{"id":22668,"date":"2026-10-27T19:16:24","date_gmt":"2026-10-27T19:16:24","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apport-calorique-psychologie-nutrition"},"modified":"2026-10-27T19:16:24","modified_gmt":"2026-10-27T19:16:24","slug":"apport-calorique-psychologie-nutrition","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=apport-calorique-psychologie-nutrition","title":{"rendered":"Apport calorique : biopsychologie de l&rsquo;\u00e9nergie"},"content":{"rendered":"<p>Le comportement d&rsquo;ingestion constitue l&rsquo;un des carrefours les plus fascinants entre la biologie fondamentale de la survie et la complexit\u00e9 des processus cognitifs, \u00e9motionnels et sociaux humains. Bien loin de se r\u00e9sumer \u00e0 une simple \u00e9quation thermodynamique d&rsquo;entr\u00e9e et de sortie d&rsquo;\u00e9nergie, l&rsquo;acte de s&rsquo;alimenter mobilise un r\u00e9seau intriqu\u00e9 de signaux p\u00e9riph\u00e9riques, de structures c\u00e9r\u00e9brales archa\u00efques et de repr\u00e9sentations mentales hautement \u00e9labor\u00e9es. Comprendre les dynamiques qui r\u00e9gissent la prise alimentaire s&rsquo;av\u00e8re aujourd&rsquo;hui indispensable pour appr\u00e9hender les grandes probl\u00e9matiques de sant\u00e9 publique, des troubles des conduites alimentaires jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie mondiale d&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 m\u00e9tabolique.<\/p>\n<h2>Apport calorique<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>apport calorique<\/strong> d\u00e9signe la quantit\u00e9 totale d&rsquo;\u00e9nergie m\u00e9tabolisable ing\u00e9r\u00e9e par un organisme sous la forme de macronutriments (glucides, lipides, prot\u00e9ines) et d&rsquo;alcool, mesur\u00e9e conventionnellement en kilocalories (kcal) ou en kilojoules (kJ). En psychologie et en neurosciences comportementales, il repr\u00e9sente le produit final mesurable d&rsquo;un comportement d&rsquo;ingestion modul\u00e9 par des r\u00e9gulations hom\u00e9ostatiques, h\u00e9doniques et cognitives.<\/p>\n<p>Sur le plan conceptuel, l&rsquo;apport calorique ne correspond pas seulement \u00e0 un volume physique de mati\u00e8re d\u00e9grad\u00e9e par l&rsquo;appareil digestif ; il mat\u00e9rialise l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une cascade motivationnelle complexe d\u00e9clench\u00e9e par des signaux de faim, fa\u00e7onn\u00e9e par l&rsquo;apprentissage et interrompue par les m\u00e9canismes de rassasiement et de sati\u00e9t\u00e9. L&rsquo;\u00e9tude psychologique de l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique s&rsquo;int\u00e9resse ainsi tant \u00e0 la valeur calorique absolue consomm\u00e9e qu&rsquo;aux d\u00e9terminants internes (\u00e9motions, croyances, pulsions) et externes (environnement, normes sociales, disponibilit\u00e9 des aliments) qui en dictent la fr\u00e9quence, le choix qualitatif et l&rsquo;amplitude.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab apport calorique \u00bb r\u00e9unit deux composantes lexicales d&rsquo;origines distinctes, issues du vocabulaire \u00e9conomique, physique et physiologique. Le terme \u00ab apport \u00bb d\u00e9rive du verbe fran\u00e7ais <em>apporter<\/em>, lui-m\u00eame issu du latin classique <em>apportare<\/em> (compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ad-<\/em>, signifiant \u00ab vers \u00bb, et de <em>portare<\/em>, \u00ab porter \u00bb ou \u00ab transporter \u00bb). Dans la langue fran\u00e7aise du Moyen \u00c2ge et de l&rsquo;\u00e9poque moderne, l&rsquo;apport renvoyait initialement \u00e0 ce que l&rsquo;on fournit, contribue ou d\u00e9pose dans une entreprise collective ou patrimoniale, avant de d\u00e9signer l&rsquo;incorporation de substances vitales \u00e0 l&rsquo;organisme au cours du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab calorique \u00bb trouve ses racines dans le substantif latin <em>calor<\/em> (\u00ab chaleur \u00bb), qui a donn\u00e9 naissance au concept physique de \u00ab calorique \u00bb, introduit par Antoine Lavoisier en 1787 pour d\u00e9signer le fluide hypoth\u00e9tique cens\u00e9 transporter la chaleur. Bien que la th\u00e9orie du fluide calorique ait \u00e9t\u00e9 r\u00e9fut\u00e9e par la thermodynamique moderne, le mot a surv\u00e9cu sous la forme de l&rsquo;unit\u00e9 de mesure invent\u00e9e par le physicien Nicolas Cl\u00e9ment autour de 1824 : la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Calorie\">calorie<\/a>. L&rsquo;int\u00e9gration de l&rsquo;expression dans le champ biom\u00e9dical s&rsquo;est consolid\u00e9e \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle avec les travaux de Wilbur Olin Atwater sur la calorim\u00e9trie humaine, avant de s&rsquo;\u00e9tendre au XXe si\u00e8cle \u00e0 la psychologie exp\u00e9rimentale pour qualifier l&rsquo;\u00e9valuation quantitative des prises nutritionnelles dans les mod\u00e8les de conditionnement et d&rsquo;\u00e9thologie humaine.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan linguistique et grammatical, \u00ab apport calorique \u00bb est un groupe nominal masculin singulier (au pluriel : \u00ab apports caloriques \u00bb). Sa transcription phon\u00e9tique en fran\u00e7ais standard selon l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) est : <strong>\/a.p\u0254\u0281 ka.l\u0254.\u0281ik\/<\/strong>.<\/p>\n<p>Le terme s&#8217;emploie principalement de mani\u00e8re non comptable pour d\u00e9signer un continuum \u00e9nerg\u00e9tique (\u00ab surveiller son apport calorique \u00bb), mais peut prendre une valeur d\u00e9nombrable lorsqu&rsquo;il fait r\u00e9f\u00e9rence aux divers \u00e9pisodes prandiaux au cours d&rsquo;une p\u00e9riode donn\u00e9e (\u00ab les apports caloriques journaliers \u00bb). Dans la litt\u00e9rature acad\u00e9mique francophone, on rencontre fr\u00e9quemment le synonyme rigoureux \u00ab apport \u00e9nerg\u00e9tique \u00bb, privil\u00e9gi\u00e9 par les physiologistes car il s&rsquo;aligne sur le Syst\u00e8me international d&rsquo;unit\u00e9s (le joule), bien que la formule \u00ab apport calorique \u00bb demeure pr\u00e9pond\u00e9rante dans la pratique clinique, la psychopathologie et la psychologie de la sant\u00e9.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour la psychologie contemporaine, l&rsquo;apport calorique constitue l&rsquo;expression comportementale d&rsquo;un \u00e9quilibre pr\u00e9caire entre deux syst\u00e8mes de commande c\u00e9r\u00e9braux majeurs : le syst\u00e8me hom\u00e9ostatique et le syst\u00e8me h\u00e9donique (ou motivationnel-r\u00e9compensant). Le syst\u00e8me hom\u00e9ostatique est principalement orchestr\u00e9 par l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hypothalamus\">hypothalamus<\/a>, une structure dienc\u00e9phalique fondamentale qui int\u00e8gre en permanence des signaux p\u00e9riph\u00e9riques neuroendocriniens renseignant sur l&rsquo;\u00e9tat des r\u00e9serves de l&rsquo;organisme. Lorsque les stocks \u00e9nerg\u00e9tiques s&rsquo;amenuisent, des m\u00e9diateurs orexig\u00e8nes stimulent la recherche de nourriture, tandis que l&rsquo;absorption alimentaire lib\u00e8re des hormones anorexig\u00e8nes provoquant le d\u00e9sengagement du comportement de consommation.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;esp\u00e8ce humaine ne se nourrit que rarement dans le seul dessein de restaurer un d\u00e9ficit \u00e9nerg\u00e9tique cellulaire. L&rsquo;apport calorique est massivement modul\u00e9 par le syst\u00e8me h\u00e9donique, sous-tendu par le circuit dopaminergique m\u00e9solimbique reliant l&rsquo;aire tegmentale ventrale au noyau accumbens. Ce circuit conf\u00e8re une valeur de r\u00e9compense (saillance incitative et renforcement positif) aux aliments denses en \u00e9nergie, riches en sucres raffin\u00e9s et en graisses satur\u00e9es. Cette app\u00e9tence inn\u00e9e pour l&rsquo;hyperpalatabilit\u00e9, s\u00e9lectionn\u00e9e par l&rsquo;\u00e9volution dans des environnements ancestraux marqu\u00e9s par la disette p\u00e9riodique, entre en conflit direct avec la pl\u00e9thore alimentaire des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. Dans ce contexte, l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique d\u00e9passe les besoins physiologiques r\u00e9els pour devenir un moyen de stimulation sensorielle, de recherche de plaisir ou de compensation affective.<\/p>\n<p>Enfin, la dimension cognitive ajoute un niveau suppl\u00e9mentaire de complexit\u00e9. La m\u00e9moire des repas r\u00e9cents, l&rsquo;attention port\u00e9e aux signaux sensoriels, la perception de la taille des portions et les r\u00e8gles normatives int\u00e9rioris\u00e9es exercent une influence descendante (<em>top-down<\/em>) consid\u00e9rable sur le volume calorique ing\u00e9r\u00e9. D\u00e8s lors qu&rsquo;un individu tente d&rsquo;imposer un contr\u00f4le volontaire sur sa consommation par le biais de r\u00e9gimes restrictifs ou de croyances di\u00e9t\u00e9tiques rigides, l&rsquo;autor\u00e9gulation biologique naturelle tend \u00e0 s&rsquo;effriter, cr\u00e9ant une vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychologique marqu\u00e9e aux d\u00e9sinhibitions comportementales, aux compulsions et aux d\u00e9r\u00e8glements m\u00e9taboliques.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension scientifique de l&rsquo;apport calorique s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 travers plusieurs paradigmes successifs depuis le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res :<\/p>\n<p>Au XVIIIe si\u00e8cle, Antoine Lavoisier et Armand Seguin \u00e9tablissent le principe fondamental selon lequel la respiration animale est une combustion chimique lente utilisant de l&rsquo;oxyg\u00e8ne et lib\u00e9rant de la chaleur. Ils d\u00e9montrent que l&rsquo;effort physique et la digestion majorent cette consommation, fondant ainsi la bio\u00e9nerg\u00e9tique. Au cours des d\u00e9cennies suivantes, les chimistes allemands, notamment Justus von Liebig, cat\u00e9gorisent les aliments en principes nutritifs \u00e9l\u00e9mentaires, ouvrant la voie \u00e0 une formalisation comptable de la nutrition.<\/p>\n<p>La fin du XIXe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle marquent l&rsquo;av\u00e8nement de la calorim\u00e9trie directe et indirecte sous l&rsquo;\u00e9gide du chimiste am\u00e9ricain Wilbur Olin Atwater. En concevant des chambres calorim\u00e9triques pour les \u00eatres humains, Atwater quantifie la densit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique m\u00e9tabolisable de chaque macronutrimant (les c\u00e9l\u00e8bres coefficients d&rsquo;Atwater : environ 4 kcal\/g pour les prot\u00e9ines et glucides, 9 kcal\/g pour les lipides). Durant cette p\u00e9riode, l&rsquo;apport calorique est appr\u00e9hend\u00e9 sous un prisme strictement m\u00e9caniste et hygi\u00e9niste : le corps est con\u00e7u comme une machine thermodynamique o\u00f9 la ration calorique doit simplement compenser le travail musculaire et le m\u00e9tabolisme de base.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1940 et 1950, la physiologie exp\u00e9rimentale op\u00e8re un tournant neurobiologique. B.K. Anand et John Brobeck mettent en \u00e9vidence le r\u00f4le central des noyaux hypothalamiques dans l&rsquo;initiation et l&rsquo;interruption de l&rsquo;ingestion, th\u00e9orisant l&rsquo;hypothalamus lat\u00e9ral comme \u00ab centre de la faim \u00bb et le noyau ventrom\u00e9dian comme \u00ab centre de la sati\u00e9t\u00e9 \u00bb. Simultan\u00e9ment, Walter Cannon popularise le concept d&rsquo;hom\u00e9ostasie, incitant les chercheurs \u00e0 concevoir l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique comme une boucle de r\u00e9troaction n\u00e9gative visant \u00e0 maintenir un point de consigne (<em>set-point<\/em>) corporel stable.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1970, la psychologie clinique et cognitive fait irruption dans le champ avec les d\u00e9couvertes de C. Peter Herman et Janet Polivy sur la restriction cognitive. Leurs exp\u00e9riences d\u00e9montrent que les mangeurs restrictifs d\u00e9r\u00e9gulent leur apport calorique en r\u00e9ponse \u00e0 des signaux psychologiques per\u00e7us (par exemple, croire avoir bu un milk-shake hypercalorique) plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la charge \u00e9nerg\u00e9tique r\u00e9elle. Dans les ann\u00e9es 1990, la d\u00e9couverte historique de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Leptine\">leptine<\/a> par Jeffrey Friedman, suivie de celle de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ghr%C3%A9line\">ghr\u00e9line<\/a>, ach\u00e8ve de relier la neurobiologie mol\u00e9culaire de la faim \u00e0 la neuro-imagerie fonctionnelle moderne, confirmant que l&rsquo;apport calorique se trouve au confluent des circuits de l&rsquo;\u00e9nergie, de l&rsquo;apprentissage et de la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres conceptuels majeurs permettent de th\u00e9oriser l&rsquo;apport calorique en psychologie :<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le du point de consigne (Set-Point Theory) et du point de tassement (Settling-Point Model) :<\/strong> Formul\u00e9e initialement par Gordon Kennedy avec la th\u00e9orie lipostatique, la th\u00e9orie du <em>set-point<\/em> stipule que le syst\u00e8me nerveux central d\u00e9fend activement une masse grasse corporelle pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e. Si l&rsquo;apport calorique diminue (restriction calorique), le cerveau d\u00e9clenche une baisse compensatoire de la thermogen\u00e8se et une hausse massive de l&rsquo;app\u00e9tit pour contraindre l&rsquo;individu \u00e0 restaurer ses r\u00e9serves. En r\u00e9ponse aux insuffisances de ce mod\u00e8le face \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 croissante, James Michael Hill et d&rsquo;autres ont propos\u00e9 le <em>settling-point<\/em> : l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique et le poids se stabilisent \u00e0 un niveau passif r\u00e9sultant de l&rsquo;interaction constante entre la pr\u00e9disposition g\u00e9n\u00e9tique et l&rsquo;environnement alimentaire d&rsquo;abondance.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie de la saillance incitative (Incentive Salience Model) :<\/strong> \u00c9labor\u00e9e par Kent Berridge et Terry Robinson, cette th\u00e9orie neurobiologique dissocie le \u00ab liking \u00bb (le plaisir h\u00e9donique ressenti lors de la consommation, m\u00e9di\u00e9 par les r\u00e9cepteurs opio\u00efdes et cannabino\u00efdes) du \u00ab wanting \u00bb (l&rsquo;envie irr\u00e9pressible ou motivation d&rsquo;obtenir l&rsquo;aliment, orchestr\u00e9e par la dopamine m\u00e9solimbique). Dans un contexte moderne satur\u00e9 de stimuli alimentaires ultra-transform\u00e9s, l&rsquo;apport calorique excessif est souvent propuls\u00e9 par une hyper-r\u00e9activit\u00e9 du syst\u00e8me du \u00ab wanting \u00bb, rendant l&rsquo;individu captif de sollicitations marketing ou visuelles en l&rsquo;absence totale de plaisir gustatif accru ou de faim biologique.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie de la restriction cognitive (Restraint Theory) :<\/strong> D\u00e9velopp\u00e9e par Herman et Mack (1975), puis affin\u00e9e par Herman et Polivy, cette approche postule que substituer un contr\u00f4le cognitif conscient aux signaux int\u00e9roceptifs physiologiques de faim et de sati\u00e9t\u00e9 fragilise l&rsquo;autor\u00e9gulation de l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique. Face \u00e0 un stress \u00e9motionnel, \u00e0 la consommation d&rsquo;alcool ou \u00e0 la transgression involontaire d&rsquo;une r\u00e8gle di\u00e9t\u00e9tique (\u00ab l&rsquo;effet foutez-moi le camp \u00bb ou <em>what-the-hell effect<\/em>), les d\u00e9fenses cognitives s&rsquo;effondrent, laissant place \u00e0 une surconsommation calorique aigu\u00eb pouvant aller jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s hyperphagique.<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le psychosomatique et de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle :<\/strong> H\u00e9ritier des th\u00e9ories d&rsquo;Hilde Bruch sur la gen\u00e8se des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_des_conduites_alimentaires\">troubles des conduites alimentaires<\/a>, ce paradigme postule que de nombreux mangeurs utilisent l&rsquo;apport calorique \u2013 particuli\u00e8rement d&rsquo;aliments riches en glucides et en lipides \u2013 comme une modalit\u00e9 inadapt\u00e9e de r\u00e9gulation \u00e9motionnelle (l&rsquo;alimentation \u00e9motionnelle ou <em>emotional eating<\/em>). L&rsquo;absorption rapide de calories entra\u00eene une r\u00e9duction transitoire du cortisol, \u00e9l\u00e8ve la synth\u00e8se c\u00e9r\u00e9brale de s\u00e9rotonine et anesth\u00e9sie temporairement les affects dysphoriques (solitude, anxi\u00e9t\u00e9, ennui, col\u00e8re), instaurant une boucle d&rsquo;apprentissage par renforcement n\u00e9gatif.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport calorique ne doit pas \u00eatre per\u00e7u comme un bloc homog\u00e8ne, mais plut\u00f4t d\u00e9compos\u00e9 selon ses dimensions comportementales, temporelles et qualitatives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Apport hom\u00e9ostatique vs h\u00e9donique :<\/strong> L&rsquo;apport hom\u00e9ostatique r\u00e9pond \u00e0 un besoin m\u00e9tabolique av\u00e9r\u00e9 de restauration \u00e9nerg\u00e9tique, tandis que l&rsquo;apport h\u00e9donique est d\u00e9clench\u00e9 par l&rsquo;opportunit\u00e9 de ressentir une r\u00e9compense sensorielle en l&rsquo;absence de tout signal de d\u00e9pl\u00e9tion.<\/li>\n<li><strong>Apport prandial vs post-prandial et grignotage :<\/strong> La distribution chronologique des calories influe fortement sur l&rsquo;autor\u00e9gulation. Les repas structur\u00e9s (prandiaux) mobilisent des anticipations c\u00e9phaliques et des rituels temporels stabilisateurs, alors que les \u00e9pisodes de grignotage continu (\u00ab snacking \u00bb) \u00e9chappent souvent \u00e0 la m\u00e9moire de travail et r\u00e9duisent la sensation globale de rassasiement.<\/li>\n<li><strong>Densit\u00e9 calorique et structure matricielle :<\/strong> Les calories liquides (sodas, boissons \u00e9nergisantes, jus) d\u00e9clenchent une r\u00e9ponse de sati\u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement plus faible que les calories solides incorpor\u00e9es dans des matrices alimentaires riches en fibres et en eau, favorisant un apport \u00e9nerg\u00e9tique passif \u00e9lev\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Apport calorique restrictif, normatif et compulsif :<\/strong> Sur le plan clinique, la typologie comportementale distingue les apports quantitativement restreints (caract\u00e9ristiques de l&rsquo;anorexie mentale), les apports normatifs stables align\u00e9s sur les besoins, et les apports massifs d\u00e9sinhib\u00e9s (caract\u00e9ristiques des crises de boulimie et de l&rsquo;hyperphagie boulimique).<\/li>\n<li><strong>Densit\u00e9 nutritionnelle relative :<\/strong> Distinction entre les calories \u00ab vides \u00bb (provenant d&rsquo;ingr\u00e9dients ultra-transform\u00e9s n&rsquo;apportant ni micronutriments, ni vitamines, ni fibres) et les calories nutritives denses, qui nourrissent le microbiote intestinal et d\u00e9clenchent la s\u00e9cr\u00e9tion peptidique de sati\u00e9t\u00e9 via l&rsquo;axe intestin-cerveau.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et \u00e9tudes de cas illustratives<\/h3>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;escalade de la restriction cognitive et l&rsquo;effet rebond chez une adulte jeune.<\/strong> L\u00e9a, 24 ans, commence un r\u00e9gime hypocalorique s\u00e9v\u00e8re limitant son apport journalier \u00e0 1 000 kcal dans l&rsquo;objectif de perdre du poids rapidement. Durant les trois premi\u00e8res semaines, sa volont\u00e9 consciente compense l&rsquo;alerte physiologique g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la chute de la leptine et la flamb\u00e9e de la ghr\u00e9line. Cependant, confront\u00e9e \u00e0 une surcharge \u00e9motionnelle lors d&rsquo;une session d&rsquo;examens universitaires, elle consomme par accident un biscuit sucr\u00e9 offert par une camarade. Percevant cette prise comme l&rsquo;an\u00e9antissement de sa di\u00e8te, ses barri\u00e8res cognitives c\u00e8dent : L\u00e9a absorbe plus de 3 500 kcal en moins de deux heures sous la forme d&rsquo;aliments ultra-transform\u00e9s. Cet \u00e9pisode illustre de fa\u00e7on paradigmatique l&rsquo;effondrement de la restriction cognitive th\u00e9oris\u00e9 par Herman et Polivy, o\u00f9 l&rsquo;apport calorique oscille violemment entre privation draconienne et d\u00e9sinhibition massive.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : L&rsquo;alimentation \u00e9motionnelle en contexte professionnel stressant.<\/strong> Marc, cadre sup\u00e9rieur de 46 ans, pr\u00e9sente un apport calorique norm\u00e9 durant sa journ\u00e9e de travail (salade compos\u00e9e le midi, absence de grignotage). Cependant, chaque soir, lorsqu&rsquo;il rentre seul chez lui avec un \u00e9tat de tension psychologique et d&rsquo;\u00e9puisement mental accumul\u00e9, il s&rsquo;installe devant un \u00e9cran et ing\u00e8re de mani\u00e8re automatique entre 1 500 et 2 000 kcal d&rsquo;aliments riches en graisses et en sucres (chips, chocolat, fromage). Cette ingestion ne r\u00e9pond \u00e0 aucune faim physiologique, mais agit comme un anesth\u00e9siant \u00e9motionnel par activation du circuit dopaminergique et lib\u00e9ration d&rsquo;opio\u00efdes endog\u00e8nes, court-circuitant toute \u00e9coute des signaux int\u00e9roceptifs de r\u00e9pl\u00e9tion gastrique.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La restriction extr\u00eame dans l&rsquo;anorexie mentale restrictive.<\/strong> Thomas, 17 ans, calcule m\u00e9ticuleusement chaque milligramme d&rsquo;aliment absorb\u00e9. Son apport calorique quotidien est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment maintenu sous le seuil critique de 500 kcal. Malgr\u00e9 une \u00e9maciation s\u00e9v\u00e8re, une am\u00e9norrh\u00e9e m\u00e9tabolique \u00e9quivalente et une hypothermie constante, Thomas per\u00e7oit tout d\u00e9passement de ce plafond calorique comme une menace existentielle intol\u00e9rable et une perte totale de contr\u00f4le de soi. L&rsquo;apport calorique minimaliste devient ici le barom\u00e8tre d&rsquo;une exigence perfectionniste rigide et d&rsquo;une alt\u00e9ration profonde du sch\u00e9ma corporel, neutralisant les signaux de faim les plus imp\u00e9rieux \u00e9mis par l&rsquo;hypothalamus.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>La quantification de l&rsquo;apport calorique et des comportements qui le gouvernent repose sur un ensemble d&rsquo;instruments physiques, m\u00e9taboliques et psychom\u00e9triques :<\/p>\n<p><strong>M\u00e9thodes d&rsquo;auto-\u00e9valuation di\u00e9t\u00e9tique :<\/strong> Les carnets alimentaires tenus sur plusieurs jours cons\u00e9cutifs (journal alimentaire prospectif), le rappel des 24 heures et les questionnaires de fr\u00e9quence alimentaire (FFQ) constituent les m\u00e9thodes historiques les plus employ\u00e9es en recherche translationnelle. Cependant, ils souffrent d&rsquo;un biais syst\u00e9matique bien document\u00e9 en psychologie de la sant\u00e9 : la sous-d\u00e9claration massive de l&rsquo;apport calorique, particuli\u00e8rement fr\u00e9quente chez les personnes souffrant d&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 ou de culpabilit\u00e9 alimentaire, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9cart entre apport d\u00e9clar\u00e9 et apport r\u00e9el peut exc\u00e9der 30 \u00e0 40 %.<\/p>\n<p><strong>Techniques biophysiques de r\u00e9f\u00e9rence :<\/strong> Pour surmonter ces limites, la m\u00e9thode de l&rsquo;eau doublement marqu\u00e9e (<em>doubly labeled water<\/em>) fait figure d&rsquo;\u00e9talon-or (<em>gold standard<\/em>). Elle permet d&rsquo;estimer avec une pr\u00e9cision extr\u00eame la d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique globale d&rsquo;un individu en conditions de vie r\u00e9elles sur une \u00e0 trois semaines. En situation de stabilit\u00e9 pond\u00e9rale v\u00e9rifi\u00e9e, cette d\u00e9pense \u00e9quivaut pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;apport calorique r\u00e9el, r\u00e9v\u00e9lant sans \u00e9quivoque les \u00e9carts des d\u00e9clarations verbales. La calorim\u00e9trie indirecte compl\u00e8te ce dispositif en laboratoire en mesurant les \u00e9changes gazeux (dioxyg\u00e8ne consomm\u00e9 et dioxyde de carbone produit) pour \u00e9valuer la d\u00e9pense de repos et le quotient respiratoire.<\/p>\n<p><strong>\u00c9chelles et questionnaires psychom\u00e9triques :<\/strong> Afin d&rsquo;\u00e9valuer la structure psychologique qui commande l&rsquo;apport calorique, les cliniciens mobilisent des instruments valid\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Le Three-Factor Eating Questionnaire (TFEQ)<\/em> de Stunkard et Messick, mesurant la restriction cognitive, la d\u00e9sinhibition et la perception de la faim.<\/li>\n<li><em>Le Dutch Eating Behavior Questionnaire (DEBQ)<\/em> de Van Strien, distinguant l&rsquo;alimentation \u00e9motionnelle, l&rsquo;alimentation externe (r\u00e9activit\u00e9 aux stimuli de l&rsquo;environnement) et la restriction.<\/li>\n<li><em>La Binge Eating Scale (BES)<\/em> et l&rsquo;<em>Eating Disorder Examination Questionnaire (EDE-Q)<\/em>, qui permettent de quantifier la fr\u00e9quence et la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des \u00e9pisodes d&rsquo;hyperphagie et de restriction calorique s\u00e9v\u00e8re dans une perspective diagnostique (DSM-5-TR).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications cliniques et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration fine de l&rsquo;apport calorique trouve des d\u00e9bouch\u00e9s th\u00e9rapeutiques et pr\u00e9ventifs cruciaux dans de nombreux champs d&rsquo;intervention :<\/p>\n<p><strong>Th\u00e9rapies cognitivo-comportementales (TCC) des troubles alimentaires :<\/strong> Dans les protocoles standardis\u00e9s tels que la TCC transdiagnostique de Fairburn (CBT-E), la r\u00e9gulation de l&rsquo;apport calorique ne passe pas par la prescription d&rsquo;un r\u00e9gime amaigrissant, mais par l&rsquo;instauration d&rsquo;un sch\u00e9ma d&rsquo;alimentation r\u00e9gulier (trois repas et deux \u00e0 trois collations planifi\u00e9es par jour). Cette r\u00e9gularit\u00e9 temporelle m\u00e9canique apaise les fluctuations extr\u00eames de la faim, neutralise la dynamique de restriction-d\u00e9sinhibition et permet un d\u00e9samor\u00e7age progressif des peurs associ\u00e9es aux calories.<\/p>\n<p><strong>Alimentation intuitive et pleine conscience (Mindful Eating) :<\/strong> De nombreuses interventions contemporaines visent \u00e0 \u00e9manciper les patients du comptage obsessionnel des calories en r\u00e9habilitant la conscience int\u00e9roceptive. En apprenant \u00e0 identifier pr\u00e9cocement les signaux corporels de faim gastrique, de pl\u00e9nitude et de rassasiement sensoriel sp\u00e9cifique, les individus parviennent spontan\u00e9ment \u00e0 moduler leur apport \u00e9nerg\u00e9tique vers un \u00e9quilibre hom\u00e9ostatique stable, rompant le cercle vicieux de la culpabilit\u00e9 et de la rechute.<\/p>\n<p><strong>Am\u00e9nagement ergonomique et politique de sant\u00e9 publique (Nudges) :<\/strong> La psychologie environnementale a mis en lumi\u00e8re l&rsquo;influence d\u00e9terminante de l&rsquo;architecture du choix sur l&rsquo;apport calorique. R\u00e9duire la taille des assiettes dans les restaurants collectifs, positionner les aliments denses en micronutriments \u00e0 hauteur des yeux dans les supermarch\u00e9s, taxer les boissons sucr\u00e9es ou imposer des \u00e9tiquetages nutritionnels clairs et synth\u00e9tiques (comme le Nutri-Score) constituent des applications pratiques qui modifient l&rsquo;apport calorique global d&rsquo;une population sans imposer de contrainte coercitive consciente.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique r\u00e9cente apporte un \u00e9clairage in\u00e9dit sur les soubassements biologiques et cognitifs de l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique :<\/p>\n<p>Les travaux en neurobiologie men\u00e9s par Nora Volkow et Gene-Jack Wang ont d\u00e9montr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aide de la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) que les individus pr\u00e9sentant une ob\u00e9sit\u00e9 avec apport calorique compulsif affichent une disponibilit\u00e9 r\u00e9duite des r\u00e9cepteurs dopaminergiques D2 dans le striatum, similaire aux profils observ\u00e9s dans les addictions aux substances. Cette d\u00e9couverte soutient l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un d\u00e9ficit de r\u00e9compense : l&rsquo;individu augmente son volume calorique ing\u00e9r\u00e9 pour compenser une signalisation dopaminergique \u00e9mouss\u00e9e face aux stimuli agr\u00e9ables du quotidien.<\/p>\n<p>Sur le versant exp\u00e9rimental de l&rsquo;alimentation ultra-transform\u00e9e, l&rsquo;\u00e9tude contr\u00f4l\u00e9e randomis\u00e9e pionni\u00e8re men\u00e9e par Kevin Hall et ses collaborateurs aux National Institutes of Health (NIH), publi\u00e9e en 2019, a marqu\u00e9 une \u00e9tape d\u00e9cisive. Plac\u00e9s dans un environnement m\u00e9tabolique clos avec un acc\u00e8s libre \u00e0 la nourriture, des volontaires ont consomm\u00e9 spontan\u00e9ment environ 500 kcal de plus par jour lorsqu&rsquo;ils recevaient un r\u00e9gime ultra-transform\u00e9 par rapport \u00e0 un r\u00e9gime compos\u00e9 d&rsquo;aliments bruts, bien que les deux r\u00e9gimes aient \u00e9t\u00e9 rigoureusement appari\u00e9s en sucres, graisses, fibres et macronutriments totaux. Cette recherche a prouv\u00e9 que la texture, la vitesse d&rsquo;ingestion et la matrice industrielle hyper-incitative alt\u00e8rent les signaux de sati\u00e9t\u00e9 et stimulent m\u00e9caniquement un sur-apport calorique passif.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les recherches explorant l&rsquo;axe intestin-cerveau r\u00e9v\u00e8lent que le microbiote intestinal r\u00e9gule directement l&rsquo;apport calorique par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;acides gras \u00e0 cha\u00eene courte (ac\u00e9tate, propionate, butyrate) et de la modulation de peptides gastro-intestinaux tels que le peptide YY (PYY) et le glucagon-like peptide-1 (GLP-1). Les r\u00e9centes pharmacoth\u00e9rapies fond\u00e9es sur les agonistes des r\u00e9cepteurs du GLP-1 (s\u00e9maglutide, tirz\u00e9patide) confirment cliniquement cette intrication : en ralentissant la vidange gastrique et surtout en agissant sur les circuits hypothalamiques et m\u00e9solimbiques, ils \u00e9touffent le \u00ab bruit alimentaire \u00bb mental (<em>food noise<\/em>) et diminuent drastiquement l&rsquo;apport calorique spontan\u00e9.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La signification et la r\u00e9gulation de l&rsquo;apport calorique varient consid\u00e9rablement selon les contextes culturels, anthropologiques et socio-\u00e9conomiques :<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales post-industrielles, l&rsquo;apport calorique est l&rsquo;objet d&rsquo;une moralisation intense. L&rsquo;abondance permanente d&rsquo;aliments ultra-transform\u00e9s et bon march\u00e9 coexiste avec un imp\u00e9ratif esth\u00e9tique de minceur extr\u00eame et d&rsquo;asc\u00e9tisme corporel. Cette tension paradoxale g\u00e9n\u00e8re ce que le sociologue Claude Fischler a qualifi\u00e9 de \u00ab gastro-anomie \u00bb : l&rsquo;individu contemporain, priv\u00e9 des rep\u00e8res culinaires et rituels traditionnels contraignants, se retrouve isol\u00e9 face \u00e0 la d\u00e9cision alimentaire, rendant son apport calorique vuln\u00e9rable aux angoisses existentielles, au marketing et aux modes di\u00e9t\u00e9tiques changeantes.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans de nombreuses cultures traditionnelles d&rsquo;Afrique, d&rsquo;Asie ou des \u00eeles du Pacifique, un apport calorique g\u00e9n\u00e9reux et une corpulence ronde conservent une charge symbolique valorisante, incarnant la sant\u00e9, la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique, la f\u00e9condit\u00e9 et la bienveillance familiale. Toutefois, l&rsquo;occidentalisation rapide des modes de vie et la p\u00e9n\u00e9tration globale des circuits de distribution agroalimentaires cr\u00e9ent d\u00e9sormais une transition nutritionnelle brutale dans les pays du Sud global. L&rsquo;afflux d&rsquo;aliments \u00e0 tr\u00e8s haute densit\u00e9 calorique mais pauvres en nutriments y engendre un double fardeau \u00e9pid\u00e9miologique : la coexistence, au sein d&rsquo;une m\u00eame communaut\u00e9, de carences micronutritionnelles chez les enfants et d&rsquo;une explosion de l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 m\u00e9tabolique li\u00e9e \u00e0 un sur-apport \u00e9nerg\u00e9tique chez les adultes.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le gradient socio-\u00e9conomique conditionne puissamment l&rsquo;apport calorique : les populations d\u00e9favoris\u00e9es des pays d\u00e9velopp\u00e9s pr\u00e9sentent statistiquement un apport calorique plus \u00e9lev\u00e9 sous forme de produits riches en sucres simples et en graisses satur\u00e9es, non par absence de volont\u00e9 individuelle, mais parce que la calorie industrielle bon march\u00e9 repr\u00e9sente la source d&rsquo;\u00e9nergie la plus accessible et le moyen de gratification sensorielle le plus \u00e9conomique face \u00e0 un stress psychosocial chronique.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le recours \u00e0 la notion d&rsquo;apport calorique suscite de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques et cliniques au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p><strong>La contestation du dogme \u00ab Calories In, Calories Out \u00bb (CICO) :<\/strong> Le mod\u00e8le thermodynamique conventionnel affirme que la variation pond\u00e9rale d\u00e9pend exclusivement de la diff\u00e9rence arithm\u00e9tique entre calories consomm\u00e9es et calories d\u00e9pens\u00e9es. Les partisans du mod\u00e8le glucides-insuline (<em>Carbohydrate-Insulin Model<\/em>), men\u00e9s notamment par David Ludwig, soutiennent \u00e0 l&rsquo;inverse que la nature biochimique des calories ing\u00e9r\u00e9es importe davantage que leur volume brut. Selon cette perspective, les glucides raffin\u00e9s \u00e0 index glyc\u00e9mique \u00e9lev\u00e9 provoquent une hypers\u00e9cr\u00e9tion d&rsquo;insuline qui s\u00e9questre l&rsquo;\u00e9nergie dans les adipocytes, privant les tissus m\u00e9taboliquement actifs de carburant et d\u00e9clenchant une faim biologique compensatoire. Bien que ce mod\u00e8le demeure controvers\u00e9 et partiellement contest\u00e9 par les bio\u00e9nerg\u00e9ticiens stricts, il a le m\u00e9rite d&rsquo;illustrer que deux r\u00e9gimes d&rsquo;apport calorique identique n&rsquo;exercent pas les m\u00eames effets sur la neurobiologie de l&rsquo;app\u00e9tit et la sati\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><strong>La controverse de l&rsquo;\u00ab addiction \u00e0 la nourriture \u00bb (Food Addiction) :<\/strong> L&rsquo;assimilation d&rsquo;un apport calorique excessif \u00e0 une v\u00e9ritable d\u00e9pendance toxicologique fait l&rsquo;objet de d\u00e9saccords doctrinaux majeurs. Si l&rsquo;\u00e9chelle de Yale (<em>Yale Food Addiction Scale<\/em> d\u00e9velopp\u00e9e par Ashley Gearhardt) montre que certains profils de consommation d&rsquo;aliments ultra-transform\u00e9s remplissent les crit\u00e8res du DSM pour les troubles de l&rsquo;usage de substances, de nombreux cliniciens et neurobiologistes r\u00e9futent cette analogie. Ils soulignent qu&rsquo;aucune substance isol\u00e9e (contrairement \u00e0 la nicotine ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9thanol) ne peut \u00eatre d\u00e9sign\u00e9e comme drogue pure dans l&rsquo;alimentation, et avertissent que le concept d&rsquo;addiction risque de stigmatiser davantage les mangeurs tout en favorisant des logiques d&rsquo;\u00e9viction et de restriction phobique pr\u00e9judiciables.<\/p>\n<p><strong>Les effets pervers du comptage calorique en psychologie :<\/strong> Sur le plan th\u00e9rapeutique, l&rsquo;utilisation d&rsquo;applications pour smartphone d\u00e9di\u00e9es au tra\u00e7age minutieux de l&rsquo;apport calorique est fr\u00e9quemment point\u00e9e du doigt par les sp\u00e9cialistes des troubles des conduites alimentaires. Plusieurs \u00e9tudes empiriques indiquent que l&rsquo;usage quotidien de ces outils chez des personnes vuln\u00e9rables majore l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, amplifie l&rsquo;obsession de contr\u00f4le corporel et constitue un facteur de risque av\u00e9r\u00e9 d&rsquo;\u00e9closion ou de p\u00e9rennisation d&rsquo;une anorexie mentale ou d&rsquo;une boulimie nerveuse.<\/p>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil s\u00e9mantique, il convient de distinguer avec rigueur l&rsquo;apport calorique d&rsquo;autres concepts cardinaux de la biopsychologie de l&rsquo;alimentation :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique :<\/strong> Somme de l&rsquo;\u00e9nergie consomm\u00e9e par l&rsquo;organisme (comprenant le m\u00e9tabolisme de base, la thermogen\u00e8se des aliments, l&rsquo;activit\u00e9 physique spontan\u00e9e ou NEAT et l&rsquo;exercice volontaire). L&rsquo;apport calorique constitue le p\u00f4le d&rsquo;entr\u00e9e du bilan, la d\u00e9pense le p\u00f4le de sortie.<\/li>\n<li><strong>Faim :<\/strong> Signal biologique et psychologique inconfortable d\u00e9clench\u00e9 par un \u00e9tat de d\u00e9ficit \u00e9nerg\u00e9tique ou une anticipation m\u00e9tabolique, incitant \u00e0 l&rsquo;initiation de l&rsquo;apport calorique. L&rsquo;apport peut toutefois intervenir en l&rsquo;absence de toute faim (alimentation purement h\u00e9donique).<\/li>\n<li><strong>App\u00e9tit :<\/strong> D\u00e9sir orient\u00e9 vers un aliment sp\u00e9cifique en fonction de ses propri\u00e9t\u00e9s sensorielles, organoleptiques ou m\u00e9morielles. L&rsquo;app\u00e9tit conditionne la nature qualitative de l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique plus que sa n\u00e9cessit\u00e9 biologique brute.<\/li>\n<li><strong>Rassasiement (Satiation) :<\/strong> Processus dynamique intraprandial qui se d\u00e9veloppe au fil de la prise alimentaire et conduit \u00e0 son interruption spontan\u00e9e. Il d\u00e9termine la quantit\u00e9 de calories ing\u00e9r\u00e9es lors d&rsquo;une prise donn\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Sati\u00e9t\u00e9 (Satiety) :<\/strong> \u00c9tat post-prandial de non-faim qui s\u00e9pare deux \u00e9pisodes alimentaires cons\u00e9cutifs. Sa dur\u00e9e dicte l&rsquo;intervalle temporel avant le prochain apport calorique.<\/li>\n<li><strong>Restriction cognitive :<\/strong> Intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et permanente de brider son apport calorique dans le but de perdre du poids ou d&rsquo;\u00e9viter d&rsquo;en prendre, ind\u00e9pendamment des besoins physiologiques r\u00e9els.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>En somme, l&rsquo;apport calorique s&rsquo;affirme comme une variable biologique et comportementale multidimensionnelle, situ\u00e9e au point de rencontre de la thermodynamique du vivant, des neurosciences computationnelles et de la subjectivit\u00e9 psychologique :<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre une simple mesure arithm\u00e9tique neutre, l&rsquo;apport calorique d\u00e9pend de l&rsquo;\u00e9quilibre instable entre des circuits hom\u00e9ostatiques sous-corticaux protecteurs de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique et des r\u00e9seaux dopaminergiques de la r\u00e9compense hautement sensibles aux stimuli attractifs d&rsquo;un environnement moderne sursatur\u00e9 d&rsquo;aliments industriels.<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le volontaire et draconien exerc\u00e9 sur l&rsquo;apport calorique par le biais de la restriction cognitive engendre une d\u00e9connexion int\u00e9roceptive majeure, amplifiant le risque de bascule vers des d\u00e9sinhibitions compulsives, des d\u00e9r\u00e8glements m\u00e9taboliques et des troubles caract\u00e9ris\u00e9s des conduites alimentaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation scientifique de l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique exige une grande vigilance m\u00e9thodologique en raison de la fragilit\u00e9 des auto-d\u00e9clarations verbales, invitant \u00e0 conjuguer biomarqueurs physiques objectifs (eau doublement marqu\u00e9e) et batteries d&rsquo;\u00e9valuations psychom\u00e9triques valid\u00e9es.<\/p>\n<p>L&rsquo;avenir de la prise en charge clinique et de la sant\u00e9 publique r\u00e9side dans le d\u00e9passement de la culpabilisation calorique individuelle, au profit d&rsquo;approches globales r\u00e9habilitant l&rsquo;\u00e9coute des signaux physiologiques internes, la r\u00e9duction de l&rsquo;offre d&rsquo;aliments ultra-transform\u00e9s et la r\u00e9gulation bienveillante des \u00e9tats affectifs qui motivent l&rsquo;ingestion.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Atwater, W. O., &amp; Bryant, A. P. (1900). The availability and fuel value of food materials. <em>Twelfth Annual Report of the Storrs Agricultural Experiment Station<\/em>, 73-110.<\/li>\n<li>Berridge, K. C. (2009). \u2018Liking\u2019 and \u2018wanting\u2019 food rewards: Brain substrates and roles in eating disorders. <em>Physiology &amp; Behavior<\/em>, 97(5), 537-550.<\/li>\n<li>Fairburn, C. G. (2008). <em>Cognitive Behavior Therapy and Eating Disorders<\/em>. Guilford Press.<\/li>\n<li>Hall, K. D., Ayuketah, A., Brychta, R., Cai, H., Cassimatis, T., Chen, K. Y., Chung, S. T., Costa, E., Courville, A., Darcey, V., Fletcher, L. A., Forde, C. G., Gharib, A. M., Guo, J., Howard, R., Joseph, P. V., McGehee, S., Ouwerkerk, R., Raisinger, K., \u2026 Zhou, M. (2019). Ultra-processed diets cause excess energy intake and weight gain: An inpatient randomized controlled trial of ad libitum food intake. <em>Cell Metabolism<\/em>, 30(1), 67-77.e3.<\/li>\n<li>Herman, C. P., &amp; Polivy, J. (1980). Restrained eating. In A. J. Stunkard (Ed.), <em>Obesity<\/em> (pp. 208-225). W.B. Saunders.<\/li>\n<li>Volkow, N. D., Wang, G. J., &amp; Baler, R. D. (2011). Reward, dopamine and the control of food intake: Implications for obesity. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 15(1), 37-46.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;apport calorique repr\u00e9sente bien plus qu&rsquo;une simple unit\u00e9 d&rsquo;\u00e9nergie : c&rsquo;est le reflet d&rsquo;\u00e9quilibres subtils entre faim hom\u00e9ostatique, r\u00e9compense c\u00e9r\u00e9brale et r\u00e9gulation cognitive. 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