{"id":23304,"date":"2026-10-31T01:37:15","date_gmt":"2026-10-31T01:37:15","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=chelophagie-mordillement-compulsif-levres"},"modified":"2026-10-31T01:37:15","modified_gmt":"2026-10-31T01:37:15","slug":"chelophagie-mordillement-compulsif-levres","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=chelophagie-mordillement-compulsif-levres","title":{"rendered":"Ch\u00e9lophagie : Au-del\u00e0 du simple tic labial"},"content":{"rendered":"<p>Le mordillement chronique et involontaire des l\u00e8vres constitue une manifestation clinique fr\u00e9quente mais souvent sous-estim\u00e9e au sein de la nosographie psychiatrique contemporaine. Bien loin d\u2019une banale habitude anodine, la ch\u00e9lophagie s\u2019enracine dans le spectre complexe des comportements r\u00e9p\u00e9titifs centr\u00e9s sur le corps, posant des d\u00e9fis diagnostiques et th\u00e9rapeutiques majeurs tant en dermatologie qu\u2019en psychologie clinique.<\/p>\n<h2>Ch\u00e9lophagie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La ch\u00e9lophagie d\u00e9signe un comportement compulsif ou r\u00e9p\u00e9titif caract\u00e9ris\u00e9 par le fait de mordre, m\u00e2chonner, arracher avec les dents ou ing\u00e9rer la muqueuse, le vermillon ou la peau des l\u00e8vres. Ce geste moteur st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 entra\u00eene fr\u00e9quemment des \u00e9rosions, des ulc\u00e9rations, des saignements r\u00e9currents et des alt\u00e9rations fonctionnelles ou esth\u00e9tiques de la sph\u00e8re p\u00e9ribuccale.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, la ch\u00e9lophagie est aujourd&rsquo;hui conceptualis\u00e9e comme une forme sp\u00e9cifique de comportement r\u00e9p\u00e9titif centr\u00e9 sur le corps (CRCC), intimement li\u00e9e au spectre des troubles obsessionnels-compulsifs et apparent\u00e9s (TOCA). Bien qu\u2019elle ne b\u00e9n\u00e9ficie pas toujours d\u2019une entr\u00e9e cat\u00e9gorielle autonome dans les classifications internationales telles que le DSM-5 ou la CIM-11, elle s&rsquo;inscrit au sein des \u00ab autres troubles obsessionnels-compulsifs et apparent\u00e9s sp\u00e9cifi\u00e9s \u00bb, partageant des similitudes ph\u00e9nom\u00e9nologiques profondes avec l\u2019onychophagie (morsure des ongles) et la dermatillomanie (triturage cutan\u00e9 pathologique).<\/p>\n<p>La ch\u00e9lophagie oscille g\u00e9n\u00e9ralement entre un \u00e9tat d\u2019inattention semi-automatique (mordillement survenant au cours de t\u00e2ches s\u00e9dentaires comme la lecture ou le visionnage d&rsquo;\u00e9crans) et un comportement focalis\u00e9 d\u00e9clench\u00e9 par une sensation d\u2019imperfection labiale, une rugosit\u00e9 tactile ou un \u00e9tat aigu de tension \u00e9motionnelle. La compulsion s&rsquo;auto-entretient par un cycle vicieux de renforcement n\u00e9gatif, o\u00f9 le geste vise \u00e0 apaiser un malaise interne ou \u00e0 \u00e9galiser une surface per\u00e7ue comme irr\u00e9guli\u00e8re, ce qui exacerbe in\u00e9vitablement les l\u00e9sions tissulaires et relance le besoin irr\u00e9pressible de mordre.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme ch\u00e9lophagie est un n\u00e9ologisme d&rsquo;origine savante forg\u00e9 \u00e0 partir du grec ancien. Il se d\u00e9compose en deux racines lexicales distinctes : d\u2019une part, le substantif <em>cheilos<\/em> (\u03c7\u03b5\u1fd6\u03bb\u03bf\u03c2), qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab l\u00e8vre \u00bb ou \u00ab bordure \u00bb, et d\u2019autre part, le radical <em>phagein<\/em> (\u03c6\u03b1\u03b3\u03b5\u1fd6\u03bd), verbe signifiant \u00ab manger \u00bb, \u00ab d\u00e9vorer \u00bb ou \u00ab consumer \u00bb. Dans son acception litt\u00e9rale, le mot d\u00e9signe donc le fait de \u00ab d\u00e9vorer ou manger ses propres l\u00e8vres \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan orthographique, la litt\u00e9rature m\u00e9dicale et neuropsychiatrique francophone retient historiquement les graphies \u00ab ch\u00e9lophagie \u00bb et \u00ab cheilophagie \u00bb, cette derni\u00e8re conservant le diphtongue original <em>ei<\/em> par calque direct de la translitt\u00e9ration gr\u00e9co-latine. La variante anglaise correspondante est <em>cheilophagia<\/em> ou occasionnellement <em>chilophagia<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019apparition du terme s\u2019inscrit dans l\u2019\u00e9lan nosographique de la fin du XIXe si\u00e8cle et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, p\u00e9riode au cours de laquelle la neuropsychiatrie europ\u00e9enne, sous l\u2019impulsion d&rsquo;auteurs fran\u00e7ais et allemands, a cherch\u00e9 \u00e0 classifier rigoureusement les diff\u00e9rentes \u00ab manies \u00bb et habitudes motrices compulsives (comme la trichotillomanie introduite par Fran\u00e7ois Henri Hallopeau en 1889). Le terme a d&rsquo;abord \u00e9merg\u00e9 dans les cercles stomatologiques et dermatologiques pour d\u00e9crire les mutilations labiales factices, avant d&rsquo;\u00eatre pleinement int\u00e9gr\u00e9 dans le corpus des sciences psychologiques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, le terme se prononce phon\u00e9tiquement [ke.l\u0254.fa.\u0292i] ou [\u0283e.l\u0254.fa.\u0292i]. Bien que la r\u00e9alisation phon\u00e9tique initiale en [k] soit \u00e9tymologiquement plus fid\u00e8le \u00e0 la racine grecque (comme dans \u00ab ch\u00e9ilite \u00bb ou \u00ab chiropratique \u00bb), l&rsquo;adoucissement en [\u0283] sous l&rsquo;influence du fran\u00e7ais courant est fr\u00e9quemment observ\u00e9 dans la pratique clinique francophone.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, la ch\u00e9lophagie est un nom commun f\u00e9minin invariable au singulier dans son usage abstrait, bien qu\u2019il puisse th\u00e9oriquement prendre la marque du pluriel (\u00ab les ch\u00e9lophagies \u00bb) lorsqu&rsquo;il fait r\u00e9f\u00e9rence aux diff\u00e9rents types ou \u00e9pisodes cliniques observ\u00e9s chez un groupe de patients. L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 est \u00ab ch\u00e9lophagique \u00bb (ex. : \u00ab un geste ch\u00e9lophagique \u00bb, \u00ab une impulsion ch\u00e9lophagique \u00bb), et le sujet qui manifeste ce trouble est parfois qualifi\u00e9 de \u00ab ch\u00e9lophage \u00bb, bien que ce substantif soit d&rsquo;un emploi plus rare et r\u00e9serv\u00e9 aux contextes acad\u00e9miques formels.<\/p>\n<p>Dans les \u00e9crits sp\u00e9cialis\u00e9s, le clinicien rencontre \u00e9galement des locutions synonymes descriptives, telles que le \u00ab tic de morsure labiale \u00bb, le \u00ab mordillement labial compulsif \u00bb, ou des entit\u00e9s dermatologiques connexes d\u00e9crivant les cons\u00e9quences somatiques directes, comme la <em>cheilitis factitia<\/em> (ch\u00e9ilite factice) ou la <em>morsicatio labiorum<\/em>.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La ch\u00e9lophagie se situe \u00e0 l\u2019intersection complexe de la neurologie comportementale, de la psychopathologie cognitive et de la dermatologie. Elle se d\u00e9finit par une incapacit\u00e9 r\u00e9currente \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;impulsion de manipuler la zone labiale \u00e0 l&rsquo;aide des incisives ou des canines. La ph\u00e9nom\u00e9nologie de ce trouble repose sur une cascade perceptivo-motrice o\u00f9 les stimuli sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques (tels qu&rsquo;une desquamation minime, une ger\u00e7ure ou une sensation de dess\u00e8chement cutan\u00e9) deviennent des d\u00e9clencheurs puissants entra\u00eenant une activit\u00e9 motrice r\u00e9p\u00e9titive.<\/p>\n<p>Contrairement aux gestes nerveux transitoires que tout individu peut manifester en situation de stress ponctuel, la ch\u00e9lophagie clinique franchit le seuil du pathologique d\u00e8s lors qu&rsquo;elle pr\u00e9sente un caract\u00e8re d&rsquo;automaticit\u00e9 rigide, une chronicit\u00e9 mesurable en mois ou en ann\u00e9es, et qu&rsquo;elle engendre une d\u00e9tresse psychologique significative ou une alt\u00e9ration fonctionnelle de la vie quotidienne. Les sujets touch\u00e9s rapportent fr\u00e9quemment un sentiment p\u00e9nible de perte de contr\u00f4le, une honte sociale exacerb\u00e9e par la visibilit\u00e9 des l\u00e9sions labiales, ainsi que des sensations de br\u00fblure invalidantes lors de l&rsquo;alimentation (notamment lors du contact avec des aliments acides, sal\u00e9s ou \u00e9pic\u00e9s).<\/p>\n<p>Le spectre de la ch\u00e9lophagie englobe une variabilit\u00e9 dimensionnelle notable dans le niveau de conscience du patient. Les cliniciens distinguent classiquement deux modes op\u00e9ratoires fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le mode automatique ou inconscient :<\/strong> Le patient s&rsquo;engage dans le mordillement labial en l&rsquo;absence de toute pr\u00e9m\u00e9ditation ou prise de conscience imm\u00e9diate. Ce comportement survient principalement durant des p\u00e9riodes d&rsquo;hypo-activation cognitive ou de concentration intellectuelle soutenue (au travail, en lisant, en conduisant ou devant un \u00e9cran d&rsquo;ordinateur). L&rsquo;individu ne r\u00e9alise l&rsquo;existence de son comportement qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;apparition d&rsquo;un stimulus nociceptif aigu (douleur, saignement) ou d&rsquo;une remarque de son entourage.<\/li>\n<li><strong>Le mode focalis\u00e9 ou conscient :<\/strong> Le comportement est ici pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&rsquo;une tension psychique ou somatique croissante et d&rsquo;une focalisation attentionnelle aigu\u00eb sur les l\u00e8vres. Le sujet explore minutieusement la surface labiale avec sa langue ou ses doigts \u00e0 la recherche d&rsquo;une asp\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;une squame ou d&rsquo;une cro\u00fbte, avant de la saisir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment avec les dents pour l&rsquo;arracher. Ce geste procure une sensation imm\u00e9diate, bien que tr\u00e8s \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, de soulagement ou d&rsquo;accomplissement sensoriel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La fronti\u00e8re nosographique de la ch\u00e9lophagie doit \u00e9galement \u00eatre scrupuleusement d\u00e9limit\u00e9e par rapport aux automutilations s\u00e9v\u00e8res non suicidaires observ\u00e9es dans les pathologies neurod\u00e9veloppementales ou g\u00e9n\u00e9tiques majeures. Dans la ch\u00e9lophagie classique idiopathique, l&rsquo;objectif fondamental du sujet n&rsquo;est jamais de s&rsquo;infliger une douleur ou une mutilation destructrice, mais bien de r\u00e9guler une tension affective interne ou de corriger une anomalie tactile per\u00e7ue, la douleur n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne collat\u00e9ral ind\u00e9sirable.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la ch\u00e9lophagie dans la litt\u00e9rature scientifique t\u00e9moigne d&rsquo;un glissement progressif, passant d&rsquo;une observation purement anatomique et dermatologique vers une compr\u00e9hension cognitive et neurobiologique sophistiqu\u00e9e. D\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 et le Moyen \u00c2ge, la morsure des l\u00e8vres \u00e9tait document\u00e9e dans la litt\u00e9rature et les trait\u00e9s de physionomie comme le reflet visible d&rsquo;une temp\u00eate int\u00e9rieure, d&rsquo;une agitation m\u00e9lancolique, de la culpabilit\u00e9 ou d&rsquo;une col\u00e8re contenue.<\/p>\n<p>Au cours du XIXe si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9cole dermatologique europ\u00e9enne, notamment men\u00e9e par l&rsquo;H\u00f4pital Saint-Louis \u00e0 Paris, a commenc\u00e9 \u00e0 cat\u00e9goriser les l\u00e9sions auto-induites sans finalit\u00e9 suicidaire. C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que la distinction entre les dermatoses organiques spontan\u00e9es et les manifestations \u00ab factices \u00bb commence \u00e0 s&rsquo;op\u00e9rer. La ch\u00e9ilite exfoliative factice est identifi\u00e9e chez des patients pr\u00e9sentant des desquamations persistantes des l\u00e8vres que les topiques habituels ne parvenaient pas \u00e0 gu\u00e9rir, r\u00e9v\u00e9lant la pr\u00e9sence de man\u0153uvres traumatiques chroniques dissimul\u00e9es ou inconscientes.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, avec l&rsquo;av\u00e8nement de la psychanalyse freudienne, les comportements oraux r\u00e9p\u00e9titifs ont \u00e9t\u00e9 largement interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 travers le prisme de la r\u00e9gression psychosexuelle et de la fixation au stade oral. La morsure des l\u00e8vres \u00e9tait per\u00e7ue comme l&rsquo;ext\u00e9riorisation d&rsquo;un conflit pulsionnel non r\u00e9solu, combinant une gratification auto-\u00e9rotique orale et une agressivit\u00e9 refoul\u00e9e retourn\u00e9e contre le propre corps du sujet. Bien que ces hypoth\u00e8ses aient enrichi le dialogue clinique, elles manquaient d&rsquo;assise empirique et exp\u00e9rimentale valid\u00e9e.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable r\u00e9volution conceptuelle s&rsquo;est produite \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980 avec l&rsquo;essor des th\u00e9rapies comportementales et cognitives (TCC), sous l&rsquo;\u00e9gide de chercheurs comme Nathan Azrin et Gregory Nunn, inventeurs de la technique du renversement des habitudes (<em>Habit Reversal Training<\/em>). Les comportements de morsure labiale sont alors d\u00e9mythifi\u00e9s pour \u00eatre analys\u00e9s selon les lois de l&rsquo;apprentissage op\u00e9rant, du conditionnement classique et du r\u00e9trocontr\u00f4le sensoriel.<\/p>\n<p>Enfin, au cours des ann\u00e9es 2010 et 2020, les travaux men\u00e9s autour des manuels diagnostiques majeurs (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-5<\/a> par l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie et CIM-11 par l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9) ont consolid\u00e9 le regroupement des troubles comme la trichotillomanie, la dermatillomanie, l&rsquo;onychophagie et la ch\u00e9lophagie au sein d&rsquo;une m\u00eame famille syndromique : les comportements r\u00e9p\u00e9titifs centr\u00e9s sur le corps au sein du spectre obsessionnel-compulsif.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques contemporains fournissent un \u00e9clairage compl\u00e9mentaire sur les m\u00e9canismes sous-jacents qui initient et p\u00e9rennisent la ch\u00e9lophagie. L&rsquo;un des paradigmes dominants est le <strong>mod\u00e8le de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle<\/strong> (<em>Emotion Regulation Model<\/em>). Selon cette approche, le mordillement des l\u00e8vres agit comme une strat\u00e9gie d&rsquo;adaptation comportementale dysfonctionnelle face \u00e0 des affects n\u00e9gatifs intenses tels que l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, la frustration, la tristesse, l&rsquo;ennui ou la solitude. L&rsquo;acte de mordre d\u00e9clenche une diversion attentionnelle imm\u00e9diate par rapport aux pens\u00e9es ruminatives ou aux stimuli anxiog\u00e8nes internes, procurant une d\u00e9charge motrice qui abaisse temporairement le niveau d&rsquo;excitation du syst\u00e8me nerveux autonome.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me pilier th\u00e9orique r\u00e9side dans le <strong>mod\u00e8le de r\u00e9gulation du niveau d&rsquo;\u00e9veil<\/strong> (<em>Arousal Regulation Model<\/em>). Ce cadre postule que les CRCC poss\u00e8dent une fonction hom\u00e9ostatique bidirectionnelle. En situation de sous-stimulation sensorielle (ennui, t\u00e2ches monotones), la morsure labiale sert \u00e0 \u00e9lever le niveau de vigilance corticale en g\u00e9n\u00e9rant une stimulation proprioceptive et nociceptive aigu\u00eb. \u00c0 l&rsquo;inverse, en situation de sur-stimulation sensorielle ou d&rsquo;hyper-activation \u00e9motionnelle (stress intense, surcharge cognitive), ce m\u00eame comportement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 agit comme un filtre focalisateur permettant de canaliser et d&rsquo;att\u00e9nuer le flux d&rsquo;informations envahissant.<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le neurobiologique des ganglions de la base<\/strong> offre quant \u00e0 lui une explication neuroanatomique robuste. La ch\u00e9lophagie est comprise comme une d\u00e9r\u00e9gulation des boucles cortico-striato-thalamo-corticales (CSTC), circuits impliqu\u00e9s dans le contr\u00f4le inhibiteur et l&rsquo;automatisation des s\u00e9quences motrices. Une alt\u00e9ration du filtrage sensoriel au niveau du striatum et un d\u00e9ficit de l&rsquo;inhibition de la r\u00e9ponse par le cortex pr\u00e9frontal facilitent l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;habitudes motrices tenaces qui \u00e9chappent au contr\u00f4le volitionnel. La transmission dopaminergique au sein des voies de la r\u00e9compense et les r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques c\u00e9r\u00e9braux jouent un r\u00f4le modulateur crucial dans le d\u00e9clenchement de ces boucles compulsives.<\/p>\n<p>Enfin, le <strong>mod\u00e8le perceptivo-sensoriel<\/strong> met l&rsquo;accent sur les r\u00e9troactions tactiles anormales. Les individus souffrant de ch\u00e9lophagie pr\u00e9sentent souvent un seuil de d\u00e9tection tactile exacerb\u00e9 au niveau p\u00e9ribuccal. D\u00e8s qu&rsquo;une irr\u00e9gularit\u00e9 minimale appara\u00eet sur la surface de la l\u00e8vre, elle est per\u00e7ue cognitivement comme un corps \u00e9tranger ou une anomalie insupportable qu&rsquo;il convient absolument d&rsquo;aplanir ou d&rsquo;\u00e9radiquer par le geste d&rsquo;abrasion dentaire, cr\u00e9ant paradoxalement une l\u00e9sion plus volumineuse qui servira de nouveau stimulus d\u00e9clencheur.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de la ch\u00e9lophagie n\u00e9cessite une d\u00e9composition analytique fine de ses composantes cliniques, s\u00e9miologiques et dimensionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Composante cognitive :<\/strong> Elle englobe les pens\u00e9es intrusives ou ruminatives ax\u00e9es sur la texture des l\u00e8vres, les croyances rigides quant \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;arracher les peaux mortes (\u00ab je dois lisser ma l\u00e8vre pour \u00eatre tranquille \u00bb), ainsi que l&rsquo;auto-d\u00e9pr\u00e9ciation cons\u00e9cutive aux \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s pour interrompre le comportement.<\/li>\n<li><strong>Composante affective et physiologique :<\/strong> Elle se manifeste par une sensation d&rsquo;inconfort somatosensoriel, d&rsquo;oppression thoracique ou de tension musculaire p\u00e9ribuccale avant l&rsquo;acte, suivie imm\u00e9diatement d&rsquo;un sentiment \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d&rsquo;apaisement, de gratification sensorielle ou de d\u00e9compression, rapidement supplant\u00e9 par la culpabilit\u00e9 et la d\u00e9tresse.<\/li>\n<li><strong>Composante motrice et praxique :<\/strong> Elle comprend l&rsquo;ensemble de la cin\u00e9matique comportementale : palpation pr\u00e9alable avec la pulpe de l&rsquo;index, l\u00e9chage exploratoire, succion labiale vers l&rsquo;int\u00e9rieur de la cavit\u00e9 buccale, verrouillage des dents sur la zone cible, traction m\u00e9canique et, dans certains cas, d\u00e9glutition de la squame tissulaire arrach\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Sous-type automatique (inconscient) :<\/strong> Pr\u00e9domine lors des phases de rel\u00e2chement attentionnel ou de travail passif ; absence de craving conscient pr\u00e9alable.<\/li>\n<li><strong>Sous-type focalis\u00e9 (compulsif) :<\/strong> Caract\u00e9ris\u00e9 par un rituel intentionnel, une lutte anxieuse vaine pour diff\u00e9rer l&rsquo;impulsion et une recherche scrupuleuse de sym\u00e9trie ou de lissage labial.<\/li>\n<li><strong>Dimension de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 tissulaire :<\/strong> S&rsquo;\u00e9tend de la desquamation superficielle sans cicatrice jusqu&rsquo;aux ulc\u00e9rations profondes du vermillon avec h\u00e9morragies actives, ch\u00e9ilites chroniques et risques d&rsquo;infections bact\u00e9riennes ou herp\u00e9tiques secondaires.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation clinique permet de mieux appr\u00e9hender les multiples facettes de la ch\u00e9lophagie et ses r\u00e9percussions fonctionnelles.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 1 : Ch\u00e9lophagie automatique en milieu acad\u00e9mique.<\/strong><br \/>\nJulien, un \u00e9tudiant universitaire de 22 ans, consulte son m\u00e9decin traitant pour des l\u00e9sions chroniques et douloureuses de la l\u00e8vre inf\u00e9rieure qui persistent depuis plus de trois ans. L&rsquo;anamn\u00e8se r\u00e9v\u00e8le que le comportement se produit presque exclusivement lorsqu&rsquo;il \u00e9tudie de longues heures en biblioth\u00e8que ou lorsqu&rsquo;il r\u00e9dige ses travaux sur ordinateur. Julien aspire involontairement sa l\u00e8vre inf\u00e9rieure et la mordille de fa\u00e7on continue avec ses incisives sup\u00e9rieures sans s&rsquo;en rendre compte. Ce n&rsquo;est que lorsque la douleur devient aigu\u00eb ou qu&rsquo;un filet de sang s&rsquo;\u00e9coule sur son menton qu&rsquo;il prend conscience de son geste. L&rsquo;examen met en \u00e9vidence une muqueuse labiale \u00e9paissie, fissur\u00e9e et des \u00e9rosions punctiformes bilat\u00e9rales. Julien ne pr\u00e9sente pas d&rsquo;id\u00e9es obs\u00e9dantes de perfectionnisme labial, mais d\u00e9crit une \u00e9l\u00e9vation de sa tension d&rsquo;examen qu&rsquo;il ne parvient pas \u00e0 verbaliser.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : Ch\u00e9lophagie focalis\u00e9e avec rituel perfectionniste.<\/strong><br \/>\nClaire, cadre en entreprise de 34 ans, pr\u00e9sente une forme s\u00e9v\u00e8re de ch\u00e9lophagie focalis\u00e9e associ\u00e9e \u00e0 une anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Chaque matin et soir devant le miroir de sa salle de bain, Claire inspecte scrupuleusement ses l\u00e8vres. Si elle d\u00e9tecte la moindre squame ou rugosit\u00e9 au toucher, elle ressent une angoisse insupportable qu&rsquo;elle ne peut dissiper qu&rsquo;en mordant et tirant la parcelle cutan\u00e9e incrimin\u00e9e avec ses canines jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9tachement complet. Ce geste entra\u00eene quasi syst\u00e9matiquement un saignement abondant et une douleur vive. Claire applique imm\u00e9diatement des baumes r\u00e9parateurs en grande quantit\u00e9, mais l&rsquo;apparition in\u00e9vitable de cro\u00fbtes de cicatrisation au cours de la journ\u00e9e devient le d\u00e9clencheur d&rsquo;un nouvel \u00e9pisode de morsure. Elle \u00e9vite d\u00e9sormais de porter du rouge \u00e0 l\u00e8vres, craint le regard de ses collaborateurs et exprime une immense d\u00e9tresse face \u00e0 ce qu&rsquo;elle per\u00e7oit comme un \u00ab manque flagrant de volont\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et diagnostic clinique<\/h3>\n<p>Le diagnostic de la ch\u00e9lophagie est avant tout clinique et repose sur une anamn\u00e8se minutieuse coupl\u00e9e \u00e0 un examen physique stomatologique et dermatologique d\u00e9taill\u00e9. Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;examen biologique ou d&rsquo;imagerie permettant de poser le diagnostic, bien que des biopsies soient parfois r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 tort par des praticiens non avertis suspectant une pathologie auto-immune ou n\u00e9oplasique des l\u00e8vres.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation diagnostique explore les crit\u00e8res s\u00e9miologiques g\u00e9n\u00e9raux des CRCC :<\/p>\n<ol>\n<li>Pr\u00e9sence d&rsquo;un mordillement r\u00e9current des l\u00e8vres aboutissant \u00e0 des l\u00e9sions cutan\u00e9o-muqueuses constatables.<\/li>\n<li>Tentatives r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et infructueuses d&rsquo;arr\u00eater, de diminuer ou de contr\u00f4ler ce comportement moteur.<\/li>\n<li>Retentissement clinique significatif, caract\u00e9ris\u00e9 par une souffrance morale, une honte invalidante, un \u00e9vitement des contacts sociaux ou une g\u00eane fonctionnelle (difficult\u00e9s d&rsquo;\u00e9locution, douleurs \u00e0 la mastication).<\/li>\n<li>Absence d&rsquo;imputabilit\u00e9 directe \u00e0 une affection dermatologique primitive (ex. : ch\u00e9ilite atopique, herp\u00e8s labial pr\u00e9existant) ou \u00e0 une substance psychostimulante (comme les amph\u00e9tamines ou la coca\u00efne, qui provoquent des dyskin\u00e9sies et des bruxismes oro-faciaux violents).<\/li>\n<li>Le comportement n&rsquo;est pas mieux expliqu\u00e9 par les pr\u00e9occupations dysmorphophobiques d&rsquo;un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Peur_d%27une_dysmorphie_corporelle\">trouble dysmorphophobique<\/a> o\u00f9 le geste viserait \u00e0 r\u00e9parer un d\u00e9faut physique corporel global d\u00e9lirant.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique, bien qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas d&rsquo;\u00e9chelle exclusivement standardis\u00e9e pour la ch\u00e9lophagie seule, les cliniciens adaptent couramment des instruments valid\u00e9s pour les comportements r\u00e9p\u00e9titifs centr\u00e9s sur le corps. L&rsquo;\u00e9chelle g\u00e9n\u00e9rique <em>Massachusetts General Hospital (MGH) Hairpulling Scale<\/em> ou l&rsquo;\u00e9chelle <em>Skin Picking Scale-Revised (SPS-R)<\/em> sont fr\u00e9quemment transpos\u00e9es pour quantifier l&rsquo;intensit\u00e9 du besoin (craving), le temps quotidien allou\u00e9 au mordillement, le degr\u00e9 de contr\u00f4le per\u00e7u et le retentissement subjectif.<\/p>\n<p>Une analyse fonctionnelle comportementale de type grille de Kanfer ou mod\u00e8le ABC (Ant\u00e9c\u00e9dents &#8211; Comportements &#8211; Cons\u00e9quences) demeure un outil incontournable pour identifier les d\u00e9clencheurs proximaux (visuels, tactiles, environnementaux, \u00e9motionnels) et le mode automatique ou focalis\u00e9 du patient.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence clinique<\/h3>\n<p>La ch\u00e9lophagie poss\u00e8de une pertinence clinique transversale impliquant la dermatologie, l&rsquo;odontologie, l&rsquo;orthodontie et la psychiatrie. Sa prise en charge globale requiert souvent une coop\u00e9ration multidisciplinaire pour juguler \u00e0 la fois les cons\u00e9quences tissulaires et les racines psychopathologiques de l&rsquo;affection.<\/p>\n<p>Dans le domaine des psychoth\u00e9rapies, l&rsquo;approche de choix valid\u00e9e empiriquement repose sur la <strong>th\u00e9rapie comportementale et cognitive (TCC)<\/strong>, et tout particuli\u00e8rement sur le protocole d&rsquo;<strong>entra\u00eenement au renversement des habitudes<\/strong> (<em>Habit Reversal Training<\/em> ou HRT) d\u00e9velopp\u00e9 initialement par Azrin et Nunn. Ce protocole structur\u00e9 comprend :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 la prise de conscience :<\/strong> Le patient apprend \u00e0 rep\u00e9rer les signes avant-coureurs les plus pr\u00e9coces de l&rsquo;impulsion (sensations de picotement labial, \u00e9l\u00e9vation de la main vers le visage, positionnement de la m\u00e2choire) en tenant un journal de bord pr\u00e9cis.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9ponse concurrente ou comp\u00e9titive :<\/strong> D\u00e8s que l&rsquo;impulsion surgit ou que le comportement d\u00e9marre, le patient s&rsquo;engage physiquement dans une action musculairement incompatible avec la morsure labiale pendant 1 \u00e0 2 minutes (ex. : serrer doucement les l\u00e8vres l&rsquo;une contre l&rsquo;autre sans les aspirer, maintenir les m\u00e2choires l\u00e9g\u00e8rement entrouvertes, ou occuper ses mains avec un objet anti-stress).<\/li>\n<li><strong>Le contr\u00f4le des stimuli :<\/strong> Modification active de l&rsquo;environnement pour \u00e9liminer les d\u00e9clencheurs (application intensive et r\u00e9guli\u00e8re d&rsquo;\u00e9mollients et de baumes labiaux neutres pour \u00e9liminer les rugosit\u00e9s rugueuses qui incitent \u00e0 l&rsquo;arrachage, suppression des miroirs grossissants).<\/li>\n<li><strong>Le soutien social :<\/strong> Implication bienveillante de l&rsquo;entourage pour f\u00e9liciter les p\u00e9riodes de contr\u00f4le sans reproches infantilisants.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En compl\u00e9ment de la HRT, la <strong>th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement (ACT)<\/strong> et les approches bas\u00e9es sur la pleine conscience (<em>Mindfulness<\/em>) permettent de travailler sur la tol\u00e9rance \u00e0 la d\u00e9tresse : apprendre \u00e0 observer l&rsquo;inconfort sensoriel labial ou l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sans r\u00e9agir automatiquement par le geste de morsure.<\/p>\n<p>Sur le versant pharmacologique, aucun m\u00e9dicament ne dispose d&rsquo;une indication d&rsquo;autorisation de mise sur le march\u00e9 officielle pour la ch\u00e9lophagie. Toutefois, les <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inhibiteur_s%C3%A9lectif_de_la_recapture_de_la_s%C3%A9rotonine\">inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine<\/a> (ISRS) sont fr\u00e9quemment prescrits en pr\u00e9sence d&rsquo;une comorbidit\u00e9 anxio-d\u00e9pressive ou d&rsquo;un TOCA s\u00e9v\u00e8re. R\u00e9cemment, l&rsquo;utilisation de la <strong>N-ac\u00e9tylcyst\u00e9ine (NAC)<\/strong>, un modulateur glutamatergique disponible sous forme de compl\u00e9ment, a montr\u00e9 des r\u00e9sultats prometteurs dans les essais cliniques portant sur l&rsquo;ensemble des CRCC, en r\u00e9tablissant l&rsquo;\u00e9quilibre du glutamate dans le noyau accumbens et en restaurant le contr\u00f4le inhibiteur sur les gestes compulsifs.<\/p>\n<p>En stomatologie, l&rsquo;intervention consiste \u00e0 traiter les infections locales et \u00e0 r\u00e9parer les traumatismes muqueux. Des goutti\u00e8res occlusales sur mesure en r\u00e9sine souple peuvent \u00eatre confectionn\u00e9es par le chirurgien-dentiste pour emp\u00eacher m\u00e9caniquement les dents d&rsquo;entrer en contact occlusif abrasif avec le bord labial pendant les p\u00e9riodes critiques, notamment nocturnes ou lors de s\u00e9ances d&rsquo;\u00e9tudes prolong\u00e9es.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche \u00e9pid\u00e9miologique et neurobiologique d\u00e9di\u00e9e sp\u00e9cifiquement \u00e0 la ch\u00e9lophagie demeure proportionnellement moins volumineuse que celle consacr\u00e9e \u00e0 la trichotillomanie ou \u00e0 la dermatillomanie, ce qui s&rsquo;explique par le fait qu&rsquo;elle est souvent regroup\u00e9e sous l&rsquo;\u00e9tiquette ombrelle des \u00ab comportements r\u00e9p\u00e9titifs centr\u00e9s sur le corps non sp\u00e9cifi\u00e9s \u00bb.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques transversales estiment que les comportements r\u00e9p\u00e9titifs oraux (englobant le mordillement des l\u00e8vres, de la langue et l&rsquo;onychophagie) touchent entre 15 % et 30 % des enfants et adolescents \u00e0 un degr\u00e9 l\u00e9ger \u00e0 mod\u00e9r\u00e9, avec une baisse de pr\u00e9valence progressive \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, o\u00f9 les formes chroniques s\u00e9v\u00e8res toucheraient environ 1 % \u00e0 3 % de la population g\u00e9n\u00e9rale, avec une pr\u00e9dominance f\u00e9minine mod\u00e9r\u00e9e observ\u00e9e dans les \u00e9chantillons cliniques demandeurs de soins.<\/p>\n<p>Les investigations men\u00e9es par Jon E. Grant et son \u00e9quipe de l&rsquo;Universit\u00e9 de Chicago sur la physiopathologie des CRCC ont mis en \u00e9vidence des anomalies microstructurales de la substance blanche dans les faisceaux fronto-striataux chez les patients souffrant d&rsquo;habitudes motrices compulsives, sugg\u00e9rant une connectivit\u00e9 alt\u00e9r\u00e9e entre les zones charg\u00e9es de la planification motrice et celles de l&rsquo;inhibition volontaire. De plus, les t\u00e2ches de neurocognition d\u00e9montrent chez ces sujets des d\u00e9ficits discrets mais significatifs de la flexibilit\u00e9 cognitive et de l&rsquo;inhibition comportementale lors de tests de type Go\/No-Go.<\/p>\n<p>Dans le domaine des essais cliniques randomis\u00e9s en double aveugle, les travaux fondateurs de Grant et al. (2009, 2016) sur la N-ac\u00e9tylcyst\u00e9ine ont confirm\u00e9 une r\u00e9duction statistiquement sup\u00e9rieure des scores de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 comportementale par rapport au placebo dans les troubles d&rsquo;arrachage cutan\u00e9 et pilaire, des conclusions que les cliniciens appliquent avec succ\u00e8s empirique par extrapolation \u00e0 la ch\u00e9lophagie r\u00e9fractaire.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et l&rsquo;interpr\u00e9tation de la ch\u00e9lophagie varient grandement selon les contextes culturels, les normes esth\u00e9tiques et les codes de communication non verbale en vigueur dans chaque soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Dans les cultures occidentales contemporaines, une attention consid\u00e9rable est port\u00e9e \u00e0 l&rsquo;apparence physique et \u00e0 l&rsquo;harmonie du visage, o\u00f9 les l\u00e8vres pulpeuses, r\u00e9guli\u00e8res et saines sont \u00e9rig\u00e9es en symboles de jeunesse, de beaut\u00e9 et de sensualit\u00e9. D\u00e8s lors, les individus souffrant de ch\u00e9lophagie s\u00e9v\u00e8re avec ch\u00e9ilites chroniques et cro\u00fbtes sanguinolentes subissent un stigmate social important. Ils sont fr\u00e9quemment victimes de jugements d\u00e9pr\u00e9ciatifs injustes, leur entourage associant \u00e0 tort leurs l\u00e9sions \u00e0 un manque d&rsquo;hygi\u00e8ne \u00e9l\u00e9mentaire, \u00e0 une maladie infectieuse contagieuse ou \u00e0 un \u00e9tat de nervosit\u00e9 instable et incontr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles, les mouvements involontaires p\u00e9ribuccaux et le mordillement des l\u00e8vres sont interpr\u00e9t\u00e9s comme des marques patentes de soumission, de timidit\u00e9 excessive ou de dissimulation morale, ce qui peut influencer l&rsquo;intensit\u00e9 de la d\u00e9tresse v\u00e9cue par le sujet et accentuer sa propension au repli social.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue transculturel, il est int\u00e9ressant de noter que le geste m\u00e9canique de se mordre les l\u00e8vres transcende les clivages g\u00e9ographiques et ethniques, sugg\u00e9rant une base biologique et \u00e9thologique phylog\u00e9n\u00e9tiquement conserv\u00e9e. Chez les primates non humains, des comportements de toilettage excessif (<em>over-grooming<\/em>) et d&rsquo;automutilation buccale st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e sont couramment document\u00e9s en situation de captivit\u00e9 prolong\u00e9e ou d&rsquo;isolement social pr\u00e9coce, ce qui renforce l&rsquo;id\u00e9e que ces manifestations constituent un r\u00e9pertoire archa\u00efque de r\u00e9ponse au stress de confinement ou \u00e0 la privation sensorielle.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>La ch\u00e9lophagie soul\u00e8ve plusieurs d\u00e9bats nosographiques vifs au sein de la communaut\u00e9 psychiatrique et m\u00e9dicale internationale. Le premier point de controverse r\u00e9side dans l&rsquo;absence d&rsquo;un statut diagnostique autonome et ind\u00e9pendant dans les grandes classifications. Rel\u00e9gu\u00e9e dans la cat\u00e9gorie r\u00e9siduelle des \u00ab autres troubles obsessionnels-compulsifs sp\u00e9cifi\u00e9s \u00bb, la ch\u00e9lophagie souffre d&rsquo;un manque criant de visibilit\u00e9 institutionnelle, ce qui complique l&rsquo;acc\u00e8s aux financements de recherche cibl\u00e9s et conduit \u00e0 une sous-estimation syst\u00e9matique de sa pr\u00e9valence \u00e9pid\u00e9miologique.<\/p>\n<p>Une seconde divergence majeure oppose les tenants d&rsquo;une vision unitaire des CRCC et les partisans d&rsquo;une distinction stricte. Certains cliniciens affirment que la ch\u00e9lophagie ne repr\u00e9sente qu&rsquo;une variante anatomique de la dermatillomanie (<em>excoriation disorder<\/em>), puisque le tissu pr\u00e9lev\u00e9 est de nature dermo-muqueuse. D&rsquo;autres sp\u00e9cialistes soutiennent au contraire que la sph\u00e8re orale poss\u00e8de des sp\u00e9cificit\u00e9s fonctionnelles, neuromusculaires et symboliques uniques, intimement reli\u00e9es \u00e0 l&rsquo;articulation dentaire et aux circuits de d\u00e9glutition, n\u00e9cessitant une analyse clinique singuli\u00e8re et des techniques de prise en charge distinctes de celles appliqu\u00e9es au grattage cutan\u00e9 digital.<\/p>\n<p>Enfin, le statut m\u00eame du geste fait l&rsquo;objet de discussions th\u00e9rapeutiques : doit-on pathologiser tout mordillement labial persistant ? Nombreux sont les praticiens qui rappellent la n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas surm\u00e9dicaliser une habitude motrice banale qui, chez beaucoup de personnes, demeure une simple idiosyncrasie sans retentissement fonctionnel ni souffrance subjective appr\u00e9ciable.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions nosologiques<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion diagnostique, la ch\u00e9lophagie doit \u00eatre clairement diff\u00e9renci\u00e9e de plusieurs affections voisines de la sph\u00e8re orale et comportementale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dermatillomanie\">Dermatillomanie<\/a> (Trouble d&rsquo;excoriation) :<\/strong> Se caract\u00e9rise par le triturage, le grattage et le curage r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de la peau, r\u00e9alis\u00e9s presque exclusivement avec les ongles ou des instruments (pinces, aiguilles). Bien que la dermatillomanie puisse concerner les l\u00e8vres, la ch\u00e9lophagie s&rsquo;en distingue par l&rsquo;utilisation exclusive des dents comme instrument traumatique direct.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Onychophagie\">Onychophagie<\/a> :<\/strong> Acte compulsif consistant \u00e0 se ronger les ongles des mains (et parfois des pieds) ainsi que les cuticules p\u00e9riungu\u00e9ales \u00e0 l&rsquo;aide des dents. Bien qu&rsquo;elle coexiste fr\u00e9quemment avec la ch\u00e9lophagie chez un m\u00eame individu (comorbidit\u00e9 intra-spectre), la cible anatomique et les cons\u00e9quences orthodontiques diff\u00e8rent.<\/li>\n<li><strong>Morsicatio buccarum \/ labiorum :<\/strong> Terme histopathologique et stomatologique d\u00e9crivant la l\u00e9sion blanch\u00e2tre, k\u00e9ratinis\u00e9e et mac\u00e9r\u00e9e de la muqueuse buccale ou labiale caus\u00e9e par le mordillement chronique. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une description l\u00e9sionnelle somatique, tandis que la ch\u00e9lophagie d\u00e9finit le trouble comportemental et psychiatrique sous-jacent.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bruxisme\">Bruxisme<\/a> :<\/strong> Serrement ou grincement involontaire des dents, survenant de mani\u00e8re diurne ou nocturne, impliquant une contraction r\u00e9p\u00e9titive des muscles mass\u00e9ters et temporaux sans arrachage muqueux intentionnel.<\/li>\n<li><strong>Automutilations associ\u00e9es au syndrome de Lesch-Nyhan ou au syndrome de Gilles de la Tourette :<\/strong> Dans ces affections neurologiques sp\u00e9cifiques, les morsures labiales et jugales sont explosives, hautement destructrices, involontaires et s&rsquo;inscrivent au sein de tableaux g\u00e9n\u00e9tiques ou moteurs complexes caract\u00e9ris\u00e9s par des tics vocaux ou une hyperuric\u00e9mie majeure.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La ch\u00e9lophagie constitue une entit\u00e9 clinique \u00e0 part enti\u00e8re qui d\u00e9passe largement le cadre d&rsquo;un simple mani\u00e9risme gestuel inoffensif. Voici les \u00e9l\u00e9ments fondamentaux \u00e0 retenir pour la pratique clinique et la compr\u00e9hension th\u00e9orique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9finition :<\/strong> Comportement r\u00e9p\u00e9titif centr\u00e9 sur le corps caract\u00e9ris\u00e9 par la morsure, l&rsquo;arrachage et le m\u00e2chonnement continu de la muqueuse et du vermillon labial avec les dents.<\/li>\n<li><strong>Spectre clinique :<\/strong> Rattach\u00e9e \u00e0 la famille des troubles obsessionnels-compulsifs et apparent\u00e9s (TOCA), partageant une parent\u00e9 neurobiologique et ph\u00e9nom\u00e9nologique avec l&rsquo;onychophagie et la dermatillomanie.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canismes op\u00e9ratoires :<\/strong> Se manifeste selon deux modalit\u00e9s principales pouvant coexister : une modalit\u00e9 automatique (inconsciente, survenant lors de moments d&rsquo;ennui ou d&rsquo;inattention) et une modalit\u00e9 focalis\u00e9e (consciente, dirig\u00e9e vers la recherche de sym\u00e9trie, l&rsquo;\u00e9radication d&rsquo;une rugosit\u00e9 ou le soulagement d&rsquo;une anxi\u00e9t\u00e9 aigu\u00eb).<\/li>\n<li><strong>Cons\u00e9quences :<\/strong> Alt\u00e9rations tissulaires labiales douloureuses (ch\u00e9ilites factices, surinfections, saignements r\u00e9currents), associ\u00e9es \u00e0 un sentiment aigu de honte, de culpabilit\u00e9 et d&rsquo;alt\u00e9ration de la qualit\u00e9 de vie sociale.<\/li>\n<li><strong>Prise en charge :<\/strong> La th\u00e9rapie comportementale et cognitive centr\u00e9e sur le renversement des habitudes (<em>Habit Reversal Training<\/em>) repr\u00e9sente le traitement psychoth\u00e9rapeutique de premi\u00e8re ligne le plus robuste, compl\u00e9t\u00e9e si n\u00e9cessaire par des approches de pleine conscience, un soutien odontologique (goutti\u00e8res) et des interventions pharmacologiques cibl\u00e9es (N-ac\u00e9tylcyst\u00e9ine, ISRS).<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Azrin, N. H., &#038; Nunn, R. G. (1973). Habit-reversal: A method of eliminating nervous habits and tics. <em>Behaviour Research and Therapy<\/em>, 11(4), 619\u2013628. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0005-7967(73)90119-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0005-7967(73)90119-8<\/a><\/li>\n<li>Grant, J. E., &#038; Stein, D. J. (2014). Body-focused repetitive behavior disorders in ICD-11. <em>Revista Brasileira de Psiquiatria<\/em>, 36(Suppl 1), 59\u201364. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1590\/1516-4446-2013-1228\">https:\/\/doi.org\/10.1590\/1516-4446-2013-1228<\/a><\/li>\n<li>Grant, J. E., Odlaug, B. L., &#038; Kim, S. W. (2009). N-acetylcysteine, a glutamate modulator, in the treatment of trichotillomania: A double-blind, placebo-controlled study. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 66(7), 756\u2013763. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archgenpsychiatry.2009.60\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archgenpsychiatry.2009.60<\/a><\/li>\n<li>Snorrason, I., Belleau, E. L., &#038; Woods, D. W. (2012). How related are hair pulling disorder (trichotillomania) and skin picking disorder? A review of evidence for commonality, heterogeneity and DSM-5 categorisation. <em>Clinical Psychology Review<\/em>, 32(7), 618\u2013629. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cpr.2012.07.004\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cpr.2012.07.004<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La ch\u00e9lophagie d\u00e9signe le mordillement compulsif et r\u00e9current des l\u00e8vres. 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