{"id":22808,"date":"2026-10-28T00:31:04","date_gmt":"2026-10-28T00:31:04","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=gestion-de-cas-case-management"},"modified":"2026-10-28T00:31:04","modified_gmt":"2026-10-28T00:31:04","slug":"gestion-de-cas-case-management","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=gestion-de-cas-case-management","title":{"rendered":"Gestion de cas : Coordonner le soin psychique"},"content":{"rendered":"<p>Au carrefour de la psychologie clinique, de la psychiatrie communautaire et du travail social, la gestion de cas s&rsquo;impose comme une modalit\u00e9 d&rsquo;intervention pivot destin\u00e9e \u00e0 orchestrer des parcours d&rsquo;accompagnement complexes et individualis\u00e9s. Dans un paysage sanitaire et m\u00e9dico-social souvent fragment\u00e9, elle garantit la continuit\u00e9, la pertinence et l&rsquo;efficience des interventions aupr\u00e8s de personnes confront\u00e9es \u00e0 des vuln\u00e9rabilit\u00e9s psychiques aigu\u00ebs ou chroniques. Cet article propose une analyse \u00e9pist\u00e9mologique, th\u00e9orique, clinique et empirique approfondie de la gestion de cas, mettant en lumi\u00e8re ses mod\u00e8les op\u00e9rationnels, ses fondements \u00e9thiques et sa port\u00e9e th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<h2>Gestion de cas (Case Management)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La gestion de cas (traduction francophone usuelle du terme anglophone <em>case management<\/em>) est un processus collaboratif dynamique, interdisciplinaire et structur\u00e9, par lequel un praticien r\u00e9f\u00e9rent \u2014 le gestionnaire de cas \u2014 \u00e9value, planifie, met en \u0153uvre, coordonne, surveille et r\u00e9\u00e9value l&rsquo;ensemble des options et services requis pour r\u00e9pondre aux besoins globaux d&rsquo;une personne en situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9. Dans le domaine de la sant\u00e9 mentale et de la psychologie, cette d\u00e9marche vise \u00e0 maximiser l&rsquo;autonomie du patient, \u00e0 favoriser son r\u00e9tablissement personnel et social, et \u00e0 assurer l&rsquo;int\u00e9gration coh\u00e9rente de ressources m\u00e9dicales, psychologiques, sociales et communautaires.<\/p>\n<p>Loin de se limiter \u00e0 une simple fonction logistique ou administrative d&rsquo;aiguillage vers des prestataires, la gestion de cas contemporaine constitue une v\u00e9ritable modalit\u00e9 d&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique et d&rsquo;intervention psychosociale. Elle int\u00e8gre l&rsquo;\u00e9valuation continue des besoins biopsychosociaux de l&rsquo;individu, l&rsquo;\u00e9laboration conjointe d&rsquo;un plan de services individualis\u00e9 (PSI), l&rsquo;acc\u00e8s soutenu aux prestations sp\u00e9cialis\u00e9es, ainsi qu&rsquo;une fonction de plaidoyer (<em>advocacy<\/em>) actif visant \u00e0 d\u00e9fendre les droits et la dignit\u00e9 de la personne accompagn\u00e9e au sein des r\u00e9seaux institutionnels.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, la gestion de cas s&rsquo;adresse principalement aux populations pr\u00e9sentant des troubles psychiatriques s\u00e9v\u00e8res et persistants \u2014 tels que les troubles du spectre de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizophr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a>, le trouble bipolaire ou les troubles graves de la personnalit\u00e9 \u2014 souvent associ\u00e9s \u00e0 une d\u00e9saffiliation sociale, \u00e0 des addictions comorbides ou \u00e0 une instabilit\u00e9 r\u00e9sidentielle, pour lesquelles les r\u00e9ponses sectorielles classiques s&rsquo;av\u00e8rent insuffisantes ou inop\u00e9rantes.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab gestion de cas \u00bb est un calque direct du concept nord-am\u00e9ricain <em>case management<\/em>, apparu au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle dans la litt\u00e9rature de la sant\u00e9 publique et du service social. Le mot \u00ab gestion \u00bb provient du latin <em>gestio<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>gerere<\/em>, signifiant \u00ab ex\u00e9cuter, mener \u00e0 bien, prendre en charge, administrer une affaire \u00bb. Cette racine souligne l&rsquo;action d&rsquo;ordonner et d&rsquo;assumer la responsabilit\u00e9 d&rsquo;un processus dans la dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab cas \u00bb, quant \u00e0 lui, tire son origine du latin <em>casus<\/em>, participe pass\u00e9 du verbe <em>cadere<\/em> (\u00ab tomber, advenir, se produire \u00bb), qui d\u00e9signait initialement un \u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu, une conjoncture ou une situation singuli\u00e8re. En m\u00e9decine et en psychologie clinique, le \u00ab cas \u00bb est progressivement devenu l&rsquo;incarnation concr\u00e8te d&rsquo;une entit\u00e9 nosographique ou d&rsquo;une probl\u00e9matique individuelle singuli\u00e8re. Bien que le mot \u00ab cas \u00bb soit parfois critiqu\u00e9 dans la sph\u00e8re humaniste francophone en raison d&rsquo;une connotation objectivante ou r\u00e9ifiante per\u00e7ue, la locution \u00ab gestion de cas \u00bb a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e par les politiques publiques internationales, notamment par l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.who.int\/fr\">Organisation mondiale de la Sant\u00e9<\/a>.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;espace francophone europ\u00e9en et canadien, plusieurs \u00e9quivalents ou reformulations s&#8217;emploient pour contourner cette ambigu\u00eft\u00e9 s\u00e9mantique, parmi lesquels figurent la \u00ab coordination de parcours complexe \u00bb, le \u00ab suivi individualis\u00e9 dans le milieu \u00bb, la \u00ab gestion des parcours de soins \u00bb ou encore l&rsquo;\u00ab accompagnement clinique concert\u00e9 \u00bb. Malgr\u00e9 ces nuances stylistiques, la d\u00e9nomination <em>case management<\/em> demeure le standard conceptuel universel dans les publications scientifiques internationales.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais, \u00ab gestion de cas \u00bb est une locution nominale f\u00e9minine invariable en genre. Sur le plan phon\u00e9tique, elle se prononce \/\u0292\u025bs.tj\u0254\u0303 d\u0259 k\u0251\/ (ou \/\u0292\u025bs.tj\u0254\u0303 d\u0259 ka\/). L&rsquo;\u00e9lision est absente, et l&rsquo;accent tonique repose naturellement sur la derni\u00e8re syllabe de chaque segment signifiant.<\/p>\n<p>Le professionnel exer\u00e7ant cette fonction est d\u00e9sign\u00e9 sous le syntagme nominal \u00ab gestionnaire de cas \u00bb (au f\u00e9minin : \u00ab gestionnaire de cas \u00bb), prononc\u00e9 \/\u0292\u025bs.tj\u0254.n\u025b\u0281 d\u0259 k\u0251\/. Dans la pratique psychiatrique francophone, le terme d&rsquo;origine anglaise <em>case manager<\/em> (\/k\u025bjs \u02c8m\u00e6n.\u026a.d\u0292\u0259\u0281\/) est \u00e9galement fr\u00e9quemment utilis\u00e9 dans les \u00e9quipes pluridisciplinaires, bien que les chartes professionnelles et les recommandations institutionnelles privil\u00e9gient la terminologie fran\u00e7aise normalis\u00e9e.<\/p>\n<p>Au pluriel, l&rsquo;expression s&rsquo;\u00e9crit \u00ab gestions de cas \u00bb (les d\u00e9marches ou processus) ou \u00ab gestionnaires de cas \u00bb (les praticiens). Dans son usage grammatical courant, l&rsquo;expression s&rsquo;associe couramment \u00e0 des qualificatifs mod\u00e9lisant la pratique : \u00ab gestion de cas intensive \u00bb, \u00ab gestion de cas clinique \u00bb, ou \u00ab gestion de cas fond\u00e9e sur les forces \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La gestion de cas repose sur la reconnaissance de la complexit\u00e9 intrins\u00e8que de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine de la maladie mentale et du handicap psychique. Lorsqu&rsquo;un individu est confront\u00e9 \u00e0 des troubles psychologiques majeurs, ses difficult\u00e9s ne se r\u00e9sument presque jamais \u00e0 des alt\u00e9rations neurobiologiques ou intrapsychiques isol\u00e9es ; elles s&rsquo;entrelacent avec des pertes de r\u00f4les sociaux, l&rsquo;isolement relationnel, la pr\u00e9carit\u00e9 financi\u00e8re, le mal-logement et la stigmatisation institutionnelle. Face \u00e0 cette imbrication multifactorielle, aucun praticien ni aucune structure unique ne peut pr\u00e9tendre r\u00e9pondre de mani\u00e8re isol\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ensemble des besoins \u00e9mergents.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la gestion de cas se structure comme une m\u00e9tastructure d&rsquo;accompagnement qui transcende les clivages institutionnels entre secteur hospitalier, m\u00e9decine de ville, structures d&rsquo;h\u00e9bergement, organismes d&rsquo;insertion professionnelle et services judiciaires. Le r\u00f4le du gestionnaire de cas ne consiste pas \u00e0 se substituer aux th\u00e9rapeutes, psychiatres ou travailleurs sociaux, mais \u00e0 constituer le point d&rsquo;ancrage relationnel stable et transversal autour duquel gravitent les multiples intervenants. Cette stabilit\u00e9 relationnelle est fondamentale pour restaurer la s\u00e9curit\u00e9 ontologique de patients souvent traumatis\u00e9s par des ruptures relationnelles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es ou des trajectoires institutionnelles chaotiques.<\/p>\n<p>Le p\u00e9rim\u00e8tre op\u00e9rationnel de la gestion de cas s&rsquo;articule autour de six fonctions s\u00e9quentielles et it\u00e9ratives : l&rsquo;identification et l&rsquo;engagement (<em>engagement<\/em>), l&rsquo;\u00e9valuation multidimensionnelle globale, la planification collaborative du projet de vie, la coordination proactive des ressources, le soutien clinique direct et l&rsquo;\u00e9valuation continue des r\u00e9sultats. Ce continuum d&rsquo;interventions n&rsquo;est pas lin\u00e9aire mais dynamique : il s&rsquo;ajuste continuellement aux fluctuations de l&rsquo;\u00e9tat clinique et aux aspirations existentielles de la personne.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des fronti\u00e8res conceptuelles cardinales de la gestion de cas r\u00e9side dans son ancrage au sein du milieu de vie naturel de l&rsquo;individu. Contrairement aux approches traditionnelles qui exigent du patient qu&rsquo;il se d\u00e9place et s&rsquo;adapte aux contraintes spatiotemporelles des institutions de soins, le gestionnaire de cas intervient majoritairement \u00ab hors les murs \u00bb : au domicile, dans la rue, dans les tiers-lieux communautaires ou dans les structures de convivialit\u00e9. Cette dimension \u00e9cologique permet d&rsquo;observer les comp\u00e9tences et les difficult\u00e9s du sujet en contexte r\u00e9el, optimisant ainsi la validit\u00e9 \u00e9cologique des interventions psychosociales.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la gestion de cas s&rsquo;enracine dans les mouvements de r\u00e9forme sociale de la fin du XIXe si\u00e8cle aux \u00c9tats-Unis et au Royaume-Uni. Les <em>Charity Organization Societies<\/em> (COS) de la fin des ann\u00e9es 1880, inspir\u00e9es notamment par Mary Richmond, introduisirent les premi\u00e8res formes d&rsquo;investigation sociale structur\u00e9e et de coordination philanthropique pour \u00e9viter la dispersion des secours et individualiser l&rsquo;aide apport\u00e9e aux familles indigentes. Ces travaux pr\u00e9curseurs pos\u00e8rent les jalons m\u00e9thodologiques du travail social de cas (<em>social casework<\/em>).<\/p>\n<p>Durant l&rsquo;entre-deux-guerres et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le mod\u00e8le gagna le secteur hospitalier et la r\u00e9adaptation des v\u00e9t\u00e9rans. Cependant, le tournant d\u00e9cisif dans l&rsquo;\u00e9volution de la gestion de cas en sant\u00e9 mentale co\u00efncida avec le vaste mouvement de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9sinstitutionnalisation\">d\u00e9sinstitutionnalisation<\/a> psychiatrique amorc\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 dans le monde occidental. La fermeture massive des asiles psychiatriques et la r\u00e9duction drastique des lits d&rsquo;hospitalisation de longue dur\u00e9e, bien que guid\u00e9es par des id\u00e9aux humanistes et l&rsquo;apparition des premiers psychotropes, entra\u00een\u00e8rent des cons\u00e9quences dramatiques en l&rsquo;absence de r\u00e9seaux communautaires consolid\u00e9s : errance, incarc\u00e9rations massives et ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab porte tournante \u00bb (r\u00e9admissions psychiatriques fr\u00e9quentes).<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette crise sanitaire, les chercheurs et cliniciens am\u00e9ricains Leonard Stein et Mary Ann Test mirent au point au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 le mod\u00e8le de l&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 la vie communautaire (<em>Training in Community Living<\/em>), qui devint par la suite le mod\u00e8le d&rsquo;accompagnement soutenu dans la communaut\u00e9, universellement connu sous le nom d&rsquo;<em>Assertive Community Treatment<\/em> (ACT). Parall\u00e8lement, des l\u00e9gislations f\u00e9d\u00e9rales am\u00e9ricaines, telles que le <em>Community Mental Health Centers Act<\/em>, formalis\u00e8rent la gestion de cas comme un service public essentiel pour lier les patients aux ressources communautaires.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1980 et 1990, la gestion de cas s&rsquo;\u00e9mancipa d&rsquo;une vision purement d\u00e9ficitaire et manag\u00e9riale sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;Universit\u00e9 du Kansas, o\u00f9 Charles Rapp et ses collaborateurs \u00e9labor\u00e8rent le <em>Strengths Model<\/em> (mod\u00e8le fond\u00e9 sur les forces). Ce paradigme d\u00e9pla\u00e7a la focale de la pathologie vers les ressources internes et environnementales de la personne, alignant d\u00e9finitivement la gestion de cas avec le mouvement mondial du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/R%C3%A9tablissement_en_sant%C3%A9_mentale\">r\u00e9tablissement en sant\u00e9 mentale<\/a>. Depuis le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, la gestion de cas a \u00e9t\u00e9 largement int\u00e9gr\u00e9e dans les r\u00e9formes sanitaires francophones, notamment au Qu\u00e9bec, en France, en Belgique et en Suisse, sous la forme d&rsquo;\u00e9quipes mobiles, de programmes d&rsquo;intervention pr\u00e9coce pour la psychose et de dispositifs de prise en charge des situations complexes.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La gestion de cas s&rsquo;appuie sur un socle plurith\u00e9orique int\u00e9gratif qui emprunte \u00e0 la biologie, \u00e0 la sociologie, \u00e0 la psychologie cognitive et aux sciences des syst\u00e8mes. Le premier ancrage conceptuel fondamental est le mod\u00e8le biopsychosocial formul\u00e9 par George Engel en 1977. Ce mod\u00e8le postule que la sant\u00e9 et la maladie r\u00e9sultent d&rsquo;interactions dynamiques et complexes entre des facteurs biologiques (vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique, anomalies neurophysiologiques), psychologiques (cognitions, r\u00e9gulation \u00e9motionnelle, histoire d\u00e9veloppementale) et sociaux (r\u00e9seau relationnel, conditions socio-\u00e9conomiques, st\u00e9r\u00e9otypes). La gestion de cas traduit ce postulat en actes en refusant de traiter les sympt\u00f4mes psychiatriques ind\u00e9pendamment du contexte de vie du sujet.<\/p>\n<p>Le second pilier th\u00e9orique est la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des syst\u00e8mes (Ludwig von Bertalanffy) et son application \u00e9cologique au d\u00e9veloppement humain (Urie Bronfenbrenner). Sous cet angle, le patient n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9 comme une entit\u00e9 ferm\u00e9e, mais comme un agent naviguant au sein de multiples sous-syst\u00e8mes interconnect\u00e9s : l&rsquo;ontosyst\u00e8me (ses capacit\u00e9s propres), le microsyst\u00e8me (famille, amis proches), le m\u00e9sosyst\u00e8me (relations entre ses soignants et sa famille), l&rsquo;exosyst\u00e8me (institutions m\u00e9dico-sociales, r\u00e8glements de protection sociale) et le macrosyst\u00e8me (valeurs culturelles, politiques de sant\u00e9). Le gestionnaire de cas intervient pr\u00e9cis\u00e9ment aux interfaces de ces syst\u00e8mes pour lever les blocages et fluidifier la circulation des informations et de l&rsquo;aide.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me fondement repose sur la th\u00e9orie du r\u00e9tablissement (<em>recovery<\/em>) et le paradigme de l&rsquo;autonomisation (<em>empowerment<\/em>). Port\u00e9e par des th\u00e9oriciens tels que William Anthony et Patricia Deegan, cette approche con\u00e7oit le r\u00e9tablissement non comme une gu\u00e9rison clinique d\u00e9finie par la disparition totale des sympt\u00f4mes, mais comme un processus singulier et profond\u00e9ment transformateur d&rsquo;adaptation, d&rsquo;espoir et de reconqu\u00eate d&rsquo;une vie pleine de sens malgr\u00e9 la pr\u00e9sence persistante de limitations fonctionnelles. La gestion de cas abandonne ici toute posture paternaliste pour adopter une relation de partenariat th\u00e9rapeutique d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal.<\/p>\n<p>Enfin, la gestion de cas int\u00e8gre des m\u00e9canismes issus de la th\u00e9orie de l&rsquo;attachement (John Bowlby). Chez les individus souffrant de troubles s\u00e9v\u00e8res, souvent marqu\u00e9s par des attachements ins\u00e9cures ou d\u00e9sorganis\u00e9s issus de traumatismes relationnels pr\u00e9coces, la figure du gestionnaire de cas incarne une \u00ab base de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb temporaire et fiable. Cette pr\u00e9sence bienveillante et pr\u00e9visible permet au sujet d&rsquo;explorer le monde ext\u00e9rieur et d&rsquo;accepter les soins sans redouter l&rsquo;abandon ou la pers\u00e9cution institutionnelle.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique et professionnelle distingue plusieurs composantes incontournables et d\u00e9cline la gestion de cas en diff\u00e9rents mod\u00e8les op\u00e9ratoires selon le degr\u00e9 de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 clinique et les objectifs cibl\u00e9s.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9valuation biopsychosociale globale :<\/strong> Collecte exhaustive des donn\u00e9es cliniques, fonctionnelles, environnementales et exp\u00e9rientielles, identifiant les vuln\u00e9rabilit\u00e9s mais aussi les ressources, talents et int\u00e9r\u00eats personnels du sujet.<\/li>\n<li><strong>La co-construction du plan de services individualis\u00e9 (PSI) :<\/strong> \u00c9laboration formalis\u00e9e d&rsquo;objectifs autod\u00e9termin\u00e9s par le patient, d\u00e9finissant les interventions n\u00e9cessaires, les responsabilit\u00e9s de chaque acteur et les indicateurs d&rsquo;\u00e9tape.<\/li>\n<li><strong>Le plaidoyer et la d\u00e9fense des droits (Advocacy) :<\/strong> R\u00f4le actif de soutien pour faire respecter la volont\u00e9 de l&rsquo;usager, lutter contre les discriminations institutionnelles et faciliter l&rsquo;acc\u00e8s aux droits sociaux l\u00e9gitimes.<\/li>\n<li><strong>Le suivi et l&rsquo;\u00e9valuation continue :<\/strong> R\u00e9\u00e9valuation permanente de l&rsquo;ad\u00e9quation des r\u00e9ponses apport\u00e9es, assurant une grande flexibilit\u00e9 op\u00e9rationnelle pour ajuster l&rsquo;intensit\u00e9 du soutien en temps r\u00e9el.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan organisationnel, on identifie quatre mod\u00e8les dominants de gestion de cas :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le mod\u00e8le d&rsquo;aiguillage ou de courtage (<em>Brokerage Model<\/em>) :<\/strong> Approche traditionnelle o\u00f9 le gestionnaire agit comme un interm\u00e9diaire administratif. Il \u00e9value les besoins, r\u00e9f\u00e8re le patient aux agences sp\u00e9cialis\u00e9es comp\u00e9tentes et coordonne les d\u00e9marches sans dispenser de soins cliniques directs. Ce mod\u00e8le est adapt\u00e9 aux usagers ayant un bon niveau d&rsquo;autonomie.<\/li>\n<li><strong>La gestion de cas clinique (<em>Clinical Case Management<\/em>) :<\/strong> Mod\u00e8le fusionnant la coordination logistique et la psychoth\u00e9rapie individuelle ou familiale. Le gestionnaire de cas dispense lui-m\u00eame des interventions psycho\u00e9ducatives, des techniques d&rsquo;adaptation cognitive et un soutien psychoth\u00e9rapeutique int\u00e9gr\u00e9 aux actes du quotidien.<\/li>\n<li><strong>Le suivi intensif dans le milieu (<em>Assertive Community Treatment<\/em> &#8211; ACT) :<\/strong> Mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9quipe hautement standardis\u00e9, r\u00e9serv\u00e9 aux personnes ayant des besoins tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s et de fr\u00e9quentes hospitalisations. L&rsquo;\u00e9quipe est multidisciplinaire (psychiatre, infirmiers, gestionnaires de cas, sp\u00e9cialistes de l&#8217;emploi et de l&rsquo;addictologie, pair-aidant), partage la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;ensemble de la file active sans attribution de dossiers isol\u00e9s, offre un ratio praticien-patient tr\u00e8s r\u00e9duit (g\u00e9n\u00e9ralement 1 pour 10) et garantit une disponibilit\u00e9 continue 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.<\/li>\n<li><strong>Le mod\u00e8le ax\u00e9 sur les forces (<em>Strengths Model<\/em>) :<\/strong> Approche r\u00e9solument orient\u00e9e vers le r\u00e9tablissement qui postule que toute personne poss\u00e8de des comp\u00e9tences intrins\u00e8ques et une capacit\u00e9 inali\u00e9nable d&rsquo;apprentissage et de croissance. L&rsquo;accent est mis sur les ressources informelles de l&rsquo;environnement communautaire plut\u00f4t que sur les seules structures psychiatriques.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples concrets et vignettes cliniques<\/h3>\n<p>Pour illustrer la plasticit\u00e9 et la pertinence de la gestion de cas, examinons deux situations cliniques repr\u00e9sentatives rencontr\u00e9es dans la pratique contemporaine.<\/p>\n<p><strong>Vignette 1 : R\u00e9habilitation psychosociale et pr\u00e9carit\u00e9 r\u00e9sidentielle.<\/strong><br \/>Julien, 28 ans, pr\u00e9sente un diagnostic de schizophr\u00e9nie parano\u00efde compliqu\u00e9e d&rsquo;un trouble de l&rsquo;usage du cannabis. Apr\u00e8s trois hospitalisations sous contrainte au cours de l&rsquo;ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e, il r\u00e9side dans un logement pr\u00e9caire, n&rsquo;honore plus ses consultations m\u00e9dicales et pr\u00e9sente un retrait social quasi-total. Face \u00e0 cette rupture de suivi, une \u00e9quipe de gestion de cas intensifs est mandat\u00e9e.<\/p>\n<p>Le gestionnaire de cas n&rsquo;aborde pas imm\u00e9diatement la question m\u00e9dicamenteuse ou la consommation de substances, qui suscite chez Julien une vive hostilit\u00e9. Il concentre son premier engagement sur une demande formul\u00e9e par Julien : restaurer l&rsquo;alimentation \u00e9lectrique de son logement coup\u00e9e pour impay\u00e9s. En apportant une aide concr\u00e8te et tangible, le professionnel b\u00e2tit une solide alliance de travail. Progressivement, des rencontres hebdomadaires s&rsquo;organisent dans un caf\u00e9 du quartier. Le gestionnaire de cas coordonne une concertation entre le psychiatre traitant, une assistante de service social pour la stabilisation des droits (AAH), et le bailleur social. Apr\u00e8s six mois d&rsquo;intervention, Julien a int\u00e9gr\u00e9 un groupe d&rsquo;habilet\u00e9s sociales, stabilise son traitement ambulatoire gr\u00e2ce \u00e0 un pilulier pr\u00e9par\u00e9 conjointement, et aucune r\u00e9hospitalisation n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plor\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Vignette 2 : D\u00e9tection et intervention pr\u00e9coce chez une jeune adulte.<\/strong><br \/>Camille, \u00e9tudiante de 21 ans, traverse un premier \u00e9pisode psychotique caract\u00e9ris\u00e9 par des id\u00e9es d\u00e9lirantes de pers\u00e9cution et une baisse drastique de son rendement acad\u00e9mique. R\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 un programme d&rsquo;intervention pr\u00e9coce en sant\u00e9 mentale, elle b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une gestion de cas clinique. Le gestionnaire de cas r\u00e9alise des s\u00e9ances de psycho\u00e9ducation aupr\u00e8s de Camille et de ses parents afin de r\u00e9duire le climat \u00e9motionnel familial d\u00e9l\u00e9t\u00e8re (diminution du niveau d&rsquo;\u00e9motion exprim\u00e9e). Parall\u00e8lement, il n\u00e9gocie des am\u00e9nagements d&rsquo;\u00e9tudes aupr\u00e8s du p\u00f4le handicap de l&rsquo;universit\u00e9. La synergie entre la th\u00e9rapie individuelle, le soutien \u00e0 la famille et la m\u00e9diation p\u00e9dagogique orchestr\u00e9e par le gestionnaire de cas permet \u00e0 Camille de valider son semestre universitaire sans rupture scolaire ni d\u00e9sinsertion sociale.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et instruments de mesure<\/h3>\n<p>L&rsquo;op\u00e9rationnalisation et l&rsquo;\u00e9valuation de la gestion de cas requi\u00e8rent des m\u00e9thodologies scientifiques rigoureuses, tant pour appr\u00e9cier les progr\u00e8s du b\u00e9n\u00e9ficiaire que pour garantir la fid\u00e9lit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9quipe aux standards de pratique reconnus.<\/p>\n<p>Au niveau de l&rsquo;individu, plusieurs instruments standardis\u00e9s mesurent les dimensions cl\u00e9s de l&rsquo;intervention :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le CANO (<em>Camberwell Assessment of Need<\/em>) :<\/strong> \u00c9chelle semi-structur\u00e9e mesurant 22 domaines de besoins biopsychosociaux (logement, nourriture, prise de traitement, relations sociales, loisirs), distinguant les besoins satisfaits des besoins insatisfaits selon la double perspective du patient et du soignant.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de fonctionnement personnel et social (<em>Personal and Social Performance scale<\/em> &#8211; PSP) :<\/strong> \u00c9value le niveau global de fonctionnement \u00e0 travers quatre domaines majeurs : activit\u00e9s utiles et socialement productives, relations personnelles et sociales, soins personnels, et comportements perturbateurs.<\/li>\n<li><strong>La DRES (<em>Discharge and Recovery Scale<\/em>) et la RAS (<em>Recovery Assessment Scale<\/em>) :<\/strong> Outils psychom\u00e9triques auto-administr\u00e9s permettant d&rsquo;\u00e9valuer le sentiment d&rsquo;espoir, la red\u00e9finition de soi et la ma\u00eetrise de sa propre trajectoire existentielle dans le paradigme du r\u00e9tablissement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au niveau des organisations et des programmes, l&rsquo;\u00e9valuation repose principalement sur des \u00e9chelles de fid\u00e9lit\u00e9 au mod\u00e8le (<em>fidelity scales<\/em>), \u00e0 l&rsquo;instar de la <em>Dartmouth Assertive Community Treatment Scale<\/em> (DACTS) ou de la <em>Tool for Measurement of Assertive Community Treatment<\/em> (TMACT). Ces instruments quantifient avec pr\u00e9cision le respect des crit\u00e8res constitutifs du mod\u00e8le ACT : taille de la file active, multidisciplinarit\u00e9 effective, proportion de rendez-vous men\u00e9s dans la communaut\u00e9, implication directe du m\u00e9decin psychiatre et intensit\u00e9 des contacts t\u00e9l\u00e9phoniques ou pr\u00e9sentiels.<\/p>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La gestion de cas a progressivement essaim\u00e9 au-del\u00e0 de son champ originel de la psychiatrie lourde pour fertiliser une grande diversit\u00e9 de sp\u00e9cialit\u00e9s cliniques et sanitaires. En g\u00e9rontopsychologie et en psychog\u00e9riatrie, elle structure les dispositifs d&rsquo;accompagnement des personnes \u00e2g\u00e9es atteintes de troubles neurocognitifs majeurs (tels que la maladie d&rsquo;Alzheimer et syndromes apparent\u00e9s) au sein des r\u00e9seaux g\u00e9rontologiques territoriaux (dispositif MAIA en France, par exemple). Elle \u00e9vite l&rsquo;\u00e9puisement des aidants naturels par la mobilisation coordonn\u00e9e de r\u00e9pit, de soins infirmiers et de s\u00e9ances de stimulation cognitive.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;addictologie et des comorbidit\u00e9s psychiatriques (double diagnostic), la gestion de cas facilite l&rsquo;articulation entre les structures de psychiatrie g\u00e9n\u00e9rale et les centres de soins, d&rsquo;accompagnement et de pr\u00e9vention en addictologie. Elle pr\u00e9vient les ruptures d&rsquo;\u00e9tayage cons\u00e9cutives aux rechutes en maintenant une pr\u00e9sence inconditionnelle d\u00e9nu\u00e9e de sanctions morales.<\/p>\n<p>En milieu m\u00e9dico-l\u00e9gal et p\u00e9nitentiaire, des \u00e9quipes sp\u00e9cialis\u00e9es de gestion de cas m\u00e9dico-l\u00e9gale (<em>Forensic Case Management<\/em>) accompagnent les d\u00e9tenus pr\u00e9sentant des troubles psychiatriques lors des p\u00e9riodes critiques de transition entre l&rsquo;incarc\u00e9ration et le retour dans la cit\u00e9. Les interventions ciblent conjointement l&rsquo;observance th\u00e9rapeutique, l&rsquo;acc\u00e8s au logement et la pr\u00e9vention des risques de r\u00e9cidive par la d\u00e9sescalade des facteurs criminog\u00e8nes dynamiques.<\/p>\n<p>Enfin, en p\u00e9dopsychiatrie et dans les services de protection de l&rsquo;enfance, les programmes de type <em>Wraparound<\/em> (enveloppe de services individualis\u00e9s) appliquent la philosophie de la gestion de cas pour entourer les adolescents aux prises avec des troubles disruptifs ou affectifs s\u00e9v\u00e8res d&rsquo;un maillage protecteur et soutenant, \u00e9vitant ainsi des placements institutionnels traumatiques.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Depuis pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, la gestion de cas figure parmi les interventions psychosociales les plus abondamment \u00e9valu\u00e9es par la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale en psychiatrie communautaire. Des m\u00e9ta-analyses majeures publi\u00e9es par la Collaboration Cochrane, notamment les revues syst\u00e9matiques dirig\u00e9es par Dieter Catty (2002) et plus r\u00e9cemment par Claire Marshall et ses collaborateurs, ont apport\u00e9 des donn\u00e9es robustes quant \u00e0 son efficacit\u00e9 comparative.<\/p>\n<p>Concernant le mod\u00e8le intensif (ACT), les donn\u00e9es probantes issues d&rsquo;essais cliniques randomis\u00e9s (ECR) d\u00e9montrent sans \u00e9quivoque une r\u00e9duction statistiquement et cliniquement significative du nombre de jours pass\u00e9s en hospitalisation psychiatrique, une diminution nette des taux de r\u00e9admission non planifi\u00e9e, ainsi qu&rsquo;une am\u00e9lioration significative de la stabilit\u00e9 r\u00e9sidentielle par comparaison avec les soins communautaires habituels (<em>treatment as usual<\/em> &#8211; TAU). Les patients inclus dans ces programmes pr\u00e9sentent \u00e9galement des taux d&rsquo;adh\u00e9sion au suivi ambulatoire nettement sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux des groupes t\u00e9moins.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, les recherches r\u00e9v\u00e8lent une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 d&rsquo;effets selon les dimensions cliniques \u00e9valu\u00e9es. Si la sup\u00e9riorit\u00e9 de la gestion de cas intensive est fermement \u00e9tablie pour la stabilisation environnementale et la baisse des co\u00fbts d&rsquo;hospitalisation, ses b\u00e9n\u00e9fices sur la r\u00e9duction directe de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des sympt\u00f4mes psychotiques positifs ou n\u00e9gatifs apparaissent plus modestes lorsqu&rsquo;ils sont isol\u00e9s des traitements pharmacologiques adapt\u00e9s. En revanche, les mod\u00e8les ax\u00e9s sur les forces d\u00e9montrent un impact positif d\u00e9terminant sur l&rsquo;estime de soi, le sentiment d&rsquo;efficacit\u00e9 personnelle et l&rsquo;insertion dans l&#8217;emploi comp\u00e9titif soutenu via des dispositifs coupl\u00e9s tels que le programme IPS (<em>Individual Placement and Support<\/em>).<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>La transposition et le d\u00e9ploiement de la gestion de cas dans diff\u00e9rents espaces g\u00e9ographiques exigent une vigilance culturelle accrue. D\u00e9velopp\u00e9e dans des soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes \u00e0 haut niveau de ressources, l&rsquo;approche repose initialement sur des notions d&rsquo;autonomie personnelle, d&rsquo;autod\u00e9termination et d&rsquo;\u00e9mancipation individuelle qui peuvent entrer en tension avec des visions du monde plus collectivistes ou holistes.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses communaut\u00e9s d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Asie du Sud-Est ou au sein des populations autochtones des Am\u00e9riques, la notion de \u00ab projet individualis\u00e9 \u00bb peut para\u00eetre d\u00e9connect\u00e9e si elle n&rsquo;int\u00e8gre pas au premier plan la cellule familiale \u00e9largie, les autorit\u00e9s traditionnelles et les dimensions spirituelles de la gu\u00e9rison. Dans ces contextes, la gestion de cas doit adopter une posture de comp\u00e9tence culturelle et de s\u00e9curisation culturelle, faisant des proches des partenaires d\u00e9cisionnels incontournables et respectant les repr\u00e9sentations endog\u00e8nes de la souffrance psychique.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;efficience de la gestion de cas d\u00e9pend \u00e9troitement de la structure macro\u00e9conomique des syst\u00e8mes de protection sociale. Dans les pays disposant d&rsquo;un \u00c9tat-providence consolid\u00e9 dot\u00e9 d&rsquo;une couverture universelle des soins, le gestionnaire de cas navigue au sein d&rsquo;un r\u00e9pertoire de prestations bien identifi\u00e9es, axant son travail sur la d\u00e9saturation des files d&rsquo;attente et la fluidit\u00e9 des transferts. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les syst\u00e8mes sanitaires lib\u00e9raux ou dans les pays \u00e0 revenu faible et interm\u00e9diaire, le praticien se heurte \u00e0 une p\u00e9nurie structurelle de services de relais, ce qui le contraint fr\u00e9quemment \u00e0 inventer des solutions de fortune au sein des solidarit\u00e9s communautaires informelles.<\/p>\n<h3>13. D\u00e9bats, critiques et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa l\u00e9gitimit\u00e9 scientifique et clinique, la gestion de cas soul\u00e8ve des d\u00e9bats th\u00e9oriques, d\u00e9ontologiques et politiques intenses au sein de la communaut\u00e9 des soignants et des usagers.<\/p>\n<p>La critique la plus radicale provient des courants de la psychiatrie critique et des mouvements d&rsquo;usagers-survivants de la psychiatrie. Ces derniers d\u00e9noncent le risque d&rsquo;une \u00ab asile sans murs \u00bb (<em>asylum without walls<\/em>). Dans cette perspective, la surveillance continue assur\u00e9e par les \u00e9quipes mobiles au domicile m\u00eame des usagers peut se muer en une forme insidieuse de contr\u00f4le social et de panoptique psychiatrique, o\u00f9 l&rsquo;injonction \u00e0 l&rsquo;observance m\u00e9dicamenteuse est exerc\u00e9e sous la contrainte feutr\u00e9e de visites domiciliaires intrusives, limitant l&rsquo;intimit\u00e9 et la libert\u00e9 civile des personnes.<\/p>\n<p>Un second axe critique concerne le risque d&rsquo;hyper-sp\u00e9cialisation bureaucratique et de d\u00e9shumanisation du soin. Lorsque les ratios praticien-patient s&rsquo;envolent pour des raisons budg\u00e9taires, le gestionnaire de cas se retrouve confin\u00e9 \u00e0 un r\u00f4le d&rsquo;administrateur de formulaires, de gestionnaire de flux et d&rsquo;\u00e9valuateur de co\u00fbts, au d\u00e9triment de l&rsquo;\u00e9coute clinique et de la relation d&rsquo;aide singuli\u00e8re. Cette d\u00e9rive instrumentale engendre un \u00e9puisement professionnel \u00e9lev\u00e9 (<em>burnout<\/em>) chez les soignants et un sentiment d&rsquo;abandon ou de morcellement chez les b\u00e9n\u00e9ficiaires.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, certains psychanalystes et psychologues cliniciens pointent le risque d&rsquo;un pragmatisme b\u00e9at qui, en se focalisant exclusivement sur la r\u00e9adaptation comportementale et l&rsquo;atteinte d&rsquo;objectifs quantifiables \u00e0 court terme, n\u00e9gligerait la subjectivit\u00e9 du patient, le travail de la pulsion, le sens du d\u00e9lire et les enjeux inconscients de la r\u00e9sistance au changement.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions terminologiques<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me de la sant\u00e9 mentale contemporaine, plusieurs concepts partagent des fronti\u00e8res poreuses avec la gestion de cas, imposant des distinctions terminologiques pr\u00e9cises :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Gestion de cas vs Suivi social classique (Social Casework) :<\/strong> Le suivi social traditionnel traite principalement des demandes mat\u00e9rielles, administratives et juridiques ponctuelles au sein d&rsquo;un service d\u00e9sign\u00e9, tandis que la gestion de cas clinique assure une pr\u00e9sence proactive, mobile, int\u00e9gr\u00e9e et prolong\u00e9e articulant intimement les enjeux th\u00e9rapeutiques psychiques et l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me de vie.<\/li>\n<li><strong>Gestion de cas vs Psychoth\u00e9rapie :<\/strong> La psychoth\u00e9rapie se focalise sur les processus psychiques internes, les distorsions cognitives, les conflits affectifs et la dynamique relationnelle au cours de s\u00e9ances cadr\u00e9es en cabinet ou institution. La gestion de cas englobe l&rsquo;environnement mat\u00e9riel, physique et social, agissant concr\u00e8tement sur les conditions de vie pour rendre les soins psychoth\u00e9rapeutiques possibles et soutenables.<\/li>\n<li><strong>Gestion de cas vs Coordination de r\u00e9seau :<\/strong> La coordination de r\u00e9seau (ou animation territoriale) op\u00e8re \u00e0 un niveau macroscopique ou m\u00e9so-institutionnel en structurant l&rsquo;offre de soins entre \u00e9tablissements partenaires, sans contact clinique direct avec les b\u00e9n\u00e9ficiaires. La gestion de cas op\u00e8re au niveau micro-clinique, directement aupr\u00e8s de l&rsquo;individu et de sa famille.<\/li>\n<li><strong>Gestion de cas vs Pair-aidance :<\/strong> Bien que les pairs-aidants certifi\u00e9s (professionnels ayant un v\u00e9cu exp\u00e9rientiel de la maladie mentale) puissent exercer comme gestionnaires de cas ou au sein d&rsquo;\u00e9quipes pluridisciplinaires, la pair-aidance repose sur le partage d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 du savoir exp\u00e9rientiel et la mod\u00e9lisation de l&rsquo;espoir, alors que la gestion de cas rel\u00e8ve d&rsquo;une m\u00e9thodologie formelle de coordination clinique de trajectoires.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La gestion de cas constitue une r\u00e9ponse structur\u00e9e et essentielle aux imp\u00e9ratifs de la psychiatrie moderne et des sciences psychosociales. En s&rsquo;affirmant comme un pont entre la rigueur clinique et l&rsquo;action sociale de terrain, elle s&rsquo;oppose \u00e0 la fragmentation institutionnelle qui p\u00e9nalise historiquement les personnes les plus fragiles.<\/p>\n<p>Ses points cardinaux reposent sur une alliance th\u00e9rapeutique solide, un accompagnement d\u00e9ploy\u00e9 dans le milieu \u00e9cologique du sujet, une d\u00e9marche centr\u00e9e sur les forces et l&rsquo;autod\u00e9termination, ainsi qu&rsquo;une coordination rigoureuse des comp\u00e9tences interdisciplinaires. Qu&rsquo;elle soit d\u00e9ploy\u00e9e sous forme intensive (ACT) ou clinique individuelle, elle d\u00e9montre scientifiquement son aptitude \u00e0 pr\u00e9venir les r\u00e9admissions hospitali\u00e8res, \u00e0 consolider l&rsquo;autonomie et \u00e0 r\u00e9ins\u00e9rer la personne dans son statut de citoyen \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Anthony, W. A. (1993). Recovery from mental illness: The guiding vision of the mental health service system in the 1990s. <em>Psychosocial Rehabilitation Journal<\/em>, 16(4), 11\u201323. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0095655\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0095655<\/a><\/li>\n<li>Catty, D., Burns, T., Knapp, M., Watt, H. C., Wright, C., Henderson, C., &amp; Healey, A. (2002). Home delivery: Home visiting by mental health service staff. <em>The British Journal of Psychiatry<\/em>, 181(5), 416\u2013422. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.181.5.416\">https:\/\/doi.org\/10.1192\/bjp.181.5.416<\/a><\/li>\n<li>Marshall, C., &amp; Solomon, P. (2020). Case management in mental health: Evolution and current state of the art. <em>World Psychiatry<\/em>, 19(2), 245\u2013246. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/wps.20743\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/wps.20743<\/a><\/li>\n<li>Rapp, C. A., &amp; Goscha, R. J. (2012). <em>The Strengths Model: A Recovery-Oriented Approach to Mental Health Services<\/em> (3e \u00e9d.). Oxford University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199837632.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199837632.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Stein, L. I., &amp; Test, M. A. (1980). Alternative to mental hospital treatment: I. Conceptual model, treatment program, and clinical evaluation. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 37(4), 392\u2013397. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1980.01780170034003\">https:\/\/doi.org\/10.1001\/archpsyc.1980.01780170034003<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez les fondements, mod\u00e8les cliniques et applications de la gestion de cas en sant\u00e9 mentale, une modalit\u00e9 interdisciplinaire essentielle de soins.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[38542,18112,3],"tags":[38543,30182,38541,1906,419,38544],"class_list":["post-22808","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-pratiques-de-soins","category-psychiatrie-communautaire","category-psychologie-clinique","tag-case-management","tag-coordination-des-soins","tag-gestion-de-cas","tag-retablissement","tag-sante-mentale","tag-suivi-intensif-dans-le-milieu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22808","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22808\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22808"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22808"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22808"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}