{"id":22911,"date":"2026-10-28T04:28:17","date_gmt":"2026-10-28T04:28:17","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=verbe-causatif-semantique-cognition"},"modified":"2026-10-28T04:28:17","modified_gmt":"2026-10-28T04:28:17","slug":"verbe-causatif-semantique-cognition","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=verbe-causatif-semantique-cognition","title":{"rendered":"Verbe causatif : S\u00e9mantique et cognition de l&rsquo;acte"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;architecture du langage et des sciences cognitives, l&rsquo;expression de la causalit\u00e9 constitue la pierre angulaire permettant \u00e0 l&rsquo;esprit humain d&rsquo;organiser l&rsquo;exp\u00e9rience, de structurer le flux continu des \u00e9v\u00e9nements sensoriels et d&rsquo;imputer des responsabilit\u00e9s morales ou mat\u00e9rielles. Le verbe causatif incarne cette interface fondamentale entre la syntaxe, la s\u00e9mantique et la psychologie du raisonnement, r\u00e9v\u00e9lant la fa\u00e7on dont les locuteurs conceptualisent le pouvoir d&rsquo;agir et les transformations du monde physique et psychique. Explorer cette cat\u00e9gorie verbale revient \u00e0 d\u00e9crypter les m\u00e9canismes par lesquels la cognition humaine appr\u00e9hende les dynamiques de force, les cha\u00eenes d&rsquo;impact et la notion d&rsquo;agentivit\u00e9.<\/p>\n<h2>Le Verbe Causatif<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Un <strong>verbe causatif<\/strong> (souvent d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de verbe factitif dans la tradition grammaticale francophone) est une unit\u00e9 lexicale ou une structure pr\u00e9dicative qui exprime qu&rsquo;un agent initiateur ou une entit\u00e9 source provoque un changement d&rsquo;\u00e9tat, d\u00e9clenche une action ou produit un nouvel \u00e9tat chez une autre entit\u00e9, appel\u00e9e le caus\u00e9 ou le patient. Dans la perspective de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/S%C3%A9mantique_cognitive\">s\u00e9mantique cognitive<\/a>, cette cat\u00e9gorie verbale ne se limite pas \u00e0 une simple propri\u00e9t\u00e9 formelle : elle mod\u00e9lise directement la relation asym\u00e9trique entre une force motrice et l&rsquo;effet qui en r\u00e9sulte dans l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Sur le plan psycholinguistique, le verbe causatif op\u00e8re une condensation ou une d\u00e9composition \u00e9v\u00e9nementielle majeure. Il permet au locuteur de focaliser l&rsquo;attention sur l&rsquo;initiateur de la cha\u00eene causale tout en reliant intrins\u00e8quement l&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dent et le cons\u00e9quent au sein d&rsquo;une seule proposition ou d&rsquo;un syntagme unifi\u00e9. Alors qu&rsquo;un verbe intransitif ou inchoatif d\u00e9crit l&rsquo;av\u00e8nement spontan\u00e9 d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement (par exemple, <em>la branche casse<\/em>), sa contrepartie causative encode explicitement l&rsquo;intervention d&rsquo;une force externe responsable (<em>l&rsquo;enfant casse la branche<\/em> ou <em>le vent fait casser la branche<\/em>).<\/p>\n<p>En sciences du comportement et en psychologie du langage, l&rsquo;utilisation de ces verbes r\u00e9v\u00e8le les processus d&rsquo;attribution causale spontan\u00e9e, montrant comment l&rsquo;encodage grammatical influence la perception des t\u00e9moins, la m\u00e9moire des \u00e9v\u00e9nements et la distribution cognitive du bl\u00e2me ou de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 au sein des interactions sociales complexes.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le qualificatif \u00ab causatif \u00bb provient directement du latin tardif <em>causativus<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du substantif latin <em>causa<\/em> (\u00ab cause \u00bb, \u00ab motif \u00bb, \u00ab affaire \u00bb, \u00ab proc\u00e8s \u00bb). Dans la tradition rh\u00e9torique et philosophique de la Rome antique, la <em>causa<\/em> renvoyait au fondement mat\u00e9riel, rationnel ou l\u00e9gal d&rsquo;une situation. Le suffixe <em>-ivus<\/em> conf\u00e8re au terme une valeur active et dynamique, d\u00e9signant ce qui a la propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;engendrer un r\u00e9sultat d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la tradition grammaticale fran\u00e7aise a longtemps privil\u00e9gi\u00e9 le terme \u00ab factitif \u00bb, issu du supin latin <em>factum<\/em> du verbe <em>facere<\/em> (\u00ab faire \u00bb). Le factitif souligne l&rsquo;acte de faire faire, insistant sur l&rsquo;action par laquelle le sujet fait ex\u00e9cuter un proc\u00e8s par un tiers ou modifie la configuration du r\u00e9el. Bien que \u00ab causatif \u00bb et \u00ab factitif \u00bb soient aujourd&rsquo;hui employ\u00e9s de mani\u00e8re quasi synonyme dans les th\u00e9ories modernes, l&rsquo;\u00e9tiquette \u00ab causatif \u00bb s&rsquo;est impos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale sous l&rsquo;impulsion de la typologie linguistique anglo-saxonne (<em>causative verb<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du concept dans la linguistique moderne remonte aux descriptions compar\u00e9es du sanskrit et des langues s\u00e9mitiques au XIXe si\u00e8cle, o\u00f9 des morph\u00e8mes sp\u00e9cifiques servaient explicitement \u00e0 augmenter la valence verbale pour exprimer la causalit\u00e9. Le terme est ensuite devenu un pilier de la grammaire g\u00e9n\u00e9rative et de la linguistique cognitive dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle pour analyser la d\u00e9composition s\u00e9mantique profonde du lexique mental.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le mot \u00ab causatif \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement \/ko.za.tif\/ au masculin singulier et \/ko.za.tiv\/ au f\u00e9minin singulier (\u00ab causative \u00bb). Il fonctionne principalement comme adjectif (\u00ab construction causative \u00bb, \u00ab alternance causative \u00bb) et comme substantif (\u00ab un causatif lexical \u00bb). Sa transcription orthographique suit rigoureusement l&rsquo;\u00e9volution des emprunts savants b\u00e2tis sur le radical latin.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, le ph\u00e9nom\u00e8ne causatif se manifeste sous plusieurs formes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les causatifs lexicaux (ou directs) :<\/strong> Des verbes uniques dont le sens intrins\u00e8que int\u00e8gre l&rsquo;id\u00e9e de cause et de r\u00e9sultat sans requ\u00e9rir d&rsquo;auxiliaire, tels que <em>tuer<\/em> (causer la mort), <em>briser<\/em> (causer la fracture), ou <em>ouvrir<\/em> (causer l&rsquo;ouverture).<\/li>\n<li><strong>Les causatifs morphologiques :<\/strong> Pr\u00e9sents dans de nombreuses langues du monde (comme le japonais, le turc ou le finnois), ils d\u00e9rivent un verbe causatif \u00e0 partir d&rsquo;une racine verbale par l&rsquo;adjonction d&rsquo;un affixe sp\u00e9cifique augmentant la valence.<\/li>\n<li><strong>Les causatifs p\u00e9riphrastiques (ou analytiques) :<\/strong> Particuli\u00e8rement fr\u00e9quents en fran\u00e7ais, ils associent un semi-auxiliaire de causalit\u00e9 (principalement <em>faire<\/em> ou <em>laisser<\/em>) \u00e0 un verbe infinitif (par exemple, <em>faire pleurer<\/em>, <em>faire cuire<\/em>, <em>laisser tomber<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;un point de vue structural, toute op\u00e9ration causative modifie la structure argumentale d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9. Elle introduit un nouvel argument syntaxique en position de sujet (le <em>causeur<\/em> ou l&rsquo;agent initiateur), r\u00e9trogradant l&rsquo;argument initial du verbe de base au rang d&rsquo;objet direct ou d&rsquo;objet indirect (le <em>causee<\/em> ou le caus\u00e9).<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle approfondie<\/h3>\n<p>Sur le plan conceptuel, le verbe causatif constitue le pivot autour duquel s&rsquo;organise la segmentation cognitive du monde en s\u00e9quences intelligibles de causes et d&rsquo;effets. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple artifice grammatical, il r\u00e9pond au besoin imp\u00e9ratif du syst\u00e8me cognitif humain d&rsquo;inf\u00e9rer de la r\u00e9gularit\u00e9, de la contingence et du contr\u00f4le sur son environnement. Dans cette perspective, employer un verbe causatif revient \u00e0 affirmer qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement initial <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"E_1\">$E_1$<\/span> (l&rsquo;action de l&rsquo;agent) a produit de mani\u00e8re contigu\u00eb et n\u00e9cessaire un \u00e9v\u00e9nement subs\u00e9quent <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"E_2\">$E_2$<\/span> (la transformation subie par le patient).<\/p>\n<p>La th\u00e9orie cognitive met en lumi\u00e8re que la causalit\u00e9 linguistique n&rsquo;est pas monolithique mais s&rsquo;\u00e9chelonne sur un continuum de proximit\u00e9 spatio-temporelle et d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9. Les recherches en s\u00e9mantique cognitive soulignent que les causatifs lexicaux d\u00e9notent g\u00e9n\u00e9ralement une <strong>causalit\u00e9 directe<\/strong> : l&rsquo;agent agit physiquement sur l&rsquo;objet sans interm\u00e9diaire temporel ni spatial, comme lorsqu&rsquo;une personne <em>plie<\/em> une feuille de m\u00e9tal. En revanche, les structures p\u00e9riphrastiques renvoient fr\u00e9quemment \u00e0 une <strong>causalit\u00e9 indirecte<\/strong> ou m\u00e9di\u00e9e : <em>faire plier<\/em> le m\u00e9tal peut impliquer de confier la t\u00e2che \u00e0 une machine ou \u00e0 un ouvrier, introduisant un d\u00e9lai et une s\u00e9paration instrumentale entre l&rsquo;intention et le r\u00e9sultat.<\/p>\n<p>Cette distinction engage profond\u00e9ment la <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Causative\">structure cognitive causale<\/a>. Selon les mod\u00e8les de la psychologie du d\u00e9veloppement et de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, l&rsquo;encodage causatif requiert la coordination de plusieurs repr\u00e9sentations mentales : la conscience de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 chez l&rsquo;agent, l&rsquo;\u00e9valuation des propri\u00e9t\u00e9s physiques ou psychologiques du patient, et le calcul de la probabilit\u00e9 que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement se produise spontan\u00e9ment en l&rsquo;absence de l&rsquo;intervention de l&rsquo;agent.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la port\u00e9e conceptuelle du causatif varie selon la nature des forces en jeu. On distingue la causalit\u00e9 physique (exerc\u00e9e sur des objets inanim\u00e9s r\u00e9gis par les lois m\u00e9caniques), la causalit\u00e9 biologique ou volitive (exerc\u00e9e sur des \u00eatres vivants), et la causalit\u00e9 psychologique ou sociale (l&rsquo;incitation, la manipulation, l&rsquo;ordre ou la persuasion). Dans la causalit\u00e9 psychologique, le verbe causatif capture une dynamique subtile o\u00f9 le caus\u00e9 demeure lui-m\u00eame dou\u00e9 de volont\u00e9 mais voit son \u00e9tat motivationnel alt\u00e9r\u00e9 par le causeur (<em>l&rsquo;enseignant fait r\u00e9fl\u00e9chir ses \u00e9l\u00e8ves<\/em>).<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la th\u00e9orisation des verbes causatifs est indissociable de l&rsquo;\u00e9volution des paradigmes en linguistique et en psychologie cognitive. D\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 indienne, le grammairien P\u0101\u1e47ini (vers le IVe si\u00e8cle avant notre \u00e8re) consacrait des r\u00e8gles pr\u00e9cises du sanskrit \u00e0 la d\u00e9rivation causative (les formes dites <em>nijant<\/em>), formalisant rigoureusement l&rsquo;adjonction de suffixes transformant une action spontan\u00e9e en action provoqu\u00e9e. En Occident, les grammaires classiques des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles, influenc\u00e9es par la logique de Port-Royal, ont d\u00e9crit le \u00ab factitif \u00bb comme l&rsquo;expression d&rsquo;une causalit\u00e9 efficiente, cherchant \u00e0 cartographier la structure de la pens\u00e9e rationnelle sur les d\u00e9clinaisons verbales.<\/p>\n<p>Le tournant fondamental survient dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 avec l&rsquo;\u00e9mergence de la s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rative au sein du courant chomskyen. Des linguistes pionniers tels que George Lakoff et James McCawley ont avanc\u00e9 la th\u00e8se r\u00e9volutionnaire de la <strong>d\u00e9composition lexicale<\/strong>. Selon cette approche, un verbe causatif direct comme l&rsquo;anglais <em>kill<\/em> (\u00ab tuer \u00bb) ne serait pas un atome s\u00e9mantique irr\u00e9ductible, mais r\u00e9sulterait de la d\u00e9rivation syntaxique et s\u00e9mantique profonde de la formule sous-jacente : <code>[CAUSE [BECOME [NOT alive]]]<\/code> (\u00ab CAUSER DEVENIR NON vivant \u00bb).<\/p>\n<p>Cette proposition a d\u00e9clench\u00e9 un d\u00e9bat historique d&rsquo;une intensit\u00e9 rare dans les sciences du langage. Le philosophe et psycholinguiste Jerry Fodor a publi\u00e9 en 1970 un article s\u00e9minal r\u00e9futant cette th\u00e8se (\u00ab Three Reasons for Not Deriving <em>Kill<\/em> from <em>Cause to Die<\/em> \u00bb), d\u00e9montrant que les contraintes temporelles, la distribution des modifieurs adverbiaux et le co\u00fbt de traitement cognitif interdisent d&rsquo;assimiler purement et simplement un causatif lexical \u00e0 sa paraphrase p\u00e9riphrastique d\u00e9compos\u00e9e. Cette controverse a stimul\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence de la psycholinguistique exp\u00e9rimentale moderne.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980 et 1990, sous l&rsquo;impulsion de chercheurs comme Leonard Talmy, Ronald Langacker et Ray Jackendoff, l&rsquo;attention s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9e de la syntaxe pure vers la cognition incarn\u00e9e. L&rsquo;av\u00e8nement de la linguistique cognitive a permis de replacer le verbe causatif dans le cadre des sch\u00e9mas d&rsquo;images, des dynamiques de forces physiques int\u00e9rioris\u00e9es et de la perception humaine du mouvement, \u00e9tablissant des ponts solides avec la psychologie de la perception et les neurosciences cognitives.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le traitement des verbes causatifs s&rsquo;appuie sur plusieurs corpus th\u00e9oriques majeurs qui mod\u00e9lisent l&rsquo;interaction entre syntaxe, esprit et perception :<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le le plus influent en s\u00e9mantique cognitive est sans doute la <strong>th\u00e9orie de la <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Force_dynamics\">dynamique des forces<\/a><\/strong> (<em>Force Dynamics<\/em>) formul\u00e9e par Leonard Talmy. Talmy conceptualise la causalit\u00e9 non pas comme une relation logique binaire abstraite, mais comme un syst\u00e8me d&rsquo;interactions entre entit\u00e9s dou\u00e9es de forces intrins\u00e8ques. Dans ce cadre, un verbe causatif met en sc\u00e8ne un \u00ab Agoniste \u00bb (l&rsquo;entit\u00e9 qui poss\u00e8de une tendance naturelle au repos ou au mouvement) et un \u00ab Antagoniste \u00bb (l&rsquo;entit\u00e9 ext\u00e9rieure qui s&rsquo;y oppose et dont la force pr\u00e9vaut). Par exemple, dans <em>le vent fait tomber la feuille<\/em>, la feuille (Agoniste ayant une tendance au repos sur la branche) est submerg\u00e9e par la force sup\u00e9rieure du vent (Antagoniste), produisant la rupture et le mouvement. Cette th\u00e9orie unifie la causalit\u00e9 physique et la causalit\u00e9 socio-psychologique (persuader, contraindre, emp\u00eacher).<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me cadre fondamental est la <strong>th\u00e9orie des cha\u00eenes causales<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9e par William Croft. Croft propose que les \u00eatres humains con\u00e7oivent les \u00e9v\u00e9nements comme des segments ordonn\u00e9s d&rsquo;un r\u00e9seau causal continu. Selon ce mod\u00e8le, la transitivit\u00e9 causative repr\u00e9sente le segment canonique id\u00e9al : une source d&rsquo;\u00e9nergie transmet de l&rsquo;\u00e9nergie \u00e0 un patient par contact direct, entra\u00eenant une mutation d&rsquo;\u00e9tat. Les verbes causatifs s\u00e9lectionnent une portion sp\u00e9cifique de cette cha\u00eene pour la projeter au premier plan de l&rsquo;attention discursive.<\/p>\n<p>Enfin, en psychologie exp\u00e9rimentale, la <strong>th\u00e9orie de la segmentation \u00e9v\u00e9nementielle<\/strong> (<em>Event Segmentation Theory<\/em>, d\u00e9velopp\u00e9e notamment par Jeffrey Zacks et Barbara Tversky) explique comment le syst\u00e8me visuel et cognitif d\u00e9coupe le flux perceptif continu en \u00e9pisodes distincts. Les verbes causatifs fonctionnent comme des indices de bornage \u00e9v\u00e9nementiel : ils signalent l&rsquo;apparition d&rsquo;un point d&rsquo;inflexion o\u00f9 une nouvelle trajectoire ou un changement d&rsquo;\u00e9tat se produit sous l&rsquo;effet d&rsquo;une intervention, permettant \u00e0 la m\u00e9moire de travail de consolider l&rsquo;\u00e9pisode dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse fine des constructions causatives r\u00e9v\u00e8le plusieurs dimensions structurales et s\u00e9mantiques qui r\u00e9gissent leur fonctionnement au sein des langues :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Mode d&rsquo;encodage structural :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Lexical :<\/em> Int\u00e9gration fusionnelle de la cause et du r\u00e9sultat au sein d&rsquo;une seule racine lexicale (ex. : <em>dissoudre<\/em>, <em>br\u00fbler<\/em>, <em>s\u00e9duire<\/em>).<\/li>\n<li><em>Morphologique :<\/em> Modification de la racine verbale par affixe, apophonie ou r\u00e9duplication signalant l&rsquo;augmentation de valence sans cr\u00e9er un nouveau lex\u00e8me ind\u00e9pendant (omnipr\u00e9sent en turc, g\u00e9orgien, arabe ou cor\u00e9en).<\/li>\n<li><em>Analytique \/ P\u00e9riphrastique :<\/em> S\u00e9paration formelle entre le pr\u00e9dicat de cause et le pr\u00e9dicat d&rsquo;effet via un op\u00e9rateur auxiliaire (ex. : <em>faire rire<\/em>, <em>faire \u00e9chouer<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Degr\u00e9 d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 et de contact :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Causalit\u00e9 directe :<\/em> Absence totale d&rsquo;interm\u00e9diaire spatial ou temporel entre l&rsquo;\u00e9nergie appliqu\u00e9e par le causeur et la modification subie par le patient.<\/li>\n<li><em>Causalit\u00e9 indirecte :<\/em> Pr\u00e9sence d&rsquo;un d\u00e9lai temporel, d&rsquo;un instrument interm\u00e9diaire ou d&rsquo;une cha\u00eene de sous-\u00e9v\u00e9nements entre l&rsquo;impulsion et son aboutissement.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Nature de l&rsquo;agentivit\u00e9 et intentionnalit\u00e9 :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Causatif volitif (intentionnel) :<\/em> L&rsquo;agent planifie et ex\u00e9cute d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;action pour parvenir \u00e0 l&rsquo;effet constat\u00e9.<\/li>\n<li><em>Causatif non intentionnel (accidentel ou circumstanciel) :<\/em> L&rsquo;effet r\u00e9sulte d&rsquo;une inadvertance de l&rsquo;agent ou d&rsquo;une force inanim\u00e9e (ex. : <em>la pluie a inond\u00e9 la cave<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Type d&rsquo;interaction sociodynamique :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Coercitif :<\/em> Le causeur impose son action contre la volont\u00e9 du caus\u00e9 (<em>faire ob\u00e9ir<\/em>).<\/li>\n<li><em>Permissif :<\/em> Le causeur supprime une barri\u00e8re ou s&rsquo;abstient d&rsquo;intervenir, permettant \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de se produire (<em>laisser passer<\/em>, <em>laisser cuire<\/em>).<\/li>\n<li><em>Incitatif ou instructif :<\/em> Le causeur fournit une raison ou un contexte d&rsquo;action au caus\u00e9 qui conserve son libre arbitre moteur (<em>faire chanter une chorale<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender concr\u00e8tement les nuances psychologiques et linguistiques du verbe causatif, examinons plusieurs sc\u00e9narios d&rsquo;usage compar\u00e9s :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;alternance entre inchoatif et causatif lexical.<\/strong> Consid\u00e9rons la paire minimale :<br \/>\n(a) <em>\u00ab Le vase s&rsquo;est bris\u00e9. \u00bb<\/em> (Proc\u00e8s inchoatif \/ anticausatif)<br \/>\n(b) <em>\u00ab Paul a bris\u00e9 le vase. \u00bb<\/em> (Proc\u00e8s causatif lexical direct)<br \/>\nDans la phrase (a), l&rsquo;attention est focalis\u00e9e sur le patient et la transition d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 vers la fragmentation ; l&rsquo;existence d&rsquo;une cause est masqu\u00e9e ou trait\u00e9e comme non pertinente. Dans la phrase (b), le verbe <em>briser<\/em> agit comme un causatif synth\u00e9tique qui incorpore l&rsquo;agentivit\u00e9 de Paul, assignant imm\u00e9diatement la responsabilit\u00e9 de la transition \u00e0 ce dernier dans le sch\u00e9ma mental de l&rsquo;interlocuteur.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : Causalit\u00e9 directe versus indirecte en contexte judiciaire.<\/strong><br \/>\n(a) <em>\u00ab L&rsquo;accus\u00e9 a empoisonn\u00e9 la victime. \u00bb<\/em> (Causatif lexical direct)<br \/>\n(b) <em>\u00ab L&rsquo;accus\u00e9 a fait ing\u00e9rer le produit \u00e0 la victime. \u00bb<\/em> (Causatif p\u00e9riphrastique indirect)<br \/>\nEn psychologie l\u00e9gale, les analyses de discours d\u00e9montrent que l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 (a) g\u00e9n\u00e8re chez les jur\u00e9s une perception de culpabilit\u00e9 plus aigu\u00eb et d&rsquo;intention destructrice imm\u00e9diate. L&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 (b), en revanche, introduit une distance cognitive : il sugg\u00e8re une action m\u00e9di\u00e9e ou une manipulation psychologique o\u00f9 la victime a elle-m\u00eame ex\u00e9cut\u00e9 le geste moteur terminal, att\u00e9nuant subtilement la saillance de l&rsquo;agression physique directe.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La causalit\u00e9 psychologique et m\u00e9taphorique.<\/strong><br \/>\nConsid\u00e9rons la formule : <em>\u00ab Cette nouvelle a d\u00e9vast\u00e9 la famille. \u00bb<\/em> Le verbe <em>d\u00e9vaster<\/em>, emprunt\u00e9 au domaine de la destruction spatiale et mat\u00e9rielle, est ici employ\u00e9 comme un causatif psychologique interne. L&rsquo;esprit transpose les r\u00e8gles de la dynamique des forces physiques dans l&rsquo;espace \u00e9motionnel : une information abstraite (le causeur) frappe la structure psychique du groupe (le caus\u00e9), provoquant un effondrement affectif assimil\u00e9 \u00e0 un champ de ruines.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude exp\u00e9rimentale de l&rsquo;int\u00e9gration et de la compr\u00e9hension des verbes causatifs en psycholinguistique mobilise un arsenal m\u00e9thodologique sophistiqu\u00e9 permettant de mesurer en temps r\u00e9el la charge cognitive et l&rsquo;activation des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques :<\/p>\n<p>Les techniques de <strong>trajectom\u00e9trie oculaire (eye-tracking)<\/strong>, notamment dans le paradigme du \u00ab monde visuel \u00bb (<em>Visual World Paradigm<\/em>), constituent l&rsquo;un des outils les plus r\u00e9v\u00e9lateurs. Lorsqu&rsquo;un participant entend une phrase d\u00e9butant par un verbe causatif lexical direct (ex. : <em>\u00ab Le gar\u00e7on va aplatir&#8230; \u00bb<\/em>), ses fixations oculaires anticipatoires convergent vers l&rsquo;image d&rsquo;un objet compressible (comme une p\u00e2te \u00e0 modeler) bien avant que le nom de l&rsquo;objet ne soit prononc\u00e9. Cela d\u00e9montre que le verbe causatif active instantan\u00e9ment des attentes s\u00e9mantiques strictes relatives aux propri\u00e9t\u00e9s d&rsquo;affordance et de transformabilit\u00e9 du patient.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9lectrophysiologique, les <strong>potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (ERP)<\/strong> permettent d&rsquo;analyser le co\u00fbt de traitement c\u00e9r\u00e9bral des anomalies de causalit\u00e9. L&rsquo;onde <em>N400<\/em> (associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;incongruence s\u00e9mantique) montre une amplitude fortement accrue lorsqu&rsquo;un verbe causatif transitif direct est associ\u00e9 \u00e0 un objet incapable d&rsquo;endurer le changement d&rsquo;\u00e9tat impos\u00e9 par le verbe (ex. : <em>*\u00ab Elle a fondu le caillou \u00bb<\/em> en l&rsquo;absence de contexte de fusion thermique extr\u00eame). De m\u00eame, une composante <em>P600<\/em> ou une n\u00e9gativit\u00e9 ant\u00e9rieure gauche (LAN) peut \u00eatre enregistr\u00e9e lors d&rsquo;infractions aux contraintes de valence argumentale.<\/p>\n<p>En psychologie sociale et cognitive, l&rsquo;\u00e9valuation du biais causatif passe par des \u00e9preuves de <strong>jugement d&rsquo;attribution de responsabilit\u00e9<\/strong>. Les chercheurs emploient des \u00e9chelles de Likert au sein de paradigmes de rappel ou d&rsquo;\u00e9valuation de sc\u00e8nes film\u00e9es. L&rsquo;analyse porte sur la mani\u00e8re dont la pr\u00e9sence d&rsquo;un verbe causatif direct versus une construction p\u00e9riphrastique ou passive dans la question pos\u00e9e (ex. : <em>\u00ab Pourquoi l&rsquo;homme a-t-il fait tomber l&rsquo;\u00e9chelle ? \u00bb<\/em> versus <em>\u00ab Pourquoi l&rsquo;\u00e9chelle est-elle tomb\u00e9e ? \u00bb<\/em>) oriente l&rsquo;estimation quantitative de la n\u00e9gligence, des dommages-int\u00e9r\u00eats attribu\u00e9s ou de la cr\u00e9dibilit\u00e9 accord\u00e9e aux t\u00e9moins.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension des structures causatives poss\u00e8de des r\u00e9percussions concr\u00e8tes dans de multiples disciplines appliqu\u00e9es o\u00f9 l&rsquo;influence du langage sur le comportement humain est d\u00e9terminante :<\/p>\n<p>En <strong>psychologie judiciaire et l\u00e9gale<\/strong>, le choix des verbes causatifs est d&rsquo;une importance capitale lors des interrogatoires de police et des auditions de t\u00e9moins. Des travaux fondateurs ont mis en \u00e9vidence que les questions int\u00e9grant des verbes \u00e0 forte intensit\u00e9 causative et cin\u00e9tique alt\u00e8rent de mani\u00e8re permanente la m\u00e9moire des t\u00e9moins. Formuler une question en employant un causatif violent modifie la reconstitution r\u00e9trospective de la vitesse d&rsquo;un v\u00e9hicule ou de la violence d&rsquo;une altercation, illustrant la plasticit\u00e9 de la m\u00e9moire \u00e9pisodique face aux pr\u00e9suppositions verbales.<\/p>\n<p>En <strong>psychoth\u00e9rapie cognitive et th\u00e9rapie narrative<\/strong>, l&rsquo;analyse des verbes utilis\u00e9s par les patients fournit un acc\u00e8s direct \u00e0 leur locus de contr\u00f4le et \u00e0 leur sch\u00e9ma d&rsquo;impuissance acquise. Les patients souffrant de d\u00e9pression ou de traumatismes ont tendance \u00e0 recourir \u00e0 des formulations anticausatives pour leurs r\u00e9ussites (<em>\u00ab C&rsquo;est arriv\u00e9 par chance \u00bb<\/em>) et \u00e0 des verbes causatifs directs pour imputer les \u00e9v\u00e9nements n\u00e9gatifs \u00e0 leur propre personne (<em>\u00ab J&rsquo;ai d\u00e9truit cette relation \u00bb<\/em>). Le travail th\u00e9rapeutique consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 reprogrammer ces r\u00e9cits en r\u00e9ajustant le lexique de la causalit\u00e9, permettant au patient de distinguer ce qui rel\u00e8ve de son agence v\u00e9ritable de ce qui d\u00e9coule de contingences ext\u00e9rieures non ma\u00eetrisables.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;<strong>ergonomie et de la communication persuasive<\/strong>, la s\u00e9lection de verbes causatifs guide l&rsquo;efficacit\u00e9 des messages de sant\u00e9 publique ou des campagnes de sensibilisation \u00e9cologique. Les \u00e9nonc\u00e9s structur\u00e9s autour de causatifs directs et incarn\u00e9s (<em>\u00ab Vos choix r\u00e9duisent la pollution \u00bb<\/em>) stimulent une plus forte intention comportementale et un sentiment d&rsquo;efficacit\u00e9 personnelle plus vigoureux que les formes impersonnelles ou p\u00e9riphrastiques (<em>\u00ab Il est possible de faire diminuer les \u00e9missions \u00bb<\/em>).<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus de donn\u00e9es empiriques sur le traitement psycholinguistique des verbes causatifs s&rsquo;est consid\u00e9rablement enrichi au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, confirmant que ces structures mobilisent des architectures cognitives sp\u00e9cialis\u00e9es :<\/p>\n<p>Les recherches novatrices men\u00e9es par Phillip Wolff (notamment ses \u00e9tudes de 2003 et 2007) ont soumis le mod\u00e8le talmyen \u00e0 des protocoles exp\u00e9rimentaux rigoureux fond\u00e9s sur des simulations physiques informatis\u00e9es. Wolff a pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 des sujets des animations montrant des bateaux ou des objets physiques soumis \u00e0 des vents crois\u00e9s. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les participants choisissent de mani\u00e8re syst\u00e9matique et quasi universelle entre les verbes causatifs (<em>cause<\/em>), permissifs (<em>enable<\/em>) ou d&#8217;emp\u00eachement (<em>prevent<\/em>) selon une fonction math\u00e9matique pr\u00e9cise calculant l&rsquo;alignement des vecteurs de force, la tendance pr\u00e9alable de l&rsquo;objet et la r\u00e9alisation effective du r\u00e9sultat. Cette d\u00e9couverte a apport\u00e9 la preuve que le lexique causatif cartographie directement une m\u00e9canique computationnelle intuitive du cerveau.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la relativit\u00e9 linguistique, les travaux majeurs de Caitlin Fausey et Lera Boroditsky (2010, 2011) ont compar\u00e9 des locuteurs anglophones et hispanophones face \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements accidentels (par exemple, un individu qui casse un ballon sans le vouloir). Alors que l&rsquo;anglais utilise pr\u00e9f\u00e9rentiellement des formes transitives causatives directes incorporant l&rsquo;agent (<em>\u00ab John popped the balloon \u00bb<\/em>), l&rsquo;espagnol recourt spontan\u00e9ment \u00e0 des constructions r\u00e9fl\u00e9chies non agentives focalis\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement (<em>\u00ab Se rompi\u00f3 el globo \u00bb<\/em>). Les \u00e9preuves mn\u00e9siques ult\u00e9rieures ont d\u00e9montr\u00e9 que les anglophones se rappellent nettement mieux de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;agent involontaire que les hispanophones, tandis que ces derniers m\u00e9morisent mieux la dynamique intrins\u00e8que de l&rsquo;accident, prouvant que les habitudes grammaticales d&rsquo;encodage causatif orientent durablement l&rsquo;attention visuelle et la consolidation m\u00e9morielle.<\/p>\n<p>Par ailleurs, en acquisition du langage chez l&rsquo;enfant, Melissa Bowerman et ses successeurs ont document\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9current des erreurs de \u00ab sur-causativisation \u00bb (<em>causative overextensions<\/em>) chez les enfants \u00e2g\u00e9s de 2 \u00e0 4 ans. Les jeunes enfants produisent fr\u00e9quemment des formes telles que *\u00ab Je vais le tomber \u00bb* (au lieu de <em>faire tomber<\/em>) ou *\u00ab Reste-moi debout \u00bb*. Ces erreurs de surg\u00e9n\u00e9ralisation prouvent que l&rsquo;enfant abstrait tr\u00e8s t\u00f4t la r\u00e8gle cognitive sous-jacente de transitivisation causative avant de ma\u00eetriser les idiosyncrasies et restrictions lexicales propres \u00e0 sa langue maternelle.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et translinguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression linguistique de la causalit\u00e9 pr\u00e9sente une variabilit\u00e9 remarquable \u00e0 travers les cultures du globe, remettant en cause l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un gabarit lexical universellement fig\u00e9 :<\/p>\n<p>Les typologies linguistiques internationales distinguent des profils de langues fondamentalement contrast\u00e9s dans leur fa\u00e7on d&rsquo;articuler l&rsquo;action et la cause. Certaines langues, dites \u00e0 tendance synth\u00e9tique ou morphologique, poss\u00e8dent des inventaires foisonnants de morph\u00e8mes causatifs productifs permettant d&rsquo;augmenter la valence de n&rsquo;importe quel verbe. En turc, par exemple, le suffixe <em>-dir<\/em> peut s&rsquo;it\u00e9rer pour signifier des cascades de causalit\u00e9 (faire faire \u00e0 quelqu&rsquo;un une action ex\u00e9cut\u00e9e par autrui). Dans les langues am\u00e9rindiennes comme celles de la famille athapascane ou chez les Yupiks, la morphologie verbale int\u00e8gre de mani\u00e8re obligatoire l&rsquo;instrument pr\u00e9cis par lequel la cause a \u00e9t\u00e9 transmise (par la pression de la main, par le feu, par un instrument tranchant).<\/p>\n<p>Ces divergences structurales s&rsquo;articulent avec les syst\u00e8mes de croyance et la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27attribution\">th\u00e9orie de l&rsquo;attribution<\/a> propres \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9. Dans les cultures individualistes occidentales, la surutilisation des structures causatives directes centr\u00e9es sur l&rsquo;agent refl\u00e8te et renforce le biais d&rsquo;attribution fondamentale, c&rsquo;est-\u00e0-dire la tendance \u00e0 sur\u00e9valuer les facteurs dispositionnels et la volont\u00e9 individuelle pour expliquer un comportement. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes est-asiatiques (Japon, Cor\u00e9e), les descriptions discursives privil\u00e9gient fr\u00e9quemment des tournures intransitives, passives ou passives d&rsquo;adversit\u00e9, pr\u00e9sentant l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement comme l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une convergence de circonstances contextuelles et relationnelles plut\u00f4t que comme l&rsquo;\u0153uvre unilat\u00e9rale d&rsquo;un individu d\u00e9miurge.<\/p>\n<p>Ces observations corroborent l&rsquo;hypoth\u00e8se de la <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Linguistic_relativity\">relativit\u00e9 linguistique<\/a> n\u00e9o-whorfienne : si le concept universel de causalit\u00e9 physique est per\u00e7u par tous les \u00eatres humains, le filtre grammatical propre \u00e0 chaque idiome structure le cadrage narratif, dictant quelles facettes de l&rsquo;action doivent \u00eatre obligatoirement signal\u00e9es ou omises lors de la communication.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude des verbes causatifs demeure travers\u00e9e par d&rsquo;intenses d\u00e9bats th\u00e9oriques qui mettent en \u00e9vidence la complexit\u00e9 irr\u00e9ductible de la s\u00e9mantique verbale :<\/p>\n<p>Le premier contentieux concerne la validit\u00e9 de la <strong>d\u00e9composition lexicale vs l&rsquo;atomicit\u00e9 du sens<\/strong>. Si la s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rative et certains mod\u00e8les de la linguistique computationnelle d\u00e9composent les verbes causatifs en pr\u00e9dicats primitifs universels (tels que <code>DO<\/code>, <code>CAUSE<\/code>, <code>BECOME<\/code> dans la th\u00e9orie <em>Role and Reference Grammar<\/em> ou la s\u00e9mantique conceptuelle de Jackendoff), les partisans de l&rsquo;holisme lexical maintiennent qu&rsquo;un mot comme <em>tuer<\/em> poss\u00e8de une texture ph\u00e9nom\u00e9nologique, \u00e9motionnelle et socioculturelle indivisible qui ne saurait se r\u00e9sumer \u00e0 la somme de ses composantes logiques sans perte s\u00e9mantique majeure.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me point de tension r\u00e9side dans la <strong>fronti\u00e8re entre causalit\u00e9, corr\u00e9lation et permission<\/strong>. Dans de nombreux cas d&rsquo;usage, il est extr\u00eamement difficile de circonscrire o\u00f9 s&rsquo;arr\u00eate la cause directe et o\u00f9 commence la simple facilitation ou condition habilitante (<em>enabling condition<\/em>). L&#8217;emploi de verbes p\u00e9riphrastiques comme <em>laisser<\/em> ou <em>permettre<\/em> partage des propri\u00e9t\u00e9s syntaxiques identiques aux structures causatives pures avec <em>faire<\/em>, conduisant certains s\u00e9manticiens \u00e0 plaider pour un mod\u00e8le de gradients d&rsquo;influence plut\u00f4t que pour une classe \u00e9tanche de causatifs.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat sur l&rsquo;<strong>invariance cognitive<\/strong> soul\u00e8ve des interrogations m\u00e9thodologiques. Les opposants aux interpr\u00e9tations relativistes fortes soulignent que la divergence d&rsquo;expression verbale entre les langues n&rsquo;implique pas n\u00e9cessairement une divergence dans la perception pr\u00e9verbale \u00e9l\u00e9mentaire du monde physique. Les exp\u00e9riences de psychologie du d\u00e9veloppement chez les nourrissons d\u00e9montrent que la saisie de la causalit\u00e9 m\u00e9canique (par exemple, dans les paradigmes de lancement d&rsquo;Albert Michotte) \u00e9merge bien avant la ma\u00eetrise de la syntaxe verbale, sugg\u00e9rant l&rsquo;existence d&rsquo;une fondation conceptuelle inn\u00e9e et ind\u00e9pendante du langage.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin de manipuler les concepts avec une rigueur acad\u00e9mique exemplaire, il convient de distinguer le verbe causatif de plusieurs notions grammaticales et s\u00e9mantiques connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Verbe inchoatif (ou anticausatif) :<\/strong> Alors que le verbe causatif d\u00e9note la provocation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou m\u00e9canique d&rsquo;un changement d&rsquo;\u00e9tat par une entit\u00e9 ext\u00e9rieure (<em>Le cuisinier fond le beurre<\/em>), le verbe inchoatif exprime l&rsquo;entr\u00e9e dans un \u00e9tat ou le changement en lui-m\u00eame sans faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une cause initiatrice (<em>Le beurre fond<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Verbe factitif :<\/strong> Traditionnellement en fran\u00e7ais, le factitif repr\u00e9sente la sous-cat\u00e9gorie causative o\u00f9 le sujet ne r\u00e9alise pas lui-m\u00eame l&rsquo;acte physique mais ordonne, fait faire ou commissionne un tiers pour l&rsquo;ex\u00e9cuter (<em>Le roi a b\u00e2ti ce ch\u00e2teau<\/em> signifie en r\u00e9alit\u00e9 que le roi a ordonn\u00e9 \u00e0 des ouvriers de le b\u00e2tir). En linguistique contemporaine, les deux notions sont toutefois largement trait\u00e9es comme interchangeables.<\/li>\n<li><strong>Agentivit\u00e9 :<\/strong> Propri\u00e9t\u00e9 s\u00e9mantique du participant qui initie, contr\u00f4le et m\u00e8ne \u00e0 bien une action avec intentionnalit\u00e9. Le causatif pr\u00e9suppose g\u00e9n\u00e9ralement une agentivit\u00e9, bien que des forces inanim\u00e9es puissent \u00e9galement occuper le r\u00f4le de causeur (<em>Le s\u00e9isme a ras\u00e9 la ville<\/em>).<\/li>\n<li><strong>Transitivation :<\/strong> Op\u00e9ration syntaxique consistant \u00e0 attribuer un compl\u00e9ment d&rsquo;objet direct \u00e0 un verbe, souvent li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;introduction d&rsquo;un sens causatif, mais distincte de celle-ci (tous les verbes transitifs ne sont pas causatifs, par exemple <em>voir<\/em> ou <em>aimer<\/em> ne modifient pas l&rsquo;\u00e9tat du patient).<\/li>\n<li><strong>Dynamique des forces (Force Dynamics) :<\/strong> Cadre th\u00e9orique global mod\u00e9lisant les interactions de pouss\u00e9e, de r\u00e9sistance, de blocage et de lev\u00e9e d&rsquo;obstacles dans lequel s&rsquo;ins\u00e8re la causalit\u00e9 verbale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<ul>\n<li>Le verbe causatif est un vecteur linguistique fondamental reliant une source motrice ou intentionnelle \u00e0 un effet ou une alt\u00e9ration subie par un patient.<\/li>\n<li>Il se d\u00e9ploie selon trois modalit\u00e9s structurales majeures : lexicale (<em>casser<\/em>), morphologique (affixation en turc ou sanskrit) et p\u00e9riphrastique (<em>faire marcher<\/em>).<\/li>\n<li>La s\u00e9mantique cognitive d\u00e9montre que les causatifs lexicaux encodent pr\u00e9f\u00e9rentiellement une causalit\u00e9 directe et spatio-temporellement contigu\u00eb, tandis que les causatifs p\u00e9riphrastiques traduisent une causalit\u00e9 m\u00e9di\u00e9e ou indirecte.<\/li>\n<li>Les th\u00e9ories de Leonard Talmy (dynamique des forces) et de William Croft (cha\u00eenes causales) expliquent comment ces verbes sch\u00e9matisent les interactions m\u00e9caniques du monde au sein du syst\u00e8me linguistique.<\/li>\n<li>La variabilit\u00e9 translinguistique des causatifs influence de mani\u00e8re document\u00e9e la m\u00e9moire visuelle des \u00e9v\u00e9nements, l&rsquo;attribution judiciaire du bl\u00e2me et les biais cognitifs d&rsquo;intentionnalit\u00e9.<\/li>\n<li>L&rsquo;analyse du lexique causatif trouve des applications directes en psychologie forensique, en th\u00e9rapie cognitive, en analyse du discours et dans la mod\u00e9lisation s\u00e9mantique de l&rsquo;intelligence artificielle.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Fodor, J. A. (1970). Three reasons for not deriving \u00ab\u00a0kill\u00a0\u00bb from \u00ab\u00a0cause to die\u00a0\u00bb. <em>Linguistic Inquiry<\/em>, 1(4), 429-438. <a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/4177583\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/4177583<\/a><\/li>\n<li>Fausey, C. M., &#038; Boroditsky, L. (2011). Who dunnit? Cross-linguistic differences in eye-witness memory for accidental events. <em>Frontiers in Psychology<\/em>, 2, 73. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3389\/fpsyg.2011.00073\">https:\/\/doi.org\/10.3389\/fpsyg.2011.00073<\/a><\/li>\n<li>Talmy, L. (2000). <em>Toward a Cognitive Semantics: Concept structuring systems<\/em> (Vol. 1). MIT Press. <a href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262700962\/toward-a-cognitive-semantics\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262700962\/toward-a-cognitive-semantics\/<\/a><\/li>\n<li>Wolff, P. (2007). Representing causation. <em>Journal of Experimental Psychology: General<\/em>, 136(1), 82-111. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.136.1.82\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0096-3445.136.1.82<\/a><\/li>\n<li>Zacks, J. M., &#038; Tversky, B. (2001). Event structure in perception and cognition. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 127(1), 3-21. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.127.1.3\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.127.1.3<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le verbe causatif structure l&rsquo;expression de l&rsquo;agentivit\u00e9 et des forces dans le langage. 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