{"id":23080,"date":"2026-10-30T16:45:20","date_gmt":"2026-10-30T16:45:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=dyschromatopsie-cerebrale"},"modified":"2026-10-30T16:45:20","modified_gmt":"2026-10-30T16:45:20","slug":"dyschromatopsie-cerebrale","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=dyschromatopsie-cerebrale","title":{"rendered":"Dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale : Quand la couleur s&rsquo;efface"},"content":{"rendered":"<p>La perception des couleurs constitue un pilier fondamental de l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle humaine, fa\u00e7onnant notre interpr\u00e9tation spatiale, esth\u00e9tique et \u00e9motionnelle du monde environnant. La dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale repr\u00e9sente une alt\u00e9ration acquise rare et fascinante de cette modalit\u00e9 sensorielle, r\u00e9sultant non pas d&rsquo;une d\u00e9faillance des r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens, mais d&rsquo;une l\u00e9sion localis\u00e9e au sein des structures corticales sp\u00e9cialis\u00e9es du cerveau. Cette rupture neuropsychologique unique entre la d\u00e9tection des longueurs d&rsquo;onde par l&rsquo;\u0153il et leur synth\u00e8se ph\u00e9nom\u00e9nologique par le cortex visuel offre une fen\u00eatre inestimable sur l&rsquo;architecture fonctionnelle de la conscience visuelle.<\/p>\n<h2>Dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale<\/strong> (ou achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale lorsqu&rsquo;elle est totale) se d\u00e9finit comme un trouble acquis de la perception des couleurs cons\u00e9cutif \u00e0 une l\u00e9sion du cortex visuel extrastri\u00e9, le plus souvent situ\u00e9e au niveau de la jonction temporo-occipitale ventrale (notamment le gyrus fusiforme et le gyrus lingual, correspondant \u00e0 l&rsquo;aire V4). Contrairement aux anomalies cong\u00e9nitales de la vision chromatique, les photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens demeurent parfaitement fonctionnels, mais l&rsquo;int\u00e9gration corticale des longueurs d&rsquo;onde en qualia chromatiques est s\u00e9lectivement abolie ou d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, le patient per\u00e7oit le monde physique d\u00e9pouill\u00e9 de sa chromaticit\u00e9, le d\u00e9crivant fr\u00e9quemment comme une projection en noir et blanc, une succession de nuances de gris sales, ou une image d\u00e9lav\u00e9e par un exc\u00e8s de luminosit\u00e9. Bien que l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle, la reconnaissance des formes, la st\u00e9r\u00e9oscopie et la perception du mouvement puissent rester largement pr\u00e9serv\u00e9es, la perte de la dimension chromatique d\u00e9sorganise profond\u00e9ment la discrimination fine des textures, l&rsquo;\u00e9valuation des contrastes d&rsquo;illumination et l&rsquo;acc\u00e8s spontan\u00e9 aux connaissances s\u00e9mantiques d\u00e9pendantes des couleurs.<\/p>\n<p>Cette pathologie neurovisuelle doit \u00eatre soigneusement distingu\u00e9e des d\u00e9ficits cong\u00e9nitaux des c\u00f4nes (comme le daltonisme), de l&rsquo;amn\u00e9sie des couleurs (incapacit\u00e9 \u00e0 se rem\u00e9morer la couleur prototypique d&rsquo;un objet en d\u00e9pit d&rsquo;une perception intacte) et de l&rsquo;anomie des couleurs (difficult\u00e9 \u00e0 nommer les teintes en pr\u00e9sence d&rsquo;une cat\u00e9gorisation perceptive normale). Elle illustre de mani\u00e8re exemplaire le principe de modularit\u00e9 fonctionnelle dans le syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab dyschromatopsie \u00bb est un compos\u00e9 n\u00e9oclassique forg\u00e9 \u00e0 partir de racines grecques anciennes. Il incorpore le pr\u00e9fixe <em>dys-<\/em> (\u03b4\u03c5\u03c3-), traduisant l&rsquo;anomalie, la difficult\u00e9, la d\u00e9viation ou le dysfonctionnement pathologique ; le substantif <em>khr\u00f4ma<\/em> (\u03c7\u03c1\u1ff6\u03bc\u03b1), d\u00e9signant la couleur, le teint ou la pigmentation de surface ; et le suffixe <em>-opsia<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 de <em>opsis<\/em> (\u1f44\u03c8\u03b9\u03c2), signifiant la vue, le regard ou l&rsquo;action de regarder. L&rsquo;ensemble d\u00e9signe litt\u00e9ralement un d\u00e9r\u00e8glement ou une d\u00e9gradation de la vision des couleurs.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab c\u00e9r\u00e9brale \u00bb provient du latin <em>cerebrum<\/em>, d\u00e9signant le cerveau ou l&rsquo;enc\u00e9phale, auquel s&rsquo;ajoute le suffixe relationnel <em>-alis<\/em>. Cette pr\u00e9cision anatomique s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e cruciale \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle pour marquer une rupture fondamentale avec les \u00ab dyschromatopsies r\u00e9tiniennes \u00bb et h\u00e9r\u00e9ditaires th\u00e9oris\u00e9es par John Dalton et Thomas Young. Le terme a ainsi \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 au sein de la litt\u00e9rature neurologique europ\u00e9enne pour isoler les atteintes centrales caus\u00e9es par des accidents vasculaires ou des traumatismes cr\u00e2niens.<\/p>\n<p>Dans les \u00e9crits acad\u00e9miques contemporains, les termes <em>achromatopsie corticale<\/em>, <em>achromatopsie acquise<\/em> et <em>dyschromatopsie centrale<\/em> sont fr\u00e9quemment employ\u00e9s comme quasi-synonymes, bien que le pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> soit r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la perte compl\u00e8te de la couleur, tandis que le pr\u00e9fixe <em>dys-<\/em> s&rsquo;applique avec plus d&rsquo;exactitude aux d\u00e9gradations partielles, unilat\u00e9rales (h\u00e9miachromatopsie) ou alt\u00e9rations qualitatives du spectre.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et formes grammaticales<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, \u00ab dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement [dis.k\u0281\u0254.ma.t\u0254p.si se.\u0281e.b\u0281al]. Le \u00ab y \u00bb initial conserve la valeur phonologique de la voyelle ferm\u00e9e ant\u00e9rieure non arrondie [i], tandis que le digraphe \u00ab ch \u00bb se r\u00e9alise invariablement sous la forme de l&rsquo;occlusive v\u00e9laire sourde [k], conform\u00e9ment \u00e0 son \u00e9tymon grec, \u00e9vitant toute palatalisation erron\u00e9e en [\u0283].<\/p>\n<p>Sur le plan grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier. Au pluriel, il s&rsquo;accorde r\u00e9guli\u00e8rement en \u00ab dyschromatopsies c\u00e9r\u00e9brales \u00bb. L&rsquo;adjectif correspondant pour qualifier un individu affect\u00e9 est \u00ab dyschromatopsique \u00bb (utilisable indiff\u00e9remment au masculin et au f\u00e9minin, par exemple : \u00ab un sujet dyschromatopsique \u00bb). Dans les contextes de sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00e9dicale, on rencontre fr\u00e9quemment la variante \u00ab h\u00e9mi-dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale \u00bb pour d\u00e9signer l&rsquo;atteinte restreinte \u00e0 un h\u00e9michamp visuel controlat\u00e9ral.<\/p>\n<p>Son utilisation syntaxique s&rsquo;observe principalement dans les formulations cliniques telles que : \u00ab Le patient pr\u00e9sente une dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale cons\u00e9cutive \u00e0 un infarctus de l&rsquo;art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale post\u00e9rieure \u00bb, ou encore \u00ab Les analyses psychophysiques r\u00e9v\u00e8lent une dyschromatopsie centrale s\u00e9lective sans atteinte de la luminance spatiale \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale dans toute sa complexit\u00e9, il est indispensable de comprendre la neurophysiologie de la vision humaine. La d\u00e9tection initiale des rayonnements \u00e9lectromagn\u00e9tiques s&rsquo;effectue dans la r\u00e9tine par l&rsquo;interm\u00e9diaire de trois classes de photor\u00e9cepteurs \u00e0 c\u00f4nes (S, M et L), sensibles respectivement aux courtes, moyennes et longues longueurs d&rsquo;onde. Ces signaux bruts sont ensuite transmis et recombin\u00e9s par les cellules ganglionnaires selon un m\u00e9canisme d&rsquo;opposition de couleurs (rouge-vert, bleu-jaune, clair-sombre), avant de transiter par les couches parvocellulaires et koniocellulaires du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral jusqu&rsquo;au <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_visuel\">cortex visuel primaire<\/a> (aire stri\u00e9e ou V1).<\/p>\n<p>Cependant, la vision fonctionnelle de la couleur ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple transcription des longueurs d&rsquo;onde. Une pomme rouge reste per\u00e7ue comme rouge \u00e0 l&rsquo;aube, \u00e0 midi ou sous une lampe \u00e0 incandescence, en d\u00e9pit des variations drastiques de la composition spectrale de la lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie. Cette remarquable propri\u00e9t\u00e9 du syst\u00e8me visuel, connue sous le nom de \u00ab constance des couleurs \u00bb, requiert un traitement computationnel hautement sophistiqu\u00e9. Ce calcul contextuel global est orchestr\u00e9 au-del\u00e0 de V1, principalement au sein des r\u00e9gions extrastri\u00e9es situ\u00e9es le long du courant visuel ventral (\u00ab voie du quoi \u00bb), culminant dans le complexe V4 \/ V4\u03b1 situ\u00e9 dans le gyrus lingual et le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gyrus_fusiforme\">gyrus fusiforme<\/a>.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une l\u00e9sion hypoxique, h\u00e9morragique, tumorale ou chirurgicale d\u00e9truit ou d\u00e9connecte bilat\u00e9ralement ces aires temporo-occipitales ventrales, l&rsquo;appareil d&rsquo;analyse comparative des r\u00e9flectances s&rsquo;effondre. Le sujet dyschromatopsique se trouve alors priv\u00e9 de la capacit\u00e9 d&rsquo;assigner des teintes aux objets. Le monde ne dispara\u00eet pas : les contours, les volumes, le mouvement et les d\u00e9grad\u00e9s d&rsquo;ombrage (luminance) restent perceptibles, car ils sont trait\u00e9s par d&rsquo;autres voies sp\u00e9cialis\u00e9es (notamment l&rsquo;aire MT\/V5 pour le mouvement et les sous-syst\u00e8mes magnocellulaires pari\u00e9taux).<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience subjective qui en d\u00e9coule est d\u00e9concertante et invalidante. Contrairement aux individus n\u00e9s avec un d\u00e9ficit des c\u00f4nes, qui ont structur\u00e9 leur cognition spatiale et s\u00e9mantique sans certaines longueurs d&rsquo;onde, les individus atteints de dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale conservent souvent un souvenir pr\u00e9cis de ce qu&rsquo;\u00e9tait la couleur. Ils \u00e9prouvent une privation aigu\u00eb, d\u00e9crivant la nourriture comme visuellement r\u00e9pugnante (la viande \u00e9voquant de la terre cuite ou du plomb), les visages humains comme des masques cadav\u00e9riques et les paysages naturels comme des d\u00e9cors m\u00e9talliques, monotones et d\u00e9shumanis\u00e9s.<\/p>\n<p>La s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du tableau clinique d\u00e9pend \u00e9troitement de l&rsquo;\u00e9tendue de la n\u00e9crose tissulaire. Alors qu&rsquo;une destruction bilat\u00e9rale sym\u00e9trique engendre une achromatopsie totale, une l\u00e9sion unilat\u00e9rale n&rsquo;abolit la perception des couleurs que dans l&rsquo;h\u00e9michamp visuel controlat\u00e9ral \u00e0 la l\u00e9sion, une condition fascinante d\u00e9sign\u00e9e sous le terme d&rsquo;h\u00e9miachromatopsie. Le patient fixant un point central observe alors une dichotomie saisissante : le monde est en couleurs d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de la ligne m\u00e9diane verticale, et en nuances d&rsquo;ardoise de l&rsquo;autre.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale est jalonn\u00e9e de controverses scientifiques passionn\u00e9es portant sur la localisation des fonctions c\u00e9r\u00e9brales et la nature de la perception. Au XIXe si\u00e8cle, le mod\u00e8le dominant soutenu par des sommit\u00e9s telles que Hermann von Helmholtz postulait que la perception des couleurs \u00e9tait enti\u00e8rement r\u00e9solue au niveau r\u00e9tinien, les signaux \u00e9tant ensuite projet\u00e9s de mani\u00e8re uniforme et passive sur l&rsquo;ensemble du manteau cortical.<\/p>\n<p>En 1888, l&rsquo;ophtalmologiste suisse Louis Verrey d\u00e9crivit pour la premi\u00e8re fois avec rigueur le cas d&rsquo;une patiente de 60 ans ayant d\u00e9velopp\u00e9, \u00e0 la suite d&rsquo;une apoplexie, une perte totale de la vision des couleurs dans son h\u00e9michamp visuel droit (h\u00e9miachromatopsie), associ\u00e9e \u00e0 une perte mod\u00e9r\u00e9e du champ visuel sup\u00e9rieur droit. L&rsquo;autopsie r\u00e9v\u00e9la une l\u00e9sion confin\u00e9e au gyrus lingual et au gyrus fusiforme de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche. Verrey en conclut avec audace que le \u00ab centre de la perception des couleurs \u00bb si\u00e9geait dans la partie inf\u00e9rieure du lobe occipital. Cependant, ses conclusions furent violemment rejet\u00e9es par les figures dominantes de l&rsquo;\u00e9poque, notamment Salomon Eberhard Henschen, qui soutenait avec v\u00e9h\u00e9mence que la couleur \u00e9tait trait\u00e9e exclusivement au sein du cortex stri\u00e9 primaire (V1) et qu&rsquo;un centre chromatique distinct n&rsquo;existait pas.<\/p>\n<p>Durant pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle, le scepticisme persista au sein de la neurologie acad\u00e9mique. La raret\u00e9 des l\u00e9sions parfaitement circonscrites \u00e9pargnant l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle conduisait de nombreux cliniciens \u00e0 consid\u00e9rer ces cas comme des artefacts, des aphasies optiques ou des simulations hyst\u00e9riques. Il fallut attendre la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle pour que le concept renaisse sous l&rsquo;impulsion de la neuropsychologie moderne. En 1974, J. C. Meadows publia une revue syst\u00e9matique minutieuse de 14 cas anatomo-cliniques historiques, d\u00e9montrant formellement que toutes les l\u00e9sions responsables d&rsquo;une perte acquise de la vision chromatique convergeaient vers le cortex occipitotemporal ventro-m\u00e9dial.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1970 et 1980, les travaux pionniers en neurophysiologie animale men\u00e9s par <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Semir_Zeki\">Semir Zeki<\/a> chez le singe macaque r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent l&rsquo;existence de cellules sp\u00e9cifiques de la couleur au sein de l&rsquo;aire corticale V4, r\u00e9pondant aux teintes per\u00e7ues plut\u00f4t qu&rsquo;aux longueurs d&rsquo;onde physiques isol\u00e9es. Ces d\u00e9couvertes fondamentales furent rapidement corrobor\u00e9es chez l&rsquo;\u00eatre humain par Antonio Damasio et ses collaborateurs (1980), puis confirm\u00e9es de mani\u00e8re \u00e9clatante gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990.<\/p>\n<p>Enfin, la vulgarisation magistrale de cette entit\u00e9 par le neurologue Oliver Sacks dans son c\u00e9l\u00e8bre essai \u00ab L&rsquo;Affaire du peintre daltonien \u00bb (publi\u00e9 dans l&rsquo;ouvrage <em>Un anthropologue sur Mars<\/em> en 1995) permit de sensibiliser le grand public et la communaut\u00e9 des sciences cognitives aux cons\u00e9quences existentielles et artistiques profondes engendr\u00e9es par la perte soudaine de la dimension chromatique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension contemporaine de la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale repose sur plusieurs th\u00e9ories neuropsychologiques et computationnelles qui mod\u00e9lisent le traitement visuel hi\u00e9rarchique :<\/p>\n<p>La <strong>th\u00e9orie du double flux visuel<\/strong> (mod\u00e8le de Goodale et Milner) postule une s\u00e9gr\u00e9gation fonctionnelle pr\u00e9coce du traitement visuel apr\u00e8s l&rsquo;aire V1. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le flux dorsal (\u00ab voie du o\u00f9 \/ voie du comment \u00bb), orient\u00e9 vers le cortex pari\u00e9tal post\u00e9rieur, traite la localisation spatiale, la st\u00e9r\u00e9oscopie et le guidage de l&rsquo;action en temps r\u00e9el. De l&rsquo;autre, le flux ventral (\u00ab voie du quoi \u00bb), dirig\u00e9 vers le cortex temporal inf\u00e9rieur, sous-tend l&rsquo;identification des formes, des visages, des objets et des couleurs. La dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale constitue l&rsquo;une des preuves les plus \u00e9clatantes de la s\u00e9gr\u00e9gation ventrale, s&rsquo;inscrivant dans une dissociation fonctionnelle pure au sein m\u00eame du flux ventral.<\/p>\n<p>La <strong>th\u00e9orie fonctionnelle de la modularit\u00e9 visuelle<\/strong> formul\u00e9e par Semir Zeki soutient que le cerveau visuel n&rsquo;est pas un syst\u00e8me homog\u00e8ne, mais un ensemble de processeurs autonomes et parall\u00e8les travaillant de concert. Selon Zeki, l&rsquo;aire V4 op\u00e8re une transformation computationnelle critique : elle compare les rapports de r\u00e9flectance spectrale sur diff\u00e9rentes portions de la sc\u00e8ne visuelle globale afin de g\u00e9n\u00e9rer une perception stable de la teinte, ind\u00e9pendante des changements de l&rsquo;illuminant. La destruction de ce module prive les aires sup\u00e9rieures de l&rsquo;information chromatique synth\u00e9tis\u00e9e, provoquant un collapsus s\u00e9lectif du percept sans alt\u00e9rer le traitement du mouvement (d\u00e9volu \u00e0 l&rsquo;aire V5) ou de l&rsquo;orientation spatiale.<\/p>\n<p>La <strong>th\u00e9orie Retinex d&rsquo;Edwin Land<\/strong> fournit le substrat math\u00e9matique et psychophysique expliquant le r\u00f4le de ces aires corticales. Land a d\u00e9montr\u00e9 exp\u00e9rimentalement que la chromaticit\u00e9 per\u00e7ue d&rsquo;une surface n&rsquo;est pas corr\u00e9l\u00e9e au flux brut de photons r\u00e9fl\u00e9chis, mais \u00e0 la comparaison spatiale des flux dans trois bandes spectrales distinctes (ondes courtes, moyennes, longues). La dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale illustre pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;incapacit\u00e9 du cortex endommag\u00e9 \u00e0 effectuer ces op\u00e9rations matricielles de comparaison spatio-temporelle, renvoyant l&rsquo;exp\u00e9rience perceptive \u00e0 un niveau primitif d&rsquo;\u00e9nergie lumineuse brute, per\u00e7ue comme un ensemble de nuances d&rsquo;achromatopsie.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>La dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale ne se pr\u00e9sente pas sous une forme clinique monolithique, mais s&rsquo;organise selon un spectre anatomoclinique pr\u00e9cis en fonction de la topographie et de la gravit\u00e9 de la l\u00e9sion :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale totale bilat\u00e9rale :<\/strong> Forme classique et d\u00e9vastatrice caus\u00e9e par des l\u00e9sions n\u00e9crotiques touchant les aires fusiformes et linguales des deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux. Le champ visuel tout entier est d\u00e9pourvu de toute couleur subjective ; le patient \u00e9volue dans un univers per\u00e7u en noir, blanc et \u00e9chelons de gris.<\/li>\n<li><strong>H\u00e9miachromatopsie c\u00e9r\u00e9brale :<\/strong> Perte de la vision chromatique strictement circonscrite \u00e0 un h\u00e9michamp visuel (droit ou gauche), r\u00e9sultant d&rsquo;une l\u00e9sion occipitotemporale unilat\u00e9rale controlat\u00e9rale. Le patient per\u00e7oit les couleurs de fa\u00e7on optimale d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 du champ de vision, mais les perd brutalement d\u00e8s que les stimuli traversent le m\u00e9ridien vertical central.<\/li>\n<li><strong>Dyschromatopsie centrale partielle ou quadrantale :<\/strong> Atteinte incompl\u00e8te o\u00f9 la couleur est per\u00e7ue comme anormalement affadie, d\u00e9satur\u00e9e ou \u00ab boueuse \u00bb. Lorsque la l\u00e9sion n&rsquo;affecte qu&rsquo;une sous-portion du gyrus lingual, le d\u00e9ficit peut n&rsquo;int\u00e9resser qu&rsquo;un quart du champ visuel (quadrantanopsie chromatique).<\/li>\n<li><strong>Achromatopsie avec agnosie visuelle ou prosopagnosie associ\u00e9e :<\/strong> En raison de la proximit\u00e9 anatomique \u00e9troite au sein du gyrus fusiforme entre l&rsquo;aire de la couleur (V4\/V4\u03b1) et l&rsquo;aire fusiforme des visages (FFA), la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale est tr\u00e8s fr\u00e9quemment intriqu\u00e9e avec une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Prosopagnosie\">prosopagnosie<\/a> (incapacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre les visages familiers) et une alexie pure sans agraphie.<\/li>\n<li><strong>Dyschromatopsie transcorticale ou amn\u00e9sie chromatique :<\/strong> Forme fronti\u00e8re o\u00f9 la discrimination perceptive imm\u00e9diate de deux \u00e9chantillons de couleurs peut \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e lors de t\u00e2ches d&rsquo;appariement c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, mais o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux repr\u00e9sentations mn\u00e9siques et aux associations s\u00e9mantiques canoniques (savoir qu&rsquo;une banane est jaune ou qu&rsquo;un ciel d\u00e9gag\u00e9 est bleu) est totalement d\u00e9truit.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Le cas embl\u00e9matique document\u00e9 par Oliver Sacks sous l&rsquo;identit\u00e9 de \u00ab Jonathan I. \u00bb offre une d\u00e9monstration vivante des r\u00e9percussions ph\u00e9nom\u00e9nologiques de cette condition. M. I., un peintre expressionniste abstrait de 65 ans, d\u00e9veloppa une achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale totale et brutale \u00e0 la suite d&rsquo;un traumatisme cr\u00e2nien mineur accompagn\u00e9 d&rsquo;un accident isch\u00e9mique transitoire occipital post\u00e9rieur. Du jour au lendemain, son monde visuel perdit tout \u00e9clat chromatique, se m\u00e9tamorphosant en une pellicule cin\u00e9matographique monochrome et granuleuse.<\/p>\n<p>Sur le plan comportemental, Jonathan I. manifestait une r\u00e9pulsion intense face aux aliments : les tomates m\u00fbres lui apparaissaient d&rsquo;un noir huileux d\u00e9go\u00fbtant, la chair du saumon avait la teinte d&rsquo;un m\u00e9tal froid et les feuilles des arbres \u00e9voquaient une cendre terne. Lors de ses rapports intimes, la peau de son \u00e9pouse lui apparaissait comme celle d&rsquo;un cadavre gris\u00e2tre, provoquant une d\u00e9tresse relationnelle profonde. Priv\u00e9 de la facult\u00e9 de peindre ses toiles habituelles riches en contrastes vifs, il sombra d&rsquo;abord dans une d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re avant de d\u00e9velopper une technique artistique in\u00e9dite reposant sur la peinture monochrome en noir et blanc, exploitant des textures d&rsquo;ombres dramatiques.<\/p>\n<p>Un autre cas paradigmatique est celui rapport\u00e9 par Paulson et ses collaborateurs en 1994, concernant une jeune femme ayant surv\u00e9cu \u00e0 un arr\u00eat cardiaque anoxique prolong\u00e9. Ayant conserv\u00e9 une acuit\u00e9 visuelle parfaite de 10\/10 et une capacit\u00e9 intacte \u00e0 lire de petits caract\u00e8res d&rsquo;imprimerie, elle \u00e9tait en revanche incapable de reconna\u00eetre la couleur des feux de signalisation routi\u00e8re. Pour traverser la chauss\u00e9e, elle devait m\u00e9moriser la position verticale de la lumi\u00e8re allum\u00e9e (haut, milieu, bas), illustrant \u00e0 quel point la pr\u00e9servation de la vision spatiale permet d&rsquo;\u00e9laborer des strat\u00e9gies compensatoires rudimentaires mais indispensables face \u00e0 la c\u00e9cit\u00e9 chromatique.<\/p>\n<p>Ces observations empiriques mettent en lumi\u00e8re le gouffre existant entre l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la r\u00e9solution spatiale et la perte isol\u00e9e du traitement chromatique, confirmant que le cerveau d\u00e9compose la sc\u00e8ne visuelle en canaux parall\u00e8les distincts avant d&rsquo;en recomposer l&rsquo;unit\u00e9 dans la conscience ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<h3>9. Mesure, \u00e9valuation et diagnostic<\/h3>\n<p>Le diagnostic de la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale exige une d\u00e9marche multidisciplinaire rigoureuse, combinant l&rsquo;\u00e9valuation ophtalmologique, les tests psychophysiques standardis\u00e9s et la neuro-imagerie anatomique et fonctionnelle de pointe.<\/p>\n<p>L&rsquo;exploration clinique d\u00e9bute imp\u00e9rativement par l&rsquo;exclusion formelle d&rsquo;une pathologie oculaire ou r\u00e9tinienne p\u00e9riph\u00e9rique. Un examen complet du fond d&rsquo;\u0153il, une tomographie par coh\u00e9rence optique (OCT) de la macula et un \u00e9lectror\u00e9tinogramme (ERG) doivent attester de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 anatomique et \u00e9lectrophysiologique des c\u00f4nes r\u00e9tiniens. L&rsquo;\u00e9limination d&rsquo;une neuropathie optique compressive ou d\u00e9my\u00e9linisante (comme la n\u00e9vrite optique) est \u00e9galement fondamentale.<\/p>\n<p>Une fois l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 p\u00e9riph\u00e9rique confirm\u00e9e, une batterie de tests neuropsychologiques sp\u00e9cifiques \u00e0 la vision des couleurs est administr\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le test de Farnsworth-Munsell 100 Hue :<\/strong> Outil de r\u00e9f\u00e9rence par excellence, cette \u00e9preuve requiert la disposition s\u00e9quentielle de 85 pastilles color\u00e9es selon un d\u00e9grad\u00e9 spectral continu. Les patients atteints de dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale commettent un nombre massif d&rsquo;erreurs r\u00e9parties de fa\u00e7on chaotique sur l&rsquo;ensemble des axes chromatiques, sans l&rsquo;orientation pr\u00e9f\u00e9rentielle (protan, deutan ou tritan) typique des atteintes g\u00e9n\u00e9tiques r\u00e9tiniennes.<\/li>\n<li><strong>Les planches pseudo-isochromatiques d&rsquo;Ishihara :<\/strong> Bien que con\u00e7ues initialement pour le d\u00e9pistage du daltonisme, ces planches r\u00e9v\u00e8lent un ph\u00e9nom\u00e8ne singulier chez le sujet atteint d&rsquo;achromatopsie corticale. Si les chiffres sont dissimul\u00e9s uniquement par des contrastes de couleur isolumineux, le patient \u00e9choue totalement ; en revanche, si des indices de luminance subsistent accidentellement sur certaines planches, le patient parvient \u00e0 les d\u00e9celer, trompant un examinateur non averti.<\/li>\n<li><strong>Le test de d\u00e9nomination et d&rsquo;appariement de teintes :<\/strong> On pr\u00e9sente au sujet deux pastilles de nuances proches pour \u00e9valuer la discrimination perceptive directe (m\u00eame\/diff\u00e9rent). On lui demande ensuite d&rsquo;associer des objets \u00e0 leur couleur prototypique \u00e0 partir de silhouettes en noir et blanc (ex. : \u00ab Quelle est la couleur d&rsquo;une fraise ? \u00bb) pour dissocier la dyschromatopsie perceptive de l&rsquo;agnosie chromatique s\u00e9mantique.<\/li>\n<li><strong>Neuro-imagerie structurelle et fonctionnelle :<\/strong> L&rsquo;IRM c\u00e9r\u00e9brale avec coupes coronales et axiales pond\u00e9r\u00e9es en T1, T2 et FLAIR est d\u00e9cisive pour localiser les l\u00e9sions isch\u00e9miques, h\u00e9morragiques ou gliales au niveau de la face inf\u00e9rieure des lobes occipitaux, centr\u00e9es sur le gyrus fusiforme et lingual. L&rsquo;IRM fonctionnelle et la tractographie par tenseur de diffusion (DTI) permettent d&rsquo;analyser l&rsquo;interruption des faisceaux d&rsquo;association cortico-corticaux (notamment le faisceau longitudinal inf\u00e9rieur).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude et la prise en charge de la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale d\u00e9passent le strict cadre nosologique pour irriguer l&rsquo;ensemble de la neuropsychologie clinique et des sciences de la r\u00e9habilitation cognitive :<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;\u00e9valuation m\u00e9dico-l\u00e9gale et de la s\u00e9curit\u00e9 routi\u00e8re, la reconnaissance d&rsquo;un tel d\u00e9ficit est cruciale. Les personnes atteintes voient leur aptitude \u00e0 la conduite automobile compromise par l&rsquo;impossibilit\u00e9 de distinguer imm\u00e9diatement les signaux d&rsquo;avertissement, les panneaux de priorit\u00e9 et les feux de circulation dans des conditions m\u00e9t\u00e9orologiques d\u00e9favorables ou sous un \u00e9clairage nocturne. Des protocoles d&rsquo;adaptation ergonomique doivent \u00eatre prescrits pour modifier les interfaces informatiques professionnelles et domestiques en convertissant les alertes visuelles chromatiques en signaux g\u00e9om\u00e9triques ou auditifs.<\/p>\n<p>Sur le versant psychoth\u00e9rapeutique et ergoth\u00e9rapique, l&rsquo;impact \u00e9motionnel de la perte des couleurs n\u00e9cessite un accompagnement soutenu. La d\u00e9saturation brutale de l&rsquo;environnement est souvent assimil\u00e9e \u00e0 un deuil perceptif majeur, entra\u00eenant des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs r\u00e9actionnels s\u00e9v\u00e8res, une perte de l&rsquo;app\u00e9tit (anorexie visuelle) et un repli social. Les ergoth\u00e9rapeutes \u00e9laborent des strat\u00e9gies bas\u00e9es sur le sur-\u00e9tiquetage des v\u00eatements, la structuration des espaces de cuisine par des rep\u00e8res de forme et le recours \u00e0 des capteurs \u00e9lectroniques portables de reconnaissance vocale des couleurs.<\/p>\n<p>Dans le champ de la recherche fondamentale en sciences cognitives, la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale demeure l&rsquo;une des preuves neurobiologiques les plus solides \u00e0 l&rsquo;appui de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale distribu\u00e9e. Elle d\u00e9montre que la conscience visuelle n&rsquo;est pas un flux indissociable g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en bloc par le cortex, mais une mosa\u00efque d&rsquo;exp\u00e9riences subjectives d\u00e9pendantes de r\u00e9seaux micro-circulaires ultra-sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature neuroscientifique contemporaine a profond\u00e9ment enrichi notre cartographie des r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux sous-tendant la chromaticit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 des paradigmes d&rsquo;imagerie fonctionnelle et d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie intracr\u00e2nienne :<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes s\u00e9minales par tomographie par \u00e9mission de positons men\u00e9es par Zeki et ses collaborateurs (1991) ont compar\u00e9 l&rsquo;activation c\u00e9r\u00e9brale de sujets sains expos\u00e9s \u00e0 des tableaux abstraits polychromes (\u00ab Mondrian \u00bb de Land) versus des compositions identiques compos\u00e9es uniquement de nuances de gris d&rsquo;\u00e9gale luminance. Les r\u00e9sultats ont mis en \u00e9vidence une augmentation s\u00e9lective et statistiquement significative du flux sanguin c\u00e9r\u00e9bral r\u00e9gional dans le cortex temporo-occipital ventro-m\u00e9dial, identifiant de fa\u00e7on indiscutable l&rsquo;\u00e9quivalent humain de l&rsquo;aire V4 simienne.<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes remarquables utilisant l&rsquo;IRM \u00e0 ultra-haut champ (7 Tesla), Wandell et son \u00e9quipe (2007, 2011) ont affin\u00e9 ce mod\u00e8le en d\u00e9montrant que la r\u00e9gion sensible \u00e0 la couleur chez l&rsquo;humain n&rsquo;est pas limit\u00e9e \u00e0 une aire unique, mais se subdivise en au moins deux cartes r\u00e9tinotopiques distinctes : hV4 (V4 humaine) et le complexe VO (VO-1 et VO-2, pour <em>ventral-occipital<\/em>). Ces travaux pionniers ont d\u00e9montr\u00e9 que les l\u00e9sions provoquant une achromatopsie clinique totale d\u00e9truisent syst\u00e9matiquement les repr\u00e9sentations r\u00e9tinotopiques de VO-1 et VO-2, r\u00e9v\u00e9lant que ces r\u00e9gions sup\u00e9rieures sont sp\u00e9cifiquement vou\u00e9es \u00e0 la synth\u00e8se de la constance et de la cat\u00e9gorisation chromatique.<\/p>\n<p>Par ailleurs, des enregistrements \u00e9lectrocorticographiques directs pratiqu\u00e9s chez des patients \u00e9pileptiques candidats \u00e0 la neurochirurgie (Murphey et al., 2008) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la stimulation \u00e9lectrique focale de la zone ant\u00e9rieure du gyrus fusiforme induit imm\u00e9diatement des hallucinations visuelles de couleur (\u00ab phosph\u00e8nes color\u00e9s \u00bb) ou des alt\u00e9rations transitoires de la couleur dans le champ visuel controlat\u00e9ral. Ces observations fournissent la preuve causale directe que l&rsquo;activit\u00e9 neuronale locale dans cette zone est \u00e0 la fois n\u00e9cessaire et suffisante pour susciter le percept de couleur.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact d&rsquo;une dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale est profond\u00e9ment modul\u00e9 par l&rsquo;environnement socioculturel et le r\u00e9pertoire linguistique du sujet atteint. Bien que la l\u00e9sion anatomique affecte universellement les m\u00eames structures neurales, la mani\u00e8re dont le d\u00e9ficit est signifi\u00e9, verbalis\u00e9 et compens\u00e9 varie consid\u00e9rablement d&rsquo;une communaut\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s post-industrielles hautement technologiques, o\u00f9 l&rsquo;organisation quotidienne repose sur des codages chromatiques omnipr\u00e9sents (plans de transport en commun, infographies, alertes d&rsquo;interfaces num\u00e9riques, contr\u00f4le qualit\u00e9 industriel), la perte de la couleur constitue un handicap fonctionnel imm\u00e9diat et invalidant. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans certaines soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles dont le mode de subsistance est fond\u00e9 sur l&rsquo;orientation pastorale ou agricole, les patients s&rsquo;appuient davantage sur les indices de luminance, de brillance, de rugosit\u00e9 et de contraste de forme, rendant le d\u00e9ficit chromatique parfois moins p\u00e9nalisant sur le plan op\u00e9rationnel.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat anthropologique et linguistique initi\u00e9 par les travaux de Brent Berlin et Paul Kay (1969) sur l&rsquo;universalit\u00e9 des termes de couleur prend une r\u00e9sonance particuli\u00e8re dans ce cadre neuropsychologique. Les cultures poss\u00e9dant un vocabulaire chromatique extr\u00eamement diff\u00e9renci\u00e9 fournissent aux patients des cadres conceptuels abstraits qui leur permettent parfois de conserver une navigation intellectuelle sophistiqu\u00e9e dans le monde de la couleur, en d\u00e9pit de l&rsquo;effondrement de leur perception sensorielle brute. Les patients peuvent continuer \u00e0 disserter logiquement sur la symbolique et la m\u00e9trique des couleurs en mobilisant leurs circuits linguistiques fronto-temporaux gauches indemnes.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les avanc\u00e9es spectaculaires de la neurobiologie visuelle, la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale demeure l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques :<\/p>\n<p>Le premier d\u00e9bat concerne l&rsquo;homologie exacte entre l&rsquo;aire V4 du primate non humain et les structures occipitotemporales ventrales chez l&rsquo;homme. Plusieurs chercheurs, tels que Tootell et Hadjikhani (2001), ont soutenu que l&rsquo;organisation de l&rsquo;aire V4 humaine diff\u00e8re notablement de celle du macaque, proposant le terme de \u00ab V4d \/ V8 \u00bb ou de \u00ab complexe occipito-ventral \u00bb pour \u00e9viter des \u00e9quivalences anatomiques trompeuses. La d\u00e9limitation pr\u00e9cise des fronti\u00e8res de ces modules corticaux fait encore l&rsquo;objet de d\u00e9saccords au sein de la communaut\u00e9 des cartographes c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<p>Un second point de controverse r\u00e9side dans l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00ab puret\u00e9 \u00bb clinique absolue. Nombre de neuropsychologues soulignent que les cas d&rsquo;achromatopsie c\u00e9r\u00e9brale totalement isol\u00e9s sont exceptionnels. Dans l&rsquo;immense majorit\u00e9 des observations cliniques, l&rsquo;atteinte est contamin\u00e9e par des degr\u00e9s divers d&rsquo;h\u00e9mianopsie sup\u00e9rieure, de micro-scotomes de luminance, de troubles de la reconnaissance des textures spatiales complexes ou de discrets ralentissements du traitement des formes. Certains auteurs ont ainsi argu\u00e9 que la couleur ne serait pas trait\u00e9e par un module cortical compl\u00e8tement herm\u00e9tique, mais constituerait une dimension \u00e9mergente d&rsquo;un r\u00e9seau ventral plus vaste d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la discrimination fine des d\u00e9tails de surface.<\/p>\n<p>Enfin, la question de la plasticit\u00e9 neurale et de la r\u00e9cup\u00e9ration fonctionnelle apr\u00e8s une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale de la voie ventrale suscite des interrogations. Chez l&rsquo;adulte, les d\u00e9ficits chromatiques cons\u00e9cutifs \u00e0 des infarctus bilat\u00e9raux sont r\u00e9put\u00e9s irr\u00e9versibles. Toutefois, chez les jeunes enfants victimes de l\u00e9sions temporo-occipitales pr\u00e9coces, des cas document\u00e9s d&rsquo;\u00e9pargne relative sugg\u00e8rent une capacit\u00e9 de r\u00e9organisation corticale compensatoire par les aires associatives controlat\u00e9rales, un ph\u00e9nom\u00e8ne dont les m\u00e9canismes biologiques restent encore largement m\u00e9connus.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil diagnostique, la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale doit \u00eatre m\u00e9ticuleusement distingu\u00e9e d&rsquo;autres entit\u00e9s nosologiques apparent\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dyschromatopsie cong\u00e9nitale (daltonisme) :<\/strong> Alt\u00e9ration g\u00e9n\u00e9tique h\u00e9r\u00e9ditaire r\u00e9cessive li\u00e9e au chromosome X, caus\u00e9e par l&rsquo;absence ou la mutation d&rsquo;un pigment des photor\u00e9cepteurs \u00e0 c\u00f4nes r\u00e9tiniens (deut\u00e9ranopie, protanopie, tritanopie). Contrairement \u00e0 la forme c\u00e9r\u00e9brale, la l\u00e9sion est p\u00e9riph\u00e9rique, pr\u00e9sente d\u00e8s la naissance, stable dans le temps, et n&rsquo;affecte jamais l&rsquo;h\u00e9michamp unilat\u00e9ralement.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achromatopsie\">Achromatopsie<\/a> cong\u00e9nitale :<\/strong> Affection autosomique r\u00e9cessive rare caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;absence totale de fonctionnement des trois types de c\u00f4nes d\u00e8s la naissance. Elle s&rsquo;accompagne obligatoirement d&rsquo;une photophobie intense, d&rsquo;un nystagmus cong\u00e9nital et d&rsquo;une baisse majeure de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle centrale (inf\u00e9rieure \u00e0 1\/10), des signes totalement absents dans la dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale typique.<\/li>\n<li><strong>Agnosie des couleurs :<\/strong> Trouble cognitif d&rsquo;acc\u00e8s aux connaissances s\u00e9mantiques relatives aux couleurs, alors que la perception visuelle est pr\u00e9serv\u00e9e. Le patient agnosique r\u00e9ussit parfaitement les tests de discrimination fine (Farnsworth 100 Hue), mais est incapable de dire si un flamant rose est vert ou rose, ou d&rsquo;associer un objet \u00e0 sa couleur prototypique.<\/li>\n<li><strong>Anomie des couleurs :<\/strong> Trouble sp\u00e9cifique du langage (aphasie optique s\u00e9lective) dans lequel le patient per\u00e7oit et cat\u00e9gorise correctement les teintes, comprend leur signification conceptuelle, mais se trouve incapable de prononcer ou d&rsquo;\u00e9crire le nom de la couleur pr\u00e9sent\u00e9e visuellement, souvent cons\u00e9cutive \u00e0 une d\u00e9connexion calleuse post\u00e9rieure gauche.<\/li>\n<li><strong>H\u00e9mi-inattention spatiale (h\u00e9min\u00e9gligence) :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 orienter son attention vers un h\u00e9michamp visuel ; le sujet h\u00e9min\u00e9gligent ignore totalement les stimuli situ\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 controlat\u00e9ral \u00e0 la l\u00e9sion pari\u00e9tale, tandis que le sujet h\u00e9miachromatopsique voit parfaitement les objets de ce c\u00f4t\u00e9, mais les per\u00e7oit priv\u00e9s de couleur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale constitue un trouble neurologique acquis fascinant qui illustre la complexit\u00e9 du traitement visuel cortical :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Origine anatomique centrale :<\/strong> Elle d\u00e9coule d&rsquo;une l\u00e9sion du cortex occipitotemporal ventro-m\u00e9dial (gyrus lingual et fusiforme, complexe V4\/VO), \u00e9pargnant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la r\u00e9tine et des voies optiques ant\u00e9rieures.<\/li>\n<li><strong>S\u00e9miologie clinique singuli\u00e8re :<\/strong> Le monde est per\u00e7u d\u00e9nu\u00e9 de teintes chromatiques, r\u00e9duit \u00e0 une \u00e9chelle de gris ternes ou d\u00e9lav\u00e9es, avec une pr\u00e9servation remarquable de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle spatiale et du traitement du mouvement.<\/li>\n<li><strong>Formes topographiques :<\/strong> Elle peut \u00eatre globale et bilat\u00e9rale (achromatopsie totale) ou strictement lat\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 un h\u00e9michamp visuel controlat\u00e9ral (h\u00e9miachromatopsie), confirmant l&rsquo;organisation r\u00e9tinotopique stricte des processeurs de la couleur.<\/li>\n<li><strong>Diagnostic d&rsquo;exclusion et psychophysique :<\/strong> Le bilan repose sur la n\u00e9gativit\u00e9 des examens ophtalmologiques p\u00e9riph\u00e9riques (ERG, OCT) et sur l&rsquo;\u00e9chec franc aux tests psychophysiques multidirectionnels (Farnsworth-Munsell 100 Hue), corrobor\u00e9 par l&rsquo;IRM c\u00e9r\u00e9brale.<\/li>\n<li><strong>Port\u00e9e neuroscientifique inestimable :<\/strong> Cette pathologie valide empiriquement le mod\u00e8le de la sp\u00e9cialisation fonctionnelle c\u00e9r\u00e9brale et l&rsquo;existence de voies modulaires parall\u00e8les au sein du syst\u00e8me visuel humain.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Damasio, A., McKee, J., &#038; Damasio, H. (1980). Central achromatopsia: behavioral problems and anatomical correlate. <em>Neurology<\/em>, 30(10), 1064-1071. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/7191500\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/7191500\/<\/a><\/li>\n<li>Meadows, J. C. (1974). Disturbed perception of colours associated with localized cerebral lesions. <em>Brain<\/em>, 97(4), 615-632. <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/brain\/article-abstract\/97\/4\/615\/313334\">https:\/\/academic.oup.com\/brain\/article-abstract\/97\/4\/615\/313334<\/a><\/li>\n<li>Sacks, O. (1995). <em>An Anthropologist on Mars: Seven Paradoxical Tales<\/em>. Alfred A. Knopf. <a href=\"https:\/\/www.oliversacks.com\/books-by-oliver-sacks\/an-anthropologist-on-mars\/\">https:\/\/www.oliversacks.com\/books-by-oliver-sacks\/an-anthropologist-on-mars\/<\/a><\/li>\n<li>Wandell, B. A., Dumoulin, S. O., &#038; Brewer, A. A. (2007). Visual field maps in human cortex. <em>Neuron<\/em>, 56(2), 366-383. <a href=\"https:\/\/www.cell.com\/neuron\/fulltext\/S0896-6273(07)00790-2\">https:\/\/www.cell.com\/neuron\/fulltext\/S0896-6273(07)00790-2<\/a><\/li>\n<li>Zeki, S. (1990). A century of cerebral achromatopsia. <em>Brain<\/em>, 113(6), 1721-1777. <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/brain\/article-abstract\/113\/6\/1721\/347432\">https:\/\/academic.oup.com\/brain\/article-abstract\/113\/6\/1721\/347432<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La dyschromatopsie c\u00e9r\u00e9brale est un trouble neurovisuel acquis rare caract\u00e9ris\u00e9 par la perte s\u00e9lective de la perception des couleurs suite \u00e0 une l\u00e9sion corticale ventrale. 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