{"id":22542,"date":"2026-10-27T14:19:35","date_gmt":"2026-10-27T14:19:35","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=paradigme-brown-peterson"},"modified":"2026-10-27T14:19:35","modified_gmt":"2026-10-27T14:19:35","slug":"paradigme-brown-peterson","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=paradigme-brown-peterson","title":{"rendered":"Paradigme de Brown-Peterson : Oubli et M\u00e9moire"},"content":{"rendered":"<p>Le <strong>paradigme de Brown-Peterson<\/strong>, \u00e9galement d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de technique de la t\u00e2che distractrice de Brown-Peterson, constitue l&rsquo;un des dispositifs exp\u00e9rimentaux les plus d\u00e9terminants de la r\u00e9volution cognitive du milieu du XXe si\u00e8cle. Con\u00e7u de mani\u00e8re ind\u00e9pendante par John Brown en Grande-Bretagne et par Lloyd et Margaret Peterson aux \u00c9tats-Unis \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, ce protocole d&rsquo;investigation a r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9moire_%C3%A0_court_terme\">m\u00e9moire \u00e0 court terme<\/a> en d\u00e9montrant la rapidit\u00e9 foudroyante de l&rsquo;oubli d\u00e8s lors que l&rsquo;auto-r\u00e9p\u00e9tition mentale est neutralis\u00e9e.<\/p>\n<h2>Paradigme de Brown-Peterson<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>paradigme de Brown-Peterson<\/strong> est un protocole exp\u00e9rimental psychologique visant \u00e0 quantifier la dur\u00e9e et la vitesse de d\u00e9gradation de la m\u00e9moire \u00e0 court terme en emp\u00eachant toute forme d&rsquo;auto-r\u00e9p\u00e9tition subvocale au moyen d&rsquo;une t\u00e2che distractrice concurrente intervenant entre l&rsquo;encodage du stimulus et son rappel.<\/p>\n<p>Dans sa forme canonique, l&rsquo;\u00e9preuve confronte le participant \u00e0 une br\u00e8ve s\u00e9quence d&rsquo;informations verbales de faible empan (ordinairement un trigramme de consonnes non signifiant tel que \u00ab CHG \u00bb ou \u00ab TPK \u00bb), imm\u00e9diatement suivie de l&rsquo;ex\u00e9cution \u00e0 voix haute d&rsquo;une activit\u00e9 cognitive interf\u00e9rente, le plus souvent un compte \u00e0 rebours arithm\u00e9tique de trois en trois \u00e0 partir d&rsquo;un nombre \u00e0 trois chiffres arbitraire. Apr\u00e8s un intervalle de r\u00e9tention variable s&rsquo;\u00e9chelonnant g\u00e9n\u00e9ralement de 3 \u00e0 18 secondes, le sujet est somm\u00e9 de restituer l&rsquo;item cible initial.<\/p>\n<p>Ce protocole met en \u00e9vidence un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00e9rosion m\u00e9morielle quasi exponentiel : apr\u00e8s seulement trois secondes de distraction continue, le taux de restitution correcte chute de mani\u00e8re substantielle, et apr\u00e8s dix-huit secondes, la r\u00e9tention s&rsquo;av\u00e8re proche de z\u00e9ro, oscillant fr\u00e9quemment sous la barre des 10 %. Cette d\u00e9couverte a fourni le premier \u00e9tayage m\u00e9thodologique rigoureux en faveur d&rsquo;une distinction structurelle entre m\u00e9moire imm\u00e9diate temporaire et m\u00e9moire permanente \u00e0 long terme.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;appellation \u00ab Brown-Peterson distractor technique \u00bb rend hommage aux pionniers de sa formalisation exp\u00e9rimentale quasi simultan\u00e9e des deux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;Atlantique en 1958 et 1959. Le terme d\u00e9coule de la juxtaposition patronymique de John Brown, chercheur au sein de l&rsquo;universit\u00e9 de Londres, et des psychologues am\u00e9ricains Lloyd R. Peterson et Margaret Jean Peterson de l&rsquo;universit\u00e9 de l&rsquo;Indiana.<\/p>\n<p>Le vocable \u00ab paradigme \u00bb puise ses origines dans le grec ancien <em>paradeigma<\/em> (\u03c0\u03b1\u03c1\u03ac\u03b4\u03b5\u03b9\u03b3\u03bc\u03b1), combinant la pr\u00e9position <em>para<\/em> (\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de) et le verbe <em>deiknynai<\/em> (montrer, faire voir), d\u00e9signant un mod\u00e8le exemplaire ou une matrice m\u00e9thodologique r\u00e9gissant la pratique scientifique. Le qualificatif \u00ab distracteur \u00bb d\u00e9rive quant \u00e0 lui du verbe latin <em>distrahere<\/em>, signifiant \u00ab tirer en sens contraire \u00bb ou \u00ab s\u00e9parer violemment \u00bb, traduisant avec exactitude l&rsquo;op\u00e9ration par laquelle l&rsquo;attention du sujet est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u00e9tourn\u00e9e de l&rsquo;item mn\u00e9sique vers une activit\u00e9 cognitive comp\u00e9titive.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature francophone savante, l&rsquo;expression a \u00e9t\u00e9 traduite indiff\u00e9remment par \u00ab technique de Brown-Peterson \u00bb, \u00ab t\u00e2che de Brown-Peterson \u00bb, \u00ab paradigme de la t\u00e2che distractrice \u00bb ou encore \u00ab \u00e9preuve des trigrammes de consonnes \u00bb lorsqu&rsquo;elle est transpos\u00e9e dans les batteries d&rsquo;\u00e9valuation neuropsychologique clinique.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, l&rsquo;expression s&#8217;emploie principalement comme un syntagme nominal masculin : \u00ab le paradigme de Brown-Peterson \u00bb, \u00ab le protocole de Brown-Peterson \u00bb ou au f\u00e9minin lorsqu&rsquo;il qualifie la \u00ab t\u00e2che distractrice de Brown-Peterson \u00bb.<\/p>\n<p>La phon\u00e9tique standard en fran\u00e7ais pour les patronymes s&rsquo;\u00e9nonce approximativement : [b\u0281awn pet\u025b\u0281s\u0254n] ou [b\u0281un pet\u025b\u0281s\u0254n], bien que la prononciation anglo-saxonne native [b\u0279a\u028an \u02c8pi\u02d0t\u0259rs\u0259n] pr\u00e9vale dans les conf\u00e9rences internationales. Sur le plan orthographique, l&rsquo;usage d&rsquo;un tiret cadratin ou d&rsquo;un tiret d&rsquo;union entre Brown et Peterson est imp\u00e9ratif pour signaler la co-paternit\u00e9 ind\u00e9pendante de la d\u00e9couverte scientifique.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique et exp\u00e9rimental, le terme prend la forme d&rsquo;un modificateur adverbial ou pr\u00e9positionnel au sein de locutions fig\u00e9es : \u00ab administrer une \u00e9preuve selon le paradigme de Brown-Peterson \u00bb, \u00ab mesurer l&rsquo;oubli \u00e0 court terme sous conditions de type Brown-Peterson \u00bb ou encore \u00ab \u00e9valuer la sensibilit\u00e9 \u00e0 la t\u00e2che distractrice \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique du paradigme de Brown-Peterson, il convient de le replacer dans le fonctionnement intrins\u00e8que du syst\u00e8me cognitif humain. La m\u00e9moire de travail ou m\u00e9moire imm\u00e9diate ne constitue pas un r\u00e9servoir inerte mais un espace dynamique \u00e0 capacit\u00e9 strictement limit\u00e9e. Lorsque des informations neuves sont encod\u00e9es par les organes sensoriels, elles laissent une empreinte neurophysiologique transitoire. En l&rsquo;absence de consolidation imm\u00e9diate, cette trace tend \u00e0 s&rsquo;\u00e9vaporer rapidement sous l&rsquo;effet du temps ou des interf\u00e9rences concurrentes.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme naturel par lequel un individu pr\u00e9serve une information en m\u00e9moire imm\u00e9diate r\u00e9side dans la boucle d&rsquo;auto-r\u00e9p\u00e9tition phonologique ou r\u00e9p\u00e9tition subvocale. Si l&rsquo;on nous confie un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone inconnu, notre r\u00e9flexe spontan\u00e9 consiste \u00e0 nous le r\u00e9p\u00e9ter int\u00e9rieurement en boucle jusqu&rsquo;au moment de le noter ou de le composer. Ce processus de rafra\u00eechissement articulatoire emp\u00eache la d\u00e9gradation naturelle de la trace mn\u00e9sique. L&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 fondamentale du paradigme de Brown-Peterson a consist\u00e9 \u00e0 concevoir une m\u00e9thode infaillible pour neutraliser ce rafra\u00eechissement articulatoire en mobilisant l&rsquo;appareil phonatoire et les ressources ex\u00e9cutives centrales par une activit\u00e9 distractrice exigeante.<\/p>\n<p>La t\u00e2che de comptage r\u00e9gressif \u00e0 haute voix (par exemple, \u00e9grener 582, 579, 576, etc.) remplit deux fonctions cognitives synchrones : d&rsquo;une part, elle sature le canal articulatoire, interdisant formellement l&rsquo;articulation subvocale du trigramme cible ; d&rsquo;autre part, elle absorbe l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Attention\">attention<\/a> et les ressources de contr\u00f4le cognitif du syst\u00e8me ex\u00e9cutif, emp\u00eachant toute strat\u00e9gie de r\u00e9activation s\u00e9mantique ou d&rsquo;\u00e9laboration mn\u00e9motechnique. L&rsquo;intervalle de r\u00e9tention, syst\u00e9matiquement randomis\u00e9 entre diff\u00e9rents paliers temporels (usuellement 3, 6, 9, 12, 15 et 18 secondes), permet ainsi de mesurer la vitesse intrins\u00e8que d&rsquo;\u00e9rosion de l&rsquo;information en m\u00e9moire sans le secours du recyclage attentionnel.<\/p>\n<p>Ce protocole isole de fa\u00e7on quasi chirurgicale la m\u00e9moire imm\u00e9diate des r\u00e9serves de stockage \u00e0 long terme. Si l&rsquo;information parvenait \u00e0 \u00eatre transf\u00e9r\u00e9e spontan\u00e9ment et sans r\u00e9p\u00e9tition dans le syst\u00e8me \u00e0 long terme, le d\u00e9lai de 18 secondes et la t\u00e2che de calcul n&rsquo;auraient qu&rsquo;un impact marginal sur le rappel. Or, l&rsquo;effondrement quasi syst\u00e9matique des performances au-del\u00e0 de 15 secondes fournit la d\u00e9monstration probante de la fragilit\u00e9 temporelle et de la finitude intrins\u00e8que de ce premier niveau de stockage m\u00e9moriel.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>Le paradigme a \u00e9merg\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, une p\u00e9riode charni\u00e8re marqu\u00e9e par le d\u00e9clin progressif du b\u00e9haviorisme radical et la gen\u00e8se de la psychologie cognitive moderne. Sous l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie b\u00e9havioriste issue des travaux d&rsquo;Hermann Ebbinghaus et prolong\u00e9e par la th\u00e9orie de l&rsquo;apprentissage verbal aux \u00c9tats-Unis, la communaut\u00e9 scientifique admettait l&rsquo;existence d&rsquo;un syst\u00e8me de m\u00e9moire unifi\u00e9. L&rsquo;oubli y \u00e9tait invariablement interpr\u00e9t\u00e9 comme la cons\u00e9quence exclusive de ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Interf%C3%A9rence_(psychologie)\">interf\u00e9rence<\/a> entre associations stimulus-r\u00e9ponse concurrentes.<\/p>\n<p>En 1958, le psychologue britannique John Brown publie dans le <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em> un article s\u00e9minal intitul\u00e9 <em>\u00ab Some tests of the decay theory of immediate memory \u00bb<\/em>. Brown y expose une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences o\u00f9 les sujets doivent retenir quelques consonnes ou chiffres tout en effectuant imm\u00e9diatement apr\u00e8s la lecture d&rsquo;autres chiffres. Ses observations d\u00e9montrent un oubli substantiel en quelques secondes seulement, un ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;il attribue \u00e0 un estompage spontan\u00e9 de la trace mn\u00e9sique caus\u00e9 par le simple \u00e9coulement du temps.<\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, en 1959, Lloyd R. Peterson et Margaret Jean Peterson publient dans le <em>Journal of Experimental Psychology<\/em> leur \u00e9tude d\u00e9sormais historique intitul\u00e9e <em>\u00ab Short-term retention of individual verbal items \u00bb<\/em>. Travaillant sans concertation initiale directe avec Brown, les Peterson introduisent l&#8217;emploi syst\u00e9matique de trigrammes de consonnes (par exemple, XJR) et syst\u00e9matisent la t\u00e2che distractrice de soustraction mentale r\u00e9gressive rythm\u00e9e par un m\u00e9tronome. Leurs courbes d&rsquo;oubli, devenues embl\u00e9matiques dans tous les manuels de psychologie g\u00e9n\u00e9rale, ont fix\u00e9 les standards m\u00e9thodologiques du paradigme.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, le paradigme de Brown-Peterson devint le terrain privil\u00e9gi\u00e9 d&rsquo;une confrontation th\u00e9orique majeure. En 1962, Geoffrey Keppel et Benton J. Underwood remirent en cause la conclusion d&rsquo;un oubli par simple d\u00e9clin temporel. En r\u00e9analysant minutieusement les donn\u00e9es du premier essai exp\u00e9rimental, ils d\u00e9couvrirent qu&rsquo;au tout premier essai, les participants ne pr\u00e9sentaient pratiquement aucun oubli apr\u00e8s 18 secondes. La d\u00e9gradation massive n&rsquo;apparaissait qu&rsquo;au fil des essais successifs, r\u00e9v\u00e9lant ainsi l&rsquo;impact capital de l&rsquo;interf\u00e9rence proactive accumul\u00e9e, ce qui enrichit consid\u00e9rablement l&rsquo;interpr\u00e9tation th\u00e9orique du protocole.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le paradigme de Brown-Peterson se situe au confluent de plusieurs th\u00e9ories majeures de l&rsquo;architecture cognitive humaine. La premi\u00e8re querelle conceptuelle qu&rsquo;il a suscit\u00e9e oppose la <strong>th\u00e9orie du d\u00e9clin de la trace<\/strong> (<em>trace decay theory<\/em>) \u00e0 la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;interf\u00e9rence<\/strong>. Brown et les Peterson soutenaient initialement que la trace mn\u00e9sique, assimil\u00e9e \u00e0 une modification physico-chimique transitoire du substrat neuronal, subit une d\u00e9gradation passive et spontan\u00e9e analogue \u00e0 une dissipation thermique d\u00e8s lors qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas r\u00e9activ\u00e9e par l&rsquo;auto-r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;\u00e9cole n\u00e9o-associationniste d\u00e9fendue par Keppel, Underwood et plus tard Melton a soutenu que l&rsquo;oubli dans la t\u00e2che de Brown-Peterson r\u00e9sulte avant tout d&rsquo;une incapacit\u00e9 de discrimination au moment de la r\u00e9cup\u00e9ration, provoqu\u00e9e par l&rsquo;<strong>interf\u00e9rence proactive<\/strong>. Dans cette optique, les trigrammes appris lors des essais pr\u00e9c\u00e9dents cr\u00e9ent un encombrement comp\u00e9titif qui masque le trigramme cible actuel. Les th\u00e9ories contemporaines adoptent g\u00e9n\u00e9ralement une position synth\u00e9tique : le d\u00e9clin temporel passif de l&rsquo;activation et la comp\u00e9tition d&rsquo;interf\u00e9rence op\u00e8rent de concert pour d\u00e9grader le signal m\u00e9moriel.<\/p>\n<p>Le paradigme a \u00e9galement jou\u00e9 un r\u00f4le fondateur dans l&rsquo;\u00e9laboration du c\u00e9l\u00e8bre <strong>mod\u00e8le modal de la m\u00e9moire<\/strong> propos\u00e9 par Richard Atkinson et Richard Shiffrin en 1968. Dans cette conception modulaire, l&rsquo;information transite obligatoirement par un registre sensoriel, puis par un magasin \u00e0 court terme (MCT) de capacit\u00e9 strictement born\u00e9e, avant d&rsquo;\u00eatre encod\u00e9e dans le magasin \u00e0 long terme (MLT). Le paradigme de Brown-Peterson a servi de preuve empirique directe pour \u00e9tayer l&rsquo;existence autonome de ce magasin \u00e0 court terme, dont la dur\u00e9e de conservation ne d\u00e9passe pas une vingtaine de secondes en l&rsquo;absence de r\u00e9investissement attentionnel continu.<\/p>\n<p>Enfin, au sein du mod\u00e8le de la <strong>m\u00e9moire de travail<\/strong> formalis\u00e9 par Alan Baddeley et Graham Hitch en 1974, la t\u00e2che de Brown-Peterson s&rsquo;explique par la dynamique conjointe de la boucle phonologique et de l&rsquo;administrateur central. L&rsquo;activit\u00e9 distractrice de comptage bloque le registre de rafra\u00eechissement articulatoire de la boucle phonologique tout en mobilisant les ressources attentionnelles de l&rsquo;administrateur central, interdisant tout recours \u00e0 des strat\u00e9gies compensatoires \u00e9labor\u00e9es.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;administration et l&rsquo;analyse du paradigme de Brown-Peterson s&rsquo;articulent autour de plusieurs param\u00e8tres exp\u00e9rimentaux d\u00e9terminants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le mat\u00e9riel cible (stimulus \u00e0 m\u00e9moriser) :<\/strong> G\u00e9n\u00e9ralement constitu\u00e9 de trigrammes de consonnes sans signification phon\u00e9tique imm\u00e9diate (CCC, ex. : D-P-K), afin de minimiser les associations s\u00e9mantiques pr\u00e9existantes. Des variantes emploient des triades de mots concrets ou abstraits, des chiffres ou des stimuli visuo-spatiaux non verbalisables.<\/li>\n<li><strong>La t\u00e2che distractrice concurrente :<\/strong> Habituellement un exercice d&rsquo;arithm\u00e9tique mentale r\u00e9cursive (compter \u00e0 rebours de trois en trois ou de sept en sept \u00e0 partir d&rsquo;un nombre \u00e0 trois chiffres). La t\u00e2che doit exiger une attention ininterrompue et impliquer le canal articulatoire sans \u00eatre conceptuellement similaire au mat\u00e9riel cible pour \u00e9viter une interf\u00e9rence r\u00e9troactive cat\u00e9gorielle directe.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intervalle de r\u00e9tention :<\/strong> La dur\u00e9e pendant laquelle la distraction est maintenue. Les valeurs standard s&rsquo;\u00e9chelonnent par paliers discrets (le plus souvent 3, 6, 9, 12, 15 et 18 secondes), pr\u00e9sent\u00e9s dans un ordre pseudo-al\u00e9atoire pour neutraliser les effets d&rsquo;anticipation temporelle du sujet.<\/li>\n<li><strong>Le mode de rappel :<\/strong> Le participant doit restituer le mat\u00e9riel cible d\u00e8s l&rsquo;\u00e9mission d&rsquo;un signal convenu (signal sonore ou visuel signifiant l&rsquo;arr\u00eat imm\u00e9diat du calcul). Le rappel peut \u00eatre s\u00e9riel strict (respect scrupuleux de l&rsquo;ordre d&rsquo;apparition des lettres) ou libre (toute lettre correcte comptabilis\u00e9e).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;accumulation d&rsquo;essais et le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;interf\u00e9rence proactive :<\/strong> L&rsquo;encha\u00eenement de multiples essais successifs au sein d&rsquo;une m\u00eame cat\u00e9gorie de stimuli g\u00e9n\u00e8re une baisse progressive des performances de rappel, constituant une dimension centrale du paradigme.<\/li>\n<li><strong>Le rel\u00e2chement de l&rsquo;interf\u00e9rence proactive (<em>Release from PI<\/em>) :<\/strong> Modification d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la nature cat\u00e9gorielle des stimuli au quatri\u00e8me ou cinqui\u00e8me essai (par exemple, passage soudain de s\u00e9ries de consonnes \u00e0 des triades de noms de fruits), provoquant une remont\u00e9e spectaculaire du taux de rappel initial.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de visualiser concr\u00e8tement le d\u00e9roulement d&rsquo;une passation type selon le paradigme de Brown-Peterson, examinons le protocole op\u00e9ratoire d&rsquo;un essai de laboratoire standard :<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur pr\u00e9sente visuellement sur un \u00e9cran ou \u00e9nonce \u00e0 voix haute le trigramme <strong>\u00ab L &#8211; G &#8211; V \u00bb<\/strong> pendant exactement une seconde. Instantan\u00e9ment apr\u00e8s cette pr\u00e9sentation, l&rsquo;\u00e9cran affiche le nombre <strong>\u00ab 427 \u00bb<\/strong>. Le participant a pour consigne formelle d&rsquo;entamer imm\u00e9diatement le compte \u00e0 rebours de trois en trois \u00e0 voix haute et \u00e0 cadence soutenue : \u00ab 424, 421, 418, 415, 412&#8230; \u00bb. Au bout de 12 secondes de calcul ininterrompu, un voyant vert s&rsquo;allume. Le sujet interrompt instantan\u00e9ment son calcul et doit formuler : \u00ab L &#8211; G &#8211; V \u00bb.<\/p>\n<p>Dans un contexte d&rsquo;application clinique en neuropsychologie, supposons le cas de Monsieur D., \u00e2g\u00e9 de 58 ans, suivi pour suspicion de d\u00e9clin cognitif d\u00e9butant cons\u00e9cutif \u00e0 un traumatisme cr\u00e2nien frontal. Lors d&rsquo;un test standard de r\u00e9p\u00e9tition imm\u00e9diate d&#8217;empan de chiffres, Monsieur D. obtient une performance normale (empan de 6 chiffres \u00e0 l&rsquo;endroit). En revanche, lors de l&rsquo;administration d&rsquo;une \u00e9preuve de type Brown-Peterson avec des trigrammes de consonnes :<\/p>\n<p>\u00c0 un d\u00e9lai de r\u00e9tention de 3 secondes avec distraction, son score de restitution est de 85 % (comparable aux t\u00e9moins sains). D\u00e8s le palier de 9 secondes, ses performances chutent de fa\u00e7on anormale \u00e0 20 % (contre plus de 60 % chez les sujets de r\u00e9f\u00e9rence du m\u00eame \u00e2ge). \u00c0 18 secondes, son rappel est rigoureusement nul. L&rsquo;analyse fine des erreurs montre en outre des intrusions massives d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments issus des essais pr\u00e9c\u00e9dents. Ce profil clinique illustre une d\u00e9ficience \u00e9lective du maintien actif de la trace mn\u00e9sique en pr\u00e9sence de distracteurs et une susceptibilit\u00e9 pathologique \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence proactive, traduisant un dysfonctionnement des circuits pr\u00e9frontaux impliqu\u00e9s dans le contr\u00f4le inhibiteur.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>La quantification des r\u00e9sultats dans le paradigme de Brown-Peterson repose sur des m\u00e9triques psychom\u00e9triques et chronom\u00e9triques standardis\u00e9es. Le score principal correspond au <strong>pourcentage de rappel correct<\/strong> en fonction de la dur\u00e9e de l&rsquo;intervalle de r\u00e9tention. Les chercheurs calculent des courbes de d\u00e9croissance du rappel (ou courbes d&rsquo;oubli) en tra\u00e7ant l&rsquo;exactitude moyenne en ordonn\u00e9e et les intervalles de temps (3 \u00e0 18 secondes) en abscisse.<\/p>\n<p>La cotation peut adopter plusieurs crit\u00e8res de rigueur :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le rappel s\u00e9riel strict :<\/strong> Un essai n&rsquo;est cr\u00e9dit\u00e9 que si l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments cibles est restitu\u00e9e dans l&rsquo;ordre exact de pr\u00e9sentation.<\/li>\n<li><strong>Le rappel d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments ind\u00e9pendants :<\/strong> Chaque lettre ou mot correctement \u00e9voqu\u00e9 rapporte un point partiel, pond\u00e9rant la sensibilit\u00e9 globale de la mesure.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;indice de sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence proactive (IP) :<\/strong> Mesur\u00e9 en comparant l&rsquo;exactitude moyenne lors des deux premiers essais d&rsquo;une cat\u00e9gorie donn\u00e9e \u00e0 celle observ\u00e9e lors des essais ult\u00e9rieurs avant changement de classe de mat\u00e9riel.<\/li>\n<li><strong>Le taux et le type d&rsquo;erreurs :<\/strong> Classification m\u00e9thodique des d\u00e9faillances entre omissions totales, confusions acoustico-phonologiques (ex. : remplacer la consonne \u00ab T \u00bb par un \u00ab D \u00bb ou un \u00ab P \u00bb), substitutions s\u00e9mantiques et erreurs d&rsquo;intrusion issues des essais ant\u00e9rieurs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans le domaine neuropsychologique, plusieurs batteries standardis\u00e9es ont adapt\u00e9 ce paradigme. La plus notoire est le <strong>Consonant Trigrams Test (CTT)<\/strong> ou test des trigrammes de consonnes de Stuss et al., \u00e9talonn\u00e9 aupr\u00e8s de populations saines et cliniques. Les protocoles cliniques int\u00e8grent \u00e9galement une v\u00e9rification stricte de la rapidit\u00e9 et de l&rsquo;exactitude de la t\u00e2che distractrice elle-m\u00eame, afin de s&rsquo;assurer que le patient ne \u00ab sacrifie \u00bb pas le calcul pour tenter de conserver subrepticement les lettres en m\u00e9moire.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>Bien qu&rsquo;initialement con\u00e7u comme un pur dispositif de laboratoire pour \u00e9clairer l&rsquo;architecture de la m\u00e9moire normale, le paradigme de Brown-Peterson a trouv\u00e9 des d\u00e9bouch\u00e9s majeurs en neuropsychologie clinique, en psychopathologie et en ergonomie cognitive.<\/p>\n<p>Sur le plan neuropsychologique, ce protocole constitue un outil pr\u00e9cieux pour \u00e9valuer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_pr%C3%A9frontal\">cortex pr\u00e9frontal<\/a> dorsolat\u00e9ral et de ses connexions avec les structures temporales internes. Les patients souffrant de l\u00e9sions pr\u00e9frontales, de traumatismes cr\u00e2niens ou de pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives comme la d\u00e9mence fronto-temporale manifestent une vuln\u00e9rabilit\u00e9 extr\u00eame au protocole : leur m\u00e9moire de travail s&rsquo;effondre pr\u00e9cocement, souvent d\u00e8s 6 secondes de distraction, en raison d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;inhibition des interf\u00e9rences parasites.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychiatrie biologique, les recherches chez les personnes atteintes de schizophr\u00e9nie r\u00e9v\u00e8lent une d\u00e9gradation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e dans les t\u00e2ches de type Brown-Peterson. Cette alt\u00e9ration corr\u00e8le fortement avec des dysfonctionnements du syst\u00e8me dopaminergique m\u00e9socortical et une incapacit\u00e9 fonctionnelle \u00e0 filtrer les informations non pertinentes pendant l&rsquo;accomplissement d&rsquo;une t\u00e2che \u00e0 forte charge cognitive.<\/p>\n<p>En mati\u00e8re d&rsquo;ing\u00e9nierie ergonomique et de s\u00e9curit\u00e9 des transports (aviation, contr\u00f4le ferroviaire, conduite automobile), le paradigme de Brown-Peterson fournit une explication rigoureuse aux accidents cons\u00e9cutifs \u00e0 des interruptions brutales. Lorsqu&rsquo;un pilote de ligne ou un chirurgien encadre mentalement un param\u00e8tre critique et subit une sollicitation verbale inattendue de quelques secondes seulement, l&rsquo;oubli de la donn\u00e9e initiale d\u00e9coule directement des m\u00e9canismes d\u00e9crits par le protocole.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Depuis les publications fondatrices de 1958 et 1959, un corpus volumineux d&rsquo;exp\u00e9rimentations empiriques a consolid\u00e9 et nuanc\u00e9 les observations initiales. L&rsquo;exp\u00e9rience historique de Lloyd et Margaret Peterson (1959) a d\u00e9montr\u00e9 que la proportion de trigrammes correctement rappel\u00e9s passait d&rsquo;environ 80 % apr\u00e8s 3 secondes de d\u00e9compte arithm\u00e9tique \u00e0 moins de 10 % au terme de 18 secondes. La fonction de d\u00e9croissance pr\u00e9sentait une pente particuli\u00e8rement abrupte durant les six premi\u00e8res secondes avant de d\u00e9c\u00e9l\u00e9rer pour atteindre un plancher r\u00e9siduel.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude pionni\u00e8re de Geoffrey Keppel et Benton J. Underwood (1962) a constitu\u00e9 une \u00e9tape d\u00e9cisive dans l&rsquo;histoire de la psychologie de la m\u00e9moire. En observant les scores des participants essai par essai, ils ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;au tout premier essai d&rsquo;une s\u00e9ance exp\u00e9rimentale, le rappel apr\u00e8s 18 secondes approchait 90 %. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 compter du deuxi\u00e8me, troisi\u00e8me et quatri\u00e8me essai que la courbe d&rsquo;oubli s&rsquo;abaissait drastiquement pour \u00e9pouser le profil d\u00e9couvert par les Peterson. Ce r\u00e9sultat empirique a apport\u00e9 une preuve ind\u00e9niable que la chute des performances dans ce paradigme est tr\u00e8s largement m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;interf\u00e9rence proactive accumul\u00e9e au fil des r\u00e9p\u00e9titions intra-sessionnelles.<\/p>\n<p>Un autre r\u00e9sultat empirique cardinal a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli par Delos D. Wickens et ses collaborateurs en 1970 au sujet du <strong>rel\u00e2chement de l&rsquo;interf\u00e9rence proactive<\/strong> (<em>Release from Proactive Inhibition<\/em>). En administrant cons\u00e9cutivement trois essais impliquant des trigrammes de consonnes, les auteurs constataient la chute classique du rappel. Au quatri\u00e8me essai, en substituant sans avertissement les consonnes par une s\u00e9rie de chiffres ou par des noms de professions, les performances de rappel bondissaient pour retrouver un niveau proche de l&rsquo;essai initial. Cette d\u00e9couverte exp\u00e9rimentale a prouv\u00e9 que la m\u00e9moire \u00e0 court terme encode et discrimine spontan\u00e9ment des dimensions s\u00e9mantiques fines, r\u00e9futant la th\u00e8se r\u00e9ductrice selon laquelle elle ne constituerait qu&rsquo;un simple registre d&rsquo;\u00e9cho phon\u00e9tique.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences cognitives modernes et de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuro-imagerie\">neuro-imagerie<\/a> fonctionnelle (IRMf, potentiels \u00e9voqu\u00e9s), des \u00e9quipes comme celles dirig\u00e9es par Jonides, Smith ou D&rsquo;Esposito ont mobilis\u00e9 des versions informatis\u00e9es de la t\u00e2che pour cartographier les bases neurales de la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence. Ces recherches ont identifi\u00e9 l&rsquo;activation conjointe du gyrus frontal inf\u00e9rieur gauche (aire de Broca) pour la r\u00e9activation articulatoire et du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral bilat\u00e9ral pour la gestion ex\u00e9cutive de la distraction et la r\u00e9solution des conflits mn\u00e9siques.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et translinguistiques<\/h3>\n<p>Bien que le paradigme de Brown-Peterson \u00e9value des m\u00e9canismes neurobiologiques universels de la cognition humaine, l&rsquo;expression de ses performances n&rsquo;est pas totalement neutre au regard de la langue, du syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9criture et de l&rsquo;arri\u00e8re-plan culturel des participants.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des facteurs translinguistiques les plus influents r\u00e9side dans la <strong>dur\u00e9e de prononciation syllabique<\/strong> des stimuli cibles et des chiffres utilis\u00e9s pour la t\u00e2che distractrice. Les travaux comparatifs sur la boucle phonologique ont document\u00e9 que la vitesse d&rsquo;articulation varie d&rsquo;un idiome \u00e0 l&rsquo;autre. Par exemple, les chiffres monosyllabiques en mandarin ou en anglais permettent une cadence de calcul mental plus rapide que les chiffres polysyllabiques en fran\u00e7ais (comme \u00ab soixante-dix-sept \u00bb) ou en gallois. Cette disparit\u00e9 linguistique influe sur la charge cognitive effective impos\u00e9e par le distracteur arithm\u00e9tique et modifie subtilement le rythme de rafra\u00eechissement subvocal r\u00e9siduel.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;utilisation de trigrammes de lettres pr\u00e9suppose une familiarit\u00e9 automatis\u00e9e avec l&rsquo;alphabet latin et les r\u00e8gles d&rsquo;orthographe. Dans les \u00e9tudes transculturelles conduites aupr\u00e8s de populations non alphab\u00e9tis\u00e9es ou famili\u00e8res de syst\u00e8mes logographiques (tels que les sinogrammes ou les kanjis), le recours aux consonnes alphab\u00e9tiques perd sa pertinence psychom\u00e9trique. Dans ces contextes, les neuropsychologues recourent \u00e0 des adaptations iconographiques compos\u00e9es de symboles visuels non signifiants ou d&rsquo;objets usuels, avec des t\u00e2ches distractrices motrices ou de pointage rythm\u00e9 pour s&rsquo;abstraire des barri\u00e8res linguistiques et scolaires.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son statut classique dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives, le paradigme de Brown-Peterson a suscit\u00e9 de vives controverses th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques d\u00e8s son introduction.<\/p>\n<p>La critique la plus tenace concerne son <strong>manque relatif de validit\u00e9 \u00e9cologique<\/strong>. Dans les conditions de la vie quotidienne, les individus sont rarement contraints de m\u00e9moriser des lettres arbitraires d\u00e9pourvues de sens tout en \u00e9grenant des soustractions math\u00e9matiques \u00e0 voix haute. L&rsquo;imposition artificielle d&rsquo;un distracteur aussi monolithique et envahissant risque de mesurer une situation d&rsquo;effondrement cognitif extr\u00eame sous saturation plut\u00f4t que les dynamiques d&rsquo;oubli pr\u00e9valant en milieu naturel, o\u00f9 les stimuli sont porteurs de redondances s\u00e9mantiques et contextuelles.<\/p>\n<p>Une seconde controverse majeure r\u00e9side dans la difficult\u00e9 d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9iser rigoureusement l&rsquo;effort cognitif consenti par les participants durant la t\u00e2che interf\u00e9rente. Malgr\u00e9 les consignes d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration, certains sujets d\u00e9veloppent des strat\u00e9gies subreptices d&rsquo;entrelacement attentionnel : ils parviennent \u00e0 marquer des micro-pauses imperceptibles entre deux soustractions pour r\u00e9activer furtivement l&rsquo;item mn\u00e9sique. D\u00e8s lors, la variabilit\u00e9 interindividuelle observ\u00e9e dans les scores peut refl\u00e9ter des diff\u00e9rences d&rsquo;habilet\u00e9 arithm\u00e9tique ou de flexibilit\u00e9 strat\u00e9gique plut\u00f4t qu&rsquo;une disparit\u00e9 intrins\u00e8que de capacit\u00e9 mn\u00e9sique.<\/p>\n<p>Enfin, le d\u00e9bat th\u00e9orique de fond concernant l&rsquo;arbitrage entre d\u00e9gradation temporelle pure et interf\u00e9rence demeure partiellement ouvert. Si les travaux d&rsquo;Underwood et de ses successeurs ont ind\u00e9niablement prouv\u00e9 la supr\u00e9matie de l&rsquo;interf\u00e9rence proactive dans l&rsquo;oubli \u00e0 court terme, certains mod\u00e9lisateurs computationnels contemporains soutiennent que la r\u00e9activation attentionnelle (<em>refreshing<\/em>) et la dissolution de la trace temporelle jouent un r\u00f4le causal r\u00e9siduel non r\u00e9ductible \u00e0 l&rsquo;interf\u00e9rence, perp\u00e9tuant ainsi une controverse scientifique vieille de plus de six d\u00e9cennies.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Afin de pr\u00e9venir toute ambigu\u00eft\u00e9 conceptuelle, il convient de diff\u00e9rencier rigoureusement le paradigme de Brown-Peterson d&rsquo;autres protocoles et notions de la psychologie cognitive :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>T\u00e2che d&#8217;empan mn\u00e9sique simple (<em>Simple digit span<\/em>) :<\/strong> Mesure le volume maximal d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments qu&rsquo;un sujet peut restituer imm\u00e9diatement dans l&rsquo;ordre sans intervalle de r\u00e9tention ni t\u00e2che interf\u00e9rente. L&#8217;empan simple \u00e9value la capacit\u00e9 brute, tandis que Brown-Peterson explore la vitesse d&rsquo;estompage en pr\u00e9sence de distraction.<\/li>\n<li><strong>Suppression articulatoire simple :<\/strong> Consiste \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter continuellement une syllabe insignifiante (ex. : \u00ab bla-bla-bla \u00bb ou \u00ab le-le-le \u00bb) pendant l&rsquo;apprentissage. Contrairement au comptage r\u00e9gressif de Brown-Peterson, la suppression articulatoire sature le canal phonatoire sans monopoliser lourdement les ressources de calcul et de contr\u00f4le ex\u00e9cutif de l&rsquo;administrateur central.<\/li>\n<li><strong>T\u00e2che de Sternberg :<\/strong> \u00c9preuve de reconnaissance chronom\u00e9trique o\u00f9 le participant doit indiquer le plus rapidement possible si un chiffre sonde appartenait \u00e0 un ensemble pr\u00e9alablement m\u00e9moris\u00e9, analysant la vitesse de balayage s\u00e9riel en m\u00e9moire de travail plut\u00f4t que la dur\u00e9e de r\u00e9tention sous distraction.<\/li>\n<li><strong>T\u00e2che N-back :<\/strong> Protocole d&rsquo;\u00e9valuation de la m\u00e9moire de travail continue o\u00f9 le participant doit signaler si le stimulus actuel correspond \u00e0 celui pr\u00e9sent\u00e9 <em>n<\/em> \u00e9tapes plus t\u00f4t, exigeant une mise \u00e0 jour constante du contenu m\u00e9moriel et non une phase fixe de distraction temporelle.<\/li>\n<li><strong>Effet de r\u00e9cence :<\/strong> Avantage mn\u00e9sique accord\u00e9 aux derniers items d&rsquo;une longue liste lors d&rsquo;un rappel libre imm\u00e9diat. Le paradigme de Brown-Peterson permet pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;abolir l&rsquo;effet de r\u00e9cence en intercalant une t\u00e2che distractrice br\u00e8ve entre la fin de la liste et le rappel.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le paradigme de Brown-Peterson demeure l&rsquo;un des piliers m\u00e9thodologiques fondamentaux de la psychologie de la m\u00e9moire et des neurosciences comportementales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Finalit\u00e9 scientifique :<\/strong> \u00c9valuer la dur\u00e9e de persistance de la m\u00e9moire \u00e0 court terme en neutralisant l&rsquo;auto-r\u00e9p\u00e9tition articulatoire par une t\u00e2che distractrice arithm\u00e9tique continue.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9sultat classique :<\/strong> Un effondrement quasi complet du rappel (inf\u00e9rieur \u00e0 10 %) en l&rsquo;espace de 15 \u00e0 18 secondes pour des stimuli verbaux simples (trigrammes de consonnes).<\/li>\n<li><strong>Dualisme mn\u00e9sique :<\/strong> A fourni un fondement empirique incontournable pour dissocier la m\u00e9moire \u00e0 court terme temporaire et volatile de la m\u00e9moire \u00e0 long terme stable et consolid\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>R\u00f4le de l&rsquo;interf\u00e9rence :<\/strong> Les travaux ult\u00e9rieurs ont \u00e9tabli que l&rsquo;oubli mesur\u00e9 dans ce protocole d\u00e9coule tr\u00e8s largement de l&rsquo;accumulation d&rsquo;interf\u00e9rence proactive issue des essais successifs plut\u00f4t que d&rsquo;un simple estompage temporel passif.<\/li>\n<li><strong>Rel\u00e2chement de l&rsquo;inhibition :<\/strong> Le changement inattendu de la cat\u00e9gorie conceptuelle du mat\u00e9riel induit un rebond imm\u00e9diat du rappel (<em>Release from Proactive Inhibition<\/em>), illustrant le r\u00f4le actif de l&rsquo;encodage s\u00e9mantique imm\u00e9diat.<\/li>\n<li><strong>Utilit\u00e9 translationnelle :<\/strong> Largement exploit\u00e9 en clinique neuropsychologique pour quantifier la vuln\u00e9rabilit\u00e9 aux interf\u00e9rences, le fonctionnement ex\u00e9cutif pr\u00e9frontal et le d\u00e9clin cognitif d\u00e9butant.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Atkinson, R. C., &amp; Shiffrin, R. M. (1968). Human memory: A proposed system and its control processes. In K. W. Spence &amp; J. T. Spence (Eds.), <em>The Psychology of Learning and Motivation<\/em> (Vol. 2, pp. 89-195). Academic Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60422-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60422-3<\/a><\/li>\n<li>Baddeley, A. D., &amp; Hitch, G. (1974). Working memory. In G. H. Bower (Ed.), <em>The Psychology of Learning and Motivation<\/em> (Vol. 8, pp. 47-89). Academic Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60452-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60452-1<\/a><\/li>\n<li>Brown, J. (1958). Some tests of the decay theory of immediate memory. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 10(1), 12\u201321. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215808416249\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/17470215808416249<\/a><\/li>\n<li>Keppel, G., &amp; Underwood, B. J. (1962). Proactive inhibition in short-term retention of single items. <em>Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior<\/em>, 1(3), 153\u2013161. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0022-5371(62)80023-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0022-5371(62)80023-1<\/a><\/li>\n<li>Peterson, L. R., &amp; Peterson, M. J. (1959). Short-term retention of individual verbal items. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 58(3), 193\u2013198. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0049234\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0049234<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le paradigme de Brown-Peterson est une \u00e9preuve classique de psychologie cognitive \u00e9valuant la dur\u00e9e de r\u00e9tention de la m\u00e9moire \u00e0 court terme et le r\u00f4le de l&rsquo;interf\u00e9rence proactive lorsqu&rsquo;une t\u00e2che distractrice emp\u00eache la r\u00e9p\u00e9tition subvocale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[4447,46,647],"tags":[4076,4083,4080,1894,37989,37988],"class_list":["post-22542","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-memoire-et-apprentissage","category-neuropsychologie","category-psychologie-cognitive","tag-brown-peterson","tag-interference-proactive","tag-memoire-a-court-terme","tag-memoire-de-travail","tag-oubli","tag-tache-distractrice"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22542","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22542\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22542"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22542"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22542"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}