{"id":23020,"date":"2026-10-30T14:22:14","date_gmt":"2026-10-30T14:22:14","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apnee-centrale-du-sommeil"},"modified":"2026-10-30T14:22:14","modified_gmt":"2026-10-30T14:22:14","slug":"apnee-centrale-du-sommeil","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apnee-centrale-du-sommeil","title":{"rendered":"Apn\u00e9e centrale du sommeil : Quand le cerveau s&rsquo;oublie"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil repr\u00e9sente l&rsquo;un des troubles respiratoires nocturnes les plus fascinants et complexes aux confins de la neurologie, de la pneumologie et de la neuropsychologie. Contrairement aux obstructions m\u00e9caniques des voies a\u00e9riennes sup\u00e9rieures, cette condition r\u00e9sulte d&rsquo;une d\u00e9faillance intermittente de la commande respiratoire centrale \u00e9manant du tronc c\u00e9r\u00e9bral, privant temporairement l&rsquo;organisme de tout effort ventilatoire. Comprendre ses m\u00e9canismes intimes permet de jeter un \u00e9clairage fondamental sur l&rsquo;architecture du sommeil, la r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique des gaz sanguins et les r\u00e9percussions cognitives et affectives majeures qui alt\u00e8rent la sant\u00e9 mentale des patients.<\/p>\n<h2>Apn\u00e9e centrale du sommeil<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>apn\u00e9e centrale du sommeil<\/strong> (ACS) est un trouble du sommeil caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;interruption temporaire et r\u00e9currente du flux a\u00e9rien nasobuccal durant au moins dix secondes, survenant en l&rsquo;absence totale d&rsquo;effort respiratoire thoracique ou abdominal. Cette anomalie d\u00e9coule d&rsquo;un d\u00e9ficit transitoire de la commande motrice ventilatoire g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par les centres respiratoires bulbaires du tronc c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Sur le plan nosographique et polysomnographique, l&rsquo;ACS se distingue formellement de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Apn%C3%A9e_du_sommeil\">apn\u00e9e obstructive du sommeil<\/a> (AOS), au cours de laquelle la persistance des mouvements musculo-thoraciques lutte contre un collapsus pharyng\u00e9. Dans l&rsquo;ACS, la commande neuromusculaire diaphragmatique s&rsquo;interrompt de mani\u00e8re passive, conduisant \u00e0 des micro-\u00e9veils corticaux r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, une d\u00e9saturation en oxyg\u00e8ne et une d\u00e9sorganisation s\u00e9v\u00e8re de l&rsquo;architecture hypnique.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;inscrit au sein d&rsquo;un continuum physiopathologique complexe englobant des formes primitives dites idiopathiques, des formes secondaires associ\u00e9es \u00e0 des pathologies cardiovasculaires ou neurologiques, ainsi que des manifestations induites par des th\u00e9rapeutiques pharmacologiques sp\u00e9cifiques, notamment les analg\u00e9siques opio\u00efdes.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab apn\u00e9e \u00bb trouve son origine dans le grec ancien <em>apnoia<\/em> (\u1f04\u03c0\u03bd\u03bf\u03b9\u03b1), compos\u00e9 du pr\u00e9fixe privatif <em>a-<\/em> (\u1f00-, \u00ab sans \u00bb ou \u00ab d\u00e9pourvu de \u00bb) et du substantif <em>pno\u0113<\/em> (\u03c0\u03bd\u03bf\u03ae, \u00ab souffle \u00bb, \u00ab respiration \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>pnein<\/em>, \u00ab souffler \u00bb). Il d\u00e9signe ainsi litt\u00e9ralement l&rsquo;absence ou la suspension du souffle respiratoire.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab centrale \u00bb provient du latin <em>centralis<\/em>, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 de <em>centrum<\/em> (point d&rsquo;ancrage, milieu d&rsquo;un cercle), issu du grec <em>kentron<\/em> (centre, aiguillon). En neurophysiologie, ce qualificatif identifie l&rsquo;origine anatomique et fonctionnelle du trouble, circonscrite au syst\u00e8me nerveux central, plus pr\u00e9cis\u00e9ment aux g\u00e9n\u00e9rateurs de rythme du tronc c\u00e9r\u00e9bral, par opposition au terme \u00ab obstructif \u00bb ou \u00ab p\u00e9riph\u00e9rique \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;expression contemporaine d&rsquo;\u00ab apn\u00e9e centrale du sommeil \u00bb s&rsquo;est formalis\u00e9e au tournant des ann\u00e9es 1970 avec l&rsquo;essor de la m\u00e9decine du sommeil et l&rsquo;individualisation des trac\u00e9s polysomnographiques par des pionniers tels qu&rsquo;Elio Lugaresi, Christian Guilleminault et William C. Dement, qui ont permis de classifier rigoureusement les arr\u00eats respiratoires selon la pr\u00e9sence ou l&rsquo;absence d&rsquo;efforts d&rsquo;ampliation thoraco-abdominale.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se prononce \/ap.ne s\u0251\u0303.t\u0281al dy s\u0254.m\u025bj\/ en fran\u00e7ais standard. La d\u00e9composition syllabique correspond \u00e0 ap-n\u00e9e cen-trale du som-meil.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal f\u00e9minin singulier. La forme plurielle est \u00ab apn\u00e9es centrales du sommeil \u00bb (\/ap.ne s\u0251\u0303.t\u0281al dy s\u0254.m\u025bj\/). Dans la pratique clinique et acad\u00e9mique, on utilise fr\u00e9quemment l&rsquo;acronyme ACS (ou CSA pour son pendant anglophone, <em>Central Sleep Apnea<\/em>).<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature m\u00e9dicale, on rencontre \u00e9galement des variantes et sous-cat\u00e9gories terminologiques telles que le \u00ab syndrome d&rsquo;apn\u00e9es centrales du sommeil \u00bb (SACS) ou la \u00ab respiration de Cheyne-Stokes \u00bb (RCS), cette derni\u00e8re d\u00e9signant une forme particuli\u00e8re d&rsquo;ACS p\u00e9riodique \u00e0 crescendo-decrescendo associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;insuffisance cardiaque ou aux l\u00e9sions vasculaires c\u00e9r\u00e9brales.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la dynamique de l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil, il est imp\u00e9ratif de diss\u00e9quer les m\u00e9canismes physiologiques qui gouvernent la respiration pendant l&rsquo;\u00e9tat de veille et les diff\u00e9rents stades du sommeil. \u00c0 l&rsquo;\u00e9tat de veille, la ventilation pulmonaire est r\u00e9gie par une double composante : un contr\u00f4le m\u00e9tabolique (chimior\u00e9flexe automatique) et un contr\u00f4le comportemental (t\u00e9lenc\u00e9phalique, volontaire et \u00e9motionnel). D\u00e8s l&rsquo;endormissement, le contr\u00f4le cortical volontaire s&rsquo;estompe, laissant la commande ventilatoire sous la d\u00e9pendance quasi exclusive du contr\u00f4le m\u00e9tabolique automatique orchestr\u00e9 par les r\u00e9cepteurs ch\u00e9mosensibles du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tronc_c%C3%A9r%C3%A9bral\">tronc c\u00e9r\u00e9bral<\/a>.<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me de r\u00e9troaction repose sur la d\u00e9tection des fluctuations de la pression art\u00e9rielle partielle en dioxyde de carbone (PaCO\u2082). Il existe un seuil critique d&rsquo;apn\u00e9e : si la PaCO\u2082 s&rsquo;abaisse en de\u00e7\u00e0 de cette valeur seuil par suite d&rsquo;une hyperventilation transitoire, les centres respiratoires bulbaires cessent d&rsquo;\u00e9mettre des potentiels d&rsquo;action vers le nerf phr\u00e9nique et les muscles intercostaux. L&rsquo;activit\u00e9 motrice respiratoire s&rsquo;\u00e9teint, inaugurant l&rsquo;apn\u00e9e centrale. Durant cette phase de pause respiratoire, l&rsquo;organisme ne ventilant plus, le m\u00e9tabolisme cellulaire continue de lib\u00e9rer du CO\u2082, ce qui \u00e9l\u00e8ve progressivement la PaCO\u2082 sanguine jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle franchisse le seuil de reprise ventilatoire. Les neurones bulbaires reprennent alors leur d\u00e9charge rythmique, provoquant une reprise respiratoire vigoureuse, souvent amplifi\u00e9e par un micro-\u00e9veil c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Le concept central qui r\u00e9git la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e0 ce trouble est le \u00ab gain de boucle \u00bb ventilatoire (<em>loop gain<\/em>). Le gain de boucle mesure la sensibilit\u00e9 du syst\u00e8me de r\u00e9troaction r\u00e9gulant la respiration. Un gain de boucle \u00e9lev\u00e9 traduit un syst\u00e8me instable et hyperr\u00e9actif : la moindre variation minime de la PaCO\u2082 d\u00e9clenche une r\u00e9action ventilatoire excessive (hyperventilation), qui \u00e0 son tour abaisse brutalement la PaCO\u2082 sous le seuil d&rsquo;apn\u00e9e, initiant une nouvelle apn\u00e9e centrale. Cette cyclicit\u00e9 auto-entretenue oscille continuellement entre hyperpn\u00e9e et apn\u00e9e, g\u00e9n\u00e9rant des fluctuations h\u00e9modynamiques et neurov\u00e9g\u00e9tatives majeures.<\/p>\n<p>La transition entre la veille et le sommeil lent l\u00e9ger (stade N1) repr\u00e9sente une zone de fragilit\u00e9 physiologique extr\u00eame. Lors du passage d&rsquo;un \u00e9tat de conscience \u00e0 l&rsquo;autre, le seuil apn\u00e9ique de PaCO\u2082 se d\u00e9place vers le haut. Si le patient subit des \u00e9veils r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, la fluctuation permanente entre le niveau de consigne de veille et celui de sommeil induit une instabilit\u00e9 respiratoire chronique. Ces ruptures it\u00e9ratives fragmentent profond\u00e9ment le sommeil, emp\u00eachant l&rsquo;acc\u00e8s stable au sommeil lent profond (stade N3) et au sommeil paradoxal, deux phases physiologiquement r\u00e9paratrices pour les facult\u00e9s cognitives et la r\u00e9gulation affective.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil prend racine dans la s\u00e9miologie m\u00e9dicale du XIXe si\u00e8cle. D\u00e8s 1818, le m\u00e9decin \u00e9cossais John Cheyne d\u00e9crit avec minutie le cas d&rsquo;un patient de 60 ans pr\u00e9sentant une apoplexie et une d\u00e9compensation cardiaque, caract\u00e9ris\u00e9 par des cycles respiratoires alternant crescendo et decrescendo avec de longues pauses silencieuses. En 1854, le m\u00e9decin irlandais William Stokes enrichit cette observation s\u00e9miologique, associant formellement ce profil cyclique \u00e0 la phase terminale des d\u00e9faillances myocardiques, forgeant l&rsquo;entit\u00e9 \u00e9ponyme de \u00ab respiration de Cheyne-Stokes \u00bb.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie m\u00e9dicale et la d\u00e9couverte du sommeil paradoxal par Eug\u00e8ne Aserinsky et Nathaniel Kleitman en 1953 ouvrent la voie \u00e0 l&rsquo;exploration syst\u00e9matique du sommeil. Dans les ann\u00e9es 1960, le neurologue allemand Richard Jung et le m\u00e9decin fran\u00e7ais Henri Gastaut m\u00e8nent les premiers enregistrements polygraphiques de patients souffrant d&rsquo;hypersomnolence et d&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 (alors \u00e9tiquet\u00e9s de syndrome pickwickien). Gastaut met en lumi\u00e8re l&rsquo;existence de diff\u00e9rents types d&rsquo;arr\u00eats respiratoires au cours du sommeil.<\/p>\n<p>C&rsquo;est toutefois au cours des ann\u00e9es 1970, sous l&rsquo;impulsion d\u00e9cisive de Christian Guilleminault et William C. Dement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Stanford, que le concept moderne d&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil s&rsquo;\u00e9mancipe de la seule pathologie m\u00e9canique pharyng\u00e9e. La mise au point des ceintures pi\u00e9zo\u00e9lectriques et des capteurs de d\u00e9bit a permis de documenter l&rsquo;absence concomitante d&rsquo;efforts ventilatoires et de flux a\u00e9rien, scellant la distinction d\u00e9finitive entre apn\u00e9e obstructive, apn\u00e9e centrale et apn\u00e9e mixte.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1990 et 2000, les recherches de somnologues de premier plan, tels que Douglas Bradley et Jerome Dempsey, ont d\u00e9crypt\u00e9 la biochimie sous-jacente du gain de boucle et l&rsquo;importance du seuil apn\u00e9ique au dioxyde de carbone. Parall\u00e8lement, l&rsquo;introduction de nouvelles entit\u00e9s cliniques, telles que l&rsquo;apn\u00e9e centrale induite par le traitement par pression positive continue (souvent nomm\u00e9e \u00ab apn\u00e9e du sommeil complexe \u00bb ou \u00e9mergente), a red\u00e9fini les protocoles th\u00e9rapeutiques contemporains.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse th\u00e9orique de l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil repose sur plusieurs paradigmes neurophysiologiques et mod\u00e8les biomath\u00e9matiques qui conceptualisent le contr\u00f4le respiratoire comme un syst\u00e8me de contr\u00f4le asservi :<\/p>\n<p>Le premier mod\u00e8le th\u00e9orique fondamental est la <strong>th\u00e9orie du contr\u00f4le par r\u00e9troaction n\u00e9gative et du gain de boucle<\/strong> (<em>loop gain theory<\/em>). Dans cette perspective d&rsquo;ing\u00e9nierie biologique, le syst\u00e8me de contr\u00f4le respiratoire se subdivise en trois modules : le \u00ab contr\u00f4leur \u00bb (les chimior\u00e9cepteurs centraux et p\u00e9riph\u00e9riques qui mesurent la composition gazeuse), l&rsquo;\u00ab effecteur \u00bb (les poumons et la cage thoracique qui r\u00e9alisent l&rsquo;h\u00e9matose) et le \u00ab retard de circulation \u00bb (le temps n\u00e9cessaire au sang art\u00e9riel pulmonaire pour parvenir aux r\u00e9cepteurs c\u00e9r\u00e9braux et carotidiens). Un gain de boucle excessif provient d&rsquo;une chimiosensibilit\u00e9 accrue ou d&rsquo;un retard circulatoire allong\u00e9 (comme observ\u00e9 dans l&rsquo;insuffisance cardiaque congestive), rendant le syst\u00e8me intrins\u00e8quement enclin \u00e0 l&rsquo;oscillation p\u00e9riodique plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;hom\u00e9ostasie stable.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me cadre conceptuel est le <strong>mod\u00e8le du g\u00e9n\u00e9rateur central de rythme bulbaire<\/strong>. Selon ce mod\u00e8le neuroanatomique, l&rsquo;automatisme respiratoire d\u00e9pend du complexe pr\u00e9-B\u00f6tzinger et du groupe respiratoire parafacial situ\u00e9s dans la moelle allong\u00e9e ventrolat\u00e9rale. En p\u00e9riode de veille, des aff\u00e9rences toniques d&rsquo;\u00e9veil (issues des neurones \u00e0 orexine\/hypocr\u00e9tine de l&rsquo;hypothalamus lat\u00e9ral, du <em>locus coeruleus<\/em> noradr\u00e9nergique et des noyaux du raph\u00e9 s\u00e9rotoninergiques) maintiennent une stimulation basale sur ces oscillateurs. Durant le sommeil, la perte de cette commande ascendante expose enti\u00e8rement le g\u00e9n\u00e9rateur central \u00e0 la commande biochimique descendante m\u00e9di\u00e9e par les ions H\u207a et le CO\u2082.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me paradigme d\u00e9coule de la <strong>neuropsychologie du sommeil et du mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9veil r\u00e9current<\/strong> (<em>arousal threshold theory<\/em>). Les micro-\u00e9veils corticaux ne sont pas simplement une cons\u00e9quence de l&rsquo;apn\u00e9e ; ils constituent un moteur actif de son instabilit\u00e9. Lorsque l&rsquo;apn\u00e9e provoque une asphyxie relative, le cerveau d\u00e9clenche un r\u00e9veil cortical transitoire d&rsquo;urgence. Ce r\u00e9veil r\u00e9active instantan\u00e9ment la pulsion respiratoire d&rsquo;\u00e9veil, g\u00e9n\u00e9rant une hyperpn\u00e9e r\u00e9actionnelle disproportionn\u00e9e qui lessive le CO\u2082 sanguin, ouvrant ainsi la porte \u00e0 l&rsquo;apn\u00e9e centrale suivante d\u00e8s le r\u00e9endormissement imm\u00e9diat du sujet.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La classification internationale des troubles du sommeil (ICSD-3) d\u00e9cline l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil en plusieurs sous-types \u00e9tiologiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques rigoureusement circonscrits :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Apn\u00e9e centrale du sommeil primitive (idiopathique) :<\/strong> Forme rare survenant en l&rsquo;absence d&rsquo;affection cardiovasculaire, neurologique ou m\u00e9tabolique identifiable, li\u00e9e \u00e0 une sensibilit\u00e9 chimior\u00e9flexe centrale exag\u00e9r\u00e9ment haute et \u00e0 un seuil apn\u00e9ique \u00e9troitement rapproch\u00e9 de la PaCO\u2082 d&rsquo;eupn\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Respiration de Cheyne-Stokes (ACS avec respiration p\u00e9riodique) :<\/strong> Trac\u00e9 hautement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9 par une alternance continue d&rsquo;apn\u00e9es centrales ou d&rsquo;hypopn\u00e9es et d&rsquo;hyperventilations en crescendo-decrescendo. Elle survient typiquement chez les patients porteurs d&rsquo;insuffisance cardiaque s\u00e9v\u00e8re \u00e0 fraction d&rsquo;\u00e9jection r\u00e9duite ou apr\u00e8s un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral massif.<\/li>\n<li><strong>Apn\u00e9e centrale due \u00e0 une affection m\u00e9dicale sans respiration de Cheyne-Stokes :<\/strong> Associ\u00e9e \u00e0 des l\u00e9sions neurologiques structurelles du tronc c\u00e9r\u00e9bral (tumeurs bulbaires, syndrome de Chiari, scl\u00e9rose en plaques, enc\u00e9phalites) touchant directement les centres int\u00e9grateurs de la ventilation.<\/li>\n<li><strong>Apn\u00e9e centrale induite par la haute altitude (hypoxique) :<\/strong> R\u00e9ponse physiologique \u00e0 l&rsquo;hypoxie hypobare rencontr\u00e9e au-del\u00e0 de 2 500 \u00e0 3 000 m\u00e8tres d&rsquo;altitude. L&rsquo;hyperventilation induite par l&rsquo;hypoxie abaisse massivement la PaCO\u2082, d\u00e9clenchant une instabilit\u00e9 respiratoire p\u00e9riodique chez les sujets sains s\u00e9journant en montagne.<\/li>\n<li><strong>Apn\u00e9e centrale d&rsquo;origine m\u00e9dicamenteuse (induite par les opio\u00efdes) :<\/strong> D\u00e9coule de l&rsquo;activation des r\u00e9cepteurs opio\u00efdes mu (\u00b5) situ\u00e9s sur les neurones respiratoires bulbaires, provoquant une d\u00e9pression directe de la chimiosensibilit\u00e9 au CO\u2082 et une irr\u00e9gularit\u00e9 s\u00e9v\u00e8re du rythme respiratoire (respiration ataxique ou de Biot).<\/li>\n<li><strong>Apn\u00e9e centrale \u00e9mergente sous traitement (apn\u00e9e du sommeil complexe) :<\/strong> Apparition d&rsquo;apn\u00e9es centrales lors de l&rsquo;instauration d&rsquo;une ventilation par pression positive continue (PPC) chez des patients initialement diagnostiqu\u00e9s avec une apn\u00e9e obstructive, li\u00e9e au lavage brusque de l&rsquo;hypercapnie r\u00e9siduelle et \u00e0 la lev\u00e9e brutale des r\u00e9sistances pharyng\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la variabilit\u00e9 clinique et les r\u00e9percussions psychocomportementales de ce trouble, examinons deux situations embl\u00e9matiques issues de la pratique clinique hospitali\u00e8re :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : M. Jean-Pierre, 68 ans, syndrome de Cheyne-Stokes cardiologique.<\/strong> Suivi pour une cardiopathie isch\u00e9mique avec une fraction d&rsquo;\u00e9jection ventriculaire gauche alt\u00e9r\u00e9e \u00e0 32 %, M. Jean-Pierre est adress\u00e9 en consultation du sommeil non pas pour des ronflements sonores (ses voies a\u00e9riennes \u00e9tant perm\u00e9ables), mais pour une plainte d&rsquo;insomnie de maintien, de r\u00e9veils fr\u00e9quents en sursaut avec sensation d&rsquo;\u00e9touffement nocturne (dyspn\u00e9e paroxystique nocturne) et une asth\u00e9nie matinale invalidante. Son \u00e9pouse rapporte qu&rsquo;il semble \u00ab arr\u00eater de respirer calmement \u00bb, puis respire de plus en plus fort avant de s&rsquo;immobiliser \u00e0 nouveau en silence. La polysomnographie met en \u00e9vidence un index d&rsquo;apn\u00e9es-hypopn\u00e9es (IAH) \u00e0 44 par heure, compos\u00e9 \u00e0 85 % d&rsquo;apn\u00e9es centrales adoptant le profil ondulatoire de Cheyne-Stokes. Sur le plan neuropsychologique, le patient pr\u00e9sente des d\u00e9ficits ex\u00e9cutifs marqu\u00e9s, une bradypsychie et des sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs secondaires au manque chronique de sommeil profond et aux d\u00e9saturations r\u00e9currentes.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : Mme Claire, 44 ans, ACS induite par un traitement opio\u00efde au long cours.<\/strong> Souffrant d&rsquo;un syndrome douloureux neuropathique complexe cons\u00e9cutif \u00e0 un traumatisme rachidien, Claire est trait\u00e9e depuis plusieurs ann\u00e9es par m\u00e9thadone et sulfate de morphine \u00e0 doses mod\u00e9r\u00e9es \u00e0 \u00e9lev\u00e9es. Elle consulte pour des troubles mn\u00e9siques majeurs, une somnolence diurne incoercible et une anxi\u00e9t\u00e9 s\u00e9v\u00e8re centr\u00e9e sur la peur de \u00ab mourir dans son sommeil \u00bb. L&rsquo;enregistrement nocturne objective une architecture respiratoire anarchique, ponctu\u00e9e d&rsquo;apn\u00e9es centrales prolong\u00e9es survenant aussi bien en sommeil lent qu&rsquo;en sommeil paradoxal, alternant avec des respirations de Biot sans la r\u00e9gularit\u00e9 sinuso\u00efdale de Cheyne-Stokes. L&rsquo;IAH central s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 38 par heure. L&rsquo;ajustement pluridisciplinaire des antalgiques et la mise en place d&rsquo;une ventilation servo-assist\u00e9e adaptative ont permis une normalisation des param\u00e8tres respiratoires et une restauration spectaculaire de ses capacit\u00e9s attentionnelles.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Le diagnostic de l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil requiert obligatoirement une \u00e9valuation paraclinique instrumentale approfondie ; la simple clinique ou l&rsquo;oxym\u00e9trie nocturne isol\u00e9e sont notoirement insuffisantes pour caract\u00e9riser la composante centrale de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<p>Le standard d&rsquo;excellence diagnostique (<em>gold standard<\/em>) demeure la <strong>polysomnographie nocturne compl\u00e8te en laboratoire du sommeil<\/strong> (de niveau 1), r\u00e9alis\u00e9e sous surveillance technique continue. Cet examen combine :<\/p>\n<ul>\n<li>Des canaux neurophysiologiques : \u00e9lectroenc\u00e9phalogramme (EEG), \u00e9lectro-oculogramme (EOG) et \u00e9lectromyogramme mentonnier (EMG) pour scorer avec pr\u00e9cision les stades de vigilance et les micro-\u00e9veils corticaux.<\/li>\n<li>Des canaux respiratoires quantitatifs : canule nasale coupl\u00e9e \u00e0 un capteur de pression pour analyser la courbe de d\u00e9bit a\u00e9rien, thermistance nasobuccale pour d\u00e9tecter l&rsquo;arr\u00eat complet du flux.<\/li>\n<li>Des ceintures d&rsquo;inductance pl\u00e9thysmographique thoraco-abdominale calibr\u00e9es : indispensables pour prouver l&rsquo;absence totale de mouvement ventilatoire pendant l&rsquo;arr\u00eat du flux gazeux, confirmant la nature centrale de l&rsquo;apn\u00e9e.<\/li>\n<li>Des capteurs d&rsquo;oxym\u00e9trie de pouls digitale continue et un capteur \u00e9lectrocardiographique pour \u00e9valuer les d\u00e9saturations en oxyg\u00e8ne et les variations de fr\u00e9quence cardiaque associ\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les crit\u00e8res nosologiques standardis\u00e9s de l&rsquo;<em>American Academy of Sleep Medicine<\/em> (AASM) stipulent qu&rsquo;une apn\u00e9e centrale est retenue lorsque la diminution du d\u00e9bit respiratoire exc\u00e8de 90 % pendant au moins dix secondes, sans aucun effort inspiratoire d\u00e9tectable sur les sangles thoraciques et abdominales. Le diagnostic de syndrome d&rsquo;apn\u00e9es centrales du sommeil est confirm\u00e9 lorsque l&rsquo;indice d&rsquo;apn\u00e9es centrales (IAC) est sup\u00e9rieur ou \u00e9gal \u00e0 5 par heure de sommeil, et que les \u00e9v\u00e9nements centraux repr\u00e9sentent plus de 50 % de l&rsquo;ensemble des apn\u00e9es et hypopn\u00e9es observ\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique et cognitif, des \u00e9chelles standardis\u00e9es compl\u00e8tent l&rsquo;\u00e9valuation : l&rsquo;<strong>\u00c9chelle de somnolence d&rsquo;Epworth<\/strong> (bien que les patients ACS soient paradoxalement souvent plus insomniaques que somnolents), l&rsquo;index de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;insomnie (ISI), le questionnaire de d\u00e9pression de Beck (BDI) et le test d&rsquo;\u00e9valuation cognitive de Montr\u00e9al (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89valuation_cognitive_de_Montr%C3%A9al\">MoCA<\/a>) pour mesurer l&rsquo;impact c\u00e9r\u00e9bral du trouble.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance de l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil rev\u00eat une importance cruciale dans plusieurs sph\u00e8res de la pratique m\u00e9dicale et de la psychologie de la sant\u00e9 :<\/p>\n<p><strong>En cardiologie :<\/strong> L&rsquo;identification d&rsquo;une respiration de Cheyne-Stokes constitue un marqueur pronostique ind\u00e9pendant de mortalit\u00e9 chez les patients souffrant d&rsquo;insuffisance cardiaque. Le rep\u00e9rage pr\u00e9coce de l&rsquo;ACS permet d&rsquo;optimiser le traitement m\u00e9dicamenteux h\u00e9modynamique (b\u00eatabloquants, inhibiteurs de l&rsquo;enzyme de conversion, sacubitril\/valsartan), ce qui peut suffire \u00e0 stabiliser le contr\u00f4le respiratoire en r\u00e9duisant les pressions de remplissage ventriculaire et les temps de circulation pulmonaire.<\/p>\n<p><strong>En neuropsychologie et psychiatrie :<\/strong> L&rsquo;hypoxie nocturne intermittente et la fragmentation micro-structurelle du sommeil provoquent une d\u00e9t\u00e9rioration s\u00e9lective des fonctions ex\u00e9cutives (inhibition, m\u00e9moire de travail, flexibilit\u00e9 mentale) et favorisent l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;\u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs r\u00e9fractaires aux antid\u00e9presseurs s\u00e9rotoninergiques. La prise en charge du trouble ventilatoire nocturne constitue souvent le levier manquant pour d\u00e9bloquer des tableaux psychopathologiques chroniques.<\/p>\n<p><strong>En anesth\u00e9sie et prise en charge de la douleur :<\/strong> Les protocoles de maniement des opio\u00efdes chez les patients douloureux chroniques int\u00e8grent d\u00e9sormais le d\u00e9pistage syst\u00e9matique de l&rsquo;ACS. La survenue d&rsquo;arr\u00eats respiratoires centraux s\u00e9v\u00e8res impose une r\u00e9duction progressive des posologies morphiniques, une rotation d&rsquo;analg\u00e9siques ou l&rsquo;adjonction d&rsquo;adjuvants non opio\u00efdes.<\/p>\n<p><strong>En technologie d&rsquo;assistance respiratoire :<\/strong> Le traitement technique de l&rsquo;ACS a vu na\u00eetre la ventilation auto-asservie ou <em>Adaptive Servo-Ventilation<\/em> (ASV). Cet appareil adapte son niveau d&rsquo;aide inspiratoire cycle par cycle : il d\u00e9livre une aide minimale lorsque le patient respire spontan\u00e9ment et prend instantan\u00e9ment le relais d\u00e8s qu&rsquo;une pause centrale est anticip\u00e9e, stabilisant ainsi la ventilation minute sans hyperventiler le patient.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus de recherche sur l&rsquo;apn\u00e9e centrale s&rsquo;est consid\u00e9rablement enrichi au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, remettant parfois en cause des certitudes th\u00e9rapeutiques \u00e9tablies. L&rsquo;un des jalons les plus d\u00e9terminants de l&rsquo;histoire somnologique contemporaine est le grand essai clinique international randomis\u00e9 <strong>SERVE-HF<\/strong>, publi\u00e9 en 2015 par Cowie et ses collaborateurs dans le <em>New England Journal of Medicine<\/em>.<\/p>\n<p>Cette vaste \u00e9tude visait \u00e0 d\u00e9montrer que la correction de la respiration de Cheyne-Stokes par l&rsquo;ASV chez des patients souffrant d&rsquo;insuffisance cardiaque systolique chronique r\u00e9duirait la mortalit\u00e9. De mani\u00e8re totalement inattendue pour la communaut\u00e9 scientifique, l&rsquo;essai a mis en \u00e9vidence une surmortalit\u00e9 cardiovasculaire significative chez les patients trait\u00e9s par ASV pr\u00e9sentant une fraction d&rsquo;\u00e9jection ventriculaire gauche inf\u00e9rieure ou \u00e9gale \u00e0 45 %. Ce r\u00e9sultat contre-intuitif a conduit \u00e0 une r\u00e9vision mondiale des recommandations de prescription : l&rsquo;ASV est d\u00e9sormais formellement contre-indiqu\u00e9e chez les insuffisants cardiaques \u00e0 fraction d&rsquo;\u00e9jection alt\u00e9r\u00e9e, soulignant que chez ces patients, l&rsquo;oscillation respiratoire p\u00e9riodique pourrait constituer un m\u00e9canisme compensateur salvateur face \u00e0 l&rsquo;acidose et \u00e0 l&rsquo;alcalose respiratoire fluctuante.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les travaux de recherche translationnelle men\u00e9s par Bradley, Floras et Javaheri ont explor\u00e9 les liens \u00e9troits entre activation du syst\u00e8me nerveux sympathique, d\u00e9charges de noradr\u00e9naline induites par les micro-\u00e9veils de fin d&rsquo;apn\u00e9e centrale et p\u00e9rennisation de l&rsquo;hypertension art\u00e9rielle r\u00e9sistante. Les \u00e9tudes en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et spectroscopie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique) d\u00e9montrent que les patients souffrant d&rsquo;ACS pr\u00e9sentent des alt\u00e9rations m\u00e9taboliques et structurelles au sein des structures limbiques, notamment l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hippocampe_(cerveau)\">hippocampe<\/a> et le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, fournissant une base neurobiologique directe aux troubles mn\u00e9siques et \u00e9motionnels document\u00e9s chez ces patients.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres voies empiriques r\u00e9centes investiguent la stimulation transveineuse permanente du nerf phr\u00e9nique (syst\u00e8me implantable <em>remede\u00ae<\/em>), dont les essais cliniques multicentriques ont confirm\u00e9 l&rsquo;efficacit\u00e9 pour r\u00e9activer les contractions diaphragmatiques en toute physiologie sans recourir \u00e0 un masque pressuris\u00e9 facial.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception et la symptomatologie rapport\u00e9e de l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil varient sensiblement en fonction des contextes culturels, des repr\u00e9sentations de la maladie et de l&rsquo;organisation des syst\u00e8mes de soins.<\/p>\n<p>Dans les cultures occidentales, o\u00f9 la plainte de fatigue et de somnolence diurne fait l&rsquo;objet d&rsquo;une m\u00e9dicalisation accrue, les patients consultent principalement pour une baisse de productivit\u00e9 professionnelle ou des perturbations de la vigilance. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans plusieurs contextes traditionnels ou asiatiques, les arr\u00eats respiratoires nocturnes sans ronflement bruyant sont rarement identifi\u00e9s comme un motif m\u00e9dical l\u00e9gitime, \u00e9tant souvent attribu\u00e9s au vieillissement normal ou \u00e0 des manifestations de d\u00e9tresse spirituelle.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la s\u00e9miologie d&rsquo;appel de l&rsquo;apn\u00e9e centrale est intrins\u00e8quement trompeuse : alors que l&rsquo;apn\u00e9e obstructive est caract\u00e9ris\u00e9e par un ronflement tonitruant facilement rapport\u00e9 par le conjoint, l&rsquo;apn\u00e9e centrale est silencieuse et discr\u00e8te. Dans les populations o\u00f9 les conjoints dorment dans des pi\u00e8ces s\u00e9par\u00e9es pour des raisons culturelles, la d\u00e9tection clinique de ces arr\u00eats silencieux accuse un retard diagnostique majeur.<\/p>\n<p>L&rsquo;acc\u00e8s aux technologies de diagnostic polysomnographique de haute complexit\u00e9 et aux dispositifs de ventilation servo-assist\u00e9e demeure un puissant vecteur d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s transculturelles et socio-\u00e9conomiques. Dans les pays \u00e0 faibles revenus ou en voie de d\u00e9veloppement, l&rsquo;ACS secondaire \u00e0 des pathologies infectieuses (neurotuberculose, s\u00e9quelles de m\u00e9ningo-enc\u00e9phalites) ou cardiopathies rhumatismales reste largement sous-diagnostiqu\u00e9e et non trait\u00e9e, contrastant avec l&rsquo;arsenal th\u00e9rapeutique sophistiqu\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans les pays industrialis\u00e9s.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude et la gestion clinique de l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil restent travers\u00e9es par plusieurs controverses majeures qui animent la communaut\u00e9 somnologique internationale :<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9bat \u00ab protecteur contre d\u00e9l\u00e9t\u00e8re \u00bb dans l&rsquo;insuffisance cardiaque :<\/strong> La controverse issue de l&rsquo;essai SERVE-HF persiste : la respiration de Cheyne-Stokes est-elle un ph\u00e9nom\u00e8ne physiopathologique destructeur qu&rsquo;il faut an\u00e9antir \u00e0 tout prix, ou un m\u00e9canisme hom\u00e9ostatique r\u00e9flexe destin\u00e9 \u00e0 maintenir une ventilation minute suffisante et \u00e0 pr\u00e9server les muscles respiratoires d&rsquo;une fatigue terminale ? Certains auteurs sugg\u00e8rent que la suppression brutale de ces oscillations chez des c\u0153urs gravement fragilis\u00e9s perturbe les \u00e9quilibres h\u00e9modynamiques et favorise des arythmies ventriculaires fatales.<\/p>\n<p><strong>La fronti\u00e8re poreuse entre apn\u00e9es obstructives et centrales :<\/strong> Dans la pratique clinique polysomnographique courante, la distinction nette entre apn\u00e9e centrale pure et apn\u00e9e obstructive est parfois artificielle. De nombreux patients pr\u00e9sentent des \u00e9v\u00e9nements mixtes d\u00e9butant par une composante centrale et s&rsquo;achevant par une lutte obstructive, ou d\u00e9veloppent une collapsibilit\u00e9 pharyng\u00e9e passive cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;absence de commande musculaire centrale. Certains chercheurs plaident pour une approche int\u00e9gr\u00e9e dite \u00ab ph\u00e9notypique \u00bb, \u00e9valuant les patients selon des traits physiologiques quantitatifs (gain de boucle, seuil d&rsquo;\u00e9veil, collapsibilit\u00e9 tissulaire, recrutement musculaire) plut\u00f4t que selon des cases diagnostiques rigides.<\/p>\n<p><strong>Les dilemmes nosologiques de l&rsquo;apn\u00e9e centrale \u00e9mergente sous traitement :<\/strong> L&rsquo;apparition d&rsquo;apn\u00e9es centrales lors de l&rsquo;application d&rsquo;un traitement par PPC suscite des d\u00e9saccords sur son statut nosologique. Alors que certains la consid\u00e8rent comme une maladie autonome (syndrome d&rsquo;apn\u00e9es complexes), des donn\u00e9es prospectives indiquent que dans plus de deux tiers des cas, ces apn\u00e9es centrales transitoires s&rsquo;\u00e9teignent spontan\u00e9ment apr\u00e8s quelques semaines d&rsquo;adaptation \u00e0 l&rsquo;appareil sans n\u00e9cessiter d&rsquo;intervention technique complexe.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil conceptuel, il convient de distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil d&rsquo;autres anomalies respiratoires et hypniques adjacentes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Apn\u00e9e obstructive du sommeil (AOS) :<\/strong> \u00c0 l&rsquo;inverse de l&rsquo;ACS, l&rsquo;AOS se caract\u00e9rise par la persistance et souvent l&rsquo;amplification continue des efforts respiratoires thoraciques et abdominaux contre des voies a\u00e9riennes sup\u00e9rieures m\u00e9caniquement occluses.<\/li>\n<li><strong>Hypopn\u00e9e centrale :<\/strong> Diminution partielle (sup\u00e9rieure ou \u00e9gale \u00e0 30 %) du flux d&rsquo;air pendant au moins dix secondes avec d\u00e9saturation ou micro-\u00e9veil, sans signe d&rsquo;effort respiratoire accru ni limitation de d\u00e9bit inspiratoire (forme incompl\u00e8te de l&rsquo;apn\u00e9e centrale).<\/li>\n<li><strong>Syndrome d&rsquo;hypoventilation alv\u00e9olaire centrale (Mal\u00e9diction d&rsquo;Ondine) :<\/strong> Pathologie neurologique cong\u00e9nitale (due \u00e0 des mutations du g\u00e8ne PHOX2B) ou acquise, d\u00e9finie par une incapacit\u00e9 globale et continue des centres bulbaires \u00e0 maintenir une ventilation suffisante, se manifestant principalement par une hypercapnie s\u00e9v\u00e8re et permanente durant le sommeil sans cyclicit\u00e9 de Cheyne-Stokes.<\/li>\n<li><strong>Respiration ataxique (Respiration de Biot) :<\/strong> Trac\u00e9 respiratoire compl\u00e8tement irr\u00e9gulier et d\u00e9sorganis\u00e9, combinant des cycles d&rsquo;amplitudes variables et des pauses apn\u00e9iques anarchiques sans sch\u00e9ma pr\u00e9visible, t\u00e9moignant d&rsquo;une atteinte directe des centres bulbaires (souvent dans un contexte d&rsquo;intoxication m\u00e9dicamenteuse ou de souffrance c\u00e9r\u00e9brale aigu\u00eb).<\/li>\n<li><strong>Pause respiratoire post-hyperventilation :<\/strong> Suspension physiologique et br\u00e8ve de la respiration observ\u00e9e couramment chez les individus sains apr\u00e8s un grand soupir ou une parole prolong\u00e9e, ne constituant pas un \u00e9tat pathologique chronique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil incarne une dysr\u00e9gulation neuro-respiratoire complexe o\u00f9 la synchronie entre le cerveau et l&rsquo;appareil ventilatoire est temporairement rompue pendant le repos nocturne. Les points cardinaux \u00e0 retenir sont les suivants :<\/p>\n<p>L&rsquo;absence compl\u00e8te de commande motrice et d&rsquo;effort respiratoire thoraco-abdominal caract\u00e9rise l&rsquo;ACS, la distinguant de la lutte m\u00e9canique obstructive. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne repose sur une instabilit\u00e9 du gain de boucle chimior\u00e9flexe et un passage de la PaCO\u2082 en de\u00e7\u00e0 du seuil d&rsquo;apn\u00e9e au cours du sommeil non-REM.<\/p>\n<p>Ses \u00e9tiologies s&rsquo;av\u00e8rent h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, domin\u00e9es par la respiration de Cheyne-Stokes dans l&rsquo;insuffisance cardiaque et les accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux, la toxicit\u00e9 des traitements opio\u00efdes chroniques, les atteintes neurologiques bulbaires et l&rsquo;exposition \u00e0 la haute altitude.<\/p>\n<p>La polysomnographie de laboratoire demeure indispensable pour identifier l&rsquo;absence d&rsquo;efforts respiratoires via des ceintures d&rsquo;inductance calibr\u00e9es et exclure une pathologie obstructive pure.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences cliniques de ce trouble s&rsquo;\u00e9tendent bien au-del\u00e0 de la sph\u00e8re respiratoire : elles alt\u00e8rent la survie cardiovasculaire, g\u00e9n\u00e8rent une insomnie de maintien et d\u00e9gradent les fonctions ex\u00e9cutives et thymiques du patient.<\/p>\n<p>L&rsquo;arsenal th\u00e9rapeutique moderne privil\u00e9gie l&rsquo;optimisation des affections sous-jacentes, l&rsquo;oxyg\u00e9noth\u00e9rapie nocturne, la ventilation assist\u00e9e adapt\u00e9e aux contre-indications cardiologiques (notamment issues de l&rsquo;essai SERVE-HF) et les technologies innovantes de neurostimulation du nerf phr\u00e9nique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Cowie, M. R., Wegscheider, K., Fleetham, J., &amp; al. (2015). Adaptive servo-ventilation for central sleep apnea in systolic heart failure. <em>The New England Journal of Medicine<\/em>, 373(12), 1095\u20131105. <a href=\"https:\/\/www.nejm.org\/doi\/10.1056\/NEJMoa1506459\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/www.nejm.org\/doi\/10.1056\/NEJMoa1506459<\/a><\/li>\n<li>Javaheri, S., &amp; Dempsey, J. A. (2013). Central sleep apnea. <em>Comprehensive Physiology<\/em>, 3(1), 141\u2013163. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/cphy.c110057\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/cphy.c110057<\/a><\/li>\n<li>Bradley, T. D., &amp; Floras, J. S. (2003). Sleep apnea and heart failure: Part II: Central sleep apnea. <em>Circulation<\/em>, 107(13), 1822\u20131826. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1161\/01.CIR.0000061758.05044.64\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1161\/01.CIR.0000061758.05044.64<\/a><\/li>\n<li>Berry, R. B., Budhiraja, R., Gottlieb, D. J., &amp; al. (2012). Rules for scoring respiratory events in sleep: Update of the 2007 AASM Manual for the Scoring of Sleep and Associated Events. <em>Journal of Clinical Sleep Medicine<\/em>, 8(5), 597\u2013619. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.5664\/jcsm.2172\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.5664\/jcsm.2172<\/a><\/li>\n<li>Eckert, D. J., Jordan, A. S., Merchia, P., &amp; Malhotra, A. (2007). Central sleep apnea: Pathophysiology and treatment. <em>Chest<\/em>, 131(2), 595\u2013607. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1378\/chest.06.2287\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">https:\/\/doi.org\/10.1378\/chest.06.2287<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;apn\u00e9e centrale du sommeil est un trouble respiratoire s\u00e9v\u00e8re caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;arr\u00eat temporaire de la commande ventilatoire c\u00e9r\u00e9brale. D\u00e9couvrez ses causes, m\u00e9canismes neurophysiologiques et traitements.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,38950,32664],"tags":[38951,38953,32640,38952,1340],"class_list":["post-23020","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-physiologie-medicale","category-troubles-du-sommeil","tag-apnee-centrale-du-sommeil","tag-gain-de-boucle","tag-polysomnographie","tag-respiration-de-cheyne-stokes","tag-somnologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23020","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/23020\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=23020"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=23020"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=23020"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}