{"id":22190,"date":"2026-10-27T00:44:15","date_gmt":"2026-10-27T00:44:15","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=evenements-perceptifs-bistables-neurosciences-cognitives"},"modified":"2026-10-27T00:44:15","modified_gmt":"2026-10-27T00:44:15","slug":"evenements-perceptifs-bistables-neurosciences-cognitives","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=evenements-perceptifs-bistables-neurosciences-cognitives","title":{"rendered":"Perception bistable : Les bascules de l&rsquo;esprit"},"content":{"rendered":"<p>Face \u00e0 un monde sensoriel intrins\u00e8quement \u00e9quivoque, le cerveau humain d\u00e9ploie une capacit\u00e9 fascinante \u00e0 r\u00e9soudre l&rsquo;ind\u00e9termination en g\u00e9n\u00e9rant des interpr\u00e9tations conscientes stables et coh\u00e9rentes. Pourtant, lorsque les donn\u00e9es physiques demeurent parfaitement invariantes mais admettent deux configurations mutuellement exclusives, la conscience bascule spontan\u00e9ment et p\u00e9riodiquement d&rsquo;un \u00e9tat \u00e0 l&rsquo;autre sans la moindre modification du stimulus externe. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne fascinant, connu sous le nom d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables, constitue l&rsquo;une des fen\u00eatres exp\u00e9rimentales les plus puissantes pour dissocier les m\u00e9canismes de stimulation sensorielle p\u00e9riph\u00e9rique de l&rsquo;\u00e9mergence subjective de la conscience.<\/p>\n<h2>\u00c9v\u00e9nements perceptifs bistables<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Les \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables d\u00e9signent des ph\u00e9nom\u00e8nes psychophysiques au cours desquels un stimulus sensoriel constant et non ambigu sur le plan physique suscite une alternance cyclique et involontaire entre deux repr\u00e9sentations perceptives distinctes et mutuellement incompatibles. L&rsquo;observateur fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une dynamique temporelle oscillatoire o\u00f9 chaque interpr\u00e9tation subjective domine la conscience pendant un intervalle temporel fini avant de c\u00e9der la place \u00e0 la seconde.<\/p>\n<p>Dans le domaine des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neurosciences_cognitives\">neurosciences cognitives<\/a> et de la psychologie de la perception, cette bistabilit\u00e9 refl\u00e8te l&rsquo;incapacit\u00e9 du syst\u00e8me nerveux central \u00e0 maintenir ind\u00e9finiment une hypoth\u00e8se perceptuelle unique lorsqu&rsquo;une hypoth\u00e8se alternative concurrente b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une vraisemblance statistique \u00e9quivalente. Le cerveau refuse l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 ou la superposition des \u00e9tats conscients : il tranche en faveur d&rsquo;un pr\u00e9cepte unifi\u00e9, mais l&rsquo;adaptation neuronale et les fluctuations stochastiques du r\u00e9seau finissent in\u00e9vitablement par renverser l&rsquo;\u00e9tat dominant au profit de l&rsquo;\u00e9tat latent.<\/p>\n<p>Bien que le paradigme soit historiquement ancr\u00e9 dans le registre de la vision (notamment via les figures r\u00e9versibles et la rivalit\u00e9 interoculaire), les \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables transcendent la modalit\u00e9 optique. On observe des alternances structurellement similaires dans l&rsquo;audition (le streaming auditif bistable), le toucher et l&rsquo;olfaction, ce qui fait de la bistabilit\u00e9 une propri\u00e9t\u00e9 fondamentale de l&rsquo;inf\u00e9rence neuronale et du traitement perceptif pr\u00e9dictif.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab bistable \u00bb est un mot compos\u00e9 d&rsquo;origine savante moderne, associant le pr\u00e9fixe latin <em>bi-<\/em> (signifiant \u00ab deux \u00bb ou \u00ab deux fois \u00bb, d\u00e9riv\u00e9 de <em>bis<\/em>) et l&rsquo;adjectif \u00ab stable \u00bb, issu du latin <em>stabilis<\/em> (\u00ab ferme, solide, durable \u00bb), lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>stare<\/em> (\u00ab se tenir debout \u00bb). Initialement d\u00e9velopp\u00e9 dans les champs de l&rsquo;ing\u00e9nierie m\u00e9canique, de la cybern\u00e9tique et de la physique des syst\u00e8mes dynamiques pour d\u00e9signer un circuit ou un \u00e9tat poss\u00e9dant deux positions d&rsquo;\u00e9quilibre distinctes, le qualificatif s&rsquo;est vu \u00e9tendu \u00e0 l&rsquo;analyse computationnelle de la cognition dans le dernier tiers du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab perceptif \u00bb d\u00e9coule du latin <em>perceptio<\/em> (\u00ab action de recueillir, de r\u00e9colter \u00bb, puis \u00ab perception, saisie par l&rsquo;esprit \u00bb), d\u00e9riv\u00e9 du supin <em>perceptum<\/em> du verbe <em>percipere<\/em> (\u00ab saisir enti\u00e8rement, apercevoir, ressentir \u00bb). L&rsquo;introduction formelle du concept dans la litt\u00e9rature scientifique francophone a suivi les travaux de pionniers de la psychophysique et de la psychologie de la forme (la Gestalt), traduisant les expressions anglaises <em>bistable perception<\/em> et <em>perceptual multistability<\/em> popularis\u00e9es par des th\u00e9oriciens de la vision tels que David Marr, Bela Julesz et Randolph Blake.<\/p>\n<p>La d\u00e9nomination d&rsquo;\u00ab \u00e9v\u00e9nements perceptifs \u00bb (<em>perceptual events<\/em>) met l&rsquo;accent sur le caract\u00e8re discontinu, discret et ph\u00e9nom\u00e9nologiquement saillant de la transition : le passage d&rsquo;une interpr\u00e9tation \u00e0 une autre n&rsquo;est pas v\u00e9cu comme un glissement continu ou un flou interm\u00e9diaire, mais comme un v\u00e9ritable \u00e9v\u00e9nement cognitif unifi\u00e9, survenant \u00e0 un instant pr\u00e9cis du flux de conscience.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le syntagme s&rsquo;\u00e9nonce selon l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme : \/e.v\u025bn.m\u0251\u0303 p\u025b\u0281.s\u025bp.tif bi.stabl\/. L&rsquo;accord morphologique s&rsquo;effectue au pluriel : \u00ab \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables \u00bb (masculin pluriel). Au singulier, on emploie l&rsquo;expression \u00ab \u00e9v\u00e9nement perceptif bistable \u00bb (\/e.v\u025bn.m\u0251\u0303 p\u025b\u0281.s\u025bp.tif bi.stabl\/) ou, de mani\u00e8re m\u00e9tonymique, le nom f\u00e9minin singulier \u00ab la bistabilit\u00e9 perceptive \u00bb (\/la bi.sta.bi.li.te p\u025b\u0281.s\u025bp.tiv\/).<\/p>\n<p>Sur le plan syntaxique et lexical, le terme s&#8217;emploie principalement comme syntagme nominal technique au sein de contextes universitaires et cliniques. On dira couramment : \u00ab L&rsquo;exp\u00e9rimentateur quantifie la fr\u00e9quence des \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables par pression de boutons \u00bb, ou encore \u00ab Ce paradigme met en jeu une configuration bistable provoquant des alternances endog\u00e8nes \u00bb. Les variantes lexicales attest\u00e9es comprennent \u00ab multistabilit\u00e9 perceptive \u00bb (lorsque plus de deux interpr\u00e9tations sont th\u00e9oriquement possibles), \u00ab bascule perceptive \u00bb, \u00ab r\u00e9versibilit\u00e9 perceptuelle \u00bb et \u00ab alternance ph\u00e9nom\u00e9nologique \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La survenue des \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables met en lumi\u00e8re l&rsquo;\u00e9cart ontologique fondamental qui s\u00e9pare la r\u00e9alit\u00e9 physique d&rsquo;un stimulus (la sensation brute re\u00e7ue par les organes terminaux) de la construction ph\u00e9nom\u00e9nologique qui parvient \u00e0 la conscience (la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Perception\">perception<\/a>). Dans des conditions \u00e9cologiques ordinaires, le syst\u00e8me cognitif r\u00e9sout les ambigu\u00eft\u00e9s environnementales en exploitant les redondances contextuelles, les mouvements oculaires, les corr\u00e9lations multisensorielles et les probabilit\u00e9s a priori. Toutefois, lorsqu&rsquo;un stimulus exp\u00e9rimental est rigoureusement d\u00e9pouill\u00e9 de tout indice contextuel dissym\u00e9trique, deux mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ratifs concurrents du monde ext\u00e9rieur atteignent un degr\u00e9 d&rsquo;ad\u00e9quation probabiliste strictement \u00e9quivalent.<\/p>\n<p>Dans cette configuration critique, le syst\u00e8me nerveux refuse d&rsquo;agr\u00e9ger ou de superposer les deux interpr\u00e9tations incompatibles. Face \u00e0 une image ambigu\u00eb, l&rsquo;observateur ne per\u00e7oit pas un hybride ind\u00e9chiffrable ou un \u00e9tat moyen sans forme ; il fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un percept parfaitement cristallis\u00e9 et riche en d\u00e9tails signifiants pendant quelques secondes, avant qu&rsquo;une r\u00e9organisation globale et instantan\u00e9e ne vienne imposer le percept oppos\u00e9. Cette caract\u00e9ristique d\u00e9montre avec \u00e9clat la nature discr\u00e8te, holistique et constructive de l&rsquo;acte perceptif, d\u00e9fendue d\u00e8s l&rsquo;origine par l&rsquo;\u00e9cole de la Gestalt.<\/p>\n<p>La dynamique temporelle r\u00e9gissant ces bascules se distingue par une stochasticit\u00e9 remarquable coupl\u00e9e \u00e0 des contraintes structurelles pr\u00e9visibles. Bien que l&rsquo;observateur moyen rapporte un taux moyen d&rsquo;alternance propre \u00e0 chaque configuration et \u00e0 sa propre physiologie (g\u00e9n\u00e9ralement une bascule toutes les deux \u00e0 cinq secondes), la dur\u00e9e de chaque phase de dominance individuelle fluctue de mani\u00e8re pseudo-al\u00e9atoire. Les distributions des temps de dominance \u00e9pousent invariablement une loi de Gamma ou une loi log-normale, asym\u00e9trique et \u00e9tal\u00e9e vers les dur\u00e9es longues, ce qui sugg\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;une interaction complexe entre un processus d\u00e9terministe d&rsquo;\u00e9puisement neuronal et un bruit synaptique stochastique sous-jacent.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le concept de bistabilit\u00e9 perceptive trace une fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique nette entre la perception volontaire descendante (<em>top-down<\/em>) et l&rsquo;inf\u00e9rence automatique ascendante (<em>bottom-up<\/em>). S&rsquo;il est possible, par un effort attentionnel soutenu, de prolonger modestement la dur\u00e9e de dominance d&rsquo;une interpr\u00e9tation pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, nul ne peut inhiber d\u00e9finitivement la r\u00e9version ni figer ind\u00e9finiment un percept unique. L&rsquo;in\u00e9vitabilit\u00e9 de la transition atteste que le moteur de l&rsquo;alternance est profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans l&rsquo;architecture biophysique des circuits corticaux, op\u00e9rant en de\u00e7\u00e0 du contr\u00f4le ex\u00e9cutif d\u00e9lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation scientifique de la bistabilit\u00e9 perceptive remonte aux d\u00e9buts de l&rsquo;optique et de la philosophie de l&rsquo;esprit au XIXe si\u00e8cle. D\u00e8s 1832, le min\u00e9ralogiste suisse Louis Albert Necker observe, en examinant des cristaux au microscope, que le dessin au trait d&rsquo;un prisme rhombique change spontan\u00e9ment d&rsquo;orientation spatiale sous son regard. Il publie sa d\u00e9couverte dans une lettre devenue c\u00e9l\u00e8bre adress\u00e9e \u00e0 Sir David Brewster, donnant ainsi naissance au <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cube_de_Necker\">cube de Necker<\/a>, prototype de l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique bistable.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1838, le savant britannique Sir Charles Wheatstone invente le st\u00e9r\u00e9oscope \u00e0 miroirs et d\u00e9crit le ph\u00e9nom\u00e8ne saisissant de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Rivalit%C3%A9_binoculaire\">rivalit\u00e9 binoculaire<\/a>. En pr\u00e9sentant simultan\u00e9ment deux dessins g\u00e9om\u00e9triques totalement diff\u00e9rents \u00e0 l&rsquo;\u0153il gauche et \u00e0 l&rsquo;\u0153il droit, Wheatstone d\u00e9montre que le cerveau ne fusionne pas les deux images en une mosa\u00efque statique, mais fait alterner la visibilit\u00e9 exclusive d&rsquo;un \u0153il puis de l&rsquo;autre. Cette observation historique ruinait d\u00e9finitivement les conceptions purement passives de la vision con\u00e7ue comme une projection oculaire passive.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe, le physicien et physiologiste allemand Hermann von Helmholtz s&#8217;empare de ces \u00e9nigmes visuelles pour \u00e9tayer sa th\u00e9orie des \u00ab inf\u00e9rences inconscientes \u00bb. Helmholtz sugg\u00e8re que l&rsquo;alternance perceptuelle r\u00e9sulte de la fatigue de l&rsquo;attention et de la recherche active de nouvelles informations par l&rsquo;esprit. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les th\u00e9oriciens de la psychologie de la forme, au premier rang desquels Edgar Rubin avec son fameux vase r\u00e9versible publi\u00e9 en 1915, insistent sur les forces d&rsquo;organisation de champ et la s\u00e9gr\u00e9gation spontan\u00e9e entre la figure et le fond.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1960 et 1970, l&rsquo;av\u00e8nement de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychophysique\">psychophysique<\/a> computationnelle men\u00e9e par des chercheurs comme Willem Levelt permet de formaliser les lois math\u00e9matiques d\u00e9crivant la rivalit\u00e9 sensorielle (les c\u00e9l\u00e8bres quatre propositions de Levelt). Avec l&rsquo;essor de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie intracr\u00e2nienne \u00e0 l&rsquo;aube du XXIe si\u00e8cle, des neurobiologistes comme Nikos Logothetis, Francis Crick et Christof Koch ont \u00e9rig\u00e9 les \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables au rang d&rsquo;outil de r\u00e9f\u00e9rence mondial pour traquer les corr\u00e9lats neuronaux de la conscience (NCC, <em>Neural Correlates of Consciousness<\/em>), dissociant l&rsquo;activation r\u00e9tinienne invariante des fluctuations des assembl\u00e9es neuronales corticales associ\u00e9es \u00e0 la prise de conscience.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs s&rsquo;affrontent et se compl\u00e8tent pour rendre compte des m\u00e9canismes sous-jacents aux \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables :<\/p>\n<p>Le premier mod\u00e8le, d&rsquo;inspiration biophysique et connexionniste, est le mod\u00e8le d&rsquo;inhibition r\u00e9ciproque avec adaptation lente (souvent formalis\u00e9 par des \u00e9quations diff\u00e9rentielles non lin\u00e9aires d&rsquo;oscillateurs neuronaux). Dans ce paradigme, deux populations neuronales antagonistes (chacune codant pour l&rsquo;une des interpr\u00e9tations possibles) s&rsquo;inhibent mutuellement par le biais d&rsquo;interneurones GABAergiques. Lorsque la population A domine et inhibe la population B, elle d\u00e9charge \u00e0 haute fr\u00e9quence, ce qui entra\u00eene une fatigue synaptique progressive (d\u00e9pression synaptique \u00e0 court terme et hyperpolarisation membranaire). Au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;activit\u00e9 de la population A s&rsquo;\u00e9mousse, l&rsquo;inhibition exerc\u00e9e sur la population B faiblit, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le bruit spontan\u00e9 permette \u00e0 la population B de franchir le seuil d&rsquo;activation, de prendre le dessus et d&rsquo;inhiber \u00e0 son tour la population A, instaurant ainsi un cycle d&rsquo;alternance perp\u00e9tuelle.<\/p>\n<p>Le second cadre est celui du traitement pr\u00e9dictif (<em>predictive processing<\/em>) et de l&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne c\u00e9r\u00e9brale, d\u00e9fendu notamment par Karl Friston et Andy Clark. Selon cette th\u00e9orie computationnelle, le cerveau agit comme une machine probabiliste visant \u00e0 minimiser l&rsquo;\u00e9nergie libre variationnelle (ou erreur de pr\u00e9diction). Face \u00e0 une entr\u00e9e sensorielle ambigu\u00eb, les deux hypoth\u00e8ses g\u00e9n\u00e9ratives poss\u00e8dent des probabilit\u00e9s a posteriori \u00e9quivalentes. L&rsquo;adoption d&rsquo;un percept stabilise temporairement les signaux descendants, mais \u00e0 mesure que le temps s&rsquo;\u00e9coule sans nouvelle confirmation informative, la pr\u00e9cision estim\u00e9e de l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction non r\u00e9solue augmente dans les niveaux hi\u00e9rarchiques inf\u00e9rieurs, contraignant le syst\u00e8me \u00e0 basculer vers l&rsquo;hypoth\u00e8se concurrente pour explorer une explication alternative de l&rsquo;entr\u00e9e sensorielle.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le hi\u00e9rarchique \u00e0 r\u00e9troaction (<em>feedback<\/em> fronto-pari\u00e9tal) postule que la bistabilit\u00e9 n&rsquo;est pas confin\u00e9e aux aires sensorielles primaires pr\u00e9coces, mais r\u00e9sulte d&rsquo;un dialogue dynamique incessant entre les cortex visuels\/auditifs et un r\u00e9seau supramodal d&rsquo;\u00e9chantillonnage de l&rsquo;attention situ\u00e9 dans le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et le sillon intrapari\u00e9tal. Ce r\u00e9seau central surveillerait la coh\u00e9rence sensorielle et enverrait des signaux perturbateurs de r\u00e9initialisation (<em>reset<\/em>) lorsque la redondance d&rsquo;un percept prolong\u00e9 d\u00e9passe un seuil de pertinence \u00e9cologique.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse fine des \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables implique la d\u00e9composition du ph\u00e9nom\u00e8ne selon plusieurs dimensions structurelles et ph\u00e9nom\u00e9nologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La rivalit\u00e9 binoculaire (ou interoculaire) :<\/strong> Survient lorsque des stimuli mutuellement incompatibles sont pr\u00e9sent\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment \u00e0 chaque \u0153il, engendrant une alternance de visibilit\u00e9 totale ou partielle entre les deux yeux plut\u00f4t qu&rsquo;une fusion st\u00e9r\u00e9oscopique.<\/li>\n<li><strong>Les figures g\u00e9om\u00e9triques r\u00e9versibles :<\/strong> Comprend les repr\u00e9sentations bidimensionnelles ambigu\u00ebs sugg\u00e9rant deux projections tridimensionnelles distinctes, \u00e0 l&rsquo;image du cube de Necker, du rhombo\u00efde de Schroeder ou du t\u00e9tra\u00e8dre invers\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La s\u00e9gr\u00e9gation figure-fond ambigu\u00eb :<\/strong> Repose sur l&rsquo;incapacit\u00e9 du syst\u00e8me visuel \u00e0 assigner de mani\u00e8re univoque la propri\u00e9t\u00e9 de fronti\u00e8re \u00e0 l&rsquo;une ou l&rsquo;autre r\u00e9gion de l&rsquo;espace visuel (ex. le vase de Rubin alternant entre un chandelier\/vase central et deux profils faciaux en vis-\u00e0-vis).<\/li>\n<li><strong>La bistabilit\u00e9 du mouvement cin\u00e9tique et apparent :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne o\u00f9 la direction ou la profondeur d&rsquo;une trajectoire anim\u00e9e est ind\u00e9termin\u00e9e (ex. la silhouette de la danseuse en rotation, le cylindre tournant de Treue, ou le ph\u00e9nom\u00e8ne du quart de tour stroboscopique).<\/li>\n<li><strong>La bistabilit\u00e9 auditive (streaming auditif) :<\/strong> Succession rapide de sons de fr\u00e9quences diff\u00e9rentes (sch\u00e9ma ABA-ABA) per\u00e7ue alternativement soit comme un flux m\u00e9lodique int\u00e9gr\u00e9 unique, soit comme deux flux sonores galopant en parall\u00e8le sur des canaux distincts.<\/li>\n<li><strong>La phase de dominance :<\/strong> Dur\u00e9e temporelle continue pendant laquelle un pr\u00e9cepte unique occupe sans partage le champ de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale.<\/li>\n<li><strong>La phase de transition ou d&rsquo;\u00e9tat mixte :<\/strong> P\u00e9riode transitoire, souvent br\u00e8ve, au cours de laquelle l&rsquo;observateur per\u00e7oit une combinaison instable, un patchwork ou une superposition dynamique des deux motifs avant la stabilisation du pr\u00e9cepte suivant.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Le cas paradigmatique du canard-lapin (popularis\u00e9 par le psychologue Joseph Jastrow et abondamment discut\u00e9 par Ludwig Wittgenstein) illustre avec brio l&rsquo;intervention de l&rsquo;attribution s\u00e9mantique dans la bistabilit\u00e9. Le contour graphique de la figure demeure rigoureusement immuable sur le papier ; pourtant, selon l&rsquo;orientation spatiale attribu\u00e9e au p\u00f4le focal, la protub\u00e9rance gauche est instantan\u00e9ment comprise soit comme le bec d&rsquo;un anatid\u00e9 pointant vers l&rsquo;occident, soit comme les oreilles dress\u00e9es d&rsquo;un l\u00e9porid\u00e9 regardant vers l&rsquo;orient. Ce basculement n&rsquo;alt\u00e8re en rien la d\u00e9tection des lignes physiques par la r\u00e9tine, mais transforme instantan\u00e9ment la valence s\u00e9mantique, la signification cat\u00e9gorielle et le parcours saccadique de l&rsquo;\u0153il.<\/p>\n<p>Dans le domaine cin\u00e9tique, l&rsquo;illusion de la danseuse en rotation (cr\u00e9\u00e9e par le concepteur web Nobuyuki Kayahara) montre une silhouette f\u00e9minine noire tournoyant sur un fond blanc sans aucun rep\u00e8re de profondeur st\u00e9r\u00e9oscopique ni d&rsquo;ombrage d&rsquo;illumination. En cons\u00e9quence, les spectateurs per\u00e7oivent la danseuse tournant soit dans le sens horaire (vue du dessus ou du dessous), soit dans le sens trigonom\u00e9trique anti-horaire. La transition entre ces deux interpr\u00e9tations survient souvent de fa\u00e7on saisissante au cours d&rsquo;un clignement de paupi\u00e8re ou d&rsquo;un d\u00e9calage involontaire de la fixation fov\u00e9ale, illustrant comment une minime fluctuation motrice peut d\u00e9stabiliser l&rsquo;attracteur cognitif en vigueur.<\/p>\n<p>Un autre exemple saisissant en laboratoire clinique concerne la rivalit\u00e9 binoculaire provoqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aide de lunettes anaglyphes rouge-vert : un \u0153il re\u00e7oit l&rsquo;image d&rsquo;un visage humain tandis que l&rsquo;autre \u0153il re\u00e7oit l&rsquo;image d&rsquo;une maison d&rsquo;habitation. Le sujet ne voit jamais un \u00ab visage-maison \u00bb monstrueux et unifi\u00e9 ; il assiste \u00e0 une guerre silencieuse au cours de laquelle le visage domine pendant trois secondes, avant d&rsquo;\u00eatre progressivement grignot\u00e9 par une onde propag\u00e9e d&rsquo;invisibilit\u00e9 c\u00e9dant la place \u00e0 la fa\u00e7ade architecturale. Ce protocole \u00e9l\u00e9gant permet aux chercheurs de v\u00e9rifier que l&rsquo;aire fusiforme des visages (FFA) et l&rsquo;aire parahippocampique des lieux (PPA) s&rsquo;activent et s&rsquo;\u00e9teignent en alternance stricte dans le cerveau, au rythme exact des pressions de touches d\u00e9claratives de l&rsquo;observateur.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychophysique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation empirique des \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables exige des m\u00e9thodologies psychophysiques rigoureuses pour quantifier un flux de conscience purement subjectif et priv\u00e9 :<\/p>\n<p>Le paradigme standard d&rsquo;enregistrement en temps r\u00e9el repose sur le rapport comportemental continu : le participant est assis dans une cabine insonoris\u00e9e et obscure, fixant un \u00e9cran calibr\u00e9, et maintient enfonc\u00e9e une touche d\u00e9di\u00e9e tant qu&rsquo;il per\u00e7oit l&rsquo;\u00e9tat A, rel\u00e2che et enfonce une autre touche pour l&rsquo;\u00e9tat B, et signale le cas \u00e9ch\u00e9ant les \u00e9pisodes mixtes par une troisi\u00e8me commande. Ce dispositif permet d&rsquo;extraire des variables temporelles quantitatives capitales : la dur\u00e9e moyenne de dominance, la fr\u00e9quence globale de bascule (taux de transition par minute), la sym\u00e9trie de pr\u00e9valence (ratio de dominance entre les \u00e9tats A et B) et le coefficient de variation de la distribution stochastique.<\/p>\n<p>Pour contourner les limites inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;auto-\u00e9valuation verbale et motrice (qui introduit des d\u00e9lais moteurs et sollicite la m\u00e9tacognition), les neuroscientifiques ont mis au point des paradigmes d&rsquo;\u00e9valuation \u00ab sans rapport \u00bb (<em>no-report paradigms<\/em>). Ces techniques exploitent des biomarqueurs oculom\u00e9triques objectifs directement corr\u00e9l\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat perceptif conscient, tels que le nystagmus optocin\u00e9tique (mouvements r\u00e9flexes de poursuite oculaire calqu\u00e9s sur la direction per\u00e7ue du mouvement), la pupillom\u00e9trie diff\u00e9rentielle (les variations de diam\u00e8tre pupillaire refl\u00e9tant les changements de luminosit\u00e9 per\u00e7ue du stimulus dominant) et l&rsquo;analyse micro-saccadique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, le couplage avec l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie \u00e0 haute densit\u00e9 (EEG) et la magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG) permet de mesurer les potentiels \u00e9voqu\u00e9s visuels \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat stationnaire (SSVEP). En faisant scintiller l&rsquo;image A \u00e0 une fr\u00e9quence F1 (par exemple 8,5 Hz) et l&rsquo;image B \u00e0 une fr\u00e9quence F2 (par exemple 12 Hz), l&rsquo;amplitude spectrale de ces harmoniques dans le signal occipito-pari\u00e9tal renseigne directement sur le triomphe conscient de l&rsquo;une ou l&rsquo;autre image, fournissant une chronom\u00e9trie millim\u00e9trique de la bascule c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La recherche sur la dynamique de la bistabilit\u00e9 d\u00e9passe largement le cadre de la curiosit\u00e9 th\u00e9orique et trouve des r\u00e9percussions concr\u00e8tes dans de multiples disciplines :<\/p>\n<p>En psychiatrie et en psychopathologie computationnelle, la fr\u00e9quence et la r\u00e9gularit\u00e9 des alternances bistables constituent des endoph\u00e9notypes prometteurs. Chez les personnes atteintes de troubles bipolaires, des \u00e9tudes cliniques rigoureuses ont mis en \u00e9vidence un ralentissement spectaculaire du taux de bascule en rivalit\u00e9 binoculaire, particuli\u00e8rement marqu\u00e9 durant les phases d\u00e9pressives, ce qui t\u00e9moigne d&rsquo;un d\u00e9ficit potentiel des transmissions GABAergiques corticales et d&rsquo;un d\u00e9r\u00e8glement de l&rsquo;inhibition synaptique. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans les troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA), les transitions perceptives sont souvent ralenties et caract\u00e9ris\u00e9es par des phases de percepts mixtes inhabituellement prolong\u00e9es, corroborant l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une alt\u00e9ration du ratio excitation\/inhibition dans les colonnes corticales.<\/p>\n<p>Dans le secteur de l&rsquo;ing\u00e9nierie ergonomique, des interfaces personne-machine et de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle (RV), la ma\u00eetrise des indices perceptifs bistables s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour \u00e9viter la fatigue visuelle et le cybercin\u00e9tisme. Lorsque des affichages t\u00eate haute projettent des informations synth\u00e9tiques superpos\u00e9es \u00e0 l&rsquo;environnement r\u00e9el sans un alignement parfait de vergence et de disparit\u00e9 binoculaire, une rivalit\u00e9 involontaire peut surgir, provoquant des ruptures d&rsquo;attention critiques et des pertes de vigilance fatales chez les pilotes d&rsquo;aviation ou les chirurgiens sous t\u00e9l\u00e9guidage.<\/p>\n<p>Enfin, en neurotechnologie et dans le d\u00e9veloppement d&rsquo;interfaces cerveau-ordinateur (BCI), les oscillations spontan\u00e9es de la bistabilit\u00e9 sont utilis\u00e9es pour concevoir des protocoles d&rsquo;entra\u00eenement au neurofeedback attentionnel, apprenant aux utilisateurs \u00e0 stabiliser volontairement des \u00e9tats cognitifs internes sp\u00e9cifiques par modulation descendante de leurs rythmes c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus de donn\u00e9es empiriques sur la bistabilit\u00e9 perceptive s&rsquo;est enrichi de d\u00e9couvertes fondamentales au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Dans les ann\u00e9es 1990, les exp\u00e9riences pionni\u00e8res d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie men\u00e9es par Nikos Logothetis et ses collaborateurs au Max Planck Institute de T\u00fcbingen sur des primates non humains entra\u00een\u00e9s ont constitu\u00e9 une perc\u00e9e historique. En enregistrant simultan\u00e9ment des neurones dans l&rsquo;aire visuelle primaire (V1) et dans les aires visuelles sup\u00e9rieures comme le cortex inf\u00e9rotemporal (IT) pendant une rivalit\u00e9 binoculaire, ils ont d\u00e9couvert que seule une infime minorit\u00e9 de neurones de V1 refl\u00e8te le percept conscient de l&rsquo;animal, alors que la quasi-totalit\u00e9 des neurones d&rsquo;IT d\u00e9charge exclusivement en phase avec le percept subjectivement rapport\u00e9. Cela a prouv\u00e9 que la conscience d&rsquo;un objet visuel ne d\u00e9pend pas directement de l&rsquo;excitation r\u00e9tino-g\u00e9nicul\u00e9e primaire, mais d&rsquo;une s\u00e9lection hi\u00e9rarchique \u00e9mergeant le long de la voie ventrale.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les travaux en spectroscopie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (SRM) conduits par des chercheurs tels que Rob van Loon et ses coll\u00e8gues ont apport\u00e9 une preuve biochimique directe aux mod\u00e8les th\u00e9oriques computationnels : ils ont mesur\u00e9 la concentration basale de neurotransmetteurs dans le cortex occipital humain et d\u00e9montr\u00e9 que le niveau physiologique d&rsquo;acide gamma-aminobutyrique (GABA) corr\u00e8le positivement et significativement avec la dur\u00e9e de dominance perceptive. Plus la concentration locale de GABA est \u00e9lev\u00e9e, plus l&rsquo;inhibition r\u00e9ciproque est puissante et stable, espa\u00e7ant ainsi les \u00e9v\u00e9nements de bascule.<\/p>\n<p>Dans le domaine du traitement pr\u00e9dictif, les publications empiriques de Florian Sterzer et Philipp Sterzer ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;activation du cortex frontal intervient fr\u00e9quemment quelques centaines de millisecondes <em>avant<\/em> l&rsquo;occurrence subjective de la bascule, validant l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle des m\u00e9canismes top-down de surveillance de l&rsquo;erreur pr\u00e9dictive initient activement la r\u00e9organisation perceptive plut\u00f4t que de simplement enregistrer passivement le r\u00e9sultat d&rsquo;un \u00e9puisement synaptique local.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>Bien que les substrats biophysiques de la bistabilit\u00e9 rel\u00e8vent de contraintes neuroanatomiques universelles partag\u00e9es par l&rsquo;ensemble de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, l&rsquo;interpr\u00e9tation des figures ambigu\u00ebs et la probabilit\u00e9 a priori accord\u00e9e \u00e0 un percept donn\u00e9 manifestent des modulations culturelles substantielles :<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes transculturelles utilisant des stimuli bistables classiques, tels que le canard-lapin de Jastrow, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des biais de pr\u00e9valence hautement d\u00e9pendants du biotope et des traditions saisonni\u00e8res. Des populations pastorales ou rurales famili\u00e8res de l&rsquo;aviculture reconnaissent quasi instantan\u00e9ment et de fa\u00e7on pr\u00e9dominante le canard, alors que des populations urbaines soumises \u00e0 une exposition m\u00e9diatique sp\u00e9cifique (par exemple durant la p\u00e9riode des f\u00eates de P\u00e2ques) d\u00e9montrent une amorce cognitive pr\u00e9alable (<em>priming<\/em>) faisant basculer la dominance initiale vers le lapin.<\/p>\n<p>Sur un plan cognitif plus large, les recherches comparatives men\u00e9es entre des cohortes occidentales (marqu\u00e9es par une pens\u00e9e analytique focalis\u00e9e sur l&rsquo;objet central isol\u00e9) et des cohortes d&rsquo;Asie orientale (caract\u00e9ris\u00e9es par une pens\u00e9e holistique int\u00e9grant le contexte global et les relations de champ) r\u00e9v\u00e8lent des diff\u00e9rences mesurables dans la dynamique de r\u00e9version figure-fond, \u00e0 l&rsquo;image du vase de Rubin. Les sujets issus de traditions de pens\u00e9e holistique int\u00e8grent plus rapidement l&rsquo;espace n\u00e9gatif environnant comme un \u00e9l\u00e9ment constitutif du percept, manifestant des latences de premi\u00e8re bascule significativement plus courtes vers le fond que les observateurs analytiques qui s&rsquo;ancrent plus durablement sur la figure centrale.<\/p>\n<p>Ces variations rappellent avec pertinence que si les lois m\u00e9caniques de l&rsquo;adaptation neuronale sont universelles, les mod\u00e8les internes a priori (les <em>priors<\/em> bay\u00e9siens) qui orientent la r\u00e9solution des ambigu\u00eft\u00e9s sont forg\u00e9s par l&rsquo;histoire exp\u00e9rientielle, le langage et l&rsquo;environnement \u00e9cologique des individus.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son \u00e9l\u00e9gance, l&rsquo;utilisation de la bistabilit\u00e9 comme mod\u00e8le d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la conscience pure fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats m\u00e9thodologiques et conceptuels au sein de la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p>Le principal contentieux m\u00e9thodologique concerne ce que les sp\u00e9cialistes appellent \u00ab l&rsquo;artefact du rapport conscient \u00bb (<em>report confound<\/em>). Pendant des d\u00e9cennies, les neuroscientifiques ont postul\u00e9 que les activations massives observ\u00e9es en IRMf dans les cortex fronto-pari\u00e9taux durant les bascules bistables constituaient le substrat direct de la transition consciente. Or, de r\u00e9cents protocoles utilisant des paradigmes sans rapport (o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tat perceptif du sujet est d\u00e9duit uniquement par des indicateurs pupillaires ou nystagmiques sans aucune action motrice ni introspection requise) ont mis en lumi\u00e8re une att\u00e9nuation drastique de ces activations frontales. Certains chercheurs en concluent que le cortex pr\u00e9frontal n&rsquo;est pas le si\u00e8ge de l&rsquo;\u00e9mergence du percept, mais refl\u00e8te seulement les processus subsidiaires de jugement m\u00e9tacognitif, d&rsquo;\u00e9valuation motrice et d&rsquo;attention active d\u00e9clench\u00e9s par la t\u00e2che.<\/p>\n<p>Une seconde controverse th\u00e9orique oppose les partisans d&rsquo;un m\u00e9canisme purement p\u00e9riph\u00e9rique et passif (adaptation des r\u00e9cepteurs et comp\u00e9tition au sein des couches d&rsquo;entr\u00e9e visuelles V1\/V2) aux tenants d&rsquo;une vision descendante unifi\u00e9e (s\u00e9lection attentionnelle et inf\u00e9rence bay\u00e9sienne frontale). Pour les premiers, le syst\u00e8me visuel pr\u00e9coce dispose de toute la machinerie n\u00e9cessaire pour osciller m\u00e9caniquement sans recours \u00e0 des computations sup\u00e9rieures ; pour les seconds, cette vision r\u00e9ductionniste \u00e9choue \u00e0 expliquer pourquoi la signification s\u00e9mantique, la valence \u00e9motionnelle d&rsquo;un visage ou la volition peuvent moduler profond\u00e9ment la dynamique temporelle des bascules.<\/p>\n<p>Enfin, une limite conceptuelle r\u00e9side dans le danger de la surg\u00e9n\u00e9ralisation : la bistabilit\u00e9 de laboratoire, construite sur des stimuli simplifi\u00e9s, artificiels et g\u00e9om\u00e9triquement parfaits, ne refl\u00e8te que tr\u00e8s imparfaitement la complexit\u00e9 des sc\u00e8nes visuelles r\u00e9elles. Dans l&rsquo;\u00e9cologie quotidienne, les stimuli multisensoriels dynamiques ne demeurent jamais rigoureusement ambigus, ce qui conduit certains auteurs \u00e9cologistes gibsoniens \u00e0 consid\u00e9rer la bistabilit\u00e9 comme un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne cr\u00e9\u00e9 par des contraintes exp\u00e9rimentales de laboratoire non repr\u00e9sentatives de l&rsquo;\u00e9cologie de la vision naturelle.<\/p>\n<h3>14. Termes apparent\u00e9s et distinctions notionnelles<\/h3>\n<p>Il importe de distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment les \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables de plusieurs notions connexes du champ de la psychologie et des neurosciences :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Multistabilit\u00e9 perceptive :<\/strong> Terme g\u00e9n\u00e9rique englobant tout ph\u00e9nom\u00e8ne o\u00f9 un stimulus suscite plus d&rsquo;une interpr\u00e9tation ; la bistabilit\u00e9 en est le sous-ensemble sp\u00e9cifique et le plus fr\u00e9quent, restreint \u00e0 exactement deux \u00e9tats alternants.<\/li>\n<li><strong>Rivalit\u00e9 binoculaire :<\/strong> Forme sp\u00e9cifique de bistabilit\u00e9 provoqu\u00e9e par le conflit interoculaire entre deux stimuli physiques r\u00e9tiniens distincts, \u00e0 diff\u00e9rencier des figures r\u00e9versibles (ex. cube de Necker) o\u00f9 un seul et m\u00eame stimulus identique est vu par les deux yeux simultan\u00e9ment.<\/li>\n<li><strong>Illusion d&rsquo;optique statique :<\/strong> D\u00e9formation perceptive persistante et invariable (ex. illusion de M\u00fcller-Lyer), o\u00f9 le cerveau g\u00e9n\u00e8re une erreur syst\u00e9matique d&rsquo;estimation mais ne produit aucune oscillation temporelle spontan\u00e9e entre deux interpr\u00e9tations.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9ciprocit\u00e9 d&rsquo;inhibition neuronale :<\/strong> M\u00e9canisme neurophysiologique synaptique sous-jacent \u00e0 la bistabilit\u00e9, qui ne doit pas \u00eatre confondu avec le ph\u00e9nom\u00e8ne ph\u00e9nom\u00e9nologique lui-m\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Hallucination :<\/strong> Exp\u00e9rience sensorielle survenant en l&rsquo;absence totale de stimulus externe ad\u00e9quat, alors que la bistabilit\u00e9 exige imp\u00e9rativement un stimulus sensoriel r\u00e9el, physique et invariant.<\/li>\n<li><strong>Fluctuation attentionnelle :<\/strong> D\u00e9placement involontaire du focus de l&rsquo;attention sans changement de percept, alors que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement bistable transforme la configuration ph\u00e9nom\u00e9nale per\u00e7ue elle-m\u00eame.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>Les \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables incarnent l&rsquo;une des manifestations les plus fascinantes de l&rsquo;activit\u00e9 constructive du cerveau humain. Lorsque les donn\u00e9es sensorielles entrantes se r\u00e9v\u00e8lent compatibles avec deux repr\u00e9sentations mutuellement exclusives, le syst\u00e8me nerveux central refuse l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 ind\u00e9cise et impose un \u00e9tat conscient unifi\u00e9, avant de le faire basculer spontan\u00e9ment et continuellement vers l&rsquo;\u00e9tat alternatif.<\/p>\n<p>Ce cycle perp\u00e9tuel de transitions r\u00e9sulte d&rsquo;une dialectique intime entre des processus neuronaux ascendants (inhibition synaptique r\u00e9ciproque, d\u00e9pression de transmission et bruit stochastique) et des r\u00e9gulations computationnelles descendantes (minimisation de l&rsquo;erreur pr\u00e9dictive, \u00e9chantillonnage attentionnel et r\u00e9troactions fronto-pari\u00e9tales). Les distributions temporelles de ces phases de dominance ob\u00e9issent universellement \u00e0 des lois statistiques pr\u00e9cises, modul\u00e9es \u00e0 la marge par la chimie c\u00e9r\u00e9brale (notamment le GABA) et par des influences contextuelles ou culturelles.<\/p>\n<p>V\u00e9ritable carrefour exp\u00e9rimental, la bistabilit\u00e9 permet aujourd&rsquo;hui aux neuroscientifiques et aux cliniciens de dissocier rigoureusement les signaux d&rsquo;entr\u00e9e sensoriels de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique consciente, offrant des biomarqueurs diagnostiques cruciaux pour la psychiatrie computationnelle et posant les bases indispensables \u00e0 la compr\u00e9hension philosophique et neurobiologique des myst\u00e8res de la conscience humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blake, R., &#038; Logothetis, N. K. (2002). Visual competition. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 3(1), 13\u201321. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn701\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn701<\/a><\/li>\n<li>Crick, F., &#038; Koch, C. (1998). Consciousness and neuroscience. <em>Cerebral Cortex<\/em>, 8(2), 97\u2013107. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/8.2.97\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/cercor\/8.2.97<\/a><\/li>\n<li>Friston, K. (2005). A theory of cortical responses. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 360(1456), 815\u2013836. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2005.1622\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2005.1622<\/a><\/li>\n<li>Levelt, W. J. (1968). <em>On binocular rivalry<\/em>. Royal Van Gorcum.<\/li>\n<li>Sterzer, P., Kleinschmidt, A., &#038; Rees, G. (2009). The neural bases of multistable perception. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 13(7), 310\u2013318. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2009.04.006\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2009.04.006<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez en profondeur les \u00e9v\u00e9nements perceptifs bistables : d\u00e9finitions, mod\u00e8les neuronaux, rivalit\u00e9 binoculaire et corr\u00e9lats de la conscience humaine.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1387,647,5106],"tags":[4670,5191,4757,33115,1127,4673],"class_list":["post-22190","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-psychologie-cognitive","category-psychophysique","tag-conscience-visuelle","tag-cube-de-necker","tag-neurosciences-cognitives","tag-perception-bistable","tag-psychophysique","tag-rivalite-binoculaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22190","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22190\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22190"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22190"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22190"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}