{"id":22145,"date":"2026-10-26T23:01:11","date_gmt":"2026-10-26T23:01:11","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=modele-biosocial-definition-psychologie"},"modified":"2026-10-26T23:01:11","modified_gmt":"2026-10-26T23:01:11","slug":"modele-biosocial-definition-psychologie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=modele-biosocial-definition-psychologie","title":{"rendered":"Le biosocial : Aux confluents du corps et du social"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019\u00eatre humain ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une simple s\u00e9quence d\u2019ADN ni \u00e0 un produit passif de son environnement socioculturel ; il se constitue au point de rencontre dynamique et permanent de ces deux r\u00e9alit\u00e9s. Le paradigme biosocial s\u2019impose aujourd\u2019hui en psychologie, en psychiatrie et en sciences sociales comme la grille de lecture indispensable pour d\u00e9passer les apories ancestrales de l\u2019inn\u00e9 et de l\u2019acquis. En explorant la mani\u00e8re dont les processus biologiques incarnent les exp\u00e9riences relationnelles et dont les structures sociales fa\u00e7onnent l\u2019expression g\u00e9nomique, cette perspective r\u00e9volutionne notre compr\u00e9hension du d\u00e9veloppement, de la psychopathologie et des conduites humaines.<\/p>\n<h2>Approche biosociale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le terme <strong>biosocial<\/strong> qualifie tout ph\u00e9nom\u00e8ne, mod\u00e8le conceptuel ou champ d\u2019investigation scientifique qui postule l\u2019interd\u00e9pendance indissociable et l\u2019influence r\u00e9ciproque continue entre les facteurs biologiques (g\u00e9n\u00e9tiques, neurobiologiques, physiologiques, endocriniens) et les variables sociales (interactions interpersonnelles, statut socio-\u00e9conomique, normes culturelles, environnements \u00e9ducatifs). Loin de juxtaposer ces deux dimensions, l\u2019approche biosociale th\u00e9orise leur coconstruction permanente dans le fa\u00e7onnement du comportement, de la cognition et de la sant\u00e9 mentale.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie contemporaine et de la psychopathologie d\u00e9veloppementale, le mod\u00e8le biosocial d\u00e9crit comment des vuln\u00e9rabilit\u00e9s neurobiologiques inn\u00e9es ou pr\u00e9coces interagissent avec des environnements relationnels sp\u00e9cifiques\u2014qu&rsquo;ils soient invalidants, traumatiques ou au contraire s\u00e9curisants\u2014pour produire des trajectoires psychologiques distinctes. Il refuse tant le r\u00e9ductionnisme g\u00e9n\u00e9tique que le d\u00e9terminisme sociologique strict, affirmant que le biologique fournit des propensions mall\u00e9ables tandis que le social module, active ou inhibe l&rsquo;expression de ces potentialit\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan sociologique et anthropologique, la perspective biosociale examine comment les hi\u00e9rarchies, le stress chronique d\u2019origine sociopolitique et les in\u00e9galit\u00e9s structurelles s\u2019inscrivent litt\u00e9ralement dans la physiologie des individus, affectant la r\u00e9gulation neuroendocrine, la fonction immunitaire et la r\u00e9activit\u00e9 du syst\u00e8me nerveux autonome sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>D\u2019un point de vue morphologique, le vocable <em>biosocial<\/em> est un mot compos\u00e9 n\u00e9oclassique forg\u00e9 \u00e0 partir de deux racines distinctes. La premi\u00e8re composante provient du grec ancien <em>\u03b2\u03af\u03bf\u03c2<\/em> (<em>b\u00edos<\/em>), d\u00e9signant la vie organique, le mode d\u2019existence individuel et la vitalit\u00e9 corporelle, par opposition \u00e0 <em>\u03b6\u03c9\u03ae<\/em> (<em>z\u014d\u1e17<\/em>), qui renvoie \u00e0 la vie en tant que principe universel partag\u00e9 par tous les \u00eatres vivants. La seconde composante d\u00e9rive du latin <em>socialis<\/em>, lui-m\u00eame issu de <em>socius<\/em>, signifiant \u00ab compagnon \u00bb, \u00ab associ\u00e9 \u00bb ou \u00ab alli\u00e9 \u00bb, se rapportant \u00e0 la vie en communaut\u00e9, aux relations mutuelles et \u00e0 l\u2019organisation collective.<\/p>\n<p>Le terme \u00e9merge initialement dans la litt\u00e9rature sociologique et biologique anglo-saxonne \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, souvent sous la plume de th\u00e9oriciens \u00e9volutionnistes et de r\u00e9formateurs sociaux cherchant \u00e0 lier darwinisme et organisation sociopolitique. Son usage s\u2019est \u00e9pur\u00e9 au cours du XXe si\u00e8cle des d\u00e9rives id\u00e9ologiques spenc\u00e9riennes pour int\u00e9grer la psychologie du d\u00e9veloppement, la criminologie et la psychopathologie clinique, notamment gr\u00e2ce aux travaux sur l\u2019ontogen\u00e8se comportementale et aux formulations th\u00e9oriques de la psychologie int\u00e9grative.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, <strong>biosocial<\/strong> se prononce phon\u00e9tiquement \/bj\u0254.s\u0254.sjal\/ (ou \/bjo.s\u0254.sjal\/). Il s\u2019agit principalement d\u2019un adjectif qualificatif relationnel, qui s\u2019accorde en genre et en nombre avec le substantif qu\u2019il d\u00e9termine : <em>biosocial<\/em> au masculin singulier, <em>biosociale<\/em> au f\u00e9minin singulier (\/bj\u0254.s\u0254.sjal\/), <em>biosociaux<\/em> au masculin pluriel (\/bj\u0254.s\u0254.sjo\/), et <em>biosociales<\/em> au f\u00e9minin pluriel (\/bj\u0254.s\u0254.sjal\/).<\/p>\n<p>Bien que son emploi pr\u00e9dominant soit adjectival (par exemple dans les locutions \u00ab mod\u00e8le biosocial \u00bb, \u00ab th\u00e9orie biosociale \u00bb, \u00ab recherche biosociale \u00bb ou \u00ab criminologie biosociale \u00bb), le terme est \u00e9galement employ\u00e9 substantivement sous la forme \u00ab le biosocial \u00bb, d\u00e9signant alors le domaine d\u2019\u00e9tude, l\u2019ensemble ontologique ou le plan de r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9sultant de l\u2019intrication des m\u00e9canismes vivants et des dynamiques collectives. Dans les textes acad\u00e9miques francophones, il conserve une neutralit\u00e9 axiologique rigoureuse et ne comporte pas de variantes orthographiques attest\u00e9es.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La perspective biosociale repose sur l\u2019axiome fondamental selon lequel la biologie et le contexte social ne constituent pas des entit\u00e9s \u00e9tanches op\u00e9rant de mani\u00e8re s\u00e9quentielle, mais des syst\u00e8mes ouverts en transduction perp\u00e9tuelle. Historiquement, les sciences humaines et naturelles ont oscill\u00e9 entre deux \u00e9cueils antagonistes : le biologisme na\u00eff, qui per\u00e7oit le cerveau comme un organe autonome d\u00e9terminant unilat\u00e9ralement la pens\u00e9e et l\u2019affect, et le sociologisme radical, qui con\u00e7oit le nouveau-n\u00e9 comme une table rase model\u00e9e sans friction par les discours, les institutions et l\u2019apprentissage social. L\u2019\u00e9pist\u00e9mologie biosociale disqualifie cette dichotomie en d\u00e9montrant que le biologique est profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience relationnelle, tandis que les structures sociales d\u00e9pendent des capacit\u00e9s cognitives et affectives des organismes qui les animent.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette dynamique se trouve le concept de boucle de r\u00e9troaction bidirectionnelle. Un nourrisson dot\u00e9 d\u2019une r\u00e9activit\u00e9 vagale atypique ou d\u2019un seuil sensoriel particuli\u00e8rement bas manifeste des pleurs prolong\u00e9s, une d\u00e9tresse aigu\u00eb face aux stimuli mineurs et une difficult\u00e9 marqu\u00e9e \u00e0 s\u2019apaiser. Cette disposition biologique initiale n\u2019entra\u00eene pas in\u00e9luctablement une pathologie future ; en revanche, elle sollicite intens\u00e9ment les comp\u00e9tences de l\u2019environnement social d\u2019attachement. Si les parents poss\u00e8dent des ressources psychologiques solides et offrent un \u00e9tayage chaleureux et coh\u00e9rent, la trajectoire d\u00e9veloppementale s\u2019oriente vers la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle. Si, \u00e0 l\u2019inverse, les donneurs de soins se trouvent d\u00e9munis, \u00e9puis\u00e9s ou hostiles, ils peuvent rejeter ou punir l\u2019expression de cette d\u00e9tresse, constituant ainsi un milieu invalidant qui aggrave la dysr\u00e9gulation neurobiologique de l\u2019enfant.<\/p>\n<p>Le paradigme biosocial postule \u00e9galement que les \u00e9v\u00e9nements sociaux transforment mat\u00e9riellement les circuits biologiques. Les d\u00e9couvertes contemporaines en mati\u00e8re de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89pig%C3%A9n%C3%A9tique\">\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique<\/a> comportementale et de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Plasticit%C3%A9_neuronale\">plasticit\u00e9 neuronale<\/a> attestent que les signaux relationnels\u2014tels que la pr\u00e9sence s\u00e9curisante d\u2019un pair, l\u2019ostracisme communautaire ou la maltraitance intrafamiliale\u2014modifient l\u2019axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien (HPA), la m\u00e9thylation de l\u2019ADN r\u00e9gulant les r\u00e9cepteurs aux glucocortico\u00efdes et l\u2019architecture synaptique du cortex pr\u00e9frontal et de l\u2019amygdale. Le corps humain n\u2019est pas un r\u00e9cepteur inerte ; il est un syst\u00e8me r\u00e9sonnant qui int\u00e9riorise l\u2019histoire sociale de l\u2019individu.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, les fronti\u00e8res du concept biosocial englobent aussi bien la micro-analyse des dyades parent-enfant que la macro-analyse sociologique des d\u00e9terminants structurels de la sant\u00e9. Il s\u2019\u00e9tend \u00e0 la criminologie biosociale, qui \u00e9tudie la fa\u00e7on dont les toxines environnementales (comme le plomb), la pr\u00e9maturit\u00e9 ou les traumatismes cr\u00e2niens interagissent avec la pauvret\u00e9 et la d\u00e9sorganisation des quartiers pour favoriser la d\u00e9linquance. Il innerve \u00e9galement la psychiatrie clinique, o\u00f9 les troubles de l\u2019humeur, les addictions et les troubles de la personnalit\u00e9 sont d\u00e9sormais envisag\u00e9s comme des manifestations biosociales complexes plut\u00f4t que comme de purs dysfonctionnements synaptiques ou de simples conflits intrapsychiques.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La g\u00e9n\u00e9alogie intellectuelle du concept biosocial s\u2019enracine dans les tentatives de synth\u00e8se scientifique du tournant du XXe si\u00e8cle. D\u00e8s les ann\u00e9es 1920 et 1930, des auteurs comme Edward Sapir en anthropologie et George Herbert Mead en psychologie sociale soulignent que l\u2019organisme biologique individuel n\u2019atteint son statut de \u00ab personne \u00bb que par l\u2019interm\u00e9diaire des symboles et des interactions sociales partag\u00e9es. Simultan\u00e9ment, des biologistes dialectiques et des th\u00e9oriciens du d\u00e9veloppement comme Lev Vygotski insistent sur le fait que les fonctions psychologiques sup\u00e9rieures naissent de l\u2019interaction entre la maturation organique et les outils socioculturels m\u00e9diatis\u00e9s par le langage.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1960 et 1970, l\u2019essor des neurosciences et de l\u2019\u00e9thologie humaine am\u00e8ne des chercheurs comme Hans Eysenck \u00e0 proposer des th\u00e9ories de la personnalit\u00e9 fond\u00e9es sur des bases biologiques modul\u00e9es par le conditionnement social. Eysenck sugg\u00e8re que les niveaux d\u2019activation du syst\u00e8me r\u00e9ticulaire activateur ascendant (SRAA) conditionnent la sensibilit\u00e9 des individus \u00e0 la socialisation, un concept pr\u00e9curseur de l&rsquo;actuel paradigme biosocial. Cependant, ces premiers mod\u00e8les restent parfois prisonniers d\u2019un d\u00e9terminisme biologique m\u00e9caniste.<\/p>\n<p>La rupture paradigmatique d\u00e9cisive survient \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 avec la formulation du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mod%C3%A8le_biopsychosocial\">mod\u00e8le biopsychosocial<\/a> par George Engel en 1977. Bien qu\u2019Engel inclue explicitement la dimension psychologique interm\u00e9diaire, son initiative l\u00e9gitime d\u00e9finitivement le croisement des donn\u00e9es somatiques et contextuelles en m\u00e9decine et en sant\u00e9 mentale. Dans le prolongement de cette r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique, la psychologue am\u00e9ricaine Marsha M. Linehan \u00e9labore au tournant des ann\u00e9es 1990 la th\u00e9orie biosociale du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_la_personnalit%C3%A9_borderline\">trouble de la personnalit\u00e9 borderline<\/a>, formalis\u00e9e dans le cadre de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_comportementale_dialectique\">th\u00e9rapie comportementale dialectique<\/a> (TCD). Linehan d\u00e9montre avec une pr\u00e9cision clinique in\u00e9dite comment une vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle biologique et un environnement invalidant se renforcent mutuellement par des m\u00e9canismes transactionnels.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l\u2019av\u00e8nement de la g\u00e9nomique fonctionnelle, de l\u2019\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et des neurosciences sociales conf\u00e8re au mod\u00e8le biosocial une robustesse empirique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Des chercheurs tels qu\u2019Avshalom Caspi et Terrie Moffitt publient des \u00e9tudes s\u00e9minales d\u00e9montrant l\u2019existence d\u2019interactions g\u00e8ne-environnement (G\u00d7E), illustrant par exemple que le polymorphisme du g\u00e8ne MAOA n\u2019induit des comportements antisociaux que chez les individus ayant subi des maltraitances infantiles s\u00e9v\u00e8res, consacrant ainsi l\u2019interd\u00e9pendance ind\u00e9passable du g\u00e9nome et du milieu relationnel.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le cadre biosocial repose sur plusieurs assises conceptuelles convergentes issues de disciplines vari\u00e9es :<\/p>\n<p>La th\u00e9orie des syst\u00e8mes dynamiques et du d\u00e9veloppement (notamment formalis\u00e9e par Esther Thelen et Gilbert Gottlieb) postule que le d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique n&rsquo;est pas guid\u00e9 par un plan pr\u00e9\u00e9tabli contenu dans le g\u00e9nome, mais \u00e9merge de l\u2019auto-organisation de multiples sous-syst\u00e8mes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Selon la notion d&rsquo;\u00e9pigen\u00e8se probabiliste de Gottlieb, le flux d\u2019information est multidirectionnel : l\u2019activit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique influence la maturation neuronale, qui oriente le comportement, lequel suscite des r\u00e9ponses de l\u2019environnement physique, social et culturel ; en retour, les stimulations environnementales modifient directement l\u2019activit\u00e9 neuronale et l\u2019expression des g\u00e8nes \u00e0 chaque instant du d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le transactionnel d&rsquo;Arnold Sameroff constitue un second pilier capital. Il affirme que l\u2019enfant fa\u00e7onne son environnement tout autant qu\u2019il est fa\u00e7onn\u00e9 par lui. Le produit d\u2019une interaction \u00e0 un moment <em>t<\/em> transforme la constitution psychobiologique de l\u2019enfant et l\u2019attitude du parent \u00e0 un moment <em>t+1<\/em>, cr\u00e9ant une spirale d\u00e9veloppementale continue o\u00f9 les fronti\u00e8res entre cause et effet s\u2019estompent continuellement au profit d&rsquo;une causalit\u00e9 circulaire et \u00e9volutive.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de la susceptibilit\u00e9 diff\u00e9rentielle et de la sensibilit\u00e9 biologique au contexte, d\u00e9velopp\u00e9e respectivement par Jay Belsky, W. Thomas Boyce et Bruce Ellis, enrichit consid\u00e9rablement le socle biosocial. Ces auteurs sugg\u00e8rent que les individus ne sont pas simplement vuln\u00e9rables aux contextes n\u00e9fastes en raison de leurs traits biologiques, mais qu&rsquo;ils poss\u00e8dent une plasticit\u00e9 neurobiologique accrue qui les rend ultrasensibles tant aux environnements adverses qu\u2019aux environnements enrichissants et bienveillants (m\u00e9taphore des \u00ab enfants orchid\u00e9es \u00bb oppos\u00e9s aux \u00ab enfants pissenlits \u00bb).<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie de l\u2019incorporation sociale (<em>social embodiment<\/em>), issue de l\u2019\u00e9pid\u00e9miologie sociale de Nancy Krieger, fournit le cadre sociologique indispensable. Elle explicite les voies mat\u00e9rielles par lesquelles les conditions \u00e9cologiques et sociales s&rsquo;inscrivent dans la biologie des populations, de la conception \u00e0 la mort, montrant que les gradients de sant\u00e9 corporelle sont l&rsquo;incarnation litt\u00e9rale des dynamiques de pouvoir, d&rsquo;exclusion et de privil\u00e8ge au sein du tissu social.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender l\u2019approche biosociale de mani\u00e8re rigoureuse, il convient d&rsquo;en d\u00e9composer les structures constitutives, les m\u00e9canismes transactionnels et les niveaux d\u2019analyse :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Vuln\u00e9rabilit\u00e9s et pr\u00e9dispositions biologiques :<\/strong> Composante regroupant les polymorphismes g\u00e9n\u00e9tiques, l\u2019hypor\u00e9activit\u00e9 ou l\u2019hyperr\u00e9activit\u00e9 du syst\u00e8me nerveux autonome (SNA), les particularit\u00e9s structurelles et fonctionnelles des r\u00e9gions limbiques et pr\u00e9frontales, les seuils de sensibilit\u00e9 sensorielle et les profils neuroendocriniens (s\u00e9cr\u00e9tion basale et r\u00e9active de cortisol).<\/li>\n<li><strong>Facteurs environnementaux et relationnels :<\/strong> Spectre englobant le style d\u2019attachement parental, le climat \u00e9motionnel intrafamilial, la pr\u00e9sence d&rsquo;exp\u00e9riences de vie traumatiques (abus, n\u00e9gligences, s\u00e9parations pr\u00e9coces), mais aussi les conditions mat\u00e9rielles du foyer, le statut socio-\u00e9conomique, la scolarisation et les r\u00e9seaux de soutien social.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9canismes de transaction biosociale :<\/strong> Processus continus d\u2019influence r\u00e9ciproque. Par exemple, la dysr\u00e9gulation \u00e9motionnelle biologique d\u2019un individu d\u00e9clenche le rejet ou l\u2019invalidation de son entourage social, ce qui accro\u00eet en retour sa d\u00e9tresse physiologique et intensifie ses comportements inadapt\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;environnement invalidant :<\/strong> Dimension clinique conceptualis\u00e9e par Marsha Linehan, caract\u00e9ris\u00e9e par une tendance chronique de l\u2019entourage \u00e0 rejeter, banaliser, juger ou punir les exp\u00e9riences int\u00e9rieures d\u2019un sujet (pens\u00e9es, ressentis, sensations corporelles), enseignant \u00e0 l\u2019individu que ses perceptions spontan\u00e9es sont erron\u00e9es ou inacceptables.<\/li>\n<li><strong>Incorporation \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et allostasique :<\/strong> Processus mol\u00e9culaires et physiologiques par lesquels le stress psychosocial chronique se traduit par une surcharge allostasique (\u00e9puisement des m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation), alt\u00e9rant les t\u00e9lom\u00e8res, provoquant une inflammation syst\u00e9mique de bas grade et modifiant la chromatine sans alt\u00e9rer la s\u00e9quence nucl\u00e9otidique.<\/li>\n<li><strong>Dimensions macro-biosociales :<\/strong> Int\u00e9gration des politiques publiques, des in\u00e9galit\u00e9s de classe et de race, et des violences institutionnelles dans l\u2019analyse des morbidit\u00e9s physiques et psychiatriques \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d&rsquo;une communaut\u00e9 ou d&rsquo;un pays.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser la dynamique biosociale, examinons le cas clinique d&rsquo;un adolescent pr\u00e9sentant un trouble de l\u2019usage de substances associ\u00e9 \u00e0 des conduites d\u00e9linquantes. D\u00e8s sa petite enfance, le sujet manifestait un temp\u00e9rament caract\u00e9ris\u00e9 par une tr\u00e8s forte recherche de nouveaut\u00e9 et une faible \u00e9vitement du danger, corr\u00e9l\u00e9es sur le plan neurobiologique \u00e0 une faible r\u00e9activit\u00e9 dopaminergique basale au sein du striatum ventral. \u00c9lev\u00e9 dans un quartier d\u00e9favoris\u00e9 au sein d\u2019une famille subissant une instabilit\u00e9 \u00e9conomique majeure et un stress conjugal chronique, ses parents peinaient \u00e0 offrir un encadrement structurant et des renforcements positifs constants. Confront\u00e9s \u00e0 ses comportements turbulents, les \u00e9ducateurs et l\u2019institution scolaire ont r\u00e9agi par des exclusions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, le rel\u00e9guant vers des groupes de pairs d\u00e9viants. Cette trajectoire illustre comment une pr\u00e9disposition neurophysiologique interagit avec un contexte socio-\u00e9ducatif d\u00e9muni pour engendrer des conduites \u00e0 risque, lesquelles r\u00e9alt\u00e8rent par la suite le fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral via la toxicit\u00e9 des substances psychoactives consomm\u00e9es.<\/p>\n<p>Un second exemple pertinent rel\u00e8ve du mod\u00e8le biosocial de Marsha Linehan dans le cadre de la prise en charge d\u2019une jeune adulte souffrant de trouble de la personnalit\u00e9 borderline. D\u00e8s la naissance, la patiente pr\u00e9sentait une sensibilit\u00e9 affective extr\u00eame : des stimuli \u00e9motionnels minimes provoquaient chez elle des r\u00e9actions v\u00e9g\u00e9tatives intenses (tachycardie, pleurs incoercibles) avec un temps de retour au calme particuli\u00e8rement long. Ses parents, aux prises avec leurs propres difficult\u00e9s de r\u00e9gulation et privil\u00e9giant un id\u00e9al de contr\u00f4le sto\u00efque, ont syst\u00e9matiquement invalid\u00e9 ses r\u00e9actions par des remarques telles que \u00ab tu exag\u00e8res toujours \u00bb, \u00ab tu fais des caprices pour rien \u00bb ou en la punissant lorsqu&rsquo;elle pleurait. Incapable d&rsquo;apprendre \u00e0 identifier, nommer et tol\u00e9rer ses \u00e9tats affectifs internes par l&rsquo;\u00e9tayage parental, la jeune fille a progressivement eu recours \u00e0 l&rsquo;automutilation non suicidaire d\u00e8s l&rsquo;adolescence, d\u00e9couvrant que la douleur physique et la vue du sang permettaient de court-circuiter une temp\u00eate \u00e9motionnelle que son entourage refusait d\u2019apaiser et que son propre cerveau ne parvenait pas \u00e0 r\u00e9guler.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L\u2019op\u00e9rationnalisation empirique du paradigme biosocial exige une m\u00e9thodologie multidisciplinaire combinant l\u2019\u00e9valuation somatique de pointe et des protocoles de psychologie sociale et comportementale. Dans la mesure o\u00f9 le construit repose sur l\u2019interaction et non sur une variable isol\u00e9e, les chercheurs et cliniciens doivent mobiliser des dispositifs d\u2019\u00e9valuation multimodaux :<\/p>\n<p>Sur le versant biologique, les investigations recourent fr\u00e9quemment au g\u00e9notypage cibl\u00e9 ou aux \u00e9tudes d&rsquo;association pang\u00e9nomique (GWAS) pour calculer des scores de risque polyg\u00e9nique (<em>polygenic risk scores<\/em>, PRS). S\u2019y ajoutent des biomarqueurs physiologiques tels que l\u2019arythmie sinusale respiratoire (ASR), qui mesure le tonus vagal cardiaque refl\u00e9tant la capacit\u00e9 de r\u00e9gulation du syst\u00e8me parasympathique en situation de stress social standardis\u00e9 (comme le <em>Trier Social Stress Test<\/em>). Le recueil de salive ou de sang permet d\u2019\u00e9valuer la r\u00e9activit\u00e9 du cortisol libre, les taux de cytokines pro-inflammatoires (IL-6, TNF-alpha) et le statut de m\u00e9thylation de promoteurs g\u00e9niques sp\u00e9cifiques (par exemple le g\u00e8ne transporteur de la s\u00e9rotonine <em>SLC6A4<\/em> ou le r\u00e9cepteur aux glucocortico\u00efdes <em>NR3C1<\/em>).<\/p>\n<p>Sur le versant psychosocial, l\u2019\u00e9valuation fait appel \u00e0 des entretiens cliniques semi-structur\u00e9s explorant les \u00e9v\u00e9nements de vie pr\u00e9coces n\u00e9fastes, \u00e0 l\u2019instar de l&rsquo;inventaire des exp\u00e9riences n\u00e9gatives de l\u2019enfance (<em>Adverse Childhood Experiences<\/em>, ACE questionnaire), ou de l\u2019<em>Adult Attachment Interview<\/em> (AAI). Pour quantifier l\u2019environnement invalidant d\u00e9crit par Linehan, des \u00e9chelles psychom\u00e9triques valid\u00e9es sont employ\u00e9es, telles que l&rsquo;<em>Invalidating Childhood Environment Scale<\/em> (ICES), qui \u00e9value la perception r\u00e9trospective de l&rsquo;invalidation maternelle et paternelle selon deux sous-\u00e9chelles : l&rsquo;invalidation g\u00e9n\u00e9rale et l&rsquo;exigence de perfection.<\/p>\n<p>L\u2019analyse statistique des mod\u00e8les biosociaux utilise des m\u00e9thodologies sophistiqu\u00e9es comme la mod\u00e9lisation par \u00e9quations structurelles (SEM), les mod\u00e8les multiniveaux, et la mod\u00e9lisation des trajectoires latentes de croissance. Ces m\u00e9thodes permettent de tester formellement les termes d\u2019interaction statistique (Biologie \u00d7 Environnement), les m\u00e9diations mod\u00e9r\u00e9es et les r\u00e9troactions longitudinales, afin d\u2019\u00e9tablir si l&rsquo;effet de l&rsquo;environnement social sur un comportement donn\u00e9 est contingent au profil biologique de l&rsquo;individu, ou r\u00e9ciproquement.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La puissance du mod\u00e8le biosocial r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 f\u00e9conder des interventions cliniques, organisationnelles et soci\u00e9tales hautement cibl\u00e9es, d\u00e9laissant les prises en charge unidimensionnelles au profit d\u2019approches int\u00e9gratives pragmatiques :<\/p>\n<p>En psychoth\u00e9rapie, la th\u00e9rapie comportementale dialectique (TCD) constitue l\u2019application clinique directe la plus embl\u00e9matique du mod\u00e8le biosocial. En explicitant au patient que sa souffrance \u00e9mane d&rsquo;une dysr\u00e9gulation biologique authentique heurt\u00e9e \u00e0 un milieu invalidant, le th\u00e9rapeute d\u00e9culpabilise l&rsquo;individu tout en lui redonnant la responsabilit\u00e9 active de son changement. La th\u00e9rapie combine l&rsquo;acceptation radicale (validation bienveillante de la douleur et du substrat neurophysiologique) et le changement comportemental (apprentissage de comp\u00e9tences concr\u00e8tes d&rsquo;efficacit\u00e9 interpersonnelle, de tol\u00e9rance \u00e0 la d\u00e9tresse et de pleine conscience pour r\u00e9\u00e9duquer le syst\u00e8me nerveux).<\/p>\n<p>Dans le domaine de la petite enfance et de la guidance parentale, les programmes d\u2019intervention biosociale s\u2019adressent directement aux dyades vuln\u00e9rables. Des dispositifs tels que le <em>Video-feedback Intervention to Promote Positive Parenting and Sensitive Discipline<\/em> (VIPP-SD) permettent d\u2019apprendre aux parents d\u2019enfants biologiquement r\u00e9actifs ou pr\u00e9matur\u00e9s \u00e0 d\u00e9coder les signaux physiologiques de leur nourrisson, pr\u00e9venant ainsi les cycles transactionnels n\u00e9gatifs avant qu&rsquo;ils ne se cristallisent en troubles externalis\u00e9s du comportement.<\/p>\n<p>En criminologie appliqu\u00e9e et en r\u00e9insertion judiciaire, l&rsquo;approche biosociale incite \u00e0 abandonner les r\u00e9ponses purement punitives au profit d&rsquo;\u00e9valuations neurobiologiques associ\u00e9es \u00e0 un soutien socio-\u00e9ducatif intensif. Les programmes ciblant le sevrage des substances, la correction des d\u00e9ficits nutritionnels, la r\u00e9\u00e9ducation neuropsychologique des fonctions ex\u00e9cutives l\u00e9s\u00e9es par des traumatismes, et la reconstruction du tissu relationnel r\u00e9duisent le taux de r\u00e9cidive de mani\u00e8re significativement plus efficiente que l\u2019incarc\u00e9ration isol\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, en sant\u00e9 publique, la compr\u00e9hension biosociale inspire les politiques de lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s d\u00e8s la p\u00e9riode p\u00e9rinatale. Elle d\u00e9montre que garantir un cong\u00e9 parental r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, des soins pr\u00e9nataux de qualit\u00e9 et une protection contre les polluants et le racisme structurel modifie positivement l&rsquo;\u00e9pig\u00e9nome et le neurod\u00e9veloppement des f\u0153tus, constituant ainsi un investissement biologique et \u00e9conomique durable pour la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Le corpus de donn\u00e9es empiriques validant l\u2019architecture biosociale s\u2019est accru de mani\u00e8re exponentielle au cours des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies. L\u2019une des perc\u00e9es exp\u00e9rimentales les plus retentissantes a \u00e9t\u00e9 conduite par Michael Meaney et ses collaborateurs \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 McGill. Leurs travaux sur des mod\u00e8les rongeurs ont d\u00e9montr\u00e9 que le comportement maternel (l\u00e9chage et toilettage des ratons, variable sociale arch\u00e9typale) modifie l\u2019expression \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique du r\u00e9cepteur aux glucocortico\u00efdes dans l\u2019hippocampe de la prog\u00e9niture. Les ratons peu matern\u00e9s pr\u00e9sentaient une hyperm\u00e9thylation de l&rsquo;ADN emp\u00eachant la transcription normale des r\u00e9cepteurs, entra\u00eenant une r\u00e9activit\u00e9 au stress permanente et anxieuse \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte. Crucialement, le transfert de ratons n\u00e9s de m\u00e8res n\u00e9gligentes vers des m\u00e8res adoptives attentionn\u00e9es inversait ce profil \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, prouvant que le contexte social peut r\u00e9\u00e9crire la programmation biologique du stress.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;\u00eatre humain, les \u00e9tudes longitudinales \u00e9pid\u00e9miologiques ont confirm\u00e9 ces m\u00e9canismes. L\u2019\u00e9quipe de Caspi, Sugden, Moffitt et al. (2003) a mis en \u00e9vidence dans la c\u00e9l\u00e8bre cohorte n\u00e9o-z\u00e9landaise de Dunedin que les all\u00e8les courts (s) du g\u00e8ne transporteur de la s\u00e9rotonine (5-HTTLPR) n\u2019augmentaient le risque d\u2019\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur que si les porteurs \u00e9taient expos\u00e9s \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements de vie stressants et traumatiques majeurs durant l&rsquo;enfance ou l&rsquo;adolescence. En l&rsquo;absence de stress social, les porteurs de l&rsquo;all\u00e8le court ne manifestaient aucun surcro\u00eet de d\u00e9pression par rapport aux porteurs de l&rsquo;all\u00e8le long (l), illustrant magistralement l&rsquo;interaction biosociale.<\/p>\n<p>Dans le champ clinique du trouble borderline, les travaux empiriques de Crowell, Beauchaine et Linehan (2009) ont synth\u00e9tis\u00e9 les preuves montrant qu&rsquo;une mauvaise r\u00e9gulation \u00e9motionnelle mesur\u00e9e par un bas tonus vagal chez l&rsquo;enfant pr\u00e9dit, lorsqu&rsquo;elle est combin\u00e9e avec des sanctions parentales agressives ou de l&rsquo;\u00e9vitement affectif, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;automutilations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et de gestes suicidaires \u00e0 l&rsquo;adolescence. Ces r\u00e9sultats confirment la validit\u00e9 pr\u00e9dictive du mod\u00e8le biosocial par rapport aux mod\u00e8les univari\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>La manifestation et l\u2019interpr\u00e9tation des transactions biosociales sont intrins\u00e8quement fa\u00e7onn\u00e9es par les matrices culturelles dans lesquelles elles prennent place. Les seuils de ce qui constitue un \u00ab environnement invalidant \u00bb ou un \u00ab comportement dysr\u00e9gul\u00e9 \u00bb varient grandement entre soci\u00e9t\u00e9s individualistes et collectivistes :<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s d\u2019Asie de l\u2019Est (par exemple au Japon ou en Cor\u00e9e), la r\u00e9gulation \u00e9motionnelle attendue valorise la retenue expressive, l&rsquo;inhibition des affects n\u00e9gatifs et l&rsquo;harmonie groupale au d\u00e9triment de l&rsquo;expression assert\u00e9e des sentiments personnels. Dans ce cadre, une r\u00e9action parentale visant \u00e0 temp\u00e9rer une d\u00e9monstration d&rsquo;\u00e9motions intenses n&rsquo;est pas obligatoirement v\u00e9cue comme invalidante ou traumatique par l&rsquo;enfant, car elle concorde avec les attentes culturelles globales et les pratiques \u00e9ducatives de socialisation partag\u00e9es. En revanche, dans une soci\u00e9t\u00e9 occidentale contemporaine promouvant l&rsquo;authenticit\u00e9 subjective et l&rsquo;expression \u00e9motionnelle libre, une r\u00e9ponse similaire d&rsquo;inhibition parentale est per\u00e7ue comme un rejet d\u00e9l\u00e9t\u00e8re et toxique.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la r\u00e9activit\u00e9 biologique elle-m\u00eame peut \u00eatre modul\u00e9e par la culture. Des recherches en neurog\u00e9nomique culturelle indiquent que la fr\u00e9quence all\u00e9lique de certains polymorphismes (comme l&rsquo;all\u00e8le court du promoteur du g\u00e8ne 5-HTTLPR) est paradoxalement plus \u00e9lev\u00e9e dans les populations asiatiques collectivistes, qui enregistrent pourtant des niveaux moindres de troubles anxieux et d\u00e9pressifs que les pays occidentaux. Des th\u00e9oriciens sugg\u00e8rent que les structures sociales collectivistes (coh\u00e9sion sociale serr\u00e9e, r\u00e9seaux d\u2019entraide forts, normes partag\u00e9es) ont pu co\u00e9voluer comme un amortisseur culturel prot\u00e9geant les individus porteurs de pr\u00e9dispositions neurobiologiques \u00e0 forte sensibilit\u00e9 environnementale.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologie m\u00e9dicale met \u00e9galement en garde contre la transposition imp\u00e9rialiste du mod\u00e8le biosocial occidental. L\u2019expression somatique de la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle (telle que la neurasth\u00e9nie en Chine ou l\u2019<em>ataque de nervios<\/em> dans les communaut\u00e9s hispanophones) ne doit pas \u00eatre pathologis\u00e9e de mani\u00e8re r\u00e9ductionniste, mais comprise comme une r\u00e9ponse biosociale pleinement adapt\u00e9e \u00e0 un contexte discursif et relationnel sp\u00e9cifique.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien que le paradigme biosocial apporte une vision int\u00e9grative f\u00e9conde, il soul\u00e8ve d&rsquo;importantes controverses m\u00e9thodologiques, conceptuelles et \u00e9thiques qui traversent la communaut\u00e9 scientifique :<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, la r\u00e9plication des interactions g\u00e8ne-environnement (G\u00d7E) s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 des difficult\u00e9s consid\u00e9rables. De nombreuses \u00e9tudes initiales reposant sur des g\u00e8nes candidats (comme le transporteur de la s\u00e9rotonine ou le r\u00e9cepteur dopaminergique DRD4) ont \u00e9chou\u00e9 aux tests de r\u00e9plication sur de tr\u00e8s vastes \u00e9chantillons dans le cadre des protocoles contemporains de g\u00e9n\u00e9tique quantitative. Des critiques affirment que certaines interactions biosociales publi\u00e9es \u00e9taient le r\u00e9sultat de faux positifs li\u00e9s \u00e0 des \u00e9chantillons r\u00e9duits et \u00e0 des biais de publication, incitant \u00e0 une plus grande prudence m\u00e9thodologique et \u00e0 l&rsquo;usage de scores polyg\u00e9niques plut\u00f4t que de corr\u00e9lations univari\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9thique et sociopolitique, l&rsquo;approche biosociale\u2014notamment en criminologie\u2014suscite des craintes r\u00e9currentes d&rsquo;une r\u00e9surgence du n\u00e9o-lombrosianisme ou du d\u00e9terminisme g\u00e9n\u00e9tique sous un habillage scientifique moderne. Pointer du doigt des vuln\u00e9rabilit\u00e9s neurobiologiques chez des populations d\u00e9favoris\u00e9es risque de conduire \u00e0 la stigmatisation pr\u00e9coce des enfants r\u00e9put\u00e9s \u00ab \u00e0 risque \u00bb, voire \u00e0 des mesures eug\u00e9niques insidieuses ou \u00e0 un contr\u00f4le pharmacologique pr\u00e9ventif justifi\u00e9 par le risque de passage \u00e0 l&rsquo;acte antisocial, d\u00e9tournant l&rsquo;attention des r\u00e9formes \u00e9conomiques structurelles indispensables.<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, certains auteurs reprochent au concept de p\u00e9cher par hyper-\u00e9lasticit\u00e9 : en affirmant que \u00ab tout est \u00e0 la fois biologique et social \u00bb, le cadre risque de devenir infalsifiable s&rsquo;il ne pr\u00e9cise pas exactement la part de variance attribuable \u00e0 chaque facteur dans des conditions temporelles pr\u00e9cises. Enfin, la complexit\u00e9 m\u00eame des mod\u00e8les biosociaux rend leur application clinique parfois difficile \u00e0 standardiser pour des praticiens confront\u00e9s \u00e0 des urgences quotidiennes ne disposant ni du temps ni des outils d\u2019exploration biologique requis.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter les confusions s\u00e9mantiques, il importe d&rsquo;expliciter les proximit\u00e9s et les nuances entre le terme biosocial et les concepts adjacents de la litt\u00e9rature scientifique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Mod\u00e8le biopsychosocial :<\/strong> \u00c9labor\u00e9 par George Engel, ce mod\u00e8le ins\u00e8re explicitement l&rsquo;\u00e9chelon interm\u00e9diaire de la sph\u00e8re \u00ab psycho \u00bb (cognitions, croyances, m\u00e9canismes de d\u00e9fense, personnalit\u00e9). Le mod\u00e8le <em>biosocial<\/em> met plus directement l\u2019accent sur la dynamique transactionnelle brute entre le substrat corporel\/g\u00e9n\u00e9tique et les influences relationnelles ou structurelles de l\u2019environnement externe.<\/li>\n<li><strong>Interaction g\u00e8ne-environnement (G\u00d7E) :<\/strong> Notion g\u00e9n\u00e9tique stricte qui se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la modification statistique de l&rsquo;effet d&rsquo;une variation d&rsquo;ADN par une exposition environnementale. Le terme <em>biosocial<\/em> est beaucoup plus large : il inclut les aspects neurobiologiques acquis, l&rsquo;endocrinologie, l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, et s&rsquo;\u00e9tend aux th\u00e9ories psychologiques des syst\u00e8mes relationnels.<\/li>\n<li><strong>Sociobiologie :<\/strong> Fond\u00e9e par Edward O. Wilson, la sociobiologie tente d&rsquo;expliquer les comportements sociaux par l&rsquo;\u00e9volution et la s\u00e9lection naturelle en accordant un primat indiscutable aux g\u00e8nes. Le mod\u00e8le biosocial rejette vigoureusement ce r\u00e9ductionnisme biologique et affirme la r\u00e9troaction permanente de la culture et de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue sur le corps.<\/li>\n<li><strong>Psychoneuroimmunologie :<\/strong> Discipline consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des interactions pr\u00e9cises entre les processus psychologiques et les syst\u00e8mes nerveux et immunitaire. Elle repr\u00e9sente l&rsquo;un des bras arm\u00e9s exp\u00e9rimentaux de l&rsquo;approche biosociale, mais ne constitue pas en soi un mod\u00e8le psychopathologique d&rsquo;intervention globale.<\/li>\n<li><strong>Neurosciences sociales :<\/strong> Champ scientifique explorant les soubassements c\u00e9r\u00e9braux des processus et conduites sociales. Alors que les neurosciences sociales se concentrent sur la cartographie neuronale des comportements d&rsquo;affiliation ou d&#8217;empathie, le mod\u00e8le biosocial englobe une perspective holistique int\u00e9grant le soin, l&rsquo;histoire d\u00e9veloppementale et la politique sociale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L\u2019approche biosociale constitue un saut \u00e9pist\u00e9mologique capital pour appr\u00e9hender la complexit\u00e9 humaine en brisant d\u00e9finitivement les fronti\u00e8res artificielles entre la biologie organique et l\u2019exp\u00e9rience relationnelle. Les points nodaux \u00e0 retenir sont les suivants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Coconstruction dynamique :<\/strong> Les g\u00e8nes et le syst\u00e8me nerveux ne dictent pas le destin psychologique de l\u2019individu ; ils offrent un \u00e9ventail de r\u00e9ponses modul\u00e9es, amplifi\u00e9es ou r\u00e9prim\u00e9es par les contextes sociaux.<\/li>\n<li><strong>Causalit\u00e9 circulaire et transactions :<\/strong> L&rsquo;organisme modifie son entourage social d\u00e8s la naissance par ses caract\u00e9ristiques temp\u00e9ramontales, et l&rsquo;entourage mod\u00e8le en retour l&rsquo;architecture c\u00e9r\u00e9brale et l&rsquo;expression \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique du sujet tout au long de sa vie.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;environnement invalidant :<\/strong> En psychopathologie, l&rsquo;invalidation relationnelle syst\u00e9matique de signaux \u00e9motionnels biologiquement sensibles constitue le m\u00e9canisme biosocial princeps de la d\u00e9sorganisation affective.<\/li>\n<li><strong>Plasticit\u00e9 et r\u00e9versibilit\u00e9 :<\/strong> L\u2019inscription du social dans la chair n\u2019est pas une condamnation immuable : des environnements th\u00e9rapeutiques, \u00e9ducatifs et politiques \u00e9tayants poss\u00e8dent le pouvoir de restaurer la r\u00e9gulation biologique et d&rsquo;infl\u00e9chir positivement les trajectoires de vie.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Caspi, A., Sugden, K., Moffitt, T. E., Taylor, A., Craig, I. W., Harrington, H., McClay, J., Mill, J., Martin, J., Braithwaite, A., &amp; Poulton, R. (2003). Influence of life stress on depression: Moderation by a polymorphism in the 5-HTT gene. <em>Science<\/em>, 301(5631), 386\u2013389. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1083968\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1083968<\/a><\/li>\n<li>Crowell, S. E., Beauchaine, T. P., &amp; Linehan, M. M. (2009). A biosocial developmental model of borderline personality: Elaborating and extending Linehan\u2019s theory. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 135(3), 495\u2013510. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0015616\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0015616<\/a><\/li>\n<li>Engel, G. L. (1977). The need for a new medical model: A challenge for biomedicine. <em>Science<\/em>, 196(4286), 129\u2013136. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.847460\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.847460<\/a><\/li>\n<li>Linehan, M. M. (1993). <em>Cognitive-behavioral treatment of borderline personality disorder<\/em>. Guilford Press.<\/li>\n<li>Meaney, M. J. (2001). Maternal care, gene expression, and the transmission of individual differences in stress reactivity across generations. <em>Annual Review of Neuroscience<\/em>, 24(1), 1161\u20131192. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.24.1.1161\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.neuro.24.1.1161<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez le mod\u00e8le biosocial en psychologie : comment l&rsquo;interaction continue entre neurobiologie et environnement social fa\u00e7onne le comportement et la sant\u00e9 mentale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3,859,1934],"tags":[37211,6245,37213,37212,841,2607],"class_list":["post-22145","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","category-theories-psychologiques","tag-biosocial","tag-epigenetique","tag-linehan","tag-modele-biosocial","tag-regulation-emotionnelle","tag-theorie-biosociale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22145","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22145\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22145"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22145"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22145"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}