{"id":22289,"date":"2026-10-27T04:33:52","date_gmt":"2026-10-27T04:33:52","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=concept-corporel"},"modified":"2026-10-27T04:33:52","modified_gmt":"2026-10-27T04:33:52","slug":"concept-corporel","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=concept-corporel","title":{"rendered":"Concept corporel : L&rsquo;architecture du soi physique"},"content":{"rendered":"<p>La perception que chaque \u00eatre humain entretient vis-\u00e0-vis de son propre corps constitue la pierre angulaire de l&rsquo;identit\u00e9 subjective, de l&rsquo;adaptation motrice et de la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle. Bien au-del\u00e0 d&rsquo;un simple reflet biologique ou d&rsquo;un agr\u00e9gat de sensations physiques, le concept corporel d\u00e9signe la repr\u00e9sentation cognitive, affective et symbolique globale qu&rsquo;un individu \u00e9labore au sujet de sa r\u00e9alit\u00e9 physique et physiologique. Comprendre cette architecture mentale permet de d\u00e9coder les fondements de la conscience de soi ainsi que les m\u00e9canismes sous-jacents \u00e0 de nombreuses psychopathologies contemporaines.<\/p>\n<h2>Concept corporel<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le concept corporel renvoie \u00e0 la configuration cognitive et repr\u00e9sentationnelle stable, consciente et d\u00e9clarative par laquelle un individu per\u00e7oit, \u00e9value, cat\u00e9gorise et conceptualise son propre corps dans l&rsquo;espace physique et social. Il englobe les croyances formelles, les connaissances anatomiques et physiologiques, ainsi que les jugements de valeur qu&rsquo;une personne porte sur ses caract\u00e9ristiques morphologiques, ses limites somatiques et ses aptitudes fonctionnelles.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9tath\u00e9orique, cette notion synth\u00e9tise les dimensions \u00e9pist\u00e9miques et axiologiques du corps v\u00e9cu. Alors que les m\u00e9canismes perceptifs primaires fournissent des flux sensoriels constants, le concept corporel organise ces stimuli en une structure s\u00e9mantique signifiante. Cette structure permet au sujet de r\u00e9pondre mentalement aux interrogations fondamentales : \u00ab \u00c0 quoi ressemble mon corps ? \u00bb, \u00ab Que peut-il accomplir ? \u00bb et \u00ab Quelle est sa valeur au sein de mon groupe social ? \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_cognitive\">psychologie cognitive<\/a> et de la neuropsychologie, le concept corporel se distingue nettement des processus purement sensorimoteurs non conscients. Il constitue une composante majeure de l&rsquo;image de soi globale, agissant comme une interface d&rsquo;interpr\u00e9tation entre la corpor\u00e9it\u00e9 brute et les dynamiques relationnelles du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab concept corporel \u00bb r\u00e9sulte de la composition de deux lex\u00e8mes d&rsquo;ascendance latine distincte mais convergente. Le mot \u00ab concept \u00bb provient du latin <em>conceptus<\/em>, participe pass\u00e9 du verbe <em>concipere<\/em>, form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>cum<\/em> (\u00ab avec \u00bb, \u00ab ensemble \u00bb) et du radical <em>capere<\/em> (\u00ab saisir \u00bb, \u00ab prendre \u00bb). Dans son acception originelle, <em>concipere<\/em> signifie litt\u00e9ralement \u00ab saisir ensemble \u00bb, \u00ab contenir \u00bb ou \u00ab former en son esprit une id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale \u00bb, soulignant d&#8217;embl\u00e9e la nature synth\u00e9tique, int\u00e9gratrice et intellectuelle de toute conceptualisation.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab corporel \u00bb d\u00e9rive pour sa part du latin classique <em>corporeus<\/em> (\u00ab qui a rapport au corps \u00bb, \u00ab mat\u00e9riel \u00bb), lui-m\u00eame issu du substantif neutre <em>corpus<\/em> (g\u00e9nitif <em>corporis<\/em>), d\u00e9signant l&rsquo;organisme vivant dans son enti\u00e8ret\u00e9 tangible, son volume mat\u00e9riel et son unit\u00e9 spatiale organis\u00e9e. Contrairement \u00e0 d&rsquo;autres racines relatives \u00e0 la chair brute (comme <em>caro<\/em>), <em>corpus<\/em> sugg\u00e8re une structure structur\u00e9e et d\u00e9limit\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;association des deux termes sous l&rsquo;expression anglophone <em>body concept<\/em> s&rsquo;est progressivement stabilis\u00e9e dans la litt\u00e9rature psychiatrique et psychologique anglo-saxonne du milieu du XXe si\u00e8cle, notamment sous l&rsquo;impulsion de pionniers comme Paul Schilder et Seymour Fisher. Elle a ensuite \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e dans la francophonie savante pour diff\u00e9rencier les repr\u00e9sentations r\u00e9flexives et cognitives des mod\u00e8les purement posturaux et neurologiques du sch\u00e9ma corporel.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, l&rsquo;expression se prononce phon\u00e9tiquement \/k\u0254\u0303.s\u025bpt k\u0254\u0281.p\u0254.\u0281\u025bl\/. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal masculin singulier. Son pluriel r\u00e9gulier s&rsquo;orthographie \u00ab concepts corporels \u00bb (\/k\u0254\u0303.s\u025bpt k\u0254\u0281.p\u0254.\u0281\u025bl\/).<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique, le substantif \u00ab concept \u00bb r\u00e9git l&rsquo;adjectif qualificatif \u00ab corporel \u00bb, lequel peut \u00eatre substitu\u00e9 dans certains contextes sp\u00e9cialis\u00e9s par les locutions \u00e9quivalentes \u00ab concept du corps \u00bb, \u00ab repr\u00e9sentation conceptuelle corporelle \u00bb ou \u00ab cognition somatosensorielle \u00bb. Dans le discours acad\u00e9mique, l&rsquo;expression s&#8217;emploie principalement en position de sujet ou de compl\u00e9ment d&rsquo;objet pour d\u00e9signer un construit psychologique mesurable et formalisable au sein d&rsquo;\u00e9chelles d&rsquo;auto-\u00e9valuation.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le concept corporel repr\u00e9sente une armature psychologique complexe articul\u00e9e autour de la conscience r\u00e9flexive. Si un organisme non humain ou un nourrisson poss\u00e8de une r\u00e9activit\u00e9 sensorielle face \u00e0 la douleur ou au mouvement, seul un individu ayant d\u00e9velopp\u00e9 un certain seuil de m\u00e9tacognition dispose d&rsquo;un concept corporel au sens strict. Ce dernier suppose l&rsquo;aptitude \u00e0 s&rsquo;observer soi-m\u00eame en tant qu&rsquo;objet physique ins\u00e9r\u00e9 dans l&rsquo;environnement, un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 la reconnaissance de soi dans le miroir et \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence du pronom subjectif dans le langage.<\/p>\n<p>Le p\u00e9rim\u00e8tre du concept corporel s&rsquo;\u00e9tend sur trois niveaux ph\u00e9nom\u00e9nologiques compl\u00e9mentaires. Le premier niveau est anatomique et spatial : il regroupe les savoirs d\u00e9claratifs sur la localisation relative des organes, des membres, l&rsquo;estimation des fronti\u00e8res physiques de l&rsquo;enveloppe \u00e9pidermique et la notion de contenance int\u00e9rieure. Le second niveau est fonctionnel et physiologique : il rassemble les croyances quant \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 du syst\u00e8me musculaire, la r\u00e9sistance organique face \u00e0 la maladie, le m\u00e9tabolisme, l&rsquo;endurance et les capacit\u00e9s biom\u00e9caniques r\u00e9elles ou suppos\u00e9es du sujet. Le troisi\u00e8me niveau est esth\u00e9tique et s\u00e9mantique : il correspond \u00e0 l&rsquo;attribution de valeurs affectives et morales aux diff\u00e9rentes parties de son corps (beaut\u00e9, laideur, force, vuln\u00e9rabilit\u00e9, souillure ou puret\u00e9).<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res du concept corporel se d\u00e9finissent par sa plasticit\u00e9 et son interaction avec l&rsquo;environnement technique et social. L&rsquo;utilisation d&rsquo;outils, le port de v\u00eatements, l&rsquo;int\u00e9gration de proth\u00e8ses biom\u00e9dicales ou l&rsquo;incarnation d&rsquo;avatars dans des univers virtuels d\u00e9montrent que le concept corporel ne co\u00efncide pas rigidement avec les limites cellulaires du corps biologique. Le psychisme int\u00e8gre des attributs exog\u00e8nes au sein de son propre p\u00e9rim\u00e8tre conceptuel d\u00e8s lors que ces \u00e9l\u00e9ments participent activement \u00e0 son agentivit\u00e9 motrice ou \u00e0 son identit\u00e9 relationnelle.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le concept corporel op\u00e8re comme un filtre d&rsquo;interpr\u00e9tation pour les sensations int\u00e9roceptives et ext\u00e9roceptives. Une modification physiologique b\u00e9nigne, telle qu&rsquo;une augmentation temporaire de la fr\u00e9quence cardiaque, ne sera pas interpr\u00e9t\u00e9e de la m\u00eame fa\u00e7on selon le profil du concept corporel : un individu conceptualisant son organisme comme robuste et dynamique l&rsquo;associera \u00e0 un effort stimulant, tandis qu&rsquo;un sujet poss\u00e9dant un concept corporel caract\u00e9ris\u00e9 par la fragilit\u00e9 somatique percevra cette acc\u00e9l\u00e9ration comme le pr\u00e9sage imminent d&rsquo;une d\u00e9faillance cardiovasculaire grave.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution et d\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la th\u00e9orisation du corps dans la psychologie occidentale oscille entre neurologie m\u00e9caniste et ph\u00e9nom\u00e9nologie philosophique. \u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, les cliniciens se sont heurt\u00e9s aux \u00e9nigmes des membres fant\u00f4mes et des asomatognosies cons\u00e9cutives \u00e0 des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales. Le neurologue britannique Henry Head, en collaboration avec Gordon Holmes en 1911, introduit le concept fondamental de \u00ab sch\u00e9ma postural \u00bb (<em>postural schema<\/em>), qu&rsquo;il d\u00e9finit comme un mod\u00e8le implicite et constamment actualis\u00e9 des mouvements et de la disposition spatiale des segments corporels.<\/p>\n<p>Une rupture \u00e9pist\u00e9mologique survient en 1935 avec la publication de l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal du neuropsychiatre autrichien <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Schilder\">Paul Schilder<\/a>, intitul\u00e9 <em>The Image and Appearance of the Human Body<\/em>. Schilder transcende le cadre strictement neurologique de Head en affirmant que l&rsquo;exp\u00e9rience corporelle ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 des influx proprioceptifs. Il postule que l&rsquo;image du corps humain est indissociable des investissements libidinaux, des pulsions, de la vie imaginaire et des relations interpersonnelles, pr\u00e9figurant ainsi la distinction moderne entre le traitement sensorimoteur et la conceptualisation symbolique.<\/p>\n<p>Durant les d\u00e9cennies 1950 et 1960, la recherche am\u00e9ricaine formalise la distinction entre le registre perceptif et le registre conceptuel. Les psychologues Seymour Fisher et Sidney Cleveland d\u00e9veloppent des approches projectives novatrices pour mesurer ce qu&rsquo;ils nomment les \u00ab fronti\u00e8res corporelles \u00bb (<em>body boundaries<\/em>), identifiant les dimensions de \u00ab barri\u00e8re \u00bb (<em>Barrier<\/em>) et de \u00ab p\u00e9n\u00e9tration \u00bb (<em>Penetration<\/em>). Ces travaux pionniers ont d\u00e9montr\u00e9 que la mani\u00e8re dont un individu conceptualise l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 ou la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de sa surface corporelle pr\u00e9dit des traits de personnalit\u00e9 stables, des styles de d\u00e9fense psychologiques et m\u00eame certaines susceptibilit\u00e9s psychosomatiques.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980, sous l&rsquo;essor des sciences cognitives et des mod\u00e8les d&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique, des chercheurs tels que Thomas Cash et Fran\u00e7oise Dolto \u2014 cette derni\u00e8re dans une perspective psychanalytique francophone avec son ouvrage <em>L&rsquo;image inconsciente du corps<\/em> (1984) \u2014 ont permis de clarifier les terminologies. Cash a formalis\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;image corporelle comme une construction cognitive et comportementale multidimensionnelle, int\u00e9grant explicitement les investissements cognitifs et l&rsquo;\u00e9valuation conceptuelle de l&rsquo;apparence.<\/p>\n<p>Au XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neurosciences_cognitives\">neurosciences cognitives<\/a> et des techniques d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) a red\u00e9fini ces concepts \u00e0 travers le prisme de l&rsquo;incarnation (<em>embodiment<\/em>) et du codage pr\u00e9dictif (<em>predictive coding<\/em>). Les travaux contemporains d&rsquo;Olaf Blanke, de Fr\u00e9d\u00e9rique de Vignemont et de Manos Tsakiris ont cartographi\u00e9 les r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux sous-tendant l&rsquo;appropriation corporelle, d\u00e9montrant que le concept corporel \u00e9merge d&rsquo;une int\u00e9gration dynamique entre les signaux int\u00e9roceptifs ascendants et les croyances bay\u00e9siennes descendantes du cerveau.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique encadrant le concept corporel repose sur la convergence de plusieurs courants majeurs de la psychologie et des neurosciences. La premi\u00e8re assise th\u00e9orique provient de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception, illustr\u00e9e de mani\u00e8re magistrale par le philosophe fran\u00e7ais <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maurice_Merleau-Ponty\">Maurice Merleau-Ponty<\/a>. Dans son \u0153uvre monumentale de 1945, Merleau-Ponty op\u00e8re une scission radicale entre le \u00ab corps objectif \u00bb (le corps anatomique tel que d\u00e9crit par la physique ou la m\u00e9decine) et le \u00ab corps propre \u00bb ou \u00ab corps ph\u00e9nom\u00e9nal \u00bb (le corps en tant que v\u00e9hicule de l&rsquo;\u00eatre-au-monde et condition transcendantale de l&rsquo;exp\u00e9rience). Le concept corporel correspond pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;effort r\u00e9flexif par lequel la subjectivit\u00e9 humaine tente de se ressaisir comme corps propre tout en int\u00e9grant les repr\u00e9sentations objectives dict\u00e9es par la culture.<\/p>\n<p>Le second pilier repose sur la th\u00e9orie de la cognition incarn\u00e9e (<em>embodied cognition<\/em>). Selon ce paradigme formul\u00e9 notamment par George Lakoff, Mark Johnson et Francisco Varela, les processus cognitifs de haut niveau \u2014 y compris les concepts abstraits, le raisonnement logique et le langage \u2014 ne sont pas des op\u00e9rations d\u00e9sincarn\u00e9es s&rsquo;ex\u00e9cutant sur des symboles amodaux. Au contraire, nos concepts fondamentaux sont intimement enracin\u00e9s dans notre exp\u00e9rience motrice, sensorielle et visc\u00e9rale. Le concept corporel est le prototype matriciel de toute cognition : les m\u00e9taphores d&rsquo;orientation spatiale (\u00ab \u00eatre abattu \u00bb, \u00ab se tenir droit \u00bb, \u00ab avoir le c\u0153ur bris\u00e9 \u00bb) attestent que l&rsquo;architecture mentale est structur\u00e9e par l&rsquo;exp\u00e9rience directe de notre physiologie physique.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me cadre th\u00e9orique d\u00e9coule des mod\u00e8les computationnels r\u00e9cents du traitement pr\u00e9dictif (<em>predictive processing<\/em>) formul\u00e9s par Karl Friston et Andy Clark. Dans cette optique neurobiologique, le cerveau est envisag\u00e9 comme une machine d&rsquo;inf\u00e9rence active cherchant \u00e0 minimiser en permanence l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction somatosensorielle. Le concept corporel correspond ici aux \u00ab croyances a priori \u00bb (<em>priors<\/em>) stables que le syst\u00e8me nerveux central maintient concernant les \u00e9tats corporels probables. Lorsque des signaux visc\u00e9raux ou ext\u00e9roceptifs entrent en collision avec ce mod\u00e8le pr\u00e9dictif interne, le cerveau r\u00e9ajuste son attention cognitive ou met en \u0153uvre des actions r\u00e9gulatrices pour r\u00e9aligner l&rsquo;\u00e9tat biologique avec sa repr\u00e9sentation conceptuelle.<\/p>\n<p>Enfin, la psychologie sociale du soi, articul\u00e9e autour de la th\u00e9orie de la comparaison sociale de Leon Festinger, fournit le mod\u00e8le sociocognitif expliquant la composante normative du concept corporel. L&rsquo;individu construit le mod\u00e8le interne de son corps en se comparant continuellement \u00e0 des rep\u00e8res soci\u00e9taux int\u00e9rioris\u00e9s, ce qui d\u00e9clenche des m\u00e9canismes de discordance cognitive lorsque l&rsquo;\u00e9valuation du corps r\u00e9el diverge excessivement du \u00ab corps id\u00e9al \u00bb prescrit par le milieu ambiant.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, dimensions et typologies<\/h3>\n<p>La d\u00e9composition syst\u00e9matique du concept corporel permet d&rsquo;en appr\u00e9hender la richesse clinique et fonctionnelle. La litt\u00e9rature scientifique s&rsquo;accorde g\u00e9n\u00e9ralement pour isoler les composantes majeures suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La dimension cognitive et d\u00e9clarative :<\/strong> Elle comprend l&rsquo;ensemble des connaissances formelles et des croyances relatives \u00e0 l&rsquo;anatomie, aux fronti\u00e8res physiques, aux capacit\u00e9s physiologiques et aux limites motrices de l&rsquo;organisme. Cette composante s&rsquo;exprime par des pens\u00e9es propositionnelles (\u00ab Je mesure 1m75 \u00bb, \u00ab Mes articulations sont fragiles \u00bb, \u00ab Mon syst\u00e8me digestif tol\u00e8re mal le stress \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La dimension \u00e9valuative et axiologique :<\/strong> Elle renvoie au degr\u00e9 d&rsquo;appr\u00e9ciation, de satisfaction ou de d\u00e9pr\u00e9ciation accord\u00e9 aux diff\u00e9rentes composantes du corps. Il s&rsquo;agit du jugement qualitatif port\u00e9 sur la forme, l&rsquo;esth\u00e9tique et le fonctionnement global du v\u00e9hicule somatique.<\/li>\n<li><strong>La dimension affective et \u00e9motionnelle :<\/strong> Cette composante englobe les tonalit\u00e9s \u00e9motionnelles imm\u00e9diates d\u00e9clench\u00e9es par l&rsquo;exposition ou la prise de conscience de son corps, incluant la fiert\u00e9 corporelle, la pudeur, la honte somatique, le d\u00e9go\u00fbt ou la qui\u00e9tude kinesth\u00e9sique.<\/li>\n<li><strong>La dimension comportementale et conative :<\/strong> Elle rassemble les comportements mis en \u0153uvre par le sujet pour entretenir, masquer, corriger, transformer ou v\u00e9rifier son apparence et son fonctionnement corporel (rituels de pes\u00e9e, \u00e9vitement du miroir, pratique athl\u00e9tique compulsive, di\u00e8tes restrictives ou modifications corporelles esth\u00e9tiques).<\/li>\n<li><strong>La barri\u00e8re corporelle (<em>Body Boundary Schema<\/em>) :<\/strong> Formalis\u00e9e par Fisher et Cleveland, cette facette concerne le sentiment individuel de solidit\u00e9, d&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 ou au contraire de porosit\u00e9 et de vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l&rsquo;enveloppe cutan\u00e9e face aux agressions exog\u00e8nes du monde environnant.<\/li>\n<li><strong>La comp\u00e9tence somatoperceptive et int\u00e9roceptive :<\/strong> Il s&rsquo;agit de l&rsquo;aptitude conceptuelle du sujet \u00e0 identifier avec pr\u00e9cision ses signaux physiologiques internes (faim, sati\u00e9t\u00e9, douleur, \u00e9tat d&rsquo;excitation cardiovasculaire) et \u00e0 leur conf\u00e9rer un sens coh\u00e9rent au sein de son \u00e9conomie psychologique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations cliniques<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser le fonctionnement psychologique du concept corporel, plusieurs situations prototypiques peuvent \u00eatre examin\u00e9es :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : L&rsquo;amputation et le membre fant\u00f4me d\u00e9menti.<\/strong> Consid\u00e9rons un patient ayant subi une d\u00e9sarticulation chirurgicale du membre sup\u00e9rieur droit \u00e0 la suite d&rsquo;un polytraumatisme. Sur le plan du sch\u00e9ma corporel moteur, des circuits neurologiques corticaux primaires continuent d&rsquo;envoyer des influx fant\u00f4mes pendant plusieurs semaines (sensations de picotements, douleur projet\u00e9e). Cependant, la reconstruction de son <em>concept corporel<\/em> rel\u00e8ve d&rsquo;une r\u00e9organisation intellectuelle et symbolique radicale : le patient doit red\u00e9finir la carte conceptuelle de son corps, renoncer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 bilat\u00e9rale dans son mod\u00e8le identitaire, et int\u00e9grer fonctionnellement une proth\u00e8se m\u00e9canique bionique comme nouvelle partie constitutive de son \u00e9conomie corporelle. La souffrance psychique ne provient pas uniquement de la douleur physique, mais du d\u00e9calage vertigineux entre un concept corporel id\u00e9alis\u00e9 rest\u00e9 intact et la corpor\u00e9it\u00e9 mat\u00e9rielle amput\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : La distorsion conceptuelle dans l&rsquo;anorexie mentale.<\/strong> Chez une adolescente pr\u00e9sentant une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anorexie_mentale\">anorexie mentale<\/a> s\u00e9v\u00e8re avec un indice de masse corporelle (IMC) critique de 13 kg\/m\u00b2, les tests de discrimination visuelle et kinesth\u00e9sique montrent qu&rsquo;elle est parfaitement capable d&rsquo;estimer avec exactitude le gabarit morphologique d&rsquo;autrui. En revanche, lorsqu&rsquo;elle conceptualise son propre corps, son mod\u00e8le pr\u00e9dictif interne impose un biais cognitif massif : elle d\u00e9clare et ressent fermement que son abdomen et ses cuisses sont adipeux et hypertrophi\u00e9s. Dans ce tableau clinique, le concept corporel s&rsquo;est rigidifi\u00e9 sous l&#8217;emprise d&rsquo;une angoisse d&rsquo;invasion somatique, le corps r\u00e9el d\u00e9charn\u00e9 \u00e9tant supplant\u00e9 par une construction conceptuelle d\u00e9lirante d&rsquo;enflure, insensible aux donn\u00e9es probantes de la balance ou du regard m\u00e9dical.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : La transition de genre et la dysphorie corporelle.<\/strong> Une personne transgenre assign\u00e9e femme \u00e0 la naissance \u00e9prouve depuis l&rsquo;enfance un sentiment aigu d&rsquo;inad\u00e9quation entre son identit\u00e9 de genre ressentie et les caract\u00e9ristiques sexuelles secondaires de son corps biologique. Son concept corporel id\u00e9al et authentique est r\u00e9solument masculin, tandis que son corps anatomique actuel g\u00e9n\u00e8re une d\u00e9tresse psychologique intense qualifi\u00e9e de dysphorie corporelle. Les d\u00e9marches d&rsquo;hormonoth\u00e9rapie et de chirurgie d&rsquo;affirmation de genre ne visent pas \u00e0 d\u00e9truire le corps, mais \u00e0 combler la scission ontologique en alignant la morphologie biologique externe avec la structure pr\u00e9existante de son concept corporel int\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>La quantification empirique du concept corporel constitue un d\u00e9fi m\u00e9thodologique de premier ordre, compte tenu de son caract\u00e8re intimement subjectif et multidimensionnel. Pour d\u00e9passer les biais de la simple observation clinique, les chercheurs ont \u00e9labor\u00e9 une batterie d&rsquo;outils standardis\u00e9s valid\u00e9s internationalement :<\/p>\n<p>Le <em>Multidimensional Body-Self Relations Questionnaire<\/em> (MBSRQ), con\u00e7u par Thomas Cash, repr\u00e9sente sans doute l&rsquo;instrument psychom\u00e9trique d&rsquo;auto-\u00e9valuation le plus utilis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire. Ce questionnaire de 69 items mesure l&rsquo;\u00e9valuation et l&rsquo;orientation comportementale de l&rsquo;individu \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de trois dimensions fondamentales : l&rsquo;apparence physique (<em>Appearance Evaluation<\/em> et <em>Appearance Orientation<\/em>), la condition physique et athl\u00e9tique (<em>Fitness Evaluation<\/em> et <em>Fitness Orientation<\/em>), et la sant\u00e9 somatique globale (<em>Health Evaluation<\/em> et <em>Health Orientation<\/em>), compl\u00e9t\u00e9es par des \u00e9chelles d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 li\u00e9e au poids et de pr\u00e9occupation morphologique.<\/p>\n<p>Dans le domaine des tests projectifs et expressifs, le test du dessin du bonhomme de Florence Goodenough, ainsi que les protocoles de Machover (<em>Draw-A-Person Test<\/em>), ont longtemps \u00e9t\u00e9 employ\u00e9s chez l&rsquo;enfant et l&rsquo;adulte pour explorer la projection spatiale du concept corporel. La taille de la silhouette dessin\u00e9e, l&rsquo;accentuation ou l&rsquo;omission de certains membres, l&rsquo;\u00e9paisseur du trait d\u00e9limitant le contour corporel et la minutie des d\u00e9tails vestimentaires constituent des indices cliniques permettant d&rsquo;inf\u00e9rer la solidit\u00e9 narcissique et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la barri\u00e8re somatique de l&rsquo;examin\u00e9.<\/p>\n<p>Pour mesurer les seuils de distorsion perceptive pure par opposition au jugement cognitif abstrait, les protocoles exp\u00e9rimentaux emploient des logiciels de d\u00e9formation d&rsquo;image assist\u00e9e par ordinateur. Le sujet est plac\u00e9 face \u00e0 une photographie grandeur nature de son propre corps et doit manipuler un curseur num\u00e9rique pour \u00e9largir ou affiner la silhouette jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle corresponde \u00e0 l&rsquo;estimation qu&rsquo;il a de sa corpulence r\u00e9elle. L&rsquo;\u00e9cart math\u00e9matique entre la taille physique mesur\u00e9e et la taille estim\u00e9e objective le biais perceptif propre au concept corporel du participant.<\/p>\n<h3>10. Applications pratiques et port\u00e9e clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration approfondie du concept corporel trouve des d\u00e9bouch\u00e9s op\u00e9rationnels d\u00e9cisifs dans de multiples disciplines de la sant\u00e9 et du comportement humain :<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie et en psychiatrie, la restructuration cognitive du concept corporel est le c\u0153ur battant de la prise en charge de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dysmorphophobie\">dysmorphophobie<\/a> (trouble dysmorphique corporel). Les th\u00e9rapies cognitives et comportementales (TCC) confrontent le patient aux distorsions cognitives qu&rsquo;il projette sur un d\u00e9faut physique imaginaire ou minime. Par des techniques d&rsquo;exposition au miroir guid\u00e9e, d&rsquo;entra\u00eenement \u00e0 l&rsquo;attention focalis\u00e9e et de d\u00e9sensibilisation, le th\u00e9rapeute aide le patient \u00e0 substituer \u00e0 une vision obsessionnelle morcel\u00e9e un concept corporel unifi\u00e9, neutre et bienveillant.<\/p>\n<p>En m\u00e9decine physique, r\u00e9adaptation motrice et kin\u00e9sith\u00e9rapie, la restauration motrice post-accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral (AVC) ou post-amputation exige une refonte conjointe du sch\u00e9ma moteur et du concept corporel. L&rsquo;utilisation de la th\u00e9rapie par miroir (<em>mirror therapy<\/em>) formul\u00e9e par Vilayanur Ramachandran permet, en offrant au cerveau le reflet invers\u00e9 d&rsquo;un membre sain simulant le membre l\u00e9s\u00e9, de \u00ab reprogrammer \u00bb les circuits cortico-conceptuels et d&rsquo;\u00e9radiquer la sensation paralysante de membre fant\u00f4me douloureux.<\/p>\n<p>Dans le milieu de l&rsquo;ergonomie industrielle, du design spatial et du sport de haut niveau, la prise en compte du concept corporel conditionne les performances humaines. Chez l&rsquo;athl\u00e8te d&rsquo;\u00e9lite, l&rsquo;exactitude de la cartographie conceptuelle de ses limites physiques et de ses r\u00e9serves \u00e9nerg\u00e9tiques permet d&rsquo;optimiser le timing neuromusculaire et de pr\u00e9venir les blessures par surentra\u00eenement. En ergonomie des interfaces homme-machine, concevoir des environnements immersifs en r\u00e9alit\u00e9 virtuelle exige que l&rsquo;avatar num\u00e9rique respecte les r\u00e8gles de coh\u00e9rence g\u00e9om\u00e9trique et temporelle n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration du corps virtuel par le concept corporel de l&rsquo;utilisateur.<\/p>\n<h3>11. Recherches et donn\u00e9es empiriques contemporaines<\/h3>\n<p>Les investigations contemporaines en neurosciences cognitives ont apport\u00e9 des preuves tangibles de la nature mall\u00e9able et neurobiologiquement ancr\u00e9e du concept corporel. L&rsquo;exp\u00e9rience princeps de l&rsquo;illusion de la main de caoutchouc (<em>Rubber Hand Illusion<\/em>), initialement d\u00e9crite par Matthew Botvinick et Jonathan Cohen en 1998, a r\u00e9volutionn\u00e9 notre compr\u00e9hension de l&rsquo;incarnation somatique. En stimulant de mani\u00e8re synchrone et tactile la main cach\u00e9e d&rsquo;un participant et une main artificielle en polym\u00e8re plac\u00e9e sous son regard, les chercheurs induisent en quelques minutes une appropriation de la fausse main, le sujet d\u00e9clarant explicitement la ressentir comme sa propre partie anatomique. Cette exp\u00e9rience montre de mani\u00e8re \u00e9clatante que le concept corporel n&rsquo;est pas un dogme inn\u00e9 et immuable, mais un mod\u00e8le dynamique calcul\u00e9 en temps r\u00e9el par int\u00e9gration multisensorielle (visuelle, tactile et proprioceptive).<\/p>\n<p>Sur le plan de la neuro-imagerie fonctionnelle, les recherches men\u00e9es par le groupe d&rsquo;Olaf Blanke \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Polytechnique F\u00e9d\u00e9rale de Lausanne ont cartographi\u00e9 les r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales impliqu\u00e9es dans la conscience de soi corporelle. Ces \u00e9tudes r\u00e9v\u00e8lent que la jonction temporo-pari\u00e9tale (JTP) droite et l&rsquo;insula ant\u00e9rieure jouent un r\u00f4le pivot dans la synth\u00e8se des coordonn\u00e9es \u00e9gocentriques et l&rsquo;\u00e9mergence du concept corporel unitaire. Des perturbations \u00e9lectrophysiologiques transitoires au niveau de la jonction temporo-pari\u00e9tale suffisent \u00e0 provoquer des exp\u00e9riences de sortie hors du corps (<em>Out-of-Body Experiences<\/em>), o\u00f9 le concept corporel se d\u00e9couple spatialement de la position effective du corps physique.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres travaux empiriques fondamentaux, conduits par Manos Tsakiris et ses collaborateurs, ont explor\u00e9 le r\u00f4le r\u00e9gulateur de l&rsquo;int\u00e9roception. Leurs donn\u00e9es d\u00e9montrent une corr\u00e9lation directe entre la sensibilit\u00e9 int\u00e9roceptive d&rsquo;un individu (mesur\u00e9e par sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9nombrer avec pr\u00e9cision ses propres battements cardiaques sans prendre son pouls) et sa r\u00e9sistance aux distorsions du concept corporel. Les sujets dot\u00e9s d&rsquo;une forte conscience visc\u00e9rale interne sont significativement moins sensibles aux illusions de transformation morphologique induites par des stimuli visuels ext\u00e9rieurs, confirmant que l&rsquo;int\u00e9roception agit comme une ancre biologique stabilisant le concept corporel r\u00e9flexif face aux pressions de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Le concept corporel ne se d\u00e9veloppe jamais en vase clos au sein du syst\u00e8me nerveux ; il est au contraire profond\u00e9ment sculpt\u00e9 par les matrices culturelles, s\u00e9miotiques et \u00e9conomiques de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle \u00e9volue l&rsquo;individu. L&rsquo;anthropologie m\u00e9dicale a document\u00e9 \u00e0 quel point les fronti\u00e8res et les d\u00e9finitions de la chair diff\u00e8rent radicalement d&rsquo;un continent \u00e0 un autre.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es contemporaines, caract\u00e9ris\u00e9es par un individualisme exacerb\u00e9 et la pr\u00e9gnance du capitalisme visuel, le concept corporel est soumis \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne omnipr\u00e9sent d&rsquo;auto-objectification (th\u00e9oris\u00e9e par Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts). Les individus, et particuli\u00e8rement les femmes d\u00e8s l&rsquo;adolescence, sont incit\u00e9s \u00e0 int\u00e9rioriser le regard d&rsquo;un observateur tiers sur leur propre morphologie. Le corps n&rsquo;est plus conceptualis\u00e9 comme un vecteur d&rsquo;exp\u00e9riences subjectives et d&rsquo;actions cr\u00e9atrices, mais comme un produit esth\u00e9tique soumis \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation publique, standardis\u00e9 par les algorithmes des plateformes num\u00e9riques et des r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, au sein de nombreuses cosmologies traditionnelles non occidentales, telles que document\u00e9es dans les soci\u00e9t\u00e9s am\u00e9rindiennes ou africaines animistes par des anthropologues comme Philippe Descola, la conception m\u00eame de la fronti\u00e8re corporelle est poreuse et relationnelle. Le corps n&rsquo;y est pas con\u00e7u comme une forteresse biologique close d\u00e9limit\u00e9e par la peau, mais comme un carrefour \u00e9nerg\u00e9tique en \u00e9change m\u00e9tabolique constant avec la communaut\u00e9, les esprits des anc\u00eatres et l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me naturel. Les rituels de scarification rituelle, de tatouage initiatique ou de modification corporelle ne sont pas v\u00e9cus comme des atteintes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 anatomique, mais comme des inscriptions symboliques indispensables \u00e0 la fabrication sociale du concept de personne.<\/p>\n<p>Ces variations transculturelles influencent l&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie des troubles somatomorphes et des comportements alimentaires. Les pathologies caract\u00e9ris\u00e9es par une qu\u00eate fr\u00e9n\u00e9tique de minceur, jadis circonscrites aux m\u00e9tropoles occidentales nanties, se sont mondialis\u00e9es au fur et \u00e0 mesure de l&rsquo;uniformisation m\u00e9diatique des id\u00e9aux esth\u00e9tiques corporels, alt\u00e9rant les repr\u00e9sentations traditionnelles o\u00f9 les silhouettes g\u00e9n\u00e9reuses \u00e9taient historiquement conceptualis\u00e9es comme des symboles d&rsquo;abondance, de sant\u00e9 florissante et de fertilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ratrice.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son utilit\u00e9 clinique \u00e9prouv\u00e9e, le construit de concept corporel soul\u00e8ve d&rsquo;importantes controverses m\u00e9thodologiques et th\u00e9oriques au sein de la communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>La critique la plus tenace porte sur le risque end\u00e9mique de confusion terminologique. Durant des d\u00e9cennies, les expressions \u00ab image corporelle \u00bb, \u00ab sch\u00e9ma corporel \u00bb, \u00ab conscience corporelle \u00bb et \u00ab concept corporel \u00bb ont \u00e9t\u00e9 employ\u00e9es de mani\u00e8re interchangeable par de nombreux auteurs, g\u00e9n\u00e9rant un flou taxinomique pr\u00e9judiciable \u00e0 la r\u00e9plication des \u00e9tudes scientifiques. La philosophe et cognitiviste Fr\u00e9d\u00e9rique de Vignemont a soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de clarifier rigoureusement ces concepts, d\u00e9non\u00e7ant la tendance \u00e0 regrouper sous l&rsquo;\u00e9tiquette commode d&rsquo;\u00ab image corporelle \u00bb des r\u00e9alit\u00e9s neurobiologiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes relevant tant\u00f4t de la motricit\u00e9 automatique, tant\u00f4t du pr\u00e9jug\u00e9 moral sur le poids.<\/p>\n<p>Une seconde controverse majeure r\u00e9side dans les limites inh\u00e9rentes aux m\u00e9thodes d&rsquo;auto-\u00e9valuation psychom\u00e9trique. La quasi-totalit\u00e9 des \u00e9chelles \u00e9valuant le concept corporel repose sur des d\u00e9clarations verbales explicites (questionnaires de type Likert). Or, ces r\u00e9ponses sont hautement vuln\u00e9rables aux biais de d\u00e9sirabilit\u00e9 sociale, \u00e0 la m\u00e9moire reconstructive et aux variations instantan\u00e9es de l&rsquo;\u00e9tat thymique. Un individu d\u00e9prim\u00e9 \u00e9valuera son concept corporel avec un pessimisme sombre lors d&rsquo;une passation matinale, pour livrer des scores nettement plus favorables si son anxi\u00e9t\u00e9 s&rsquo;att\u00e9nue, soulevant la question de la stabilit\u00e9 temporelle intrins\u00e8que du construit.<\/p>\n<p>Enfin, les tenants des approches neuroscientifiques radicales r\u00e9ductionnistes reprochent parfois au \u00ab concept corporel \u00bb son statut d&rsquo;interm\u00e9diaire th\u00e9orique potentiellement superflu. Pour certains fonctionnalistes computationnels, il suffirait de cartographier l&rsquo;ensemble des r\u00e9seaux cortico-sous-corticaux de pr\u00e9diction sensori-motrice pour rendre compte de l&rsquo;ensemble des conduites humaines, sans avoir recours \u00e0 la notion ph\u00e9nom\u00e9nologique de concept corporel subjectif. Cependant, les psychologues cliniciens r\u00e9torquent \u00e0 cette position qu&rsquo;aucune \u00e9quation neurale ne peut rendre justice \u00e0 la mani\u00e8re dont un \u00eatre humain souffre personnellement de son corps et investit son histoire charnelle dans le langage.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions fondamentales<\/h3>\n<p>Pour dissiper tout \u00e9cueil s\u00e9mantique, il s&rsquo;av\u00e8re indispensable d&rsquo;expliciter les fronti\u00e8res distinctives articulant le concept corporel et les construits psychologiques adjacents :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Sch\u00e9ma corporel (<em>Body Schema<\/em>) :<\/strong> Syst\u00e8me neurologique d&rsquo;action et d&rsquo;ajustement sensorimoteur non conscient, automatique et spatialement dynamique. Le sch\u00e9ma corporel ajuste la posture et les coordonn\u00e9es motrices sans n\u00e9cessiter de r\u00e9flexion cognitive (ex. esquiver un obstacle en marchant), alors que le <em>concept corporel<\/em> rel\u00e8ve du savoir conscient, d\u00e9claratif et r\u00e9flexif que l&rsquo;on poss\u00e8de sur son propre corps.<\/li>\n<li><strong>Image corporelle (<em>Body Image<\/em>) :<\/strong> Terme g\u00e9n\u00e9rique et parapluie englobant l&rsquo;ensemble des perceptions, affects et attitudes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;apparence physique. Le <em>concept corporel<\/em> constitue la colonne vert\u00e9brale cognitive, notionnelle et structurelle de cette image globale, en y apportant les \u00e9l\u00e9ments conceptuels et rationnels formalis\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Estime corporelle (<em>Body Esteem<\/em>) :<\/strong> Composante \u00e9valuative affectivement charg\u00e9e mesurant le degr\u00e9 de valorisation positive ou n\u00e9gative que l&rsquo;on s&rsquo;attribue sur le plan corporel. Si l&rsquo;estime corporelle r\u00e9pond \u00e0 la question \u00ab Est-ce que j&rsquo;aime mon corps ? \u00bb, le <em>concept corporel<\/em> r\u00e9pond de mani\u00e8re plus vaste \u00e0 la question \u00ab Quelle est la nature de mon corps et comment est-il constitu\u00e9 ? \u00bb.<\/li>\n<li><strong>Proprioception :<\/strong> Modalit\u00e9 sensorielle somatique pure informant le syst\u00e8me nerveux central sur la position statique et le d\u00e9placement des segments osseux et musculaires par le biais de m\u00e9cano-r\u00e9cepteurs articulaires. La proprioception est une source d&rsquo;information brute alimentant le <em>concept corporel<\/em>, mais ne se confond pas avec la conceptualisation psychologique qui en d\u00e9coule.<\/li>\n<li><strong>Int\u00e9roception :<\/strong> Perception et traitement c\u00e9r\u00e9bral des signaux physiologiques internes \u00e9manant des visc\u00e8res, du syst\u00e8me cardiovasculaire et de la temp\u00e9rature m\u00e9tabolique. Elle forme la toile de fond hom\u00e9ostatique sur laquelle s&rsquo;\u00e9difie la compr\u00e9hension conceptuelle de la vitalit\u00e9 corporelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le concept corporel condense l&rsquo;ensemble des repr\u00e9sentations cognitives, anatomiques, fonctionnelles et symboliques qu&rsquo;un individu formule consciemment au sujet de sa r\u00e9alit\u00e9 somatique. Il articule les dimensions cognitives, \u00e9valuatives, affectives et comportementales r\u00e9gissant l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la chair humaine.<\/p>\n<p>Historiquement \u00e9mancip\u00e9 du simple sch\u00e9ma r\u00e9flexe neurologique sous l&rsquo;impulsion de Paul Schilder, le concept corporel s&rsquo;enracine aujourd&rsquo;hui au carrefour de la cognition incarn\u00e9e et des neurosciences pr\u00e9dictives. Il ne co\u00efncide pas passivement avec les d\u00e9limitations biologiques de la peau, mais fait preuve d&rsquo;une plasticit\u00e9 remarquable capable d&rsquo;int\u00e9grer des outils, des proth\u00e8ses et des repr\u00e9sentations virtuelles.<\/p>\n<p>Son \u00e9valuation rigoureuse exige le couplage d&rsquo;outils psychom\u00e9triques standardis\u00e9s (comme le MBSRQ) et de paradigmes exp\u00e9rimentaux perceptifs. Les perturbations s\u00e9v\u00e8res du concept corporel sont au principe de tableaux cliniques invalidants tels que les troubles des conduites alimentaires, la dysmorphophobie et certains d\u00e9ficits neuropsychologiques post-l\u00e9sionnels.<\/p>\n<p>Fa\u00e7onn\u00e9 par les normes socioculturelles et les dynamiques m\u00e9diatiques de l&rsquo;apparence, le concept corporel demeure le filtre s\u00e9mantique fondamental par lequel l&rsquo;\u00eatre humain transforme la mat\u00e9rialit\u00e9 de son organisme biologique en une identit\u00e9 psychique signifiante et souveraine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blanke, O. (2012). Multisensory brain mechanisms of bodily self-consciousness. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 13(8), 556\u2013571. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn3292\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn3292<\/a><\/li>\n<li>Botvinick, M., &amp; Cohen, J. (1998). Rubber hands &lsquo;feel&rsquo; touch that eyes see. <em>Nature<\/em>, 391(6669), 756. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/35784\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/35784<\/a><\/li>\n<li>Cash, T. F. (2004). Body image: past, present, and future. <em>Body Image<\/em>, 1(1), 1\u20135. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1740-1445(03)00011-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1740-1445(03)00011-1<\/a><\/li>\n<li>de Vignemont, F. (2010). Body schema and body image\u2014Pros and cons. <em>Neuropsychologia<\/em>, 48(3), 669\u2013680. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2009.09.022\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2009.09.022<\/a><\/li>\n<li>Fisher, S., &amp; Cleveland, S. E. (1958). <em>Body image and personality<\/em>. D. Van Nostrand Company.<\/li>\n<li>Head, H., &amp; Holmes, G. (1911). Sensory disturbances from cerebral lesions. <em>Brain<\/em>, 34(2\u20133), 102\u2013254. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/34.2-3.102\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/34.2-3.102<\/a><\/li>\n<li>Merleau-Ponty, M. (1945). <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. \u00c9ditions Gallimard.<\/li>\n<li>Schilder, P. (1935). <em>The image and appearance of the human body: Studies in the constructive energies of the psyche<\/em>. Kegan Paul, Trench, Trubner &amp; Co.<\/li>\n<li>Tsakiris, M. (2010). My body in the brain: A neurocognitive model of body-ownership. <em>Neuropsychologia<\/em>, 48(3), 703\u2013712. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2009.09.034\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuropsychologia.2009.09.034<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le concept corporel d\u00e9signe la repr\u00e9sentation cognitive et symbolique globale qu&rsquo;un individu \u00e9labore au sujet de sa r\u00e9alit\u00e9 physique et physiologique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[46,647,1388],"tags":[37503,8265,303,37496,93,1468,37504],"class_list":["post-22289","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neuropsychologie","category-psychologie-cognitive","category-psychopathologie-clinique","tag-concept-corporel","tag-conscience-de-soi","tag-image-corporelle","tag-incarnation","tag-psychologie-cognitive","tag-schema-corporel","tag-somatoperception"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22289","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22289\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22289"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22289"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22289"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}