{"id":22303,"date":"2026-10-27T05:10:14","date_gmt":"2026-10-27T05:10:14","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=memoire-corporelle"},"modified":"2026-10-27T05:10:14","modified_gmt":"2026-10-27T05:10:14","slug":"memoire-corporelle","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=memoire-corporelle","title":{"rendered":"M\u00e9moire corporelle : Les traces du v\u00e9cu incarn\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un simple r\u00e9ceptacle passif des ordres du cerveau, le corps humain constitue le socle premier de notre m\u00e9moire vivante, emmagasinant silencieusement les habitudes motrices, les r\u00e9sonances relationnelles et les stigmates de nos traumatismes les plus profonds. La m\u00e9moire corporelle d\u00e9signe cette facult\u00e9 fondamentale par laquelle l&rsquo;organisme conserve, structure et r\u00e9active les exp\u00e9riences v\u00e9cues sans n\u00e9cessairement mobiliser le rappel verbal ou la conscience r\u00e9flexive. Comprendre ce ph\u00e9nom\u00e8ne permet de jeter un pont novateur entre la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la corpor\u00e9it\u00e9, les neurosciences cognitives et les approches psychoth\u00e9rapeutiques contemporaines.<\/p>\n<h2>M\u00e9moire corporelle<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>m\u00e9moire corporelle<\/strong> d\u00e9signe l&rsquo;ensemble des formes de r\u00e9manence m\u00e9morielle inscrites directement dans la physiologie, la posture, les patrons moteurs et les r\u00e9ponses somato-\u00e9motionnelles d&rsquo;un individu. Contrairement \u00e0 la m\u00e9moire d\u00e9clarative qui formule des souvenirs sous forme d&rsquo;images mentales ou de r\u00e9cits biographiques, elle op\u00e8re principalement \u00e0 un niveau implicite, non verbal et proc\u00e9dural. Elle englobe aussi bien l&rsquo;apprentissage sensori-moteur \u00e9l\u00e9mentaire que l&#8217;empreinte somatosensorielle d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements affectifs majeurs ou de microtraumatismes d\u00e9veloppementaux r\u00e9p\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychologie clinique et de la psychopathologie contemporaine, ce concept s&rsquo;articule autour de l&rsquo;id\u00e9e que le syst\u00e8me nerveux central et p\u00e9riph\u00e9rique conserve des traces durables des contraintes adaptatives pass\u00e9es. Ces traces ne prennent pas la forme de symboles abstraits, mais se manifestent par des contractions musculaires chroniques, des patterns respiratoires sp\u00e9cifiques, des alt\u00e9rations neurov\u00e9g\u00e9tatives et des sch\u00e9mas d&rsquo;interaction posturale r\u00e9activ\u00e9s par des d\u00e9clencheurs situationnels.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue ph\u00e9nom\u00e9nologique et philosophique, elle correspond \u00e0 l&rsquo;incorporation de l&rsquo;existence : l&rsquo;environnement physique et interpersonnel s&rsquo;inscrit dans ce que Maurice Merleau-Ponty nommait le \u00ab sch\u00e9ma corporel \u00bb, faisant du corps une structure d&rsquo;habitudes orient\u00e9e en permanence vers le monde sans avoir besoin de recalculer cognitivement chaque action.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab m\u00e9moire corporelle \u00bb r\u00e9unit deux racines issues du latin classique. Le terme \u00ab m\u00e9moire \u00bb d\u00e9coule de <em>memoria<\/em>, qui renvoie \u00e0 la facult\u00e9 de se souvenir, \u00e0 la conservation de l&rsquo;esprit et au souvenir lui-m\u00eame, d\u00e9riv\u00e9 de l&rsquo;adjectif <em>memor<\/em> (\u00ab attentif \u00bb, \u00ab qui se souvient \u00bb) associ\u00e9 \u00e0 la racine indo-europ\u00e9enne <em>*men-<\/em>, \u00e9voquant l&rsquo;activit\u00e9 mentale et la pens\u00e9e. L&rsquo;adjectif \u00ab corporelle \u00bb provient du latin <em>corporeus<\/em>, lui-m\u00eame issu de <em>corpus<\/em>, signifiant le corps mat\u00e9riel, l&rsquo;organisme physique, la substance vivante distincte de l&rsquo;esprit abstrait.<\/p>\n<p>La formulation anglaise \u00e9quivalente, <em>body memory<\/em>, a \u00e9merg\u00e9 au croisement de la philosophie continentalo-ph\u00e9nom\u00e9nologique et des premi\u00e8res th\u00e9ories psychanalytiques dissidentes au cours du XXe si\u00e8cle. En allemand, le terme se scinde de mani\u00e8re tr\u00e8s heuristique entre <em>K\u00f6rperged\u00e4chtnis<\/em> (faisant r\u00e9f\u00e9rence au corps-objet physique, anatomique et biologique, le <em>K\u00f6rper<\/em>) et <em>Leibged\u00e4chtnis<\/em> (d\u00e9signant le corps v\u00e9cu, subjectif, sentant et exp\u00e9rientiel, le <em>Leib<\/em>). Cette distinction lexicale germanique formul\u00e9e notamment par Edmund Husserl \u00e9claire profond\u00e9ment la dualit\u00e9 contemporaine du concept : l&rsquo;inscription somatique biologique d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et l&rsquo;exp\u00e9rience incorpor\u00e9e du monde de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du terme dans le lexique psychologique francophone s&rsquo;est faite \u00e0 travers les traductions des ph\u00e9nom\u00e9nologues de la corpor\u00e9it\u00e9 et les th\u00e9orisations des th\u00e9rapeutes psychocorporels, venant enrichir les notions plus restrictives d&rsquo;habitus sociologique ou d&rsquo;automatismes sensorimoteurs en neurophysiologie.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement \/me.mwa\u0281 k\u0254\u0281.p\u0254.\u0281\u025bl\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un groupe nominal f\u00e9minin singulier compos\u00e9 d&rsquo;un substantif f\u00e9minin (\u00ab m\u00e9moire \u00bb) et d&rsquo;un adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te accord\u00e9 (\u00ab corporelle \u00bb). Au pluriel, il prend la forme de \u00ab m\u00e9moires corporelles \u00bb (\/me.mwa\u0281 k\u0254\u0281.p\u0254.\u0281\u025bl\/), souvent employ\u00e9 lorsqu&rsquo;on souhaite diff\u00e9rencier les dimensions sensorielles, posturales et visc\u00e9rales du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, le syntagme est couramment utilis\u00e9 en position de sujet d&rsquo;actions implicites (\u00ab la m\u00e9moire corporelle r\u00e9active le r\u00e9flexe de sursaut \u00bb) ou de compl\u00e9ment d&rsquo;objet d&rsquo;actes cliniques (\u00ab investiguer la m\u00e9moire corporelle \u00bb). Dans le discours acad\u00e9mique, on rel\u00e8ve \u00e9galement les d\u00e9clinaisons adjectivales et nominales associ\u00e9es telles que \u00ab l&rsquo;encodage somatomn\u00e9sique \u00bb ou \u00ab la m\u00e9moire somatosensorielle \u00bb, bien que \u00ab m\u00e9moire corporelle \u00bb demeure la locution conceptuelle privil\u00e9gi\u00e9e en raison de sa dimension holistique et exp\u00e9rientielle.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La m\u00e9moire corporelle transcende la dichotomie cart\u00e9sienne classique qui s\u00e9pare traditionnellement la pens\u00e9e consciente (<em>res cogitans<\/em>) de la substance mat\u00e9rielle \u00e9tendue (<em>res extensa<\/em>). Dans cette perspective classique d\u00e9pass\u00e9e, le corps n&rsquo;\u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 que comme un instrument ex\u00e9cutant m\u00e9canique, manipul\u00e9 par une conscience localis\u00e9e dans l&rsquo;enc\u00e9phale. Les recherches contemporaines sur la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cognition_incarn%C3%A9e\">cognition incarn\u00e9e<\/a> (<em>embodied cognition<\/em>) et la neurobiologie affective d\u00e9montrent au contraire que les processus mn\u00e9siques s&rsquo;enracinent dans la plasticit\u00e9 de l&rsquo;organisme tout entier, faisant de la structure corporelle une composante constitutive de la m\u00e9moire elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de ce mod\u00e8le se trouve l&rsquo;observation fondamentale selon laquelle l&rsquo;apprentissage n&rsquo;est pas uniquement repr\u00e9sentatif. Lorsque nous apprenons \u00e0 marcher, \u00e0 faire du v\u00e9lo, \u00e0 nager ou \u00e0 jouer d&rsquo;un instrument, nous ne stockons pas une s\u00e9rie de r\u00e8gles symboliques logiques que notre cerveau d\u00e9code avant chaque mouvement. Le savoir-faire devient une forme corporelle : les boucles sensori-motrices thalamo-corticales, les ganglions de la base et le cervelet int\u00e8grent une dynamique globale o\u00f9 muscles, tendons, \u00e9quilibre vestibulaire et proprioception s&rsquo;auto-organisent de mani\u00e8re fluide.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la port\u00e9e du concept va bien au-del\u00e0 de la motricit\u00e9 fonctionnelle banale. La m\u00e9moire corporelle constitue le r\u00e9ceptacle privil\u00e9gi\u00e9 des affects primaires et de la r\u00e9gulation de l&rsquo;attachement. Les premi\u00e8res interactions de la petite enfance \u2014 le portage, le regard, la chaleur, le tonus parental \u2014 s&rsquo;enregistrent dans le tonus musculaire du nourrisson et dans l&rsquo;\u00e9quilibre de son <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Syst%C3%A8me_nerveux_autonome\">syst\u00e8me nerveux autonome<\/a> bien avant l&rsquo;av\u00e8nement du langage et la maturation de l&rsquo;hippocampe. Cette m\u00e9moire intercorporelle pr\u00e9coce forge ce que Daniel Stern a d\u00e9crit comme une \u00ab connaissance relationnelle implicite \u00bb, d\u00e9terminant notre posture de base face \u00e0 autrui : repli m\u00e9fiant, d\u00e9tente assur\u00e9e, vigilance constante ou effondrement tonique.<\/p>\n<p>Dans sa modalit\u00e9 dysfonctionnelle ou traumatique, la m\u00e9moire corporelle devient un pi\u00e8ge somatique. Lors d&rsquo;un danger extr\u00eame, l&rsquo;intense lib\u00e9ration de cat\u00e9cholamines et de glucocortico\u00efdes submerge l&rsquo;hippocampe, emp\u00eachant la contextualisation spatio-temporelle de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement et son int\u00e9gration dans la trame autobiographique. Le souvenir ne devient pas un r\u00e9cit du pass\u00e9, mais reste encapsul\u00e9 sous forme de sensations brutes, d&rsquo;hyperr\u00e9activit\u00e9 v\u00e9g\u00e9tative, de spasmes et de postures d&rsquo;effroi. Pour le corps, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement traumatique n&rsquo;a jamais pris fin ; il se rejoue d\u00e8s qu&rsquo;un signal sensoriel anodin \u00e9voque la menace originelle.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la m\u00e9moire corporelle s&rsquo;articule en plusieurs phases distinctes, oscillant entre intuitions philosophiques, r\u00e9volutions psychanalytiques et confirmations neurobiologiques :<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Janet\">Pierre Janet<\/a> r\u00e9alise une avanc\u00e9e majeure en observant ses patientes hyst\u00e9riques \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de la Salp\u00eatri\u00e8re. Janet identifie que les souvenirs traumatisants ne sont pas perdus mais dissoci\u00e9s sous forme d&rsquo;\u00ab id\u00e9es fixes subconscientes \u00bb qui s&rsquo;expriment \u00e0 travers des gestes automatiques, des crises convulsives et des paralysies fonctionnelles. Janet th\u00e9orise ainsi la notion d&rsquo;actes inachev\u00e9s conserv\u00e9s par l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, le philosophe Henri Bergson publie en 1896 <em>Mati\u00e8re et m\u00e9moire<\/em>, un ouvrage fondateur qui distingue express\u00e9ment deux formes de souvenirs : la \u00ab m\u00e9moire-image \u00bb (contemplative, autobiographique, spontan\u00e9e) et la \u00ab m\u00e9moire-habitude \u00bb (inscrite dans l&rsquo;organisme par l&rsquo;action r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, qui joue le pass\u00e9 plut\u00f4t qu&rsquo;elle ne le repr\u00e9sente). Cette distinction bergsonienne pr\u00e9figure avec un demi-si\u00e8cle d&rsquo;avance la scission moderne entre m\u00e9moire d\u00e9clarative et proc\u00e9durale.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1930, Wilhelm Reich, \u00e9l\u00e8ve dissident de Sigmund Freud, op\u00e8re un tournant somatique radical. Reich postule que les refoulements psychiques se mat\u00e9rialisent directement dans l&rsquo;anatomie sous la forme d&rsquo;une \u00ab cuirasse musculaire \u00bb (<em>muskul\u00e4re Panzerung<\/em>). Selon Reich, les blocages affectifs chroniques modifient durablement la motricit\u00e9, la respiration et la tenue posturale, constituant une m\u00e9moire physique rigide des conflits n\u00e9vrotiques non r\u00e9solus. Ces travaux donneront naissance \u00e0 la v\u00e9g\u00e9tation-th\u00e9rapie puis \u00e0 la bio\u00e9nergie d&rsquo;Alexander Lowen.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la ph\u00e9nom\u00e9nologie fran\u00e7aise incarn\u00e9e par Maurice Merleau-Ponty affine l&rsquo;analyse en d\u00e9montrant que le corps propre n&rsquo;est pas un objet manipulable mais notre ancrage perceptif au monde. Dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, des philosophes comme Edward Casey consacrent des trait\u00e9s entiers \u00e0 la typologie de la m\u00e9moire corporelle (<em>Remembering: A Phenomenological Study<\/em>), tandis que le psychiatre et philosophe allemand Thomas Fuchs syst\u00e9matise les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories ph\u00e9nom\u00e9nologiques du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Enfin, au tournant du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;essor des neurosciences affectives et de la neuro-imagerie sous l&rsquo;impulsion de chercheurs tels que Bessel van der Kolk, Antonio Damasio et Stephen Porges apporte le substrat biologique tant attendu. \u00c0 travers son ouvrage marquant <em>Le corps n&rsquo;oublie rien<\/em> (<em>The Body Keeps the Score<\/em>), Van der Kolk synth\u00e9tise des d\u00e9cennies de recherche clinique pour prouver que les traumatismes s&rsquo;inscrivent ind\u00e9l\u00e9bilement dans les r\u00e9seaux sous-corticaux et les axes physiologiques du corps humain.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de la m\u00e9moire corporelle repose sur la convergence de plusieurs paradigmes scientifiques et philosophiques majeurs qui ont d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 l&rsquo;ancien mod\u00e8le computationnel de l&rsquo;esprit assimil\u00e9 \u00e0 un logiciel d\u00e9sincarn\u00e9 (<em>mind as software<\/em>) :<\/p>\n<p>En premier lieu, le cadre de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la corpor\u00e9it\u00e9 (Husserl, Merleau-Ponty) postule l&rsquo;existence d&rsquo;une intentionnalit\u00e9 op\u00e9rante. Le corps n&rsquo;a pas besoin de conceptualiser son environnement pour s&rsquo;y orienter ; il poss\u00e8de un savoir pr\u00e9-r\u00e9flexif, forg\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience s\u00e9diment\u00e9e. Chaque apprentissage modifie le sch\u00e9ma corporel, c&rsquo;est-\u00e0-dire le syst\u00e8me dynamique de postures et de capacit\u00e9s motrices qui d\u00e9termine notre horizon pratique d&rsquo;action (l&rsquo;\u00ab avoir-pouvoir \u00bb corporel).<\/p>\n<p>En second lieu, les th\u00e9ories contemporaines de la cognition incarn\u00e9e et de l&rsquo;enactivisme (Francisco Varela, Alva No\u00eb) soutiennent que les processus cognitifs \u00e9mergent de l&rsquo;interaction sensorimotrice continue entre l&rsquo;organisme vivant et son milieu de vie \u00e9cologique. Selon cette approche, la m\u00e9moire ne r\u00e9side pas dans des banques de donn\u00e9es synaptiques statiques, mais dans la r\u00e9activation r\u00e9currente de coordinations dynamiques corps-environnement. Le souvenir est un acte rejou\u00e9, une r\u00e9-\u00e9nonciation sensori-motrice du monde.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, la neurobiologie du traumatisme et la th\u00e9orie polyvagale de Stephen Porges fournissent une assise physiologique incontournable. Porges d\u00e9montre que le syst\u00e8me nerveux autonome op\u00e8re une \u00e9valuation inconsciente continue de la s\u00e9curit\u00e9 et du danger, appel\u00e9e \u00ab neuroception \u00bb. Les exp\u00e9riences de vie fa\u00e7onnent la r\u00e9activit\u00e9 vagale : des traumatismes pr\u00e9coces peuvent verrouiller le syst\u00e8me autonome soit dans un \u00e9tat d&rsquo;activation sympathique chronique (lutte\/fuite, tensions musculaires, tachycardie), soit dans un effondrement vagal dorsal (dissociation somatoforme, atonie, engourdissement sensoriel). Cette r\u00e9gulation autonome fig\u00e9e constitue l&rsquo;une des expressions biologiques les plus tangibles de la m\u00e9moire corporelle.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>S&rsquo;appuyant sur les travaux synth\u00e9tiques de Thomas Fuchs et les donn\u00e9es de la psychologie cognitive moderne, la m\u00e9moire corporelle peut \u00eatre d\u00e9compos\u00e9e en plusieurs dimensions fonctionnelles et ph\u00e9nom\u00e9nologiques interd\u00e9pendantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La m\u00e9moire proc\u00e9durale (ou m\u00e9moire-habitude) :<\/strong> Elle correspond \u00e0 l&rsquo;apprentissage sensorimoteur stabilis\u00e9 des gestes, techniques et praxies du quotidien (marche, \u00e9criture, conduite, frappe sur clavier). Elle s&rsquo;ex\u00e9cute automatiquement en lib\u00e9rant les ressources de l&rsquo;attention consciente focalis\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire kinesth\u00e9sique et spatiale :<\/strong> Int\u00e9grant les aff\u00e9rences proprioceptives, vestibulaires et tactiles, elle maintient l&rsquo;orientation de soi dans l&rsquo;espace physique, le sens de l&rsquo;\u00e9quilibre et le sch\u00e9ma corporel sans recours au guidage visuel permanent.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire d&rsquo;incorporation (ou m\u00e9moire des instruments) :<\/strong> Capacit\u00e9 remarquable du corps \u00e0 int\u00e9grer des objets externes (une canne pour un non-voyant, une raquette pour un joueur de tennis, un outil pour un artisan) comme des prolongements directs de ses propres fronti\u00e8res somatosensorielles.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire situationnelle et atmosph\u00e9rique :<\/strong> R\u00e9activation spontan\u00e9e par le corps de sch\u00e9mas affectifs et de postures en lien avec des ambiances spatiales, des architectures, des saisons, des luminosit\u00e9s ou des configurations d&rsquo;objets \u00e9voquant des v\u00e9cus pass\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire intercorporelle (ou m\u00e9moire relationnelle) :<\/strong> S\u00e9dimentation des sch\u00e9mas d&rsquo;interaction sociale et de proximit\u00e9 physique acquis durant l&rsquo;enfance. Elle r\u00e9git implicitement la distance interpersonnelle (prox\u00e9mie), le timing du regard, l&rsquo;intonation vocale et la r\u00e9sonance \u00e9motionnelle face \u00e0 l&rsquo;autre.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9moire traumatique somato-affective :<\/strong> Persistance non int\u00e9gr\u00e9e de fragments sensoriels, de contractions fasciales ou musculaires d&rsquo;immobilisation, de douleurs sans substrat l\u00e9sionnel actuel et de d\u00e9charges neurov\u00e9g\u00e9tatives issues de contextes de terreur ou d&rsquo;impuissance subie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et \u00e9tudes de cas illustratives<\/h3>\n<p>Afin de saisir la mat\u00e9rialit\u00e9 de la m\u00e9moire corporelle, examinons trois vignettes cliniques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques embl\u00e9matiques issues de contextes distincts :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;habitus musical d&rsquo;une violoncelliste amn\u00e9sique.<\/strong> Une musicienne professionnelle de 52 ans est victime d&rsquo;une enc\u00e9phalite herp\u00e9tique s\u00e9v\u00e8re entra\u00eenant une destruction bilat\u00e9rale quasi totale de ses hippocampes. \u00c0 son r\u00e9veil, elle pr\u00e9sente une amn\u00e9sie ant\u00e9rograde globale et une amn\u00e9sie r\u00e9trograde dense couvrant vingt ann\u00e9es de sa biographie : elle est incapable de nommer le pr\u00e9sident en exercice, ignore o\u00f9 elle vit et ne reconna\u00eet pas le personnel m\u00e9dical. Pourtant, lorsqu&rsquo;on lui place son violoncelle entre les genoux et un archet dans la main, son corps se redresse instantan\u00e9ment selon une posture millim\u00e9tr\u00e9e. D\u00e8s qu&rsquo;elle commence \u00e0 jouer, ses doigts ex\u00e9cutent une suite complexe de Bach avec une virtuosit\u00e9 technique et une expressivit\u00e9 affective intactes. La m\u00e9moire proc\u00e9durale et kinesth\u00e9sique a enti\u00e8rement surv\u00e9cu au naufrage de sa m\u00e9moire autobiographique \u00e9pisodique.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : La trace traumatique d&rsquo;un accident de la circulation.<\/strong> Marc, un ing\u00e9nieur de 38 ans, consulte pour des crises de panique soudaines survenant sans pens\u00e9e anxiog\u00e8ne pr\u00e9alable lorsqu&rsquo;il s&rsquo;assoit dans une rame de m\u00e9tro bond\u00e9e. Lors de l&rsquo;anamn\u00e8se somatique, le th\u00e9rapeute remarque que ces crises s&rsquo;amorcent invariablement par un spasme violent des muscles intercostaux et de la ceinture scapulaire gauche. Cinq ans auparavant, Marc est rest\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 pendant pr\u00e8s de deux heures dans son v\u00e9hicule accident\u00e9, la porti\u00e8re enfonc\u00e9e compressant violemment son flanc gauche dans un habitacle obscur et \u00e9touffant. Bien que Marc pensait avoir \u00ab tourn\u00e9 la page \u00bb intellectuellement sur cet accident, la sensation d&rsquo;exigu\u00eft\u00e9 spatiale et la chaleur moite du m\u00e9tro r\u00e9activent directement la m\u00e9moire motrice d&rsquo;\u00e9crasement et la r\u00e9action neurov\u00e9g\u00e9tative d&rsquo;asphyxie, sans passage par une rem\u00e9moration consciente pr\u00e9alable de l&rsquo;accident.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La m\u00e9moire intercorporelle de l&rsquo;\u00e9vitement pr\u00e9coce.<\/strong> Sophie consulte pour une fatigue chronique et une difficult\u00e9 majeure \u00e0 ressentir du plaisir dans ses relations intimes. Lors des entretiens cliniques, le th\u00e9rapeute observe que d\u00e8s qu&rsquo;une \u00e9motion d&rsquo;attendrissement ou d&rsquo;int\u00e9r\u00eat mutuel \u00e9merge, Sophie fige imperceptiblement sa nuque, bloque sa respiration haute et recule imperceptiblement son torse de deux centim\u00e8tres. Fille d&rsquo;une m\u00e8re instable et intrusive aux r\u00e9actions impr\u00e9visibles, Sophie a appris d\u00e8s les premiers mois de son existence \u00e0 figer son corps pour \u00e9viter de stimuler une violence parentale potentielle. Cette d\u00e9fense musculaire, devenue une seconde nature corporelle, continue d&rsquo;agir cinquante ans plus tard comme un blindage somatique automatique contre toute connexion affective per\u00e7ue comme un danger.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure<\/h3>\n<p>\u00c9valuer la m\u00e9moire corporelle constitue un d\u00e9fi m\u00e9thodologique complexe dans la mesure o\u00f9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 par les tests mn\u00e9siques conventionnels fond\u00e9s sur le rappel de listes de mots ou de figures g\u00e9om\u00e9triques. L&rsquo;investigation s&rsquo;appuie sur une triangulation de donn\u00e9es subjectives, observationnelles et neurophysiologiques :<\/p>\n<p>Au niveau psychom\u00e9trique et subjectif, les cliniciens et chercheurs emploient des \u00e9chelles de conscience int\u00e9roceptive et somatosensorielle. L&rsquo;\u00e9chelle MAIA (<em>Multidimensional Assessment of Interoceptive Awareness<\/em>) permet de mesurer avec pr\u00e9cision la finesse avec laquelle un individu per\u00e7oit et interpr\u00e8te ses signaux corporels internes, tandis que le questionnaire d&rsquo;\u00e9valuation de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dissociation_(psychologie)\">dissociation<\/a> somatoforme (SDQ-20 de Nijenhuis) d\u00e9tecte les sympt\u00f4mes de d\u00e9connexion physique (anesth\u00e9sies locales, rigidit\u00e9s, pseudo-paralysies) t\u00e9moins de m\u00e9moires traumatiques enfouies.<\/p>\n<p>Sur le plan qualitatif et exp\u00e9rientiel, la m\u00e9thode de l&rsquo;entretien micro-ph\u00e9nom\u00e9nologique, d\u00e9velopp\u00e9e par Pierre Vermersch et Claire Petitmengin, s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement puissante. Elle permet d&rsquo;amener le sujet \u00e0 ralentir le temps et \u00e0 d\u00e9crire couche par couche les micro-sensations corporelles, les tensions posturales et les mouvements imperceptibles qui sous-tendent une d\u00e9cision, un r\u00e9flexe ou une \u00e9motion surgissante.<\/p>\n<p>Dans le domaine empirique et de laboratoire, la m\u00e9moire corporelle s&rsquo;objective par le biais d&rsquo;indicateurs physiologiques quantifi\u00e9s : analyse tridimensionnelle du mouvement par capture cin\u00e9matique (gait analysis), posturographie dynamique sur plateforme de force, \u00e9lectromyographie de surface (EMG) pour d\u00e9celer le tonus musculaire de base r\u00e9siduel, et enregistrement continu de la variabilit\u00e9 de la fr\u00e9quence cardiaque (VFC), reflet direct de l&rsquo;\u00e9quilibre vagal et des empreintes de stress somatique chronique.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La reconnaissance clinique de la m\u00e9moire corporelle a r\u00e9volutionn\u00e9 la prise en charge th\u00e9rapeutique, en particulier dans les situations o\u00f9 les approches purement verbales (\u00ab top-down \u00bb) butent sur des d\u00e9fenses cognitives ou sur l&rsquo;absence de verbalisation possible du souvenir :<\/p>\n<p>Dans le champ de la psychotraumatologie, de nouveaux mod\u00e8les dits \u00ab bottom-up \u00bb (du corps vers l&rsquo;esprit) ont \u00e9merg\u00e9 avec \u00e9clat. La th\u00e9rapie par l&rsquo;int\u00e9gration neuro-\u00e9motionnelle par les mouvements oculaires (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/EMDR\">EMDR<\/a>), d\u00e9velopp\u00e9e par Francine Shapiro, combine la stimulation bilat\u00e9rale altern\u00e9e avec la localisation des n\u0153uds de d\u00e9tresse somatosensorielle dans le corps pour dig\u00e9rer les fragments traumatiques bloqu\u00e9s. De m\u00eame, la psychoth\u00e9rapie sensorimotrice de Pat Ogden et l&rsquo;approche <em>Somatic Experiencing<\/em> de Peter Levine visent explicitement \u00e0 achever, au niveau corporel, les r\u00e9ponses de fuite ou de d\u00e9fense qui ont \u00e9t\u00e9 interrompues lors du choc traumatique originel, permettant ainsi aux fascias et aux muscles de rel\u00e2cher leur tension d&rsquo;effroi s\u00e9culaire.<\/p>\n<p>Dans le champ de la r\u00e9adaptation fonctionnelle et de la neurologie, la compr\u00e9hension de la m\u00e9moire corporelle guide les approches de revalidation apr\u00e8s un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral ou dans le traitement de la maladie de Parkinson. Des techniques de r\u00e9\u00e9ducation proprioceptive et des th\u00e9rapies par le miroir s&rsquo;appuient sur la mall\u00e9abilit\u00e9 du sch\u00e9ma corporel pour r\u00e9activer des chemins moteurs en dormance dans les zones sous-corticales \u00e9pargn\u00e9es.<\/p>\n<p>Enfin, dans les domaines de la m\u00e9diation artistique et corporelle \u2014 danse-th\u00e9rapie, m\u00e9thode Feldenkrais, technique Alexander ou psychomotricit\u00e9 relationnelle \u2014, le travail m\u00e9thodique sur l&rsquo;alignement, le l\u00e2cher-prise musculaire et l&rsquo;exploration de nouvelles coordinations gestuelles permet aux individus de d\u00e9construire des habitus corporels dysfonctionnels et de retrouver une plasticit\u00e9 comportementale et affective.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la neurobiologie affective et cognitive a fourni des fondements empiriques solides \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes somato-mn\u00e9siques autrefois consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9sot\u00e9riques :<\/p>\n<p>Les protocoles de neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) conduits sur des patients souffrant de trouble de stress post-traumatique (TSPT) \u2014 notamment par les \u00e9quipes de Bessel van der Kolk et de Ruth Lanius \u2014 ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des profils neurofonctionnels spectaculaires lors de la r\u00e9activation de m\u00e9moires corporelles traumatiques. Lorsqu&rsquo;on confronte un patient \u00e0 des bruits ou odeurs rappelant son trauma, on constate une d\u00e9sactivation abrupte de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aire_de_Broca\">aire de Broca<\/a> (si\u00e8ge du langage expressif) conjugu\u00e9e \u00e0 une hyperactivation violente de l&rsquo;amygdale droite et des cortex somatosensoriels primaires. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne neurobiologique explique pourquoi la victime ne parvient pas \u00e0 raconter son histoire par des mots structur\u00e9s mais la revit intens\u00e9ment \u00e0 travers son corps sous la forme d&rsquo;une temp\u00eate sensorielle primitive.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les travaux neuroanatomiques d&rsquo;Antonio Damasio sur les \u00ab marqueurs somatiques \u00bb ont d\u00e9montr\u00e9 exp\u00e9rimentalement que la prise de d\u00e9cision humaine repose sur une biblioth\u00e8que corporelle d&rsquo;exp\u00e9riences ant\u00e9rieures. Les signaux visc\u00e9raux et v\u00e9g\u00e9tatifs, relay\u00e9s par l&rsquo;insula ant\u00e9rieure et le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, anticipent les risques bien avant que notre intellect conscient ne puisse expliciter logiquement la situation, validant l&rsquo;id\u00e9e que le corps \u00ab sait \u00bb avant l&rsquo;esprit gr\u00e2ce \u00e0 ses apprentissages stock\u00e9s.<\/p>\n<p>Au niveau de l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique environnementale, des recherches pionni\u00e8res men\u00e9es par Michael Meaney ou Rachel Yehuda ont \u00e9tendu la m\u00e9moire corporelle au-del\u00e0 de la propre existence de l&rsquo;individu. Les marques \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques (m\u00e9thylation de l&rsquo;ADN, modification des histones) induites par un stress extr\u00eame modifient durablement la sensibilit\u00e9 des r\u00e9cepteurs aux glucocortico\u00efdes chez les parents et peuvent \u00eatre transmises aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes, inscrivant biologiquement dans la lign\u00e9e une vuln\u00e9rabilit\u00e9 somatique aux traumatismes pass\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et l&rsquo;interpr\u00e9tation de la m\u00e9moire corporelle sont profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9es par les matrices culturelles dans lesquelles les individus sont socialis\u00e9s. L&rsquo;Occident moderne, fortement impr\u00e9gn\u00e9 par le rationalisme cart\u00e9sien et la biom\u00e9decine analytique, a historiquement tendance \u00e0 pathologiser ou \u00e0 ignorer les m\u00e9moires corporelles, classant h\u00e2tivement les signaux corporels inexpliqu\u00e9s sous les rubriques condescendantes de \u00ab somatisation \u00bb, d&rsquo;hypocondrie ou de troubles fonctionnels sans base organique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, de nombreuses traditions philosophiques et m\u00e9dicales orientales (m\u00e9decine traditionnelle chinoise, Ayurveda indien) et cultures autochtones con\u00e7oivent depuis des mill\u00e9naires l&rsquo;esprit et le soma comme un continuum indissociable. Des pratiques telles que le Qi Gong, le Tai-chi-chuan ou le Hatha Yoga reposent fondamentalement sur le postulat que les traumatismes \u00e9motionnels, les ranc\u0153urs et les peurs se cristallisent dans les m\u00e9ridiens, les tensions musculaires ou les centres visc\u00e9raux, et qu&rsquo;un travail postural et respiratoire patient permet de lib\u00e9rer ces m\u00e9moires enkyst\u00e9es.<\/p>\n<p>En anthropologie m\u00e9dicale, Arthur Kleinman a mis en lumi\u00e8re les \u00ab idiomes de d\u00e9tresse corporelle \u00bb : dans de nombreuses cultures non occidentales, l&rsquo;expression de la souffrance psychique et des souvenirs douloureux ne passe pas par l&rsquo;introspection psychologique ou la parole biographique, mais s&rsquo;exprime et se n\u00e9gocie directement \u00e0 travers des douleurs corporelles, des sensations d&rsquo;oppression thoracique ou de br\u00fblures d&rsquo;organes, qui constituent le langage l\u00e9gitime de la m\u00e9moire partag\u00e9e au sein du groupe.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien que solidement ancr\u00e9 dans les neurosciences et la ph\u00e9nom\u00e9nologie contemporaines, le concept de m\u00e9moire corporelle fait l&rsquo;objet de vives controverses scientifiques et cliniques qu&rsquo;il importe de pr\u00e9ciser rigoureusement :<\/p>\n<p>La d\u00e9rive la plus critique concerne l&rsquo;assimilation pseudoscientifique de la m\u00e9moire corporelle \u00e0 la pr\u00e9tendue \u00ab m\u00e9moire cellulaire \u00bb ou aux th\u00e9ories \u00e9sot\u00e9riques de la m\u00e9moire des organes transplant\u00e9s. Des courants marginaux affirment parfois qu&rsquo;un c\u0153ur ou un foie transplant\u00e9 contiendrait des souvenirs complexes de son ancien propri\u00e9taire (go\u00fbts alimentaires, aptitudes artistiques), des all\u00e9gations d\u00e9nu\u00e9es de fondement biologique et formellement r\u00e9fut\u00e9es par la communaut\u00e9 neuroscientifique. La m\u00e9moire corporelle s&rsquo;appuie sur le syst\u00e8me nerveux (central, autonome, ent\u00e9rique) et l&rsquo;architecture myo-fasciale coordonn\u00e9e, et non sur un enregistrement t\u00e9l\u00e9pathique ou holographique au sein de cellules isol\u00e9es.<\/p>\n<p>Une seconde controverse majeure r\u00e9side dans le risque de fabrication de faux souvenirs induits lors de th\u00e9rapies psychocorporelles mal encadr\u00e9es. Dans les ann\u00e9es 1980 et 1990, des praticiens peu scrupuleux interpr\u00e9taient toute tension somatique (une contraction du bassin, un mal de gorge chronique) comme la preuve irr\u00e9futable d&rsquo;un abus sexuel infantile refoul\u00e9 ou d&rsquo;un traumatisme p\u00e9rinatal. Comme l&rsquo;ont d\u00e9montr\u00e9 les travaux d&rsquo;Elizabeth Loftus sur la mall\u00e9abilit\u00e9 m\u00e9morielle, la suggestion d&rsquo;un th\u00e9rapeute convaincu peut facilement conduire un patient vuln\u00e9rable \u00e0 construire un r\u00e9cit traumatique imaginaire \u00e0 partir d&rsquo;une simple r\u00e9action corporelle non sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan conceptuel, certains neuroscientifiques cognitivistes orthodoxes d\u00e9noncent une m\u00e9taphore trompeuse : selon eux, parler de \u00ab m\u00e9moire \u00bb pour d\u00e9signer une alt\u00e9ration tonique ou une habitude motrice dilue la rigueur terminologique de la science m\u00e9morielle, qui devrait rester circonscrite aux syst\u00e8mes de repr\u00e9sentation neuronale explicites et calculables.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion conceptuelle, il convient de distinguer soigneusement la m\u00e9moire corporelle des notions voisines qui recoupent partiellement son champ d&rsquo;application :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>M\u00e9moire corporelle vs M\u00e9moire proc\u00e9durale :<\/strong> La m\u00e9moire proc\u00e9durale est un sous-ensemble neurobiologique de la m\u00e9moire \u00e0 long terme non d\u00e9clarative d\u00e9di\u00e9 aux savoir-faire techniques et moteurs (marcher, nager). La m\u00e9moire corporelle est un concept plus vaste et ph\u00e9nom\u00e9nologique englobant \u00e9galement la m\u00e9moire traumatique affective, les postures relationnelles d&rsquo;attachement et les ambiances v\u00e9cues.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9moire corporelle vs M\u00e9moire \u00e9pisodique :<\/strong> La m\u00e9moire \u00e9pisodique est d\u00e9clarative, verbale et situ\u00e9e dans le temps et l&rsquo;espace (\u00ab je me souviens de mon premier jour d&rsquo;\u00e9cole \u00bb). La m\u00e9moire corporelle est implicite et rejoue des \u00e9tats d&rsquo;\u00eatre sans que le sujet ait n\u00e9cessairement conscience de la source temporelle du comportement.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9moire corporelle vs Somatisation :<\/strong> La somatisation d\u00e9signe la conversion d&rsquo;un conflit psychologique inconscient ou d&rsquo;une d\u00e9tresse morale en sympt\u00f4mes physiques sans l\u00e9sion organique. La m\u00e9moire corporelle, quant \u00e0 elle, renvoie au processus mn\u00e9sique global d&rsquo;apprentissage et de stockage somatique, qu&rsquo;il soit pathologique, adaptatif ou purement physiologique.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9moire corporelle vs M\u00e9moire cellulaire \u00e9sot\u00e9rique :<\/strong> La m\u00e9moire corporelle est un ph\u00e9nom\u00e8ne neurophysiologique et somatosensoriel valid\u00e9 par l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;axe cerveau-corps. La m\u00e9moire cellulaire \u00e9sot\u00e9rique est une croyance non scientifique pr\u00e9tendant que chaque cellule du corps enregistre de mani\u00e8re autonome des r\u00e9cits biographiques complets.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>En guise de synth\u00e8se, la m\u00e9moire corporelle nous rappelle que l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;\u00ab a \u00bb pas seulement un corps physique m\u00e9canique, mais qu&rsquo;il \u00ab est \u00bb fondamentalement son corps v\u00e9cu \u00e0 travers le temps. Retenons les points cardinaux suivants :<\/p>\n<p>Elle constitue une m\u00e9moire implicite et non d\u00e9clarative inscrite dans les circuits sensori-moteurs, le syst\u00e8me nerveux autonome, les fascias et la musculature posturale.<\/p>\n<p>Sur le plan d\u00e9veloppemental, elle pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;\u00e9mergence du langage verbal, gravant dans les sch\u00e9mas relationnels de l&rsquo;enfant les modalit\u00e9s d&rsquo;attachement et de s\u00e9curit\u00e9 affective.<\/p>\n<p>Lors d&rsquo;un traumatisme psychique, le corps conserve sous forme sensorielle brute et dissoci\u00e9e ce que l&rsquo;esprit conscient n&rsquo;a pas pu raconter, transformant le pass\u00e9 non m\u00e9tabolis\u00e9 en un pr\u00e9sent somatique persistant.<\/p>\n<p>Les th\u00e9rapies psychocorporelles modernes dites \u00ab bottom-up \u00bb (EMDR, psychoth\u00e9rapie sensorimotrice, <em>Somatic Experiencing<\/em>) d\u00e9montrent qu&rsquo;il est indispensable de passer par la sensation physique pour d\u00e9nouer les m\u00e9moires traumatiques que les th\u00e9rapies purement verbales peinent parfois \u00e0 atteindre.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Casey, E. S. (2000). <em>Remembering: A Phenomenological Study<\/em> (2e \u00e9d.). Indiana University Press.<\/li>\n<li>Damasio, A. R. (1994). <em>L&rsquo;Erreur de Descartes : La raison des \u00e9motions<\/em>. \u00c9ditions Odile Jacob.<\/li>\n<li>Fuchs, T. (2012). The phenomenology and psychopathology of body memory. Dans S. C. Koch, T. Fuchs, M. Summa, &amp; C. M\u00fcller (\u00c9ds.), <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1075\/aicr.84.03fuc\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>Body Memory, Metaphor and Movement<\/em><\/a> (pp. 9\u201322). John Benjamins Publishing Company.<\/li>\n<li>Merleau-Ponty, M. (1945). <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ph%C3%A9nom%C3%A9nologie_de_la_perception\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em><\/a>. Gallimard.<\/li>\n<li>Ogden, P., Minton, K., &amp; Pain, C. (2006). <em>Trauma and the Body: A Sensorimotor Approach to Psychotherapy<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Porges, S. W. (2011). <em>The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-regulation<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Van der Kolk, B. A. (2014). <em>The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma<\/em>. Viking.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La m\u00e9moire corporelle d\u00e9signe l&rsquo;ancrage somatique, postural et affectif des exp\u00e9riences pass\u00e9es dans l&rsquo;organisme, au croisement de la neurobiologie et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[459,3,1399],"tags":[1662,34713,6411,1542,11701,24],"class_list":["post-22303","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences","category-psychologie-clinique","category-psychotherapie","tag-cognition-incarnee","tag-memoire-corporelle","tag-neurobiologie","tag-phenomenologie","tag-psychotherapie-sensorimotrice","tag-traumatisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22303","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22303\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22303"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22303"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22303"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}