{"id":23219,"date":"2026-10-30T22:22:10","date_gmt":"2026-10-30T22:22:10","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=communication-chimique-psychologie"},"modified":"2026-10-30T22:22:10","modified_gmt":"2026-10-30T22:22:10","slug":"communication-chimique-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=communication-chimique-psychologie","title":{"rendered":"Communication chimique : Les messagers du vivant"},"content":{"rendered":"<p>Fondement le plus archa\u00efque et universel de l&rsquo;interaction biologique, la communication chimique orchestre les \u00e9changes d&rsquo;informations au sein des organismes vivants comme entre les individus. En psychologie et en neurobiologie du comportement, ce mode de signalisation r\u00e9git des processus vitaux allant de la r\u00e9gulation de l&rsquo;humeur et du lien d&rsquo;attachement jusqu&rsquo;aux conduites d&rsquo;\u00e9vitement du danger et au choix du partenaire. D\u00e9crypter les m\u00e9diateurs mol\u00e9culaires qui sous-tendent ces dynamiques permet d&rsquo;\u00e9lucider la mani\u00e8re dont la mati\u00e8re organique informe, module et structure l&rsquo;appareil psychique et les conduites sociales.<\/p>\n<h2>La communication chimique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>communication chimique<\/strong> d\u00e9signe le processus biologique et comportemental par lequel un \u00e9metteur s\u00e9cr\u00e8te ou lib\u00e8re des substances biochimiques sp\u00e9cifiques capables de traverser un milieu donn\u00e9 afin d&rsquo;\u00eatre capt\u00e9es par les r\u00e9cepteurs d&rsquo;un r\u00e9cepteur, modifiant ainsi l&rsquo;\u00e9tat physiologique, cognitif ou comportemental de ce dernier. En neurosciences et en psychophysiologie, ce concept englobe aussi bien la transmission synaptique intracorporelle que l&rsquo;\u00e9mission de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ph%C3%A9romone\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">ph\u00e9romones<\/a> ou de ch\u00e9mosignaux sociaux r\u00e9gissant les relations interindividuelles.<\/p>\n<p>Ce mode d&rsquo;interaction repose sur une correspondance st\u00e9r\u00e9ochimique rigoureuse entre la mol\u00e9cule signal et un r\u00e9cepteur membranaire ou intracellulaire cible. Contrairement aux signaux acoustiques ou optiques qui s&rsquo;estompent presque instantan\u00e9ment, le signal chimique dispose d&rsquo;une temporalit\u00e9 variable, pouvant persister durablement dans l&rsquo;environnement \u00e9cologique ou dans le flux circulatoire de l&rsquo;organisme. Il constitue ainsi un vecteur s\u00e9mantique d&rsquo;une grande stabilit\u00e9 spatio-temporelle, essentiel au maintien de l&rsquo;hom\u00e9ostasie, \u00e0 l&rsquo;organisation sociale et \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 adaptative des esp\u00e8ces.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, la communication chimique se positionne \u00e0 l&rsquo;interface du somatique et du relationnel. Elle influence subtilement les affects, la perception d&rsquo;autrui, le sentiment de s\u00e9curit\u00e9 et les dynamiques de groupe sans n\u00e9cessairement requ\u00e9rir une perception consciente, conf\u00e9rant aux signaux olfactifs et mol\u00e9culaires un statut privil\u00e9gi\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tude des d\u00e9terminants implicites du comportement humain et animal.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab communication chimique \u00bb d\u00e9rive de la convergence de deux racines classiques distinctes. Le substantif \u00ab communication \u00bb est issu du latin <em>communicatio<\/em>, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>communicare<\/em> signifiant \u00ab mettre en commun \u00bb, \u00ab partager \u00bb ou \u00ab entrer en rapport avec autrui \u00bb, fond\u00e9 sur le radical <em>communis<\/em> (\u00ab commun, public \u00bb). Il traduit fondamentalement l&rsquo;acte de mutualiser une information ou un \u00e9tat entre plusieurs entit\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab chimique \u00bb plonge ses racines dans le bas latin <em>chimia<\/em> ou <em>alchimia<\/em>, issu de l&rsquo;arabe m\u00e9di\u00e9val <em>al-k\u012bmiy\u0101\u02be<\/em>, lui-m\u00eame vraisemblablement emprunt\u00e9 au grec ancien <em>kh\u0113meia<\/em> (l&rsquo;art de transmuter les m\u00e9taux) ou <em>khumeia<\/em> (action de verser, m\u00e9lange de sucs), rattach\u00e9 \u00e0 <em>khein<\/em> (\u00ab verser, fondre \u00bb). Ce lexique \u00e9voque la transformation des sucs et des fluides \u00e9l\u00e9mentaires qui composent la mati\u00e8re vivante.<\/p>\n<p>L&rsquo;association des deux termes \u00e9merge au milieu du XXe si\u00e8cle au sein des sciences de l&rsquo;\u00e9volution, de l&rsquo;\u00e9thologie et de la biochimie comparative. Les travaux pionniers men\u00e9s par Peter Karlson et Martin L\u00fcscher \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, notamment lors de l&rsquo;isolement du premier attractif sexuel chez le bombyx du m\u00fbrier et de la cr\u00e9ation du mot \u00ab ph\u00e9romone \u00bb (du grec <em>pherein<\/em>, transporter, et <em>hormon<\/em>, exciter), ont formalis\u00e9 le champ scientifique de la chimior\u00e9ception sociale, int\u00e9grant progressivement la psychologie exp\u00e9rimentale et les neurosciences cognitives.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>La transcription phon\u00e9tique internationale de l&rsquo;expression en fran\u00e7ais standard est \/k\u0254.my.ni.ka.sj\u0254\u0303 \u0283i.mik\/. Sur le plan morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier compos\u00e9 d&rsquo;un substantif abstrait (\u00ab communication \u00bb) et d&rsquo;un adjectif relationnel (\u00ab chimique \u00bb), admettant pour pluriel r\u00e9gulier \u00ab communications chimiques \u00bb (\/k\u0254.my.ni.ka.sj\u0254\u0303 \u0283i.mik\/).<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature scientifique, on retrouve des variantes et expressions quasi-synonymes adapt\u00e9es \u00e0 des contextes restreints, telles que \u00ab signalisation chimique \u00bb, \u00ab chimior\u00e9ception sociale \u00bb, \u00ab ch\u00e9mocommunication \u00bb ou \u00ab signalisation olfactive \u00bb. L&rsquo;usage psychologique privil\u00e9gie souvent le vocable \u00ab ch\u00e9mosignaux humains \u00bb lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9tudier les s\u00e9cr\u00e9tions axillaires ou lacrymales affectant les \u00e9tats \u00e9motionnels d&rsquo;autrui sans m\u00e9diation consciente formalis\u00e9e.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture de la communication chimique s&rsquo;articule autour d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;interaction universel mais hautement diversifi\u00e9, op\u00e9rant \u00e0 de multiples \u00e9chelles du vivant. \u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle endog\u00e8ne ou intra-organisme, elle r\u00e9gule les transferts d&rsquo;informations entre cellules contigu\u00ebs ou distantes. Cette signalisation interne fait intervenir des neurotransmetteurs franchissant la fente synaptique en quelques millisecondes, des m\u00e9diateurs paracrines diffusant dans le micro-environnement tissulaire, ainsi que des hormones lib\u00e9r\u00e9es par les glandes endocrines dans le lit vasculaire pour moduler le m\u00e9tabolisme, la r\u00e9ponse au stress et les rythmes circadiens.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle exog\u00e8ne ou inter-organismes, la communication chimique constitue le syst\u00e8me s\u00e9miotique le plus r\u00e9pandu au sein de la biosph\u00e8re. Les organismes vivants \u00e9mettent des compos\u00e9s organiques volatils (COV), des peptides, des prot\u00e9ines ou des st\u00e9ro\u00efdes dans leur environnement a\u00e9rien, aqueux ou sur des substrats physiques. Ces signaux peuvent \u00eatre adress\u00e9s \u00e0 des consp\u00e9cifiques (signaux intrasp\u00e9cifiques, tels que les ph\u00e9romones de piste, d&rsquo;alarme, de territoire ou de reproduction) ou \u00e0 des individus d&rsquo;autres esp\u00e8ces (signaux intersp\u00e9cifiques regroup\u00e9s sous le terme d&rsquo;all\u00e9lochimiques, incluant les allomones, les kairomones et les synomones).<\/p>\n<p>Le fonctionnement cognitif et affectif d\u00e9pend intimement de cette double dynamique. Les r\u00e9cepteurs de l&rsquo;\u00e9pith\u00e9lium olfactif principal et, chez de nombreux vert\u00e9br\u00e9s, ceux de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Organe_vom%C3%A9ronasal\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">organe vom\u00e9ronasal<\/a> (organe de Jacobson) transmettent des signaux \u00e9lectriques directement vers le bulbe olfactif. Fait unique parmi les modalit\u00e9s sensorielles, les projections olfactives contournent dans un premier temps le relais thalamique pour innerver sans filtre synaptique pr\u00e9alable les structures limbiques primitives : l&rsquo;amygdale, qui \u00e9value la valence affective et le danger, le cortex piriforme, et l&rsquo;hippocampe, si\u00e8ge de l&rsquo;encodage mn\u00e9sique \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Cette architecture neuroanatomique explique la pr\u00e9gnance \u00e9motionnelle et la puissance \u00e9vocatrice des signaux chimiques, ph\u00e9nom\u00e8ne fr\u00e9quemment conceptualis\u00e9 sous le nom d&rsquo;effet proustien. Un signal chimique ne transmet pas seulement un \u00e9tat informatif factuel : il d\u00e9clenche de mani\u00e8re quasi instantan\u00e9e des r\u00e9ponses neurov\u00e9g\u00e9tatives (acc\u00e9l\u00e9ration cardiaque, sudation, sursaut) et des fluctuations de l&rsquo;humeur, court-circuitant fr\u00e9quemment le contr\u00f4le inhibiteur pr\u00e9frontal. L&rsquo;individu r\u00e9agit \u00e0 la signature biochimique de son environnement avant m\u00eame d&rsquo;avoir pu conceptualiser verbalement la nature de l&rsquo;odeur per\u00e7ue.<\/p>\n<p>Enfin, chez l&rsquo;humain, la communication chimique interindividuelle agit de mani\u00e8re cryptique. Bien que notre esp\u00e8ce soit traditionnellement qualifi\u00e9e de microsmatique (dot\u00e9e d&rsquo;un sens olfactif r\u00e9gress\u00e9 au profit de la vision), les d\u00e9couvertes r\u00e9centes prouvent que des ch\u00e9mosignaux pr\u00e9sents dans la sueur, les larmes ou la salive modulent subtilement le jugement de confiance, l&#8217;empathie, l&rsquo;attraction sexuelle et la synchronisation \u00e9motionnelle collective, conf\u00e9rant \u00e0 la discipline une importance renouvel\u00e9e dans les sciences du comportement.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de la communication chimique a suivi une trajectoire \u00e9pist\u00e9mologique allant de l&rsquo;observation naturaliste empirique vers la biochimie mol\u00e9culaire avanc\u00e9e, avant de f\u00e9conder la psychologie cognitive contemporaine. D\u00e8s le XIXe si\u00e8cle, Jean-Henri Fabre, \u00e9minent entomologiste fran\u00e7ais, constate avec stup\u00e9faction que des papillons m\u00e2les du grand paon de nuit sont capables de converger \u00e0 plusieurs kilom\u00e8tres de distance vers une femelle recluse dans une bo\u00eete grillag\u00e9e, postulant l&rsquo;existence de \u00ab vapeurs subtiles \u00bb invisibles \u00e9chappant aux lois de la propagation sonore ou visuelle.<\/p>\n<p>Le tournant fondamental survient en 1959 lorsque le biochimiste allemand Adolf Butenandt r\u00e9ussit, apr\u00e8s des d\u00e9cennies de travaux, \u00e0 purifier et synth\u00e9tiser le <strong>bombykol<\/strong>, la mol\u00e9cule s\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par la femelle du ver \u00e0 soie pour attirer le m\u00e2le. La m\u00eame ann\u00e9e, Peter Karlson et Martin L\u00fcscher introduisent le terme formel de \u00ab ph\u00e9romone \u00bb dans la revue <em>Nature<\/em>, dotant la communaut\u00e9 internationale d&rsquo;un paradigme unifi\u00e9 pour d\u00e9signer les messagers chimiques op\u00e9rant entre individus d&rsquo;une m\u00eame esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, l&rsquo;\u00e9thologie cognitive de Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen met en lumi\u00e8re les aspects fixes et d\u00e9clencheurs de ces signaux dans le r\u00e8gne animal, tandis que des chercheurs s&rsquo;interrogent sur leur pertinence chez les primates sup\u00e9rieurs. En 1971, la psychologue Martha McClintock publie une \u00e9tude tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9e dans <em>Nature<\/em> sur la synchronisation des cycles menstruels chez les femmes cohabitant en foyer universitaire, sugg\u00e9rant l&rsquo;action d&rsquo;effluves chimiques axillaires imperceptibles. Bien que cette \u00e9tude ait fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats m\u00e9thodologiques ult\u00e9rieurs, elle a catalys\u00e9 un int\u00e9r\u00eat massif pour la ch\u00e9mosignalisation humaine.<\/p>\n<p>La fin du XXe si\u00e8cle marque une r\u00e9volution neurobiologique : en 1991, Linda Buck et Richard Axel d\u00e9couvrent l&rsquo;immense famille multig\u00e9nique codant pour les r\u00e9cepteurs olfactifs coupl\u00e9s aux prot\u00e9ines G, d\u00e9couverte r\u00e9compens\u00e9e par le <a href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/2004\/summary\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 2004<\/a>. D\u00e8s lors, la recherche psychologique s&rsquo;\u00e9mancipe du paradigme r\u00e9ducteur des ph\u00e9romones rigides pour explorer le concept plus plastique et probabiliste de \u00ab signatures ch\u00e9mosensorielles \u00bb, s&rsquo;int\u00e9ressant \u00e0 la fa\u00e7on dont l&rsquo;odeur corporelle informe sur l&rsquo;\u00e9tat immunologique, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ou le profil g\u00e9n\u00e9tique du partenaire.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La communication chimique repose sur plusieurs corps th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires qui articulent la biologie \u00e9volutive, la cybern\u00e9tique et la psychologie des \u00e9motions. En premier lieu, la th\u00e9orie synth\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9volution fournit la cl\u00e9 de vo\u00fbte explicative \u00e0 travers le prisme de l&rsquo;adaptationnisme. Selon cette optique, l&rsquo;\u00e9mission et la d\u00e9tection de signaux chimiques constituent des adaptations s\u00e9lectionn\u00e9es parce qu&rsquo;elles maximisent la valeur s\u00e9lective (<em>fitness<\/em>) des organismes en limitant les co\u00fbts \u00e9nerg\u00e9tiques associ\u00e9s \u00e0 d&rsquo;autres modalit\u00e9s sensorielles.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de la signalisation honn\u00eate, d\u00e9velopp\u00e9e par le biologiste Amotz Zahavi sous le nom de principe du handicap, s&rsquo;applique rigoureusement aux m\u00e9diateurs chimiques. Produire et lib\u00e9rer des m\u00e9tabolites complexes, comme les st\u00e9ro\u00efdes ou les signaux d\u00e9pendant du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Complexe_majeur_d%27histocompatibilit%C3%A9\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">complexe majeur d&rsquo;histocompatibilit\u00e9<\/a> (CMH\/HLA), repr\u00e9sente un co\u00fbt m\u00e9tabolique direct. Par cons\u00e9quent, ces signaux ne peuvent \u00eatre falsifi\u00e9s par un individu affaibli ou parasit\u00e9, garantissant au destinataire un indice fid\u00e8le de la vigueur biologique, de la compatibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique et de la sant\u00e9 immunitaire du cong\u00e9n\u00e8re.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue syst\u00e9mique et cybern\u00e9tique, la communication chimique est conceptualis\u00e9e comme une boucle de r\u00e9troaction \u00e9metteur-canal-r\u00e9cepteur-r\u00e9troaction (th\u00e9orie de l&rsquo;information de Shannon et Weaver). La sp\u00e9cificit\u00e9 r\u00e9side ici dans le \u00ab rapport signal sur bruit \u00bb au sein de fluides turbulents (air ou eau) et dans les m\u00e9canismes de clairance ou de d\u00e9gradation enzymatique qui \u00e9vitent la saturation des r\u00e9cepteurs et permettent le r\u00e9ajustement dynamique de l&rsquo;\u00e9tat psychologique de l&rsquo;organisme r\u00e9cepteur.<\/p>\n<p>En psychologie diff\u00e9rentielle et cognitive, le cadre de la cognition incarn\u00e9e (<em>embodied cognition<\/em>) postule que les pens\u00e9es, les \u00e9motions et les jugements moraux ne sont pas des abstractions d\u00e9sincarn\u00e9es, mais \u00e9mergent d&rsquo;aff\u00e9rences somatiques directes. La chimior\u00e9ception y est con\u00e7ue comme un ancrage \u00e9cologique primitif o\u00f9 l&rsquo;\u00e9valuation implicite d&rsquo;une odeur module en amont les processus d&rsquo;attribution de valeur, de proximit\u00e9 sociale et d&rsquo;\u00e9vitement des pathog\u00e8nes (th\u00e9orie du syst\u00e8me immunitaire comportemental de Mark Schaller).<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse d\u00e9taill\u00e9e des syst\u00e8mes de communication chimique exige de distinguer les m\u00e9diateurs selon leur port\u00e9e \u00e9cologique, leur structure biochimique et la nature de la r\u00e9ponse comportementale ou physiologique qu&rsquo;ils d\u00e9clenchent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Signaux intracorporels :<\/strong> Comportent les neurotransmetteurs (dopamine, s\u00e9rotonine, GABA, ac\u00e9tylcholine) assurant la signalisation nerveuse de contact, les neuromodulateurs affectant des populations cellulaires diffuses, et les hormones syst\u00e9miques (cortisol, ocytocine, vasopressine) s\u00e9cr\u00e9t\u00e9es par l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien.<\/li>\n<li><strong>Ph\u00e9romones incitatrices (ou de d\u00e9clenchement \/ <em>releaser<\/em>) :<\/strong> Mol\u00e9cules provoquant une r\u00e9ponse comportementale motrice ou affective imm\u00e9diate et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e chez le r\u00e9cepteur (par exemple, la posture de lordose chez la rongeuse, la fuite face \u00e0 une ph\u00e9romone d&rsquo;alarme, ou l&rsquo;orientation spatiale de suivi de piste chez la fourmi).<\/li>\n<li><strong>Ph\u00e9romones modificatrices (ou d&rsquo;amor\u00e7age \/ <em>primer<\/em>) :<\/strong> Compos\u00e9s induisant des transformations neuroendocriniennes et physiologiques lentes et durables, comme la modification de la r\u00e9ceptivit\u00e9 ovarienne, la r\u00e9gulation de la pubert\u00e9 (effet Vandenbergh) ou l&rsquo;inhibition de la reproduction chez les cong\u00e9n\u00e8res domin\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>All\u00e9lochimiques intersp\u00e9cifiques :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Allomones :<\/em> Signaux b\u00e9n\u00e9ficiant \u00e0 l&rsquo;\u00e9metteur (substances de d\u00e9fense du putois ou de la punaise, leurres chimiques des orchid\u00e9es mimant des ph\u00e9romones sexuelles d&rsquo;insectes).<\/li>\n<li><em>Kairomones :<\/em> Mol\u00e9cules profitant exclusivement au r\u00e9cepteur, qui exploite une fuite chimique de l&rsquo;\u00e9metteur pour le localiser (odeur corporelle d&rsquo;une proie d\u00e9tect\u00e9e par un pr\u00e9dateur affam\u00e9).<\/li>\n<li><em>Synomones :<\/em> Compos\u00e9s avantageux \u00e0 la fois pour l&rsquo;\u00e9metteur et le r\u00e9cepteur, fr\u00e9quents dans les symbioses v\u00e9g\u00e9tales-pollinisateurs.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Ch\u00e9mosignaux humains :<\/strong> Cocktails complexes de compos\u00e9s volatils axillaires, s\u00e9bac\u00e9s et salivaires d\u00e9pendant de la flore cutan\u00e9e bact\u00e9rienne, refl\u00e9tant des \u00e9tats psychologiques transitoires tels que la peur, le stress aigu, la joie, ou des traits stables comme le profil HLA.<\/li>\n<li><strong>Voies chimiosensorielles r\u00e9ceptrices :<\/strong> D\u00e9couplage anatomique entre le syst\u00e8me olfactif principal (d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la discrimination fine des compos\u00e9s volatils conscients) et le syst\u00e8me vom\u00e9ronasal accessoire (davantage d\u00e9volu aux ph\u00e9romones non volatiles et aux prot\u00e9ines lourdes, fonctionnel chez les rongeurs mais largement vestigial ou contest\u00e9 chez l&rsquo;adulte humain).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 empirique de la communication chimique, l&rsquo;observation des comportements des mammif\u00e8res rongeurs offre un cas embl\u00e9matique. Chez la souris de laboratoire, l&rsquo;exposition d&rsquo;une femelle r\u00e9cemment ins\u00e9min\u00e9e \u00e0 l&rsquo;odeur d&rsquo;un m\u00e2le inconnu distinct du g\u00e9niteur d\u00e9clenche l&rsquo;interruption pr\u00e9coce de la gestation et le retour imm\u00e9diat \u00e0 l&rsquo;\u0153strus. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, connu sous le nom d&rsquo;<strong>effet Bruce<\/strong>, s&rsquo;explique par la d\u00e9tection de prot\u00e9ines urinaires majeures (MUPs) \u00e9trang\u00e8res qui inhibent la s\u00e9cr\u00e9tion de prolactine par la voie vom\u00e9ronasale-hypothalamique, illustrant la puissance de remodelage physiologique induite par un ch\u00e9mosignal.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, l&rsquo;exp\u00e9rience canonique men\u00e9e par le biologiste suisse Claus Wedekind en 1995, dite \u00ab \u00e9tude des t-shirts impr\u00e9gn\u00e9s de sueur \u00bb, constitue un exemple classique de signalisation d&rsquo;orientation reproductive. Des \u00e9tudiantes devaient sentir des t-shirts port\u00e9s pendant deux nuits cons\u00e9cutives par des hommes dont les typages de complexes majeurs d&rsquo;histocompatibilit\u00e9 (HLA) avaient \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s. Les r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 que les femmes ne prenant pas de contraceptifs oraux pr\u00e9f\u00e9raient nettement les effluves d&rsquo;hommes pr\u00e9sentant un profil HLA discordant (diff\u00e9rent) du leur. Ce biais ch\u00e9mosensoriel favorise inconsciemment une descendance dot\u00e9e d&rsquo;une h\u00e9t\u00e9rozygotie immunitaire sup\u00e9rieure et prot\u00e8ge contre les risques inh\u00e9rents \u00e0 la consanguinit\u00e9.<\/p>\n<p>Un autre cas concret r\u00e9side dans la transmission vicariante de l&rsquo;effroi. Lorsqu&rsquo;un sujet humain visionne des extraits cin\u00e9matographiques traumatisants ou anxiog\u00e8nes (par exemple des vid\u00e9os provoquant une terreur intense), sa sueur axillaire concentre une signature m\u00e9tabolique sp\u00e9cifique. Lorsque cette sueur est ensuite recueillie et pr\u00e9sent\u00e9e par inhalation en double aveugle \u00e0 des sujets na\u00effs au repos, ces derniers manifestent une activation du muscle grand zygomatique et du corrugateur, un \u00e9largissement du champ visuel, une hyperr\u00e9activit\u00e9 amygdalienne et une am\u00e9lioration de leurs performances de vigilance visuo-spatiale, validant le transfert d&rsquo;un \u00e9tat de d\u00e9tresse psychologique sans le moindre contact visuel ou verbal.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation m\u00e9thodologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation scientifique de la communication chimique n\u00e9cessite un croisement d&rsquo;outils analytiques issus de la chimie des s\u00e9parations et d&rsquo;instruments psychophysiologiques de pointe. Le recueil des signatures chimiques recourt au pi\u00e9geage par micro-extraction en phase solide (SPME), \u00e0 l&rsquo;aspiration dynamique d&rsquo;espace de t\u00eate (<em>headspace<\/em>) ou \u00e0 l&rsquo;utilisation de compresses de coton m\u00e9dical lav\u00e9es au solvant neutre et fix\u00e9es sous les aisselles des participants durant des t\u00e2ches inductrices d&rsquo;affects.<\/p>\n<p>La d\u00e9composition des signaux repose sur la chromatographie en phase gazeuse coupl\u00e9e \u00e0 la spectrom\u00e9trie de masse (GC-MS), capable d&rsquo;isoler des concentrations mol\u00e9culaires infimes de l&rsquo;ordre du picogramme. Afin de discriminer les compos\u00e9s odorants actifs de ceux inodores, les exp\u00e9rimentateurs couplent souvent la GC-MS \u00e0 un port de d\u00e9tection olfactive humaine (GC-O), o\u00f9 un analyste renifle les fractions en sortie de colonne en m\u00eame temps que les d\u00e9tecteurs physiques enregistrent les pics d&rsquo;ionisation.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9ponse chez le r\u00e9cepteur, la psychologie recourt \u00e0 une batterie d&rsquo;indicateurs psychophysiologiques objectifs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9lectromyographie faciale (EMG) :<\/strong> Mesure des micro-contractions des muscles faciaux (notamment le <em>corrugator supercilii<\/em> li\u00e9 aux \u00e9motions n\u00e9gatives et le <em>zygomaticus major<\/em> associ\u00e9 aux valences positives).<\/li>\n<li><strong>Activit\u00e9 \u00e9lectrodermale (AED) et variabilit\u00e9 sinusale cardiaque (VRC) :<\/strong> \u00c9valuation de l&rsquo;activation du syst\u00e8me nerveux sympathique autonome cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;inhalation d&rsquo;un stimulus chimique masqu\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et TEP scan) :<\/strong> Visualisation des patterns d&rsquo;activation h\u00e9modynamique au niveau de l&rsquo;amygdale, de l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et du cortex orbitofrontal lors de la pr\u00e9sentation d&rsquo;extraits chimiques par olfactom\u00e8tre informatis\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Psychom\u00e9trie standardis\u00e9e :<\/strong> Questionnaires de valence h\u00e9donique, d&rsquo;intensit\u00e9 per\u00e7ue, \u00e9chelles de d\u00e9go\u00fbt (Disgust Scale), et tests de reconnaissance olfactive clinique (comme l&rsquo;\u00e9preuve des <em>Sniffin&rsquo; Sticks<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Les connaissances d\u00e9riv\u00e9es de la communication chimique trouvent de vastes applications transversales, de la clinique psychiatrique \u00e0 la r\u00e9gulation de l&rsquo;environnement de travail :<\/p>\n<p>En <strong>psychiatrie et p\u00e9dopsychiatrie<\/strong>, l&rsquo;utilisation de signaux chimiques maternels ou familiers ouvre des pistes th\u00e9rapeutiques prometteuses. Chez les nourrissons pr\u00e9matur\u00e9s ou les enfants pr\u00e9sentant des troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA), l&rsquo;exposition contr\u00f4l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;odeur du lait maternel ou \u00e0 des compos\u00e9s axillaires s\u00e9curisants induit un apaisement mesurable de la douleur n\u00e9onatale, une r\u00e9duction des st\u00e9r\u00e9otypies et une am\u00e9lioration significative du contact visuel lors d&rsquo;interactions sociales dirig\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans le champ de la <strong>m\u00e9decine et du d\u00e9pistage diagnostique<\/strong>, les alt\u00e9rations des profils de compos\u00e9s organiques volatils (COV) expir\u00e9s ou cutan\u00e9s constituent une fen\u00eatre s\u00e9miologique in\u00e9dite. Des chiens d&rsquo;assistance sp\u00e9cialement entra\u00een\u00e9s, tout comme des capteurs \u00e9lectroniques \u00e0 haute sensibilit\u00e9 (\u00ab nez \u00e9lectroniques \u00bb), parviennent \u00e0 d\u00e9tecter les signatures m\u00e9taboliques caract\u00e9ristiques de certains cancers, d&rsquo;infections bact\u00e9riennes ou de crises d&rsquo;\u00e9pilepsie et de d\u00e9compensations hypoglyc\u00e9miques imminentes avant toute manifestation clinique patente.<\/p>\n<p>Dans les <strong>environnements organisationnels et le design spatial<\/strong>, le marketing sensoriel et la psychologie du travail \u00e9tudient l&rsquo;impact de micro-diffusions chimiques sur les niveaux de cortisol salivaire des collaborateurs, l&rsquo;agressivit\u00e9 au volant ou la fatigue cognitive dans les espaces confin\u00e9s (stations spatiales, sous-marins, tours de contr\u00f4le). Parall\u00e8lement, l&rsquo;agriculture biologique et la gestion des \u00e9cosyst\u00e8mes emploient la lutte par confusion sexuelle \u00e0 base de ph\u00e9romones de synth\u00e8se pour r\u00e9guler les ravageurs de cultures de mani\u00e8re hautement cibl\u00e9e, sans polluer les sols avec des insecticides neurotoxiques g\u00e9n\u00e9ralistes.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La recherche acad\u00e9mique de ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies a produit des donn\u00e9es convergentes consolidant l&rsquo;influence des ch\u00e9mosignaux sur la cognition sociale humaine. Les travaux men\u00e9s par l&rsquo;\u00e9quipe de Denise Chen \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Rice ont apport\u00e9 des preuves directes quant \u00e0 la transmission de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 : les participants expos\u00e9s \u00e0 la sueur pr\u00e9lev\u00e9e chez des sujets sautant pour la premi\u00e8re fois en parachute manifestaient une activation accrue de l&rsquo;amygdale gauche \u00e0 l&rsquo;IRMf et interpr\u00e9taient des visages aux expressions neutres comme \u00e9tant plus mena\u00e7ants que lorsqu&rsquo;ils \u00e9taient expos\u00e9s \u00e0 de la sueur issue d&rsquo;un effort physique sportif t\u00e9moin.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, le laboratoire de Noam Sobel \u00e0 l&rsquo;Institut Weizmann des Sciences a explor\u00e9 les m\u00e9canismes chimiques r\u00e9gulant l&rsquo;agressivit\u00e9 et l&rsquo;excitation sexuelle. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes publi\u00e9es dans <em>Science<\/em>, Sobel et ses coll\u00e8gues ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;inhalation de larmes \u00e9motionnelles f\u00e9minines (d\u00e9pourvues de toute odeur consciemment identifiable) entra\u00eenait une baisse imm\u00e9diate des taux s\u00e9riques de testost\u00e9rone chez les hommes, accompagn\u00e9e d&rsquo;une chute de l&rsquo;activation des r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales de l&rsquo;excitation sexuelle et d&rsquo;une r\u00e9duction substantielle des comportements de vengeance dans des jeux \u00e9conomiques comp\u00e9titifs.<\/p>\n<p>En outre, les travaux de G\u00fcn Semin et de Jasper de Groot aux Pays-Bas ont mis en lumi\u00e8re la contagion chimique des \u00e9motions positives. Leurs exp\u00e9riences ont attest\u00e9 que l&rsquo;inhalation de ch\u00e9mosignaux pr\u00e9lev\u00e9s sur des individus \u00e9prouvant un sentiment sinc\u00e8re de joie suscite chez les r\u00e9cepteurs un sourire spontan\u00e9 mesur\u00e9 par \u00e9lectromyographie faciale et favorise une flexibilit\u00e9 attentionnelle globale, r\u00e9futant l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle les signaux chimiques humains ne serviraient qu&rsquo;\u00e0 relayer des alarmes de survie n\u00e9gatives.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>Si les fondements r\u00e9cepteurs de la chimior\u00e9ception sont cod\u00e9s g\u00e9n\u00e9tiquement, l&rsquo;interpr\u00e9tation, la valorisation et la codification sociale de la communication chimique varient consid\u00e9rablement d&rsquo;une sph\u00e8re culturelle \u00e0 une autre. Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es contemporaines, la tendance h\u00e9g\u00e9monique est \u00e0 la d\u00e9odorisation syst\u00e9matique du corps, impuls\u00e9e par l&rsquo;industrie cosm\u00e9tique et l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;hygi\u00e9nisme urbain au XIXe si\u00e8cle. Les odeurs corporelles primaires y sont fr\u00e9quemment stigmatis\u00e9es et pathologis\u00e9es comme des marques de n\u00e9gligence ou d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 de classe, refoulant la ch\u00e9mocommunication dans une clandestinit\u00e9 cognitive absolue.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans de nombreuses cultures traditionnelles d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Oc\u00e9anie ou de la p\u00e9ninsule arabique, les effluves corporels naturels sont activement int\u00e9gr\u00e9s dans les rituels de salutation, d&rsquo;alliance et d&rsquo;intimit\u00e9. Les pratiques de \u00ab reniflement \u00bb rituel du visage ou des mains lors de retrouvailles familiales, observ\u00e9es chez certaines populations inuit ou maories (comme le geste du <em>hongi<\/em>), attestent de l&rsquo;acceptation explicite du souffle et de l&rsquo;odeur de l&rsquo;autre comme v\u00e9hicule de son principe vital et de son identit\u00e9 psychique profonde.<\/p>\n<p>Le lexique olfactif t\u00e9moigne \u00e9galement de disparit\u00e9s anthropologiques majeures. Tandis que les langues indo-europ\u00e9ennes souffrent d&rsquo;un d\u00e9ficit lexical notoire pour d\u00e9crire les odeurs, recourant presque toujours \u00e0 des comparaisons d&rsquo;objets sources (\u00ab cela sent la rose \u00bb, \u00ab cela sent le br\u00fbl\u00e9 \u00bb), certaines langues de chasseurs-cueilleurs, comme le jahai en Malaisie \u00e9tudi\u00e9 par Asifa Majid, disposent d&rsquo;un lexique abstrait d\u00e9di\u00e9 aux odeurs aussi pr\u00e9cis et riche que les termes consacr\u00e9s aux couleurs de base, modifiant structurellement la mani\u00e8re dont ces peuples cat\u00e9gorisent et verbalisent les signaux chimiques interindividuels.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit des avanc\u00e9es spectaculaires de la neurobiologie, le domaine de la communication chimique humaine demeure travers\u00e9 par d&rsquo;intenses controverses th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques. Le d\u00e9bat le plus acharn\u00e9 concerne la transposition directe du concept de \u00ab ph\u00e9romone \u00bb du mod\u00e8le insecte ou rongeur vers l&rsquo;humain. De nombreux biologistes, dont Richard Doty, affirment que qualifier certaines mol\u00e9cules humaines (comme l&rsquo;androstadi\u00e9none ou l&rsquo;estrat\u00e9tra\u00e9nol) de ph\u00e9romones sexuelles constitue un abus de langage anthropomorphique encourag\u00e9 par le marketing des parfumeries.<\/p>\n<p>Doty soutient que chez l&rsquo;\u00eatre humain adulte, aucun r\u00e9cepteur vom\u00e9ronasal n&rsquo;a pu prouver de connexion fonctionnelle intacte avec le syst\u00e8me limbique, l&rsquo;organe vom\u00e9ronasal \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9 par la majorit\u00e9 des anatomistes comme un organe vestigial sans innervation synaptique active. De surcro\u00eet, le comportement humain ne pr\u00e9sente pas les r\u00e9ponses st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, rigides et ind\u00e9pendantes de l&rsquo;apprentissage qui caract\u00e9risent l&rsquo;action ph\u00e9romonale chez les invert\u00e9br\u00e9s ; chez l&rsquo;humain, chaque signal s&rsquo;inscrit au sein d&rsquo;un contexte cognitif, affectif et biographique singulier qui en alt\u00e8re la signification.<\/p>\n<p>Une seconde critique porte sur la crise de reproductibilit\u00e9 frappant certaines \u00e9tudes fondatrices. Les travaux historiques de McClintock sur la synchronie menstruelle ont \u00e9t\u00e9 vigoureusement contest\u00e9s par des m\u00e9ta-analyses statistiques (notamment celles de Jeffrey Schank), qui ont attribu\u00e9 les r\u00e9gularit\u00e9s observ\u00e9es \u00e0 des artefacts d&rsquo;\u00e9chantillonnage et au hasard probabiliste des cycles biologiques f\u00e9minins. Enfin, la difficult\u00e9 exp\u00e9rimentale majeure d&rsquo;isoler chimiquement un compos\u00e9 pur sans alt\u00e9rer sa biodisponibilit\u00e9 r\u00e9elle ni biaiser la subjectivit\u00e9 des sujets participants continue de constituer un d\u00e9fi pour la validation des th\u00e9ories ch\u00e9mosensorielles.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions fondamentales<\/h3>\n<p>Pour pr\u00e9venir les confusions conceptuelles r\u00e9currentes dans les \u00e9crits acad\u00e9miques, il convient de tracer des d\u00e9limitations rigoureuses entre plusieurs notions voisines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Ph\u00e9romones vs Ch\u00e9mosignaux :<\/strong> Les ph\u00e9romones d\u00e9signent historiquement des mol\u00e9cules bien isol\u00e9es d\u00e9clenchant des r\u00e9ponses physiologiques ou motrices invariantes et automatiques au sein d&rsquo;une esp\u00e8ce. Les ch\u00e9mosignaux englobent des m\u00e9langes m\u00e9taboliques complexes modulant probabilistiquement des \u00e9tats cognitifs et \u00e9motionnels flexibles chez des organismes complexes, sans impliquer de r\u00e9ponse automatique rigide.<\/li>\n<li><strong>Communication chimique vs Olfaction sensorielle g\u00e9n\u00e9rale :<\/strong> L&rsquo;olfaction classique s&rsquo;attache \u00e0 la d\u00e9tection et \u00e0 l&rsquo;analyse cognitive de l&rsquo;ensemble des stimuli volatils du monde ext\u00e9rieur (nourriture, fum\u00e9e, fleurs). La communication chimique implique n\u00e9cessairement une r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00e9volutive o\u00f9 l&rsquo;\u00e9metteur a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 pour diffuser l&rsquo;information et le r\u00e9cepteur pour la d\u00e9coder.<\/li>\n<li><strong>Neurotransmission vs Signalisation endocrine :<\/strong> La neurotransmission op\u00e8re sur une distance nanom\u00e9trique \u00e0 travers une synapse avec une vitesse d&rsquo;action de l&rsquo;ordre de la milliseconde, tandis que la signalisation hormonale utilise la circulation sanguine pour atteindre des cibles tissulaires lointaines avec une latence d&rsquo;action s&rsquo;\u00e9tendant de plusieurs minutes \u00e0 plusieurs jours.<\/li>\n<li><strong>Allomones vs Kairomones :<\/strong> Bien que toutes deux soient des signaux intersp\u00e9cifiques, l&rsquo;allomone conf\u00e8re un avantage adaptatif \u00e0 l&rsquo;organisme \u00e9metteur (effet dissuasif ou attractif trompeur), alors que la kairomone avantage uniquement l&rsquo;organisme r\u00e9cepteur au d\u00e9triment de l&rsquo;\u00e9metteur (localisation par pr\u00e9dation ou parasitisme).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La communication chimique repr\u00e9sente la matrice ancestrale sur laquelle reposent tous les syst\u00e8mes relationnels du vivant. \u00c0 travers la multiplicit\u00e9 de ses expressions mol\u00e9culaires, elle assure la r\u00e9gulation m\u00e9tabolique interne aussi bien que l&rsquo;organisation sociale et la reproduction au sein des \u00e9cosyst\u00e8mes. Bien que notre esp\u00e8ce privil\u00e9gie consciemment les voies acoustiques et optiques du langage verbal, notre vie psychologique demeure profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans des dialogues biochimiques souterrains.<\/p>\n<p>Ces signaux invisibles informent continuellement notre inconscient sur la d\u00e9tresse, la bienveillance, la compatibilit\u00e9 ou la sant\u00e9 de ceux qui partagent notre environnement. \u00c0 la crois\u00e9e des neurosciences, de l&rsquo;\u00e9thologie et des sciences humaines, la poursuite des explorations sur la communication chimique permet de r\u00e9concilier la psychologie humaine avec ses racines phylog\u00e9n\u00e9tiques les plus primitives, \u00e9clairant la fa\u00e7on dont nos affects les plus nobles demeurent intimement arrim\u00e9s \u00e0 la chimie mol\u00e9culaire du corps.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Buck, L., &#038; Axel, R. (1991). A novel multigene family may encode odorant receptors: A molecular basis for odor recognition. <em>Cell<\/em>, 65(1), 175\u2013187. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0092-8674(91)90418-X\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0092-8674(91)90418-X<\/a><\/li>\n<li>de Groot, J. H., Semin, G. R., &#038; Smeets, M. A. (2014). I can see, hear, and smell your fear: Comparing olfactory and visual emotional communication. <em>Emotion<\/em>, 14(4), 825\u2013834. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0036660\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0036660<\/a><\/li>\n<li>Doty, R. L. (2010). <em>The Great Pheromone Myth<\/em>. Johns Hopkins University Press. <a href=\"https:\/\/www.press.jhu.edu\/books\/title\/9780801893476\/great-pheromone-myth\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.press.jhu.edu\/books\/title\/9780801893476\/great-pheromone-myth<\/a><\/li>\n<li>Karlson, P., &#038; L\u00fcscher, M. (1959). &lsquo;Pheromones&rsquo;: A new term for a class of biologically active substances. <em>Nature<\/em>, 183(4653), 55\u201356. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/183055a0\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/183055a0<\/a><\/li>\n<li>Wedekind, C., Seebeck, T., Bettens, F., &#038; Paepke, A. J. (1995). MHC-dependent mate preferences in humans. <em>Proceedings of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences<\/em>, 260(1359), 245\u2013249. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspb.1995.0087\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspb.1995.0087<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse encyclop\u00e9dique de la communication chimique en psychologie et neurosciences : origines, ph\u00e9romones, ch\u00e9mosignaux humains et influence comportementale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[8121,459,6367,647],"tags":[39345,1222,39344,6411,17453,33753,6878],"class_list":["post-23219","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-ethologie","category-neurosciences","category-psychologie-biologique","category-psychologie-cognitive","tag-chemosignaux","tag-cognition-sociale","tag-communication-chimique","tag-neurobiologie","tag-olfaction","tag-pheromones","tag-psychophysiologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23219","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23219\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23219"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23219"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23219"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}