{"id":22852,"date":"2026-10-28T02:14:08","date_gmt":"2026-10-28T02:14:08","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=schizophrenie-catatonique"},"modified":"2026-10-28T02:14:08","modified_gmt":"2026-10-28T02:14:08","slug":"schizophrenie-catatonique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=schizophrenie-catatonique","title":{"rendered":"Schizophr\u00e9nie catatonique : L&rsquo;immobilit\u00e9 paradoxale"},"content":{"rendered":"<p>La schizophr\u00e9nie catatonique constitue l&rsquo;une des expressions cliniques les plus saisissantes et \u00e9nigmatiques de la psychopathologie majeure, combinant une perturbation psychotique profonde et une d\u00e9sorganisation psychomotrice spectaculaire. Caract\u00e9ris\u00e9e par une rupture dramatique de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 motrice, cette entit\u00e9 confronte le clinicien au paradoxe d&rsquo;un esprit submerg\u00e9 par l&rsquo;angoisse psychotique au sein d&rsquo;un corps fig\u00e9 dans la stupeur ou emport\u00e9 par une fureur d\u00e9sorganis\u00e9e. L&rsquo;exploration de cette affection \u00e9claire les fronti\u00e8res complexes reliant la neurobiologie des circuits fronto-striataux, la ph\u00e9nom\u00e9nologie du corps v\u00e9cu et les mutations nosographiques contemporaines.<\/p>\n<h2>Schizophr\u00e9nie catatonique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>schizophr\u00e9nie catatonique<\/strong> d\u00e9signe une variante clinique classique de la schizophr\u00e9nie domin\u00e9e par des anomalies psychomotrices s\u00e9v\u00e8res, oscillant entre des \u00e9tats de stupeur akin\u00e9tique prolong\u00e9e et des \u00e9pisodes d&rsquo;agitation motrice st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et non orient\u00e9e vers un but. Elle se manifeste par une dissociation marqu\u00e9e entre la r\u00e9activit\u00e9 environnementale et l&rsquo;activit\u00e9 volitionnelle, s&rsquo;accompagnant fr\u00e9quemment de n\u00e9gativisme, de mutisme, de postures fig\u00e9es, de catalepsie et d&rsquo;\u00e9cho-ph\u00e9nom\u00e8nes.<\/p>\n<p>Dans la nosographie contemporaine, notamment depuis la publication du DSM-5 et de la CIM-11, la catatonie a \u00e9t\u00e9 largement r\u00e9\u00e9valu\u00e9e en tant que syndrome transnosologique transversal, pouvant compliquer divers troubles psychiatriques ou affections m\u00e9dicales g\u00e9n\u00e9rales. N\u00e9anmoins, l&rsquo;entit\u00e9 historique de la schizophr\u00e9nie catatonique demeure une construction clinique fondamentale pour comprendre la d\u00e9sorganisation psychomotrice terminale ou aigu\u00eb au cours de l&rsquo;\u00e9volution des troubles du spectre de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizopr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a>.<\/p>\n<p>Ce tableau pathologique ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple dysfonction motrice p\u00e9riph\u00e9rique ou neurologique focale ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une alt\u00e9ration globale de la coordination psycho-affective, o\u00f9 la volont\u00e9, la relation \u00e0 autrui et le traitement des signaux environnementaux sont immobilis\u00e9s dans un \u00e9tat de sid\u00e9ration psychotique ou de d\u00e9charge motrice incoercible.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab catatonie \u00bb d\u00e9rive directement du grec ancien <em>katateinein<\/em> (\u03ba\u03b1\u03c4\u03b1\u03c4\u03b5\u03af\u03bd\u03b5\u03b9\u03bd), form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>kata-<\/em> (\u03ba\u03b1\u03c4\u03ac), signifiant \u00ab de haut en bas \u00bb, \u00ab compl\u00e8tement \u00bb ou marquant une intensit\u00e9 descendante, et du verbe <em>teinein<\/em> (\u03c4\u03b5\u03af\u03bd\u03b5\u03b9\u03bd), signifiant \u00ab tendre \u00bb, \u00ab \u00e9tirer \u00bb ou \u00ab raidir \u00bb. Le substantif <em>katatonos<\/em> renvoie ainsi litt\u00e9ralement \u00e0 un \u00ab tonus excessif \u00bb, \u00e0 une tension descendante ou \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;extr\u00eame \u00e9tirement musculaire.<\/p>\n<p>Le terme a \u00e9t\u00e9 introduit formellement dans le champ de la psychiatrie acad\u00e9mique en 1874 par le neuropsychiatre prussien Karl Ludwig Kahlbaum dans sa monographie s\u00e9minale intitul\u00e9e <em>Die Katatonie oder das Spannungsirresein<\/em> (\u00ab La Catatonie ou la folie de tension \u00bb). Kahlbaum cherchait \u00e0 isoler une maladie mentale autonome caract\u00e9ris\u00e9e par une \u00e9volution cyclique pr\u00e9visible o\u00f9 pr\u00e9dominaient les spasmes musculaires, la catalepsie et la perte progressive de l&rsquo;initiative motrice.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab schizophr\u00e9nie \u00bb, quant \u00e0 lui, a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 en 1908 par le psychiatre suisse Eugen Bleuler, \u00e0 partir des racines grecques <em>schizein<\/em> (\u03c3\u03c7\u03af\u03b6\u03b5\u03b9\u03bd, \u00ab fendre \u00bb, \u00ab diviser \u00bb) et <em>phr\u00ean<\/em> (\u03c6\u03c1\u03ae\u03bd, \u00ab esprit \u00bb, \u00ab pens\u00e9e \u00bb), d\u00e9signant la dislocation fondamentale des fonctions psychiques (la <em>Spaltung<\/em>). L&rsquo;association \u00ab schizophr\u00e9nie catatonique \u00bb a fusionn\u00e9 la conception bleul\u00e9rienne de la scission intrapsychique avec le syndrome moteur d\u00e9crit par Kahlbaum, formalisant l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une scission se traduisant directement par un blocage moteur de la relation intersubjective.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, le terme se prononce phon\u00e9tiquement \/ski.z\u0254.f\u0281e.ni ka.ta.t\u0254.nik\/ ou, selon une phon\u00e9tique alternative fr\u00e9quente en milieu m\u00e9dical, \/\u0283i.z\u0254.f\u0281e.ni ka.ta.t\u0254.nik\/. L&rsquo;expression se compose d&rsquo;un substantif f\u00e9minin singulier (\u00ab schizophr\u00e9nie \u00bb) qualifi\u00e9 par un adjectif relationnel \u00e9pith\u00e8te (\u00ab catatonique \u00bb). Au pluriel, la locution s&rsquo;accorde r\u00e9guli\u00e8rement en genre et en nombre : \u00ab schizophr\u00e9nies catatoniques \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, l&rsquo;adjectif \u00ab catatonique \u00bb qualifie \u00e0 la fois le tableau clinique global, les sympt\u00f4mes \u00e9l\u00e9mentaires (par exemple, \u00ab un mutisme catatonique \u00bb, \u00ab une posture catatonique \u00bb) et l&rsquo;attitude psychomotrice du patient. Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e contemporaine, on rencontre \u00e9galement l&rsquo;usage substantiv\u00e9 \u00ab la catatonie au cours de la schizophr\u00e9nie \u00bb ou \u00ab catatonie associ\u00e9e \u00e0 la schizophr\u00e9nie \u00bb, refl\u00e9tant les conventions taxonomiques modernes des manuels de diagnostic.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle approfondie<\/h3>\n<p>La schizophr\u00e9nie catatonique occupe une place singuli\u00e8re au croisement de la s\u00e9miologie motrice et de la d\u00e9structuration de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective. Contrairement aux formes parano\u00efdes domin\u00e9es par la floraison d\u00e9lirante ou aux formes h\u00e9b\u00e9phr\u00e9niques marqu\u00e9es par le d\u00e9ficit pragmatique et l&rsquo;\u00e9moussement affectif, la variante catatonique place le corps et la motricit\u00e9 au c\u0153ur du drame psychotique. Le corps cesse d&rsquo;\u00eatre le vecteur fluide des intentions du sujet pour se muer en un obstacle rigide ou une m\u00e9canique d\u00e9sarticul\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des manifestations cardinales de cet \u00e9tat est la <strong>stupeur catatonique<\/strong>. Le patient se trouve dans une immobilit\u00e9 quasi totale, conscient de son environnement mais incapable d&rsquo;initier la moindre action motrice volontaire. Ce tableau ne doit pas \u00eatre confondu avec un coma ou une obnubilation de la conscience : les \u00e9tudes r\u00e9trospectives et ph\u00e9nom\u00e9nologiques r\u00e9v\u00e8lent que les individus en \u00e9tat de stupeur enregistrent souvent avec une acuit\u00e9 terrifiante les paroles et les gestes de leur entourage, alors m\u00eame qu&rsquo;ils demeurent mur\u00e9s dans un mutisme absolu. Cet \u00e9tat s&rsquo;accompagne d&rsquo;un regard fixe, d&rsquo;une diminution du clignement palp\u00e9bral et d&rsquo;une insensibilit\u00e9 apparente aux stimulations ext\u00e9rieures.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 diam\u00e9tral de la stupeur se trouve la <strong>fureur catatonique<\/strong> ou l&rsquo;agitation catatonique. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une explosion d&rsquo;activit\u00e9 psychomotrice fr\u00e9n\u00e9tique, incoordonn\u00e9e, d\u00e9pourvue de finalit\u00e9 intelligible et imperm\u00e9able aux interventions verbales. Cette agitation extr\u00eame pr\u00e9sente un risque vital majeur en raison de l&rsquo;\u00e9puisement cardiovasculaire, de la rhabdomyolyse aigu\u00eb et de la d\u00e9shydratation s\u00e9v\u00e8re qu&rsquo;elle peut provoquer en l&rsquo;absence d&rsquo;interruption th\u00e9rapeutique urgente. La transition entre une stupeur profonde et une fureur aveugle peut \u00eatre instantan\u00e9e, sans prodrome apparent, conf\u00e9rant \u00e0 ce syndrome une impr\u00e9visibilit\u00e9 dangereuse.<\/p>\n<p>Un autre pilier conceptuel est le <strong>n\u00e9gativisme<\/strong>, qui se caract\u00e9rise par une r\u00e9sistance active ou passive \u00e0 toute sollicitation ext\u00e9rieure. Dans sa forme passive, le sujet n&rsquo;ex\u00e9cute aucune des consignes qui lui sont donn\u00e9es ; dans sa forme active, il accomplit exactement l&rsquo;oppos\u00e9 de ce qui lui est demand\u00e9 (par exemple, serrer les paupi\u00e8res lorsqu&rsquo;on le prie d&rsquo;ouvrir les yeux, ou retirer sa main lorsqu&rsquo;on lui propose de la serrer). Ce n\u00e9gativisme traduit moins une opposition caract\u00e9rielle qu&rsquo;un verrouillage involontaire des processus de d\u00e9cision volitionnelle face au contact interpersonnel.<\/p>\n<p>Enfin, la perm\u00e9abilit\u00e9 paradoxale \u00e0 l&rsquo;environnement se manifeste par les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;\u00e9cho et l&rsquo;ob\u00e9issance automatique. Dans ces \u00e9tats, le patient perd la fronti\u00e8re de son ips\u00e9it\u00e9 motrice : il reproduit en miroir les gestes de l&rsquo;interlocuteur (\u00e9chopraxie), r\u00e9p\u00e8te machinalement ses paroles (\u00e9cholalie), ou adopte docilement des positions impos\u00e9es par l&rsquo;examinateur, y compris si celles-ci sont inconfortables ou grotesques. Cette oscillation permanente entre r\u00e9sistance absolue (n\u00e9gativisme) et soumission m\u00e9canique (\u00e9choph\u00e9nom\u00e8nes, flexibilit\u00e9 cireuse) illustre la dissolution compl\u00e8te du contr\u00f4le autonome de l&rsquo;action.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La formalisation clinique de la catatonie s&rsquo;est articul\u00e9e \u00e0 travers des d\u00e9bats majeurs qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la psychiatrie moderne entre la fin du XIXe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle :<\/p>\n<p>En 1874, <strong>Karl Ludwig Kahlbaum<\/strong> d\u00e9crit la catatonie comme une entit\u00e9 nosologique distincte, caract\u00e9ris\u00e9e par une \u00e9volution progressive franchissant plusieurs phases successives : m\u00e9lancolique, maniaque, stuporeuse, avant d&rsquo;aboutir \u00e0 un affaiblissement mental terminal. Kahlbaum insiste sur le substrat c\u00e9r\u00e9bral organique et consid\u00e8re ce trouble comme une v\u00e9ritable maladie neuromusculaire et psychologique unifi\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, en 1899, <strong>Emil Kraepelin<\/strong> bouleverse cette conception en int\u00e9grant la catatonie de Kahlbaum au sein de sa vaste cat\u00e9gorie de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9mence_pr%C3%A9coce\">d\u00e9mence pr\u00e9coce<\/a> (<em>dementia praecox<\/em>), aux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;h\u00e9b\u00e9phr\u00e9nie et de la forme parano\u00efde. Pour Kraepelin, la catatonie n&rsquo;est pas une entit\u00e9 autonome, mais l&rsquo;une des voies terminales d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives d&rsquo;un processus psychotique chronique inexorable menant au d\u00e9clin cognitif et \u00e9motionnel.<\/p>\n<p>En 1911, <strong>Eugen Bleuler<\/strong> renomme la d\u00e9mence pr\u00e9coce en \u00ab schizophr\u00e9nies \u00bb et conserve la forme catatonique comme l&rsquo;un de ses sous-types fondamentaux. Bleuler postule que les sympt\u00f4mes moteurs ne sont pas des l\u00e9sions neurologiques focales directes, mais l&rsquo;expression corporelle de complexes affectifs inconscients scind\u00e9s, de l&rsquo;ambivalence et du repli autistique intense.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, des auteurs comme Max Fink et Michael Alan Taylor remettent en question l&rsquo;assimilation exclusive de la catatonie \u00e0 la schizophr\u00e9nie. Leurs recherches \u00e9pid\u00e9miologiques et th\u00e9rapeutiques d\u00e9montrent que la majorit\u00e9 des \u00e9pisodes catatoniques surviennent en r\u00e9alit\u00e9 dans le cadre de troubles de l&rsquo;humeur (\u00e9pisodes maniaques ou d\u00e9pressifs majeurs du trouble bipolaire) ou d&rsquo;affections neurologiques g\u00e9n\u00e9rales, et non exclusivement au cours de la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9\u00e9valuation a abouti, dans le DSM-5 (2013) publi\u00e9 par l&rsquo;American Psychiatric Association et dans la CIM-11 (2019\/2022) de l&rsquo;OMS, \u00e0 la suppression de la schizophr\u00e9nie catatonique en tant que sous-type structurel rigide. La catatonie y est d\u00e9sormais class\u00e9e comme un syndrome transnosologique ind\u00e9pendant pouvant \u00eatre sp\u00e9cifi\u00e9 lorsqu&rsquo;il survient au cours de la schizophr\u00e9nie, d&rsquo;un trouble de l&rsquo;humeur ou d&rsquo;une autre condition m\u00e9dicale.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Pour rendre compte de l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 de la schizophr\u00e9nie catatonique, plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s au sein des neurosciences cognitives, de la psychanalyse et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie.<\/p>\n<p>Sur le plan <strong>neurobiologique et neurochimique<\/strong>, la catatonie est comprise comme une dysfonction aigu\u00eb des boucles cortico-sous-corticales reliant le cortex orbitofrontal, le cortex moteur suppl\u00e9mentaire et les ganglions de la base. Les mod\u00e8les neurochimiques mettent en avant une hypodopaminergie striatale majeure (proche des m\u00e9canismes observ\u00e9s dans la maladie de Parkinson), associ\u00e9e \u00e0 un d\u00e9ficit de la neurotransmission gabaergique au niveau du r\u00e9cepteur GABA-A dans le cortex orbitofrontal et pari\u00e9tal post\u00e9rieur, ainsi qu&rsquo;\u00e0 une hyperactivit\u00e9 glutamatergique m\u00e9di\u00e9e par les r\u00e9cepteurs NMDA. Cette rupture d&rsquo;\u00e9quilibre inhibiteur\/excitateur paralyse les r\u00e9seaux de s\u00e9lection et d&rsquo;inhibition des programmes moteurs.<\/p>\n<p>Sur le plan <strong>ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/strong>, des auteurs tels que Ludwig Binswanger et Wolfgang Blankenburg ont analys\u00e9 la catatonie comme un effondrement du \u00ab corps propre \u00bb (<em>Leib<\/em>). Alors que dans l&rsquo;exp\u00e9rience normale le corps est un interm\u00e9diaire transparent \u00e0 travers lequel le sujet agit sur le monde, dans la stupeur catatonique le corps s&rsquo;objective brusquement sous forme de masse pesante (<em>K\u00f6rper<\/em>). Le sentiment d&rsquo;\u00e9vidence naturelle dispara\u00eet, et le sujet \u00e9prouve une impossibilit\u00e9 radicale \u00e0 synchroniser son temps interne avec le temps intersubjectif partag\u00e9, s&rsquo;enfermant dans une stase temporelle terrifiante.<\/p>\n<p>Sur le plan <strong>psychanalytique et psychodynamique<\/strong>, la stupeur catatonique a souvent \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9e comme un m\u00e9canisme de d\u00e9fense archa\u00efque ultime contre une angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement ou de morcellement psychotique insurmontable. Face \u00e0 un conflit intrapsychique intol\u00e9rable ou \u00e0 une menace terrifiante de perte des limites du Moi, le sujet recourt \u00e0 une immobilit\u00e9 cadav\u00e9rique mimant la mort (r\u00e9flexe de thanatose), gelant toute interaction motrice et verbale afin de pr\u00e9server les derniers fragments de son int\u00e9grit\u00e9 psychique.<\/p>\n<p>Les mod\u00e8les <strong>\u00e9volutifs et \u00e9thologiques<\/strong> rejoignent cette perspective en rapprochant la stupeur catatonique du r\u00e9flexe d&rsquo;immobilit\u00e9 tonique ou de sid\u00e9ration d\u00e9fensive observ\u00e9 chez de nombreuses esp\u00e8ces animales confront\u00e9es \u00e0 un pr\u00e9dateur in\u00e9vitable. Lorsque la fuite et le combat deviennent impossibles, l&rsquo;inhibition motrice totale repr\u00e9sente l&rsquo;ultime strat\u00e9gie de survie biologique face \u00e0 une terreur per\u00e7ue comme absolue.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La s\u00e9miologie de la schizophr\u00e9nie catatonique regroupe un ensemble complexe de signes psychomoteurs qui s&rsquo;articulent selon diff\u00e9rentes dimensions cliniques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Stupeur :<\/strong> Absence quasi totale d&rsquo;activit\u00e9 psychomotrice, d&rsquo;initiative gestuelle et d&rsquo;interaction avec l&rsquo;environnement imm\u00e9diat, le patient demeurant immobile sans alt\u00e9ration primitive de la vigilance vigile.<\/li>\n<li><strong>Catalepsie :<\/strong> Capacit\u00e9 du patient \u00e0 maintenir spontan\u00e9ment des postures physiques inconfortables ou inhabituelles contre la gravit\u00e9 pendant des dur\u00e9es prolong\u00e9es sans manifester d&rsquo;\u00e9puisement visible.<\/li>\n<li><strong>Flexibilit\u00e9 cireuse (<em>flexibilitas cerea<\/em>) :<\/strong> R\u00e9sistance plastique initiale ressentie par l&rsquo;examinateur lorsqu&rsquo;il mobilise passivement les membres du patient, semblable \u00e0 la d\u00e9formation d&rsquo;une bougie de cire ti\u00e8de, le membre conservant ensuite la posture imprim\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Mutisme :<\/strong> Absence totale ou quasi totale de production verbale, sans l\u00e9sion neurologique aphasique sous-jacente ni atteinte structurelle des organes de la phonation.<\/li>\n<li><strong>N\u00e9gativisme :<\/strong> R\u00e9sistance involontaire et automatique, sans motivation apparente, \u00e0 toute tentative de mobilisation passive ou refus syst\u00e9matique d&rsquo;ex\u00e9cuter les consignes motrices et relationnelles formul\u00e9es par l&rsquo;examinateur.<\/li>\n<li><strong>Posturage (maintien d&rsquo;attitude) :<\/strong> Maintien actif et soutenu d&rsquo;une posture corporelle \u00e9trange, asym\u00e9trique ou contraignante (par exemple, le signe de l&rsquo;\u00ab oreiller psychique \u00bb, o\u00f9 la t\u00eate reste sur\u00e9lev\u00e9e \u00e0 quelques centim\u00e8tres du lit sans support mat\u00e9riel).<\/li>\n<li><strong>St\u00e9r\u00e9otypies et mani\u00e9rismes :<\/strong> R\u00e9p\u00e9tition machinale, monotone et non orient\u00e9e vers un but de mouvements corporels ou de gestes complexes (st\u00e9r\u00e9otypies), ou ex\u00e9cution exag\u00e9r\u00e9ment th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e, contourn\u00e9e et affect\u00e9e de gestes quotidiens usuels (mani\u00e9rismes).<\/li>\n<li><strong>Agitation catatonique :<\/strong> Hyperactivit\u00e9 motrice f\u00e9brile, violente, incoordonn\u00e9e et autonome, insensible aux injonctions calmantes et ne r\u00e9pondant \u00e0 aucun stimulus environnemental identifiable.<\/li>\n<li><strong>\u00c9cho-ph\u00e9nom\u00e8nes :<\/strong> Imitation involontaire, automatique et imm\u00e9diate des gestes (\u00e9chopraxie), des paroles (\u00e9cholalie) ou des expressions faciales (\u00e9chomimie) de l&rsquo;interlocuteur.<\/li>\n<li><strong>Oppositionnisme et <em>Gegenhalten<\/em> :<\/strong> Augmentation active du tonus musculaire proportionnelle \u00e0 la force exerc\u00e9e passivement par l&rsquo;examinateur, s&rsquo;opposant \u00e0 tout d\u00e9placement du membre sans intention hostile consciente du patient.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ce trouble, il convient d&rsquo;examiner des situations embl\u00e9matiques observ\u00e9es en milieu hospitalier psychiatrique sp\u00e9cialis\u00e9 :<\/p>\n<p><strong>Illustration du p\u00f4le stuporeux :<\/strong> Un jeune homme de 22 ans, suivi pour un trouble du spectre de la schizophr\u00e9nie \u00e9voluant depuis dix-huit mois, est admis aux urgences psychiatriques apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 par ses proches assis sur une chaise dans une immobilit\u00e9 absolue depuis plus de 36 heures. Le patient ne s&rsquo;alimente plus, ne boit plus et pr\u00e9sente une r\u00e9tention urinaire aigu\u00eb. \u00c0 l&rsquo;examen, il est mutique, le regard fix\u00e9 vers un point invisible dans l&rsquo;espace. Lorsqu&rsquo;on \u00e9l\u00e8ve son bras droit \u00e0 l&rsquo;horizontale, il maintient cette position contraignante pendant pr\u00e8s de quarante minutes sans trembler ni chercher \u00e0 reposer le membre (catalepsie et flexibilit\u00e9 cireuse). La mobilisation de son bras gauche se heurte \u00e0 une r\u00e9sistance plastique imm\u00e9diate. Apr\u00e8s administration intraveineuse de 2 mg de loraz\u00e9pam, une r\u00e9gression spectaculaire de la rigidit\u00e9 survient en moins d&rsquo;une demi-heure : le patient commence \u00e0 murmurer quelques phrases, verbalisant une terreur panique d&rsquo;\u00eatre ex\u00e9cut\u00e9 si le moindre de ses muscles venait \u00e0 bouger.<\/p>\n<p><strong>Illustration du p\u00f4le oscillant et agit\u00e9 :<\/strong> Une patiente de 35 ans atteinte d&rsquo;une schizophr\u00e9nie chronique pr\u00e9sente des alternances brutales d&rsquo;\u00e9tats psychomoteurs. Apr\u00e8s plusieurs jours de mutisme partiel \u00e9maill\u00e9 de sourires immotiv\u00e9s et d&rsquo;\u00e9cholalie (r\u00e9p\u00e9tant en boucle les derni\u00e8res syllabes des infirmiers), elle bascule sans avertisseur dans une fureur motrice incoercible. Elle parcourt sans rel\u00e2che les couloirs du service, frappe les murs de mani\u00e8re rythm\u00e9e, crie des n\u00e9ologismes inintelligibles et d\u00e9truit le mobilier de sa chambre sans agressivit\u00e9 intentionnelle dirig\u00e9e contre le personnel. Sa temp\u00e9rature corporelle commence \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever (38,2 \u00b0C) et sa cr\u00e9atine kinase s\u00e9rique augmente de fa\u00e7on alarmante en raison de la destruction musculaire continue, n\u00e9cessitant une prise en charge m\u00e9dicale intensive pour pr\u00e9venir une catatonie maligne l\u00e9tale.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et diagnostic<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation diagnostique de la schizophr\u00e9nie catatonique repose sur un examen clinique minutieux combin\u00e9 \u00e0 des \u00e9chelles s\u00e9miologiques standardis\u00e9es et \u00e0 un bilan paraclinique rigoureux visant \u00e0 \u00e9liminer les urgences neurologiques ou m\u00e9taboliques.<\/p>\n<p>L&rsquo;instrument de mesure clinique le plus utilis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale est la <strong>Bush-Francis Catatonia Rating Scale (BFCRS)<\/strong>. Cette \u00e9chelle comprend 23 items \u00e9valuant la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des diff\u00e9rents signes (stupeur, catalepsie, mutisme, regard fixe, rigidit\u00e9, st\u00e9r\u00e9otypies, etc.). Les 14 premiers items constituent une \u00e9chelle de d\u00e9pistage rapide : la pr\u00e9sence d&rsquo;au moins deux de ces signes oriente formellement vers un syndrome catatonique. D&rsquo;autres outils existent, tels que la <em>Northoff Catatonia Rating Scale<\/em> (NCRS), qui explore plus particuli\u00e8rement les dimensions affectives, comportementales et motrices, ou l&rsquo;\u00e9chelle de Rogers.<\/p>\n<p>Sur le plan des crit\u00e8res nosographiques officiels (DSM-5-TR), le diagnostic exige la pr\u00e9sence d&rsquo;au moins 3 des 12 sympt\u00f4mes caract\u00e9ristiques (stupeur, catalepsie, flexibilit\u00e9 cireuse, mutisme, n\u00e9gativisme, prise de posture, mani\u00e9risme, st\u00e9r\u00e9otypie, agitation non influenc\u00e9e par des stimuli, grimaces, \u00e9cholalie, \u00e9chopraxie) survenant dans le contexte document\u00e9 d&rsquo;une schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<p>Un test diagnostique et th\u00e9rapeutique standardis\u00e9 fondamental est le <strong>test au loraz\u00e9pam<\/strong> (ou \u00ab challenge test \u00bb aux benzodiaz\u00e9pines). Il consiste \u00e0 injecter 1 \u00e0 2 mg de loraz\u00e9pam par voie intraveineuse ou intramusculaire lente. Chez un nombre substantiel de patients catatoniques, ce test induit une r\u00e9mission spectaculaire, bien que souvent transitoire au d\u00e9but, des anomalies motrices et du mutisme dans les 15 \u00e0 45 minutes suivant l&rsquo;injection, confirmant formellement la composante catatonique du tableau clinique.<\/p>\n<p>Le diagnostic diff\u00e9rentiel biologique et d&rsquo;imagerie est crucial. Tout premier \u00e9pisode catatonique impose la r\u00e9alisation urgente d&rsquo;une imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) c\u00e9r\u00e9brale, d&rsquo;un \u00e9lectroenc\u00e9phalogramme (recherchant un \u00e9tat de mal \u00e9pileptique non convulsif), d&rsquo;une ponction lombaire et d&rsquo;un bilan auto-immun approfondi (incluant le dosage des anticorps anti-r\u00e9cepteurs NMDA pour exclure une enc\u00e9phalite limbique auto-immune).<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et prise en charge<\/h3>\n<p>La schizophr\u00e9nie catatonique constitue une <strong>urgence m\u00e9dicale et psychiatrique<\/strong> absolue. Le pronostic fonctionnel et vital d\u00e9pend de la rapidit\u00e9 de mise en route de mesures th\u00e9rapeutiques cibl\u00e9es :<\/p>\n<p>Le traitement pharmacologique de premi\u00e8re intention repose sur les <strong>benzodiaz\u00e9pines \u00e0 hautes doses<\/strong>, au premier rang desquelles figure le loraz\u00e9pam. Les posologies requises pour lever la stupeur catatonique d\u00e9passent largement les doses anxiolytiques habituelles, atteignant fr\u00e9quemment 8 \u00e0 16 mg par jour, administr\u00e9s par voie orale ou parent\u00e9rale sous surveillance cardio-respiratoire. Ce traitement permet de restaurer la transmission inhibitrice GABAergique et de d\u00e9bloquer les r\u00e9seaux striato-corticaux.<\/p>\n<p>Lorsque le syndrome r\u00e9siste aux benzodiaz\u00e9pines ou lorsque le pronostic vital est engag\u00e9 d&#8217;embl\u00e9e (comme dans la catatonie maligne caract\u00e9ris\u00e9e par une hyperthermie, une instabilit\u00e9 autonomique et un collapsus cardiovasculaire imminent), l&rsquo;<strong>\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie (ECT)<\/strong> repr\u00e9sente le traitement de r\u00e9f\u00e9rence absolue, avec un taux d&rsquo;efficacit\u00e9 souvent sup\u00e9rieur \u00e0 80 %. L&rsquo;application de stimulations \u00e9lectriques contr\u00f4l\u00e9es sous anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale permet une r\u00e9initialisation neurochimique globale des r\u00e9seaux cortico-striataux, inversant rapidement l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;immobilit\u00e9 mortif\u00e8re.<\/p>\n<p>Une r\u00e8gle de prudence absolue concerne les <strong>antipsychotiques<\/strong>. Chez un patient en \u00e9tat de catatonie aigu\u00eb non r\u00e9solue, l&rsquo;administration d&rsquo;antipsychotiques classiques de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration (neuroleptiques incisifs comme l&rsquo;halop\u00e9ridol) est strictement contre-indiqu\u00e9e ou doit \u00eatre diff\u00e9r\u00e9e, car le blocage suppl\u00e9mentaire des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 majore consid\u00e9rablement le risque de pr\u00e9cipiter un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syndrome_malin_des_neuroleptiques\">syndrome malin des neuroleptiques<\/a>, une complication potentiellement fatale partageant une parent\u00e9 \u00e9troite avec la catatonie maligne.<\/p>\n<p>Les soins de maintien en condition somatique sont tout aussi indispensables : pr\u00e9vention des thromboses veineuses profondes par h\u00e9parine de bas poids mol\u00e9culaire, hydratation intraveineuse, r\u00e9alimentation par sonde ent\u00e9rale en cas de refus persistant, soins de nursing pour pr\u00e9venir les escarres de d\u00e9cubitus et surveillance vigilante de la fonction r\u00e9nale et de la diur\u00e8se.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es contemporaines<\/h3>\n<p>La recherche contemporaine en psychiatrie biologique a profond\u00e9ment transform\u00e9 notre compr\u00e9hension de la catatonie associ\u00e9e \u00e0 la schizophr\u00e9nie :<\/p>\n<p>Les travaux d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle conduits notamment par <strong>Georg Northoff<\/strong> et son \u00e9quipe ont mis en \u00e9vidence des alt\u00e9rations significatives de la connectivit\u00e9 fonctionnelle au sein du r\u00e9seau du mode par d\u00e9faut (DMN) et des r\u00e9seaux moteurs fronto-pari\u00e9taux. Lors des \u00e9tats stuporeux, on observe une d\u00e9sactivation anormale du cortex orbitofrontal m\u00e9dial et une hyperconnectivit\u00e9 compensatoire d\u00e9sorganis\u00e9e dans les aires motrices suppl\u00e9mentaires, corr\u00e9lant directement avec la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des scores de rigidit\u00e9 motrice et de catalepsie.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes de cohorte \u00e9pid\u00e9miologiques men\u00e9es par Max Fink, Michael Alan Taylor et Edward Shorter ont \u00e9tabli que la catatonie se manifeste chez environ 7 \u00e0 15 % des patients hospitalis\u00e9s en milieu psychiatrique aigu pour un \u00e9pisode psychotique ou thymique s\u00e9v\u00e8re. Leurs donn\u00e9es ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;immense majorit\u00e9 des r\u00e9ponses positives au test au loraz\u00e9pam et \u00e0 l&rsquo;ECT survient ind\u00e9pendamment du fait que la catatonie soit \u00e9tiquet\u00e9e comme schizophr\u00e9nie, manie ou enc\u00e9phalite, apportant la preuve empirique du statut de syndrome ind\u00e9pendant de la catatonie.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les recherches r\u00e9centes en neuro-immunologie ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu&rsquo;une proportion notable de patients autrefois diagnostiqu\u00e9s comme souffrant d&rsquo;une \u00ab schizophr\u00e9nie catatonique \u00e0 d\u00e9but aigu \u00bb pr\u00e9sentaient en r\u00e9alit\u00e9 une enc\u00e9phalite \u00e0 anticorps anti-NMDAR (d\u00e9couverte par Josep Dalmau en 2007). Ces d\u00e9couvertes ont renforc\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un screening immunologique syst\u00e9matique devant toute entr\u00e9e catatonique dans la psychose.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La pr\u00e9sentation et l&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie clinique de la schizophr\u00e9nie catatonique varient sensiblement \u00e0 travers le globe et au fil des \u00e9poques sociologiques :<\/p>\n<p>Dans les pays industrialis\u00e9s occidentaux, l&rsquo;incidence rapport\u00e9e des formes catatoniques massives de schizophr\u00e9nie a sembl\u00e9 diminuer drastiquement \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, co\u00efncidant avec l&rsquo;introduction des neuroleptiques et la d\u00e9sinstitutionnalisation psychiatrique. Cependant, de nombreux cliniciens soutiennent qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une illusion diagnostique : la catatonie occidentale s&rsquo;exprime d\u00e9sormais sous des formes plus discr\u00e8tes, frustes ou att\u00e9nu\u00e9es (st\u00e9r\u00e9otypies gestuelles, mutisme partiel, blocages moteurs passagers), souvent sous-diagnostiqu\u00e9es ou confondues avec des effets secondaires extrapyramidaux m\u00e9dicamenteux.<\/p>\n<p>Dans plusieurs r\u00e9gions du monde, notamment en Afrique subsaharienne et en Inde rurale, les pr\u00e9sentations catatoniques aigu\u00ebs florissantes (stupeurs profondes, flexibilit\u00e9 cireuse majeure) demeurent plus fr\u00e9quemment signal\u00e9es dans les admissions hospitali\u00e8res de premi\u00e8re intention. Cette pr\u00e9valence accrue peut r\u00e9sulter de d\u00e9lais plus longs d&rsquo;acc\u00e8s aux structures de soins psychiatriques sp\u00e9cialis\u00e9es, mais \u00e9galement de facteurs culturels influen\u00e7ant l&rsquo;expression corporelle de la d\u00e9tresse psychique, o\u00f9 l&rsquo;inhibition motrice constitue un mode socialement tol\u00e9r\u00e9 ou codifi\u00e9 de souffrance indicible.<\/p>\n<p>Certains syndromes culturels d\u00e9crits dans la litt\u00e9rature ethnopsychiatrique, tels que l&rsquo;<em>amok<\/em> en Asie du Sud-Est (acc\u00e8s soudain de course fr\u00e9n\u00e9tique et destructrice) ou le <em>latah<\/em> (comportement d&rsquo;\u00e9cho et d&rsquo;ob\u00e9issance automatique d\u00e9clench\u00e9 par une surprise soudaine), partagent des caract\u00e9ristiques ph\u00e9notypiques indiscutables avec les dimensions motrices de la catatonie, soulignant la plasticit\u00e9 de ces comportements face aux normes culturelles de canalisation de l&rsquo;angoisse.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites nosographiques<\/h3>\n<p>Le statut de la schizophr\u00e9nie catatonique fait l&rsquo;objet de vives controverses conceptuelles depuis plus d&rsquo;un si\u00e8cle :<\/p>\n<p>La critique nosologique majeure, men\u00e9e vigoureusement par l&rsquo;\u00e9cole am\u00e9ricaine de Fink et Taylor, a consist\u00e9 \u00e0 d\u00e9noncer \u00ab l&rsquo;erreur kraepelinienne \u00bb d&rsquo;avoir confin\u00e9 la catatonie au statut de sous-type de la schizophr\u00e9nie. En liant artificiellement la catatonie \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiquette p\u00e9jorative d&rsquo;une maladie chronique incurable et d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, Kraepelin aurait, selon ces auteurs, retard\u00e9 pendant des d\u00e9cennies l&rsquo;utilisation pr\u00e9coce de l&rsquo;\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie et des benzodiaz\u00e9pines, tout en incitant \u00e0 prescrire des neuroleptiques qui aggravaient paradoxalement l&rsquo;\u00e9tat des patients catatoniques.<\/p>\n<p>Une seconde controverse concerne le risque constant de confusion entre la catatonie schizophr\u00e9nique et les effets secondaires iatrog\u00e8nes induits par les m\u00e9dicaments antipsychotiques. Le syndrome parkinsonien m\u00e9dicamenteux (akin\u00e9sie, rigidit\u00e9 en roue dent\u00e9e) et l&rsquo;akathisie peuvent masquer ou imiter des manifestations catatoniques. Pire encore, le syndrome malin des neuroleptiques (SMN) est d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9 par une grande majorit\u00e9 de chercheurs comme une forme iatrog\u00e8ne de catatonie induite par un blocage brutal des voies dopaminergiques, rendant floue la fronti\u00e8re entre pathologie primitive et toxicit\u00e9 pharmacologique.<\/p>\n<p>Enfin, la suppression formelle du sous-type \u00ab schizophr\u00e9nie catatonique \u00bb dans le DSM-5 suscite des d\u00e9bats chez les cliniciens attach\u00e9s \u00e0 la psychopathologie classique. Si cette modification a le m\u00e9rite heuristique de reconna\u00eetre la nature transnosologique du syndrome moteur, certains psychiatres craignent une perte d&rsquo;attention clinique envers les sp\u00e9cificit\u00e9s psychodynamiques et longitudinales des patients psychotiques chroniques pr\u00e9sentant une d\u00e9sorganisation psychomotrice permanente.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diagnostiques<\/h3>\n<p>Pour garantir la clart\u00e9 nosologique, la schizophr\u00e9nie catatonique doit \u00eatre soigneusement distingu\u00e9e d&rsquo;un ensemble d&rsquo;entit\u00e9s psychopathologiques et neurologiques fronti\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Catatonie non li\u00e9e \u00e0 la schizophr\u00e9nie :<\/strong> Syndrome clinique identique sur le plan moteur, mais caus\u00e9 par un \u00e9pisode thymique majeur (d\u00e9pression m\u00e9lancolique, \u00e9tat maniaque mixte bipolaire) ou une pathologie m\u00e9dicale g\u00e9n\u00e9rale (lupus \u00e9ryth\u00e9mateux, enc\u00e9phalite, hyponatr\u00e9mie s\u00e9v\u00e8re). Le pronostic d\u00e9pend directement du traitement de la cause primaire.<\/li>\n<li><strong>Syndrome malin des neuroleptiques (SMN) :<\/strong> Urgence vitale induite par l&rsquo;administration d&rsquo;antipsychotiques, associant rigidit\u00e9 musculaire extr\u00eame dite \u00ab en tuyau de plomb \u00bb, hyperthermie maligne, instabilit\u00e9 neurov\u00e9g\u00e9tative (sueurs profuses, tachycardie, labilit\u00e9 tensionnelle) et \u00e9l\u00e9vation massive de la cr\u00e9atine phosphokinase (CPK). Bien que tr\u00e8s proche de la catatonie maligne, le SMN est toujours d\u00e9clench\u00e9 par un agent pharmacologique antidopaminergique.<\/li>\n<li><strong>Mutisme akin\u00e9tique :<\/strong> \u00c9tat neurologique cons\u00e9cutif \u00e0 des l\u00e9sions bilat\u00e9rales du gyrus cingulaire ant\u00e9rieur ou du m\u00e9senc\u00e9phale, caract\u00e9ris\u00e9 par une absence de parole et d&rsquo;action spontan\u00e9e sans catalepsie, n\u00e9gativisme ni flexibilit\u00e9 cireuse, le patient pr\u00e9sentant un regard vigilant mais passif.<\/li>\n<li><strong>Syndrome d&rsquo;enfermement (<em>Locked-in syndrome<\/em>) :<\/strong> \u00c9tat d&rsquo;immobilit\u00e9 totale et de mutisme d\u00fb \u00e0 un infarctus du tronc c\u00e9r\u00e9bral (pont de Varole), o\u00f9 la conscience, la cognition et les mouvements oculaires verticaux sont parfaitement pr\u00e9serv\u00e9s, sans composante psychotique ni n\u00e9gativisme.<\/li>\n<li><strong>Trouble de conversion motrice (psychog\u00e8ne) :<\/strong> Pr\u00e9sentation hyst\u00e9rique d&rsquo;immobilit\u00e9 ou de paralysie sans l\u00e9sion organique d\u00e9celable. Les anomalies du tonus sont fluctuantes, sensibles \u00e0 la suggestion, sans alt\u00e9ration des fonctions v\u00e9g\u00e9tatives ni \u00e9l\u00e9vation enzymatique, et ne r\u00e9pondent pas \u00e9lectivement au test au loraz\u00e9pam de mani\u00e8re sp\u00e9cifique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La schizophr\u00e9nie catatonique incarne l&rsquo;une des expressions les plus aigu\u00ebs et dramatiques de la pathologie mentale, caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9connexion profonde entre la volont\u00e9 psychique et l&rsquo;ex\u00e9cution motrice corporelle. Elle confronte le clinicien \u00e0 une urgence diagnostique et th\u00e9rapeutique o\u00f9 chaque heure compte pour pr\u00e9server la vie du patient face aux complications somatiques de l&rsquo;immobilit\u00e9 ou de l&rsquo;\u00e9puisement moteur.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9volution de la nosographie psychiatrique moderne a permis de d\u00e9tacher le syndrome catatonique de son assignation exclusive \u00e0 la schizophr\u00e9nie, favorisant une prise en charge transnosologique plus pr\u00e9coce et efficiente. N\u00e9anmoins, lorsque la catatonie \u00e9merge au sein d&rsquo;une schizophr\u00e9nie av\u00e9r\u00e9e, elle signale une d\u00e9sorganisation s\u00e9v\u00e8re n\u00e9cessitant une strat\u00e9gie combin\u00e9e : utilisation prudente et vigilante des benzodiaz\u00e9pines, recours d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie en cas d&rsquo;impasse, suspension stricte des neuroleptiques incisifs pendant la phase motrice aigu\u00eb, et surveillance biologique intensive.<\/p>\n<p>Comprendre la schizophr\u00e9nie catatonique, c&rsquo;est reconna\u00eetre que l&rsquo;esprit psychotique ne s&rsquo;exprime pas seulement \u00e0 travers des id\u00e9es d\u00e9lirantes ou des hallucinations auditives, mais qu&rsquo;il peut figer le corps tout entier dans une stase silencieuse, miroir d&rsquo;une angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement port\u00e9e \u00e0 son paroxysme.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Bleuler, E. (1911). <em>Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien<\/em>. Franz Deuticke.<\/li>\n<li>Bush, G., Fink, M., Petrides, G., Dowling, F., &amp; Francis, A. (1996). Catatonia. I. Rating scale and standardized examination. <em>Acta Psychiatrica Scandinavica<\/em>, 93(2), 129\u2013136. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1600-0447.1996.tb09814.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1600-0447.1996.tb09814.x<\/a><\/li>\n<li>Fink, M., &amp; Taylor, M. A. (2003). <em>Catatonia: A clinician&rsquo;s guide to diagnosis and treatment<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n<li>Kahlbaum, K. L. (1874). <em>Die Katatonie oder das Spannungsirresein<\/em>. Verlag von August Hirschwald.<\/li>\n<li>Northoff, G. (2002). What catatonia can tell us about top-down modulation: A neuropsychiatric hypothesis. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 25(5), 555\u2013577. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x02000109\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/s0140525x02000109<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dictionnaire complet de la schizophr\u00e9nie catatonique : d\u00e9finition clinique, histoire de Kahlbaum \u00e0 nos jours, s\u00e9miologie motrice, neurobiologie et prise en charge d&rsquo;urgence.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[14286,958,38650],"tags":[27479,14325,7659,38646,4052,31648,38651],"class_list":["post-22852","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychiatrie","category-psychiatrie-clinique","category-troubles-du-spectre-de-la-schizophrenie","tag-catalepsie","tag-catatonie","tag-electroconvulsivotherapie","tag-karl-ludwig-kahlbaum","tag-psychopathologie","tag-schizophrenie-catatonique","tag-stupeur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22852","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22852\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22852"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22852"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22852"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}