{"id":22859,"date":"2026-10-28T02:32:20","date_gmt":"2026-10-28T02:32:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=hypothese-catecholaminergique"},"modified":"2026-10-28T02:32:20","modified_gmt":"2026-10-28T02:32:20","slug":"hypothese-catecholaminergique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=hypothese-catecholaminergique","title":{"rendered":"Hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique : Chimisme de l&rsquo;humeur"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;av\u00e8nement de la psychopharmacologie moderne au milieu du XXe si\u00e8cle a profond\u00e9ment boulevers\u00e9 la compr\u00e9hension des troubles affectifs en ancrant l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit dans la neurobiologie fonctionnelle. Au c\u0153ur de cette r\u00e9volution conceptuelle se trouve l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique des troubles de l&rsquo;humeur, une th\u00e9orie fondatrice qui a postul\u00e9 pour la premi\u00e8re fois un substrat biochimique pr\u00e9cis \u00e0 la gen\u00e8se des \u00e9tats d\u00e9pressifs et maniaques. En \u00e9tablissant un pont direct entre la pharmacodynamique des mol\u00e9cules psychotropes et la r\u00e9gulation thymique, cette proposition th\u00e9orique a inaugur\u00e9 l&rsquo;\u00e8re des neurosciences psychiatriques contemporaines.<\/p>\n<h2>L&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique : Fondements et \u00c9volution<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique<\/strong> est une th\u00e9orie neurobiologique et psychopathologique postulant que les troubles affectifs majeurs r\u00e9sultent d&rsquo;une perturbation fonctionnelle des neurotransmetteurs de la famille des cat\u00e9cholamines au sein des synapses du syst\u00e8me nerveux central. Formul\u00e9e de mani\u00e8re s\u00e9minale dans les ann\u00e9es 1960, elle stipule que les \u00e9tats d\u00e9pressifs sont sous-tendus par un d\u00e9ficit absolu ou relatif en cat\u00e9cholamines \u2014 plus particuli\u00e8rement en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Noradr%C3%A9naline\">noradr\u00e9naline<\/a> et, dans une moindre mesure, en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dopamine\">dopamine<\/a> \u2014 au niveau de sites r\u00e9cepteurs adr\u00e9nergiques c\u00e9r\u00e9braux sp\u00e9cifiques. R\u00e9ciproquement, les \u00e9tats d&rsquo;excitation maniaque sont con\u00e7us comme la cons\u00e9quence d&rsquo;une hyperactivit\u00e9 ou d&rsquo;un exc\u00e8s fonctionnel de ces m\u00eames amines biog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette dichotomie quantitative originelle, la th\u00e9orie englobe l&rsquo;ensemble des m\u00e9canismes r\u00e9gissant le cycle de vie de ces neurom\u00e9diateurs : leur biosynth\u00e8se \u00e0 partir de pr\u00e9curseurs amin\u00e9s, leur stockage dans les v\u00e9sicules synaptiques, leur lib\u00e9ration dans la fente synaptique, leur recapture pr\u00e9synaptique et leur d\u00e9gradation enzymatique. Elle constitue la matrice originelle de ce qui sera ult\u00e9rieurement \u00e9largi sous le terme d&rsquo;\u00ab hypoth\u00e8se monoaminergique \u00bb, int\u00e9grant l&rsquo;action des indoleamines comme la s\u00e9rotonine.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;elle soit aujourd&rsquo;hui jug\u00e9e r\u00e9ductionniste au regard de la complexit\u00e9 des r\u00e9seaux neuronaux et des m\u00e9canismes de neuroplasticit\u00e9, l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique demeure un jalon \u00e9pist\u00e9mologique fondamental. Elle a permis de conceptualiser la d\u00e9pression non plus seulement comme une souffrance psychodynamique ou existentielle, mais comme une condition m\u00e9dicale accessible \u00e0 des interventions pharmacologiques cibl\u00e9es.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab cat\u00e9cholamine \u00bb est un mot-valise hybride form\u00e9 par la contraction de \u00ab cat\u00e9chol \u00bb et d&rsquo;\u00ab amine \u00bb. Le vocable \u00ab cat\u00e9chol \u00bb d\u00e9rive du nom du cachou (en latin botanique <em>Acacia catechu<\/em>), un extrait v\u00e9g\u00e9tal astringent issu d&rsquo;arbres de la famille des Fabac\u00e9es, duquel le chimiste allemand Heinrich Reinsch a isol\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1839 le compos\u00e9 aromatique ortho-dihydroxybenz\u00e8ne (1,2-dihydroxybenz\u00e8ne). Ce noyau benz\u00e9nique comportant deux groupements hydroxyles adjacents constitue le groupement cat\u00e9chol.<\/p>\n<p>Le second \u00e9l\u00e9ment, \u00ab amine \u00bb, d\u00e9rive historiquement du mot \u00ab ammoniaque \u00bb (lui-m\u00eame issu du grec ancien <em>Amm\u014dniakos<\/em>, en r\u00e9f\u00e9rence au sanctuaire d&rsquo;Amon en Libye o\u00f9 l&rsquo;on r\u00e9coltait des sels ammoniacaux). En chimie organique, il d\u00e9signe un d\u00e9riv\u00e9 organique de l&rsquo;ammoniac dans lequel un ou plusieurs atomes d&rsquo;hydrog\u00e8ne ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des radicaux carbon\u00e9s. Les cat\u00e9cholamines d\u00e9signent ainsi formellement des mol\u00e9cules poss\u00e9dant un noyau cat\u00e9chol reli\u00e9 \u00e0 une cha\u00eene lat\u00e9rale \u00e9thylamine.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab hypoth\u00e8se \u00bb provient du grec ancien <em>hypothesis<\/em> (compos\u00e9 de <em>hypo-<\/em>, signifiant \u00ab sous \u00bb, et de <em>thesis<\/em>, signifiant \u00ab proposition \u00bb ou \u00ab action de poser \u00bb), d\u00e9signant litt\u00e9ralement une supposition pos\u00e9e comme fondement pr\u00e9alable d&rsquo;une d\u00e9monstration ou d&rsquo;une recherche empirique. L&rsquo;expression \u00ab hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique \u00bb (en anglais, <em>catecholamine hypothesis<\/em>) est apparue dans la litt\u00e9rature biom\u00e9dicale anglophone sous la plume de Joseph J. Schildkraut en 1965, avant d&rsquo;\u00eatre transpos\u00e9e fid\u00e8lement dans le lexique psychiatrique francophone pour d\u00e9signer cette doctrine \u00e9tiopathologique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et formes grammaticales<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement sous la forme : i.p\u0254.t\u025bz ka.te.k\u0254.la.mi.n\u025b\u0281.\u0292ik. Elle se structure sous la forme d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier compos\u00e9 du substantif \u00ab hypoth\u00e8se \u00bb et de l&rsquo;adjectif relationnel \u00ab cat\u00e9cholaminergique \u00bb (f\u00e9minin et masculin identiques). Au pluriel, la locution devient \u00ab les hypoth\u00e8ses cat\u00e9cholaminergiques \u00bb (le.z\u203fi.p\u0254.t\u025bz ka.te.k\u0254.la.mi.n\u025b\u0281.\u0292ik), bien que la forme singuli\u00e8re soit universellement privil\u00e9gi\u00e9e pour d\u00e9signer la formulation th\u00e9orique unifi\u00e9e de Schildkraut.<\/p>\n<p>Sur le plan des variantes terminologiques, la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e emploie parfois des formules \u00e9quivalentes telles que \u00ab hypoth\u00e8se noradr\u00e9nergique de la d\u00e9pression \u00bb (lorsque l&rsquo;accent est mis sp\u00e9cifiquement sur le r\u00f4le de la noradr\u00e9naline), \u00ab hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique des troubles affectifs \u00bb ou encore \u00ab th\u00e9orie cat\u00e9cholergique \u00bb. L&rsquo;adjectif \u00ab cat\u00e9cholaminergique \u00bb qualifie tout processus, neurone, r\u00e9cepteur ou faisceau axonal dont l&rsquo;activit\u00e9 biologique est m\u00e9di\u00e9e par les cat\u00e9cholamines.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique postule l&rsquo;existence d&rsquo;une relation causale directe entre l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;humeur d&rsquo;un individu et la disponibilit\u00e9 fonctionnelle des cat\u00e9cholamines c\u00e9r\u00e9brales. Dans le syst\u00e8me nerveux central, les deux principales cat\u00e9cholamines impliqu\u00e9es dans la r\u00e9gulation thymique, motivationnelle et cognitive sont la noradr\u00e9naline (s\u00e9cr\u00e9t\u00e9e principalement par les neurones du <em>locus coeruleus<\/em>) et la dopamine (issue des neurones de l&rsquo;aire tegmentale ventrale et de la substance noire). La noradr\u00e9naline innerve massivement le cortex pr\u00e9frontal, le syst\u00e8me limbique (notamment l&rsquo;amygdale et l&rsquo;hippocampe) ainsi que l&rsquo;hypothalamus, modulant la vigilance, l&rsquo;\u00e9veil, l&rsquo;attention, la r\u00e9ponse au stress et l&rsquo;\u00e9nergie motrice.<\/p>\n<p>Le cadre conceptuel repose sur la mod\u00e9lisation de la transmission synaptique. Dans des conditions physiologiques normales, la synth\u00e8se des cat\u00e9cholamines d\u00e9bute par la captation de la L-tyrosine, convertie en L-DOPA par la tyrosine hydroxylase (\u00e9tape limitante), puis en dopamine par la DOPA d\u00e9carboxylase. Chez les neurones noradr\u00e9nergiques, la dopamine est ensuite transform\u00e9e en noradr\u00e9naline par la dopamine b\u00eata-hydroxylase \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des v\u00e9sicules synaptiques. Lors de la d\u00e9polarisation axonale, les v\u00e9sicules fusionnent avec la membrane pr\u00e9synaptique, lib\u00e9rant leur contenu dans la fente synaptique. Les mol\u00e9cules lib\u00e9r\u00e9es peuvent alors se fixer sur les r\u00e9cepteurs post-synaptiques (r\u00e9cepteurs alpha et b\u00eata-adr\u00e9nergiques pour la noradr\u00e9naline, r\u00e9cepteurs D1 \u00e0 D5 pour la dopamine) afin de transmettre le signal biochimique.<\/p>\n<p>Selon le paradigme de Schildkraut, la d\u00e9pression majeure se caract\u00e9rise par une d\u00e9faillance de cette transmission. Un d\u00e9ficit en cat\u00e9cholamines dans la fente synaptique prive les circuits neuronaux cibles de la stimulation requise, entra\u00eenant le cort\u00e8ge symptomatique cardinal de la d\u00e9pression : ralentissement psychomoteur, anh\u00e9donie, \u00e9moussement affectif, asth\u00e9nie profonde, perte d&rsquo;initiative motrice et alt\u00e9ration de l&rsquo;attention s\u00e9lective. \u00c0 l&rsquo;inverse, un emballement de la synth\u00e8se, une exag\u00e9ration de la lib\u00e9ration v\u00e9siculaire ou un d\u00e9faut de clairance synaptique provoque une stimulation cat\u00e9cholaminergique excessive, conduisant \u00e0 la manie : tachypsychie, logorrh\u00e9e, hyperactivit\u00e9 motrice, fuite des id\u00e9es, insomnie sans fatigue et exaltation euphorique ou irritable.<\/p>\n<p>Le maintien de cette hom\u00e9ostasie d\u00e9pend \u00e9troitement des m\u00e9canismes d&rsquo;inactivation des cat\u00e9cholamines. Deux voies pr\u00e9pond\u00e9rantes assurent cette r\u00e9gulation : la recapture pr\u00e9synaptique active via des transporteurs membranaires sp\u00e9cifiques (le transporteur de la noradr\u00e9naline, NET, et le transporteur de la dopamine, DAT) et la d\u00e9gradation enzymatique par la monoamine oxydase (MAO, intra-neuronale) et la cat\u00e9chol-O-m\u00e9thyltransf\u00e9rase (COMT, extra-neuronale). L&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique consid\u00e9rait que toute substance ou affection alt\u00e9rant l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ces \u00e9tapes modifiait directement la polarit\u00e9 de l&rsquo;humeur.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique d\u00e9coule directement d&rsquo;observations pharmacologiques s\u00e9rendipiteuses survenues au cours des ann\u00e9es 1950, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la psychiatrie demeurait largement domin\u00e9e par les mod\u00e8les psychanalytiques. Le premier \u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur fut l&rsquo;introduction de l&rsquo;iproniazide, un d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;isoniazide test\u00e9 comme agent antituberculeux au Sea View Hospital de New York. Les cliniciens constat\u00e8rent avec \u00e9tonnement que les patients trait\u00e9s manifestaient une \u00e9l\u00e9vation notable de l&rsquo;humeur, un regain d&rsquo;app\u00e9tit, une hyperactivit\u00e9 et une euphorie disproportionn\u00e9e. Peu apr\u00e8s, les neurochimistes d\u00e9couvrirent que l&rsquo;iproniazide agissait comme un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inhibiteur_de_la_monoamine_oxydase\">inhibiteur de la monoamine oxydase<\/a> (IMAO), emp\u00eachant ainsi la d\u00e9gradation m\u00e9tabolique des cat\u00e9cholamines et augmentant leur concentration intrac\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>Le second indice majeur fut apport\u00e9 par la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/R%C3%A9serpine\">r\u00e9serpine<\/a>, un alcalo\u00efde extrait de la plante <em>Rauwolfia serpentina<\/em> utilis\u00e9 dans le traitement de l&rsquo;hypertension art\u00e9rielle et de la psychose agit\u00e9e. D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1950, plusieurs rapports cliniques signal\u00e8rent qu&rsquo;une proportion substantielle de patients hypertendus trait\u00e9s par la r\u00e9serpine d\u00e9veloppaient des tableaux d\u00e9pressifs s\u00e9v\u00e8res, indiscernables de la m\u00e9lancolie endog\u00e8ne, marqu\u00e9s par un abattement profond et des id\u00e9ations suicidaires. Les travaux pionniers du pharmacologue su\u00e9dois Arvid Carlsson d\u00e9montr\u00e8rent que la r\u00e9serpine bloquait le transporteur v\u00e9siculaire des monoamines (VMAT), provoquant une vidange irr\u00e9versible des r\u00e9serves intraneuronales de dopamine et de noradr\u00e9naline, ainsi qu&rsquo;une s\u00e9dation motrice massive chez l&rsquo;animal (r\u00e9versible par l&rsquo;administration de L-DOPA).<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le psychiatre suisse Roland Kuhn d\u00e9couvrit en 1957 les propri\u00e9t\u00e9s antid\u00e9pressives de l&rsquo;imipramine, premi\u00e8re mol\u00e9cule de la classe des tricycliques. Il fut rapidement mis en \u00e9vidence par Julius Axelrod (qui recevra le prix Nobel pour ses travaux sur la recapture des cat\u00e9cholamines) que l&rsquo;imipramine inhibait la recapture de la noradr\u00e9naline au niveau pr\u00e9synaptique, prolongeant d&rsquo;autant son action sur les r\u00e9cepteurs cibles.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en synth\u00e9tisant ce corpus convergent d&rsquo;observations que le Dr Joseph J. Schildkraut publia en novembre 1965 son article s\u00e9minal dans l&rsquo;<em>American Journal of Psychiatry<\/em>, intitul\u00e9 \u00ab The catecholamine hypothesis of affective disorders: a review of supporting evidence \u00bb <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/5319766\/\">[1]<\/a>. Simultan\u00e9ment et de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, William E. Bunney Jr. et John M. Davis publi\u00e8rent une synth\u00e8se analogue dans les <em>Archives of General Psychiatry<\/em>. Schildkraut y formulait prudemment l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;un d\u00e9ficit en noradr\u00e9naline centrale \u00e9tait la cause biologique sous-jacente de la d\u00e9pression, posant ainsi le socle de la psychiatrie biologique moderne.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique s&rsquo;inscrit dans le paradigme m\u00e9caniste et r\u00e9ductionniste de la neurochimie. Elle postule qu&rsquo;un \u00e9tat psychopathologique complexe \u2014 compos\u00e9 d&rsquo;alt\u00e9rations cognitives, affectives, volitives et somatiques \u2014 peut \u00eatre rapport\u00e9 \u00e0 une variable biologique \u00e9l\u00e9mentaire : la concentration d&rsquo;un transmetteur chimique dans l&rsquo;espace p\u00e9ricellulaire. Ce mod\u00e8le proc\u00e8de selon une logique de r\u00e9tro-ing\u00e9nierie pharmacologique : c&rsquo;est le m\u00e9canisme d&rsquo;action des mol\u00e9cules th\u00e9rapeutiques efficaces (antid\u00e9presseurs tricycliques, IMAO) ou inductrices de troubles (r\u00e9serpine) qui sert de pr\u00e9misse pour d\u00e9duire l&rsquo;\u00e9tiologie m\u00eame de la maladie mentale.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se implicite du \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibre chimique \u00bb, notion qui sugg\u00e9rait qu&rsquo;un \u00e9tat \u00e9motionnel normal d\u00e9coule d&rsquo;un \u00e9quilibre harmonieux entre divers syst\u00e8mes de transmission, tandis que l&rsquo;expression clinique pathologique refl\u00e8te un d\u00e9r\u00e8glement binaire (hypoactivit\u00e9 versus hyperactivit\u00e9). Ce sch\u00e9ma int\u00e9grait \u00e9galement les concepts de pharmacologie des r\u00e9cepteurs d\u00e9velopp\u00e9s par John Gaddum et Bernard Brodie, postulant que l&rsquo;intensit\u00e9 de la r\u00e9ponse fonctionnelle d\u00e9pend de la saturation des r\u00e9cepteurs par le ligand endog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Au fil du temps, face aux donn\u00e9es contradictoires r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par l&rsquo;exp\u00e9rimentation, les fondements th\u00e9oriques se sont affin\u00e9s pour int\u00e9grer la neuroadaptation. Les chercheurs ont compris que la r\u00e9ponse clinique ne co\u00efncidait pas avec la hausse imm\u00e9diate des cat\u00e9cholamines synaptiques, mais avec des r\u00e9organisations plastiques \u00e0 long terme, telles que la d\u00e9sensibilisation (down-regulation) des autor\u00e9cepteurs pr\u00e9synaptiques alpha-2 adr\u00e9nergiques et des r\u00e9cepteurs post-synaptiques b\u00eata-adr\u00e9nergiques. Cette r\u00e9vision th\u00e9orique a marqu\u00e9 le passage d&rsquo;une vision purement hydrodynamique de la transmission synaptique \u00e0 une conception cybern\u00e9tique et hom\u00e9ostatique des circuits c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture de l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique s&rsquo;articule autour de plusieurs composantes anatomiques, biochimiques et dimensionnelles majeures :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le compartiment pr\u00e9synaptique et la biosynth\u00e8se :<\/strong> Comprend la cha\u00eene enzymatique partant de la L-tyrosine alimentaire jusqu&rsquo;\u00e0 la synth\u00e8se intrav\u00e9siculaire de la noradr\u00e9naline et de la dopamine, r\u00e9gul\u00e9e par le r\u00e9trocontr\u00f4le n\u00e9gatif de la tyrosine hydroxylase.<\/li>\n<li><strong>Le stockage v\u00e9siculaire :<\/strong> Assur\u00e9 par le transporteur VMAT-2, qui s\u00e9questre les cat\u00e9cholamines \u00e0 l&rsquo;abri des enzymes de d\u00e9gradation intraneuronales et permet leur lib\u00e9ration quantale d\u00e9pendante du calcium lors de l&rsquo;arriv\u00e9e du potentiel d&rsquo;action.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;espace fente synaptique et la clairance :<\/strong> Zone critique o\u00f9 la concentration du neurom\u00e9diateur est r\u00e9gul\u00e9e par les pompes de recapture actives (NET et DAT) et la d\u00e9gradation enzymatique par la COMT membranaire ou extracellulaire.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;appareil r\u00e9cepteur post-synaptique :<\/strong> Divis\u00e9 en plusieurs familles de r\u00e9cepteurs coupl\u00e9s aux prot\u00e9ines G, notamment les r\u00e9cepteurs b\u00eata-1, b\u00eata-2, alpha-1 et les diff\u00e9rents sous-types de r\u00e9cepteurs dopaminergiques, dont la transduction active des cascades de seconds messagers (ad\u00e9nylate cyclase, AMP cyclique, prot\u00e9ine kinase A).<\/li>\n<li><strong>Les r\u00e9trocontr\u00f4les pr\u00e9synaptiques (autor\u00e9cepteurs) :<\/strong> Repr\u00e9sent\u00e9s principalement par les r\u00e9cepteurs alpha-2 adr\u00e9nergiques et D2 dopaminergiques pr\u00e9synaptiques, qui freinent la synth\u00e8se et la lib\u00e9ration ult\u00e9rieure de cat\u00e9cholamines par inhibition r\u00e9troactive.<\/li>\n<li><strong>La dimension clinique noradr\u00e9nergique :<\/strong> Reli\u00e9e sp\u00e9cifiquement aux sympt\u00f4mes de l&rsquo;\u00ab affect n\u00e9gatif augment\u00e9 \u00bb et de la baisse d&rsquo;\u00e9nergie : fatigabilit\u00e9 cognitive, ralentissement id\u00e9omoteur, troubles de l&rsquo;attention et alt\u00e9ration du cycle veille-sommeil.<\/li>\n<li><strong>La dimension clinique dopaminergique :<\/strong> Corr\u00e9l\u00e9e pr\u00e9f\u00e9rentiellement aux sympt\u00f4mes de la perte d&rsquo;\u00ab affect positif \u00bb : anh\u00e9donie sociale et physique, d\u00e9ficit de la motivation d&rsquo;approche (avolition), \u00e9moussement de la r\u00e9compense et perte de la libido.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations cliniques<\/h3>\n<p>Pour mieux saisir la port\u00e9e clinique de l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique, consid\u00e9rons le cas d&rsquo;un patient de 48 ans admis pour un \u00e9pisode d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9 s\u00e9v\u00e8re \u00e0 composante m\u00e9lancolique. Le tableau clinique est domin\u00e9 par un ralentissement moteur extr\u00eame, un visage fig\u00e9 et inexpressif, une voix monocorde, une incapacit\u00e9 totale \u00e0 initier la moindre t\u00e2che quotidienne et un sentiment de vide affectif complet. Du point de vue cat\u00e9cholaminergique classique, ce patient pr\u00e9sente une hypofonction massive des voies ascendantes du <em>locus coeruleus<\/em> vers le cortex pr\u00e9frontal et des voies m\u00e9socorticolimbiques dopaminergiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction d&rsquo;un agent th\u00e9rapeutique stimulant s\u00e9lectivement la transmission noradr\u00e9nergique et dopaminergique \u2014 comme le bupropion (un inhibiteur de la recapture de la dopamine et de la noradr\u00e9naline) ou un tricyclique s\u00e9lectif comme la d\u00e9sipramine \u2014 d\u00e9montre le principe pharmacologique. Apr\u00e8s une latence de quelques semaines, le r\u00e9tablissement de concentrations suffisantes de cat\u00e9cholamines au niveau synaptique permet la lev\u00e9e du ralentissement moteur, la reprise de la fluidit\u00e9 verbale et la r\u00e9activation des circuits de la r\u00e9compense.<\/p>\n<p>Un autre exemple \u00e9clairant, quasi-exp\u00e9rimental, est celui du virage maniaque iatrog\u00e8ne. Un patient souffrant d&rsquo;un trouble bipolaire de type I, initialement mal diagnostiqu\u00e9 comme d\u00e9pressif unipolaire, re\u00e7oit un traitement antid\u00e9presseur \u00e0 forte composante cat\u00e9cholaminergique. En quelques jours, l&rsquo;amplification massive de la biodisponibilit\u00e9 synaptique en noradr\u00e9naline et dopamine fait basculer le patient dans un \u00e9tat maniaque caract\u00e9ris\u00e9 par une hypervigilance, une euphorie expansive, une diminution du besoin de sommeil et une d\u00e9shinibition comportementale, illustrant la bascule pr\u00e9dite par Schildkraut entre hypo- et hyper-cat\u00e9cholaminergie.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation neurobiologique<\/h3>\n<p>La validation empirique de l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique a n\u00e9cessit\u00e9 le d\u00e9veloppement de m\u00e9thodologies sophistiqu\u00e9es pour tenter de quantifier l&rsquo;activit\u00e9 de ces neurotransmetteurs au sein du cerveau humain, un organe prot\u00e9g\u00e9 par la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique et inaccessible aux biopsies directes de routine.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode historique la plus r\u00e9pandue a repos\u00e9 sur le dosage des m\u00e9tabolites p\u00e9riph\u00e9riques des cat\u00e9cholamines dans le liquide c\u00e9phalo-rachidien (LCR), l&rsquo;urine et le plasma. Le principal m\u00e9tabolite de d\u00e9gradation de la noradr\u00e9naline c\u00e9r\u00e9brale est le 3-m\u00e9thoxy-4-hydroxyph\u00e9nylglycol (MHPG), tandis que celui de la dopamine est l&rsquo;acide homovanillique (HVA). Durant des d\u00e9cennies, des cohortes de patients d\u00e9pressifs ont fait l&rsquo;objet de ponctions lombaires et de collectes urinaires de 24 heures afin de mesurer les taux de MHPG libre et conjugu\u00e9, dans l&rsquo;espoir d&rsquo;identifier des sous-groupes de \u00ab d\u00e9pression \u00e0 bas MHPG \u00bb r\u00e9pondant pr\u00e9f\u00e9rentiellement aux mol\u00e9cules noradr\u00e9nergiques.<\/p>\n<p>Une seconde approche a consist\u00e9 en des \u00e9preuves pharmacodynamiques et neuroendocriniennes de provocation (tests de stimulation ou \u00ab challenge tests \u00bb). Par exemple, le test \u00e0 la clonidine (un agoniste des r\u00e9cepteurs alpha-2 adr\u00e9nergiques) entra\u00eene physiologiquement une lib\u00e9ration d&rsquo;hormone de croissance (GH) par l&rsquo;hypophyse ; chez de nombreux patients souffrant de d\u00e9pression majeure, cette r\u00e9ponse s\u00e9cr\u00e9toire de la GH appara\u00eet nettement \u00e9mouss\u00e9e, t\u00e9moignant d&rsquo;une d\u00e9sensibilisation ou d&rsquo;une alt\u00e9ration fonctionnelle des r\u00e9cepteurs alpha-2 centraux.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re moderne, l&rsquo;\u00e9valuation a migr\u00e9 vers l&rsquo;imagerie mol\u00e9culaire <em>in vivo<\/em> par tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) et tomographie par \u00e9mission monophotonique (SPECT). Ces techniques utilisent des radioligands sp\u00e9cifiques permettant de cartographier la densit\u00e9 et la disponibilit\u00e9 des transporteurs NET et DAT, ainsi que des r\u00e9cepteurs adr\u00e9nergiques et dopaminergiques dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions corticales et sous-corticales chez des sujets vivants, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat vigile.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence clinique<\/h3>\n<p>Bien que ses postulats initiaux aient \u00e9t\u00e9 r\u00e9vis\u00e9s, l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique a exerc\u00e9 une influence pratique inestimable sur la psychiatrie clinique et le d\u00e9veloppement pharmaceutique. Son application la plus directe r\u00e9side dans la conception rationnelle d&rsquo;agents pharmacologiques antid\u00e9presseurs. Les antid\u00e9presseurs tricycliques (tels que la d\u00e9sipramine, la nortriptyline et l&rsquo;imipramine) et les inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine et de la noradr\u00e9naline (IRSN, comme la venlafaxine, la dulox\u00e9tine et le milnacipran) fondent leur efficacit\u00e9 sur l&rsquo;amplification de la neurotransmission noradr\u00e9nergique.<\/p>\n<p>En pratique clinique contemporaine, la prise en compte de la dimension cat\u00e9cholaminergique guide le choix th\u00e9rapeutique personnalis\u00e9 face \u00e0 des profils s\u00e9miologiques particuliers. Un clinicien confront\u00e9 \u00e0 une d\u00e9pression caract\u00e9ris\u00e9e par une fatigue pr\u00e9dominante, des difficult\u00e9s de concentration majeures, une somnolence diurne et un ralentissement moteur s&rsquo;orientera de mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e vers des mol\u00e9cules poss\u00e9dant un profil noradr\u00e9nergique ou dopaminergique affirm\u00e9 (bupropion, r\u00e9box\u00e9tine, atomox\u00e9tine ou agonistes dopaminergiques adjuvants comme le pramipexole), \u00e9vitant ainsi les s\u00e9datifs ou certains inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine (ISRS) susceptibles d&rsquo;accentuer l&rsquo;apathie.<\/p>\n<p>De plus, cette hypoth\u00e8se a jet\u00e9 les bases neurobiologiques du traitement d&rsquo;autres affections neuropsychiatriques partageant des dysfonctions du r\u00e9seau des cat\u00e9cholamines. C&rsquo;est notamment le cas du trouble du d\u00e9ficit de l&rsquo;attention avec ou sans hyperactivit\u00e9 (TDAH), o\u00f9 des stimulants augmentant la disponibilit\u00e9 synaptique de la noradr\u00e9naline et de la dopamine (m\u00e9thylph\u00e9nidate, d\u00e9riv\u00e9s amph\u00e9taminiques) restaurent le fonctionnement ex\u00e9cutif du cortex pr\u00e9frontal, ainsi que de certains \u00e9tats d&rsquo;apathie post-l\u00e9sionnelle ou associ\u00e9s aux maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus empirique accumul\u00e9 en soutien et \u00e0 l&rsquo;encontre de l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique est colossal. Parmi les protocoles exp\u00e9rimentaux les plus d\u00e9terminants figure le paradigme de d\u00e9pl\u00e9tion aigu\u00eb en cat\u00e9cholamines par l&rsquo;administration d&rsquo;alpha-m\u00e9thyl-para-tyrosine (AMPT). L&rsquo;AMPT est un inhibiteur comp\u00e9titif puissant de la tyrosine hydroxylase, bloquant net la biosynth\u00e8se de la noradr\u00e9naline et de la dopamine.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes pionni\u00e8res men\u00e9es notamment par Delgado, Charney et leurs collaborateurs dans les ann\u00e9es 1990 ont mis en lumi\u00e8re un ph\u00e9nom\u00e8ne remarquable : lorsque de l&rsquo;AMPT est administr\u00e9 \u00e0 des patients d\u00e9pressifs stabilis\u00e9s et en r\u00e9mission clinique sous un traitement antid\u00e9presseur sp\u00e9cifiquement noradr\u00e9nergique (comme la d\u00e9sipramine), on observe en 24 \u00e0 48 heures une r\u00e9currence transitoire mais spectaculaire des sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs initiaux. D\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat de l&rsquo;AMPT et la reprise de la synth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique, les sympt\u00f4mes r\u00e9gressent. En revanche, cette d\u00e9pl\u00e9tion par l&rsquo;AMPT ne provoque aucune rechute chez les patients stabilis\u00e9s sous antid\u00e9presseurs s\u00e9rotoninergiques s\u00e9lectifs, fournissant une double dissociation empirique rigoureuse de la sp\u00e9cificit\u00e9 des syst\u00e8mes neurochimiques.<\/p>\n<p>Cependant, les recherches ax\u00e9es sur les taux de MHPG ont produit des r\u00e9sultats beaucoup plus \u00e9quivoques. Alors que certaines \u00e9tudes initiales (notamment celles de Maas et al.) ont mis en \u00e9vidence des taux abaiss\u00e9s de MHPG urinaire chez des patients pr\u00e9sentant des d\u00e9pressions bipolaires ou des m\u00e9lancolies s\u00e9v\u00e8res, d&rsquo;autres cohortes n&rsquo;ont retrouv\u00e9 aucune diff\u00e9rence significative entre les groupes d\u00e9pressifs et les t\u00e9moins sains, voire des concentrations \u00e9lev\u00e9es chez des patients souffrant de d\u00e9pressions anxieuses ou agit\u00e9es.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les \u00e9tudes anatomopathologiques post-mortem analysant les cerveaux de personnes d\u00e9c\u00e9d\u00e9es par suicide ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des anomalies complexes : augmentation compensatory des densit\u00e9s de r\u00e9cepteurs b\u00eata-adr\u00e9nergiques et alpha-2 adr\u00e9nergiques dans le cortex pr\u00e9frontal, sugg\u00e9rant une hypersensibilit\u00e9 de d\u00e9nervation cons\u00e9cutive \u00e0 un d\u00e9ficit chronique en ligand, mais sans que l&rsquo;on puisse isoler une l\u00e9sion uniforme ou constante du syst\u00e8me cat\u00e9cholaminergique chez tous les individus.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>La diffusion de l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique ne constitue pas uniquement un \u00e9v\u00e9nement neuroscientifique ; elle a engendr\u00e9 un profond impact socioculturel sur la mani\u00e8re dont les soci\u00e9t\u00e9s occidentales con\u00e7oivent la souffrance psychique. D\u00e8s les ann\u00e9es 1970 et surtout \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, le concept vulgaris\u00e9 de \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibre chimique \u00bb dans le cerveau a \u00e9t\u00e9 largement diffus\u00e9 aupr\u00e8s du grand public, souvent amplifi\u00e9 par les campagnes de communication des laboratoires pharmaceutiques.<\/p>\n<p>Ce discours biom\u00e9dical a eu un effet paradoxal sur le plan psychosocial. D&rsquo;une part, il a puissamment contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9culpabiliser et d\u00e9stigmatiser les patients souffrant de d\u00e9pression en red\u00e9finissant leur pathologie comme une maladie physique organique, comparable au diab\u00e8te (d\u00e9ficit en insuline) ou \u00e0 l&rsquo;hypothyro\u00efdie. La formule selon laquelle \u00ab la d\u00e9pression est caus\u00e9e par un manque de neurotransmetteurs \u00bb a permis \u00e0 de nombreuses personnes d&rsquo;\u00e9chapper au jugement moral d&rsquo;une suppos\u00e9e \u00ab faiblesse de caract\u00e8re \u00bb et d&rsquo;accepter une prise en charge m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, plusieurs anthropologues de la sant\u00e9 et sociologues (comme Allan Young ou Nikolas Rose) ont soulign\u00e9 que cette vision purement mol\u00e9culaire a favoris\u00e9 une m\u00e9dicalisation excessive de l&rsquo;existence, tendant \u00e0 occulter les d\u00e9terminants socio-\u00e9conomiques, relationnels, biographiques et culturels de la d\u00e9tresse humaine. Dans les contextes non occidentaux, o\u00f9 la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle s&rsquo;exprime traditionnellement par des idiomes somatiques ou spirituels et s&rsquo;inscrit au sein de liens communautaires \u00e9largis, l&rsquo;imposition du mod\u00e8le cat\u00e9cholaminergique a parfois \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue comme une forme d&rsquo;imp\u00e9rialisme psychiatrique, r\u00e9duisant le sens existentiel du mal-\u00eatre \u00e0 une cin\u00e9tique biochimique d\u00e9faillante.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien qu&rsquo;elle ait propuls\u00e9 la psychiatrie biologique, l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique dans sa version lin\u00e9aire originelle a fait face \u00e0 des objections scientifiques majeures qui ont fini par d\u00e9montrer son caract\u00e8re incomplet et intrins\u00e8quement insuffisant.<\/p>\n<p>La critique la plus d\u00e9vastatrice repose sur le \u00ab paradoxe temporel \u00bb (ou latence th\u00e9rapeutique) des antid\u00e9presseurs. Les mol\u00e9cules pharmacologiques bloquant la recapture de la noradr\u00e9naline (comme les tricycliques ou les IRSN) augmentent les concentrations extracellulaires de cat\u00e9cholamines quelques minutes ou quelques heures seulement apr\u00e8s leur premi\u00e8re ingestion. Pourtant, l&rsquo;am\u00e9lioration clinique observable de l&rsquo;humeur ne se manifeste habituellement qu&rsquo;apr\u00e8s un d\u00e9lai incompressible de deux \u00e0 quatre semaines de traitement quotidien ininterrompu. Si le simple d\u00e9ficit en cat\u00e9cholamines constituait la cause directe de la d\u00e9pression, l&rsquo;effet antid\u00e9presseur devrait \u00eatre instantan\u00e9. Cette divergence temporelle a prouv\u00e9 que l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation des neurotransmetteurs n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9clencheur initial, responsable d&rsquo;une cascade lente d&rsquo;adaptations neurobiologiques secondaires.<\/p>\n<p>La seconde limite majeure provient des exp\u00e9riences de d\u00e9pl\u00e9tion chez le volontaire sain : l&rsquo;administration d&rsquo;AMPT \u00e0 des sujets indemnes de tout ant\u00e9c\u00e9dent psychiatrique effondre leurs cat\u00e9cholamines c\u00e9r\u00e9brales sans pour autant d\u00e9clencher d&rsquo;\u00e9tat d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9, d\u00e9montrant qu&rsquo;un simple d\u00e9ficit en noradr\u00e9naline ne suffit pas \u00e0 engendrer la maladie d\u00e9pressive <em>de novo<\/em>.<\/p>\n<p>Enfin, les neurosciences contemporaines ont d\u00e9pass\u00e9 l&rsquo;approche \u00ab mono-transmetteur \u00bb pour s&rsquo;orienter vers les mod\u00e8les de r\u00e9seaux et de neuroplasticit\u00e9. L&rsquo;hypoth\u00e8se neurotrophique et les recherches sur le facteur neurotrophique d\u00e9riv\u00e9 du cerveau (BDNF), la neurogen\u00e8se hippocampique, l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, la r\u00e9gulation de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (axe du cortisol), les ph\u00e9nom\u00e8nes de neuro-inflammation et l&rsquo;hom\u00e9ostasie du glutamate ont rel\u00e9gu\u00e9 les cat\u00e9cholamines au rang de simples modulateurs au sein de r\u00e9seaux neuronaux distribu\u00e9s beaucoup plus vastes.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender ad\u00e9quatement l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique, il convient de la situer par rapport \u00e0 d&rsquo;autres concepts th\u00e9oriques contigus :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Hypoth\u00e8se monoaminergique :<\/strong> Concept plus vaste qui englobe \u00e0 la fois l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique (noradr\u00e9naline, dopamine) et l&rsquo;hypoth\u00e8se s\u00e9rotoninergique. Elle postule que le d\u00e9r\u00e8glement de l&rsquo;humeur implique l&rsquo;ensemble des monoamines c\u00e9r\u00e9brales sans se limiter exclusivement aux cat\u00e9cholamines.<\/li>\n<li><strong>Hypoth\u00e8se indolaminergique (s\u00e9rotoninergique) :<\/strong> Formul\u00e9e par Alec Coppen et Arthur Lapin \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, elle attribue un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant \u00e0 la s\u00e9rotonine (5-hydroxytryptamine), une indoleamine synth\u00e9tis\u00e9e \u00e0 partir du tryptophane, dans la vuln\u00e9rabilit\u00e9 affective, l&rsquo;impulsivit\u00e9 et la r\u00e9gulation thymique.<\/li>\n<li><strong>Hypoth\u00e8se permissive :<\/strong> Propos\u00e9e par Prange et al. au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, cette th\u00e9orie \u00e9l\u00e9gante synth\u00e9tise les deux mod\u00e8les en avan\u00e7ant qu&rsquo;un d\u00e9ficit en s\u00e9rotonine agit comme une condition \u00ab permissive \u00bb, indispensable mais non suffisante ; sur ce terrain permissif, une baisse des cat\u00e9cholamines d\u00e9clenche la d\u00e9pression, tandis qu&rsquo;une hausse des cat\u00e9cholamines pr\u00e9cipite l&rsquo;acc\u00e8s maniaque.<\/li>\n<li><strong>Ralentissement psychomoteur :<\/strong> Signe s\u00e9miologique objectif caract\u00e9ris\u00e9 par une inertie motrice et cognitive, fortement corr\u00e9l\u00e9 au dysfonctionnement des voies cat\u00e9cholaminergiques (en particulier dopaminergiques et noradr\u00e9nergiques centrales).<\/li>\n<li><strong>Hypoth\u00e8se neurotrophique de la d\u00e9pression :<\/strong> Mod\u00e8le moderne postulant que la d\u00e9pression r\u00e9sulte d&rsquo;une perte d&rsquo;arborisation dendritique, d&rsquo;une atrophie synaptique et d&rsquo;un d\u00e9ficit de facteurs trophiques (comme le BDNF) dans l&rsquo;hippocampe et le cortex pr\u00e9frontal, m\u00e9canismes sur lesquels les monoamines n&rsquo;agissent qu&rsquo;en amont comme signal r\u00e9gulateur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique repr\u00e9sente l&rsquo;un des jalons historiques les plus marquants de la m\u00e9decine psychiatrique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Origine historique :<\/strong> Formul\u00e9e formellement en 1965 par Joseph J. Schildkraut \u00e0 partir de l&rsquo;observation des effets oppos\u00e9s de l&rsquo;iproniazide (IMAO euphorisant) et de la r\u00e9serpine (d\u00e9pl\u00e9teur v\u00e9siculaire d\u00e9pressog\u00e8ne).<\/li>\n<li><strong>Postulat central :<\/strong> La d\u00e9pression r\u00e9sulte d&rsquo;un d\u00e9ficit synaptique fonctionnel en cat\u00e9cholamines (noradr\u00e9naline, dopamine) dans certaines aires c\u00e9r\u00e9brales r\u00e9gulatrices, tandis que la manie provient d&rsquo;un exc\u00e8s de ces m\u00eames substances.<\/li>\n<li><strong>Apports majeurs :<\/strong> Elle a permis l&rsquo;\u00e9mergence des premiers traitements psychopharmacologiques cibl\u00e9s (antid\u00e9presseurs tricycliques, IRSN, inhibiteurs s\u00e9lectifs) et a pos\u00e9 les bases de la recherche translationnelle en psychiatrie biologique.<\/li>\n<li><strong>Limites scientifiques :<\/strong> Confront\u00e9e au \u00ab d\u00e9lai d&rsquo;action th\u00e9rapeutique \u00bb des antid\u00e9presseurs et \u00e0 l&rsquo;absence de d\u00e9clenchement d\u00e9pressif syst\u00e9matique lors de la d\u00e9pl\u00e9tion chez le sujet sain, elle a \u00e9t\u00e9 reconnue comme trop lin\u00e9aire et r\u00e9ductionniste.<\/li>\n<li><strong>Statut actuel :<\/strong> Int\u00e9gr\u00e9e d\u00e9sormais dans des mod\u00e8les neurobiologiques polyfactoriels complexes unissant neurotransmission, r\u00e9gulation transcriptionnelle, neurog\u00e9n\u00e8se, immunopsychiatrie et plasticit\u00e9 synaptique.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Les sources et \u00e9tudes fondamentales suivantes documentent l&rsquo;essor, l&rsquo;\u00e9valuation et la r\u00e9vision de l&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique :<\/p>\n<ul>\n<li>Axelrod, J. (1971). Noradrenaline: Fate and control of its biosynthesis. <em>Science<\/em>, 173(3994), 312\u2013318. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.173.3994.312\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.173.3994.312<\/a><\/li>\n<li>Bunney, W. E., &amp; Davis, J. M. (1965). Norepinephrine in depressive reactions: A review. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 13(6), 483\u2013494. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1965.01730060001001\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1965.01730060001001<\/a><\/li>\n<li>Carlsson, A., Rosengren, E., Bertler, A., &amp; Nilsson, J. (1957). Effect of reserpine on the metabolism of catechol amines. Dans S. Garattini &amp; V. Ghetti (Dir.), <em>Psychotropic Drugs<\/em> (p. 363\u2013372). Elsevier.<\/li>\n<li>Coppen, A. (1967). The biochemistry of affective disorders. <em>British Journal of Psychiatry<\/em>, 113(504), 1237\u20131264. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.113.504.1237\">https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.113.504.1237<\/a><\/li>\n<li>Delgado, P. L., Miller, H. L., Salomon, R. M., Licinio, J., Krystal, J. H., Moreno, F. A., Heninger, G. R., &amp; Charney, D. S. (1999). Tryptophan-depletion and catecholamine-depletion challenge studies in depressive disorders. <em>Biological Psychiatry<\/em>, 46(9), 1260\u20131273. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0006-3223(99)00169-9\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0006-3223(99)00169-9<\/a><\/li>\n<li>Krishnan, V., &amp; Nestler, E. J. (2008). The molecular neurobiology of depression. <em>Nature<\/em>, 455(7215), 894\u2013902. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature07455\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nature07455<\/a><\/li>\n<li>Prange, A. J., Wilson, I. C., Knox, A. E., McClane, T. K., &amp; Lipton, M. A. (1970). Influence of thyroid hormone on antidepressant action of imipramine. <em>Psychosomatic Medicine<\/em>, 32(5), 551.<\/li>\n<li>Schildkraut, J. J. (1965). The catecholamine hypothesis of affective disorders: A review of supporting evidence. <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 122(5), 509\u2013522. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.122.5.509\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.122.5.509<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique, formul\u00e9e par Joseph Schildkraut en 1965, postule que la d\u00e9pression r\u00e9sulte d&rsquo;un d\u00e9ficit en noradr\u00e9naline et dopamine.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[459,6890,7375],"tags":[25246,484,1377,27973,32138,9041,38664],"class_list":["post-22859","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-psychiatrie-biologique","category-psychopharmacologie","tag-catecholamines","tag-depression","tag-dopamine","tag-neurotransmetteurs","tag-noradrenaline","tag-psychopharmacologie","tag-schildkraut"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22859","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22859\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22859"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22859"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22859"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}