{"id":22339,"date":"2026-10-27T06:32:14","date_gmt":"2026-10-27T06:32:14","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=syndrome-de-charles-bonnet"},"modified":"2026-10-27T06:32:14","modified_gmt":"2026-10-27T06:32:14","slug":"syndrome-de-charles-bonnet","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=syndrome-de-charles-bonnet","title":{"rendered":"Syndrome de Charles Bonnet : Mirages de la c\u00e9cit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Le syndrome de Charles Bonnet constitue l&rsquo;un des carrefours les plus fascinants et d\u00e9routants entre la neurologie, l&rsquo;ophtalmologie et la psychiatrie clinique. Caract\u00e9ris\u00e9 par la survenue d&rsquo;hallucinations visuelles complexes chez des personnes ayant subi une alt\u00e9ration s\u00e9v\u00e8re de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle tout en conservant une lucidit\u00e9 cognitive totale, ce ph\u00e9nom\u00e8ne illustre avec \u00e9clat l&rsquo;autonomie cr\u00e9atrice du cerveau humain lorsqu&rsquo;il est priv\u00e9 de ses aff\u00e9rences sensorielles habituelles. Comprendre cette entit\u00e9 nosologique permet non seulement de d\u00e9stigmatiser une exp\u00e9rience fr\u00e9quemment dissimul\u00e9e par crainte de la folie, mais \u00e9claire \u00e9galement d&rsquo;un jour nouveau les m\u00e9canismes intimes du traitement visuel cortical.<\/p>\n<h2>Syndrome de Charles Bonnet<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le syndrome de Charles Bonnet d\u00e9signe une affection neuropsychiatrique et ophtalmologique caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;apparition d&rsquo;hallucinations visuelles complexes, vives et r\u00e9currentes chez des individus pr\u00e9sentant une d\u00e9ficience visuelle acquise importante, en l&rsquo;absence de troubles psychiatriques primaires ou de d\u00e9t\u00e9rioration cognitive manifeste. La caract\u00e9ristique s\u00e9miologique fondamentale de ce syndrome r\u00e9side dans la pr\u00e9servation compl\u00e8te ou quasi-compl\u00e8te du sens de la r\u00e9alit\u00e9, le patient ayant la pleine conscience de la nature irr\u00e9elle et endog\u00e8ne de ses visions.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, les manifestations visuelles varient d&rsquo;images \u00e9l\u00e9mentaires, telles que des motifs g\u00e9om\u00e9triques, des flashs color\u00e9s ou des lignes d\u00e9form\u00e9es, \u00e0 des sc\u00e8nes visuelles particuli\u00e8rement \u00e9labor\u00e9es mettant en sc\u00e8ne des personnes en costumes d&rsquo;\u00e9poque, des animaux miniatures, des paysages bucoliques ou des constructions architecturales complexes. Ces hallucinations ne s&rsquo;accompagnent d&rsquo;aucune participation affective d\u00e9lirante, d&rsquo;aucun trouble de la pens\u00e9e et ne touchent habituellement aucune autre modalit\u00e9 sensorielle, \u00e9pargnant l&rsquo;audition, le toucher et l&rsquo;olfaction.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9coule directement de la d\u00e9aff\u00e9rentation visuelle, m\u00e9canisme par lequel la privation de stimuli externes au niveau de la r\u00e9tine ou des voies optiques entra\u00eene une hyperexcitabilit\u00e9 compensatoire et une lib\u00e9ration spontan\u00e9e d&rsquo;activit\u00e9 au sein du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_visuel\">cortex visuel<\/a> associatif. Bien que traditionnellement consid\u00e9r\u00e9 comme b\u00e9nin, ce syndrome requiert une attention m\u00e9dicale rigoureuse pour \u00e9viter les erreurs diagnostiques dramatiques, notamment l&rsquo;attribution injustifi\u00e9e de ces sympt\u00f4mes \u00e0 une d\u00e9mence naissante ou \u00e0 une psychose tardive.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le terme tire son origine du patronyme du naturaliste, biologiste et philosophe genevois Charles Bonnet (1720-1793). En 1760, Bonnet a consign\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de fa\u00e7on d\u00e9taill\u00e9e dans son ouvrage fondateur intitul\u00e9 <em>Essai Analytique sur les Facult\u00e9s de l&rsquo;\u00c2me<\/em> les manifestations hallucinatoires singuli\u00e8res v\u00e9cues par son propre grand-p\u00e8re maternel, Charles Lullin, alors \u00e2g\u00e9 de 89 ans et presque totalement aveugle en raison d&rsquo;une double cataracte \u00e9volutive.<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, le terme \u00ab syndrome \u00bb provient du grec ancien <em>sundrom\u00ea<\/em> (\u03c3\u03c5\u03bd\u03b4\u03c1\u03bf\u03bc\u03ae), substantif compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>sun-<\/em> (\u03c3\u03cd\u03bd, signifiant \u00ab avec \u00bb ou \u00ab ensemble \u00bb) et du radical <em>dromos<\/em> (\u03b4\u03c1\u03cc\u03bc\u03bf\u03c2, signifiant \u00ab course \u00bb ou \u00ab chemin \u00bb), traduisant litt\u00e9ralement un concours de circonstances ou la convergence de multiples sympt\u00f4mes formant une entit\u00e9 reconnaissable. Le mot est entr\u00e9 dans la nomenclature m\u00e9dicale moderne pour d\u00e9signer une constellation de signes cliniques survenant conjointement sans n\u00e9cessairement impliquer une \u00e9tiologie unique.<\/p>\n<p>Bien que les observations initiales de Bonnet remontent au XVIIIe si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9ponyme m\u00e9dical \u00ab syndrome de Charles Bonnet \u00bb n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 officiellement introduit dans la litt\u00e9rature scientifique internationale qu&rsquo;en 1936 par le psychiatre suisse Georges de Morsier. Ce dernier a formellement d\u00e9fini et individualis\u00e9 ce tableau clinique, soulignant la dissociation remarquable entre la richesse des perceptions visuelles et l&rsquo;absence totale de d\u00e9gradation intellectuelle chez des sujets \u00e2g\u00e9s pr\u00e9sentant des d\u00e9ficits neuro-ophtalmologiques.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Dans la langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement [s\u025b\u0303d\u0281om d\u0259 \u0283a\u0281l b\u0254n\u025b]. Le nom \u00ab syndrome \u00bb est un substantif masculin singulier invariable dans cette d\u00e9signation nosologique pr\u00e9cise. La d\u00e9nomination compl\u00e8te s&#8217;emploie principalement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e de l&rsquo;article d\u00e9fini masculin (\u00ab le syndrome de Charles Bonnet \u00bb) ou ind\u00e9fini (\u00ab un syndrome de Charles Bonnet \u00bb).<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature biom\u00e9dicale et les dossiers de sant\u00e9 contemporains, il est fr\u00e9quemment d\u00e9sign\u00e9 par l&rsquo;acronyme SCB en fran\u00e7ais, ou CBS d&rsquo;apr\u00e8s son appellation anglophone \u00e9quivalente (<em>Charles Bonnet Syndrome<\/em>). Les variantes orthographiques sont rares, bien que l&rsquo;on observe parfois l&rsquo;omission du pr\u00e9nom dans la forme abr\u00e9g\u00e9e \u00ab syndrome de Bonnet \u00bb, formulation toutefois d\u00e9conseill\u00e9e dans les contextes universitaires stricts en raison des risques de confusion avec d&rsquo;autres syndromes neurologiques ou g\u00e9n\u00e9tiques d\u00e9crits par des auteurs homonymes.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, l&rsquo;expression s&rsquo;associe couramment \u00e0 des constructions verbales telles que \u00ab d\u00e9velopper un syndrome de Charles Bonnet \u00bb, \u00ab diagnostiquer un SCB \u00bb ou \u00ab pr\u00e9senter des manifestations compatibles avec le syndrome de Charles Bonnet \u00bb. Les adjectifs d\u00e9riv\u00e9s restent inexistants ; la communaut\u00e9 m\u00e9dicale recourt ainsi \u00e0 la p\u00e9riphrase adjectivale \u00ab caract\u00e9ristique du syndrome de Charles Bonnet \u00bb pour qualifier les tableaux hallucinatoires correspondants.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le syndrome de Charles Bonnet s&rsquo;inscrit au sein des troubles perceptifs par d\u00e9aff\u00e9rentation neurosensorielle. Lorsque les r\u00e9cepteurs sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques subissent une alt\u00e9ration fonctionnelle ou structurelle irr\u00e9versible, le cerveau se retrouve brutalement sevr\u00e9 d&rsquo;informations aff\u00e9rentes. Loin de s&rsquo;\u00e9teindre ou de demeurer inactif, le cortex visuel priv\u00e9 d&rsquo;entr\u00e9es sensorielles primaires d\u00e9clenche un processus de r\u00e9organisation synaptique et d&rsquo;hyperexcitabilit\u00e9, cr\u00e9ant des images intrins\u00e8ques \u00e0 partir de fragments m\u00e9moriels stock\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif repose sur un postulat physiologique fondamental : la perception visuelle consciente normale ne consiste pas en un simple enregistrement passif du monde ext\u00e9rieur, mais en une n\u00e9gociation permanente entre les signaux sensoriels ascendants (dits <em>bottom-up<\/em>) et les projections pr\u00e9dictives descendantes (dites <em>top-down<\/em>) g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par les aires corticales sup\u00e9rieures. Dans le syndrome de Charles Bonnet, la chute drastique du signal ascendant rompt cet \u00e9quilibre d\u00e9licat, permettant aux repr\u00e9sentations internes et aux pr\u00e9dictions descendantes de s&rsquo;activer de mani\u00e8re autonome et d&rsquo;\u00e9merger dans le champ de la conscience sous forme d&rsquo;hallucinations d&rsquo;une nettet\u00e9 stup\u00e9fiante.<\/p>\n<p>La ph\u00e9nom\u00e9nologie des hallucinations visuelles dans ce cadre clinique s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement riche et diversifi\u00e9e. Les patients d\u00e9crivent g\u00e9n\u00e9ralement des visions muettes, d\u00e9pourvues de composante sonore ou \u00e9motionnelle effrayante, apparaissant sans stimulus d\u00e9clenchant \u00e9vident. Ces images peuvent s&rsquo;imposer en surimpression sur l&rsquo;environnement r\u00e9el per\u00e7u, persister durant quelques secondes \u00e0 plusieurs heures, puis s&rsquo;\u00e9vanouir spontan\u00e9ment ou \u00e0 la suite d&rsquo;un clignement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des paupi\u00e8res ou d&rsquo;un changement d&rsquo;\u00e9clairage ambiant.<\/p>\n<p>Une dimension cruciale du syndrome r\u00e9side dans l&rsquo;insight, c&rsquo;est-\u00e0-dire la critique imm\u00e9diate ou rapidement acquise que le patient porte sur ses perceptions hallucinatoires. Bien que l&rsquo;apparition initiale puisse susciter une stupeur l\u00e9gitime, les personnes atteintes reconnaissent tr\u00e8s vite l&rsquo;impossibilit\u00e9 physique de ce qu&rsquo;elles observent. Elles n&rsquo;\u00e9laborent pas de sc\u00e9narios pers\u00e9cutoires, n&rsquo;int\u00e8grent pas ces images dans un syst\u00e8me de croyances d\u00e9lirantes et conservent un jugement critique intact, ce qui s\u00e9pare fondamentalement ce syndrome des troubles psychotiques av\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de cette entit\u00e9 clinique commence pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Gen\u00e8ve durant l&rsquo;hiver 1759. Charles Bonnet, alors naturaliste renomm\u00e9 et correspondant de nombreuses acad\u00e9mies europ\u00e9ennes, observe avec minutie le comportement de son a\u00efeul, Charles Lullin. Ancien magistrat dot\u00e9 d&rsquo;une remarquable vivacit\u00e9 d&rsquo;esprit, Lullin, rendu presque aveugle par des opacit\u00e9s cristalliniennes bilat\u00e9rales, commence \u00e0 contempler avec un d\u00e9tachement amus\u00e9 des silhouettes d&rsquo;hommes, des carrosses, des tapisseries orientales et des \u00e9difices majestueux surgissant dans son salon sans jamais y croire r\u00e9ellement.<\/p>\n<p>Tout au long du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, de nombreuses observations analogues ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9es par des ali\u00e9nistes et des neurologues fran\u00e7ais, allemands et britanniques, notamment Gabriel Tarde et Jean-Martin Charcot, qui avaient d\u00e9j\u00e0 identifi\u00e9 la survenue d&rsquo;illusions chez des personnes \u00e2g\u00e9es malvoyantes. Cependant, ces descriptions demeuraient \u00e9parses, souvent confondues avec des \u00e9tats de d\u00e9lire s\u00e9nile ou des hallucinations d&rsquo;origine toxique.<\/p>\n<p>Le tournant conceptuel majeur s&rsquo;op\u00e8re en 1936 lorsque Georges de Morsier regroupe ces manifestations sous l&rsquo;appellation d&rsquo;\u00ab hallucinations visuelles des vieillards sans d\u00e9ficience mentale \u00bb, avant de proposer l&rsquo;\u00e9ponyme de syndrome de Charles Bonnet en 1967. De Morsier d\u00e9fendait l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une \u00e9tiologie strictement thalamique ou m\u00e9senc\u00e9phalique, ind\u00e9pendante de toute l\u00e9sion oculaire directe, initiant ainsi un d\u00e9bat passionn\u00e9 entre ophtalmologistes et neurologues quant au si\u00e8ge exact de la dysfonction causale.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des techniques modernes de neuro-imagerie fonctionnelle, notamment l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique_fonctionnelle\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle<\/a> (IRMf) et la tomographie par \u00e9mission de positons (TEP), a permis de clore d\u00e9finitivement cette querelle nosographique. Les travaux pionniers men\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Institut de Psychiatrie de Londres par David Santhouse et Dominic Ffytche ont d\u00e9montr\u00e9 de fa\u00e7on irr\u00e9futable que les hallucinations du syndrome de Charles Bonnet correspondent \u00e0 des activations spontan\u00e9es et hautement sp\u00e9cialis\u00e9es des aires visuelles ventrales de la voie temporale inf\u00e9rieure, validant scientifiquement les intuitions cliniques vieilles de plus de deux si\u00e8cles.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques et physiopathologiques<\/h3>\n<p>Le principal mod\u00e8le th\u00e9orique explicatif contemporain du syndrome de Charles Bonnet repose sur l&rsquo;hypoth\u00e8se de la d\u00e9aff\u00e9rentation et du \u00ab membre fant\u00f4me visuel \u00bb. Tout comme un membre amput\u00e9 peut continuer \u00e0 envoyer des sensations douloureuses ou kinesth\u00e9siques au cortex somatosensoriel en raison de l&rsquo;activit\u00e9 spontan\u00e9e des neurones d\u00e9aff\u00e9rent\u00e9s, une r\u00e9tine endommag\u00e9e ou un nerf optique atroph\u00e9 prive les colonnes de dominance oculaire de leurs d\u00e9charges r\u00e9gulatrices, lib\u00e9rant une activit\u00e9 ectopique au sein des aires visuelles secondaires.<\/p>\n<p>Sur le plan neurochimique, la privation d&rsquo;influx sensoriel ascendant induit une diminution marqu\u00e9e de l&rsquo;inhibition locale m\u00e9di\u00e9e par l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Acide_%CE%B3-aminobutyrique\">acide gamma-aminobutyrique<\/a> (GABA) au niveau des neurones corticaux. Cette chute du tonus inhibiteur GABAergique abaisse le seuil d&rsquo;excitabilit\u00e9 des r\u00e9seaux neuronaux des aires visuelles vis\u00e9es, permettant \u00e0 des signaux sous-liminaires d&rsquo;engendrer des trains de potentiels d&rsquo;action autonomes et d&rsquo;activer des r\u00e9seaux neuronaux d&rsquo;assemblage stockant des repr\u00e9sentations complexes.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme de sp\u00e9cialisation fonctionnelle du cortex visuel explique avec une pr\u00e9cision fascinante la nature m\u00eame des images per\u00e7ues par le patient. Les recherches en neuro-imagerie ont confirm\u00e9 que la typologie pr\u00e9cise des hallucinations d\u00e9pend \u00e9troitement de la zone corticale activ\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li>Une hyperactivit\u00e9 focalis\u00e9e au sein de l&rsquo;aire V4 (gyrus lingual et gyrus fusiforme) engendre la vision spontan\u00e9e de couleurs vives et de flashs chromatiques intenses.<\/li>\n<li>Une d\u00e9charge au niveau de l&rsquo;aire visuelle des visages (connue sous le nom de <em>fusiform face area<\/em> ou FFA) d\u00e9clenche la vision nette de figures humaines inconnues, souvent grotesques ou caricaturales.<\/li>\n<li>Une lib\u00e9ration d&rsquo;activit\u00e9 dans le cortex occipito-temporal ant\u00e9rieur et lat\u00e9ral produit des perceptions architecturales, des paysages \u00e9labor\u00e9s ou des sc\u00e8nes de foule miniatures.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Un autre cadre th\u00e9orique compl\u00e9mentaire provient des neurosciences computationnelles et du principe de l&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne pr\u00e9dictive d\u00e9velopp\u00e9 notamment par Karl Friston. Dans des conditions physiologiques normales, le cerveau formule des hypoth\u00e8ses sur la structure du monde (les <em>priors<\/em>) qu&rsquo;il corrige instantan\u00e9ment gr\u00e2ce aux erreurs de pr\u00e9diction issues des donn\u00e9es sensorielles entrantes. Lorsque la vision devient floue ou d\u00e9ficitaire, le bruit sensoriel s&rsquo;accro\u00eet et les signaux d&rsquo;erreur s&rsquo;effondrent ; le cerveau accorde alors une confiance excessive \u00e0 ses attentes internes et \u00e0 ses mod\u00e8les m\u00e9moriels, transformant de simples bruits de fond neuraux en visions parfaitement structur\u00e9es.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>Les manifestations s\u00e9miologiques du syndrome de Charles Bonnet se structurent autour de plusieurs axes et dimensions cliniques qu&rsquo;il convient de r\u00e9pertorier m\u00e9thodiquement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Hallucinations visuelles \u00e9l\u00e9mentaires (ou simples) :<\/strong> Pr\u00e9sence de phosph\u00e8nes, de lignes g\u00e9om\u00e9triques, de grilles r\u00e9guli\u00e8res, de damiers ondulants, de r\u00e9seaux en nid d&rsquo;abeille ou de taches lumineuses color\u00e9es fixes ou mobiles.<\/li>\n<li><strong>Hallucinations visuelles complexes (ou form\u00e9es) :<\/strong> Visualisation d\u00e9taill\u00e9e d&rsquo;\u00eatres humains, d&rsquo;enfants, d&rsquo;animaux, de plantes exotiques ou de b\u00e2timents entiers. Ces formes sont souvent d\u00e9crites comme statiques, muettes et apparaissant dans une mise en sc\u00e8ne th\u00e9\u00e2trale.<\/li>\n<li><strong>Hallucinations lilliputiennes (ou micropsies hallucinatoires) :<\/strong> Perception d&rsquo;individus ou d&rsquo;objets repr\u00e9sent\u00e9s sous une \u00e9chelle nettement r\u00e9duite, mesurant de quelques centim\u00e8tres \u00e0 un demi-m\u00e8tre, \u00e9voluant fr\u00e9quemment avec fluidit\u00e9 sur le plancher, les tables ou les rebords de fen\u00eatres.<\/li>\n<li><strong>Pr\u00e9servation int\u00e9grale du jugement critique (insight) :<\/strong> Le sujet maintient la conscience inalt\u00e9r\u00e9e que ce qu&rsquo;il per\u00e7oit n&rsquo;appartient pas au monde r\u00e9el externe et refuse fermement de fonder une action rationnelle sur la base de ces visions.<\/li>\n<li><strong>Amodalit\u00e9 sensorielle stricte :<\/strong> Absence totale d&rsquo;hallucinations auditives concomitantes (les personnages vus n&rsquo;\u00e9mettent aucun son et ne s&rsquo;adressent jamais au malade), tactiles, olfactives ou gustatives.<\/li>\n<li><strong>Caract\u00e8re fugace ou fluctuant :<\/strong> Les hallucinations surviennent typiquement dans des contextes de baisse de vigilance, de p\u00e9nombre relative, d&rsquo;isolement social ou de calme sensoriel prolong\u00e9, et ont tendance \u00e0 dispara\u00eetre lorsque le patient concentre son attention sur une t\u00e2che motrice ou allume une lampe.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples cliniques et illustrations de cas<\/h3>\n<p>Afin de mieux appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue par les patients, examinons le cas de Madame H., 82 ans, suivie en consultation pour une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9g%C3%A9n%C3%A9rescence_maculaire_li%C3%A9e_%C3%A0_l%27%C3%A2ge\">d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence maculaire li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge<\/a> (DMLA) exsudative bilat\u00e9rale avanc\u00e9e r\u00e9duisant son acuit\u00e9 visuelle \u00e0 un dixi\u00e8me aux deux yeux. Vivant seule dans son appartement, Madame H. constate un soir l&rsquo;apparition, au pied de son fauteuil, d&rsquo;un groupe d&rsquo;enfants portant des uniformes scolaires du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Les enfants jouent silencieusement entre eux, se d\u00e9placent sans bruit sur le tapis et s&rsquo;estompent au bout de plusieurs dizaines de minutes. Terrifi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;avoir perdu la raison ou de d\u00e9buter une maladie d&rsquo;Alzheimer, la patiente tait initialement ses sympt\u00f4mes \u00e0 sa famille avant de se confier avec angoisse \u00e0 son ophtalmologiste lors d&rsquo;un contr\u00f4le de routine.<\/p>\n<p>Un second exemple embl\u00e9matique concerne Monsieur D., 74 ans, atteint d&rsquo;un glaucome chronique \u00e0 angle ouvert ayant occasionn\u00e9 une constriction drastique de son champ visuel p\u00e9riph\u00e9rique (vision tubulaire). Monsieur D. signale l&rsquo;irruption r\u00e9currente de motifs floraux multicolores tr\u00e8s denses tapissant l&rsquo;ensemble de ses murs, se m\u00e9tamorphosant parfois en processions d&rsquo;animaux fantastiques ou en visages grima\u00e7ants flottant dans son champ visuel aveugle. \u00c0 aucun moment Monsieur D. ne tente d&rsquo;interagir avec ces figures, qu&rsquo;il observe avec une curiosit\u00e9 m\u00eal\u00e9e de lassitude : \u00ab Je sais parfaitement qu&rsquo;il n&rsquo;y a personne dans ma pi\u00e8ce, mais mon cerveau me joue des tours fascinants d\u00e8s que la lumi\u00e8re baisse \u00bb, confie-t-il \u00e0 son clinicien.<\/p>\n<p>Ces deux vignettes illustrent la dissociation absolue entre la nettet\u00e9 photographique des images cr\u00e9\u00e9es par le cortex c\u00e9r\u00e9bral et la solidit\u00e9 de l&rsquo;ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 des individus touch\u00e9s. Elles mettent en lumi\u00e8re la souffrance psychologique souvent li\u00e9e non pas \u00e0 la teneur des hallucinations en elles-m\u00eames, mais \u00e0 la crainte d\u00e9vastatrice d&rsquo;un effondrement psychiatrique ou intellectuel imminent.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation clinique et diagnostic diff\u00e9rentiel<\/h3>\n<p>Le diagnostic du syndrome de Charles Bonnet demeure avant tout un diagnostic d&rsquo;exclusion rigoureux, reposant sur une anamn\u00e8se minutieuse, un bilan ophtalmologique quantitatif et des investigations neurocognitives cibl\u00e9es. Aucun biomarqueur sanguin ni trac\u00e9 \u00e9lectrophysiologique sp\u00e9cifique ne permet \u00e0 ce jour d&rsquo;affirmer formellement le SCB ; c&rsquo;est la coh\u00e9rence globale du tableau clinique qui guide le praticien.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche \u00e9valuative impose de rechercher une baisse document\u00e9e de la vision (DMLA, glaucome, r\u00e9tinopathie diab\u00e9tique, cataracte dense, occlusion art\u00e9rielle r\u00e9tinienne ou neuropathie optique) et de v\u00e9rifier minutieusement l&rsquo;\u00e9tat cognitif global \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;outils standardis\u00e9s tels que le Mini-Mental State Examination (MMSE) ou l&rsquo;\u00e9valuation cognitive de Montr\u00e9al (MoCA). Une imagerie c\u00e9r\u00e9brale par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) enc\u00e9phalique est couramment prescrite afin d&rsquo;\u00e9carter une l\u00e9sion organique aigu\u00eb du syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<p>L&rsquo;enjeu diagnostique majeur r\u00e9side dans la distinction entre le SCB et plusieurs affections neuropsychiatriques majeures :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La d\u00e9mence \u00e0 corps de Lewy (DCL) :<\/strong> Si les hallucinations visuelles y sont \u00e9galement pr\u00e9coces et form\u00e9es, elles s&rsquo;accompagnent invariablement de fluctuations attentionnelles s\u00e9v\u00e8res, de troubles cognitifs sous-cortico-frontaux, d&rsquo;un syndrome parkinsonien akin\u00e9to-rigide pr\u00e9coce et d&rsquo;une perte fr\u00e9quente du sens critique vis-\u00e0-vis des visions.<\/li>\n<li><strong>La maladie d&rsquo;Alzheimer :<\/strong> Les hallucinations y apparaissent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 un stade tr\u00e8s avanc\u00e9 de la maladie, sur fond de d\u00e9sorientation temporo-spatiale majeure et d&rsquo;aphaso-apraxo-agnosie, contextes totalement absents chez le patient atteint d&rsquo;un syndrome de Charles Bonnet pur.<\/li>\n<li><strong>La schizophr\u00e9nie et les psychoses tardives :<\/strong> Les hallucinations de la sph\u00e8re psychotique sont de nature quasi exclusivement acoustico-verbale (voix injurieuses ou commentatrices), s&rsquo;accompagnent de convictions d\u00e9lirantes parano\u00efaques structur\u00e9es et entra\u00eenent une rupture profonde avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;hallucinose p\u00e9donculaire :<\/strong> Cons\u00e9cutive \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral ou une l\u00e9sion du tronc c\u00e9r\u00e9bral affectant la r\u00e9gion m\u00e9senc\u00e9phalo-dienc\u00e9phalique, elle engendre des visions vives et color\u00e9es, mais celles-ci s&rsquo;associent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 des anomalies oculomotrices, une ataxie ou des troubles s\u00e9v\u00e8res du cycle veille-sommeil.<\/li>\n<li><strong>Le delirium (\u00e9tat confusionnel aigu) :<\/strong> Se distingue par une d\u00e9sorganisation brutale de la pens\u00e9e, une obnubilation de la vigilance, des inversions du rythme nycth\u00e9m\u00e9ral et une labilit\u00e9 \u00e9motionnelle extr\u00eame d&rsquo;origine toxique ou m\u00e9tabolique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et prise en charge pratique<\/h3>\n<p>La pierre angulaire de la prise en charge du syndrome de Charles Bonnet repose sur une d\u00e9marche d&rsquo;\u00e9ducation th\u00e9rapeutique et de r\u00e9assurance bienveillante. Le simple fait de r\u00e9v\u00e9ler au patient le nom pr\u00e9cis de sa condition, de lui expliquer que son cerveau cherche \u00e0 combler le vide visuel laiss\u00e9 par ses yeux l\u00e9s\u00e9s et de lui confirmer qu&rsquo;il ne souffre nullement de d\u00e9mence ni de folie engendre un soulagement psychologique imm\u00e9diat et une baisse spectaculaire du niveau d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Sur le plan ophtalmologique, l&rsquo;optimisation maximale de la fonction visuelle r\u00e9siduelle repr\u00e9sente la premi\u00e8re ligne de traitement. L&rsquo;am\u00e9lioration de la correction optique, la chirurgie de la cataracte lorsque celle-ci est envisageable, l&rsquo;injection d&rsquo;anti-VEGF pour freiner l&rsquo;\u00e9volution d&rsquo;une DMLA ou la prescription d&rsquo;aides visuelles adapt\u00e9es (loupes \u00e9lectroniques, \u00e9clairages sp\u00e9cifiques, t\u00e9l\u00e9-agrandisseurs) permettent fr\u00e9quemment d&rsquo;augmenter le flux d&rsquo;informations sensorielles atteignant le cortex, r\u00e9duisant ou suspendant de facto les \u00e9pisodes hallucinatoires.<\/p>\n<p>Plusieurs strat\u00e9gies comportementales simples et empiriques peuvent \u00eatre enseign\u00e9es au patient pour interrompre les \u00e9pisodes hallucinatoires en cours :<\/p>\n<ul>\n<li>Modifier brusquement le niveau de luminosit\u00e9 de la pi\u00e8ce en allumant une source lumineuse puissante d\u00e8s l&rsquo;apparition des images.<\/li>\n<li>Effectuer des mouvements saccadiques volontaires des yeux, de droite \u00e0 gauche, sans tourner la t\u00eate, pendant une quinzaine de secondes.<\/li>\n<li>Fermer herm\u00e9tiquement les yeux ou cligner vigoureusement \u00e0 plusieurs reprises cons\u00e9cutives.<\/li>\n<li>Se lever, changer d&rsquo;environnement physique ou entamer une interaction verbale avec un proche pour stimuler d&rsquo;autres r\u00e9seaux corticaux.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan pharmacologique, il n&rsquo;existe \u00e0 l&rsquo;heure actuelle aucun traitement sp\u00e9cifique valid\u00e9 par des essais cliniques randomis\u00e9s de grande ampleur. Les mol\u00e9cules psychotropes ne doivent \u00eatre discut\u00e9es qu&rsquo;en pr\u00e9sence d&rsquo;hallucinations invalidantes, anxiog\u00e8nes ou terrifiantes r\u00e9sistantes aux approches non m\u00e9dicamenteuses. Dans ces situations rares, des antiepileptiques modulateurs du tonus cortical (comme la carbamaz\u00e9pine, la gabapentine ou le l\u00e9v\u00e9tirac\u00e9tam), des inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine (ISRS), voire des antipsychotiques atypiques \u00e0 tr\u00e8s faibles doses (olanzapine ou qu\u00e9tiapine) ont montr\u00e9 des b\u00e9n\u00e9fices anecdotiques, bien que leur tol\u00e9rance doive \u00eatre surveill\u00e9e de pr\u00e8s chez le sujet \u00e2g\u00e9.<\/p>\n<h3>11. Recherches empiriques et donn\u00e9es probantes<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie du syndrome de Charles Bonnet a longtemps souffert d&rsquo;une sous-estimation flagrante li\u00e9e au silence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des patients craignant l&rsquo;internement ou le jugement de leurs proches. Les \u00e9tudes contemporaines estiment que la pr\u00e9valence du SCB oscille entre 10 % et 40 % chez les patients adultes suivis au sein de cliniques sp\u00e9cialis\u00e9es en basse vision, avec un pic particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9 chez les personnes de plus de 65 ans souffrant d&rsquo;une r\u00e9duction drastique de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle centrale bilat\u00e9rale.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude marquante men\u00e9e par Teunisse et ses collaborateurs (1996) aupr\u00e8s de plus de 500 patients malvoyants, les auteurs ont mis en \u00e9vidence que pr\u00e8s d&rsquo;un tiers des sujets pr\u00e9sentaient des hallucinations visuelles r\u00e9currentes r\u00e9pondant aux crit\u00e8res stricts de Bonnet. L&rsquo;\u00e9tude a \u00e9galement montr\u00e9 que pour une majorit\u00e9 de participants, les hallucinations finissaient par r\u00e9gresser spontan\u00e9ment apr\u00e8s une p\u00e9riode moyenne d&rsquo;\u00e9volution de 12 \u00e0 18 mois, probablement en raison d&rsquo;une r\u00e9organisation synaptique stable et d&rsquo;une habituation du cortex visuel \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9aff\u00e9rentation chronique.<\/p>\n<p>Les travaux novateurs en IRM fonctionnelle conduits par Ffytche et al. (1998) ont constitu\u00e9 une perc\u00e9e scientifique d\u00e9cisive. En scannant des patients au moment exact o\u00f9 se produisaient les hallucinations de Charles Bonnet, les chercheurs ont observ\u00e9 une hyperactivit\u00e9 spontan\u00e9e transitoire restreinte aux architectures c\u00e9r\u00e9brales sp\u00e9cialis\u00e9es dans le traitement des attributs hallucin\u00e9s : les hallucinations de visages activaient sp\u00e9cifiquement le gyrus fusiforme ant\u00e9rieur, tandis que les hallucinations de couleurs activaient les portions ventrales de l&rsquo;aire occipitale ventrale. Ces r\u00e9sultats ont prouv\u00e9 que les hallucinations complexes ne requi\u00e8rent nullement une commande consciente ou intentionnelle, mais r\u00e9sultent de d\u00e9charges isol\u00e9es au sein de modules corticaux modulaires fonctionnant en boucle ferm\u00e9e.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles<\/h3>\n<p>La perception et l&rsquo;interpr\u00e9tation du syndrome de Charles Bonnet sont tributaires du milieu culturel, religieux et soci\u00e9tal dans lequel \u00e9volue la personne atteinte. Dans les soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es modernes fortement domin\u00e9es par le paradigme biom\u00e9dical, les hallucinations visuelles chez les a\u00een\u00e9s sont quasi syst\u00e9matiquement associ\u00e9es \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance mentale ou aux pathologies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives, nourrissant un tabou tenace qui dissuade les malades de se confier spontan\u00e9ment aux professionnels de sant\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans certaines cultures traditionnelles ou au sein de collectivit\u00e9s accordant une place pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 la spiritualit\u00e9 ou au culte des anc\u00eatres, l&rsquo;irruption de visions chez un patriarche ou une matriarche ayant perdu la vue peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e de mani\u00e8re valorisante. Les figures per\u00e7ues sont alors parfois per\u00e7ues comme des apparitions d&rsquo;esprits protecteurs, des visions divinatoires ou des b\u00e9n\u00e9dictions ancestrales, all\u00e9geant consid\u00e9rablement le fardeau anxiog\u00e8ne du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&rsquo;acc\u00e8s in\u00e9gal aux soins ophtalmologiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire module l&rsquo;incidence brute du syndrome. Dans les pays en d\u00e9veloppement o\u00f9 les pathologies de la corn\u00e9e et les cataractes non op\u00e9r\u00e9es demeurent les principales causes de c\u00e9cit\u00e9 curable chez des individus relativement jeunes, le syndrome de Charles Bonnet s&rsquo;observe \u00e0 des \u00e2ges beaucoup plus pr\u00e9coces que dans les pays occidentaux, o\u00f9 il frappe pr\u00e9f\u00e9rentiellement une population g\u00e9riatrique atteinte de DMLA ou de r\u00e9tinopathie vasculaire.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites diagnostiques<\/h3>\n<p>Bien que le syndrome de Charles Bonnet b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une large reconnaissance clinique, il fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats nosographiques au sein des cercles neurologiques et psychiatriques internationaux. La controverse la plus notable porte sur la d\u00e9finition m\u00eame des crit\u00e8res diagnostiques et sur l&rsquo;\u00e9tendue admissible des atteintes sensorielles requises pour retenir l&rsquo;\u00e9tiquette syndromique.<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re discorde concerne la n\u00e9cessit\u00e9 absolue d&rsquo;une atteinte oculaire p\u00e9riph\u00e9rique. Certains auteurs sugg\u00e8rent que toute l\u00e9sion si\u00e9geant le long des voies optiques \u2013 incluant les atteintes du chiasma optique, les radiations optiques ou le cortex visuel primaire (comme dans les s\u00e9quelles d&rsquo;infarctus occipitaux bilat\u00e9raux provoquant une c\u00e9cit\u00e9 corticale ou un syndrome d&rsquo;Anton-Babinski) \u2013 peut g\u00e9n\u00e9rer un authentique tableau de Bonnet. D&rsquo;autres sp\u00e9cialistes plaident pour restreindre strictement l&rsquo;usage de ce terme aux seules pathologies oculaires p\u00e9riph\u00e9riques afin de pr\u00e9server l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 \u00e9tiologique de la cohorte.<\/p>\n<p>Une seconde limite concerne la fronti\u00e8re poreuse entre le syndrome de Charles Bonnet et les prodromes de la maladie \u00e0 corps de Lewy. Plusieurs \u00e9tudes longitudinales ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu&rsquo;une fraction non n\u00e9gligeable de patients initialement \u00e9tiquet\u00e9s comme porteurs d&rsquo;un \u00ab syndrome de Charles Bonnet b\u00e9nin \u00bb d\u00e9veloppent, plusieurs ann\u00e9es plus tard, des anomalies cognitives subtiles et un syndrome extrapyramidal franc. Ces constatations sugg\u00e8rent que la d\u00e9aff\u00e9rentation visuelle pourrait parfois agir comme un r\u00e9v\u00e9lateur pr\u00e9coce d&rsquo;une synucl\u00e9inopathie sous-jacente chez des sujets vuln\u00e9rables, incitant le corps m\u00e9dical \u00e0 observer une vigilance prolong\u00e9e et \u00e0 \u00e9viter tout pronostic trop hatif de b\u00e9nignit\u00e9 absolue.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour clarifier le positionnement taxonomique du syndrome de Charles Bonnet, il convient de le comparer pr\u00e9cis\u00e9ment aux entit\u00e9s cliniques apparent\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Hallucinose :<\/strong> \u00c9tat caract\u00e9ris\u00e9 par la perception d&rsquo;hallucinations parfaitement reconnues comme telles par le sujet (insight pr\u00e9serv\u00e9), sans d\u00e9lire ni participation affective. Le syndrome de Charles Bonnet constitue une forme particuli\u00e8re et hautement sp\u00e9cialis\u00e9e d&rsquo;hallucinose visuelle.<\/li>\n<li><strong>Hallucination psychotique :<\/strong> Perception sans objet accompagn\u00e9e d&rsquo;une adh\u00e9sion in\u00e9branlable et d\u00e9lirante de la part du sujet, qui est convaincu de sa r\u00e9alit\u00e9 externe concr\u00e8te, s&rsquo;inscrivant souvent dans un tableau schizophr\u00e9nique ou maniaque.<\/li>\n<li><strong>Syndrome d&rsquo;Anton-Babinski :<\/strong> Forme rare de c\u00e9cit\u00e9 corticale cons\u00e9cutive \u00e0 une atteinte bilat\u00e9rale des lobes occipitaux o\u00f9 le patient, totalement aveugle, nie farouchement son d\u00e9ficit visuel (anosognosie) et fabrique des confabulations visuelles pour justifier ses erreurs de rep\u00e9rage.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9tamorphopsie :<\/strong> D\u00e9formation perceptive d&rsquo;un objet r\u00e9el existant (les lignes droites apparaissent ondul\u00e9es ou bris\u00e9es), fr\u00e9quemment caus\u00e9e par des l\u00e9sions maculaires m\u00e9caniques, sans cr\u00e9ation spontan\u00e9e de sc\u00e8nes visuelles imaginaires.<\/li>\n<li><strong>Palinopsie :<\/strong> Persistance anormale ou r\u00e9currence illusoire d&rsquo;une image visuelle dans le champ de vision apr\u00e8s la disparition du stimulus r\u00e9el qui l&rsquo;a engendr\u00e9e, souvent li\u00e9e \u00e0 des dysfonctions du cortex pari\u00e9to-occipital.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le syndrome de Charles Bonnet incarne la remarquable r\u00e9silience et l&rsquo;adaptabilit\u00e9 paradoxale du syst\u00e8me nerveux central face \u00e0 la privation sensorielle. Loin d&rsquo;\u00eatre le signe avant-coureur d&rsquo;une perte d&rsquo;autonomie psychique, ces hallucinations r\u00e9v\u00e8lent un cortex visuel lib\u00e9r\u00e9 de son carcan inhibiteur p\u00e9riph\u00e9rique et peignant ses propres images \u00e0 partir de sa m\u00e9moire intime.<\/p>\n<p>La d\u00e9tection de ce syndrome repose sur une triade fondamentale : une alt\u00e9ration visuelle document\u00e9e, des hallucinations visuelles \u00e9labor\u00e9es et un sens critique rigoureusement pr\u00e9serv\u00e9. L&rsquo;identification pr\u00e9coce de cette affection \u00e9vite aux a\u00een\u00e9s la d\u00e9tresse silencieuse et l&rsquo;errance diagnostique, tout en pr\u00e9venant l&rsquo;administration d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de th\u00e9rapeutiques neuroleptiques inutiles. Par une \u00e9coute empathique, une information claire et une prise en charge ophtalmologique rigoureuse, la m\u00e9decine contemporaine offre aux personnes touch\u00e9es la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 n\u00e9cessaire pour apprivoiser ces mirages n\u00e9s du silence de leurs yeux.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bonnet, C. (1760). <em>Essai Analytique sur les Facult\u00e9s de l&rsquo;\u00c2me<\/em>. Fr\u00e8res Philibert.<\/li>\n<li>de Morsier, G. (1936). Les hallucinations visuelles dienc\u00e9phaliques. <em>Revue Neurologique<\/em>, 65, 874\u2013897.<\/li>\n<li>Ffytche, D. H., Howard, R. J., Brammer, M. J., David, A., Woodruff, P., &#038; Williams, S. (1998). The anatomy of conscious vision: An fMRI study of visual hallucinations. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 1(8), 738\u2013742. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/3738\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/3738<\/a><\/li>\n<li>Santhouse, A. M., Howard, R. J., &#038; ffytche, D. H. (2000). Visual hallucinatory syndromes and the anatomy of the visual brain. <em>Brain<\/em>, 123(10), 2055\u20132064. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/123.10.2055\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/123.10.2055<\/a><\/li>\n<li>Teunisse, R. J., Cruysberg, J. R., Hoefnagels, W. H., Verbeek, A. L., &#038; Zitman, F. G. (1996). Visual hallucinations in psychologically normal people: Charles Bonnet&rsquo;s syndrome. <em>The Lancet<\/em>, 347(9004), 794\u2013797. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0140-6736(96)90869-7\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/s0140-6736(96)90869-7<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le syndrome de Charles Bonnet se caract\u00e9rise par des hallucinations visuelles complexes survenant chez des personnes malvoyantes qui conservent une lucidit\u00e9 mentale totale. D\u00e9couvrez ses causes, ses m\u00e9canismes corticaux et sa prise en charge.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,701,34443],"tags":[6552,37590,18367,37591,37589,31463],"class_list":["post-22339","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-ophtalmologie","category-troubles-perceptifs","tag-cortex-visuel","tag-deafferentation","tag-deficience-visuelle","tag-dmla","tag-hallucinations-visuelles","tag-syndrome-de-charles-bonnet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22339","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22339\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22339"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22339"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22339"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}