{"id":23031,"date":"2026-10-30T14:48:02","date_gmt":"2026-10-30T14:48:02","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=centration-psychologie-piaget"},"modified":"2026-10-30T14:48:02","modified_gmt":"2026-10-30T14:48:02","slug":"centration-psychologie-piaget","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=centration-psychologie-piaget","title":{"rendered":"Centration : Le biais perceptif de l&rsquo;enfant"},"content":{"rendered":"<p>Dans le domaine de la psychologie du d\u00e9veloppement cognitif, la centration repr\u00e9sente une caract\u00e9ristique fondamentale de la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire chez le jeune enfant. Conceptualis\u00e9e initialement par Jean Piaget, cette tendance cognitive pousse l&rsquo;esprit en d\u00e9veloppement \u00e0 focaliser toute son attention sur un seul trait perceptif marquant d&rsquo;un objet ou d&rsquo;une situation, au d\u00e9triment de l&rsquo;ensemble des autres variables d\u00e9terminantes. Comprendre les m\u00e9canismes de la centration permet d&rsquo;\u00e9lucider la gen\u00e8se des op\u00e9rations logiques, la transition vers la pens\u00e9e r\u00e9versible et les fondements de la perception humaine \u00e0 travers les \u00e2ges de la vie.<\/p>\n<h2>La Centration<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>centration<\/strong> d\u00e9signe la tendance cognitive observ\u00e9e principalement chez l&rsquo;enfant au cours du stade pr\u00e9op\u00e9ratoire (approximativement de deux \u00e0 sept ans) \u00e0 focaliser son attention sur un aspect unique, saillant et perceptif d&rsquo;une situation ou d&rsquo;un stimulus, tout en n\u00e9gligeant d&rsquo;autres caract\u00e9ristiques tout aussi pertinentes. Cette focalisation exclusive engendre des jugements illogiques et rigides face aux transformations physiques du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Sur le plan structural, la centration constitue l&rsquo;oppos\u00e9 direct de la d\u00e9centration cognitive. Elle refl\u00e8te l&rsquo;incapacit\u00e9 momentan\u00e9e du syst\u00e8me cognitif \u00e0 coordonner simultan\u00e9ment plusieurs dimensions dimensionnelles ou relationnelles, telles que la hauteur et la largeur d&rsquo;un r\u00e9cipient, la quantit\u00e9 et l&rsquo;espacement, ou encore le volume et la masse. L&rsquo;individu centr\u00e9 se laisse captiver par l&rsquo;apparence imm\u00e9diate des choses, subordonnant la logique formelle aux pr\u00e9gnances perceptives de l&rsquo;environnement imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Dans un sens \u00e9largi au-del\u00e0 de l&rsquo;enfance stricte, la psychologie contemporaine utilise parfois le terme pour qualifier des distorsions attentionnelles analogues chez l&rsquo;adulte, notamment lorsque l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;un probl\u00e8me complexe se restreint \u00e0 une variable isol\u00e9e sous l&rsquo;effet du stress, de biais cognitifs ou d&rsquo;heuristiques de jugement simplificatrices.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable <em>centration<\/em> d\u00e9rive du radical latin <em>centrum<\/em>, issu lui-m\u00eame du grec ancien <em>kentron<\/em> (\u03ba\u03ad\u03bd\u03c4\u03c1\u03bf\u03bd), d\u00e9signant originellement la pointe d&rsquo;un compas, le point d&rsquo;ancrage fixe autour duquel s&rsquo;organise une circonf\u00e9rence, puis le centre g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;un espace. Le suffixe d&rsquo;action <em>-tion<\/em> (du latin <em>-tio<\/em>) conf\u00e8re au mot la notion de processus dynamique orient\u00e9 vers un p\u00f4le centralis\u00e9.<\/p>\n<p>Le terme a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 dans le lexique de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique par le biologiste et \u00e9pist\u00e9mologue suisse <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Piaget\">Jean Piaget<\/a> au cours des ann\u00e9es 1920 et 1930. Piaget a transpos\u00e9 la notion g\u00e9om\u00e9trique et optique de centrage au fonctionnement de l&rsquo;intelligence sensorimotrice et pr\u00e9op\u00e9ratoire. En langue fran\u00e7aise, le mot s&rsquo;est stabilis\u00e9 dans les \u00e9crits pionniers de l&rsquo;\u00e9cole genevoise pour d\u00e9signer \u00e0 la fois le centrage visuo-moteur (le regard qui se fixe sur un d\u00e9tail) et le centrage conceptuel (l&rsquo;attention intellectuelle qui s&rsquo;ancre sur un param\u00e8tre exclusif).<\/p>\n<p>Lors de sa diffusion internationale, le concept a \u00e9t\u00e9 traduit litt\u00e9ralement en anglais sous le vocable <em>centration<\/em>, conservant la matrice s\u00e9mantique francophone instaur\u00e9e par les monographies fondatrices du Centre International d&rsquo;\u00c9pist\u00e9mologie G\u00e9n\u00e9tique de Gen\u00e8ve.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le mot se transcrit dans l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International sous la forme <strong>\/s\u0251\u0303.t\u0281a.sj\u0254\u0303\/<\/strong> en fran\u00e7ais standard. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin invariable au pluriel dans son acception conceptuelle habituelle, bien que le pluriel <em>centrations<\/em> puisse \u00eatre employ\u00e9 pour d\u00e9signer des occurrences sp\u00e9cifiques d&rsquo;actes d&rsquo;attention focalis\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans le discours acad\u00e9mique, le terme s&rsquo;articule fr\u00e9quemment avec des compl\u00e9ments d\u00e9terminatifs (ex. : \u00ab centration perceptive \u00bb, \u00ab centration perceptive unilat\u00e9rale \u00bb) ou s&rsquo;associe au verbe transitif et intransitif <em>centrer<\/em>. Ses antonymes fonctionnels majeurs sont <em>d\u00e9centration<\/em> (\/de.s\u0251\u0303.t\u0281a.sj\u0254\u0303\/) et <em>d\u00e9centrage<\/em>, d\u00e9signant la mobilit\u00e9 op\u00e9ratoire permettant d&#8217;embrasser plusieurs angles d&rsquo;analyse simultan\u00e9s.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la centration dans toute sa complexit\u00e9, il est indispensable d&rsquo;explorer l&rsquo;architecture de la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire d\u00e9crite par Piaget. \u00c0 ce stade, la cognition de l&rsquo;enfant n&rsquo;est pas encore outill\u00e9e d&rsquo;op\u00e9rations logiques int\u00e9rioris\u00e9es et r\u00e9versibles. La pens\u00e9e demeure captive des donn\u00e9es ph\u00e9nom\u00e9nologiques brutes. Lorsqu&rsquo;un changement d&rsquo;\u00e9tat intervient dans le champ perceptif, l&rsquo;enfant n&rsquo;analyse pas la transformation en tant que passage continu gouvern\u00e9 par des r\u00e8gles invariantes ; il juxtapose deux \u00e9tats statiques (l&rsquo;\u00e9tat initial et l&rsquo;\u00e9tat final) et se focalise sur l&rsquo;attribut le plus spectaculaire du second \u00e9tat.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;illustre de fa\u00e7on embl\u00e9matique dans les \u00e9preuves de conservation de la mati\u00e8re liquide. Face \u00e0 deux verres identiques <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> remplis du m\u00eame volume d&rsquo;eau color\u00e9e, l&rsquo;enfant admet sans peine l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des quantit\u00e9s. Cependant, si l&rsquo;exp\u00e9rimentateur transvase sous ses yeux le contenu du verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> dans un verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span>, plus \u00e9troit et plus haut, l&rsquo;enfant affirme imm\u00e9diatement que le verre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span> contient \u00ab plus d&rsquo;eau \u00bb. Ce jugement erron\u00e9 ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;une d\u00e9faillance sensorielle, mais d&rsquo;une centration exclusive sur le niveau vertical de la colonne d&rsquo;eau. La dimension de hauteur captive l&rsquo;attention au point d&rsquo;\u00e9clipser totalement la diminution corr\u00e9lative de la largeur.<\/p>\n<p>La centration engendre une pens\u00e9e unidimensionnelle. L&rsquo;enfant est incapable d&rsquo;effectuer ce que Piaget nomme une <em>compensation<\/em> cognitive : comprendre qu&rsquo;un gain sur un axe g\u00e9om\u00e9trique ou m\u00e9trique peut \u00eatre rigoureusement annul\u00e9 par une perte \u00e9quivalente sur un autre axe. Ce d\u00e9ficit d&rsquo;int\u00e9gration relationnelle d\u00e9coule directement de l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 de la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire. L&rsquo;enfant ne parvient pas \u00e0 inverser mentalement l&rsquo;action du transvasement pour restaurer l&rsquo;\u00e9tat initial dans son espace repr\u00e9sentatif interne.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la centration ne se cantonne pas aux grandeurs g\u00e9om\u00e9triques ou pond\u00e9rales ; elle s&rsquo;exprime \u00e9galement dans les relations temporelles, causales et sociales. Dans le domaine du jugement moral naissant, par exemple, le jeune enfant pratique une forme de centration sur les cons\u00e9quences mat\u00e9rielles d&rsquo;un acte plut\u00f4t que sur l&rsquo;intentionnalit\u00e9 sous-jacente de l&rsquo;acteur. Un enfant qui casse accidentellement dix tasses en ouvrant une porte sera jug\u00e9 \u00ab plus coupable \u00bb qu&rsquo;un enfant qui en brise une seule volontairement en d\u00e9robant de la confiture. Cette centration sur la mat\u00e9rialit\u00e9 objective du dommage traduit la m\u00eame logique univoque qui r\u00e9git les \u00e9preuves de conservation physique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9passement de la centration marque le passage d\u00e9cisif vers le stade des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Stades_du_d%C3%A9veloppement_cognitif\">op\u00e9rations concr\u00e8tes<\/a> (vers 7-8 ans). Ce saut qualitatif s&rsquo;op\u00e8re par le m\u00e9canisme de d\u00e9centration, au cours duquel l&rsquo;enfant apprend \u00e0 coordonner les points de vue, \u00e0 faire osciller son regard intellectuel d&rsquo;un attribut \u00e0 l&rsquo;autre et \u00e0 int\u00e9grer les covariations au sein d&rsquo;un syst\u00e8me logique unifi\u00e9.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La trajectoire historique de la centration est indissociable des travaux conduits \u00e0 Gen\u00e8ve par Jean Piaget et ses collaboratrices, au premier rang desquelles figure B\u00e4rbel Inhelder. D\u00e8s les ann\u00e9es 1920, lors de ses recherches \u00e0 l&rsquo;Institut Jean-Jacques Rousseau, Piaget observe les distorsions syst\u00e9matiques dans le langage, le raisonnement causal et la repr\u00e9sentation du monde chez les \u00e9l\u00e8ves des \u00e9coles primaires et maternelles.<\/p>\n<p>Dans ses publications majeures des ann\u00e9es 1940, notamment <em>La gen\u00e8se du nombre chez l&rsquo;enfant<\/em> (1941, avec Alina Szeminska) et <em>Le d\u00e9veloppement des quantit\u00e9s chez l&rsquo;enfant<\/em> (1941, avec B\u00e4rbel Inhelder), Piaget formalise la centration comme l&rsquo;obstacle structural qui emp\u00eache la constitution de l&rsquo;invariance quantitative. Durant cette phase faste, l&rsquo;\u00e9quipe genevoise multiplie les protocoles exp\u00e9rimentaux ing\u00e9nieux : transvasement de liquides, d\u00e9formation de boules de p\u00e2te \u00e0 modeler en galettes ou en boudins, alignement et espacement de jetons bicolores.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1950 et 1960, Piaget approfondit les m\u00e9canismes perceptifs de la centration dans son ouvrage monumental <em>Les m\u00e9canismes perceptifs<\/em> (1961). Il y d\u00e9veloppe un mod\u00e8le probabiliste du regard et de la fixation oculaire : la fixation d&rsquo;une zone visuelle induit une surestimation de sa dimension par rapport aux zones p\u00e9riph\u00e9riques non centr\u00e9es, un ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;il nomme \u00ab l&rsquo;illusion de centration \u00bb. Il \u00e9tablit ainsi un pont structural entre les lois fondamentales de la perception visuelle et la dynamique de la pens\u00e9e repr\u00e9sentative.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980, l&rsquo;av\u00e8nement de la psychologie cognitive n\u00e9o-piag\u00e9tienne et des neurosciences cognitives du d\u00e9veloppement apporte un \u00e9clairage neuf sur la centration. Des chercheurs comme Robbie Case, Graeme Halford et Juan Pascual-Leone r\u00e9interpr\u00e8tent ce ph\u00e9nom\u00e8ne non plus seulement comme un d\u00e9ficit de structures logico-math\u00e9matiques, mais comme le reflet des limites de la capacit\u00e9 de m\u00e9moire de travail et de l&rsquo;espace de traitement attentionnel chez le jeune sujet.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, la centration s&rsquo;inscrit au c\u0153ur du constructivisme g\u00e9n\u00e9tique. La th\u00e9orie postule que les connaissances ne sont ni pr\u00e9form\u00e9es dans les objets ext\u00e9rieurs (empirisme passif), ni inn\u00e9es dans l&rsquo;esprit du sujet (apriorisme rigide), mais \u00e9mergent de l&rsquo;interaction active entre l&rsquo;organisme et le milieu par les processus continus d&rsquo;assimilation et d&rsquo;accommodation.<\/p>\n<p>Dans cette dynamique, la centration incarne une assimilation d\u00e9formante. L&rsquo;enfant pr\u00e9op\u00e9ratoire assimile l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement \u00e0 son sch\u00e9ma perceptif dominant du moment (par exemple, \u00ab plus haut signifie plus grand \u00bb). L&rsquo;accommodation aux autres composantes de la r\u00e9alit\u00e9 (la largeur, la densit\u00e9, la r\u00e9ciprocit\u00e9 spatiale) \u00e9choue en raison du manque de flexibilit\u00e9 du sch\u00e8me d&rsquo;action. Le syst\u00e8me cognitif demeure dans un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre pr\u00e9caire, domin\u00e9 par des r\u00e9gulations intuitives unilat\u00e9rales.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie piag\u00e9tienne articule la centration autour de trois piliers conceptuels majeurs :<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;\u00e9gocentrisme cognitif. Chez Piaget, l&rsquo;\u00e9gocentrisme ne renvoie pas \u00e0 une hypertrophie morale du moi, mais \u00e0 l&rsquo;indiff\u00e9renciation primitive entre le point de vue propre du sujet et les perspectives objectives externes. La centration constitue la manifestation op\u00e9ratoire directe de cet \u00e9gocentrisme : l&rsquo;enfant centre son jugement sur sa perspective imm\u00e9diate et singuli\u00e8re, incapable de concevoir la multiplicit\u00e9 des points de vue alternatifs.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, l&rsquo;absence de groupement logique r\u00e9versible. Une op\u00e9ration intellectuelle v\u00e9ritable implique la capacit\u00e9 de revenir mentalement au point de d\u00e9part (inversion : <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"+A - A = 0\">$+A &#8211; A = 0$<\/span>) ou d&rsquo;annuler une diff\u00e9rence par une transformation r\u00e9ciproque (r\u00e9ciprocit\u00e9 : <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A \times B = A&#039; \times B&#039;\">$A \times B = A&rsquo; \times B&rsquo;$<\/span>). Tant que ces structures de groupe ne sont pas consolid\u00e9es dans l&rsquo;appareil psychique, la centration r\u00e8gne en ma\u00eetresse absolue sur les jugements intuitifs.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, le mod\u00e8le des \u00e9quilibrations successives. Le passage de la centration \u00e0 la d\u00e9centration repr\u00e9sente le prototype m\u00eame du processus d&rsquo;\u00e9quilibration majorante. Face aux contradictions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es entre ses pr\u00e9dictions centr\u00e9es et les r\u00e9troactions empiriques du r\u00e9el (par exemple, constater que le liquide d\u00e9borde ou que deux objets \u00e9quilibr\u00e9s sur une balance penchent \u00e0 l&rsquo;encontre de la pr\u00e9diction visuelle), l&rsquo;enfant entre en d\u00e9s\u00e9quilibre cognitif, l&rsquo;incitant \u00e0 restructurer ses sch\u00e8mes mentaux vers une coordination multidimensionnelle plus stable.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Bien que la centration soit souvent d\u00e9crite comme un bloc homog\u00e8ne, l&rsquo;analyse th\u00e9orique et clinique permet d&rsquo;identifier plusieurs d\u00e9clinaisons et composantes structurelles sp\u00e9cifiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La centration perceptive unidimensionnelle :<\/strong> Focalisation m\u00e9canique de l&rsquo;attention visuelle sur un axe spatial unique (longueur, hauteur, largeur, densit\u00e9 spatiale) lors de la comparaison d&rsquo;ensembles mat\u00e9riels.<\/li>\n<li><strong>La centration sur les \u00e9tats statiques :<\/strong> Pr\u00e9pond\u00e9rance accord\u00e9e aux configurations stationnaires initiales et terminales d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne, avec occultation compl\u00e8te des transformations dynamiques qui ont assur\u00e9 le passage de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre.<\/li>\n<li><strong>La centration \u00e9gocentrique (spatiale et relationnelle) :<\/strong> Incapacit\u00e9 de coordonner son propre rep\u00e8re perceptif avec celui d&rsquo;un observateur situ\u00e9 en un autre lieu physique (illustr\u00e9e magistralement par le test classique des trois montagnes).<\/li>\n<li><strong>La centration temporelle :<\/strong> Difficult\u00e9 \u00e0 coordonner la dur\u00e9e \u00e9coul\u00e9e et la vitesse d\u00e9ploy\u00e9e lors d&rsquo;un d\u00e9placement, l&rsquo;enfant jugeant du temps pass\u00e9 uniquement sur la base du point d&rsquo;arriv\u00e9e spatial le plus avanc\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La centration morale et \u00e9valuative :<\/strong> Focalisation sur les dommages physiques ou mat\u00e9riels observables d&rsquo;une action d\u00e9viante, au m\u00e9pris de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 subjective de l&rsquo;agent moral.<\/li>\n<li><strong>La centration cat\u00e9gorielle :<\/strong> Incapacit\u00e9 de concevoir la double appartenance d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 une sous-classe et \u00e0 une classe englobante (probl\u00e8me de l&rsquo;inclusion des classes, comme comparer le nombre de marguerites au nombre total de fleurs).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation concr\u00e8te d&rsquo;enfants plac\u00e9s devant des t\u00e2ches piag\u00e9tiennes standard offre des illustrations limpides de la centration \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : La conservation du nombre et de la longueur.<\/strong> Pr\u00e9sentons \u00e0 L\u00e9a, \u00e2g\u00e9e de 4 ans et demi, deux rang\u00e9es parall\u00e8les de sept jetons rouges et sept jetons bleus, dispos\u00e9s avec un espacement rigoureusement identique. L\u00e9a convient volontiers que les deux rang\u00e9es comportent \u00ab le m\u00eame nombre de jetons \u00bb. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00e9carte ensuite les jetons de la rang\u00e9e rouge sous les yeux de L\u00e9a, allongeant la ligne sans ajouter ni retrancher le moindre \u00e9l\u00e9ment. Interrog\u00e9e \u00e0 nouveau, L\u00e9a affirme p\u00e9remptoirement que la rang\u00e9e rouge \u00ab a plus de jetons parce qu&rsquo;elle est plus longue \u00bb. L&rsquo;enfant est enti\u00e8rement centr\u00e9e sur la longueur globale de la ligne, n\u00e9gligeant l&rsquo;augmentation de l&rsquo;espacement entre les jetons et le fait qu&rsquo;aucune unit\u00e9 n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 introduite.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : La t\u00e2che des trois montagnes.<\/strong> Face \u00e0 une maquette en relief figurant trois monts distincts (une montagne verte avec une maisonnette, une montagne brune couronn\u00e9e de neige et une montagne rouge surmont\u00e9e d&rsquo;une croix), Thomas, 5 ans, est assis d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de la table tandis qu&rsquo;une poup\u00e9e est plac\u00e9e en face de lui. Invit\u00e9 \u00e0 choisir parmi plusieurs photographies celle qui illustre fid\u00e8lement ce que voit la poup\u00e9e, Thomas s\u00e9lectionne syst\u00e9matiquement l&rsquo;image correspondant \u00e0 son propre point de vue. Centr\u00e9 sur son champ perceptif imm\u00e9diat, il ne peut pas reconstruire mentalement l&rsquo;agencement visuel d\u00e9centr\u00e9 de son alter ego.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La conservation de la substance solide.<\/strong> Donnons \u00e0 Arthur, 5 ans, deux boules de p\u00e2te \u00e0 modeler de taille et de masse rigoureusement \u00e9quivalentes. L&rsquo;une des boules est ensuite \u00e9cras\u00e9e pour former une galette plate. Arthur soutient alors avec vigueur qu&rsquo;il y a \u00ab plus de p\u00e2te dans la galette parce qu&rsquo;elle est tr\u00e8s large \u00bb. Si l&rsquo;exp\u00e9rimentateur roule la galette en un fin serpentin, Arthur change d&rsquo;avis et d\u00e9clare qu&rsquo;il y en a maintenant \u00ab plus parce qu&rsquo;il est tr\u00e8s long \u00bb. Chaque configuration nouvelle suscite une nouvelle centration exclusive sur le trait g\u00e9om\u00e9trique dominant, sans aucune stabilit\u00e9 logique.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Dans la tradition clinique et exp\u00e9rimentale genevoise, l&rsquo;\u00e9valuation de la centration ne repose pas sur des tests psychom\u00e9triques standardis\u00e9s quantitatifs fournissant un quotient intellectuel, mais sur la <strong>m\u00e9thode clinique critique<\/strong> formalis\u00e9e par Jean Piaget. Cette approche alterne dialogue souple, manipulation directe de mat\u00e9riel physique et relances standardis\u00e9es.<\/p>\n<p>L&rsquo;examinateur pr\u00e9sente une situation concr\u00e8te de transformation mat\u00e9rielle et observe trois temps fondamentaux : le constat d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 initiale, la transformation perceptive sous le regard de l&rsquo;enfant, et le questionnement critique. Ce questionnement explore le jugement de l&rsquo;enfant (\u00ab Est-ce qu&rsquo;il y a la m\u00eame chose ou est-ce qu&rsquo;il y en a un qui a plus ? \u00bb), sa justification verbale (\u00ab Pourquoi penses-tu cela ? \u00bb) et sa r\u00e9sistance \u00e0 la contre-suggestion (\u00ab Un autre enfant m&rsquo;a dit hier que c&rsquo;\u00e9tait pareil parce qu&rsquo;on n&rsquo;avait rien enlev\u00e9, qu&rsquo;en penses-tu ? \u00bb).<\/p>\n<p>L&rsquo;absence de d\u00e9centration se traduit par des justifications typiquement centr\u00e9es :<\/p>\n<ol style=\"margin-left: 20px; margin-bottom: 1rem;\">\n<li><em>L&rsquo;argument d&rsquo;aspect dimensionnel isol\u00e9 :<\/em> \u00ab C&rsquo;est plus parce que c&rsquo;est plus haut \u00bb ou \u00ab C&rsquo;est moins parce que c&rsquo;est tout fin \u00bb.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;absence d&rsquo;argument d&rsquo;identit\u00e9 :<\/em> L&rsquo;enfant n&rsquo;invoque pas le fait que le mat\u00e9riau demeure inchang\u00e9 (\u00ab C&rsquo;est toujours la m\u00eame p\u00e2te \u00bb).<\/li>\n<li><em>L&rsquo;absence d&rsquo;argument de r\u00e9versibilit\u00e9 :<\/em> Incapacit\u00e9 \u00e0 argumenter par l&rsquo;op\u00e9ration retour (\u00ab Si on remettait dans le premier verre, on verrait que c&rsquo;est pareil \u00bb).<\/li>\n<li><em>L&rsquo;incapacit\u00e9 de compensation :<\/em> Refus de corr\u00e9ler deux variations oppos\u00e9es (\u00ab C&rsquo;est plus haut, mais c&rsquo;est plus \u00e9troit, donc \u00e7a compense \u00bb).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Dans la recherche neurocognitive contemporaine, des dispositifs d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oculom%C3%A9trie\">oculom\u00e9trie<\/a> (<em>eye-tracking<\/em>) enregistrent d\u00e9sormais avec une pr\u00e9cision millim\u00e9trique les trajectoires du regard de l&rsquo;enfant confront\u00e9 \u00e0 ces \u00e9preuves. Ces mesures d\u00e9montrent objectivement que les enfants non-conservateurs fixent presque exclusivement la dimension saillante, tandis que les enfants en voie d&rsquo;accession aux op\u00e9rations concr\u00e8tes d\u00e9ploient des mouvements saccadiques exploratoires continus oscillant d&rsquo;une dimension \u00e0 l&rsquo;autre.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de la centration poss\u00e8de des implications concr\u00e8tes consid\u00e9rables, principalement dans les sph\u00e8res p\u00e9dagogiques, cliniques et pr\u00e9ventives.<\/p>\n<p><strong>Pratiques p\u00e9dagogiques et \u00e9ducation pr\u00e9scolaire :<\/strong> La reconnaissance de la centration a transform\u00e9 les approches didactiques des math\u00e9matiques et des sciences \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole maternelle et \u00e9l\u00e9mentaire. Les p\u00e9dagogies actives savent d\u00e9sormais qu&rsquo;il est parfaitement illusoire d&rsquo;enseigner des r\u00e8gles arithm\u00e9tiques abstraites ou des unit\u00e9s de mesure formelles \u00e0 des enfants dont la pens\u00e9e est captive des apparences g\u00e9om\u00e9triques. L&rsquo;action p\u00e9dagogique privil\u00e9gie la manipulation multiforme d&rsquo;objets, les pes\u00e9es r\u00e9elles, les transvasements it\u00e9ratifs et le conflit sociocognitif entre pairs pour contraindre l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 confronter des perspectives discordantes et favoriser l&rsquo;\u00e9mergence active de la d\u00e9centration.<\/p>\n<p><strong>Psychopathologie et neuropsychologie du d\u00e9veloppement :<\/strong> L&rsquo;\u00e9valuation de la d\u00e9centration permet d&rsquo;appr\u00e9cier la fluidit\u00e9 des fonctions ex\u00e9cutives et du raisonnement abstrait chez les enfants pr\u00e9sentant des retards de d\u00e9veloppement, des troubles du spectre de l&rsquo;autisme ou des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales pr\u00e9coces. Une persistance inhabituelle de la centration rigide au-del\u00e0 de 8 ou 9 ans peut r\u00e9v\u00e9ler des difficult\u00e9s majeures au niveau de la flexibilit\u00e9 cognitive et de l&rsquo;inhibition des r\u00e9ponses dominantes pr\u00e9frontales.<\/p>\n<p><strong>Ergonomie, design et s\u00e9curit\u00e9 routi\u00e8re :<\/strong> Dans l&rsquo;am\u00e9nagement de l&rsquo;environnement de la petite enfance et la pr\u00e9vention des accidents de la circulation, les concepteurs doivent imp\u00e9rativement int\u00e9grer la centration enfantine. Un jeune pi\u00e9ton de 5 ans traversant une chauss\u00e9e aura tendance \u00e0 centrer toute son attention sur un feu vert ou un ballon roulant au sol, devenant totalement aveugle \u00e0 l&rsquo;approche lat\u00e9rale d&rsquo;un v\u00e9hicule \u00e0 moteur dans sa vision p\u00e9riph\u00e9rique, son syst\u00e8me cognitif ne pouvant int\u00e9grer simultan\u00e9ment plusieurs flux informationnels complexes.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Depuis les ann\u00e9es 1970, le mod\u00e8le piag\u00e9tien de la centration a \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 d&rsquo;intenses investigations empiriques destin\u00e9es \u00e0 pr\u00e9ciser ses fronti\u00e8res et ses m\u00e9canismes sous-jacents.<\/p>\n<p>Les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de Margaret Donaldson et de ses collaborateurs (notamment James McGarrigle) ont constitu\u00e9 un tournant critique majeur. Dans leur \u00e9tude devenue classique de 1974 avec l&rsquo;ourson perturbateur (\u00ab <em>Naughty Teddy<\/em> \u00bb), McGarrigle et Donaldson ont d\u00e9montr\u00e9 que si la d\u00e9formation de la rang\u00e9e de jetons n&rsquo;\u00e9tait plus r\u00e9alis\u00e9e d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment par l&rsquo;adulte examinateur, mais provoqu\u00e9e de fa\u00e7on apparemment accidentelle par un ourson en peluche malicieux, une proportion significativement plus \u00e9lev\u00e9e d&rsquo;enfants de 4 et 5 ans reconnaissait la conservation du nombre. Cette d\u00e9couverte a prouv\u00e9 que la centration mesur\u00e9e par Piaget d\u00e9pendait en partie du contexte pragmatique et linguistique de l&rsquo;exp\u00e9rience : l&rsquo;enfant attribuait \u00e0 la manipulation intentionnelle de l&rsquo;adulte une signification implicite qui amplifiait sa focalisation sur l&rsquo;\u00e9tat final.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres travaux fondateurs, tels que ceux de Rochel Gelman (1969, 1972) sur la comp\u00e9tence num\u00e9rique pr\u00e9coce, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 3 ans, les jeunes enfants peuvent se d\u00e9centrer de la longueur spatiale si le nombre total d&rsquo;items est tr\u00e8s r\u00e9duit (par exemple 3 objets au lieu de 7 ou 8). Gelman a mis en \u00e9vidence que la centration n&rsquo;\u00e9tait pas une incapacit\u00e9 logique universelle et absolue, mais une contrainte gradu\u00e9e li\u00e9e \u00e0 la charge informationnelle et \u00e0 l&rsquo;attention s\u00e9lective.<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-eq\" dir=\"ltr\">Dans le champ des neurosciences cognitives contemporaines, les recherches men\u00e9es par Olivier Houd\u00e9 et le laboratoire LaPsyD\u00c9 ont radicalement renouvel\u00e9 l&rsquo;explication th\u00e9orique de la centration. Selon la th\u00e9orie de l&rsquo;inhibition cognitive d&rsquo;Houd\u00e9, le passage du stade pr\u00e9op\u00e9ratoire au stade op\u00e9ratoire ne r\u00e9sulte pas simplement de l&rsquo;acquisition progressive d&rsquo;une structure logique comme le postulait Piaget, mais de l&rsquo;apprentissage du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Contr%C3%B4le_inhibiteur\">contr\u00f4le inhibiteur<\/a> par le cortex pr\u00e9frontal. Pour cesser de se centrer sur la hauteur d&rsquo;un liquide ou la longueur d&rsquo;une rang\u00e9e, le cerveau de l&rsquo;enfant doit activement bloquer (inhiber) une heuristique perceptive automatique et trompeuse (\u00ab longueur\/hauteur = quantit\u00e9 \u00bb) pour lib\u00e9rer l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;algorithme logique de conservation<\/span>.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Les \u00e9tudes transculturelles conduites d\u00e8s les ann\u00e9es 1960 par des chercheurs tels que Pierre Dasen, Alastair Heron et Jerome Bruner ont examin\u00e9 l&rsquo;universalit\u00e9 de la centration et le calendrier d&rsquo;\u00e9mergence de la d\u00e9centration \u00e0 travers divers contextes g\u00e9ographiques et socio-\u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Ces recherches ont globalement confirm\u00e9 que le ph\u00e9nom\u00e8ne de la centration pr\u00e9op\u00e9ratoire s&rsquo;observe chez les enfants de toutes les cultures humaines sans exception. Toutefois, l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9cis auquel les enfants s&rsquo;affranchissent de la centration varie sensiblement en fonction des pratiques \u00e9cologiques et des valeurs culturelles du milieu de vie.<\/p>\n<p>Par exemple, les travaux de Pierre Dasen aupr\u00e8s de communaut\u00e9s autochtones d&rsquo;Australie centrale et de populations s\u00e9dentaires d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest ont mis en \u00e9vidence que les enfants nomades aborig\u00e8nes d\u00e9veloppaient des comp\u00e9tences de d\u00e9centration spatiale bien plus pr\u00e9cocement que les enfants occidentaux du m\u00eame \u00e2ge, en raison de la n\u00e9cessit\u00e9 vitale d&rsquo;une navigation et d&rsquo;une orientation g\u00e9ospatiale infaillibles dans le d\u00e9sert. \u00c0 l&rsquo;inverse, les enfants issus de milieux urbains scolaris\u00e9s acc\u00e9daient plus t\u00f4t \u00e0 la d\u00e9centration logico-num\u00e9rique et quantitative formelle.<\/p>\n<p>Ces donn\u00e9es d\u00e9montrent que si la tendance initiale \u00e0 la centration constitue une contrainte neurobiologique universelle propre au d\u00e9veloppement du primate humain, les axes prioritaires le long desquels s&rsquo;effectue la d\u00e9centration sont profond\u00e9ment modul\u00e9s par l&rsquo;apprentissage culturel, le langage et les exigences fonctionnelles de l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me local.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le concept piag\u00e9tien de centration a suscit\u00e9 d&rsquo;importants d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques au sein de la communaut\u00e9 scientifique internationale :<\/p>\n<p><strong>Sous-estimation des comp\u00e9tences infantiles :<\/strong> La critique dominante, formul\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole nativiste et les cognitivistes anglo-saxons (comme Ren\u00e9e Baillargeon ou Elizabeth Spelke), affirme que la th\u00e9orie piag\u00e9tienne a largement sous-estim\u00e9 les comp\u00e9tences pr\u00e9coces des b\u00e9b\u00e9s. En utilisant des protocoles bas\u00e9s sur le temps de fixation visuelle et la transgression d&rsquo;attente plut\u00f4t que sur la r\u00e9ponse verbale, ces auteurs ont sugg\u00e9r\u00e9 que des nourrissons poss\u00e8dent d\u00e9j\u00e0 des intuitions physiques fondamentales sur la permanence et la continuit\u00e9 des objets, l\u00e0 o\u00f9 Piaget voyait une centration ind\u00e9passable.<\/p>\n<p><strong>Le biais m\u00e9talinguistique des protocoles :<\/strong> De nombreux linguistes ont soulign\u00e9 que les termes employ\u00e9s dans les \u00e9preuves traditionnelles (\u00ab pareil \u00bb, \u00ab plus \u00bb, \u00ab moins \u00bb) sont polys\u00e9miques et ambigus pour un enfant de 4 ans. L&rsquo;enfant peut tr\u00e8s bien interpr\u00e9ter la question \u00ab Quel verre a le plus d&rsquo;eau ? \u00bb comme signifiant simplement \u00ab Quel verre a le niveau le plus haut ? \u00bb. La centration mesur\u00e9e refl\u00e9terait alors une discordance s\u00e9mantique entre le lexique de l&rsquo;adulte et celui de l&rsquo;enfant, plut\u00f4t qu&rsquo;une limite intrins\u00e8que du raisonnement logique.<\/p>\n<p><strong>Le clivage entre modularit\u00e9 et constructivisme :<\/strong> Pour les partisans d&rsquo;une architecture modulaire de l&rsquo;esprit, l&rsquo;erreur de Piaget a \u00e9t\u00e9 de consid\u00e9rer la centration comme un \u00e9tat global caract\u00e9risant toute la pens\u00e9e de l&rsquo;enfant \u00e0 un \u00e2ge donn\u00e9. Or, le d\u00e9veloppement cognitif s&rsquo;av\u00e8re hautement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et asynchrone (un ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le concept piag\u00e9tien de <em>d\u00e9calage horizontal<\/em>) : un enfant peut faire preuve d&rsquo;une parfaite d\u00e9centration dans un domaine familier tout en restant massivement centr\u00e9 dans un autre.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout flottement conceptuel, il importe de distinguer avec rigueur la centration d&rsquo;autres notions psychologiques apparent\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9centration :<\/strong> Antonyme fondamental de la centration. Capacit\u00e9 \u00e0 coordonner mentalement plusieurs caract\u00e9ristiques objectives d&rsquo;un stimulus ou \u00e0 adopter alternativement des perspectives perceptives et psychologiques divergentes.<\/li>\n<li><strong>\u00c9gocentrisme cognitif :<\/strong> Cadre conceptuel plus vaste englobant la centration. Tendance \u00e9pist\u00e9mique g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 interpr\u00e9ter l&rsquo;univers exclusivement \u00e0 partir de son propre point de r\u00e9f\u00e9rence singulier, sans conscience de sa propre subjectivit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Biais d&rsquo;ancrage :<\/strong> Heuristique d\u00e9cisionnelle chez l&rsquo;adulte consistant \u00e0 fonder son jugement sur la premi\u00e8re information re\u00e7ue (l&rsquo;ancre). Alors que l&rsquo;ancrage est un biais de jugement induit par l&rsquo;amorce temporelle, la centration pr\u00e9op\u00e9ratoire est une limitation d\u00e9veloppementale structurelle portant sur la pr\u00e9valence visuelle ou dimensionnelle d&rsquo;un attribut.<\/li>\n<li><strong>Focalisation attentionnelle (ou attention s\u00e9lective) :<\/strong> Processus neurophysiologique normal et adaptatif permettant de concentrer les ressources de traitement sur une cible pertinente tout en ignorant les distracteurs. Contrairement \u00e0 la centration piag\u00e9tienne, l&rsquo;attention s\u00e9lective n&rsquo;induit pas d&rsquo;inf\u00e9rences logiques erron\u00e9es de mani\u00e8re syst\u00e9matique.<\/li>\n<li><strong>Irr\u00e9versibilit\u00e9 :<\/strong> Propri\u00e9t\u00e9 de la pens\u00e9e pr\u00e9op\u00e9ratoire qui emp\u00eache d&rsquo;ex\u00e9cuter mentalement une action en sens inverse pour retrouver l&rsquo;\u00e9tat initial. L&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 constitue le moteur structural interne qui verrouille la centration perceptive.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La centration repr\u00e9sente l&rsquo;un des concepts les plus f\u00e9conds de l&rsquo;histoire de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique. D\u00e9couverte et th\u00e9oris\u00e9e par Jean Piaget, elle d\u00e9signe la propension du jeune enfant pr\u00e9op\u00e9ratoire (2 \u00e0 7 ans) \u00e0 fixer son attention sur un seul param\u00e8tre perceptif frappant (comme la hauteur d&rsquo;un r\u00e9cipient ou la longueur d&rsquo;une ligne), en oblit\u00e9rant syst\u00e9matiquement les autres variables corr\u00e9l\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce mode de pens\u00e9e unidimensionnel et irr\u00e9versible explique pourquoi l&rsquo;enfant \u00e9choue de fa\u00e7on universelle aux \u00e9preuves de conservation physique et num\u00e9rique, confondant les variations d&rsquo;apparence superficielle avec des modifications r\u00e9elles de substance ou de quantit\u00e9. La pens\u00e9e est alors domin\u00e9e par l&rsquo;intuition perceptive plut\u00f4t que par la logique op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>Le d\u00e9passement progressif de cette limitation s&rsquo;op\u00e8re par le m\u00e9canisme de la d\u00e9centration et le renforcement des capacit\u00e9s d&rsquo;inhibition cognitive frontale vers l&rsquo;\u00e2ge de 7 ans, ouvrant la voie au stade des op\u00e9rations concr\u00e8tes. Malgr\u00e9 les critiques contemporaines relatives aux comp\u00e9tences pr\u00e9coces du nourrisson et aux artifices m\u00e9thodologiques du dialogue exp\u00e9rimental, la centration demeure une cl\u00e9 de vo\u00fbte indispensable pour d\u00e9crypter l&rsquo;\u00e9volution de la pens\u00e9e humaine, de l&rsquo;illusion des sens vers la rationalit\u00e9 objective.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0;\">\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Donaldson, M. (1978). <em>Children&rsquo;s minds<\/em>. Croom Helm.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Gelman, R. (1969). Conservation acquisition: A problem of learning to attend to relevant properties. <em>Journal of Experimental Child Psychology<\/em>, 7(2), 167-187. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0022-0965(69)90044-6\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0022-0965(69)90044-6<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Houd\u00e9, O. (2000). Inhibition and cognitive development: Object, number, categorization, and reasoning. <em>Cognitive Development<\/em>, 15(1), 63-73. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0885-2014(00)00015-0\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0885-2014(00)00015-0<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">McGarrigle, J., &amp; Donaldson, M. (1974). Conservation accidents. <em>Cognition<\/em>, 3(4), 341-350. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(74)90003-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(74)90003-1<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Piaget, J., &amp; Inhelder, B. (1941). <em>Le d\u00e9veloppement des quantit\u00e9s chez l&rsquo;enfant : conservation et atomisme<\/em>. Delachaux &amp; Niestl\u00e9.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Piaget, J. (1961). <em>Les m\u00e9canismes perceptifs : mod\u00e8les probabilistes, analyse g\u00e9n\u00e9tique, relations avec l&rsquo;intelligence<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La centration est un concept majeur de Jean Piaget d\u00e9signant la tendance cognitive de l&rsquo;enfant pr\u00e9op\u00e9ratoire \u00e0 focaliser son attention sur un seul aspect d&rsquo;une situation en ignorant les autres dimensions d\u00e9terminantes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[127,24671,11605],"tags":[38967,38969,13368,5761,5759,38968,6179],"class_list":["post-23031","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-du-developpement","category-psychologie-genetique","category-theories-cognitives","tag-centration","tag-conservation-piagetienne","tag-decentration","tag-developpement-cognitif","tag-jean-piaget","tag-pensee-preoperatoire","tag-psychologie-de-lenfant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23031","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23031\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23031"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23031"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23031"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}