{"id":22699,"date":"2026-10-27T20:22:06","date_gmt":"2026-10-27T20:22:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-psychotique-induit-par-le-cannabis"},"modified":"2026-10-27T20:22:06","modified_gmt":"2026-10-27T20:22:06","slug":"trouble-psychotique-induit-par-le-cannabis","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-psychotique-induit-par-le-cannabis","title":{"rendered":"Psychose li\u00e9e au cannabis : Risques et diagnostic"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;\u00e9pisodes psychotiques aigus chez des consommateurs de d\u00e9riv\u00e9s cannabiques repr\u00e9sente aujourd&rsquo;hui l&rsquo;un des d\u00e9fis cliniques les plus pr\u00e9occupants de la psychiatrie contemporaine et de l&rsquo;addictologie. Longtemps banalis\u00e9 en raison du statut r\u00e9cr\u00e9atif de la substance, le trouble psychotique induit par le cannabis se distingue nettement de l&rsquo;ivresse cannabique habituelle par la survenue d&rsquo;alt\u00e9rations majeures du contact avec la r\u00e9alit\u00e9. Cette entit\u00e9 clinique, \u00e0 l&rsquo;intersection de la pharmacologie des cannabino\u00efdes et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychotique individuelle, soul\u00e8ve des questions fondamentales quant \u00e0 la trajectoire \u00e9volutive vers des pathologies chroniques telles que la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<h2>Trouble psychotique induit par le cannabis<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le trouble psychotique induit par le cannabis se d\u00e9finit comme une affection psychiatrique aigu\u00eb caract\u00e9ris\u00e9e par la pr\u00e9sence manifeste d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9lirantes, d&rsquo;hallucinations ou d&rsquo;une d\u00e9sorganisation cognitive majeure, survenant pendant ou peu de temps apr\u00e8s une intoxication ou un sevrage de cannabis. Contrairement \u00e0 une simple r\u00e9action dysphorique ou anxieuse cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;usage, les sympt\u00f4mes psychotiques exc\u00e8dent largement ce qui est habituellement attendu lors d&rsquo;une intoxication physiologique ordinaire et justifient une prise en charge m\u00e9dicale sp\u00e9cifique et urgente.<\/p>\n<p>Sur le plan nosographique, selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5-TR), ce diagnostic requiert que les manifestations psychotiques ne soient pas mieux expliqu\u00e9es par un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_psychotique\">trouble psychotique<\/a> primaire non induit par une substance (tel que la schizophr\u00e9nie ou un trouble schizo-affectif), qu&rsquo;elles n&rsquo;apparaissent pas exclusivement au cours d&rsquo;un delirium, et qu&rsquo;elles provoquent une d\u00e9tresse cliniquement significative ou une alt\u00e9ration fonctionnelle marqu\u00e9e dans les domaines social, professionnel ou affectif.<\/p>\n<p>Dans la Classification internationale des maladies (CIM-11) de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9, cette entit\u00e9 est r\u00e9pertori\u00e9e sous la d\u00e9signation de trouble psychotique induit par les cannabino\u00efdes (code 6C41.6). Elle implique une relation temporelle et pharmacologique directe entre l&rsquo;exposition aux cannabino\u00efdes et l&rsquo;\u00e9closion du tableau d\u00e9lirant ou hallucinatoire, avec une r\u00e9versibilit\u00e9 fr\u00e9quente apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9limination des m\u00e9tabolites actifs, bien qu&rsquo;une persistance au-del\u00e0 de plusieurs semaines puisse r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;entr\u00e9e dans une maladie psychiatrique persistante.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab cannabis \u00bb d\u00e9rive directement du latin classique <em>cannabis<\/em>, lui-m\u00eame emprunt\u00e9 au grec ancien <em>k\u00e1nnabis<\/em> (\u03ba\u03ac\u03bd\u03bd\u03b1\u03b2\u03b9\u03c2), un terme d\u00e9signant le chanvre d&rsquo;origine scythe ou thrace. D\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9, cette racine renvoyait \u00e0 la plante textile et m\u00e9dicinale <em>Cannabis sativa<\/em>. Le terme \u00ab psychotique \u00bb trouve son origine dans le grec <em>psukh\u00ea<\/em> (\u03c8\u03c5\u03c7\u03ae), signifiant \u00ab \u00e2me \u00bb, \u00ab souffle de vie \u00bb ou \u00ab esprit \u00bb, combin\u00e9 au suffixe m\u00e9dical <em>-osis<\/em> (-ose), employ\u00e9 d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle pour d\u00e9noter une alt\u00e9ration morbide ou un dysfonctionnement psychique fondamental sans substrat l\u00e9sionnel macroscopique \u00e9vident.<\/p>\n<p>La formalisation du concept moderne remonte au psychiatre autrichien Ernst von Feuchtersleben, qui a introduit le mot \u00ab psychose \u00bb en 1845 pour distinguer les troubles mentaux s\u00e9v\u00e8res des \u00ab n\u00e9vroses \u00bb. L&rsquo;adjectif \u00ab induit \u00bb, provenant du latin <em>inducere<\/em> (\u00ab conduire dans \u00bb, \u00ab amener \u00e0 \u00bb), souligne la relation de causalit\u00e9 extrins\u00e8que : le trouble est provoqu\u00e9, d\u00e9clench\u00e9 ou pr\u00e9cipit\u00e9 par l&rsquo;action biochimique d&rsquo;un agent exog\u00e8ne sur le parenchyme c\u00e9r\u00e9bral. L&rsquo;expression diagnostique anglaise \u00ab cannabis-induced psychotic disorder \u00bb a \u00e9t\u00e9 standardis\u00e9e dans les classifications psychiatriques anglo-saxonnes avant d&rsquo;\u00eatre int\u00e9gr\u00e9e dans le vocabulaire clinique francophone contemporain.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, l&rsquo;expression se transcrit en fran\u00e7ais par l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme : \/t\u0281u.bl\u0259 psi.k\u0254.tik \u025b\u0303.d\u0265i pa\u0281 l\u0259 ka.na.bis\/. Le mot \u00ab cannabis \u00bb se prononce g\u00e9n\u00e9ralement en faisant entendre le \u00ab s \u00bb final (\/ka.na.bis\/), bien que certaines variations r\u00e9gionales historiques aient pu l&rsquo;omettre.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin singulier. Le nom commun noyau \u00ab trouble \u00bb est qualifi\u00e9 par l&rsquo;adjectif relationnel \u00ab psychotique \u00bb, lui-m\u00eame compl\u00e9t\u00e9 par le participe pass\u00e9 \u00e0 valeur adjective \u00ab induit \u00bb, suivi du syntagme pr\u00e9positionnel \u00ab par le cannabis \u00bb. Au pluriel, la locution devient \u00ab troubles psychotiques induits par le cannabis \u00bb. Dans les dossiers cliniques hospitaliers et la litt\u00e9rature de recherche, on retrouve fr\u00e9quemment l&rsquo;abr\u00e9viation anglophone \u00ab CIPD \u00bb (Cannabis-Induced Psychotic Disorder) ou francophone \u00ab TPIC \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle approfondie<\/h3>\n<p>Le trouble psychotique induit par le cannabis ne doit pas \u00eatre confondu avec les alt\u00e9rations sensorielles transitoires, la d\u00e9personnalisation mod\u00e9r\u00e9e ou les id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence b\u00e9nignes fr\u00e9quemment rapport\u00e9es lors d&rsquo;une consommation r\u00e9cr\u00e9ative standard. Il repr\u00e9sente une rupture qualitative et quantitative aigu\u00eb avec l&rsquo;\u00e9preuve de r\u00e9alit\u00e9. Les personnes touch\u00e9es d\u00e9veloppent une perte critique compl\u00e8te vis-\u00e0-vis de leurs perceptions erron\u00e9es. La clinique est domin\u00e9e par des id\u00e9es d\u00e9lirantes florissantes, le plus souvent de m\u00e9canisme pers\u00e9cutoire, parano\u00efaque ou m\u00e9galomaniaque, accompagn\u00e9es d&rsquo;une anxi\u00e9t\u00e9 paroxystique, d&rsquo;hallucinations auditives ou visuelles souvent effrayantes, et d&rsquo;une instabilit\u00e9 \u00e9motionnelle s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Sur le plan neurophysiologique, le principal agent psychoactif incrimin\u00e9 est le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/T%C3%A9trahydrocannabinol\">t\u00e9trahydrocannabinol<\/a> (delta-9-THC). Cette mol\u00e9cule agit comme un agoniste partiel des r\u00e9cepteurs cannabino\u00efdes de type 1 (CB1), omnipr\u00e9sents dans le cortex pr\u00e9frontal, les ganglions de la base et l&rsquo;hippocampe. Dans un cerveau sain, le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_endocannabino%C3%AFde\">syst\u00e8me endocannabino\u00efde<\/a> r\u00e9trograde r\u00e9gule finement la lib\u00e9ration de neurotransmetteurs essentiels, notamment l&rsquo;acide gamma-aminobutyrique (GABA) et le glutamate. L&rsquo;invasion massive et non physiologique des r\u00e9cepteurs CB1 par le THC exog\u00e8ne d\u00e9r\u00e9gule cette hom\u00e9ostasie synaptique.<\/p>\n<p>Cette perturbation induit une d\u00e9sinhibition des neurones m\u00e9solimbiques et entra\u00eene une lib\u00e9ration aberrante de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dopamine\">dopamine<\/a> dans le striatum ventral. Selon l&rsquo;hypoth\u00e8se de la saillance aberrante formul\u00e9e par Shitij Kapur, cette pouss\u00e9e dopaminergique attribue une importance indue \u00e0 des stimuli environnementaux neutres, for\u00e7ant le patient \u00e0 construire une narration d\u00e9lirante pour donner du sens \u00e0 ses perceptions d\u00e9form\u00e9es. Contrairement au cannabidiol (CBD), un autre composant du plant de chanvre dot\u00e9 de propri\u00e9t\u00e9s modulatrices et potentiellement antipsychotiques, le THC poss\u00e8de un profil psychotomim\u00e9tique intrins\u00e8que.<\/p>\n<p>La dur\u00e9e du trouble constitue un \u00e9l\u00e9ment conceptuel central. Dans sa forme typique, l&rsquo;\u00e9pisode psychotique s&rsquo;estompe en quelques jours \u00e0 mesure que les taux s\u00e9riques et c\u00e9r\u00e9braux de cannabino\u00efdes diminuent, \u00e0 condition que le sujet maintienne une abstinence totale. Toutefois, la demi-vie d&rsquo;\u00e9limination prolong\u00e9e du THC dans les tissus adipeux peut prolonger les perturbations subaigu\u00ebs sur plusieurs semaines. Lorsque les sympt\u00f4mes subsistent au-del\u00e0 d&rsquo;un mois apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat complet de toute prise toxique, la pertinence du qualificatif \u00ab induit \u00bb s&rsquo;att\u00e9nue au profit d&rsquo;un diagnostic de trouble du spectre de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Schizophr%C3%A9nie\">schizophr\u00e9nie<\/a> d\u00e9masqu\u00e9 ou pr\u00e9cipit\u00e9 par l&rsquo;intoxication.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La documentation des effets psychotomim\u00e9tiques des pr\u00e9parations de cannabis remonte au XIXe si\u00e8cle. En 1845, le m\u00e9decin ali\u00e9niste fran\u00e7ais Jacques-Joseph Moreau de Tours publie son ouvrage fondamental, <em>Du hachisch et de l&rsquo;ali\u00e9nation mentale : \u00e9tudes psychologiques<\/em>. En s&rsquo;auto-administrant du \u00ab dawamesk \u00bb (une p\u00e2te \u00e0 base de cannabis) et en observant ses coll\u00e8gues au sein du Club des Hachichins \u00e0 Paris, Moreau de Tours formule la th\u00e9orie selon laquelle les manifestations de l&rsquo;intoxication aigu\u00eb au haschisch reproduisent artificiellement les m\u00e9canismes intimes de la folie et du d\u00e9lire chronique.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, des rapports cliniques coloniaux et militaires en Inde, en \u00c9gypte et en Afrique du Nord d\u00e9crivent des cas de \u00ab folie haschichine \u00bb ou de d\u00e9lires toxiques r\u00e9versibles chez les fumeurs r\u00e9guliers de chanvre indien. Cependant, ces descriptions demeurent controvers\u00e9es et sont souvent teint\u00e9es de st\u00e9r\u00e9otypes moraux ou coloniaux, rendant difficile la s\u00e9paration entre pharmacologie pure et variables environnementales.<\/p>\n<p>L&rsquo;essor de la pharmacologie moderne dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, marqu\u00e9 par l&rsquo;isolation du delta-9-THC par Raphael Mechoulam en 1964, permet d&rsquo;objectiver scientifiquement les effets psychotropes de la mol\u00e9cule. C&rsquo;est en 1987 que la troisi\u00e8me \u00e9dition r\u00e9vis\u00e9e du Manuel diagnostique (DSM-III-R) formalise l&rsquo;impact d\u00e9lirant du toxique sous l&rsquo;\u00e9tiquette de \u00ab trouble d\u00e9lirant organique induit par le cannabis \u00bb, avant que le DSM-IV (1994) et le DSM-5 (2013) n&rsquo;adoptent la d\u00e9nomination unifi\u00e9e actuelle.<\/p>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, l&rsquo;\u00e9volution du march\u00e9 des stup\u00e9fiants a profond\u00e9ment modifi\u00e9 le profil \u00e9pid\u00e9miologique du trouble. La s\u00e9lection vari\u00e9tale a conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de cultivars de cannabis \u00e0 tr\u00e8s haute concentration de THC (d\u00e9passant r\u00e9guli\u00e8rement 20 \u00e0 30 %) avec des teneurs quasi nulles en CBD. Parall\u00e8lement, l&rsquo;apparition des cannabino\u00efdes de synth\u00e8se (tels que le \u00ab Spice \u00bb ou le \u00ab K2 \u00bb), agonistes complets des r\u00e9cepteurs CB1 dot\u00e9s d&rsquo;une affinit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 cent fois sup\u00e9rieure \u00e0 celle du THC naturel, a multipli\u00e9 les cas de psychoses toxiques suraigu\u00ebs, catatoniques et r\u00e9fractaires dans les services d&rsquo;urgence psychiatrique.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires rendent compte de la pathogen\u00e8se du trouble psychotique induit par le cannabis :<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le vuln\u00e9rabilit\u00e9-stress (diath\u00e8se-stress) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par Zubin et Spring (1977), ce mod\u00e8le postule que la psychose r\u00e9sulte de l&rsquo;interaction entre une pr\u00e9disposition biologique sous-jacente (la diath\u00e8se) et des stresseurs environnementaux ou pharmacologiques. Le cannabis agit ici comme un puissant stresseur biochimique exog\u00e8ne. Chez un sujet sans terrain de vuln\u00e9rabilit\u00e9, le toxique induit simplement une euphorie ou une anxi\u00e9t\u00e9 transitoire ; chez un sujet dot\u00e9 d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique ou neurod\u00e9veloppementale latente, il pr\u00e9cipite l&rsquo;effondrement des m\u00e9canismes de compensation et d\u00e9clenche une rupture psychotique franche.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie de la saillance aberrante :<\/strong> Articul\u00e9e par Shitij Kapur, cette hypoth\u00e8se cognitive et neurobiologique explique comment l&rsquo;hyperactivit\u00e9 dopaminergique m\u00e9solimbique d\u00e9clench\u00e9e par l&rsquo;activation des r\u00e9cepteurs CB1 modifie la perception de la pertinence des stimuli. Le cerveau traite des d\u00e9tails environnementaux anodins (le regard d&rsquo;un passant, un bruit lointain, un arrangement d&rsquo;objets) comme porteurs d&rsquo;un sens vital et mena\u00e7ant. Pour r\u00e9soudre cette incoh\u00e9rence cognitive insoutenable, le syst\u00e8me de croyance du patient g\u00e9n\u00e8re des explications d\u00e9lirantes (id\u00e9es de complot, de surveillance ou de pers\u00e9cution).<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;hypoth\u00e8se neurod\u00e9veloppementale :<\/strong> Cette approche souligne la vuln\u00e9rabilit\u00e9 extr\u00eame du cerveau adolescent. Durant la pubert\u00e9 et le d\u00e9but de l&rsquo;\u00e2ge adulte, le syst\u00e8me endocannabino\u00efde endog\u00e8ne coordonne des processus critiques de maturation c\u00e9r\u00e9brale, notamment l&rsquo;\u00e9lagage synaptique et la my\u00e9linisation au sein du cortex pr\u00e9frontal. L&rsquo;introduction massive de THC exog\u00e8ne durant cette \u00ab fen\u00eatre temporelle critique \u00bb perturbe d\u00e9finitivement la maturation des interneurones GABAergiques exprimant la parvalbumine, alt\u00e9rant la synchronisation des oscillations gamma et installant une instabilit\u00e9 corticale propice \u00e0 la d\u00e9compensation psychotique.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>Le tableau clinique du trouble psychotique induit par le cannabis se d\u00e9ploie \u00e0 travers plusieurs composantes symptomatologiques et sous-types diagnostiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Symptomatologie d\u00e9lirante :<\/strong> Elle constitue le c\u0153ur du syndrome. Les d\u00e9lires sont le plus souvent polymorphes, mal syst\u00e9matis\u00e9s, avec une pr\u00e9dominance d&rsquo;id\u00e9es de pers\u00e9cution (conviction d&rsquo;\u00eatre espionn\u00e9, traqu\u00e9 par la police ou des organisations occultes), de r\u00e9f\u00e9rence (certitude que la t\u00e9l\u00e9vision ou la radio s&rsquo;adressent directement \u00e0 soi), et parfois d&rsquo;influence ou de t\u00e9l\u00e9pathie.<\/li>\n<li><strong>Hallucinations et illusions perceptives :<\/strong> Pr\u00e9sentes dans une proportion importante de cas, elles sont majoritairement auditives (voix commentatives, bruits mena\u00e7ants), mais peuvent \u00e9galement \u00eatre visuelles (ombres mena\u00e7antes, distorsions morphologiques de visages familiers) ou c\u00e9nesth\u00e9siques (sensations corporelles anormales d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 ou d&rsquo;intrusion physique).<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sorganisation cognitive et affective :<\/strong> Elle se manifeste par un discours d\u00e9cousu, des coqs-\u00e0-l&rsquo;\u00e2ne, une tachypsychie avec fuite des id\u00e9es, ou au contraire une h\u00e9b\u00e9tude stuporeuse. L&rsquo;affect est fr\u00e9quemment instable, oscillant entre une terreur parano\u00efaque intense, une agressivit\u00e9 d\u00e9fensive et des moments d&rsquo;euphorie d\u00e9plac\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Sous-type avec d\u00e9but au cours de l&rsquo;intoxication :<\/strong> Les sympt\u00f4mes \u00e9mergent imm\u00e9diatement ou quelques heures apr\u00e8s la prise aigu\u00eb de la substance, co\u00efncidant avec le pic de concentration plasmatique et c\u00e9r\u00e9brale de cannabino\u00efdes.<\/li>\n<li><strong>Sous-type avec d\u00e9but au cours du sevrage :<\/strong> Moins fr\u00e9quent mais bien document\u00e9, ce profil appara\u00eet lors de l&rsquo;arr\u00eat brutal d&rsquo;une consommation chronique massive de cannabis, o\u00f9 le rebond d&rsquo;activit\u00e9 noradr\u00e9nergique et glutamatergique peut s&rsquo;accompagner d&rsquo;agitation motrice, d&rsquo;insomnie rebelle et d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9lirantes transitoires.<\/li>\n<li><strong>Dimension de l&rsquo;insight (conscience du trouble) :<\/strong> Le trouble se caract\u00e9rise par une perte d&rsquo;insight totale pendant la phase aigu\u00eb ; le patient adh\u00e8re in\u00e9branlablement \u00e0 son d\u00e9lire. La restauration progressive de la critique vis-\u00e0-vis des exp\u00e9riences v\u00e9cues constitue le marqueur clinique le plus fiable de la r\u00e9solution de l&rsquo;\u00e9pisode induit.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p><strong>Cas clinique 1 : Psychose aigu\u00eb r\u00e9versible chez un adulte jeune<\/strong><br \/>Julien, 21 ans, \u00e9tudiant sans ant\u00e9c\u00e9dent psychiatrique personnel ni familial, participe \u00e0 une soir\u00e9e festive au cours de laquelle il consomme desSpace Cakes (p\u00e2tisseries hautement dos\u00e9es en r\u00e9sine de cannabis) tout en fumant des joints d&rsquo;herbe \u00e0 forte teneur en THC. Quatre heures plus tard, il s&rsquo;enferme dans une salle de bains, terrifi\u00e9, affirmant que ses amis ont empoisonn\u00e9 sa boisson et ont install\u00e9 des micro-cam\u00e9ras pour diffuser son humiliation en direct sur internet. Conduit aux urgences par les secours, Julien pr\u00e9sente une tachycardie \u00e0 120 bpm, une mydriase bilat\u00e9rale, une hypervigilance anxieuse extr\u00eame et des hallucinations auditives (il entend des voix chuchoter derri\u00e8re les cloisons). Le d\u00e9pistage urinaire confirme la pr\u00e9sence massive de t\u00e9trahydrocannabinol sans autre toxique. Plac\u00e9 dans un environnement calme avec une faible dose d&rsquo;antipsychotique s\u00e9datif pendant 48 heures, son anxi\u00e9t\u00e9 d\u00e9cro\u00eet. Au quatri\u00e8me jour d&rsquo;hospitalisation, le d\u00e9lire dispara\u00eet compl\u00e8tement, Julien critique avec stupeur son comportement de la veille et sort du service avec un diagnostic de trouble psychotique induit par le cannabis r\u00e9solutif.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : D\u00e9compensation inaugurale d&rsquo;une pathologie chronique<\/strong><br \/>Karim, 19 ans, fume quotidiennement 5 \u00e0 8 joints d&rsquo;herbe depuis l&rsquo;\u00e2ge de 15 ans. Depuis plusieurs mois, son entourage note un repli social, un fl\u00e9chissement scolaire et une n\u00e9gligence corporelle. \u00c0 la suite de la consommation d&rsquo;une nouvelle vari\u00e9t\u00e9 de cannabis \u00e0 tr\u00e8s forte puissance (wax\/dab), Karim d\u00e9veloppe un tableau d&rsquo;excitation psychomotrice majeure, d\u00e9clarant \u00eatre l&rsquo;incarnation d&rsquo;un archange investi d&rsquo;une mission de purification cosmique. Il per\u00e7oit des voix imp\u00e9ratives qui lui ordonnent de br\u00fbler ses v\u00eatements et manifeste une hostilit\u00e9 agressive envers ses parents. Hospitalis\u00e9 sous contrainte, Karim re\u00e7oit un traitement neuroleptique. Bien que l&rsquo;agitation imm\u00e9diate r\u00e9gresse, les id\u00e9es d\u00e9lirantes de grandeur et d&rsquo;influence persistent inchang\u00e9es apr\u00e8s six semaines d&rsquo;abstinence confirm\u00e9e en milieu ferm\u00e9, accompagn\u00e9es d&rsquo;un \u00e9moussement affectif profond. Le diagnostic initial de psychose induite par le cannabis est alors r\u00e9vis\u00e9 en premier \u00e9pisode de schizophr\u00e9nie, pour lequel le cannabis a jou\u00e9 le r\u00f4le de d\u00e9clencheur pr\u00e9coce sur une vuln\u00e9rabilit\u00e9 schizotypique pr\u00e9alable.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et diagnostic clinique<\/h3>\n<p>Le diagnostic de trouble psychotique induit par le cannabis est avant tout un diagnostic clinique reposant sur une anamn\u00e8se minutieuse et une d\u00e9marche d&rsquo;exclusion rigoureuse. L&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-anamn\u00e8se aupr\u00e8s des proches et des services de secours est indispensable pour reconstituer la chronologie exacte entre la prise du toxique et l&rsquo;apparition des id\u00e9es d\u00e9lirantes.<\/p>\n<p>Le bilan d&rsquo;\u00e9valuation clinique et paraclinique doit imp\u00e9rativement comporter :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Un d\u00e9pistage toxicologique urinaire syst\u00e9matique :<\/strong> Recherche qualitative et si possible semi-quantitative des cannabino\u00efdes (THC-COOH), mais aussi des amph\u00e9tamines, de la coca\u00efne, des opiac\u00e9s et des benzodiaz\u00e9pines, afin d&rsquo;\u00e9carter une intoxication poly-substance ou un adult\u00e9rant.<\/li>\n<li><strong>Un examen neurologique et somatique complet :<\/strong> Prise des constantes vitales (pouls, pression art\u00e9rielle, temp\u00e9rature corporelle) pour \u00e9liminer un syndrome s\u00e9rotoninergique, une enc\u00e9phalite infectieuse ou auto-immune, ou un traumatisme cr\u00e2nien sous-jacent.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9valuation psychopathologique standardis\u00e9e :<\/strong> Utilisation d&rsquo;\u00e9chelles valid\u00e9es telles que la <em>Positive and Negative Syndrome Scale<\/em> (PANSS) ou la <em>Brief Psychiatric Rating Scale<\/em> (BPRS) pour quantifier la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des sympt\u00f4mes positifs, de l&rsquo;hostilit\u00e9 et de la d\u00e9sorganisation motrice.<\/li>\n<li><strong>La surveillance longitudinale de l&rsquo;abstinence :<\/strong> C&rsquo;est le test diagnostique r\u00e9trospectif ultime. La r\u00e9solution compl\u00e8te de la symptomatologie psychotique en quelques jours ou semaines apr\u00e8s la n\u00e9gativation des tests urinaires confirme la nature induite. Si les sympt\u00f4mes persistent au-del\u00e0 d&rsquo;un mois de sevrage document\u00e9, les classifications internationales imposent de reconsid\u00e9rer le tableau comme une affection psychotique primaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La distinction entre psychose induite et trouble primaire a des implications th\u00e9rapeutiques, pronostiques et m\u00e9dico-l\u00e9gales majeures dans la pratique quotidienne. En milieu d&rsquo;urgence psychiatrique, la prise en charge initiale privil\u00e9gie un environnement \u00e0 faible niveau de stimulation sensorielle (chambre d&rsquo;apaisement), une r\u00e9assurance verbale (d\u00e9sescalade) et, si n\u00e9cessaire, un traitement pharmacologique \u00e0 court terme par benzodiaz\u00e9pines pour contr\u00f4ler l&rsquo;angoisse panique et par antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 dose mod\u00e9r\u00e9e pour juguler le d\u00e9lire florissant.<\/p>\n<p>Contrairement aux personnes souffrant de schizophr\u00e9nie \u00e9tablie, les patients ayant v\u00e9cu un \u00e9pisode induit authentique ne n\u00e9cessitent g\u00e9n\u00e9ralement pas un maintien \u00e0 long terme d&rsquo;un traitement antipsychotique, pourvu qu&rsquo;une abstinence stricte et durable soit observ\u00e9e. L&rsquo;intervention psychoth\u00e9rapeutique doit se concentrer imm\u00e9diatement sur la psycho\u00e9ducation et les approches motivationnelles en addictologie (entretien motivationnel, th\u00e9rapies cognitivo-comportementales de pr\u00e9vention de la rechute).<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9dicol\u00e9gal, la commission d&rsquo;actes criminels ou d\u00e9lictuels au cours d&rsquo;un \u00e9pisode psychotique induit par le cannabis pose la question complexe de l&rsquo;alt\u00e9ration ou de l&rsquo;abolition du discernement. Dans la plupart des l\u00e9gislations occidentales contemporaines, la jurisprudence tend \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;intoxication volontaire par une substance illicite connue pour sa dangerosit\u00e9 comme une circonstance ne permettant pas d&rsquo;exon\u00e9rer totalement la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale du sujet, sauf preuve formelle d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;inconscience ou d&rsquo;abolition compl\u00e8te non pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e.<\/p>\n<h3>11. Recherche empirique et donn\u00e9es scientifiques<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques et g\u00e9n\u00e9tiques accumul\u00e9es au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies ont permis de transformer notre compr\u00e9hension des liens entre cannabis et psychose. Une m\u00e9ta-analyse fondatrice dirig\u00e9e par Marconi et ses collaborateurs (2016) a d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;une relation dose-r\u00e9ponse sans \u00e9quivoque : les consommateurs les plus intensifs de cannabis pr\u00e9sentent un risque quadrupl\u00e9 de d\u00e9velopper des troubles psychotiques par rapport aux non-consommateurs.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude multicentrique europ\u00e9enne <em>EU-GEI<\/em>, dirig\u00e9e par Marta Di Forti et Robin Murray (2019), a marqu\u00e9 un tournant m\u00e9thodologique. Men\u00e9e dans onze sites europ\u00e9ens et br\u00e9siliens, elle a mis en \u00e9vidence que la disponibilit\u00e9 de cannabis \u00e0 tr\u00e8s forte concentration en THC (d\u00e9passant 10 \u00e0 15 %) \u00e9tait directement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;incidence des troubles psychotiques au niveau des populations. Les auteurs ont calcul\u00e9 que si le cannabis \u00e0 haute puissance n&rsquo;\u00e9tait plus disponible, 50 % des cas de premiers \u00e9pisodes psychotiques \u00e0 Amsterdam et 30 % de ceux observ\u00e9s \u00e0 Londres pourraient th\u00e9oriquement \u00eatre \u00e9vit\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan g\u00e9n\u00e9tique, les travaux de Caspi et al. (2005) ont \u00e9t\u00e9 parmi les premiers \u00e0 identifier une vuln\u00e9rabilit\u00e9 modul\u00e9e par le polymorphisme du g\u00e8ne de la cat\u00e9chol-O-m\u00e9thyltransf\u00e9rase (COMT Val158Met), une enzyme impliqu\u00e9e dans la d\u00e9gradation de la dopamine pr\u00e9frontale. Les porteurs de l&rsquo;all\u00e8le Val\/Val s&rsquo;av\u00e8rent nettement plus susceptibles de manifester des sympt\u00f4mes d\u00e9lirants apr\u00e8s exposition au cannabis. D&rsquo;autres variations g\u00e9n\u00e9tiques, notamment sur le g\u00e8ne <em>AKT1<\/em>, modulent \u00e9galement la sensibilit\u00e9 aigu\u00eb aux effets psychotomim\u00e9tiques du THC.<\/p>\n<p>Un autre pan majeur de la recherche concerne le taux de transition diagnostique vers une psychose chronique. Une \u00e9tude longitudinale de cohorte nationale danoise men\u00e9e par Starzer et al. (2018) a suivi plus de 6 000 patients ayant re\u00e7u un diagnostic initial de psychose induite par une substance. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que le cannabis pr\u00e9sentait le taux de conversion le plus \u00e9lev\u00e9 parmi toutes les substances psychoactives : environ 47 % des individus ayant v\u00e9cu un trouble psychotique induit par le cannabis ont re\u00e7u un diagnostic ult\u00e9rieur de schizophr\u00e9nie ou de trouble bipolaire dans les vingt ann\u00e9es suivantes, la moiti\u00e9 de ces transitions survenant dans les trois premi\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>La survenue, l&rsquo;expression et la reconnaissance du trouble psychotique induit par le cannabis s&rsquo;inscrivent dans des matrices culturelles et l\u00e9gislatives contrast\u00e9es. Dans les pays ayant l\u00e9galis\u00e9 ou d\u00e9p\u00e9nalis\u00e9 l&rsquo;usage r\u00e9cr\u00e9atif du cannabis (tels que le Canada ou certains \u00c9tats am\u00e9ricains), les syst\u00e8mes de sant\u00e9 ont document\u00e9 une hausse mesurable des passages aux urgences pour sympt\u00f4mes psychotiques toxiques, concomitante \u00e0 la commercialisation de produits comestibles concentr\u00e9s et de concentr\u00e9s d&rsquo;extraction (wax, shatter).<\/p>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation s\u00e9miologique du d\u00e9lire varie \u00e9galement selon l&rsquo;environnement culturel. Dans certains contextes traditionnels ou religieux, des exp\u00e9riences perceptives inhabituelles d\u00e9clench\u00e9es par des plantes psychotropes peuvent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es sous forme de transes mystiques ou d&rsquo;initiations chamaniques valoris\u00e9es par le groupe, limitant le sentiment d&rsquo;angoisse et la cristallisation pers\u00e9cutoire. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les contextes urbains s\u00e9cularis\u00e9s occidentaux, l&rsquo;inad\u00e9quation entre l&rsquo;exp\u00e9rience subjective du consommateur et la d\u00e9sapprobation familiale ou soci\u00e9tale favorise l&rsquo;angoisse parano\u00efde et la marginalisation.<\/p>\n<p>Il existe par ailleurs des biais diagnostiques syst\u00e9miques document\u00e9s dans la litt\u00e9rature psychiatrique internationale. Les jeunes hommes issus de minorit\u00e9s ethniques ou socio-\u00e9conomiques d\u00e9favoris\u00e9es sont statistiquement plus susceptibles de recevoir un diagnostic d&rsquo;agression ou de trouble psychotique induit lors d&rsquo;un passage aux urgences, plut\u00f4t qu&rsquo;une \u00e9valuation nuanc\u00e9e de leur d\u00e9tresse affective ou de leurs traumatismes d\u00e9veloppementaux sous-jacents.<\/p>\n<h3>13. Controverses, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le statut nosologique du trouble psychotique induit par le cannabis demeure au c\u0153ur d&rsquo;un d\u00e9bat scientifique passionn\u00e9 qui articule deux visions concurrentes :<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les partisans d&rsquo;une causalit\u00e9 pharmacologique directe affirment que le THC agit comme un agent toxique suffisant pour d\u00e9clencher de novo des perturbations neurochimiques provoquant un \u00e9tat d\u00e9lirant chez des cerveaux structurellement normaux. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, les tenants de l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;autom\u00e9dication (initi\u00e9e par Edward Khantzian) soutiennent que les individus pr\u00e9sentant des prodromes invisibles de schizophr\u00e9nie ou des troubles de l&rsquo;humeur utilisent inconsciemment le cannabis pour att\u00e9nuer leur anxi\u00e9t\u00e9 existentielle, leur insomnie ou leurs d\u00e9ficits relationnels, le cannabis n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne ou un acc\u00e9l\u00e9rateur chez des personnes dont le destin psychopathologique \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9.<\/p>\n<p>Une controverse persistante concerne la fronti\u00e8re entre intoxication prolong\u00e9e et trouble psychotique constitu\u00e9. En raison du stockage lipophile du THC, qui s&rsquo;accumule dans les membranes c\u00e9r\u00e9brales chez les usagers chroniques et se lib\u00e8re tr\u00e8s lentement, il est souvent difficile de d\u00e9terminer si des sympt\u00f4mes observ\u00e9s dix jours apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat rel\u00e8vent d&rsquo;une toxicit\u00e9 r\u00e9siduelle continue ou d&rsquo;un processus psychotique autonome qui s&rsquo;est autonomis\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, la question de l&rsquo;efficacit\u00e9 et de la dur\u00e9e optimale des traitements antipsychotiques chez ces patients reste non r\u00e9solue par les essais cliniques randomis\u00e9s. Certains praticiens pr\u00e9conisent un sevrage pr\u00e9coce des neuroleptiques d\u00e8s l&rsquo;obtention de la s\u00e9dation pour \u00e9viter les effets ind\u00e9sirables m\u00e9taboliques et neurologiques, tandis que d&rsquo;autres recommandent le maintien d&rsquo;une posologie minimale pendant six \u00e0 douze mois par crainte d&rsquo;une rechute d\u00e9lirante imm\u00e9diate.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Pour garantir la pr\u00e9cision s\u00e9miologique, plusieurs notions connexes doivent \u00eatre rigoureusement distingu\u00e9es du trouble psychotique induit par le cannabis :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Intoxication aigu\u00eb au cannabis avec distorsions perceptives :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne fr\u00e9quent et attendu comprenant des illusions spatiales ou temporelles, une intensification des couleurs et des sons, et une l\u00e9g\u00e8re euphorie. L&rsquo;insight est ici parfaitement conserv\u00e9, le consommateur sachant pertinemment que ses perceptions inhabituelles sont caus\u00e9es par la drogue consomm\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Schizophr\u00e9nie co-morbide avec trouble de l&rsquo;usage du cannabis :<\/strong> Pathologie psychiatrique chronique ind\u00e9pendante o\u00f9 les sympt\u00f4mes psychotiques (d\u00e9lires bizarres, hallucinations verbales r\u00e9guli\u00e8res, sympt\u00f4mes n\u00e9gatifs intenses comme l&rsquo;aboulie et l&rsquo;anh\u00e9donie) persistent sans discontinuer durant de longues p\u00e9riodes d&rsquo;abstinence totale av\u00e9r\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Trouble panique ou attaque de panique induite par le cannabis (\u00ab bad trip \u00bb) :<\/strong> \u00c9pisode aigu de d\u00e9tresse psychique centr\u00e9 sur la peur de mourir, de devenir fou ou de perdre le contr\u00f4le, accompagn\u00e9 de manifestations neurov\u00e9g\u00e9tatives majeures (palpitations, sueurs, tremblements). Bien qu&rsquo;une d\u00e9personnalisation impressionnante puisse survenir, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9lirantes de pers\u00e9cution constitu\u00e9es ni d&rsquo;hallucinations v\u00e9ritables.<\/li>\n<li><strong>Syndrome d&rsquo;amotivation :<\/strong> \u00c9tat d\u00e9ficitaire progressif observ\u00e9 chez les consommateurs chroniques \u00e0 fortes doses, caract\u00e9ris\u00e9 par une apathie, une perte d&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, une baisse des capacit\u00e9s attentionnelles et une passivit\u00e9, mais d\u00e9pourvu d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments psychotiques productifs (d\u00e9lire, hallucinations).<\/li>\n<li><strong>Trouble psychotique induit par les cannabino\u00efdes synth\u00e9tiques :<\/strong> Tableau clinique similaire mais souvent caract\u00e9ris\u00e9 par une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 accrue, des hallucinations violentes, des conduites auto ou h\u00e9t\u00e9ro-agressives impr\u00e9visibles, des complications cardiaques (arythmies) et des convulsions, dues \u00e0 l&rsquo;action agoniste compl\u00e8te de ces mol\u00e9cules sur les r\u00e9cepteurs CB1.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le trouble psychotique induit par le cannabis est une urgence diagnostique et th\u00e9rapeutique qui ne doit en aucun cas \u00eatre minimis\u00e9e. Il r\u00e9sulte d&rsquo;une perturbation pharmacologique aigu\u00eb des circuits dopaminergiques et endocannabino\u00efdes c\u00e9r\u00e9braux, pr\u00e9cipit\u00e9e par l&rsquo;apport massif de THC exog\u00e8ne chez des individus pr\u00e9sentant des degr\u00e9s variables de vuln\u00e9rabilit\u00e9 biologique ou psychologique.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, l&rsquo;affection se signale par une adh\u00e9sion d\u00e9lirante massive (souvent \u00e0 tonalit\u00e9 parano\u00efaque), des hallucinations auditives ou visuelles et une d\u00e9tresse anxieuse intense. M\u00eame si la majorit\u00e9 des \u00e9pisodes r\u00e9gressent favorablement en quelques jours gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;interruption de la consommation et \u00e0 un accompagnement m\u00e9dical bienveillant, pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des patients \u00e9voluent \u00e0 terme vers un trouble psychotique chronique du spectre de la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;accroissement continu de la teneur en THC des produits disponibles et \u00e0 la banalisation de leur usage, la d\u00e9tection pr\u00e9coce, l&rsquo;arr\u00eat complet et d\u00e9finitif de toute consommation de cannabino\u00efdes, ainsi qu&rsquo;un suivi psychiatrique et addictologique rapproch\u00e9 repr\u00e9sentent les seuls garants d&rsquo;un pronostic favorable et de la pr\u00e9servation de l&rsquo;autonomie psychique des personnes touch\u00e9es.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Caspi, A., Moffitt, T. E., Cannon, M., McClay, J., Murray, R., Harrington, H., Taylor, A., &#038; Poulton, R. (2005). Moderation of the effect of adolescent-onset cannabis use on adult psychosis by a functional polymorphism in the catechol-O-methyltransferase gene: Childhood abuse and psychosis. <em>Biological Psychiatry<\/em>, 57(10), 1117-1127. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.biopsych.2005.01.026\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.biopsych.2005.01.026<\/a><\/li>\n<li>Di Forti, M., Quattrone, D., Freeman, T. P., Tripoli, G., Gayer-Anderson, C., Quigley, H., &#8230; &#038; Murray, R. M. (2019). The contribution of cannabis use to variation in the incidence of psychotic disorder across Europe (EU-GEI): A multicentre case-control study. <em>The Lancet Psychiatry<\/em>, 6(5), 427-436. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S2215-0366(19)30048-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S2215-0366(19)30048-3<\/a><\/li>\n<li>Kapur, S. (2003). Psychosis as a state of aberrant salience: A framework linking biology, phenomenology, and pharmacology in schizophrenia. <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 160(1), 13-23. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.160.1.13\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.160.1.13<\/a><\/li>\n<li>Marconi, A., Di Forti, M., Lewis, C. M., Murray, R. M., &#038; Vassos, E. (2016). Meta-analysis of the association between the level of cannabis use and risk of psychosis. <em>Schizophrenia Bulletin<\/em>, 42(5), 1262-1269. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/sbw003\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/schbul\/sbw003<\/a><\/li>\n<li>Starzer, M. S., Nordentoft, M., &#038; Hjorth\u00f8j, C. (2018). Rates and predictors of conversion to schizophrenia or bipolar disorder following substance-induced psychosis. <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 175(4), 343-350. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.2017.17020223\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.ajp.2017.17020223<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le trouble psychotique induit par le cannabis est une affection aigu\u00eb caract\u00e9ris\u00e9e par des d\u00e9lires et des hallucinations provoqu\u00e9s par le THC. Cet article exhaustif d\u00e9taille sa s\u00e9miologie, ses bases neurobiologiques, ses crit\u00e8res DSM-5 et ses enjeux pronostiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[786,958,859],"tags":[15530,15032,1379,1076,33468,572,38314],"class_list":["post-22699","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-addictologie","category-psychiatrie-clinique","category-psychopathologie","tag-addictologie","tag-cannabis","tag-delires","tag-dsm-5","tag-psychose-toxique","tag-schizophrenie","tag-thc"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22699","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22699\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22699"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22699"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22699"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}