{"id":23360,"date":"2026-10-31T03:42:09","date_gmt":"2026-10-31T03:42:09","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=adaptation-chromatique"},"modified":"2026-10-31T03:42:09","modified_gmt":"2026-10-31T03:42:09","slug":"adaptation-chromatique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=adaptation-chromatique","title":{"rendered":"Adaptation chromatique : Stabilit\u00e9 du monde visuel"},"content":{"rendered":"<p>La perception humaine est confront\u00e9e \u00e0 une variabilit\u00e9 lumineuse perp\u00e9tuelle, allant de la lueur orang\u00e9e d&rsquo;une bougie \u00e0 la clart\u00e9 \u00e9clatante d&rsquo;un soleil z\u00e9nithal. Malgr\u00e9 ces fluctuations massives du spectre de l&rsquo;illuminant, notre appareil visuel parvient \u00e0 pr\u00e9server une remarquable stabilit\u00e9 perceptive des objets environnants. Au c\u0153ur de cette prouesse sensorielle et cognitive se trouve l&rsquo;adaptation chromatique, un m\u00e9canisme fondamental sans lequel notre univers visuel changerait continuellement de teinte \u00e0 chaque variation de la lumi\u00e8re ambiante.<\/p>\n<h2>Adaptation chromatique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>adaptation chromatique<\/strong> d\u00e9signe la capacit\u00e9 du syst\u00e8me visuel humain \u00e0 ajuster sa sensibilit\u00e9 spectrale en r\u00e9ponse aux changements de composition chromatique de l&rsquo;illuminant ambiant, afin de maintenir une perception constante de la couleur des surfaces. Ce processus psychophysique et neurobiologique compense les modifications de la distribution spectrale de puissance de la lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie par les objets.<\/p>\n<p>Sur le plan fonctionnel, l&rsquo;adaptation chromatique constitue le m\u00e9canisme physiologique primordial qui sous-tend le ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Constance_de_couleur\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">constance des couleurs<\/a>. Lorsqu&rsquo;une personne passe de la lumi\u00e8re naturelle du jour \u00e0 l&rsquo;\u00e9clairage artificiel d&rsquo;une lampe \u00e0 incandescence, le spectre lumineux incident s&rsquo;enrichit consid\u00e9rablement en grandes longueurs d&rsquo;onde (tons chauds et rouge\u00e2tres). Gr\u00e2ce \u00e0 une modulation dynamique du gain sensoriel au niveau r\u00e9tinien et cortical, le syst\u00e8me visuel att\u00e9nue s\u00e9lectivement sa sensibilit\u00e9 aux composantes pr\u00e9dominantes de l&rsquo;\u00e9clairage, permettant ainsi \u00e0 une feuille de papier blanc de continuer \u00e0 \u00eatre per\u00e7ue comme blanche plut\u00f4t que jaune ou rouge\u00e2tre.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9gulation ne se limite pas \u00e0 un simple filtre optique statique ; elle implique une cascade de r\u00e9ponses physiologiques et neuronales \u00e0 court, moyen et long terme. L&rsquo;adaptation chromatique s&rsquo;articule ainsi \u00e0 la fronti\u00e8re de la phototransduction biophysique, du traitement synaptique intrar\u00e9tinien et de l&rsquo;int\u00e9gration computationnelle au sein des aires visuelles sup\u00e9rieures du cerveau.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab adaptation \u00bb provient du latin m\u00e9di\u00e9val <em>adaptatio<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe classique <em>adaptare<\/em>, signifiant \u00ab ajuster \u00bb, \u00ab embo\u00eeter \u00bb ou \u00ab approprier \u00e0 un usage particulier \u00bb (form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ad-<\/em>, vers, et de l&rsquo;adjectif <em>aptus<\/em>, convenable, apte). Dans les sciences biologiques du XIXe si\u00e8cle, le mot a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 pour caract\u00e9riser les m\u00e9canismes par lesquels un organisme ou un organe modifie sa structure ou sa fonction afin de s&rsquo;ajuster \u00e0 des contraintes environnementales.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pith\u00e8te \u00ab chromatique \u00bb trouve sa source dans le grec ancien <em>khr\u00f4matikos<\/em> (\u03c7\u03c1\u03c9\u03bc\u03b1\u03c4\u03b9\u03ba\u03cc\u03c2), d\u00e9riv\u00e9 de <em>khr\u00f4ma<\/em> (\u03c7\u03c1\u1ff6\u03bc\u03b1), qui d\u00e9signait initialement la surface du corps, le teint, puis par extension la couleur sous toutes ses nuances sensibles. La combinaison terminologique \u00ab adaptation chromatique \u00bb (en anglais <em>chromatic adaptation<\/em>, et en allemand <em>chromatische Adaptation<\/em> ou <em>Farbadaption<\/em>) s&rsquo;est solidement ancr\u00e9e dans la litt\u00e9rature scientifique \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, principalement gr\u00e2ce aux travaux pionniers de physiologistes germanophones tels que Johannes von Kries et Ewald Hering, qui cherchaient \u00e0 formaliser la fa\u00e7on dont l&rsquo;\u0153il s&rsquo;ajuste aux lumi\u00e8res color\u00e9es.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le terme se prononce phon\u00e9tiquement en fran\u00e7ais standard \/a.dap.ta.sj\u0254\u0303 k\u0281\u0254.ma.tik\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier compos\u00e9 d&rsquo;un substantif et d&rsquo;un adjectif qualificatif. Au pluriel, il prend la forme \u00ab adaptations chromatiques \u00bb (\/a.dap.ta.sj\u0254\u0303 k\u0281\u0254.ma.tik\/).<\/p>\n<p>Sur le plan morphologique et syntaxique, le terme est principalement employ\u00e9 dans des contextes savants relevant de la psychologie de la perception, des neurosciences cognitives, de la colorim\u00e9trie, de l&rsquo;ergonomie visuelle et de l&rsquo;ing\u00e9nierie optique. On retrouve fr\u00e9quemment l&rsquo;expression sous forme compl\u00e9t\u00e9e par des modificateurs pr\u00e9cisant sa dynamique temporelle, tels que \u00ab adaptation chromatique rapide \u00bb ou \u00ab adaptation chromatique soutenue \u00bb, ainsi que dans des formulations comparatives telles que \u00ab m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation chromatique r\u00e9tiniens versus corticaux \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l&rsquo;adaptation chromatique dans toute sa rigueur, il convient de distinguer le signal physique capt\u00e9 par l&rsquo;\u0153il de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique construite par le cerveau. La lumi\u00e8re qui p\u00e9n\u00e8tre dans la pupille provient g\u00e9n\u00e9ralement de la r\u00e9flexion d&rsquo;un illuminant sur une surface mat\u00e9rielle. Math\u00e9matiquement, la radiance spectrale atteignant la r\u00e9tine est le produit, longueur d&rsquo;onde par longueur d&rsquo;onde, de la r\u00e9flectance spectrale de l&rsquo;objet et de la distribution spectrale de l&rsquo;illuminant. Si le syst\u00e8me visuel agissait comme un simple radiom\u00e8tre physique, la couleur per\u00e7ue d&rsquo;un objet se m\u00e9tamorphoserait de mani\u00e8re drastique d\u00e8s que l&rsquo;illuminant change : une pomme rouge sous la lumi\u00e8re bleut\u00e9e d&rsquo;un ciel couvert renverrait une pr\u00e9dominance d&rsquo;ondes moyennes et courtes radicalement diff\u00e9rente de celle qu&rsquo;elle renvoie au soleil couchant.<\/p>\n<p>L&rsquo;adaptation chromatique intervient pr\u00e9cis\u00e9ment pour neutraliser les composantes stables de l&rsquo;illuminant. Elle repose sur le principe de la r\u00e9gulation de gain : lorsque les <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Photor%C3%A9cepteur_(syst%C3%A8me_visuel)\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens<\/a> sont expos\u00e9s de mani\u00e8re prolong\u00e9e \u00e0 un stimulus chromatique particulier, leur sensibilit\u00e9 relative diminue. Cette baisse d&rsquo;efficacit\u00e9 est sp\u00e9cifique aux types de c\u00f4nes stimul\u00e9s. Si la sc\u00e8ne visuelle est inond\u00e9e de lumi\u00e8re jaune-rouge\u00e2tre, les c\u00f4nes sensibles aux grandes longueurs d&rsquo;onde (c\u00f4nes L) et, dans une moindre mesure, ceux sensibles aux moyennes longueurs d&rsquo;onde (c\u00f4nes M), subissent une baisse de sensibilit\u00e9 relative par rapport aux c\u00f4nes sensibles aux courtes longueurs d&rsquo;onde (c\u00f4nes S). Le signal est ainsi r\u00e9\u00e9quilibr\u00e9 avant m\u00eame sa transmission aux \u00e9tages sup\u00e9rieurs de traitement perceptif.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme op\u00e8re selon plusieurs \u00e9chelles temporelles embo\u00eet\u00e9es. On distingue g\u00e9n\u00e9ralement une phase extr\u00eamement rapide, survenant en quelques dizaines \u00e0 centaines de millisecondes, li\u00e9e \u00e0 des ajustements \u00e9lectriques et biochimiques imm\u00e9diats au sein des c\u00f4nes et des cellules horizontales de la r\u00e9tine. Une seconde phase, dite lente, se d\u00e9ploie sur plusieurs secondes voire plusieurs minutes ; elle implique la d\u00e9pl\u00e9tion et la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration continue des pigments visuels (les opsines), ainsi que des boucles de r\u00e9troaction complexes au niveau des cellules ganglionnaires, du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral et des aires visuelles corticales. Enfin, une adaptation \u00e0 tr\u00e8s long terme, pouvant durer des heures ou des jours, a \u00e9t\u00e9 document\u00e9e lors du port prolong\u00e9 de filtres optiques color\u00e9s.<\/p>\n<p>Les limites de l&rsquo;adaptation chromatique sont toutefois manifestes. Lorsque l&rsquo;\u00e9clairage ambiant est strictement monochromatique (comme la lumi\u00e8re jaune pur \u00e9mise par certaines lampes \u00e0 vapeur de sodium), le syst\u00e8me visuel se trouve priv\u00e9 de la diversit\u00e9 spectrale n\u00e9cessaire pour effectuer la comparaison des canaux de c\u00f4nes. Dans ce cas de figure extr\u00eame, l&rsquo;adaptation chromatique \u00e9choue \u00e0 restaurer la constance des couleurs : toutes les surfaces apparaissent d\u00e9satur\u00e9es ou d\u00e9color\u00e9es dans une gamme de gris et de jaune terne. L&rsquo;adaptation n&rsquo;est donc pas une compensation absolue, mais une optimisation contextuelle conditionn\u00e9e par la richesse spectrale de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension scientifique de l&rsquo;adaptation chromatique s&rsquo;est construite au carrefour de la physique, de la physiologie et de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychophysique\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">psychophysique<\/a>. D\u00e8s le XVIIIe si\u00e8cle, des savants comme Gaspard Monge et Georges-Louis Leclerc de Buffon avaient document\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne des images cons\u00e9cutives accidentelles et la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u0153il s&rsquo;accoutume aux filtres color\u00e9s. Cependant, c&rsquo;est au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle que les premiers cadres th\u00e9oriques formalis\u00e9s voient le jour.<\/p>\n<p>Hermann von Helmholtz, dans son monumental <em>Handbuch der physiologischen Optik<\/em> (1867), th\u00e9orise la vision des couleurs comme une d\u00e9composition en trois sensations primaires. Helmholtz envisageait l&rsquo;adaptation chromatique et la constance des couleurs comme le r\u00e9sultat d&rsquo;un \u00ab jugement inconscient \u00bb (<em>unbewusster Schluss<\/em>) : le cerveau d\u00e9duirait intellectuellement la couleur de l&rsquo;illuminant pour en soustraire l&rsquo;effet. En opposition frontale avec cette vision intellectualiste, Ewald Hering propose en 1878 une approche r\u00e9solument physiologique, soutenant que l&rsquo;adaptation est le produit direct de processus opposants r\u00e9tiniens d&rsquo;assimilation et de d\u00e9sassimilation biochimique sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire d&rsquo;invoquer un raisonnement cognitif.<\/p>\n<p>Le tournant quantitatif d\u00e9cisif survient en 1905 avec le physiologiste Johannes von Kries. Dans son chapitre sur la th\u00e9orie de la vision de l&rsquo;ouvrage collectif de Nagel, von Kries formule l&rsquo;hypoth\u00e8se du coefficient de proportionnalit\u00e9, connue aujourd&rsquo;hui sous le nom de \u00ab loi de von Kries \u00bb ou de \u00ab mod\u00e8le de transformation de von Kries \u00bb. Il postule que chaque canal r\u00e9cepteur fonctionne comme une unit\u00e9 autonome dont la r\u00e9ponse est mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle par un facteur multiplicatif inversement proportionnel \u00e0 son niveau d&rsquo;excitation moyen global.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, Edwin Land r\u00e9volutionne le domaine en introduisant sa th\u00e9orie <em>Retinex<\/em> (mot-valise combinant r\u00e9tine et cortex). Par des exp\u00e9riences devenues c\u00e9l\u00e8bres utilisant des collages multicolores appel\u00e9s \u00ab Mondrians \u00bb, Land d\u00e9montre de fa\u00e7on spectaculaire que deux surfaces renvoyant exactement la m\u00eame distribution de lumi\u00e8re vers l&rsquo;\u0153il peuvent \u00eatre per\u00e7ues de couleurs radicalement distinctes si leur environnement spatial diff\u00e8re. Il prouve ainsi que l&rsquo;adaptation chromatique ne saurait \u00eatre restreinte \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne purement local au niveau d&rsquo;un seul photor\u00e9cepteur, mais exige des calculs comparatifs spatiaux \u00e0 longue port\u00e9e.<\/p>\n<p>Depuis la fin du XXe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie multi-\u00e9lectrodes a permis d&rsquo;identifier pr\u00e9cis\u00e9ment les substrats neuraux impliqu\u00e9s. Les travaux de chercheurs contemporains tels que David Brainard, Anya Hurlbert et Karl Gegenfurtner ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l&rsquo;adaptation chromatique combine une normalisation pr\u00e9coce du gain r\u00e9tinien avec des calculs d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne sophistiqu\u00e9s au sein des aires visuelles V1, V2 et surtout V4.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le canonique qui sert de socle \u00e0 la description de l&rsquo;adaptation chromatique est la r\u00e8gle de von Kries, souvent d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de th\u00e9orie du contr\u00f4le de gain ind\u00e9pendant des r\u00e9cepteurs. Selon cette formulation math\u00e9matique, les signaux issus des trois types de c\u00f4nes (L pour les grandes longueurs d&rsquo;onde, M pour les moyennes, S pour les courtes) subissent une multiplication par un facteur de gain sp\u00e9cifique :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-eq\" dir=\"ltr\"><em>L&rsquo; = k_L \u00b7 L<\/em><\/span><br \/><span class=\"arabpsy-eq\" dir=\"ltr\"><em>M&rsquo; = k_M \u00b7 M<\/em><\/span><br \/><span class=\"arabpsy-eq\" dir=\"ltr\"><em>S&rsquo; = k_S \u00b7 S<\/em><\/span><\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, les coefficients <em>k_L<\/em>, <em>k_M<\/em> et <em>k_S<\/em> sont inversement proportionnels au signal global g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;illuminant dans chaque classe de c\u00f4nes respective. Bien que ce mod\u00e8le lin\u00e9aire d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gante simplicit\u00e9 rende compte d&rsquo;une large part des ajustements perceptifs dans des conditions d&rsquo;observation naturelles, les recherches psychophysiques modernes ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;il est incomplet. En r\u00e9alit\u00e9, les voies visuelles post-r\u00e9ceptoriennes introduisent des interactions non lin\u00e9aires entre les signaux des c\u00f4nes, notamment au sein des m\u00e9canismes chromatiques opposants (rouge-vert et bleu-jaune).<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer ces limites, Harry Helson et Deane Judd ont d\u00e9velopp\u00e9 la th\u00e9orie du niveau d&rsquo;adaptation (<em>adaptation level theory<\/em>). Cette approche postule que le syst\u00e8me visuel \u00e9tablit pour toute sc\u00e8ne visuelle un point de r\u00e9f\u00e9rence neutre \u2014 un \u00ab niveau d&rsquo;adaptation \u00bb \u2014 correspondant \u00e0 la moyenne pond\u00e9r\u00e9e de toutes les luminances et chromaticit\u00e9s pr\u00e9sentes. Toute surface dont la chromaticit\u00e9 est sup\u00e9rieure \u00e0 ce niveau de r\u00e9f\u00e9rence est per\u00e7ue avec la teinte de l&rsquo;illuminant, tandis qu&rsquo;une surface d&rsquo;une chromaticit\u00e9 inf\u00e9rieure sera per\u00e7ue avec la teinte compl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Sur le plan computationnel contemporain, l&rsquo;adaptation chromatique est mod\u00e9lis\u00e9e dans le cadre des approches bay\u00e9siennes de la perception. Le syst\u00e8me visuel y est conceptualis\u00e9 comme un syst\u00e8me d&rsquo;inf\u00e9rence statistique optimale. Face \u00e0 une entr\u00e9e sensorielle ambigu\u00eb (le produit illuminant \u00d7 r\u00e9flectance), le cerveau mobilise des connaissances pr\u00e9alables (<em>priors<\/em>) relatives \u00e0 la physique du monde naturel : par exemple, le fait que la plupart des illuminants naturels se situent le long du locus de la lumi\u00e8re du jour (du jaune dor\u00e9 au bleu c\u00e9leste) et que les r\u00e9flectances des objets changent rarement de mani\u00e8re abrupte. L&rsquo;adaptation chromatique correspond alors \u00e0 une actualisation dynamique de la probabilit\u00e9 a posteriori de l&rsquo;illuminant le plus vraisemblable.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;adaptation chromatique se d\u00e9ploie \u00e0 travers une architecture multicouche comprenant plusieurs dimensions fonctionnelles et anatomiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Adaptation photochimique des r\u00e9cepteurs :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne purement biophysique au sein des segments externes des c\u00f4nes, caract\u00e9ris\u00e9 par le blanchiment (<em>bleaching<\/em>) et la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration des mol\u00e9cules de photopigment (iodopsine), modifiant la probabilit\u00e9 de capture des photons incidents.<\/li>\n<li><strong>Contr\u00f4le de gain r\u00e9tinien post-r\u00e9cepteur :<\/strong> R\u00e9gulation synaptique rapide op\u00e9r\u00e9e par les cellules horizontales et les cellules amacrines au sein des couches plexiformes de la r\u00e9tine, ajustant les signaux avant leur transmission par le nerf optique via les voies parvocellulaires et koniocellulaires.<\/li>\n<li><strong>Adaptation locale versus globale :<\/strong> L&rsquo;adaptation locale s&rsquo;ajuste \u00e0 la chromaticit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9gion \u00e9troite du champ visuel directement fix\u00e9e par la fov\u00e9a, tandis que l&rsquo;adaptation globale int\u00e8gre la totalit\u00e9 du champ p\u00e9riph\u00e9rique pour estimer l&rsquo;illuminant d&rsquo;ensemble.<\/li>\n<li><strong>Adaptation sensorielle versus adaptation cognitive :<\/strong> L&rsquo;adaptation sensorielle d\u00e9coule automatiquement de la stimulation physique des photor\u00e9cepteurs et des neurones visuels ; l&rsquo;adaptation cognitive (ou conceptuelle) mobilise des connaissances de haut niveau concernant la nature des objets (par exemple, la m\u00e9moire visuelle qu&rsquo;une banane est jaune ou qu&rsquo;un tronc d&rsquo;arbre est brun).<\/li>\n<li><strong>Adaptation chromatique temporelle dynamique :<\/strong> Compos\u00e9e d&rsquo;une phase transitoire ultra-rapide (d\u00e9roul\u00e9e en moins de 100 millisecondes) et d&rsquo;une phase asymptotique lente (pouvant s&rsquo;\u00e9tendre de quelques dizaines de secondes \u00e0 plusieurs minutes).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un exemple paradigmatique de l&rsquo;adaptation chromatique au quotidien est le passage d&rsquo;une rue ensoleill\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un appartement \u00e9clair\u00e9 par de vieilles ampoules au tungst\u00e8ne. \u00c0 l&rsquo;instant pr\u00e9cis o\u00f9 l&rsquo;on p\u00e9n\u00e8tre dans la pi\u00e8ce, l&rsquo;ensemble de l&rsquo;espace semble baign\u00e9 d&rsquo;un voile jaune-orang\u00e9 tr\u00e8s marqu\u00e9. Cependant, au bout de quelques secondes seulement, cette dominante de couleur s&rsquo;estompe progressivement. Les murs peints en blanc redeviennent d&rsquo;un blanc pur et distinct, et les nuances des objets familiers retrouvent leur \u00e9quilibre perceptif usuel.<\/p>\n<p>Un autre cas d\u00e9monstratif r\u00e9side dans l&rsquo;utilisation de lunettes de soleil teint\u00e9es, par exemple des verres dot\u00e9s d&rsquo;une forte teinte ambr\u00e9e ou bleue. Lors de l&rsquo;enfilage des lunettes, la totalit\u00e9 du champ visuel vire instantan\u00e9ment \u00e0 la couleur du filtre. Apr\u00e8s une vingtaine de minutes de port continu, le porteur ne remarque pratiquement plus la coloration artificielle : le syst\u00e8me visuel a \u00ab factoris\u00e9 \u00bb le filtre optique en recalibrant la sensibilit\u00e9 relative des c\u00f4nes. L&rsquo;ampleur de cette adaptation devient spectaculairement apparente lorsque la personne retire soudainement ses lunettes : l&rsquo;environnement physique appara\u00eet alors violemment teint\u00e9 de la couleur compl\u00e9mentaire (un monde bleut\u00e9 si les verres \u00e9taient jaunes, ou rouge\u00e2tre s&rsquo;ils \u00e9taient bleu-vert), un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;image cons\u00e9cutive g\u00e9ante qui s&rsquo;efface en quelques secondes.<\/p>\n<p>Dans le domaine num\u00e9rique contemporain, le c\u00e9l\u00e8bre ph\u00e9nom\u00e8ne viral de \u00ab La Robe \u00bb (<em>The Dress<\/em>) survenu sur Internet en 2015 constitue une illustration saisissante des divergences d&rsquo;adaptation et d&rsquo;inf\u00e9rence chromatique. Plac\u00e9s devant une photographie surexpos\u00e9e et ambigu\u00eb, certains observateurs adaptaient implicitement leur perception \u00e0 un illuminant bleut\u00e9 (l&rsquo;ombre naturelle) et percevaient le v\u00eatement blanc et or, tandis que d&rsquo;autres l&rsquo;adaptaient \u00e0 un \u00e9clairage artificiel chaud ou jaun\u00e2tre, voyant sans ambigu\u00eft\u00e9 une robe bleue et noire. Ce cas extr\u00eame a mis en \u00e9vidence \u00e0 quel point l&rsquo;adaptation chromatique d\u00e9pend intimement de l&rsquo;interpr\u00e9tation perceptive du contexte d&rsquo;\u00e9clairage.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychophysique<\/h3>\n<p>L&rsquo;investigation exp\u00e9rimentale de l&rsquo;adaptation chromatique requiert des protocoles psychophysiques rigoureux permettant de quantifier avec pr\u00e9cision l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;adaptation de l&rsquo;observateur. L&rsquo;une des m\u00e9thodes les plus \u00e9prouv\u00e9es est celle de l&rsquo;<strong>appariement asym\u00e9trique de couleurs<\/strong> (<em>asymmetric color matching<\/em>). Dans ce dispositif, l&rsquo;observateur regarde simultan\u00e9ment ou alternativement deux champs visuels plac\u00e9s sous des illuminants diff\u00e9rents (par exemple, l&rsquo;\u0153il gauche adapt\u00e9 \u00e0 un illuminant D65 de type lumi\u00e8re du jour et l&rsquo;\u0153il droit adapt\u00e9 \u00e0 un illuminant A tungst\u00e8ne, ou deux moiti\u00e9s d&rsquo;\u00e9cran avec adaptation dichoptique). La t\u00e2che consiste \u00e0 ajuster les param\u00e8tres chromatiques d&rsquo;un stimulus de test pour qu&rsquo;il paraisse identique \u00e0 un stimulus de r\u00e9f\u00e9rence pr\u00e9sent\u00e9 sous l&rsquo;autre illuminant.<\/p>\n<p>Une autre technique cardinale est la m\u00e9thode du <strong>point blanc neutre<\/strong> ou de l&rsquo;ajustement achromatique (<em>achromatic adjustment<\/em>). On demande \u00e0 un sujet pleinement adapt\u00e9 \u00e0 un environnement lumineux donn\u00e9 de manipuler la chromaticit\u00e9 d&rsquo;une cible lumineuse jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle ne pr\u00e9sente strictement aucune dominante de couleur, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle soit per\u00e7ue comme parfaitement grise ou blanche. Le d\u00e9placement des coordonn\u00e9es chromatiques de ce point achromatique dans l&rsquo;espace colorim\u00e9trique (tel que l&rsquo;espace CIE LAB ou CIE CAM02) fournit une mesure directe et quantitative de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;adaptation du syst\u00e8me visuel.<\/p>\n<p>Les chercheurs emploient \u00e9galement la technique de la <strong>sonde lumineuse incr\u00e9mentielle<\/strong> (fond\u00e9e sur les travaux de Stiles et ses m\u00e9canismes bicolores dits \u03c0-m\u00e9canismes). En mesurant les seuils de d\u00e9tection d&rsquo;\u00e9clairs lumineux color\u00e9s de courte dur\u00e9e superpos\u00e9s \u00e0 de grands arri\u00e8re-plans d&rsquo;adaptation chromatique d&rsquo;intensit\u00e9 et de teintes variables, cette approche a permis de cartographier avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique la sensibilit\u00e9 spectrale isol\u00e9e de chaque classe de c\u00f4nes sous divers r\u00e9gimes d&rsquo;adaptation.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;adaptation chromatique poss\u00e8de des r\u00e9percussions directes et massives dans de multiples secteurs de l&rsquo;industrie, de l&rsquo;art et de la technologie. Dans le domaine de la photographie et de la cin\u00e9matographie num\u00e9rique, les capteurs \u00e9lectroniques (CCD ou CMOS) n&rsquo;adaptent pas intrins\u00e8quement leur sensibilit\u00e9 comme le fait l&rsquo;\u0153il humain. Pour \u00e9viter que des images prises sous \u00e9clairage tungst\u00e8ne n&rsquo;apparaissent uniform\u00e9ment orange ou que celles prises \u00e0 l&rsquo;ombre n&rsquo;apparaissent glaciales et bleues, les ing\u00e9nieurs ont d\u00e9velopp\u00e9 les algorithmes de \u00ab balance des blancs \u00bb. Ces algorithmes constituent une impl\u00e9mentation logicielle directe des mod\u00e8les d&rsquo;adaptation chromatique, le plus souvent bas\u00e9s sur la transformation de von Kries ou le mod\u00e8le de Bradford.<\/p>\n<p>En ing\u00e9nierie des \u00e9crans et dispositifs \u00e9lectroniques d&rsquo;affichage (ordinateurs portables, t\u00e9l\u00e9phones intelligents, t\u00e9l\u00e9viseurs), l&rsquo;adaptation chromatique est au centre des technologies modernes d&rsquo;affichage adaptatif (telles que le syst\u00e8me True Tone d&rsquo;Apple ou des \u00e9quivalents sous Android). \u00c0 l&rsquo;aide de capteurs multispectraux de lumi\u00e8re ambiante int\u00e9gr\u00e9s au cadre de l&rsquo;appareil, l&rsquo;\u00e9cran analyse en temps r\u00e9el la temp\u00e9rature de couleur de la pi\u00e8ce et ajuste dynamiquement le point blanc de l&rsquo;affichage afin d&rsquo;imiter le comportement d&rsquo;une feuille de papier blanc imprim\u00e9, r\u00e9duisant significativement la fatigue visuelle (asth\u00e9nopie) de l&rsquo;utilisateur.<\/p>\n<p>En design d&rsquo;\u00e9clairage architectural et mus\u00e9ographique, la ma\u00eetrise de l&rsquo;adaptation chromatique est primordiale pour la mise en valeur des \u0153uvres d&rsquo;art et des espaces int\u00e9rieurs. Un \u00e9clairage mal \u00e9quilibr\u00e9 peut alt\u00e9rer totalement la perception esth\u00e9tique d&rsquo;un tableau ou provoquer chez les usagers un sentiment de malaise visuel. De m\u00eame, dans les environnements de travail industriels ou m\u00e9dicaux (notamment lors d&rsquo;interventions chirurgicales), la stabilit\u00e9 de l&rsquo;adaptation chromatique garantit que les professionnels distinguent avec une exactitude infaillible les variations subtiles des tissus anatomiques ou des signaux d&rsquo;alerte color\u00e9s.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Les preuves empiriques corroborant l&rsquo;existence et pr\u00e9cisant le fonctionnement de l&rsquo;adaptation chromatique abondent dans les neurosciences modernes. Des enregistrements \u00e9lectrophysiologiques cellulaires r\u00e9alis\u00e9s chez les primates non humains ont permis d&rsquo;observer directement la modulation de l&rsquo;activit\u00e9 des c\u00f4nes individuels. Notamment, les travaux de Schnapf et Baylor ont mis en \u00e9vidence que les c\u00f4nes de primates modifient leur gain de phototransduction par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une boucle de r\u00e9troaction d\u00e9pendante des ions calcium (Ca2+), d\u00e9montrant de fa\u00e7on irr\u00e9futable que le premier \u00e9tage de l&rsquo;adaptation chromatique est d&rsquo;origine purement biophysique au sein m\u00eame de la cellule r\u00e9ceptrice.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la neuro-imagerie fonctionnelle chez l&rsquo;\u00eatre humain a mis au jour le r\u00f4le d\u00e9terminant des structures corticales. Les \u00e9tudes pionni\u00e8res men\u00e9es par Semir Zeki et confirm\u00e9es par des travaux d&rsquo;IRMf contemporains ont d\u00e9montr\u00e9 que tandis que les neurones du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_visuel\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">cortex visuel<\/a> primaire (aire V1) r\u00e9pondent principalement \u00e0 la radiance physique locale (longueurs d&rsquo;onde physiques renvoy\u00e9es par les objets), les neurones de l&rsquo;aire corticale V4 refl\u00e8tent fid\u00e8lement la couleur per\u00e7ue des surfaces ind\u00e9pendamment des variations de l&rsquo;illuminant. Les neurones de V4 r\u00e9alisent une int\u00e9gration spatio-temporelle \u00e0 large champ r\u00e9cepteur indispensable au parach\u00e8vement de l&rsquo;adaptation chromatique.<\/p>\n<p>Les recherches psychophysiques de David Brainard et ses collaborateurs ont \u00e9galement apport\u00e9 des preuves cruciales quant \u00e0 la nature contextuelle du ph\u00e9nom\u00e8ne. En manipulant virtuellement des sc\u00e8nes en trois dimensions st\u00e9r\u00e9oscopiques et immersives, ils ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;adaptation chromatique n&rsquo;est pas uniquement guid\u00e9e par les statistiques lumineuses globales en 2D frappant la r\u00e9tine, mais d\u00e9pend de la fa\u00e7on dont le syst\u00e8me visuel segmente la sc\u00e8ne en objets tridimensionnels, plans d&rsquo;\u00e9clairage et ombres port\u00e9es. L&rsquo;adaptation est donc coupl\u00e9e de mani\u00e8re bidirectionnelle aux m\u00e9canismes de parsing perceptif et de reconnaissance spatiale de haut niveau.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interindividuelles<\/h3>\n<p>Bien que les bases photochimiques fondamentales de l&rsquo;adaptation chromatique soient universelles au sein de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, des variations interindividuelles et d\u00e9mographiques substantielles ont \u00e9t\u00e9 document\u00e9es par la recherche. Le vieillissement biologique constitue l&rsquo;un des facteurs de variabilit\u00e9 les plus pr\u00e9gnants : avec l&rsquo;\u00e2ge, le cristallin humain s&rsquo;\u00e9paissit et jaunit naturellement par suite de l&rsquo;accumulation de fluorophores photo-oxyd\u00e9s, absorbant pr\u00e9f\u00e9rentiellement les longueurs d&rsquo;onde courtes (lumi\u00e8re bleue). De mani\u00e8re remarquable, le syst\u00e8me visuel des personnes \u00e2g\u00e9es compense continuellement cette alt\u00e9ration optique gr\u00e2ce \u00e0 une adaptation chromatique neuronale \u00e0 long terme, si bien que les personnes \u00e2g\u00e9es ne per\u00e7oivent pas le monde comme jauni de fa\u00e7on permanente.<\/p>\n<p>Sur le plan g\u00e9n\u00e9tique, les polymorphismes affectant les g\u00e8nes codant pour les opsines des c\u00f4nes L et M (responsables des diff\u00e9rentes formes de dyschromatopsies, telles que le daltonisme deut\u00e9ranomale ou protanomale) modifient en profondeur les dynamiques d&rsquo;adaptation chromatique. Les individus pr\u00e9sentant ces particularit\u00e9s sensorielles recalibrent leur perception au moyen de r\u00e8gles d&rsquo;adaptation distinctes, souvent remarquablement adapt\u00e9es aux contraintes spectrales de leur r\u00e9pertoire de r\u00e9cepteurs tronqu\u00e9 ou alt\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan transculturel et linguistique, l&rsquo;impact des cat\u00e9gories de couleur (l&rsquo;hypoth\u00e8se de Sapir-Whorf appliqu\u00e9e \u00e0 la couleur) a fait l&rsquo;objet d&rsquo;intenses d\u00e9bats. Bien que l&rsquo;adaptation chromatique \u00e9l\u00e9mentaire (le r\u00e9\u00e9quilibrage de gain r\u00e9tinien) soit ind\u00e9pendante du langage de l&rsquo;observateur, des \u00e9tudes r\u00e9centes sugg\u00e8rent que les \u00e9tapes sup\u00e9rieures d&rsquo;identification et de d\u00e9nomination des teintes adapt\u00e9es peuvent \u00eatre subtilement modul\u00e9es par les fronti\u00e8res s\u00e9mantiques propres \u00e0 chaque culture, notamment dans des conditions d&rsquo;observation limites o\u00f9 l&rsquo;illuminant est particuli\u00e8rement instable ou ambigu.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit des avanc\u00e9es consid\u00e9rables r\u00e9alis\u00e9es, l&rsquo;adaptation chromatique demeure au c\u0153ur de controverses th\u00e9oriques vivaces en psychophysique et en sciences cognitives. La principale pomme de discorde concerne la suffisance du mod\u00e8le de von Kries. Si les sp\u00e9cialistes reconnaissent tous que le mod\u00e8le de von Kries constitue une approximation remarquable de premier ordre, de nombreuses donn\u00e9es exp\u00e9rimentales prouvent qu&rsquo;il sous-estime l&rsquo;impact des interactions lat\u00e9rales et non lin\u00e9aires. Certains chercheurs affirment que l&rsquo;attachement persistant des ing\u00e9nieurs et colorim\u00e9tristes au mod\u00e8le simplifi\u00e9 de von Kries a ralenti l&rsquo;adoption de mod\u00e8les neurocomputationnels plus fid\u00e8les int\u00e9grant les canaux opposants et l&rsquo;adaptation du contraste spatial.<\/p>\n<p>Une autre controverse r\u00e9currente oppose les partisans d&rsquo;une th\u00e9orie m\u00e9caniste ascendante (<em>bottom-up<\/em>) aux partisans d&rsquo;une approche inf\u00e9rentielle descendante (<em>top-down<\/em>). Les premiers soutiennent que l&rsquo;adaptation chromatique et la constance des couleurs sont quasi-int\u00e9gralement r\u00e9solues par des m\u00e9canismes r\u00e9tiniens automatiques de modulation de gain et de filtrage spatial passif. Les seconds soutiennent que sans la prise en compte des connaissances pr\u00e9alables sur la structure physique des sc\u00e8nes, la g\u00e9om\u00e9trie des surfaces et la m\u00e9moire des objets typiques (effet de \u00ab couleur mn\u00e9sique \u00bb), l&rsquo;adaptation chromatique ne saurait expliquer la robustesse de la perception humaine en conditions naturelles complexes.<\/p>\n<p>Enfin, les limites de l&rsquo;adaptation dans les environnements virtuels contemporains (casques de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, environnements augment\u00e9s) soul\u00e8vent de nouvelles questions ergonomiques et th\u00e9oriques. L&rsquo;exposition \u00e0 des \u00e9crans \u00e9mettant des spectres lumineux hautement discontinus (pics spectraux \u00e9troits des diodes \u00e9lectroluminescentes RVB) induit parfois des r\u00e9gimes d&rsquo;adaptation incomplets ou asym\u00e9triques, provoquant une sensation de d\u00e9r\u00e9alisation chromatique ou une fatigue oculaire acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e que les mod\u00e8les classiques peinent \u00e0 anticiper parfaitement.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>L&rsquo;adaptation chromatique partage des fronti\u00e8res conceptuelles avec plusieurs autres notions fondamentales de la science de la vision, avec lesquelles elle ne doit pas \u00eatre confondue :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Constance des couleurs :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif global par lequel la couleur apparente d&rsquo;un objet demeure constante malgr\u00e9 les modifications de l&rsquo;\u00e9clairage. L&rsquo;adaptation chromatique est le principal <em>m\u00e9canisme sous-jacent<\/em> qui concourt \u00e0 r\u00e9aliser cette constance, mais la constance implique \u00e9galement des processus d&rsquo;int\u00e9gration spatiale, d&rsquo;inf\u00e9rence de forme et de m\u00e9moire visuelle.<\/li>\n<li><strong>Adaptation \u00e0 la lumi\u00e8re (ou adaptation lumineuse) :<\/strong> Processus par lequel le syst\u00e8me visuel ajuste sa sensibilit\u00e9 globale aux variations massives d&rsquo;intensit\u00e9 lumineuse (luminance) sans \u00e9gard sp\u00e9cifique pour la composition spectrale, r\u00e9gissant le passage de la vision scotopique (nocturne) \u00e0 la vision photopique (diurne).<\/li>\n<li><strong>Contraste simultan\u00e9 des couleurs :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne spatial imm\u00e9diat par lequel la couleur per\u00e7ue d&rsquo;une surface est alt\u00e9r\u00e9e par la couleur de son environnement imm\u00e9diat (par exemple, un carr\u00e9 gris para\u00eet verd\u00e2tre sur un fond rouge). L&rsquo;adaptation chromatique implique une dynamique d&rsquo;ajustement temporel soutenu, bien que le contraste spatial et l&rsquo;adaptation partagent des r\u00e9seaux neuraux similaires.<\/li>\n<li><strong>Images cons\u00e9cutives (ou post-images) chromatiques :<\/strong> Sensations visuelles persistantes qui apparaissent apr\u00e8s une fixation prolong\u00e9e sur une source color\u00e9e, caus\u00e9es par l&rsquo;adaptation et l&rsquo;\u00e9puisement transitoire localis\u00e9 des r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens (apparition de la couleur compl\u00e9mentaire).<\/li>\n<li><strong>Balance des blancs :<\/strong> \u00c9quivalent algorithmique et artificiel de l&rsquo;adaptation chromatique dans les syst\u00e8mes de capture d&rsquo;image num\u00e9rique et de traitement vid\u00e9o.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;adaptation chromatique repr\u00e9sente l&rsquo;une des adaptations \u00e9volutives les plus admirables du syst\u00e8me perceptif humain. En assurant une recalibration continue de la sensibilit\u00e9 des trois canaux de photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens et des relais corticaux visuels, elle transforme un flux sensoriel physiquement chaotique et d\u00e9pendant de l&rsquo;\u00e9clairage en une repr\u00e9sentation stable et coh\u00e9rente des propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques des objets.<\/p>\n<p>De la formulation historique de von Kries aux mod\u00e8les bay\u00e9siens de la neurobiologie contemporaine, l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;adaptation chromatique a permis d&rsquo;\u00e9lucider des principes cardinaux du traitement de l&rsquo;information dans le syst\u00e8me nerveux central : le codage diff\u00e9rentiel, le contr\u00f4le de gain hom\u00e9ostatique et la combinaison \u00e9l\u00e9gante de m\u00e9canismes p\u00e9riph\u00e9riques biochimiques et de calculs corticaux distribu\u00e9s. Aujourd&rsquo;hui, ces connaissances ne se contentent pas d&rsquo;\u00e9clairer les myst\u00e8res de notre esprit ; elles pilotent les technologies visuelles qui d\u00e9finissent notre \u00e8re num\u00e9rique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brainard, D. H., &#038; Wandell, B. A. (1992). Asymmetric color-matching: How color appearance depends on the illuminant. <em>Journal of the Optical Society of America A<\/em>, 9(9), 1433\u20131448. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1364\/JOSAA.9.001433\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1364\/JOSAA.9.001433<\/a><\/li>\n<li>Fairchild, M. D. (2013). <em>Color Appearance Models<\/em> (3rd ed.). John Wiley &#038; Sons. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/9781118653128\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/9781118653128<\/a><\/li>\n<li>Gegenfurtner, K. R., &#038; Kiper, D. C. (2003). Color vision. <em>Annual Review of Neuroscience<\/em>, 26(1), 181\u2013206. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.26.041002.131116\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.26.041002.131116<\/a><\/li>\n<li>Land, E. H. (1977). The Retinex theory of color vision. <em>Scientific American<\/em>, 237(6), 108\u2013128. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican1277-108\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican1277-108<\/a><\/li>\n<li>von Kries, J. (1905). Die Gesichtsempfindungen. In W. Nagel (Ed.), <em>Handbuch der Physiologie des Menschen<\/em> (Vol. 3, pp. 109\u2013282). Vieweg.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;adaptation chromatique est le processus physiologique et neuronal permettant au syst\u00e8me visuel d&rsquo;ajuster sa sensibilit\u00e9 spectrale afin de maintenir la constance des couleurs en d\u00e9pit des variations de l&rsquo;illuminant ambiant.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[4662,647,39594],"tags":[37462,5138,39595,2915,12572,1127,6762],"class_list":["post-23360","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-visuelles","category-psychologie-cognitive","category-psychophysique-de-la-perception","tag-adaptation-chromatique","tag-constance-des-couleurs","tag-modele-de-von-kries","tag-perception-visuelle","tag-photorecepteurs","tag-psychophysique","tag-vision-des-couleurs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23360","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23360\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23360"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23360"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23360"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}