{"id":22212,"date":"2026-10-27T01:33:14","date_gmt":"2026-10-27T01:33:14","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=blame-de-la-victime-psychologie"},"modified":"2026-10-27T01:33:14","modified_gmt":"2026-10-27T01:33:14","slug":"blame-de-la-victime-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=blame-de-la-victime-psychologie","title":{"rendered":"Bl\u00e2me de la victime : M\u00e9canismes d&rsquo;un biais"},"content":{"rendered":"<p>Le bl\u00e2me de la victime constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus pernicieux et document\u00e9s au sein de la psychologie sociale contemporaine, illustrant la propension des individus \u00e0 tenir une personne frapp\u00e9e par un pr\u00e9judice pour responsable de ses propres souffrances. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple d\u00e9faut d&#8217;empathie, ce m\u00e9canisme psychologique et sociologique prot\u00e8ge l&rsquo;illusion fondamentale selon laquelle le monde serait pr\u00e9visible, ordonn\u00e9 et intrins\u00e8quement juste. En analysant la victimisation \u00e0 travers le prisme de la responsabilit\u00e9 individuelle, les observateurs neutralisent leur propre anxi\u00e9t\u00e9 existentielle tout en perp\u00e9tuant des violences syst\u00e9miques et institutionnelles d&rsquo;une gravit\u00e9 alarmante.<\/p>\n<h2>Bl\u00e2me de la victime<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le bl\u00e2me de la victime d\u00e9signe un processus psychosocial par lequel une victime de crime, d&rsquo;agression, d&rsquo;accident, de maladie ou de discrimination est tenue partiellement ou totalement pour responsable des torts ou des traumatismes qu&rsquo;elle a subis. Cette dynamique cognitive et discursive impute la cause de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement n\u00e9faste aux comportements, aux traits de personnalit\u00e9, aux choix vestimentaires ou aux attitudes de la personne l\u00e9s\u00e9e, occultant ou minimisant simultan\u00e9ment l&rsquo;agentivit\u00e9 de l&rsquo;auteur des faits ou le r\u00f4le des facteurs structurels.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, ce m\u00e9canisme rel\u00e8ve fr\u00e9quemment d&rsquo;un m\u00e9canisme de d\u00e9fense cognitif visant \u00e0 pr\u00e9server le sentiment de s\u00e9curit\u00e9 et de contr\u00f4le de l&rsquo;observateur. En postulant implicitement que les malheurs n&rsquo;arrivent qu&rsquo;\u00e0 ceux qui commettent des erreurs ou transgressent des normes sociales, les individus s&rsquo;auto-persuadent qu&rsquo;ils demeurent \u00e0 l&rsquo;abri de trag\u00e9dies comparables tant qu&rsquo;ils \u00e9vitent ces m\u00eames conduites.<\/p>\n<p>Dans les sciences sociales et juridiques, le bl\u00e2me de la victime est identifi\u00e9 comme un catalyseur majeur de la victimisation secondaire. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;exprime au sein des institutions polici\u00e8res, judiciaires, m\u00e9dicales ou m\u00e9diatiques, il aggrave les s\u00e9quelles psychologiques des victimes, d\u00e9courage les signalements l\u00e9gaux et renforce l&rsquo;impunit\u00e9 des agresseurs au d\u00e9triment de l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 soci\u00e9tale.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression fran\u00e7aise \u00ab bl\u00e2me de la victime \u00bb proc\u00e8de du calque direct du syntagme anglo-saxon <em>blaming the victim<\/em>, popularis\u00e9 en 1971 par le sociologue et psychologue clinicien am\u00e9ricain William Ryan dans son ouvrage s\u00e9minal \u00e9ponyme. Le terme \u00ab bl\u00e2me \u00bb trouve ses racines \u00e9tymologiques dans le bas-latin <em>blasphemare<\/em> (lui-m\u00eame emprunt\u00e9 au grec ancien <em>blasph\u0113me\u00een<\/em>, signifiant \u00ab prononcer des paroles impies, calomnier ou prof\u00e9rer des injures \u00bb), ayant \u00e9volu\u00e9 en ancien fran\u00e7ais sous la forme <em>blasmer<\/em> pour d\u00e9signer l&rsquo;action de r\u00e9primander, de r\u00e9prouver moralement ou d&rsquo;attribuer une faute.<\/p>\n<p>Le vocable \u00ab victime \u00bb, quant \u00e0 lui, est d\u00e9riv\u00e9 du latin classique <em>victima<\/em>, terme d&rsquo;origine religieuse d\u00e9signant la cr\u00e9ature vivante consacr\u00e9e et immol\u00e9e lors d&rsquo;un sacrifice rituel offert aux divinit\u00e9s. Cette racine souligne historiquement l&rsquo;innocence et la passivit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre sacrifi\u00e9. La fusion linguistique moderne de ces deux termes g\u00e9n\u00e8re un oxymore conceptuel saisissant : accuser de faute l&rsquo;entit\u00e9 m\u00eame qui, par essence s\u00e9mantique, est frapp\u00e9e d&rsquo;infortune et vou\u00e9e \u00e0 souffrir d&rsquo;une action ext\u00e9rieure ind\u00e9pendante de son consentement.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature francophone savante, l&rsquo;expression a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e pour structurer les \u00e9tudes sur la victimologie critique, la psychologie de la justice sociale et la sociologie de la d\u00e9viance, cohabitant parfois avec des formulations descriptives telles que \u00ab culpabilisation de la victime \u00bb ou \u00ab attribution de responsabilit\u00e9 \u00e0 la victime \u00bb.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme se transcrit en alphabet phon\u00e9tique international (API) sous la forme \/bl\u0251m d\u0259 la vik.tim\/. Le nom masculin \u00ab bl\u00e2me \u00bb s&rsquo;articule avec une voyelle post\u00e9rieure ouverte non arrondie \u00e9tir\u00e9e, suivie de la pr\u00e9position de liaison \u00e9lid\u00e9e \u00ab de \u00bb, du d\u00e9terminant d\u00e9fini f\u00e9minin singulier \u00ab la \u00bb, et du substantif f\u00e9minin \u00ab victime \u00bb prononc\u00e9 avec une consonne occlusive sourde initiale.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue grammatical, \u00ab bl\u00e2me de la victime \u00bb est une locution nominale masculine invariable dans son acception globale de ph\u00e9nom\u00e8ne psycho-social. On parlera ainsi \u00ab du bl\u00e2me de la victime \u00bb comme d&rsquo;un processus syst\u00e9mique, bien que la forme plurielle \u00ab les bl\u00e2mes adress\u00e9s aux victimes \u00bb demeure grammaticalement correcte lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de quantifier des actes de reproche individuels et contextuels.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique et acad\u00e9mique, on rencontre \u00e9galement la forme verbale transitive \u00ab bl\u00e2mer la victime \u00bb ou l&rsquo;expression participiale passive \u00ab la victime est bl\u00e2m\u00e9e \u00bb. L&rsquo;adjectif compos\u00e9 informel \u00ab victimobl\u00e2mant \u00bb ou l&rsquo;anglicisme \u00ab victim-blaming \u00bb sont parfois observ\u00e9s dans les vulgarisations sociologiques francophones contemporaines, bien que l&rsquo;Acad\u00e9mie et les comit\u00e9s de terminologie scientifique pr\u00e9conisent l&rsquo;usage strict de \u00ab culpabilisation de la victime \u00bb ou de \u00ab bl\u00e2me de la victime \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender en profondeur le bl\u00e2me de la victime, il convient d&rsquo;analyser la rupture cognitive que constitue l&rsquo;irruption du malheur dans l&rsquo;exp\u00e9rience humaine. Lorsqu&rsquo;un \u00eatre humain est t\u00e9moin d&rsquo;une agression brutale, d&rsquo;un viol, d&rsquo;une maladie d\u00e9bilitante ou d&rsquo;un vol avec violence, son appareil psychique est confront\u00e9 \u00e0 une d\u00e9stabilisation majeure : la reconnaissance que l&rsquo;univers est impr\u00e9visible, chaotique et potentiellement cruel. Si une personne totalement irr\u00e9prochable peut subir une injustice d\u00e9vastatrice sans aucune raison, cela signifie in\u00e9luctablement que chaque individu, y compris l&rsquo;observateur lui-m\u00eame, est constamment expos\u00e9 \u00e0 la m\u00eame fatalit\u00e9 arbitraire.<\/p>\n<p>Pour juguler cette angoisse fondamentale, le psychisme recourt \u00e0 des raccourcis cognitifs d\u00e9fensifs. Attribuer une part de causalit\u00e9 \u00e0 la victime restaure imm\u00e9diatement un ordre logique factice : \u00ab Si cela lui est arriv\u00e9, c&rsquo;est parce qu&rsquo;elle a agi de mani\u00e8re imprudente, qu&rsquo;elle portait une tenue inappropri\u00e9e, qu&rsquo;elle marchait seule la nuit, ou qu&rsquo;elle a manifest\u00e9 de la na\u00efvet\u00e9 \u00bb. Par cette gymnastique mentale, le monde redevient intelligible et gouvern\u00e9 par des r\u00e8gles de causalit\u00e9 pr\u00e9visibles. L&rsquo;observateur s&rsquo;illusionne en pensant qu&rsquo;il lui suffira de ne pas reproduire ces comportements incrimin\u00e9s pour demeurer \u00e9ternellement invuln\u00e9rable.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9passe largement la sph\u00e8re des agressions interpersonnelles. Dans le domaine de la sant\u00e9 physique et mentale, le bl\u00e2me de la victime s&rsquo;exprime par la stigmatisation des personnes atteintes de pathologies chroniques, d&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9, d&rsquo;addictions ou de cancers, les malades \u00e9tant souvent tenus pour responsables de leur condition au nom de modes de vie d\u00e9faillants ou d&rsquo;un manque d&rsquo;effort psychologique. Dans la sph\u00e8re socio-\u00e9conomique, la rh\u00e9torique imputant la pauvret\u00e9, le ch\u00f4mage ou la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e0 la paresse intellectuelle ou au pr\u00e9tendu assistanat des personnes d\u00e9favoris\u00e9es constitue une manifestation paradigmatique de ce biais.<\/p>\n<p>Il importe de d\u00e9limiter rigoureusement les fronti\u00e8res conceptuelles du bl\u00e2me de la victime. Analyser les facteurs de risque situationnels ou formuler des recommandations rationnelles de pr\u00e9vention ne rel\u00e8ve pas en soi du bl\u00e2me de la victime, \u00e0 condition que cette d\u00e9marche demeure descriptive, objective et d\u00e9nu\u00e9e de tout jugement moral r\u00e9trospectif. En revanche, le glissement vers le bl\u00e2me survient d\u00e8s lors que l&rsquo;on transforme un facteur contextuel ou une vuln\u00e9rabilit\u00e9 en une responsabilit\u00e9 morale ou juridique qui excuse, att\u00e9nue ou invisibilise la culpabilit\u00e9 pleine et enti\u00e8re de l&rsquo;auteur de l&rsquo;infraction.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse socio-historique r\u00e9v\u00e8le que le bl\u00e2me de la victime trouve des \u00e9chos ancestraux dans les mythologies et les traditions religieuses antiques, o\u00f9 le malheur corporel, l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie ou la servitude \u00e9taient interpr\u00e9t\u00e9s comme le ch\u00e2timent divin r\u00e9tributif d&rsquo;une faute morale ou spirituelle pr\u00e9alable. Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 comme au Moyen \u00c2ge, la souffrance humaine \u00e9tait rarement per\u00e7ue comme un hasard aveugle ; elle r\u00e9pondait \u00e0 une \u00e9conomie sacr\u00e9e du p\u00e9ch\u00e9 et de l&rsquo;expiation.<\/p>\n<p>La formalisation conceptuelle moderne s&rsquo;op\u00e8re durant la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. En 1971, William Ryan publie son ouvrage fondateur <em>Blaming the Victim<\/em> en r\u00e9action directe au c\u00e9l\u00e8bre rapport Moynihan (1965) aux \u00c9tats-Unis. Ce rapport gouvernemental attribuait les disparit\u00e9s \u00e9conomiques et l&rsquo;\u00e9chec scolaire des communaut\u00e9s afro-am\u00e9ricaines \u00e0 la structure familiale monoparentale et aux suppos\u00e9es d\u00e9ficiences culturelles des Noirs am\u00e9ricains, plut\u00f4t qu&rsquo;aux d\u00e9cennies de s\u00e9gr\u00e9gation institutionnelle, de racisme d&rsquo;\u00c9tat et de violences \u00e9conomiques. Ryan d\u00e9montre avec \u00e9clat comment l&rsquo;id\u00e9ologie lib\u00e9rale am\u00e9ricaine d\u00e9tourne l&rsquo;attention des dysfonctionnements soci\u00e9taux en pathologisant les victimes m\u00eames des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, le psychologue social <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Melvin_Lerner\">Melvin Lerner<\/a> m\u00e8ne des exp\u00e9riences pionni\u00e8res sur l&rsquo;injustice per\u00e7ue et formule la th\u00e9orie de la croyance en un monde juste. Lerner d\u00e9couvre que des participants observant une personne innocente recevoir des chocs \u00e9lectriques arbitraires en viennent progressivement \u00e0 d\u00e9nigrer sa valeur morale et son intelligence lorsqu&rsquo;ils constatent leur impuissance totale \u00e0 interrompre son calvaire.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de la fin des ann\u00e9es 1970 et durant les d\u00e9cennies 1980 et 1990, les mouvements f\u00e9ministes et la victimologie critique s&#8217;emparent du concept pour d\u00e9noncer le traitement judiciaire et social des violences sexuelles. Les travaux pionniers de Martha Burt sur les mythes du viol (<em>Rape Myth Acceptance<\/em>) mettent en lumi\u00e8re comment les tribunaux et les m\u00e9dias reportent la charge de la preuve et du d\u00e9shonneur sur les femmes victimes d&rsquo;agression, questionnant leur moralit\u00e9, leur alcoolisation ou leur attitude s\u00e9ductrice.<\/p>\n<p>Au XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des r\u00e9seaux sociaux et les mouvements de lib\u00e9ration de la parole, tels que le mouvement MeToo d\u00e9clench\u00e9 en 2017, conf\u00e8rent une visibilit\u00e9 plan\u00e9taire au combat contre le bl\u00e2me de la victime, tout en r\u00e9v\u00e9lant l&rsquo;\u00e9mergence de nouvelles formes de cyberharc\u00e8lement o\u00f9 la vindicte populaire num\u00e9rique s&rsquo;abat instantan\u00e9ment sur les personnes osant d\u00e9noncer leurs agresseurs.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le bl\u00e2me de la victime repose sur plusieurs piliers th\u00e9oriques majeurs de la psychologie cognitive et sociale, dont l&rsquo;articulation explique sa robustesse et son universalit\u00e9 apparente :<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie de la croyance en un monde juste (Melvin Lerner) :<\/strong> Cette th\u00e9orie postule que les individus \u00e9prouvent un besoin psychologique fondamental de croire que le monde est un lieu \u00e9quitable et ordonn\u00e9, o\u00f9 chacun re\u00e7oit ce qu&rsquo;il m\u00e9rite et m\u00e9rite ce qu&rsquo;il re\u00e7oit (les \u00ab bons \u00bb sont r\u00e9compens\u00e9s, les \u00ab mauvais \u00bb sont ch\u00e2ti\u00e9s). Lorsqu&rsquo;un individu est confront\u00e9 \u00e0 une victime innocente subissant une injustice flagrante sans compensation, cette croyance est menac\u00e9e de destruction. Pour restaurer son \u00e9quilibre cognitif sans remettre en cause l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 du monde, l&rsquo;observateur modifie sa perception de la victime : il en conclut que celle-ci a n\u00e9cessairement commis une faute, m\u00e9ritant ainsi son sort.<\/p>\n<p><strong>La th\u00e9orie de l&rsquo;attribution et l&rsquo;erreur fondamentale d&rsquo;attribution :<\/strong> Issue des travaux fondateurs de Fritz Heider (1958) et d\u00e9velopp\u00e9e par Edward E. Jones et Keith Davis, la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27attribution\">th\u00e9orie de l&rsquo;attribution<\/a> explore la fa\u00e7on dont les humains assignent des causes aux \u00e9v\u00e9nements et aux comportements. Lee Ross a formalis\u00e9 le concept d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Erreur_fondamentale_d%27attribution\">erreur fondamentale d&rsquo;attribution<\/a>, qui d\u00e9montre la tendance syst\u00e9matique des observateurs \u00e0 surestimer le poids des dispositions internes (personnalit\u00e9, volont\u00e9, caract\u00e8re) et \u00e0 sous-estimer l&rsquo;influence \u00e9crasante des facteurs situationnels externes dans l&rsquo;explication du comportement d&rsquo;autrui. Face \u00e0 une agression, l&rsquo;observateur diss\u00e8que les actions de la victime plut\u00f4t que les pressions et contraintes impos\u00e9es par la situation.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;attribution d\u00e9fensive (Kelly Shaver) :<\/strong> Formalis\u00e9e par Shaver en 1970, cette approche pr\u00e9cise les conditions dans lesquelles le bl\u00e2me s&rsquo;accentue. Selon Shaver, le niveau de bl\u00e2me d\u00e9pend du degr\u00e9 de similarit\u00e9 per\u00e7ue entre l&rsquo;observateur et la victime. Si un individu per\u00e7oit une forte similitude personnelle ou situationnelle avec la victime et craint de subir le m\u00eame pr\u00e9judice dans le futur, il peut r\u00e9agir de deux mani\u00e8res oppos\u00e9es : soit \u00e9prouver une empathie profonde, soit, si la terreur est trop intense, bl\u00e2mer f\u00e9rocement la victime afin d&rsquo;\u00e9tablir une barri\u00e8re psychologique factice (\u00ab Elle a agi diff\u00e9remment de ce que j&rsquo;aurais fait, donc cela ne m&rsquo;arrivera jamais \u00bb).<\/p>\n<p><strong>Le biais de r\u00e9trospection (Hindsight Bias) :<\/strong> Mis en \u00e9vidence par Baruch Fischhoff, ce biais cognitif correspond \u00e0 la propension humaine \u00e0 consid\u00e9rer r\u00e9trospectivement qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu \u00e9tait pr\u00e9visible d\u00e8s l&rsquo;origine. Les observateurs, connaissant l&rsquo;issue tragique d&rsquo;une situation, affirment avec aplomb que la victime \u00ab aurait d\u00fb savoir \u00bb ou \u00ab aurait d\u00fb pr\u00e9voir \u00bb le danger, oubliant que l&rsquo;individu agissait en temps r\u00e9el sans conna\u00eetre l&rsquo;avenir.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le bl\u00e2me de la victime se structure en plusieurs composantes et s&rsquo;exprime selon des typologies distinctes selon les contextes sociaux et interpersonnels :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Bl\u00e2me comportemental vs bl\u00e2me caract\u00e9riel :<\/strong> Distingu\u00e9 par Ronnie Janoff-Bulman (1979), le bl\u00e2me comportemental attribue la faute aux actions modifiables de l&rsquo;individu (\u00ab Tu n&rsquo;aurais pas d\u00fb marcher dans cette ruelle sombre \u00bb), offrant paradoxalement \u00e0 la victime un sentiment trompeur de contr\u00f4le futur. Le bl\u00e2me caract\u00e9riel, infiniment plus destructeur, impute la faute \u00e0 des traits identitaires intrins\u00e8ques (\u00ab Tu es trop na\u00efve \u00bb, \u00ab Tu es une personne attirant les probl\u00e8mes \u00bb), pr\u00e9cipitant l&rsquo;effondrement de l&rsquo;estime de soi.<\/li>\n<li><strong>Culpabilisation par la causalit\u00e9 vs culpabilisation par la responsabilit\u00e9 :<\/strong> La d\u00e9composition analytique s\u00e9pare la causalit\u00e9 m\u00e9canique (le fait mat\u00e9riel de se trouver \u00e0 un endroit pr\u00e9cis) de la responsabilit\u00e9 morale et normative (l&rsquo;obligation morale de r\u00e9pondre de l&rsquo;acte d\u00e9lictueux commis par autrui).<\/li>\n<li><strong>Victimisation secondaire institutionnelle :<\/strong> Forme syst\u00e9mique de bl\u00e2me o\u00f9 les structures judiciaires, m\u00e9dicales ou administratives soumettent la victime \u00e0 des interrogatoires d\u00e9gradants, des examens intrusifs non empathiques ou des jugements moraux d\u00e9guis\u00e9s, inversant le fardeau du traumatisme.<\/li>\n<li><strong>Autoculpabilisation de la victime (Self-blame) :<\/strong> Int\u00e9riorisation pathologique par la victime elle-m\u00eame des discours stigmatisants de son entourage social. Cette autod\u00e9pr\u00e9ciation renforce les sympt\u00f4mes de d\u00e9pression et de stress post-traumatique.<\/li>\n<li><strong>Bl\u00e2me structurel et id\u00e9ologique :<\/strong> Justification des disparit\u00e9s de classe, de race ou de genre par la pr\u00e9tendue carence morale ou intellectuelle des groupes subordonn\u00e9s, l\u00e9gitimant l&rsquo;ordre social dominant.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser ce concept dans la r\u00e9alit\u00e9 clinique et sociologique, plusieurs cas d&rsquo;\u00e9cole illustrent comment s&rsquo;articule le bl\u00e2me de la victime :<\/p>\n<p><strong>Cas 1 : Agressions sexuelles et mythes du viol :<\/strong> Une \u00e9tudiante est agress\u00e9e sexuellement lors d&rsquo;une f\u00eate universitaire par une connaissance. Lors de l&rsquo;enqu\u00eate et dans les r\u00e9actions de son entourage amical, les questions pos\u00e9es portent majoritairement sur sa consommation d&rsquo;alcool, le niveau de d\u00e9collet\u00e9 de sa robe, le fait qu&rsquo;elle ait accept\u00e9 de s&rsquo;isoler dans une chambre pour discuter, ou son absence de r\u00e9sistance physique violente. Ces interrogations d\u00e9placent l&rsquo;attention p\u00e9nale du choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 du pr\u00e9dateur d&rsquo;abuser d&rsquo;une personne vers le comportement de la victime, jug\u00e9 imprudent ou provocateur.<\/p>\n<p><strong>Cas 2 : Violences conjugales et contr\u00f4le coercitif :<\/strong> Une femme victime de violences physiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es au sein de son couple finit par se confier. Ses interlocuteurs lui demandent imm\u00e9diatement : \u00ab Pourquoi ne l&rsquo;as-tu pas quitt\u00e9 plus t\u00f4t si c&rsquo;\u00e9tait si insupportable ? \u00bb. Cette question pr\u00e9suppose que rester est un choix libre et r\u00e9fl\u00e9chi, occultant totalement les m\u00e9canismes d&#8217;emprise psychologique, la d\u00e9pendance financi\u00e8re, l&rsquo;isolement social orchestr\u00e9, la terreur des repr\u00e9sailles mortelles et le syndrome de stress post-traumatique complexe.<\/p>\n<p><strong>Cas 3 : Pr\u00e9carit\u00e9 et ch\u00f4mage de longue dur\u00e9e :<\/strong> Dans le d\u00e9bat public, des personnes vivant sous le seuil de pauvret\u00e9 ou priv\u00e9es d&#8217;emploi sont fr\u00e9quemment d\u00e9peintes comme manquant de motivation, pr\u00e9f\u00e9rant les aides sociales au travail ou g\u00e9rant mal leur budget. Cette analyse individualiste ignore sciemment les d\u00e9serts industriels, les mutations macro-\u00e9conomiques, les discriminations \u00e0 l&#8217;embauche et la reproduction interg\u00e9n\u00e9rationnelle des in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques.<\/p>\n<p><strong>Cas 4 : Stigmatisation m\u00e9dicale et pathologies graves :<\/strong> Un patient chez qui l&rsquo;on diagnostique un cancer du poumon est confront\u00e9 au regard accusateur de ses pairs qui lui demandent s&rsquo;il a fum\u00e9, tandis qu&rsquo;une personne ob\u00e8se souffrant de diab\u00e8te est pr\u00e9sum\u00e9e coupable d&rsquo;incontinence alimentaire et d&rsquo;oisivet\u00e9, \u00e9vacuant d&rsquo;un revers de main les pr\u00e9dispositions g\u00e9n\u00e9tiques, les d\u00e9terminants sociaux de la sant\u00e9 et l&rsquo;influence des perturbateurs endocriniens.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation empirique du bl\u00e2me de la victime s&rsquo;effectue principalement au moyen d&rsquo;outils standardis\u00e9s en psychologie sociale et diff\u00e9rentielle, mesurant soit les croyances g\u00e9n\u00e9rales, soit les attitudes sp\u00e9cifiques envers des typologies pr\u00e9cises d&rsquo;injustices :<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9chelle de la croyance en un monde juste (General and Personal Just World Scales) :<\/strong> Con\u00e7ue originellement par Melvin Lerner puis affin\u00e9e par Claudia Dalbert (1999), cette \u00e9chelle psychom\u00e9trique \u00e9value le degr\u00e9 auquel un r\u00e9pondant croit que le monde est globalement juste (<em>General Belief in a Just World<\/em>) ou que le monde est personnellement \u00e9quitable envers lui-m\u00eame (<em>Personal Belief in a Just World<\/em>). Les scores \u00e9lev\u00e9s \u00e0 la dimension g\u00e9n\u00e9rale corr\u00e8lent positivement et significativement avec une propension accrue \u00e0 bl\u00e2mer les victimes de traumatismes et d&rsquo;accidents.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;acceptation des mythes du viol (Rape Myth Acceptance Scale &#8211; RMAS) :<\/strong> \u00c9labor\u00e9e par Martha Burt en 1980 et r\u00e9actualis\u00e9e sous forme abr\u00e9g\u00e9e ou modernis\u00e9e (comme l&rsquo;<em>Updated Rape Myth Acceptance Scale<\/em> de McMahon &#038; Farmer, 2011), cette \u00e9chelle composite mesure l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 des croyances fausses, st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es ou pr\u00e9judiciables concernant le viol. Elle comprend des sous-\u00e9chelles \u00e9valuant l&rsquo;id\u00e9e que la victime a provoqu\u00e9 l&rsquo;acte, qu&rsquo;elle a menti ou qu&rsquo;elle a secr\u00e8tement d\u00e9sir\u00e9 l&rsquo;agression.<\/p>\n<p><strong>Paradigmes exp\u00e9rimentaux par sc\u00e9narios (Vignette Studies) :<\/strong> Les chercheurs emploient massivement des protocoles exp\u00e9rimentaux bas\u00e9s sur des vignettes cliniques ou judiciaires standardis\u00e9es. Dans ces \u00e9tudes factorielles, les participants lisent le r\u00e9cit identique d&rsquo;une agression ou d&rsquo;un accident, o\u00f9 seules varient certaines variables ind\u00e9pendantes (tenue vestimentaire, statut marital, consommation d&rsquo;alcool, genre de la victime). Les r\u00e9pondants compl\u00e8tent ensuite des \u00e9chelles de Likert mesurant la responsabilit\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 la victime, la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la punition recommand\u00e9e pour l&rsquo;agresseur et la cr\u00e9dibilit\u00e9 du t\u00e9moignage.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du bl\u00e2me de la victime d\u00e9passe l&rsquo;int\u00e9r\u00eat acad\u00e9mique pur ; elle rev\u00eat une importance op\u00e9rationnelle cruciale dans de multiples sph\u00e8res professionnelles :<\/p>\n<p><strong>En milieu judiciaire et policier :<\/strong> La formation des magistrats, des enqu\u00eateurs de police et des jur\u00e9s d&rsquo;assises aux biais d&rsquo;attribution constitue un enjeu d\u00e9mocratique fondamental. Reconna\u00eetre comment les st\u00e9r\u00e9otypes parasitent l&rsquo;\u00e9valuation de la cr\u00e9dibilit\u00e9 permet de r\u00e9former les protocoles d&rsquo;audition des victimes, d&rsquo;\u00e9liminer les questions culpabilisantes lors des proc\u00e8s et de garantir une impartialit\u00e9 authentique conforme \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat de droit.<\/p>\n<p><strong>Dans la pratique clinique et psychoth\u00e9rapeutique :<\/strong> Les professionnels de la sant\u00e9 mentale accompagnant des individus traumatis\u00e9s doivent identifier et d\u00e9construire activement le sentiment d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Culpabilit%C3%A9_(sentiment)\">autoculpabilisation<\/a>. Des approches valid\u00e9es telles que la th\u00e9rapie cognitivo-comportementale (TCC) et la th\u00e9rapie de traitement cognitif (<em>Cognitive Processing Therapy<\/em>) ciblent express\u00e9ment les cognitions erron\u00e9es selon lesquelles la victime se consid\u00e8re fautive, facilitant la r\u00e9solution du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_stress_post-traumatique\">trouble de stress post-traumatique<\/a>.<\/p>\n<p><strong>En milieu organisationnel et gestion des ressources humaines :<\/strong> Dans le cadre de la pr\u00e9vention du harc\u00e8lement moral et sexuel au travail, les d\u00e9partements RH doivent veiller \u00e0 ce que les dispositifs de signalement ne se retournent pas contre les plaignants. Le bl\u00e2me institutionnel conduit immanquablement au silence organisationnel, \u00e0 l&rsquo;aggravation de la souffrance des salari\u00e9s et \u00e0 des risques juridiques et r\u00e9putationnels majeurs pour l&rsquo;entreprise.<\/p>\n<p><strong>Dans les politiques publiques de sant\u00e9 et d&rsquo;\u00e9ducation :<\/strong> Concevoir des campagnes de sensibilisation qui s&rsquo;adressent directement aux auteurs potentiels de violences plut\u00f4t que d&rsquo;enjoindre perp\u00e9tuellement aux victimes potentielles de restreindre leur libert\u00e9 d&rsquo;action repr\u00e9sente un basculement paradigmatique rendu possible par la d\u00e9nonciation du bl\u00e2me de la victime.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique accumul\u00e9e depuis un demi-si\u00e8cle confirme la pr\u00e9valence et les r\u00e9percussions destructrices du bl\u00e2me de la victime \u00e0 travers une multiplicit\u00e9 de contextes empiriques :<\/p>\n<p>Dans une m\u00e9ta-analyse devenue classique regroupant des dizaines d&rsquo;\u00e9tudes sur l&rsquo;attribution de responsabilit\u00e9, Whatley (1996) a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;adh\u00e9sion aux croyances en un monde juste et aux st\u00e9r\u00e9otypes de genre pr\u00e9dit de fa\u00e7on robuste l&rsquo;attribution de culpabilit\u00e9 aux victimes de viol, ind\u00e9pendamment de la gravit\u00e9 des violences subies. Les m\u00e9ta-analyses ult\u00e9rieures ont confirm\u00e9 que les hommes ont tendance \u00e0 bl\u00e2mer davantage les victimes f\u00e9minines d&rsquo;agressions sexuelles que les femmes, un \u00e9cart largement m\u00e9diatis\u00e9 par le niveau d&rsquo;adh\u00e9sion au sexisme hostile et bienveillant (concepts th\u00e9oris\u00e9s par Glick et Fiske).<\/p>\n<p>Des recherches en neurosciences sociales men\u00e9es notamment par Decety et ses collaborateurs ont explor\u00e9 les corr\u00e9lats c\u00e9r\u00e9braux de l&#8217;empathie envers des personnes souffrantes. Leurs donn\u00e9es d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) sugg\u00e8rent que l&rsquo;activation du r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral de la douleur (notamment le cortex cingulaire ant\u00e9rieur et l&rsquo;insula ant\u00e9rieure), habituellement d\u00e9clench\u00e9e par la vue d&rsquo;un semblable en d\u00e9tresse, est significativement att\u00e9nu\u00e9e lorsque les observateurs jugent que la personne est elle-m\u00eame responsable de son infortune (par exemple, un patient ayant contract\u00e9 le VIH par usage de drogues injectables versus par transfusion sanguine accidentelle). Cette d\u00e9couverte met en lumi\u00e8re le fondement neurocognitif par lequel le bl\u00e2me de la victime anesth\u00e9sie la r\u00e9ponse empathique spontan\u00e9e.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les travaux \u00e9pid\u00e9miologiques men\u00e9s par Campbell et ses coll\u00e8gues (2001) sur la victimisation secondaire au sein du syst\u00e8me m\u00e9dical et m\u00e9dico-l\u00e9gal r\u00e9v\u00e8lent que les victimes de viol ayant fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;attitudes accusatrices de la part des professionnels de sant\u00e9 et des forces de l&rsquo;ordre pr\u00e9sentent des taux de r\u00e9tablissement psychologique significativement plus lents, une pr\u00e9valence accrue de pens\u00e9es suicidaires et une propension nettement sup\u00e9rieure \u00e0 abandonner les poursuites judiciaires.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Si la tendance fondamentale \u00e0 chercher des explications ordonn\u00e9es face au malheur est universelle, les formes, l&rsquo;intensit\u00e9 et les objets du bl\u00e2me de la victime varient substantiellement selon les matrices culturelles :<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales individualistes (caract\u00e9ris\u00e9es par un haut niveau d&rsquo;ind\u00e9pendance de soi et une valorisation forcen\u00e9e de l&rsquo;agentivit\u00e9 personnelle), le bl\u00e2me de la victime est massivement nourri par l&rsquo;\u00e9thique protestante du travail et le mythe m\u00e9ritocratique. L&rsquo;individu \u00e9tant per\u00e7u comme le seul souverain et artisan de son destin, toute d\u00e9faillance \u00e9conomique, m\u00e9dicale ou personnelle est imm\u00e9diatement imput\u00e9e \u00e0 une faiblesse de caract\u00e8re ou \u00e0 un manque d&rsquo;effort individuel.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s collectivistes ou r\u00e9gies par des normes d&rsquo;honneur communautaire strictes, le bl\u00e2me de la victime prend une tournure relationnelle et syst\u00e9mique diff\u00e9rente. La victime d&rsquo;une agression sexuelle ou d&rsquo;un d\u00e9shonneur per\u00e7u n&rsquo;est pas seulement jug\u00e9e individuellement coupable ; elle est consid\u00e9r\u00e9e comme la pollueuse morale de la r\u00e9putation de toute sa lign\u00e9e familiale. Ce glissement explique la perp\u00e9tuation tragique des crimes dits \u00ab d&rsquo;honneur \u00bb, o\u00f9 la victime est doublement ch\u00e2ti\u00e9e pour laver la honte pr\u00e9sum\u00e9e inflig\u00e9e au groupe d&rsquo;appartenance.<\/p>\n<p>Sur le plan religieux, certaines interpr\u00e9tations dogmatiques du concept de Karma dans des traditions d&rsquo;Asie du Sud ont parfois \u00e9t\u00e9 d\u00e9voy\u00e9es par des lectures fatalistes pour justifier le sort des intouchables, des malades ou des personnes violent\u00e9es, en affirmant que les atrocit\u00e9s subies dans cette vie constituent la punition karmique in\u00e9luctable de m\u00e9faits perp\u00e9tr\u00e9s dans des existences ant\u00e9rieures.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien que le concept de bl\u00e2me de la victime soit au c\u0153ur de la psychologie sociale moderne, il suscite des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques complexes :<\/p>\n<p><strong>La tension entre prudence pr\u00e9ventive et culpabilisation morale :<\/strong> L&rsquo;une des controverses les plus vives concerne la fronti\u00e8re parfois floue entre l&rsquo;\u00e9ducation \u00e0 la r\u00e9duction des risques (prudence situationnelle) et le bl\u00e2me de la victime. Certains sociologues et criminologues soulignent que conseiller \u00e0 des individus d&rsquo;adopter des comportements de vigilance (verrouiller ses portes, surveiller son verre dans un bar) ne devrait pas \u00eatre automatiquement assimil\u00e9 \u00e0 du victim-blaming par les militants, tant que ces conseils ne servent pas \u00e0 d\u00e9douaner les coupables sur le plan p\u00e9nal et moral. Le risque d&rsquo;un usage politique excessif du concept pourrait involontairement d\u00e9courager toute analyse scientifique de l&rsquo;\u00e9vitement des risques.<\/p>\n<p><strong>La n\u00e9gation involontaire du pouvoir d&rsquo;action (Agency) :<\/strong> Certains th\u00e9oriciens de la psychologie humaniste et de l&#8217;empowerment mettent en garde contre une vision excessivement r\u00e9ductrice qui consid\u00e9rerait les victimes comme de purs r\u00e9ceptacles passifs de violences sans la moindre capacit\u00e9 de choix ou de d\u00e9fense. Dans cette perspective, souligner qu&rsquo;une victime a pu d\u00e9velopper des strat\u00e9gies d&rsquo;adaptation ou de r\u00e9sistance, m\u00eame imparfaites, permet de lui restituer son statut de sujet agissant plut\u00f4t que de l&rsquo;enfermer dans une posture de pure passivit\u00e9 sacrificielle.<\/p>\n<p><strong>Validit\u00e9 \u00e9cologique des \u00e9tudes de laboratoire :<\/strong> Sur le plan m\u00e9thodologique, nombre de conclusions psychologiques reposent sur des lectures de sc\u00e9narios \u00e9crits par des \u00e9tudiants universitaires occidentaux dans des conditions artificielles. Les critiques rappellent que les r\u00e9actions mesur\u00e9es sur des \u00e9chelles d&rsquo;attitudes papier-crayon ne capturent pas n\u00e9cessairement la complexit\u00e9 affective, visc\u00e9rale et politique des situations r\u00e9elles d&rsquo;injustice v\u00e9cues au sein de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour garantir la rigueur scientifique de l&rsquo;analyse, il convient de distinguer le bl\u00e2me de la victime de plusieurs notions conceptuellement proches mais fonctionnellement distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Victimisation secondaire (Secondary Victimization) :<\/strong> Se r\u00e9f\u00e8re aux traumatismes psychologiques additionnels inflig\u00e9s \u00e0 la victime par les r\u00e9actions inappropri\u00e9es de son entourage ou des institutions (police, justice, soignants). Le bl\u00e2me de la victime est le principal moteur id\u00e9ologique et cognitif de la victimisation secondaire, mais cette derni\u00e8re englobe \u00e9galement la lenteur proc\u00e9durale, la curiosit\u00e9 voyeuriste ou le m\u00e9pris administratif.<\/li>\n<li><strong>Biais d&rsquo;attribution hostile :<\/strong> Tendance cognitive \u00e0 interpr\u00e9ter les comportements ambigus d&rsquo;autrui comme \u00e9tant intentionnellement malveillants. Contrairement au bl\u00e2me de la victime qui s&rsquo;exerce \u00e0 l&rsquo;encontre de la personne souffrante, le biais d&rsquo;attribution hostile concerne l&rsquo;interpr\u00e9tation des intentions de l&rsquo;agresseur potentiel.<\/li>\n<li><strong>Croyance en un monde juste :<\/strong> Cadre th\u00e9orique global postulant l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 du monde. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tiologie cognitive majeure qui g\u00e9n\u00e8re, en tant que sympt\u00f4me d\u00e9fensif, le bl\u00e2me de la victime.<\/li>\n<li><strong>Gaslighting (d\u00e9tournement cognitif) :<\/strong> Forme de manipulation psychologique interpersonnelle visant \u00e0 faire douter une victime de sa m\u00e9moire, de sa perception de la r\u00e9alit\u00e9 ou de sa sant\u00e9 mentale. Le gaslighting est souvent employ\u00e9 par l&rsquo;agresseur pour contraindre sa victime au bl\u00e2me de soi (autoculpabilisation).<\/li>\n<li><strong>Victime innocente vs Victime participante :<\/strong> Cat\u00e9gorisations obsol\u00e8tes et controvers\u00e9es issues de la victimologie positiviste ancienne (notamment Benjamin Mendelsohn), qui tentait de classifier les victimes selon leur degr\u00e9 de culpabilit\u00e9 criminologique, approche aujourd&rsquo;hui rejet\u00e9e par la victimologie critique moderne en raison de sa charge normative stigmatisante.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne du bl\u00e2me de la victime constitue une cl\u00e9 de vo\u00fbte indispensable pour comprendre l&rsquo;inertie des soci\u00e9t\u00e9s face aux violences et aux injustices structurelles. L&rsquo;assimilation des principes suivants r\u00e9sume l&rsquo;\u00e9tat des connaissances scientifiques :<\/p>\n<ul>\n<li>Le bl\u00e2me de la victime est une distorsion cognitive et soci\u00e9tale par laquelle la personne agress\u00e9e ou vuln\u00e9rabilis\u00e9e est jug\u00e9e responsable de son sort.<\/li>\n<li>Il trouve sa cause psychologique majeure dans le besoin fondamental de pr\u00e9server l&rsquo;illusion d&rsquo;un monde juste et pr\u00e9visible, prot\u00e9geant l&rsquo;observateur de sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 existentielle.<\/li>\n<li>Il est aliment\u00e9 par des biais cognitifs universels tels que l&rsquo;erreur fondamentale d&rsquo;attribution et le biais de r\u00e9trospection (\u00ab elle aurait d\u00fb pr\u00e9voir \u00bb).<\/li>\n<li>Historiquement th\u00e9oris\u00e9 par William Ryan et Melvin Lerner au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, le concept a \u00e9t\u00e9 enrichi par les th\u00e9ories f\u00e9ministes sur l&rsquo;adh\u00e9sion aux mythes du viol et les sciences cognitives.<\/li>\n<li>Ses cons\u00e9quences sont d\u00e9l\u00e9t\u00e8res : il alimente la victimisation secondaire, freine la r\u00e9habilitation psychologique des survivants, neutralise l&#8217;empathie sociale et assure l&rsquo;impunit\u00e9 des agresseurs.<\/li>\n<li>La d\u00e9construction m\u00e9thodique du bl\u00e2me de la victime exige une refonte de la formation judiciaire, une r\u00e9vision des approches de sant\u00e9 publique et un d\u00e9placement permanent du regard critique vers les agissements des coupables et les d\u00e9faillances structurelles des institutions.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Burt, M. R. (1980). Cultural myths and supports for rape. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 38(2), 217\u2013230. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.38.2.217\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.38.2.217<\/a><\/li>\n<li>Campbell, R., Wasco, S. M., Ahrens, C. E., Sefl, T., &#038; Barnes, H. E. (2001). The prevalence of \u201csecondary victimization\u201d of rape victims in the legal, medical, and mental health systems. <em>American Journal of Community Psychology<\/em>, 29(6), 839\u2013859. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1012921001811\">https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1012921001811<\/a><\/li>\n<li>Dalbert, C. (1999). The world is more just for me than generally: About the personal belief in a just world scale\u2019s validity. <em>Social Justice Research<\/em>, 12(2), 79\u201398. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1022091609047\">https:\/\/doi.org\/10.1023\/A:1022091609047<\/a><\/li>\n<li>Janoff-Bulman, R. (1979). Characterological versus behavioral self-blame: Inquiries into depression and rape. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 37(10), 1798\u20131809. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.37.10.1798\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.37.10.1798<\/a><\/li>\n<li>Lerner, M. J. (1980). <em>The Belief in a Just World: A Fundamental Delusion<\/em>. Plenum Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-1-4899-0448-5\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-1-4899-0448-5<\/a><\/li>\n<li>Ryan, W. (1971). <em>Blaming the Victim<\/em>. Pantheon Books.<\/li>\n<li>Shaver, K. G. (1970). Defensive attribution: Effects of severity and relevance on the responsibility assigned for an accident. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 14(2), 101\u2013113. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0028777\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0028777<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bl\u00e2me de la victime est un m\u00e9canisme psychosocial par lequel la personne ayant subi un dommage est tenue pour responsable de son infortune. 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