn\u00e8se clinique fouill\u00e9e :<\/strong> Chronologie d&rsquo;apparition (brutale ou progressive), permanence ou fluctuation du sympt\u00f4me, inventaire pharmacologique exhaustif (m\u00e9dicaments cardiotropes, antid\u00e9presseurs, urologiques, substances illicites), ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;expositions toxiques environnementales ou d&rsquo;interventions chirurgicales oculaires r\u00e9centes.<\/li>\n<li><strong>Examen ophtalmologique standard :<\/strong> Mesure de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle corrig\u00e9e, biomicroscopie \u00e0 la lampe \u00e0 fente (\u00e9valuation de la transparence de la corn\u00e9e et du cristallin, recherche d&rsquo;un hyph\u00e9ma ou d&rsquo;une uv\u00e9ite) et fond d&rsquo;\u0153il apr\u00e8s dilatation pour rechercher des h\u00e9morragies intravitr\u00e9ennes ou des alt\u00e9rations maculaires.<\/li>\n<li><strong>Tests de vision des couleurs standardis\u00e9s :<\/strong> Les planches pseudo-isochromatiques d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_d%27Ishihara\">Ishihara<\/a> permettent d&rsquo;\u00e9liminer une dyschromatopsie cong\u00e9nitale rouge-vert sous-jacente. Toutefois, l&rsquo;outil de r\u00e9f\u00e9rence demeure le test de classement des teintes de Farnsworth-Munsell 100 Hue ou le panel D-15 d\u00e9satur\u00e9. Dans la chromatopsie, ces tests r\u00e9v\u00e8lent une distorsion syst\u00e9matique de l&rsquo;axe de confusion correspondant \u00e0 la longueur d&rsquo;onde pr\u00e9dominante, sans pour autant mimer un patron de c\u00e9cit\u00e9 h\u00e9r\u00e9ditaire classique.<\/li>\n<li><strong>\u00c9lectrophysiologie r\u00e9tinienne :<\/strong> L&rsquo;\u00e9lectror\u00e9tinogramme global (ERG) et multifocal mesure l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle des photor\u00e9cepteurs et des cellules bipolaires. Il s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour documenter les alt\u00e9rations cin\u00e9tiques de la transduction, notamment lors d&rsquo;intoxications m\u00e9dicamenteuses ou de r\u00e9tinopathies toxiques.<\/li>\n<li><strong>Neuro-imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle et structurelle :<\/strong> L&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) enc\u00e9phalique avec s\u00e9quences de diffusion, FLAIR et reconstructions vasculaires permet d&rsquo;exclure un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral isch\u00e9mique du territoire vert\u00e9bro-basilaire, une tumeur occipitale ou une enc\u00e9phalite touchant s\u00e9lectivement les aires visuelles ventrales (gyrus lingual et fusiforme).<\/li>\n<li><strong>\u00c9lectroenc\u00e9phalogramme (EEG) :<\/strong> Indispensable lorsque la chromatopsie survient de mani\u00e8re br\u00e8ve et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, afin de traquer une comitialit\u00e9 focale temporo-occipitale ou occipito-pari\u00e9tale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La d\u00e9tection de la chromatopsie pr\u00e9sente une valeur pratique majeure dans divers domaines de la sant\u00e9 publique, de la pharmacovigilance et de la s\u00e9curit\u00e9 clinique. Dans le cadre de la m\u00e9decine d&rsquo;urgence et de la g\u00e9riatrie, la reconnaissance de la xanthopsie constitue un signe d&rsquo;alerte toxique quasi pathognomonique. Les personnes \u00e2g\u00e9es polym\u00e9diqu\u00e9es trait\u00e9es par digoxine pr\u00e9sentent fr\u00e9quemment une marge th\u00e9rapeutique \u00e9troite ; l&rsquo;apparition d&rsquo;une teinte jaun\u00e2tre dans le champ visuel pr\u00e9c\u00e8de souvent des arythmies ventriculaires potentiellement l\u00e9tales. Sa constatation clinique justifie un dosage imm\u00e9diat de la digoxin\u00e9mie et la suspension du traitement avant l&rsquo;apparition d&rsquo;un bloc auriculo-ventriculaire majeur.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique et les transports ferroviaires, la chromatopsie acquise pose des d\u00e9fis s\u00e9curitaires critiques. Un pilote de ligne ou un conducteur de train d\u00e9veloppant une cyanopsie ou une \u00e9rythropsie transitoire s&rsquo;expose \u00e0 une interpr\u00e9tation erron\u00e9e de la signalisation lumineuse nocturne (confusion entre feux blancs, bleus, verts ou ambr\u00e9s). La r\u00e9glementation de l&rsquo;aviation civile internationale impose ainsi des restrictions strictes quant \u00e0 la prise de substances \u00e0 risque visuel (notamment les inhibiteurs de PDE5) au cours des heures pr\u00e9c\u00e9dant le vol.<\/p>\n<p>En chirurgie ophtalmologique, la compr\u00e9hension des bases de l&rsquo;\u00e9rythropsie et de la cyanopsie a conduit \u00e0 une r\u00e9volution dans la conception des lentilles intraoculaires (implants). Les premiers implants rigides en PMMA incolore laissaient passer un spectre ultra-violet nocif, exposant les patients \u00e0 des cyanopsies \u00e9blouissantes et \u00e0 des risques accrus de toxicit\u00e9 maculaire phototoxique. Les implants modernes de chambre post\u00e9rieure int\u00e8grent d\u00e9sormais des chromophores synth\u00e9tiques jaunes (filtres anti-lumi\u00e8re bleue) mimant avec exactitude la filtration naturelle assur\u00e9e par le cristallin humain adulte.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations contemporaines en neurobiologie mol\u00e9culaire ont permis de d\u00e9cortiquer les m\u00e9canismes intimes de la chromatopsie induite chimiquement. Des \u00e9tudes pionni\u00e8res men\u00e9es par des \u00e9quipes de pharmacologie cellulaire ont cartographi\u00e9 l&rsquo;expression des diff\u00e9rentes isoformes de la phosphodiest\u00e9rase dans l&rsquo;organisme. Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 que si le sild\u00e9nafil et le vard\u00e9nafil pr\u00e9sentent une affinit\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rentielle pour la PDE5 humaine (pr\u00e9sente dans les corps caverneux et le muscle lisse vasculaire), ils exercent une inhibition comp\u00e9titive r\u00e9siduelle mais non n\u00e9gligeable sur la PDE6 r\u00e9tinienne, enzyme ma\u00eetresse de la cascade de phototransduction log\u00e9e dans les segments externes des b\u00e2tonnets et des c\u00f4nes. Les travaux de Vobig (1999) et de Marmor et Kessler (1999) ont d\u00e9montr\u00e9 que cette inhibition entra\u00eene une d\u00e9synchronisation transitoire de la repolarisation membranaire des photor\u00e9cepteurs bleus (c\u00f4nes S), mat\u00e9rialis\u00e9e cliniquement par une cyanopsie et une baisse mod\u00e9r\u00e9e de la sensibilit\u00e9 aux contrastes photopiques.<\/p>\n<p>Sur le versant des neurosciences cognitives, les protocoles d&rsquo;IRM fonctionnelle men\u00e9s chez des patients souffrant d&rsquo;\u00e9pilepsie occipito-temporale ou de migraines avec aura ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des corr\u00e9lats neuronaux pr\u00e9cis lors des \u00e9pisodes de chromatopsie centrale. L&rsquo;activation anormale, mesur\u00e9e par le signal BOLD (<em>Blood-Oxygen-Level Dependent<\/em>), au niveau de la jonction ventro-occipitale (homologue humain de l&rsquo;aire V4) corr\u00e8le fid\u00e8lement avec l&rsquo;exp\u00e9rience subjective de colorations illusoires unilat\u00e9rales ou bilat\u00e9rales. Ces donn\u00e9es empiriques ont confirm\u00e9 que l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une couleur globale n&rsquo;exige pas la pr\u00e9sence d&rsquo;une longueur d&rsquo;onde physique correspondante \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de la r\u00e9tine, mais d\u00e9pend de la co-activation ordonn\u00e9e de cartes neuronales sp\u00e9cialis\u00e9es dans la modulation chromatique.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres \u00e9tudes publi\u00e9es en toxicologie environnementale ont document\u00e9 l&rsquo;apparition de chromatopsies chez des ouvriers expos\u00e9s de mani\u00e8re prolong\u00e9e \u00e0 des solvants organiques industriels, tels que le styr\u00e8ne, le tolu\u00e8ne ou le perchloro\u00e9thyl\u00e8ne. Les cohortes suivies par Gobba et Cavalleri ont objectiv\u00e9 que l&rsquo;impr\u00e9gnation neurotoxique chronique entra\u00eene une dyschromatopsie acquise de type III (axe bleu-jaune) s&rsquo;accompagnant d&rsquo;\u00e9pisodes de vision jaunie intermittente, constituant un biomarqueur clinique pr\u00e9coce d&rsquo;enc\u00e9phalopathie toxique d\u00e9butante.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et l&rsquo;interpr\u00e9tation subjective de la chromatopsie sont intimement modul\u00e9es par les cadres s\u00e9mantiques et linguistiques propres \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9. Les recherches fondamentales en anthropologie linguistique initi\u00e9es par Brent Berlin et Paul Kay dans les ann\u00e9es 1960 ont d\u00e9montr\u00e9 que le lexique \u00e9l\u00e9mentaire des couleurs varie substantiellement selon les langues. Dans les communaut\u00e9s de locuteurs de langues qui ne poss\u00e8dent pas de fronti\u00e8re lexicale stricte entre le vert et le bleu (concept transculturel d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de \u00ab grue \u00bb, issu de la contraction de <em>green<\/em> et <em>blue<\/em>, que l&rsquo;on observe dans certaines langues traditionnelles d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Oc\u00e9anie ou dans le gallois archa\u00efque <em>glas<\/em>), la description d&rsquo;une cyanopsie ou d&rsquo;une chloropsie adopte des configurations narratives tr\u00e8s diff\u00e9rentes du mod\u00e8le biom\u00e9dical occidental.<\/p>\n<p>Dans certains contextes socioculturels et magico-religieux, les acc\u00e8s paroxystiques de chromatopsie induits par la prise de substances enth\u00e9og\u00e8nes rituelles (comme l&rsquo;ayahuasca riche en dim\u00e9thyltryptamine ou le peyotl renfermant de la mescaline) ne sont aucunement per\u00e7us comme des d\u00e9faillances sensorielles pathologiques, mais comme des fen\u00eatres de clairvoyance spirituelle. La m\u00e9tamorphose du champ visuel en une nappe vermillonne (\u00e9rythropsie) ou dor\u00e9e (xanthopsie) est alors cod\u00e9e comme une communication avec les forces ancestrales ou telluriques, soulignant la plasticit\u00e9 de l&rsquo;attribution s\u00e9miotique d&rsquo;une m\u00eame distorsion neurophysiologique.<\/p>\n<p>Dans la soci\u00e9t\u00e9 occidentale m\u00e9diatis\u00e9e, l&rsquo;apparition d&rsquo;un filtre chromatique est fr\u00e9quemment assimil\u00e9e \u00e0 des m\u00e9taphores cin\u00e9matographiques contemporaines (utilisation de filtres s\u00e9pia pour \u00e9voquer la nostalgie ou de filtres froids bleu-vert pour d\u00e9peindre une ambiance dystopique). Le patient moderne verbalise souvent son exp\u00e9rience en affirmant : \u00ab C&rsquo;est comme si je regardais le monde \u00e0 travers un filtre Instagram ou des lunettes de soleil teint\u00e9es \u00bb, ce qui refl\u00e8te l&rsquo;acculturation visuelle aux technologies d&rsquo;imagerie num\u00e9rique.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>La caract\u00e9risation scientifique de la chromatopsie continue de susciter des controverses m\u00e9thodologiques et conceptuelles au sein des cercles d&rsquo;experts. L&rsquo;un des d\u00e9bats les plus persistants concerne la fronti\u00e8re diagnostique entre la v\u00e9ritable chromatopsie unie et diffuse et les <strong>hallucinations chromatiques simples<\/strong> (photopsies ou phosph\u00e8nes color\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques). Certains neuro-ophtalmologues soutiennent que le terme de chromatopsie devrait \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 de mani\u00e8re restrictive aux colorations continues et passives g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par des anomalies physiques de transmission ou de transduction (milieux oculaires et photor\u00e9cepteurs), plaidant pour l&rsquo;abandon du terme au profit d&rsquo;\u00ab hallucinations visuelles \u00e9l\u00e9mentaires de type monochromatique \u00bb d\u00e8s lors que le cortex c\u00e9r\u00e9bral est la source primitive du trouble.<\/p>\n<p>Une seconde controverse r\u00e9side dans l&rsquo;incertitude quant \u00e0 l&rsquo;implication de la chromatopsie dans la production artistique de grands ma\u00eetres, illustr\u00e9e par la querelle entourant Vincent van Gogh, mais \u00e9galement Claude Monet \u00e0 la fin de sa vie. Si Monet souffrait ind\u00e9niablement d&rsquo;une cataracte bilat\u00e9rale s\u00e9nile qui alt\u00e9rait son spectre vers les bruns et les rouges (effet de filtre nucl\u00e9aire d&rsquo;ambre), puis d&rsquo;une cyanopsie brutale apr\u00e8s son intervention en 1923, les historiens mettent en garde contre une vision excessivement m\u00e9caniste de l&rsquo;acte cr\u00e9ateur consistant \u00e0 r\u00e9duire le choix des pigments \u00e0 une simple contrainte neurobiologique involontaire.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan de l&rsquo;\u00e9valuation empirique, la principale limite r\u00e9side dans la nature fondamentalement subjective (qualia) de l&rsquo;exp\u00e9rience chromatique. Il demeure impossible pour un clinicien d&rsquo;observer directement la teinte per\u00e7ue par le sujet. En l&rsquo;absence de l\u00e9sions r\u00e9tiniennes structurelles franches d\u00e9tectables au fond d&rsquo;\u0153il, le m\u00e9decin d\u00e9pend presque exclusivement du t\u00e9moignage verbal du patient. Les variations individuelles dans l&rsquo;\u00e9talonnage psychophysique du blanc de r\u00e9f\u00e9rence rendent ardues la quantification et la comparaison standardis\u00e9e des intensit\u00e9s de chromatopsie dans les protocoles d&rsquo;essais cliniques pharmacologiques.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir les confusions s\u00e9miologiques, il est indispensable de confronter la chromatopsie \u00e0 d&rsquo;autres concepts de la psychopathologie et des neurosciences de la vision :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Achromatopsie :<\/strong> D\u00e9signe l&rsquo;absence totale de vision des couleurs, qu&rsquo;elle soit d&rsquo;origine cong\u00e9nitale (d\u00e9ficit complet des trois populations de c\u00f4nes r\u00e9tiniens) ou acquise par l\u00e9sion corticale bilat\u00e9rale (aire V4). Alors que la chromatopsie enrichit ou alt\u00e8re illusoirement la sc\u00e8ne d&rsquo;une nuance donn\u00e9e, l&rsquo;achromatopsie la d\u00e9pouille int\u00e9gralement de couleur, r\u00e9duisant le monde \u00e0 des nuances de gris.<\/li>\n<li><strong>Dyschromatopsie :<\/strong> Terme g\u00e9n\u00e9rique englobant toutes les anomalies qualitatives ou quantitatives du sens chromatique (y compris le daltonisme h\u00e9r\u00e9ditaire). La chromatopsie est une sous-cat\u00e9gorie sp\u00e9cifique de dyschromatopsie acquise, distincte des d\u00e9ficits d&rsquo;aptitude \u00e0 discriminer deux teintes adjacentes.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9tamorphopsie :<\/strong> Trouble de la perception visuelle caract\u00e9ris\u00e9 par une d\u00e9formation de la g\u00e9om\u00e9trie spatiale, de la taille (micropsie, macropsie) ou des contours des objets, sans alt\u00e9ration oblig\u00e9e de leur tonalit\u00e9 chromatique.<\/li>\n<li><strong>Synesth\u00e9sie couleur-graph\u00e8me :<\/strong> Condition neuro-d\u00e9veloppementale b\u00e9nigne dans laquelle la perception d&rsquo;un signe abstrait (lettre, chiffre) d\u00e9clenche automatiquement et syst\u00e9matiquement la repr\u00e9sentation mentale concurrente d&rsquo;une couleur sp\u00e9cifique. Dans la synesth\u00e9sie, l&rsquo;ensemble du champ visuel n&rsquo;est pas inond\u00e9 d&rsquo;une couleur diffuse ; l&rsquo;attribution chromatique reste localis\u00e9e et structur\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Hallucination visuelle lilliputienne ou complexe :<\/strong> Perception sans objet d&rsquo;\u00eatres vivants, d&rsquo;objets ou de sc\u00e8nes narratives d\u00e9taill\u00e9es, fr\u00e9quemment rencontr\u00e9e dans le syndrome de Charles Bonnet ou la d\u00e9mence \u00e0 corps de Lewy, diff\u00e9rant radicalement de la chromatopsie qui se borne \u00e0 une alt\u00e9ration spectrale sans objet figur\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La chromatopsie incarne une rupture captivante de la constance perceptive, rappelant que notre perception du monde color\u00e9 r\u00e9sulte d&rsquo;un \u00e9difice sensoriel actif et non d&rsquo;une simple capture photographique passive :<\/p>\n<ul>\n<li>La chromatopsie est une distorsion perceptive acquise au cours de laquelle le champ visuel complet ou les objets neutres se teintent d&rsquo;une couleur monochrome homog\u00e8ne.<\/li>\n<li>Ses variantes spectrales se nomment xanthopsie (jaune), cyanopsie (bleu), \u00e9rythropsie (rouge), chloropsie (vert) et ianthopsie (violet).<\/li>\n<li>Les m\u00e9canismes causaux s&rsquo;\u00e9chelonnent sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;appareil visuel : alt\u00e9ration de la filtration oculaire (post-chirurgie de cataracte, h\u00e9morragie du vitr\u00e9), dysfonction de phototransduction r\u00e9tinienne induite par des m\u00e9dicaments ou toxiques (digoxine, inhibiteurs de PDE5), ou d\u00e9r\u00e8glement cortical sup\u00e9rieur (crise d&rsquo;\u00e9pilepsie, isch\u00e9mie occipitale de l&rsquo;aire V4).<\/li>\n<li>Le diagnostic s&rsquo;appuie sur une anamn\u00e8se minutieuse, l&rsquo;analyse du profil m\u00e9dicamenteux, les tests de chromaticit\u00e9 (Farnsworth 100 Hue), l&rsquo;\u00e9lectror\u00e9tinogramme et l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale selon la clinique.<\/li>\n<li>Elle poss\u00e8de une grande valeur pr\u00e9dictive en pratique m\u00e9dicale pour identifier pr\u00e9cocement des surdosages m\u00e9dicamenteux potentiellement mortels ou guider le calibrage optique des implants intraoculaires.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Consultez ci-dessous les sources universitaires et publications de r\u00e9f\u00e9rence ayant \u00e9tabli les connaissances contemporaines sur les visions color\u00e9es et les troubles de la perception spectrale :<\/p>\n<ul>\n<li>Hering, E. (1964). <em>Outlines of a Theory of the Light Sense<\/em> (L. M. Hurvich &amp; D. Jameson, Trad.). Harvard University Press.<\/li>\n<li>Land, E. H. (1977). The Retinex theory of color vision. <em>Scientific American<\/em>, 237(6), 108\u2013128. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican1277-108\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican1277-108<\/a><\/li>\n<li>Marmor, M. F., &amp; Kessler, R. (1999). Sildenafil (Viagra) and ophthalmology. <em>Survey of Ophthalmology<\/em>, 44(2), 153\u2013162. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0039-6257(99)00079-0\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0039-6257(99)00079-0<\/a><\/li>\n<li>Vobig, M. A. (1999). Retinal side-effects of sildenafil. <em>The Lancet<\/em>, 353(9162), 1442. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0140-6736(05)75954-4\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0140-6736(05)75954-4<\/a><\/li>\n<li>Zeki, S. (1990). A century of cerebral achromatopsia. <em>Brain<\/em>, 113(6), 1721\u20131777. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/113.6.1721\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/113.6.1721<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez la chromatopsie : d\u00e9finition, causes pharmacologiques ou neurologiques, formes cliniques (xanthopsie, cyanopsie, \u00e9rythropsie) et diagnostic.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,701,4562,5106],"tags":[39523,37461,31443,39605,33989,39606,39604],"class_list":["post-23368","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-ophtalmologie","category-perception-sensorielle","category-psychophysique","tag-chromatopsie","tag-cyanopsie","tag-dyschromatopsie","tag-erythropsie","tag-perception-des-couleurs","tag-toxicite-oculaire","tag-xanthopsie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23368","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23368\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23368"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23368"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23368"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}