{"id":22528,"date":"2026-10-27T13:48:08","date_gmt":"2026-10-27T13:48:08","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sommeil-fragmente-comprendre-nuits-hachees"},"modified":"2026-10-27T13:48:08","modified_gmt":"2026-10-27T13:48:08","slug":"sommeil-fragmente-comprendre-nuits-hachees","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=sommeil-fragmente-comprendre-nuits-hachees","title":{"rendered":"Sommeil fragment\u00e9 : Comprendre les nuits hach\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p>Caract\u00e9ris\u00e9 par des r\u00e9veils nocturnes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et une rupture brutale de l&rsquo;architecture normale des cycles circadiens, le sommeil fragment\u00e9 constitue l&rsquo;un des motifs de consultation les plus fr\u00e9quents en psychopathologie et en m\u00e9decine somnologique contemporaine. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple d\u00e9sagr\u00e9ment passager, cette d\u00e9structuration du repos alt\u00e8re profond\u00e9ment les m\u00e9canismes de consolidation mn\u00e9sique, la r\u00e9gulation hom\u00e9ostasique de l&rsquo;humeur et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 immunitaire des individus qui en souffrent de mani\u00e8re chronique. Comprendre les fondements neurobiologiques, psychologiques et environnementaux de ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour \u00e9laborer des strat\u00e9gies diagnostiques et th\u00e9rapeutiques adapt\u00e9es aux exigences de la sant\u00e9 mentale moderne.<\/p>\n<h2>Sommeil fragment\u00e9<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>sommeil fragment\u00e9<\/strong>, couramment d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de sommeil hach\u00e9 ou entrecoup\u00e9, renvoie \u00e0 une interruption anormale, fr\u00e9quente et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de la continuit\u00e9 du sommeil au cours d&rsquo;une m\u00eame nuit, marqu\u00e9e par des micro-\u00e9veils corticaux ou des \u00e9veils conscients prolong\u00e9s. Cette condition se traduit par une incapacit\u00e9 \u00e0 maintenir un \u00e9tat de sommeil stable et ininterrompu, compromettant l&rsquo;encha\u00eenement physiologique des cycles de sommeil l\u00e9ger, profond et paradoxal.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique et neurophysiologique, cette fragmentation engendre un \u00e9tat de privation de sommeil qualitative plut\u00f4t que quantitative, l&rsquo;individu passant un temps suffisant au lit sans parvenir \u00e0 atteindre les stades r\u00e9parateurs n\u00e9cessaires au r\u00e9tablissement cognitif et m\u00e9tabolique. Contrairement \u00e0 l&rsquo;insomnie d&rsquo;endormissement initiale, le sommeil fragment\u00e9 rel\u00e8ve d&rsquo;une perturbation du maintien du repos, souvent associ\u00e9e \u00e0 une hyperactivation de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien et \u00e0 des anomalies de la commande autonome nocturne.<\/p>\n<p>Les r\u00e9percussions cliniques se manifestent principalement par une somnolence diurne excessive, une fatigue psychophysique invalidante, des troubles de la concentration ex\u00e9cutive et une labilit\u00e9 \u00e9motionnelle marqu\u00e9e. Dans les classifications diagnostiques internationales telles que la CIM-11 et le DSM-5-TR, la fragmentation du sommeil appara\u00eet \u00e0 la fois comme un sympt\u00f4me pivot de divers troubles du sommeil primaires et comme une dimension intrins\u00e8que des \u00e9pisodes thymiques majeurs et des troubles anxieux g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression \u00ab sommeil fragment\u00e9 \u00bb puise ses origines dans le latin classique et m\u00e9di\u00e9val. Le substantif \u00ab sommeil \u00bb d\u00e9rive du bas-latin <em>somniculus<\/em>, diminutif affectueux du latin classique <em>somnus<\/em>, d\u00e9signant l&rsquo;\u00e9tat de repos physiologique p\u00e9riodique et la divinit\u00e9 personnifiant le sommeil, fr\u00e8re de Thanatos (la mort) dans la mythologie antique. Le terme est historiquement rattach\u00e9 \u00e0 la racine indo-europ\u00e9enne <em>*swep-<\/em> ou <em>*swep-no-<\/em>, qui \u00e9voque l&rsquo;action de dormir ou de glisser dans l&rsquo;inconscience reposante.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab fragment\u00e9 \u00bb provient quant \u00e0 lui du verbe latin <em>fragmentare<\/em>, issu du substantif <em>fragmentum<\/em> (\u00ab morceau bris\u00e9, \u00e9clat, reste \u00bb), lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>frangere<\/em>, qui signifie \u00ab briser, rompre, mettre en pi\u00e8ces \u00bb. L&rsquo;association conceptuelle de ces deux termes refl\u00e8te l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un repos dont la continuit\u00e9 holistique a \u00e9t\u00e9 rompue en multiples \u00e9clats discontinus par des intrusions d&rsquo;\u00e9veil.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature anglo-saxonne, le concept de <em>broken sleep<\/em> ou de <em>sleep fragmentation<\/em> s&rsquo;est progressivement institutionnalis\u00e9 \u00e0 partir du milieu du XXe si\u00e8cle au sein des laboratoires de neurophysiologie. Initialement employ\u00e9 dans un sens descriptif populaire (\u00ab interrupted sleep \u00bb), le syntagme s&rsquo;est dot\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9finition op\u00e9rationnelle rigoureuse avec l&rsquo;apparition de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Polysomnographie\">polysomnographie<\/a>, permettant de distinguer la perception subjective de l&rsquo;\u00e9veil nocturne de la r\u00e9alit\u00e9 objective des micro-\u00e9veils neurophysiologiques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se transcrit en alphabet phon\u00e9tique international sous la forme \/s\u0254.m\u025bj f\u0281a\u0261.m\u0251\u0303.te\/. Le terme \u00ab sommeil \u00bb est un nom commun masculin singulier, tandis que \u00ab fragment\u00e9 \u00bb fonctionne comme un adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te ou attribut, accord\u00e9 en genre et en nombre avec le substantif qu&rsquo;il qualifie (au pluriel : \u00ab sommeils fragment\u00e9s \u00bb, \/s\u0254.m\u025bj f\u0281a\u0261.m\u0251\u0303.te\/).<\/p>\n<p>En contexte clinique et nosologique, on rencontre fr\u00e9quemment la nominalisation \u00ab fragmentation du sommeil \u00bb, qui d\u00e9signe le processus pathologique sous-jacent. L&rsquo;expression s&#8217;emploie principalement au singulier lorsqu&rsquo;elle d\u00e9crit l&rsquo;\u00e9tat global d&rsquo;une personne (\u00ab souffrir d&rsquo;un sommeil fragment\u00e9 \u00bb) et peut s&rsquo;accompagner de modificateurs d&rsquo;intensit\u00e9 tels que \u00ab s\u00e9v\u00e8rement fragment\u00e9 \u00bb, \u00ab chroniquement fragment\u00e9 \u00bb ou \u00ab architecturalement fragment\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Il convient de distinguer cet usage clinique des m\u00e9taphores litt\u00e9raires comme le \u00ab sommeil hach\u00e9 \u00bb ou le \u00ab sommeil en miettes \u00bb, qui rel\u00e8vent du registre familier ou expressif. En terminologie acad\u00e9mique m\u00e9dicale, l&#8217;emploi de \u00ab fragmentation du sommeil \u00bb est pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 pour quantifier l&rsquo;index d&rsquo;arousal ou la densit\u00e9 des r\u00e9veils par heure de repos.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie du sommeil fragment\u00e9 exige d&rsquo;examiner l&rsquo;architecture normale du cycle nycth\u00e9m\u00e9ral humain. Une nuit de repos typique chez un adulte sain se compose de quatre \u00e0 six cycles successifs d&rsquo;environ 90 \u00e0 110 minutes chacun. Chaque cycle comporte une progression ordonn\u00e9e allant du sommeil lent l\u00e9ger (stades N1 et N2) au sommeil lent profond (stade N3), caract\u00e9ris\u00e9 par des ondes delta r\u00e9paratrices, avant de culminer dans le sommeil paradoxal (stade REM), propice \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 onirique intense et au traitement \u00e9motionnel. Lorsque le sommeil est fragment\u00e9, cette trajectoire s\u00e9quentielle est perp\u00e9tuellement avort\u00e9e ou r\u00e9initialis\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;interruption peut \u00eatre consciente, lorsque le dormeur se r\u00e9veille totalement, regarde l&rsquo;heure, \u00e9prouve de l&rsquo;angoisse ou se l\u00e8ve, ou infra-consciente, sous la forme d&rsquo;un \u00ab micro-\u00e9veil \u00bb (arousal). Ce dernier correspond \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration transitoire de l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectroenc\u00e9phalographique d&rsquo;une dur\u00e9e de 3 \u00e0 15 secondes, souvent accompagn\u00e9e d&rsquo;une d\u00e9charge du syst\u00e8me nerveux sympathique (tachycardie r\u00e9flexe, vasoconstriction p\u00e9riph\u00e9rique, sursaut musculaire), sans que le sujet n&rsquo;en conserve le moindre souvenir au r\u00e9veil. La r\u00e9p\u00e9tition de ces micro-\u00e9veils d\u00e9truit l&rsquo;efficacit\u00e9 du sommeil et emp\u00eache le cerveau d&rsquo;atteindre ou de maintenir les stades N3 et REM.<\/p>\n<p>Les p\u00e9rim\u00e8tres du concept distinguent la fragmentation intrins\u00e8que de la fragmentation extrins\u00e8que. La composante intrins\u00e8que r\u00e9sulte d&rsquo;anomalies endog\u00e8nes : d\u00e9r\u00e8glements neurochimiques, apn\u00e9es obstructives du sommeil, syndrome des jambes sans repos ou hyper\u00e9veil cortical psychog\u00e8ne. La fragmentation extrins\u00e8que d\u00e9coule de contraintes \u00e9cologiques ou sociales : nuisances sonores urbaines, pollution lumineuse, alertes num\u00e9riques continuelles, travail post\u00e9 ou imp\u00e9ratifs parentaux li\u00e9s aux soins des nourrissons. Quelle qu&rsquo;en soit la source, le r\u00e9sultat physiologique demeure une faillite de la continuit\u00e9 du sommeil.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de cette instabilit\u00e9 se d\u00e9ploie \u00e0 travers plusieurs dimensions syst\u00e9miques. Sur le versant neurobiologique, le sommeil fragment\u00e9 emp\u00eache le fonctionnement optimal du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_glymphatique\">syst\u00e8me glymphatique<\/a>, ce r\u00e9seau d&rsquo;\u00e9limination des d\u00e9chets m\u00e9taboliques c\u00e9r\u00e9braux qui n&rsquo;op\u00e8re efficacement que durant le sommeil lent profond non perturb\u00e9. L&rsquo;accumulation de peptides toxiques, notamment le b\u00eata-amylo\u00efde et la prot\u00e9ine tau hyperphosphoryl\u00e9e, s&rsquo;en trouve facilit\u00e9e, reliant la fragmentation chronique \u00e0 un risque accru de d\u00e9clin neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Sur le versant psychologique, le sommeil morcel\u00e9 prive l&rsquo;appareil psychique des b\u00e9n\u00e9fices r\u00e9gulateurs du sommeil paradoxal. C&rsquo;est durant cette phase que les souvenirs autobiographiques sont d\u00e9coupl\u00e9s de leur charge \u00e9motionnelle brute, permettant l&rsquo;extinction des peurs conditionn\u00e9es et la stabilisation de l&rsquo;humeur. Une personne soumise \u00e0 un sommeil fragment\u00e9 pr\u00e9sente rapidement un \u00e9moussement affectif, une tol\u00e9rance amoindrie au stress quotidien et une amplification des biais cognitifs n\u00e9gatifs, cr\u00e9ant une boucle de r\u00e9troaction d\u00e9l\u00e9t\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 nourrit la fragmentation nocturne.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la conceptualisation du sommeil fragment\u00e9 s&rsquo;av\u00e8re fascinante, car elle croise \u00e0 la fois les transformations socioculturelles de l&rsquo;Occident et les r\u00e9volutions instrumentales de la m\u00e9decine moderne. Jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, un sommeil interrompu n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessairement per\u00e7u comme une anomalie pathologique. L&rsquo;historien Roger Ekirch a mis en lumi\u00e8re l&rsquo;existence r\u00e9pandue, dans l&rsquo;Europe pr\u00e9industrielle, du \u00ab sommeil biphasique \u00bb : les individus dormaient en deux tranches distinctes s\u00e9par\u00e9es par une veille d&rsquo;une ou deux heures au milieu de la nuit, consacr\u00e9e \u00e0 la pri\u00e8re, \u00e0 la r\u00e9flexion, aux \u00e9changes intimes ou aux t\u00e2ches domestiques l\u00e9g\u00e8res.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;av\u00e8nement de la r\u00e9volution industrielle, la diffusion de l&rsquo;\u00e9clairage artificiel au gaz puis \u00e0 l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 et l&rsquo;uniformisation du temps de travail impos\u00e9e par le capitalisme manufacturier, le mod\u00e8le du sommeil monophasique consolid\u00e9 de sept \u00e0 huit heures continues est devenu la norme biologique et morale universelle. D\u00e8s lors, toute interruption du repos nocturne a commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre cat\u00e9goris\u00e9e comme une anomalie fonctionnelle ou une forme d\u00e9bilitante d&rsquo;insomnie.<\/p>\n<p>La formalisation scientifique de cette perturbation a v\u00e9ritablement d\u00e9but\u00e9 au XXe si\u00e8cle avec l&rsquo;invention de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie par Hans Berger en 1924, suivie par les travaux pionniers d&rsquo;Alfred Lee Loomis dans les ann\u00e9es 1930, qui ont d\u00e9crit les premiers stades de l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale endormie. En 1953, Eugene Aserinsky et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nathaniel_Kleitman\">Nathaniel Kleitman<\/a> d\u00e9couvrent le sommeil paradoxal (REM), ouvrant la voie \u00e0 la cartographie dynamique des cycles nocturnes. La mise au point des r\u00e8gles de stadification standardis\u00e9es par Allan Rechtschaffen et Anthony Kales en 1968 a fourni un cadre op\u00e9rationnel permettant d&rsquo;objectiver pour la premi\u00e8re fois les micro-\u00e9veils et l&rsquo;instabilit\u00e9 des stades de sommeil.<\/p>\n<p>Durant les d\u00e9cennies 1970 et 1980, les travaux de Christian Guilleminault et William Dement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Stanford sur le syndrome d&rsquo;apn\u00e9es obstructives du sommeil (SAOS) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 comment des collapsus r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des voies respiratoires sup\u00e9rieures pouvaient fragmenter le sommeil des centaines de fois par nuit sans \u00e9veil complet conscient, expliquant des tableaux s\u00e9v\u00e8res de somnolence diurne et de comorbidit\u00e9 cardiovasculaire. Depuis les ann\u00e9es 2000, l&rsquo;attention s&rsquo;est \u00e9largie \u00e0 la neuro-inflammation, aux biomarqueurs circadiens et \u00e0 l&rsquo;impact des environnements num\u00e9riques sur la qualit\u00e9 microstructurale du sommeil.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques cardinaux s&rsquo;articulent pour expliquer l&rsquo;\u00e9tiologie et la persistance du sommeil fragment\u00e9. Le mod\u00e8le le plus influent demeure le mod\u00e8le \u00e0 deux processus de la r\u00e9gulation du sommeil, \u00e9labor\u00e9 par Alexander Borb\u00e9ly au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Ce paradigme postule l&rsquo;interaction dynamique entre deux forces fondamentales : le Processus S (la pression hom\u00e9ostasique de sommeil, qui cro\u00eet lin\u00e9airement au fil de la veille par accumulation d&rsquo;ad\u00e9nosine c\u00e9r\u00e9brale) et le Processus C (le signal circadien d\u00e9pendant de l&rsquo;horloge biologique situ\u00e9e dans les noyaux suprachiasmatiques de l&rsquo;hypothalamus).<\/p>\n<p>Dans le cas d&rsquo;un sommeil sain, la pression hom\u00e9ostasique \u00e9lev\u00e9e s&rsquo;harmonise avec le signal circadien de maintien du sommeil orchestr\u00e9 par la s\u00e9cr\u00e9tion de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9latonine\">m\u00e9latonine<\/a> et la baisse de la temp\u00e9rature centrale corporelle. Dans le sommeil fragment\u00e9, cette synergie est compromise : un d\u00e9ficit d&rsquo;accumulation du Processus S (d\u00fb \u00e0 des siestes inadapt\u00e9es ou \u00e0 l&rsquo;inactivit\u00e9 physique) ou une d\u00e9synchronisation circadienne du Processus C cr\u00e9e une zone de vuln\u00e9rabilit\u00e9 o\u00f9 le seuil d&rsquo;\u00e9veil s&rsquo;abaisse consid\u00e9rablement, rendant le dormeur hyperperm\u00e9able aux stimuli internes et externes.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique et comportemental, le mod\u00e8le des 3P d&rsquo;Arthur Spielman (Facteurs Pr\u00e9disposants, Pr\u00e9cipitants et Perp\u00e9tuants) \u00e9claire le glissement vers la chronicit\u00e9. Des traits biologiques pr\u00e9disposants (hyper-r\u00e9activit\u00e9 autonome, temp\u00e9rament anxieux) interagissent avec un facteur pr\u00e9cipitant ponctuel (crise existentielle, deuil, maladie organique) pour d\u00e9clencher la fragmentation initiale. Ce sont ensuite des facteurs perp\u00e9tuants comportementaux et cognitifs (temps excessif pass\u00e9 au lit, anxi\u00e9t\u00e9 d&rsquo;anticipation, v\u00e9rification compulsive de l&rsquo;horloge) qui installent le trouble dans la dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le neurobiologique de l&rsquo;hyper\u00e9veil (<em>hyperarousal theory<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9 notamment par Michael Perlis, propose que le sommeil fragment\u00e9 soit l&rsquo;expression nocturne d&rsquo;un embrasement global du syst\u00e8me de vigilance. Ce mod\u00e8le d\u00e9montre que les structures c\u00e9r\u00e9brales r\u00e9gulatrices de l&rsquo;\u00e9veil (locus coeruleus noradr\u00e9nergique, raph\u00e9 s\u00e9rotoninergique, tuberomamillaire histaminergique et syst\u00e8me orexinergique de l&rsquo;hypothalamus lat\u00e9ral) \u00e9chouent \u00e0 inhiber compl\u00e8tement leur activit\u00e9 sous l&rsquo;action du noyau pr\u00e9optique ventrolat\u00e9ral (VLPO) gabaergique, maintenant le cortex dans un \u00e9tat d&rsquo;alerte interm\u00e9diaire perp\u00e9tuel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse clinique du sommeil fragment\u00e9 n\u00e9cessite de d\u00e9composer le ph\u00e9nom\u00e8ne en fonction de sa s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, de sa dur\u00e9e et de son origine physiologique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La fr\u00e9quence des \u00e9veils (Index de fragmentation) :<\/strong> Mesure quantitative du nombre d&rsquo;interruptions du sommeil par heure d&rsquo;enregistrement (Index d&rsquo;arousal ou micro-\u00e9veils corticaux). Un index inf\u00e9rieur \u00e0 10 est g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme physiologique chez l&rsquo;adulte jeune, tandis qu&rsquo;un index sup\u00e9rieur \u00e0 30 signale une fragmentation s\u00e9v\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>Le temps d&rsquo;\u00e9veil intra-sommeil (WASO &#8211; <em>Wake After Sleep Onset<\/em>) :<\/strong> Quantit\u00e9 cumulative totale de temps pass\u00e9 \u00e9veill\u00e9 entre l&rsquo;endormissement initial et le r\u00e9veil d\u00e9finitif. Un WASO sup\u00e9rieur \u00e0 30-45 minutes traduit cliniquement une alt\u00e9ration majeure du maintien du repos.<\/li>\n<li><strong>La fragmentation respiratoire :<\/strong> Interruption r\u00e9currente du sommeil cons\u00e9cutive \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements respiratoires obstructifs ou centraux (apn\u00e9es, hypopn\u00e9es, efforts respiratoires accrus li\u00e9s au syndrome de haute r\u00e9sistance des voies a\u00e9riennes sup\u00e9rieures).<\/li>\n<li><strong>La fragmentation motrice :<\/strong> Discontinuit\u00e9 provoqu\u00e9e par des secousses p\u00e9riodiques des membres (mouvements p\u00e9riodiques des jambes au cours du sommeil &#8211; MPJS), obligeant le syst\u00e8me r\u00e9ticulaire activateur ascendant \u00e0 r\u00e9agir par des micro-\u00e9veils salvateurs mais perturbateurs.<\/li>\n<li><strong>La fragmentation psychophysiologique :<\/strong> Ruptures de continuit\u00e9 caus\u00e9es par des ruminations cognitives intrusives, des mont\u00e9es d&rsquo;angoisse nocturne, des r\u00e9activations traumatiques sous forme de cauchemars ou un conditionnement n\u00e9gatif \u00e0 l&rsquo;environnement de la chambre \u00e0 coucher.<\/li>\n<li><strong>La fragmentation environnementale et iatrog\u00e8ne :<\/strong> Perturbations imputables \u00e0 la prise de substances (alcool, caf\u00e9ine, sevrage d&rsquo;hypnotiques, b\u00eatabloquants) ou \u00e0 des agressions sensorielles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es (bruits de circulation, temp\u00e9ratures inadapt\u00e9es de la pi\u00e8ce, travail de nuit altern\u00e9).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la complexit\u00e9 du sommeil fragment\u00e9, examinons le cas de Claire, une cadre sup\u00e9rieure de 42 ans sans ant\u00e9c\u00e9dents m\u00e9dicaux particuliers, qui consulte pour une asth\u00e9nie chronique \u00e9crasante et des troubles attentionnels affectant son efficacit\u00e9 professionnelle. Claire rapporte s&rsquo;endormir rapidement vers 23 heures, mais se r\u00e9veiller syst\u00e9matiquement \u00e0 1h30, 3h15 et 4h45 du matin. \u00c0 chaque r\u00e9veil, elle constate une acc\u00e9l\u00e9ration de son rythme cardiaque, v\u00e9rifie l&rsquo;heure sur son smartphone et commence \u00e0 ruminer sur ses obligations du lendemain. Bien qu&rsquo;elle passe huit heures au lit, l&rsquo;agenda du sommeil r\u00e9v\u00e8le un temps d&rsquo;\u00e9veil intra-sommeil (WASO) cumul\u00e9 de 105 minutes. La polysomnographie met en \u00e9vidence une disparition quasi totale du stade N3 (sommeil profond) au profit du stade N1 (sommeil tr\u00e8s l\u00e9ger) et un index d&rsquo;arousal \u00e9lev\u00e9 (28 par heure), cons\u00e9cutif \u00e0 un hyper\u00e9veil cognitivo-\u00e9motionnel sans trouble respiratoire sous-jacent. Une intervention ciblant la restriction du temps pass\u00e9 au lit et la restructuration cognitive permet de reconsacrer le lit au sommeil et de r\u00e9duire le WASO \u00e0 moins de 25 minutes en huit semaines.<\/p>\n<p>Un second exemple pertinent est celui de Marc, 58 ans, souffrant d&rsquo;une fragmentation s\u00e9v\u00e8re mais totalement inconsciente. Marc ne se plaint pas d&rsquo;insomnie et affirme dormir d&rsquo;une seule traite pendant sept heures chaque nuit. Pourtant, son \u00e9pouse rapporte des ronflements intenses, des arr\u00eats respiratoires terrifiants et des mouvements saccad\u00e9s des membres. Durant la journ\u00e9e, Marc s&rsquo;assoupit involontairement lors de r\u00e9unions ou au volant. L&rsquo;enregistrement polysomnographique r\u00e9v\u00e8le un indice d&rsquo;apn\u00e9es-hypopn\u00e9es (IAH) de 44 par heure, chaque \u00e9v\u00e9nement se soldant par un micro-\u00e9veil autonome indispensable \u00e0 la reprise ventilatoire. Marc exp\u00e9rimentait en r\u00e9alit\u00e9 plus de 300 micro-ruptures par nuit, privant son cerveau de sommeil lent profond et de sommeil paradoxal. La mise en place d&rsquo;une ventilation par pression positive continue (PPC) a imm\u00e9diatement restaur\u00e9 la continuit\u00e9 de ses cycles nocturnes, supprimant la somnolence diurne.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration m\u00e9thodique du sommeil fragment\u00e9 repose sur un continuum d&rsquo;outils allant de l&rsquo;auto-\u00e9valuation subjective \u00e0 la haute technologie neurophysiologique :<\/p>\n<p>En premi\u00e8re intention, les instruments psychom\u00e9triques auto-administr\u00e9s offrent une vue d&rsquo;ensemble du retentissement per\u00e7u. L&rsquo;<em>Index de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;insomnie<\/em> (ISI) et l&rsquo;<em>\u00c9chelle de somnolence d&rsquo;Epworth<\/em> (ESS) permettent d&rsquo;\u00e9valuer la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 globale de la plainte et l&rsquo;impact diurne. L&rsquo;agenda du sommeil, tenu quotidiennement par le patient sur une p\u00e9riode de deux \u00e0 quatre semaines, constitue la pierre angulaire de l&rsquo;\u00e9valuation \u00e9cologique : il permet de tracer l&rsquo;heure du coucher, l&rsquo;heure estim\u00e9e de l&rsquo;endormissement, le nombre et la dur\u00e9e estim\u00e9e des \u00e9veils intra-sommeil, l&rsquo;heure du r\u00e9veil matinal et la qualit\u00e9 per\u00e7ue du repos.<\/p>\n<p>Sur le plan paraclinique objectif, l&rsquo;actim\u00e9trie constitue un moyen ambulatoire remarquable. Port\u00e9 au poignet sous la forme d&rsquo;un bracelet acc\u00e9l\u00e9rom\u00e9trique pendant plusieurs semaines, ce dispositif enregistre les patterns d&rsquo;activit\u00e9 et de repos, estimant de fa\u00e7on fiable les plages de veille nocturne et l&rsquo;instabilit\u00e9 motrice au lit, tout en \u00e9vitant le biais de m\u00e9moire propre aux questionnaires r\u00e9trospectifs.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9talon-or (gold standard) diagnostique demeure n\u00e9anmoins la polysomnographie compl\u00e8te en laboratoire de sommeil. Cet examen enregistre simultan\u00e9ment l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalogramme (EEG), l&rsquo;\u00e9lectro-oculogramme (EOG), l&rsquo;\u00e9lectromyogramme mentonnier (EMG), les flux d&rsquo;air oro-nasaux, les efforts thoraciques et abdominaux, la saturation puls\u00e9e en oxyg\u00e8ne (SpO2) et l&rsquo;\u00e9lectrocardiogramme (ECG). Ce dispositif permet de d\u00e9compter avec une pr\u00e9cision millim\u00e9trique les r\u00e9veils complets, les micro-\u00e9veils corticaux selon les crit\u00e8res de l&rsquo;American Academy of Sleep Medicine (AASM), de calculer l&rsquo;indice de fragmentation du sommeil et d&rsquo;identifier sans ambigu\u00eft\u00e9 les \u00e9tiologies respiratoires, neurologiques ou motrices sous-jacentes.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance et la prise en charge du sommeil fragment\u00e9 trouvent des applications concr\u00e8tes cruciales dans de multiples champs de la pratique m\u00e9dicale, psychologique et organisationnelle :<\/p>\n<p>En psychopathologie clinique, la fragmentation du sommeil constitue un signal d&rsquo;alarme pr\u00e9coce de rechute dans les troubles d\u00e9pressifs majeurs et les troubles bipolaires. Des \u00e9tudes longitudinales indiquent qu&rsquo;une d\u00e9structuration de la continuit\u00e9 du sommeil pr\u00e9c\u00e8de souvent de plusieurs semaines l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un \u00e9pisode maniaque ou d&rsquo;un virage m\u00e9lancolique. De plus, chez les patients souffrant de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_stress_post-traumatique\">trouble de stress post-traumatique<\/a> (TSPT), le traitement de la fragmentation nocturne (notamment via des agonistes alpha-1 adr\u00e9nergiques comme la prazosine ou la th\u00e9rapie par r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;imagerie mentale) permet d&rsquo;att\u00e9nuer la charge des cauchemars et de d\u00e9samorcer l&rsquo;hypervigilance traumatique diurne.<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie comportementale, la Th\u00e9rapie Cognitive et Comportementale de l&rsquo;Insomnie (TCC-I) repr\u00e9sente le traitement de premi\u00e8re ligne recommand\u00e9 par l&rsquo;ensemble des soci\u00e9t\u00e9s savantes internationales. Elle fait appel \u00e0 deux techniques majeures : la restriction du temps pass\u00e9 au lit (qui vise \u00e0 augmenter la pression hom\u00e9ostasique du Processus S pour consolider le sommeil) et le contr\u00f4le du stimulus (qui r\u00e9associe la chambre \u00e0 coucher et le lit \u00e0 l&rsquo;acte de dormir plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;angoisse de l&rsquo;\u00e9veil).<\/p>\n<p>En m\u00e9decine du travail et en ergonomie, la gestion du travail post\u00e9 et des horaires d\u00e9cal\u00e9s s&rsquo;appuie d\u00e9sormais sur la science de la continuit\u00e9 circadienne. Des protocoles de pauses programm\u00e9es (power naps), une exposition judicieuse \u00e0 la luminoth\u00e9rapie le matin et le port de lunettes bloquant la lumi\u00e8re bleue en fin de service permettent aux travailleurs de nuit de limiter l&rsquo;\u00e9miettement de leur repos diurne, r\u00e9duisant drastiquement les risques d&rsquo;accidents industriels et de transport.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus de recherches contemporaines documentant les r\u00e9percussions syst\u00e9miques du sommeil fragment\u00e9 s&rsquo;est consid\u00e9rablement enrichi au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, confirmant que le morcellement du sommeil peut \u00eatre plus d\u00e9l\u00e9t\u00e8re pour l&rsquo;organisme qu&rsquo;une privation aigu\u00eb mais homog\u00e8ne de sommeil total.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude marquante men\u00e9e par Patrick Finan et ses coll\u00e8gues \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins, des volontaires sains ont \u00e9t\u00e9 soumis exp\u00e9rimentalement soit \u00e0 un sommeil fragment\u00e9 par des r\u00e9veils forc\u00e9s r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, soit \u00e0 un coucher retard\u00e9 r\u00e9duisant d&rsquo;autant leur dur\u00e9e totale de sommeil. Les r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 que le groupe soumis \u00e0 la fragmentation pr\u00e9sentait une baisse significativement plus prononc\u00e9e de l&rsquo;humeur positive, une diminution de l&#8217;empathie et une \u00e9l\u00e9vation des marqueurs de douleur spontan\u00e9e d\u00e8s la deuxi\u00e8me nuit, confirmant que l&rsquo;absence de consolidation des cycles nuit particuli\u00e8rement aux processus psychologiques adaptatifs.<\/p>\n<p>Sur le plan neuro-immunitaire, les travaux de David Gozal et de son \u00e9quipe ont apport\u00e9 des preuves accablantes du lien entre fragmentation chronique du sommeil, inflammation syst\u00e9mique et carcinogen\u00e8se dans des mod\u00e8les pr\u00e9cliniques. La succession des \u00e9veils nocturnes stimule la lib\u00e9ration de cytokines pro-inflammatoires (notamment l&rsquo;IL-6, le TNF-alpha et la prot\u00e9ine C-r\u00e9active) et acc\u00e9l\u00e8re la prolif\u00e9ration des cellules my\u00e9lo\u00efdes suppressives, diminuant la surveillance immunitaire de l&rsquo;organisme et alt\u00e9rant la vasodilatation endoth\u00e9liale d\u00e9pendante du monoxyde d&rsquo;azote, un facteur direct d&rsquo;hypertension art\u00e9rielle et d&rsquo;ath\u00e9roscl\u00e9rose.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les neurosciences cognitives ont mis en \u00e9vidence l&rsquo;impact d\u00e9sastreux du sommeil fragment\u00e9 sur la plasticit\u00e9 synaptique. Matthew Walker et ses collaborateurs ont d\u00e9montr\u00e9 que la potentialisation \u00e0 long terme au sein de l&rsquo;hippocampe, indispensable \u00e0 l&rsquo;ancrage mn\u00e9sique, n\u00e9cessite des trains ininterrompus de fuseaux de sommeil (<em>spindles<\/em>) et d&rsquo;ondes lentes au stade N3. D\u00e8s lors que ces trains sont morcel\u00e9s par des micro-\u00e9veils, le transfert des informations n\u00e9ocorticales vers les zones de stockage p\u00e9renne est perturb\u00e9, provoquant une vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue aux interf\u00e9rences cognitives et \u00e0 l&rsquo;oubli pr\u00e9matur\u00e9.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La perception de la fragmentation du sommeil varie fortement selon les contextes culturels, g\u00e9ographiques et historiques, rappelant que la d\u00e9finition d&rsquo;un \u00ab bon sommeil \u00bb n&rsquo;est pas uniquement un invariant biologique mais une construction soci\u00e9tale.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles d&rsquo;Afrique subsaharienne, d&rsquo;Am\u00e9rique latine ou d&rsquo;Asie du Sud-Est, le sommeil n&rsquo;est pas con\u00e7u comme un bloc individuel, silencieux et totalement isol\u00e9 de huit heures cons\u00e9cutives. Dans ces communaut\u00e9s o\u00f9 le cododo familial (co-sleeping) est la r\u00e8gle et o\u00f9 l&rsquo;activit\u00e9 du village ou du campement se poursuit la nuit autour du feu, des r\u00e9veils brefs multiples sont consid\u00e9r\u00e9s comme une norme biologique rassurante favorisant la protection collective et la surveillance de l&rsquo;environnement. Les individus interrog\u00e9s dans ces contextes rapportent rarement une d\u00e9tresse psychologique li\u00e9e \u00e0 ces interruptions, car celles-ci sont d\u00e9pourvues de la charge anxieuse occidentale li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9ratif de performance du lendemain.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, au sein des m\u00e9tropoles hypermodernes comme Tokyo, S\u00e9oul ou New York, l&rsquo;id\u00e9ologie de la productivit\u00e9 continue entre en conflit frontal avec les besoins chronobiologiques. Au Japon, le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;<em>inemuri<\/em> (s&rsquo;assoupir bri\u00e8vement en public ou au travail) est socialement tol\u00e9r\u00e9, voire valoris\u00e9 comme le signe d&rsquo;un d\u00e9vouement corporel sans r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;entreprise, servant de compensation pr\u00e9caire \u00e0 un sommeil nocturne massivement fragment\u00e9 par des temps de trajet d\u00e9mesur\u00e9s et des cadences extr\u00eames. En Occident, le culte de l&rsquo;optimisation personnelle g\u00e9n\u00e8re ce que certains psychiatres nomment l&rsquo;\u00ab orthosomnie \u00bb : l&rsquo;obsession morbide d&rsquo;atteindre un score de sommeil parfait enregistr\u00e9 par les montres connect\u00e9es, paradoxalement responsable d&rsquo;une anxi\u00e9t\u00e9 d&rsquo;anticipation qui majore la fragmentation des nuits.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Le champ d&rsquo;\u00e9tude du sommeil fragment\u00e9 suscite plusieurs d\u00e9bats th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques intenses au sein de la communaut\u00e9 somnologique :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re controverse porte sur la discordance clinique fr\u00e9quente entre l&rsquo;\u00e9valuation subjective du patient et les mesures objectives de la polysomnographie, un \u00e9tat d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de \u00ab m\u00e9sestimation de l&rsquo;\u00e9tat de sommeil \u00bb ou insomnie paradoxale. Nombre de patients d\u00e9crivent une nuit horriblement fragment\u00e9e, affirmant n&rsquo;avoir \u00ab pas ferm\u00e9 l&rsquo;\u0153il \u00bb, alors que le trac\u00e9 EEG objective un sommeil consolid\u00e9 de six ou sept heures entrecoup\u00e9 de micro-\u00e9veils de tr\u00e8s faible intensit\u00e9. Ce d\u00e9calage pose la question de la r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;\u00e9veil : le ressenti subjectif de fragmentation d\u00e9coule souvent d&rsquo;une persistance d&rsquo;ondes rapides b\u00eata et gamma durant les stades N2 et N3, sugg\u00e9rant que le cortex peut demeurer partiellement vigilant et conscient alors m\u00eame que les crit\u00e8res classiques du sommeil sont formellement remplis.<\/p>\n<p>Une seconde limite concerne la causalit\u00e9 bidirectionnelle entre le sommeil fragment\u00e9 et les pathologies associ\u00e9es. Si la fragmentation aggrave la d\u00e9pression, le d\u00e9clin cognitif et les dysfonctionnements m\u00e9taboliques, elle en est tout aussi souvent la cons\u00e9quence directe. Isoler l&rsquo;impact pur de la fragmentation ind\u00e9pendamment des comorbidit\u00e9s psychiatriques, de l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9 ou de la s\u00e9dentarit\u00e9 constitue un d\u00e9fi m\u00e9thodologique majeur pour les \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques longitudinales.<\/p>\n<p>Enfin, la standardisation universelle des crit\u00e8res de \u00ab micro-\u00e9veil \u00bb soul\u00e8ve des questions. Fixer arbitrairement le seuil d&rsquo;un micro-\u00e9veil \u00e0 une dur\u00e9e minimale de 3 secondes sur l&rsquo;EEG sans prendre en compte les oscillations autonomes sub-corticales (variabilit\u00e9 sinusale cardiaque, vasomotion cutan\u00e9e) plus fugaces risque de sous-estimer la fragmentation invisible chez les patients souffrant de fatigue chronique inexpliqu\u00e9e.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Il importe de clarifier les fronti\u00e8res conceptuelles s\u00e9parant le sommeil fragment\u00e9 d&rsquo;autres entit\u00e9s nosologiques proches avec lesquelles il est couramment confondu :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Insomnie de maintien vs Sommeil fragment\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;insomnie de maintien se caract\u00e9rise par des \u00e9veils nocturnes per\u00e7us comme prolong\u00e9s (g\u00e9n\u00e9ralement plus de 30 minutes) accompagn\u00e9s d&rsquo;une d\u00e9tresse cognitive et d&rsquo;une incapacit\u00e9 angoissante \u00e0 se rendormir. Le sommeil fragment\u00e9 englobe cette r\u00e9alit\u00e9 mais s&rsquo;\u00e9tend \u00e9galement \u00e0 des centaines de micro-\u00e9veils infra-conscients de quelques secondes (comme dans l&rsquo;apn\u00e9e du sommeil) dont le dormeur n&rsquo;a aucun souvenir conscient au r\u00e9veil.<\/li>\n<li><strong>Privation de sommeil (Sleep deprivation) :<\/strong> La privation de sommeil fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une r\u00e9duction du volume total d&rsquo;heures pass\u00e9es \u00e0 dormir en raison de contraintes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es ou ext\u00e9rieures (nuits blanches, temps de transport). Le sommeil fragment\u00e9 peut quant \u00e0 lui pr\u00e9senter une dur\u00e9e totale pass\u00e9e au lit tr\u00e8s longue (par exemple 9 heures), mais caract\u00e9ris\u00e9e par une qualit\u00e9 architecturale d\u00e9grad\u00e9e et non r\u00e9paratrice.<\/li>\n<li><strong>Sommeil biphasique \/ polyphasique :<\/strong> Modalit\u00e9 organisationnelle ancestrale ou choisie o\u00f9 le sommeil est scind\u00e9 en deux ou plusieurs blocs consolid\u00e9s stables sur 24 heures (incluant par exemple une longue sieste diurne), sans que l&rsquo;architecture interne de chaque bloc ne soit perturb\u00e9e ou v\u00e9cue pathologiquement.<\/li>\n<li><strong>Somnolence diurne excessive (SDE) :<\/strong> Cons\u00e9quence fonctionnelle directe et sympt\u00f4me diurne du sommeil fragment\u00e9, d\u00e9finie par une propension irr\u00e9pressible \u00e0 s&rsquo;endormir durant la journ\u00e9e lors de situations d&rsquo;\u00e9veil passif ou actif.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le sommeil fragment\u00e9 repr\u00e9sente une perturbation majeure de la continuit\u00e9 et de l&rsquo;architecture normale des cycles de repos nocturne, caract\u00e9ris\u00e9e par une succession anormale d&rsquo;\u00e9veils conscients ou de micro-\u00e9veils \u00e9lectroenc\u00e9phalographiques. Loin d&rsquo;\u00eatre circonscrite \u00e0 un simple \u00e9puisement passager, cette pathologie de la structure du sommeil compromet gravement la r\u00e9cup\u00e9ration hom\u00e9ostasique, le nettoyage glymphatique c\u00e9r\u00e9bral, la consolidation de la m\u00e9moire et la r\u00e9gulation immunitaire et \u00e9motionnelle.<\/p>\n<p>Ses \u00e9tiologies s&rsquo;av\u00e8rent \u00e9minemment multifactorielles, allant de troubles respiratoires obstructifs (apn\u00e9es du sommeil) et moteurs (mouvements p\u00e9riodiques des jambes) \u00e0 un hyper\u00e9veil neurov\u00e9g\u00e9tatif aliment\u00e9 par le stress chronique, les ruminations anxieuses et des facteurs environnementaux d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. L&rsquo;\u00e9valuation requiert une approche rigoureuse combinant agendas du sommeil, actim\u00e9trie et enregistrements polysomnographiques \u00e9talons.<\/p>\n<p>La prise en charge moderne privil\u00e9gie les interventions non pharmacologiques \u00e0 travers la th\u00e9rapie cognitive et comportementale de l&rsquo;insomnie (TCC-I), la ventilation nocturne par pression positive continue le cas \u00e9ch\u00e9ant et l&rsquo;instauration d&rsquo;une hygi\u00e8ne chronobiologique stricte. Reconsid\u00e9rer la continuit\u00e9 du repos comme un pilier fondamental de la sant\u00e9 mentale et somatique constitue l&rsquo;un des d\u00e9fis pr\u00e9ventifs majeurs des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Academy of Sleep Medicine. (2014). <em>International classification of sleep disorders<\/em> (3e \u00e9d.). American Academy of Sleep Medicine.<\/li>\n<li>Borb\u00e9ly, A. A. (1982). A two process model of sleep regulation. <em>Human Neurobiology<\/em>, 1(3), 195\u2013204.<\/li>\n<li>Ekirch, A. R. (2005). <em>At day&rsquo;s close: Night in times past<\/em>. W. W. Norton &#038; Company.<\/li>\n<li>Finan, P. H., Quartana, P. J., &#038; Smith, M. T. (2015). The effects of partial sleep deprivation versus sleep fragmentation on mood: An experimental study. <em>Sleep<\/em>, 38(11), 1735\u20131742. https:\/\/doi.org\/10.5665\/sleep.5154<\/li>\n<li>Gozal, D., Farr\u00e9, R., &#038; Nieto, F. J. (2016). Putative links between sleep apnea and cancer: From hypotheses to cellular mechanisms. <em>Current Opinion in Pulmonary Medicine<\/em>, 22(6), 554\u2013560. https:\/\/doi.org\/10.1097\/MCP.0000000000000318<\/li>\n<li>Perlis, M. L., Giles, D. E., Mendelson, W. B., Bootzin, R. R., &#038; Wyatt, J. K. (1997). Psychophysiological insomnia: The behavioural model and a neurocognitive perspective. <em>Journal of Sleep Research<\/em>, 6(3), 179\u2013188. https:\/\/doi.org\/10.1046\/j.1365-2869.1997.00045.x<\/li>\n<li>Spielman, A. J., Caruso, L. S., &#038; Glovinsky, P. B. (1987). A behavioral perspective on insomnia treatment. <em>Psychiatric Clinics of North America<\/em>, 10(4), 541\u2013553. https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0193-953X(18)30532-X<\/li>\n<li>Walker, M. P. (2009). The role of sleep in cognition and emotion. <em>Annals of the New York Academy of Sciences<\/em>, 1156(1), 168\u2013197. https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1749-6632.2009.04416.x<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le sommeil fragment\u00e9 d\u00e9signe une rupture r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de la continuit\u00e9 des cycles nocturnes. 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