{"id":22629,"date":"2026-10-27T17:47:01","date_gmt":"2026-10-27T17:47:01","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cachexie-definition-clinique-et-psychologique"},"modified":"2026-10-27T17:47:01","modified_gmt":"2026-10-27T17:47:01","slug":"cachexie-definition-clinique-et-psychologique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=cachexie-definition-clinique-et-psychologique","title":{"rendered":"Cachexie : D\u00e9clin m\u00e9tabolique et d\u00e9tresse psychique"},"content":{"rendered":"<p>La cachexie constitue l&rsquo;une des manifestations les plus redoutables et complexes des pathologies chroniques avanc\u00e9es, conjuguant une fonte tissulaire irr\u00e9versible \u00e0 de profondes perturbations psychologiques et existentielles. Loin de se r\u00e9sumer \u00e0 une simple d\u00e9nutrition calorique, ce syndrome m\u00e9tabolique destructeur transforme le rapport au corps, alt\u00e8re l&rsquo;identit\u00e9 et plonge le patient ainsi que ses proches dans une d\u00e9tresse \u00e9motionnelle majeure au croisement de la m\u00e9decine somatique et de la psychopathologie.<\/p>\n<h2>Cachexie<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>cachexie<\/strong> est un syndrome m\u00e9tabolique complexe et multifactoriel caract\u00e9ris\u00e9 par une perte involontaire et progressive de masse musculaire squelettique, associ\u00e9e ou non \u00e0 une r\u00e9duction de la masse adipeuse, qui ne peut \u00eatre totalement invers\u00e9e par un soutien nutritionnel conventionnel. Elle survient principalement dans le cadre de maladies chroniques sous-jacentes graves, telles que les n\u00e9oplasies \u00e9volutives, l&rsquo;insuffisance cardiaque congestive, la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), l&rsquo;insuffisance r\u00e9nale terminale et le syndrome d&rsquo;immunod\u00e9ficience acquise (SIDA).<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et neurobiologique, la cachexie est intrins\u00e8quement li\u00e9e au <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Comportement_de_maladie\">comportement de maladie<\/a> (<em>sickness behavior<\/em>), \u00e0 l&rsquo;anorexie inflammatoire, \u00e0 la fatigue chronique et \u00e0 une souffrance existentielle aigu\u00eb. Elle se distingue fondamentalement du je\u00fbne simple ou de l&rsquo;anorexie mentale primitive par la pr\u00e9sence constante d&rsquo;une r\u00e9ponse inflammatoire syst\u00e9mique et d&rsquo;un hypercatabolisme prot\u00e9ique soutenu. Cette \u00e9rosion conjointe du tissu somatique et des ressources psychiques pr\u00e9cipite une d\u00e9t\u00e9rioration s\u00e9v\u00e8re de l&rsquo;autonomie fonctionnelle et de la qualit\u00e9 de vie du patient.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab cachexie \u00bb trouve son origine dans le grec ancien <em>kakhexia<\/em> (\u03ba\u03b1\u03c7\u03b5\u03be\u03af\u03b1), substantif f\u00e9minin compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>kakos<\/em> (\u03ba\u03b1\u03ba\u03cc\u03c2), signifiant \u00ab mauvais \u00bb, \u00ab d\u00e9fectueux \u00bb ou \u00ab funeste \u00bb, et du radical <em>hexis<\/em> (\u1f15\u03be\u03b9\u03c2), d\u00e9signant la \u00ab disposition \u00bb, la \u00ab mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre \u00bb corporelle ou la \u00ab condition physique \u00bb (d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>ekhein<\/em>, avoir ou poss\u00e9der). Litt\u00e9ralement, la cachexie renvoie \u00e0 une \u00ab mauvaise constitution \u00bb ou \u00e0 un \u00ab \u00e9tat constitutionnel d\u00e9l\u00e9t\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>Le vocable a transit\u00e9 par le latin m\u00e9dical <em>cachexia<\/em> avant d&rsquo;\u00eatre introduit dans la langue fran\u00e7aise au XVIe si\u00e8cle. D\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9, notamment au sein du corpus hippocratique et des \u00e9crits de Galien, le terme \u00e9tait utilis\u00e9 pour qualifier l&rsquo;\u00e9puisement profond de l&rsquo;organisme, l&rsquo;alt\u00e9ration de la carnation et la consomption ultime observ\u00e9e dans les affections phtisiques ou ulc\u00e9reuses incurables. Au fil des si\u00e8cles, le mot s&rsquo;est \u00e9mancip\u00e9 de sa charge descriptive g\u00e9n\u00e9rale pour devenir un diagnostic nosologique et physiopathologique pr\u00e9cis en m\u00e9decine interne, en psycho-oncologie et en soins palliatifs.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le terme se prononce phon\u00e9tiquement [ka.k\u025bk.si] en fran\u00e7ais standard. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom commun f\u00e9minin invariable au pluriel dans son acception de syndrome unifi\u00e9, bien que la forme plurielle (\u00ab les cachexies \u00bb) puisse \u00eatre employ\u00e9e pour d\u00e9signer ses variantes \u00e9tiologiques distinctes (cachexie canc\u00e9reuse, cachexie cardiaque, cachexie ur\u00e9mique).<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif d\u00e9riv\u00e9 correspondant est <strong>cachectique<\/strong> ([ka.k\u025bk.tik]), employ\u00e9 indiff\u00e9remment au masculin et au f\u00e9minin pour qualifier l&rsquo;\u00e9tat physique du patient (par exemple, \u00ab un individu cachectique \u00bb, \u00ab une allure cachectique \u00bb) ou le processus m\u00e9tabolique sous-jacent (\u00ab une r\u00e9ponse inflammatoire cachectique \u00bb). Dans la litt\u00e9rature biom\u00e9dicale et psychiatrique moderne, l&rsquo;expression \u00ab syndrome d&rsquo;anorexie-cachexie \u00bb est fr\u00e9quemment mobilis\u00e9e pour souligner l&rsquo;interd\u00e9pendance causale unissant le refus alimentaire \u00e0 m\u00e9diation cytokinique et le catabolisme tissulaire incontr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La cachexie transcende la dichotomie traditionnelle entre le corps somatique et l&rsquo;esprit. Sur le plan physiologique, elle se caract\u00e9rise par une rupture fondamentale de l&rsquo;hom\u00e9ostasie \u00e9nerg\u00e9tique. Contrairement \u00e0 une restriction calorique volontaire ou environnementale, o\u00f9 l&rsquo;organisme adapte son m\u00e9tabolisme en abaissant sa d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique de repos et en pr\u00e9servant le contingent prot\u00e9ique aux d\u00e9pens des r\u00e9serves lipidiques, la cachexie impose un \u00e9tat paradoxal d&rsquo;hypercatabolisme permanent. La prot\u00e9olyse musculaire massive y est aliment\u00e9e par une activation excessive de la voie ubiquitine-prot\u00e9asome, par l&rsquo;autophagie et par une d\u00e9gradation mitochondriale acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, tandis que la lipolyse \u00e9puise les adipocytes sous l&rsquo;action conjointe de facteurs tumoraux ou inflammatoires.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9sordre m\u00e9tabolique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une perturbation profonde de la r\u00e9gulation centrale de l&rsquo;app\u00e9tit orchestr\u00e9e au sein de l&rsquo;hypothalamus. La lib\u00e9ration soutenue de m\u00e9diateurs pro-inflammatoires induit une r\u00e9sistance centrale aux signaux orexig\u00e8nes tels que la ghr\u00e9line et le neuropeptide Y (NPY), tout en amplifiant les voies anorexig\u00e8nes d\u00e9pendantes de la pro-opiom\u00e9lanocortine (POMC) et des r\u00e9cepteurs des m\u00e9lanocortines (MC4R). L&rsquo;anorexie cachectique n&rsquo;est donc ni un caprice comportemental ni un refus psychodynamique passif de se nourrir : elle constitue l&rsquo;expression neurobiologique directe d&rsquo;un d\u00e9r\u00e8glement neuro-inflammatoire majeur qui abolit le d\u00e9sir instinctif de sati\u00e9t\u00e9 et le plaisir h\u00e9donique li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ingestion d&rsquo;aliments.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, la d\u00e9gradation corporelle progressive induite par la cachexie d\u00e9clenche un traumatisme narcissique continu. Le patient assiste, en pleine lucidit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;\u00e9maciation de sa silhouette, \u00e0 la saillie des reliefs osseux et \u00e0 l&rsquo;effacement de son identit\u00e9 corporelle famili\u00e8re. Cette modification spectaculaire de l&rsquo;apparence physique induit une d\u00e9tresse sp\u00e9culaire intense, un retrait social aliment\u00e9 par la honte ou le sentiment de d\u00e9ch\u00e9ance, ainsi qu&rsquo;une perte progressive du sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9. L&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;accomplir des gestes du quotidien en raison de la fonte musculaire transforme la vuln\u00e9rabilit\u00e9 physique en impuissance psychologique acquise.<\/p>\n<p>Enfin, la sph\u00e8re interpersonnelle et familiale est massivement d\u00e9stabilis\u00e9e par la cachexie. L&rsquo;acte de nourrir repr\u00e9sente, dans toutes les cultures humaines, le v\u00e9hicule primordial du soin, de l&rsquo;affection maternelle et du lien social. Lorsque le patient cachectique repousse son assiette ou ressent des naus\u00e9es irr\u00e9pressibles \u00e0 la simple vue d&rsquo;un mets pr\u00e9par\u00e9 avec tendresse par un proche, un cercle vicieux de culpabilit\u00e9, de frustration et de d\u00e9tresse relationnelle s&rsquo;enracine. L&rsquo;aidant interpr\u00e8te inconsciemment ce refus comme un rejet affectif ou un abandon du d\u00e9sir de vivre, renfor\u00e7ant chez le malade une anxi\u00e9t\u00e9 majeure li\u00e9e au fardeau per\u00e7u qu&rsquo;il inflige \u00e0 sa famille.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation clinique de la consomption corporelle remonte aux racines m\u00eames de la m\u00e9decine occidentale. Hippocrate de Cos (vers 460-377 av. J.-C.) d\u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 avec une pr\u00e9cision saisissante ce qu&rsquo;il nommait le \u00ab faci\u00e8s hippocratique \u00bb chez les mourants : un nez affil\u00e9, des yeux enfonc\u00e9s, des tempes creus\u00e9es, des oreilles froides et r\u00e9tract\u00e9es, accompagn\u00e9s d&rsquo;un amaigrissement squelettique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. \u00c0 cette \u00e9poque, la cachexie \u00e9tait interpr\u00e9t\u00e9e comme une rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre des quatre humeurs fondamentales, g\u00e9n\u00e9ralement marqu\u00e9e par un exc\u00e8s de bile noire ou une putr\u00e9faction interne \u00e9chappant au contr\u00f4le de la force vitale.<\/p>\n<p>Durant le XIXe si\u00e8cle, marqu\u00e9 par les progr\u00e8s de l&rsquo;anatomopathologie men\u00e9s par des figures telles que Xavier Bichat et Rudolf Virchow, la cachexie a commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre rattach\u00e9e \u00e0 des l\u00e9sions organiques sp\u00e9cifiques. On a progressivement individualis\u00e9 la \u00ab cachexie strumi-prive \u00bb cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;ablation totale de la glande thyro\u00efde, d\u00e9crite par Theodor Kocher et Jacques-Louis Reverdin, ainsi que la \u00ab cachexie hypophysaire \u00bb, identifi\u00e9e plus tardivement par Morris Simmonds en 1914. Tout au long de cette p\u00e9riode pr\u00e9-biologique, la cachexie demeurait n\u00e9anmoins per\u00e7ue comme la cons\u00e9quence m\u00e9canique passive de la compression tumorale ou de l&rsquo;inapp\u00e9tence prolong\u00e9e.<\/p>\n<p>Le tournant conceptuel moderne s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 au cours des ann\u00e9es 1980 avec l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;immunologie cellulaire et mol\u00e9culaire. Les travaux fondateurs d&rsquo;Anthony Cerami et de Bruce Beutler sur le facteur de n\u00e9crose tumorale (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Facteur_de_n%C3%A9crose_tumorale\">TNF-alpha<\/a>), initialement baptis\u00e9 \u00ab cachectine \u00bb, ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le central des cytokines dans le d\u00e9clenchement de la fonte musculaire et lipidique. Ce changement de paradigme a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;organisme cachectique ne subit pas passivement une carence nutritive, mais s&rsquo;autod\u00e9truit activement sous l&rsquo;influence d&rsquo;un d\u00e9r\u00e8glement syst\u00e9mique de son propre syst\u00e8me immunitaire inn\u00e9.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;effort d&rsquo;harmonisation diagnostique a franchi une \u00e9tape d\u00e9cisive lors du consensus international d&rsquo;experts r\u00e9uni \u00e0 Delphes en 2011 sous la direction de Kenneth Fearon et de ses collaborateurs. Ce consensus a permis d&rsquo;\u00e9riger des crit\u00e8res op\u00e9rationnels standardis\u00e9s, de distinguer les stades d&rsquo;\u00e9volution clinique (pr\u00e9-cachexie, cachexie av\u00e9r\u00e9e, cachexie r\u00e9fractaire) et d&rsquo;int\u00e9grer formellement les dimensions neuro-psychologiques et la perte d&rsquo;autonomie fonctionnelle au c\u0153ur de la d\u00e9finition contemporaine du syndrome.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension scientifique de la cachexie repose sur plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques croisant l&rsquo;endocrinologie mol\u00e9culaire, la neurobiologie comportementale et la psychologie m\u00e9dicale. Le cadre th\u00e9orique dominant est celui du <strong>mod\u00e8le immuno-m\u00e9tabolique et neuro-inflammatoire<\/strong>. Selon cette approche, l&rsquo;interaction entre les cellules de l&rsquo;h\u00f4te et la pathologie primaire (stroma tumoral, remodelage myocardique ou infection chronique) engendre une cascade de synth\u00e8se soutenue de m\u00e9diateurs solubles pro-inflammatoires : l&rsquo;interleukine 1 b\u00eata (IL-1\u03b2), l&rsquo;interleukine 6 (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Interleukine_6\">IL-6<\/a>), l&rsquo;interf\u00e9ron gamma (IFN-\u03b3) et le TNF-alpha. Ces cytokines franchissent la barri\u00e8re h\u00e9mato-enc\u00e9phalique via les organes circumventriculaires ou stimulent les aff\u00e9rences vagales, modifiant l&rsquo;expression transcriptionnelle des centres r\u00e9gulateurs du tronc c\u00e9r\u00e9bral et de l&rsquo;hypothalamus.<\/p>\n<p>Sur le plan neuro-comportemental, le syndrome cachectique est articul\u00e9 autour de la <strong>th\u00e9orie du comportement de maladie<\/strong> (<em>sickness behavior<\/em>), conceptualis\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine par Robert Dantzer et Keith Kelley. Ce mod\u00e8le postule que les alt\u00e9rations comportementales associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;inflammation chronique \u2014 anorexie, apathie, hypersomnie non r\u00e9paratrice, retrait relationnel, r\u00e9duction des conduites d&rsquo;exploration et anh\u00e9donie \u2014 repr\u00e9sentent une r\u00e9organisation motivationnelle primitive de l&rsquo;organisme visant \u00e0 canaliser les ressources m\u00e9taboliques vers les imp\u00e9ratifs de la survie immunitaire. Cependant, dans les maladies chroniques incurables, cette r\u00e9ponse adaptative transitoire devient chronique, non r\u00e9gul\u00e9e et hautement d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, alimentant le cercle vicieux de la consomption physique et du d\u00e9sespoir psychologique.<\/p>\n<p>Sur le plan psycho-dynamique et existentiel, le mod\u00e8le th\u00e9orique de la <strong>d\u00e9moralisation et de la rupture de l&rsquo;image corporelle<\/strong>, d\u00e9velopp\u00e9 notamment par David Kissane et William Breitbart en psycho-oncologie, offre un \u00e9clairage indispensable. Lorsque le corps \u00e9chappe au contr\u00f4le conscient et se consume de mani\u00e8re visible, les m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation habituels s&rsquo;effondrent. La cachexie d\u00e9truit l&rsquo;illusion de stabilit\u00e9 corporelle n\u00e9cessaire au maintien du sentiment continu d&rsquo;exister. Elle pr\u00e9cipite le patient dans une anxi\u00e9t\u00e9 de mort anticip\u00e9e o\u00f9 chaque kilo perdu devient le barom\u00e8tre quantitatif et angoissant de l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance fatale.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9construction nosologique de la cachexie met en \u00e9vidence plusieurs axes cliniques et physiopathologiques compl\u00e9mentaires qui permettent d&rsquo;en appr\u00e9hender la complexit\u00e9 globale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La composante m\u00e9tabolique et hypercatabolique :<\/strong> \u00c9l\u00e9vation de la d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique de repos, r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;insuline, alt\u00e9ration de la synth\u00e8se prot\u00e9ique et emballement des voies de prot\u00e9olyse squelettique (voie ubiquitine-prot\u00e9asome et autophagie lysosomale).<\/li>\n<li><strong>La composante neuro-anorexig\u00e8ne centrale :<\/strong> Perte de l&rsquo;app\u00e9tit modul\u00e9e par l&rsquo;axe hypothalamus-tronc c\u00e9r\u00e9bral, caract\u00e9ris\u00e9e par une sati\u00e9t\u00e9 pr\u00e9coce, une dysgueusie (perversion du go\u00fbt) et des aversions alimentaires conditionn\u00e9es d&rsquo;origine centrale.<\/li>\n<li><strong>La pr\u00e9-cachexie :<\/strong> Stade initial d\u00e9fini par une perte de poids modeste (inf\u00e9rieure ou \u00e9gale \u00e0 5 % du poids habituel sur les six derniers mois), accompagn\u00e9e d&rsquo;une anorexie d\u00e9butante et de marqueurs d&rsquo;inflammation biologique discrets, p\u00e9riode o\u00f9 les interventions th\u00e9rapeutiques demeurent les plus efficaces.<\/li>\n<li><strong>La cachexie av\u00e9r\u00e9e :<\/strong> Stade caract\u00e9ris\u00e9 par une perte pond\u00e9rale sup\u00e9rieure \u00e0 5 % sur 6 mois en l&rsquo;absence de famine simple, ou par une perte de poids sup\u00e9rieure \u00e0 2 % chez un individu pr\u00e9sentant d\u00e9j\u00e0 un indice de masse corporelle (IMC) inf\u00e9rieur \u00e0 20 kg\/m\u00b2 ou une sarcop\u00e9nie objectiv\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La cachexie r\u00e9fractaire :<\/strong> Stade terminal caract\u00e9ris\u00e9 par un hypercatabolisme incontr\u00f4lable dans le contexte d&rsquo;une pathologie n\u00e9oplasique ou d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative ne r\u00e9pondant plus aux traitements curatifs, avec un score de performance tr\u00e8s alt\u00e9r\u00e9 et une esp\u00e9rance de vie g\u00e9n\u00e9ralement estim\u00e9e \u00e0 moins de trois mois.<\/li>\n<li><strong>La dimension psychologique et \u00e9motionnelle :<\/strong> \u00c9mergence de sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs secondaires, d\u00e9tresse li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;image corporelle, angoisse existentielle, perte d&rsquo;autonomie personnelle et sentiment douloureux d&rsquo;impuissance.<\/li>\n<li><strong>La dimension relationnelle et syst\u00e9mique :<\/strong> Conflits et malentendus r\u00e9p\u00e9t\u00e9s au moment des repas entre le patient et ses proches aidants, alimentant ce que la litt\u00e9rature nomme la \u00ab d\u00e9tresse nutritionnelle familiale \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ce syndrome, consid\u00e9rons le cas de Marc, un enseignant de 58 ans trait\u00e9 pour un ad\u00e9nocarcinome pancr\u00e9atique localement avanc\u00e9. En l&rsquo;espace de quatre mois, Marc perd 12 % de son poids corporel ant\u00e9rieur. Ses proches s&rsquo;alarment de le voir abandonner ses plats pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s et multiplient les injonctions bienveillantes : \u00ab Fais un effort, mange pour reprendre des forces contre la maladie \u00bb. Marc exprime pourtant un d\u00e9go\u00fbt visc\u00e9ral pour les odeurs de cuisine et d\u00e9crit une sensation d&rsquo;estomac \u00ab satur\u00e9 \u00bb apr\u00e8s seulement deux bouch\u00e9es. L&rsquo;analyse biologique r\u00e9v\u00e8le une prot\u00e9ine C-r\u00e9active (CRP) \u00e0 65 mg\/L et une hypoalbumin\u00e9mie s\u00e9v\u00e8re. L&rsquo;impossibilit\u00e9 de s&rsquo;alimenter engendre chez Marc une profonde culpabilit\u00e9 et une anxi\u00e9t\u00e9 majeure, tandis que son \u00e9pouse s&rsquo;\u00e9puise \u00e9motionnellement dans la confection de r\u00e9gimes hypercaloriques syst\u00e9matiquement repouss\u00e9s.<\/p>\n<p>Un second exemple pertinent est celui de Madeleine, 74 ans, atteinte d&rsquo;une insuffisance cardiaque congestive au stade IV de la classification NYHA. Malgr\u00e9 des \u0153d\u00e8mes p\u00e9riph\u00e9riques qui masquent temporairement la perte de graisse, elle d\u00e9veloppe une <em>cachexie cardiaque<\/em> marqu\u00e9e par une amyotrophie s\u00e9v\u00e8re des quadriceps et des avant-bras. Madeleine peine \u00e0 lever les bras pour se coiffer et se sent totalement d\u00e9pendante de ses aides-soignants. Cette incapacit\u00e9 physique nourrit un sentiment aigu de d\u00e9valorisation : elle se d\u00e9crit comme un \u00ab fardeau ambulant \u00bb et commence \u00e0 refuser les visites de ses petits-enfants, terrifi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;ils gardent d&rsquo;elle l&rsquo;image d&rsquo;un corps d\u00e9charn\u00e9. Dans ce contexte, l&rsquo;asth\u00e9nie musculaire et l&rsquo;inflammation chronique miment et aggravent un \u00e9tat d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation rigoureuse de la cachexie n\u00e9cessite une approche pluridisciplinaire combinant des mesures anthropom\u00e9triques, des bilans biologiques, des examens d&rsquo;imagerie et des \u00e9chelles psychom\u00e9triques standardis\u00e9es. Le d\u00e9pistage initial s&rsquo;appuie sur la cin\u00e9tique pond\u00e9rale (pourcentage de perte de poids involontaire au cours des 6 derniers mois) coupl\u00e9e au calcul r\u00e9gulier de l&rsquo;indice de masse corporelle (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Indice_de_masse_corporelle\">IMC<\/a>).<\/p>\n<p>La quantification de la perte musculaire squelettique s&rsquo;effectue id\u00e9alement au moyen de l&rsquo;absorptiom\u00e9trie biphotonique \u00e0 rayons X (DEXA) ou, de mani\u00e8re encore plus pr\u00e9cise en oncologie, par l&rsquo;analyse tomodensitom\u00e9trique (scanner) standardis\u00e9e de la surface musculaire au niveau de la troisi\u00e8me vert\u00e8bre lombaire (indice musculaire squelettique en L3). Sur le versant fonctionnel, la force de pr\u00e9hension manuelle (\u00e9valu\u00e9e par un dynamom\u00e8tre de Jamar) et la vitesse de marche constituent des indicateurs pragmatiques majeurs de la baisse de performance physique li\u00e9e \u00e0 la sarcop\u00e9nie cachectique.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique et subjectif, plusieurs instruments valid\u00e9s permettent d&rsquo;appr\u00e9hender le retentissement du syndrome :<\/p>\n<ul>\n<li>Le questionnaire <strong>FAACT<\/strong> (<em>Functional Assessment of Anorexia\/Cachexia Therapy<\/em>) et sa sous-\u00e9chelle sp\u00e9cifique <em>A\/CS<\/em> (Anorexia\/Cachexia Subscale), mesurant la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;inapp\u00e9tence et son impact fonctionnel quotidien.<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;\u00e9valuation de la fatigue <strong>FACIT-Fatigue<\/strong>, explorant la composante asth\u00e9nique multidimensionnelle.<\/li>\n<li>Les \u00e9chelles de d\u00e9tresse psychologique g\u00e9n\u00e9rale, telles que le <em>Hospital Anxiety and Depression Scale<\/em> (HADS) ou le thermom\u00e8tre de d\u00e9tresse du NCCN, indispensables pour distinguer une d\u00e9pression majeure autonome d&rsquo;un syndrome de d\u00e9tresse r\u00e9actionnel \u00e0 la cachexie.<\/li>\n<li>Les entretiens cliniques semi-structur\u00e9s ciblant l&rsquo;image corporelle et le fardeau nutritionnel ressenti par l&rsquo;entourage familial.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Dans la pratique clinique, la reconnaissance pr\u00e9coce de la cachexie modifie radicalement les trajectoires de soins et la prise en charge globale des personnes malades. En m\u00e9decine interne et en oncologie m\u00e9dicale, la cachexie r\u00e9duit dramatiquement la tol\u00e9rance aux agents chimioth\u00e9rapeutiques et aux th\u00e9rapies cibl\u00e9es. La fonte musculaire modifie la pharmacocin\u00e9tique des mol\u00e9cules cytotoxiques, majorant le risque de toxicit\u00e9s h\u00e9matologiques et neurologiques s\u00e9v\u00e8res, ce qui contraint fr\u00e9quemment les praticiens \u00e0 r\u00e9duire les doses ou \u00e0 interrompre pr\u00e9matur\u00e9ment des traitements potentiellement efficaces.<\/p>\n<p>En psychologie clinique de la sant\u00e9 et en psycho-oncologie, l&rsquo;identification de la cachexie invite \u00e0 r\u00e9orienter les interventions th\u00e9rapeutiques. Les psychologues travaillent \u00e0 d\u00e9culpabiliser le patient face \u00e0 son absence d&rsquo;app\u00e9tit, en lui expliquant la nature organique et neuro-inflammatoire de son anorexie. Ce recadrage cognitif permet d&rsquo;att\u00e9nuer le conflit intrapsychique entre la volont\u00e9 d&rsquo;aller mieux et l&rsquo;incapacit\u00e9 physiologique \u00e0 s&rsquo;alimenter. En parall\u00e8le, les s\u00e9ances de psychoth\u00e9rapie de soutien offrent un espace s\u00e9curisant pour \u00e9laborer le deuil de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle perdue et surmonter l&rsquo;angoisse de la d\u00e9ch\u00e9ance physique.<\/p>\n<p>En outre, la m\u00e9diation aupr\u00e8s des proches aidants constitue un volet essentiel des applications pratiques. Les soignants et th\u00e9rapeutes animent des temps de m\u00e9diation nutritionnelle destin\u00e9s \u00e0 rel\u00e2cher la pression entourant les repas. L&rsquo;objectif consiste \u00e0 d\u00e9placer l&rsquo;investissement affectif des proches : plut\u00f4t que de focaliser l&rsquo;attention sur le nombre de calories absorb\u00e9es \u2014 ce qui g\u00e9n\u00e8re une tension insupportable pour le patient \u2014, les familles sont encourag\u00e9es \u00e0 privil\u00e9gier la qualit\u00e9 de la pr\u00e9sence, les soins de confort, les massages et d&rsquo;autres modalit\u00e9s de partage non centr\u00e9es sur l&rsquo;alimentation.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>La recherche clinique et translationnelle des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes r\u00e9gissant la cachexie. Les travaux s\u00e9minaux men\u00e9s par Kenneth Fearon et ses coll\u00e8gues ont d\u00e9montr\u00e9 que la cachexie touche plus de 50 % des patients canc\u00e9reux au stade avanc\u00e9 et constitue la cause directe du d\u00e9c\u00e8s chez 20 \u00e0 30 % d&rsquo;entre eux, principalement par \u00e9puisement des muscles respiratoires et d\u00e9faillance cardiaque terminale.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes neurobiologiques pouss\u00e9es, comme celles dirig\u00e9es par Daniel L. Marks et son \u00e9quipe sur les r\u00e9cepteurs des m\u00e9lanocortines centrales, ont identifi\u00e9 que les cytokines p\u00e9riph\u00e9riques activent directement les neurones POMC dans le noyau arqu\u00e9 tout en inhibant les neurones AgRP\/NPY. Cette cascade neurochimique engendre une extinction durable des voies du plaisir alimentaire. Parall\u00e8lement, des recherches \u00e9pid\u00e9miologiques ont confirm\u00e9 que la perte de masse musculaire constitue un facteur pr\u00e9dictif ind\u00e9pendant de mortalit\u00e9 pr\u00e9coce, sup\u00e9rieur au poids global ou \u00e0 l&rsquo;IMC, invalidant l&rsquo;id\u00e9e re\u00e7ue selon laquelle un surpoids pr\u00e9alable conf\u00e9rerait une protection syst\u00e9matique face au syndrome catabolique (ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom de \u00ab cachexie sarcop\u00e9nique \u00bb chez le sujet ob\u00e8se).<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9rapeutique, les essais cliniques multicentriques \u00e9valuant des mol\u00e9cules ciblant la ghr\u00e9line (tel que l&rsquo;anamor\u00e9line, un agoniste du r\u00e9cepteur de la ghr\u00e9line) ont montr\u00e9 une capacit\u00e9 \u00e0 stimuler mod\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;app\u00e9tit et \u00e0 accro\u00eetre la masse maigre, bien que les gains sur la force musculaire brute et la survie globale demeurent modestes. Cela confirme l&rsquo;hypoth\u00e8se consensuelle actuelle selon laquelle la cachexie ne pourra \u00eatre endigu\u00e9e que par des approches multimodales combinant des modulateurs m\u00e9taboliques, un soutien nutritionnel pr\u00e9coce et adapt\u00e9, une activit\u00e9 physique adapt\u00e9e individualis\u00e9e et un soutien psycho-oncologique soutenu.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La mani\u00e8re dont la cachexie est per\u00e7ue, v\u00e9cue et g\u00e9r\u00e9e varie consid\u00e9rablement selon les contextes socioculturels et les repr\u00e9sentations symboliques du corps et de la nourriture. Dans de nombreuses cultures m\u00e9diterran\u00e9ennes, africaines et moyen-orientales, la corpulence et la rondeur corporelle sont traditionnellement associ\u00e9es \u00e0 la sant\u00e9 florissante, \u00e0 la f\u00e9condit\u00e9 et \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle, tandis que l&rsquo;\u00e9maciation \u00e9voque imm\u00e9diatement la mal\u00e9diction, la contagion ou la n\u00e9gligence familiale. Dans ces contextes, la perte de poids visible d&rsquo;un proche est v\u00e9cue comme un d\u00e9shonneur ou un manquement moral grave de la part de la cellule familiale \u00e9largie, ce qui intensifie l&rsquo;acharnement des aidants \u00e0 gaver le patient malgr\u00e9 sa d\u00e9tresse digestive.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales contemporaines, satur\u00e9es par le culte de la minceur esth\u00e9tique et de la ma\u00eetrise musculaire, la d\u00e9ch\u00e9ance cachectique pr\u00e9sente un paradoxe troublant. Si la perte initiale de tissu adipeux peut parfois \u00eatre valoris\u00e9e \u00e0 tort au tout d\u00e9but d&rsquo;une maladie masqu\u00e9e, le passage vers l&rsquo;allure squelettique et la fragilit\u00e9 physique d\u00e9chire imm\u00e9diatement le voile du d\u00e9ni social. Le corps cachectique devient l&rsquo;incarnation m\u00eame du tabou de la d\u00e9cr\u00e9pitude et de la finitude biologique, provoquant chez l&rsquo;observateur ext\u00e9rieur des r\u00e9actions d&rsquo;effroi ou d&rsquo;\u00e9vitement qui majorent l&rsquo;isolement du malade.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les attitudes spirituelles et rituelles face \u00e0 la cessation de l&rsquo;alimentation diff\u00e8rent d&rsquo;une communaut\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre. Dans certaines traditions philosophiques orientales, telles que le bouddhisme et le ja\u00efnisme, le ralentissement progressif de la prise alimentaire en fin de vie est consid\u00e9r\u00e9 comme un processus naturel de d\u00e9tachement du monde physique et d&rsquo;apaisement de l&rsquo;esprit, plut\u00f4t que comme un dysfonctionnement \u00e0 combattre obstin\u00e9ment. Comprendre ces singularit\u00e9s transculturelles est fondamental pour les \u00e9quipes soignantes et de liaison psychiatrique afin d&rsquo;\u00e9viter les d\u00e9cisions th\u00e9rapeutiques intrusives et de respecter l&rsquo;\u00e9cologie relationnelle propre \u00e0 chaque groupe.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le champ d&rsquo;\u00e9tude de la cachexie demeure travers\u00e9 par plusieurs controverses m\u00e9thodologiques et d\u00e9ontologiques majeures. Le premier point de discorde concerne la fronti\u00e8re diagnostique pr\u00e9cise entre la cachexie d\u00e9butante, la sarcop\u00e9nie li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge et la d\u00e9nutrition prot\u00e9ino-\u00e9nerg\u00e9tique banale. Bien que des crit\u00e8res internationaux aient \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s en 2011, leur applicabilit\u00e9 en routine clinique fait encore l&rsquo;objet de contestations en raison du co\u00fbt et de l&rsquo;accessibilit\u00e9 in\u00e9gale des technologies d&rsquo;\u00e9valuation de la composition corporelle fine (comme le scanner d\u00e9di\u00e9 ou la DEXA) en dehors des grands centres hospitalo-universitaires.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat le plus vif sur le plan \u00e9thique et psychologique concerne la nutrition artificielle parent\u00e9rale ou ent\u00e9rale chez le patient cachectique en phase avanc\u00e9e. Alors que l&rsquo;instinct des familles r\u00e9clame fr\u00e9quemment la pose de sondes nasogastriques ou de perfusions nutritives pour \u00ab sauver \u00bb le patient de la famine, la communaut\u00e9 m\u00e9dicale a largement d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;apport calorique exog\u00e8ne massif est inop\u00e9rant pour freiner la d\u00e9gradation prot\u00e9ique dans un organisme sous temp\u00eate cytokinique. Pire encore, la surcharge liquidienne et calorique peut induire des d\u00e9compensations respiratoires, des \u0153d\u00e8mes douloureux et majorer l&rsquo;inconfort global du mourant. Arbitrer entre l&rsquo;obligation de non-malfaisance m\u00e9dicale et l&rsquo;angoisse panique de la famille repr\u00e9sente l&rsquo;un des dilemmes les plus d\u00e9chirants des \u00e9quipes de soins palliatifs.<\/p>\n<p>Une autre limite th\u00e9orique r\u00e9side dans la dissociation fr\u00e9quente observ\u00e9e entre l&rsquo;am\u00e9lioration des marqueurs quantitatifs de masse musculaire et l&rsquo;absence de b\u00e9n\u00e9fice tangible sur la force musculaire, l&rsquo;autonomie et le bien-\u00eatre existentiel dans les essais cliniques pharmacologiques. Cette distorsion souligne la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de ne plus consid\u00e9rer la cachexie comme une simple \u00e9quation biochimique de masse maigre, mais comme une entit\u00e9 globale o\u00f9 la fatigue neuro-affective et le ressenti subjectif doivent imp\u00e9rativement guider l&rsquo;efficacit\u00e9 des th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension rigoureuse de la cachexie n\u00e9cessite de la distinguer avec nettet\u00e9 de plusieurs concepts cliniques voisins avec lesquels elle est fr\u00e9quemment confondue :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9nutrition (ou malnutrition calorico-prot\u00e9ique) :<\/strong> Cons\u00e9quence directe d&rsquo;un apport alimentaire inf\u00e9rieur aux besoins de base de l&rsquo;organisme. Contrairement \u00e0 la cachexie, la d\u00e9nutrition simple ne s&rsquo;accompagne pas n\u00e9cessairement d&rsquo;un \u00e9tat inflammatoire syst\u00e9mique et peut \u00eatre enti\u00e8rement corrig\u00e9e par une r\u00e9alimentation quantitative et qualitative adapt\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Sarcop\u00e9nie :<\/strong> Perte involontaire de masse et de force musculaires associ\u00e9e au vieillissement primaire (sarcop\u00e9nie primitive) ou \u00e0 la s\u00e9dentarit\u00e9 extr\u00eame. Bien que la sarcop\u00e9nie constitue une composante centrale de la cachexie, cette derni\u00e8re s&rsquo;en distingue par son hypercatabolisme aigu et son association syst\u00e9matique \u00e0 une affection organique chronique destructrice.<\/li>\n<li><strong>Anorexie mentale :<\/strong> Trouble des conduites alimentaires d&rsquo;origine psychiatrique caract\u00e9ris\u00e9 par une distorsion cognitive s\u00e9v\u00e8re de l&rsquo;image corporelle, une phobie de la prise de poids et une restriction calorique activement recherch\u00e9e par le sujet. Dans la cachexie, le patient souffre de ne plus pouvoir manger et d\u00e9sire g\u00e9n\u00e9ralement retrouver ses forces, en l&rsquo;absence de toute distorsion dysmorphophobique.<\/li>\n<li><strong>Asth\u00e9nie et fatigue chronique :<\/strong> Sympt\u00f4mes subjectifs d&rsquo;\u00e9puisement physique ou cognitif non soulag\u00e9s par le repos. L&rsquo;asth\u00e9nie accompagne quasi constamment la cachexie, mais elle ne s&rsquo;accompagne pas obligatoirement d&rsquo;une atrophie musculaire squelettique document\u00e9e lorsqu&rsquo;elle se manifeste de fa\u00e7on isol\u00e9e (comme dans le syndrome de fatigue chronique).<\/li>\n<li><strong>Comportement de maladie (<em>sickness behavior<\/em>) :<\/strong> Ensemble de modifications comportementales et affectives coordonn\u00e9es induites par les cytokines au cours d&rsquo;une inflammation aigu\u00eb ou subaigu\u00eb. Le comportement de maladie constitue le versant neuro-psychologique initial dont la cachexie p\u00e9rennis\u00e9e repr\u00e9sente l&rsquo;aboutissement m\u00e9tabolique destructeur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La cachexie est bien plus qu&rsquo;un simple amaigrissement passif : elle constitue un syndrome d&rsquo;\u00e9puisement m\u00e9tabolique, neuro-inflammatoire et psychologique d\u00e9vastateur, d\u00e9clench\u00e9 par une maladie chronique sous-jacente s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Sur le plan physiologique, elle se caract\u00e9rise par une fonte musculaire squelettique progressive et rebelle \u00e0 l&rsquo;alimentation standard, aliment\u00e9e par une lib\u00e9ration anarchique de m\u00e9diateurs pro-inflammatoires (TNF-alpha, interleukine 6) et un hypercatabolisme prot\u00e9ique destructeur.<\/p>\n<p>Au niveau neuropsychologique, l&rsquo;inflammation perturbe les circuits hypothalamiques de l&rsquo;app\u00e9tit, induisant une anorexie centrale involontaire, une profonde asth\u00e9nie et une r\u00e9organisation comportementale centr\u00e9e sur l&rsquo;apathie et le retrait.<\/p>\n<p>Sur les plans psychologique, identitaire et familial, la d\u00e9gradation visible de l&rsquo;enveloppe corporelle engendre un traumatisme sp\u00e9culaire majeur, de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 existentielle et des tensions relationnelles douloureuses autour de la table familiale, le refus alimentaire involontaire \u00e9tant souvent mal compris par l&rsquo;entourage.<\/p>\n<p>La prise en charge moderne de la cachexie ne saurait \u00eatre uniquement calorique ou m\u00e9dicamenteuse ; elle exige une intervention multimodale et humaniste articulant r\u00e9gulation m\u00e9tabolique, r\u00e9habilitation fonctionnelle adapt\u00e9e, d\u00e9culpabilisation des proches et accompagnement psychoth\u00e9rapeutique attentif \u00e0 la souffrance existentielle de la personne soign\u00e9e.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Argil\u00e9s, J. M., Busquets, S., Stemmler, B., &amp; L\u00f3pez-Soriano, F. J. (2014). Cancer cachexia: understanding the molecular basis. <em>Nature Reviews Cancer<\/em>, 14(11), 754-762. <a href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrc3829\">https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrc3829<\/a><\/p>\n<p>Dantzer, R., O&rsquo;Connor, J. C., Freund, G. G., Johnson, R. W., &amp; Kelley, K. W. (2008). From inflammation to sickness and depression: when the immune system subjugates the brain. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 9(1), 46-56. <a href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn2297\">https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn2297<\/a><\/p>\n<p>Fearon, K., Strasser, F., Anker, S. D., Bosaeus, I., Bruera, E., Fainsinger, R. L., Jatoi, A., Loprinzi, C., MacDonald, N., Mantovani, G., Davis, M., Muscaritoli, M., Ottery, F., Radbruch, L., Ravasco, P., Runowicz, D., Marks, D., Rudrow, P. C., &amp; Baracos, V. E. (2011). Definition and classification of cancer cachexia: an international consensus. <em>The Lancet Oncology<\/em>, 12(5), 489-495. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1470-2045(10)70218-7\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1470-2045(10)70218-7<\/a><\/p>\n<p>Muscaritoli, M., Anker, S. D., Argil\u00e9s, J., Aversa, Z., Bauer, J. M., Biolo, G., Boirie, Y., Bosaeus, I., Cederholm, T., Costelli, P., Fearon, K. C., Laviano, A., Mantovani, G., Rossi Fanelli, F., &amp; Schneider, S. M. (2010). Consensus definition of sarcopenia, cachexia and pre-cachexia: Joint document elaborated by Special Interest Groups (SIG) \u00ab\u00a0cachexia-anorexia in chronic wasting diseases\u00a0\u00bb and \u00ab\u00a0nutrition in geriatrics\u00a0\u00bb. <em>Clinical Nutrition<\/em>, 29(2), 154-159. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.clnu.2009.12.004\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.clnu.2009.12.004<\/a><\/p>\n<p>Strasser, F. (2013). Nutritional crises in cancer cachexia: Translating basic research into clinical practice. <em>Supportive Care in Cancer<\/em>, 21(9), 2631-2640. <a href=\"https:\/\/link.springer.com\/article\/10.1007\/s00520-013-1869-y\">https:\/\/link.springer.com\/article\/10.1007\/s00520-013-1869-y<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez la d\u00e9finition clinique et psychologique approfondie de la cachexie, son \u00e9tiologie neuro-inflammatoire, ses r\u00e9percussions existentielles et sa prise en charge multimodale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[7767,38170,321,3],"tags":[38172,38171,38173,3267,1176,38174,1734],"class_list":["post-22629","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-medecine-psychosomatique","category-neurobiologie-du-comportement","category-psycho-oncologie","category-psychologie-clinique","tag-anorexie-inflammatoire","tag-cachexie","tag-fonte-musculaire","tag-psycho-oncologie","tag-sarcopenie","tag-sickness-behavior","tag-soins-palliatifs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22629","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22629\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22629"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22629"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22629"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}