{"id":22068,"date":"2026-10-26T20:08:18","date_gmt":"2026-10-26T20:08:18","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=nomenclature-binomiale-ordre-du-vivant"},"modified":"2026-10-26T20:08:18","modified_gmt":"2026-10-26T20:08:18","slug":"nomenclature-binomiale-ordre-du-vivant","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=nomenclature-binomiale-ordre-du-vivant","title":{"rendered":"Nomenclature binomiale : L&rsquo;ordre du vivant"},"content":{"rendered":"<p>La cat\u00e9gorisation du monde naturel constitue l&rsquo;un des piliers fondamentaux de la cognition humaine et de l&rsquo;investigation scientifique, permettant de transformer le foisonnement perceptif de la biodiversit\u00e9 en un syst\u00e8me ordonn\u00e9 et intelligible. Au c\u0153ur de cette d\u00e9marche d&rsquo;organisation \u00e9pist\u00e9mologique se trouve un dispositif formel rigoureux qui r\u00e9git la d\u00e9signation universelle des organismes depuis plus de deux si\u00e8cles et demi. En fournissant un cadre s\u00e9mantique stable et invariant au-del\u00e0 des fronti\u00e8res linguistiques et des \u00e9poques, cette convention nomenclaturale permet aux sciences biologiques, \u00e0 la psychologie compar\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;\u00e9thologie et aux neurosciences comportementales de d\u00e9signer avec une pr\u00e9cision absolue les sujets d&rsquo;\u00e9tude et les mod\u00e8les animaux.<\/p>\n<h2>Nomenclature binomiale<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La nomenclature binomiale (souvent appel\u00e9e nomenclature binominale en zoologie) est la convention formelle et normalis\u00e9e r\u00e9gissant la d\u00e9signation scientifique de chaque esp\u00e8ce vivante ou fossile au moyen d&rsquo;un nom compos\u00e9 de deux termes en latin scientifique. Le premier terme, portant une majuscule initiale, identifie le genre auquel l&rsquo;organisme appartient, tandis que le second terme, enti\u00e8rement en minuscules, constitue l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te sp\u00e9cifique d\u00e9signant pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;esp\u00e8ce au sein de ce genre.<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9tiquetage universel transcende les d\u00e9signations vernaculaires et r\u00e9gionales, \u00e9liminant l&rsquo;\u00e9quivoque s\u00e9mantique inh\u00e9rente aux langues vernaculaires tout en int\u00e9grant chaque taxon dans une hi\u00e9rarchie phylog\u00e9n\u00e9tique standardis\u00e9e. En associant une unit\u00e9 taxonomique d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur (le genre) \u00e0 un qualificatif distinctif propre \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce, la nomenclature binomiale offre une interface linguistique stable et universelle, codifi\u00e9e par des autorit\u00e9s internationales telles que le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Code_international_de_nomenclature_zoologique\">Code international de nomenclature zoologique<\/a> et le Code international de nomenclature pour les algues, les champignons et les plantes.<\/p>\n<p>Dans le champ des sciences du comportement, de la psychologie \u00e9volutionniste et des neurosciences, ce formalisme assure l&rsquo;interop\u00e9rabilit\u00e9 des donn\u00e9es exp\u00e9rimentales. Il garantit que les observations comportementales, cognitives et neurophysiologiques puissent \u00eatre compar\u00e9es entre laboratoires \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire sans risque de confusion taxonomique sur l&rsquo;esp\u00e8ce mod\u00e8le \u00e9tudi\u00e9e.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab nomenclature binomiale \u00bb d\u00e9rive de racines latines et grecques profond\u00e9ment ancr\u00e9es dans la tradition lettr\u00e9e europ\u00e9enne. Le vocable \u00ab nomenclature \u00bb provient du latin classique <em>nomenclatura<\/em>, d\u00e9signant l&rsquo;action d&rsquo;attribuer un nom public ou l&rsquo;ensemble des termes techniques d&rsquo;un art ou d&rsquo;une discipline. Ce terme d\u00e9rive lui-m\u00eame de <em>nomenclator<\/em>, personnage public ou esclave qui, dans la Rome antique, avait pour fonction de souffler aux magistrats le nom des citoyens crois\u00e9s dans l&rsquo;espace civique, compos\u00e9 de <em>nomen<\/em> (le nom) et de <em>calare<\/em> (appeler \u00e0 haute voix, proclamer).<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab binomial \u00bb provient de la combinaison du pr\u00e9fixe latin <em>bi-<\/em> (indiquant la dualit\u00e9, \u00ab deux fois \u00bb) et de la racine nominale latine <em>nomen<\/em> (le nom), adoptant une d\u00e9sinence calqu\u00e9e sur la morphologie des termes savants m\u00e9di\u00e9vaux et modernes. L&rsquo;adjectif alternatif \u00ab binominal \u00bb, couramment privil\u00e9gi\u00e9 dans la litt\u00e9rature francophone de zoologie syst\u00e9matique, d\u00e9rive plus directement du latin <em>binominalis<\/em>, soulignant qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une d\u00e9nomination fond\u00e9e sur deux noms distincts et solidaires.<\/p>\n<p>La formalisation d\u00e9finitive de cette pratique s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au XVIIIe si\u00e8cle sous la plume du naturaliste su\u00e9dois <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carl_von_Linn%C3%A9\">Carl von Linn\u00e9<\/a> (Carolus Linnaeus), qui employa initialement l&rsquo;expression <em>nomina trivialia<\/em> (noms triviaux ou courants) pour d\u00e9signer ces appellations abr\u00e9g\u00e9es \u00e0 deux termes, par opposition aux lourdes phrases diagnostiques descriptives en latin (les <em>polynomia<\/em>) qui encombraient la litt\u00e9rature botanique et zoologique ant\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan grammatical, la nomenclature binomiale se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin (\u00ab la nomenclature binomiale \u00bb ou \u00ab la nomenclature binominale \u00bb). En fran\u00e7ais, les termes constitutifs du bin\u00f4me scientifique sont trait\u00e9s comme des substantifs ou syntagmes latins emprunt\u00e9s, r\u00e9gis par des r\u00e8gles orthographiques et typographiques strictes : ils s&rsquo;\u00e9crivent invariablement en caract\u00e8res italiques lorsqu&rsquo;ils sont ins\u00e9r\u00e9s dans un texte typographi\u00e9 en caract\u00e8res romains (ou sont soulign\u00e9s dans un manuscrit calligraphi\u00e9).<\/p>\n<p>La prononciation suit usuellement la prononciation savante ou traditionnelle du latin scientifique propre \u00e0 chaque communaut\u00e9 linguistique francophone. Le nom de genre s&rsquo;accorde en genre grammatical (masculin, f\u00e9minin ou neutre selon la grammaire latine ou latinis\u00e9e), et l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te sp\u00e9cifique prend obligatoirement la d\u00e9sinence adjectivale ou g\u00e9nitive correspondant \u00e0 l&rsquo;accord grammatical du genre, ou bien se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;un substantif appos\u00e9 en nominatif ou g\u00e9nitif (par exemple, <em>Homo sapiens<\/em>, o\u00f9 <em>sapiens<\/em> est un participe pr\u00e9sent latin fonctionnant comme un adjectif s&rsquo;accordant avec <em>Homo<\/em>).<\/p>\n<p>Au niveau \u00e9ditorial, le nom g\u00e9n\u00e9rique peut \u00eatre abr\u00e9g\u00e9 par sa seule initiale en majuscule suivie d&rsquo;un point lorsqu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement cit\u00e9 dans le m\u00eame paragraphe ou la m\u00eame section (par exemple, <em>Rattus norvegicus<\/em> devenant <em>R. norvegicus<\/em>), \u00e0 condition formelle qu&rsquo;aucune ambigu\u00eft\u00e9 avec un autre genre d&rsquo;initiale similaire ne puisse subsister dans le discours scientifique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La nomenclature binomiale constitue bien plus qu&rsquo;une simple commodit\u00e9 lexicographique : elle repr\u00e9sente un dispositif s\u00e9miotique d&rsquo;indexation du r\u00e9el qui structure la pens\u00e9e scientifique en \u00e9tablissant une correspondance univoque entre une population biologique et un identifiant linguistique stable. Avant son institution, les naturalistes devaient recourir \u00e0 des p\u00e9riphrases descriptives en latin appel\u00e9es polyn\u00f4mes (par exemple, <em>Plantago foliis ovato-lanceolatis pubescentibus, spica cylindrica, scapo tereti<\/em> pour d\u00e9signer une vari\u00e9t\u00e9 de plantain). Ces descriptions servaient simultan\u00e9ment de nom et de diagnose morphologique, mais pr\u00e9sentaient l&rsquo;inconv\u00e9nient r\u00e9dhibitoire de devoir \u00eatre modifi\u00e9es \u00e0 chaque d\u00e9couverte d&rsquo;une nouvelle esp\u00e8ce apparent\u00e9e n\u00e9cessitant une distinction diagnostique suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>En scindant radicalement l&rsquo;acte de nomination de l&rsquo;acte de description analytique, Linn\u00e9 a r\u00e9volutionn\u00e9 l&rsquo;\u00e9conomie de la communication scientifique. L&rsquo;attribution d&rsquo;un bin\u00f4me simple et p\u00e9renne permet de stabiliser le r\u00e9f\u00e9rent linguistique tout en laissant la description d\u00e9taill\u00e9e, la diagnose diff\u00e9rentielle et les r\u00e9visions anatomiques se d\u00e9velopper librement dans le corps des publications. D\u00e8s lors qu&rsquo;un bin\u00f4me est l\u00e9gitimement publi\u00e9 selon les canons scientifiques, il demeure associ\u00e9 au taxon de mani\u00e8re p\u00e9renne, assurant une continuit\u00e9 historique \u00e0 travers les si\u00e8cles de recherche exp\u00e9rimentale et th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Le premier terme du bin\u00f4me, le nom de genre, encode une relation de parent\u00e9 et d&rsquo;appartenance \u00e0 un regroupement taxonomique sup\u00e9rieur imm\u00e9diat. Il permet d&rsquo;agr\u00e9ger conceptuellement des esp\u00e8ces partageant un ensemble de caract\u00e8res morphologiques, anatomiques ou g\u00e9n\u00e9tiques d\u00e9riv\u00e9s communs. Le second terme, l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te sp\u00e9cifique, remplit une fonction purement diff\u00e9rentielle et singularisante : il ne peut avoir de sens taxonomique autonome et n&rsquo;a de validit\u00e9 que combin\u00e9 au nom de genre qui l&rsquo;h\u00e9berge. Une m\u00eame \u00e9pith\u00e8te (telle que <em>vulgaris<\/em>, <em>alba<\/em> ou <em>sapiens<\/em>) peut ainsi \u00eatre utilis\u00e9e dans plusieurs dizaines de genres diff\u00e9rents sans engendrer de confusion, puisque seule la combinaison binomiale compl\u00e8te poss\u00e8de une unicit\u00e9 universelle.<\/p>\n<p>Dans la perspective des sciences cognitives et de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale, ce syst\u00e8me reproduit et formalise une tendance cognitive fondamentale de l&rsquo;esprit humain \u00e0 organiser l&rsquo;environnement biologique selon une structure hi\u00e9rarchique \u00e0 deux niveaux de base (le genre populaire et l&rsquo;esp\u00e8ce sp\u00e9cifique). Il substitue n\u00e9anmoins \u00e0 l&rsquo;instabilit\u00e9 des folk-taxonomies une normalisation internationale r\u00e9gul\u00e9e par des codes stricts, garantissant que les chercheurs \u00e9tudiant les bases neurobiologiques de l&rsquo;apprentissage chez <em>Aplysia californica<\/em> ou les manifestations de l&#8217;empathie chez <em>Pan paniscus<\/em> partagent exactement le m\u00eame r\u00e9f\u00e9rent biologique invariant.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la nomenclature biologique s&rsquo;inscrit dans une longue qu\u00eate de rationalisation de la diversit\u00e9 naturelle, depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e8re de la g\u00e9nomique comparative. Les pr\u00e9mices d&rsquo;une d\u00e9signation binaire apparaissent d\u00e8s les travaux du naturaliste suisse Gaspard Bauhin \u00e0 la fin du XVIe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle, notamment dans son monumental ouvrage <em>Pinax theatri botanici<\/em> publi\u00e9 en 1623. Bauhin y utilise de fa\u00e7on r\u00e9currente des d\u00e9signations compos\u00e9es d&rsquo;un nom de genre g\u00e9n\u00e9rique et d&rsquo;un qualificatif distinctif, sans toutefois \u00e9riger cette d\u00e9marche en un syst\u00e8me normatif et exclusif.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable rupture paradigmatique survient avec le naturaliste su\u00e9dois Carl von Linn\u00e9 au milieu du XVIIIe si\u00e8cle. Dans son trait\u00e9 <em>Species Plantarum<\/em> (1753) pour les v\u00e9g\u00e9taux, puis dans la dixi\u00e8me \u00e9dition du <em>Systema Naturae<\/em> (1758) pour les animaux, Linn\u00e9 institutionnalise les \u00ab noms triviaux \u00bb en marge des descriptions diagnostiques traditionnelles. Ce qui ne constituait initialement qu&rsquo;un index mn\u00e9motechnique marginal destin\u00e9 \u00e0 simplifier la consultation des catalogues naturalistes s&rsquo;est rapidement impos\u00e9 comme la norme universelle de l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 savante europ\u00e9enne, devant son efficacit\u00e9 pratique ind\u00e9niable face \u00e0 l&rsquo;avalanche de nouvelles esp\u00e8ces rapport\u00e9es par les grandes exp\u00e9ditions d&rsquo;exploration.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, la prolif\u00e9ration des descriptions taxonomiques ind\u00e9pendantes entra\u00eene un risque majeur de cacophonie scientifique d\u00fb aux synonymies multiples (plusieurs noms diff\u00e9rents donn\u00e9s \u00e0 la m\u00eame esp\u00e8ce) et aux homonymies (un m\u00eame nom attribu\u00e9 \u00e0 des esp\u00e8ces distinctes). Ce d\u00e9sordre conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement de conventions internationales codifi\u00e9es, initi\u00e9es notamment par la Soci\u00e9t\u00e9 zoologique de Londres avec le \u00ab Code Strickland \u00bb en 1842, puis consolid\u00e9es lors des premiers Congr\u00e8s internationaux de botanique et de zoologie au tournant du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution par s\u00e9lection naturelle formul\u00e9e par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charles_Darwin\">Charles Darwin<\/a> en 1859 a profond\u00e9ment modifi\u00e9 le statut ontologique de la nomenclature binomiale. Alors que Linn\u00e9 concevait les genres et les esp\u00e8ces comme des cr\u00e9ations divines fixes refl\u00e9tant un plan divin ordonn\u00e9, la syst\u00e9matique post-darwinienne a r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 le nom de genre comme l&rsquo;expression d&rsquo;un anc\u00eatre commun partag\u00e9 et d&rsquo;une descendance avec modification, transformant l&rsquo;\u00e9difice classificatoire linn\u00e9en en une cartographie de l&rsquo;histoire \u00e9volutive du vivant.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Les assises th\u00e9oriques de la nomenclature binomiale reposent sur des consid\u00e9rations \u00e9pist\u00e9mologiques, taxonomiques et ontologiques majeures qui sous-tendent l&rsquo;ensemble des sciences de la vie et des sciences comparatives de l&rsquo;esprit. Sur le plan philosophique, la nomenclature binomiale a initialement h\u00e9rit\u00e9 du mod\u00e8le de la logique aristot\u00e9licienne, fond\u00e9 sur la d\u00e9termination du genre prochain (<em>genus proximum<\/em>) et de la diff\u00e9rence sp\u00e9cifique (<em>differentia specifica<\/em>). Dans cette vision classique, d\u00e9finir une entit\u00e9 revient \u00e0 \u00e9noncer la classe g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 laquelle elle appartient, puis \u00e0 stipuler le caract\u00e8re distinctif exclusif qui la s\u00e9pare de toutes les autres entit\u00e9s de cette m\u00eame classe.<\/p>\n<p>La modernisation de la taxonomie \u00e0 travers la syst\u00e9matique phylog\u00e9n\u00e9tique formul\u00e9e par Willi Hennig dans les ann\u00e9es 1950 (la cladistique) est venue r\u00e9articuler ces fondements. La cladistique postule que les regroupements taxonomiques de rang sup\u00e9rieur, tels que le genre, doivent imp\u00e9rativement \u00eatre monophyl\u00e9tiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire rassembler la totalit\u00e9 des descendants d&rsquo;un anc\u00eatre commun exclusif. Par cons\u00e9quent, l&rsquo;attribution d&rsquo;un nom de genre dans le syst\u00e8me binomial actuel constitue une hypoth\u00e8se scientifique testable portant sur la g\u00e9n\u00e9alogie \u00e9volutive des taxons, soumise \u00e0 des r\u00e9visions constantes \u00e0 la lumi\u00e8re des analyses de phylog\u00e9nie mol\u00e9culaire.<\/p>\n<p>Ce fondement th\u00e9orique est directement li\u00e9 \u00e0 la r\u00e9solution du \u00ab probl\u00e8me de l&rsquo;esp\u00e8ce \u00bb (<em>the species problem<\/em>) en biologie et en philosophie des sciences. Selon que l&rsquo;on adopte le concept biologique de l&rsquo;esp\u00e8ce (fond\u00e9 sur l&rsquo;isolement reproductif, cher \u00e0 Ernst Mayr), le concept phylog\u00e9n\u00e9tique (fond\u00e9 sur la monophylie et les lign\u00e9es de descendance indivisibles) ou des approches \u00e9cologiques, la d\u00e9limitation de l&rsquo;entit\u00e9 binomiale varie. N\u00e9anmoins, la nomenclature agit comme un langage formel conventionnel pragmatique, capable de fournir une stabilit\u00e9 linguistique indispensable m\u00eame lorsque les th\u00e9ories relatives aux limites exactes des esp\u00e8ces continuent de faire l&rsquo;objet de d\u00e9bats acad\u00e9miques acharn\u00e9s.<\/p>\n<p>En psychologie compar\u00e9e et en \u00e9thologie \u00e9volutive, ce syst\u00e8me garantit que le chercheur ne projette pas arbitrairement des facult\u00e9s cognitives ou des patrons moteurs entre des lign\u00e9es non apparent\u00e9es. La taxonomie binomiale offre l&rsquo;arbre g\u00e9n\u00e9alogique sur lequel s&rsquo;appuient les m\u00e9thodes comparatives phylog\u00e9n\u00e9tiques pour d\u00e9terminer si un comportement (tel que l&rsquo;utilisation d&rsquo;outils, la m\u00e9moire \u00e9pisodique ou la tromperie tactique) d\u00e9coule d&rsquo;une homologie (h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;un anc\u00eatre commun) ou d&rsquo;une analogie r\u00e9sultant d&rsquo;une convergence \u00e9volutive.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture de la nomenclature scientifique s&rsquo;organise autour d&rsquo;un ensemble de composantes techniques rigoureusement encadr\u00e9es par des r\u00e8gles d&rsquo;\u00e9criture et de typification internationale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le nom de genre :<\/strong> Premier terme constitutif du bin\u00f4me, il s&rsquo;agit d&rsquo;un nom propre au singulier, toujours amorc\u00e9 par une majuscule et latinis\u00e9. Il identifie le taxon g\u00e9n\u00e9rique au sein duquel l&rsquo;esp\u00e8ce est class\u00e9e sur la base de synapomorphies partag\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9pith\u00e8te sp\u00e9cifique :<\/strong> Second terme du bin\u00f4me, toujours \u00e9crit en minuscules m\u00eame lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un hommage \u00e0 un personnage historique ou scientifique. Il n&rsquo;a aucune validit\u00e9 taxonomique autonome s&rsquo;il n&rsquo;est pas pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d&rsquo;un nom de genre formellement reconnu.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;auteur et l&rsquo;ann\u00e9e de description :<\/strong> Mention facultative dans le texte courant mais obligatoire dans les travaux de syst\u00e9matique formelle, cette composante (souvent appel\u00e9e autorit\u00e9) indique le nom du descripteur initial et l&rsquo;ann\u00e9e de la publication valide (par exemple, <em>Homo sapiens<\/em> Linnaeus, 1758). L&rsquo;usage de parenth\u00e8ses signale que l&rsquo;esp\u00e8ce a \u00e9t\u00e9 reclass\u00e9e ult\u00e9rieurement dans un genre diff\u00e9rent de celui pr\u00e9vu par le descripteur originel.<\/li>\n<li><strong>La nomenclature trinomiale :<\/strong> Extension directe de la r\u00e8gle binomiale, elle permet de d\u00e9signer les sous-esp\u00e8ces (variations g\u00e9ographiques ou ph\u00e9notypiques stables au sein d&rsquo;une m\u00eame esp\u00e8ce f\u00e9conde) par l&rsquo;adjonction d&rsquo;un troisi\u00e8me terme en minuscules (par exemple, <em>Pan troglodytes verus<\/em>, le chimpanz\u00e9 d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest).<\/li>\n<li><strong>Le sp\u00e9cimen porte-nom (holotype) :<\/strong> Pierre angulaire de la m\u00e9thode de typification, il s&rsquo;agit de l&rsquo;organisme physique pr\u00e9cis d\u00e9pos\u00e9 dans un mus\u00e9um ou un herbier officiel, servant d&rsquo;\u00e9talon permanent auquel le bin\u00f4me scientifique reste indissolublement ancr\u00e9, garantissant la fixation empirique du nom face aux futures r\u00e9visions morphologiques ou mol\u00e9culaires.<\/li>\n<li><strong>Les codes internationaux de nomenclature :<\/strong> Corpus de lois juridico-scientifiques p\u00e9riodiquement r\u00e9vis\u00e9s lors de congr\u00e8s mondiaux, comprenant le Code international de nomenclature zoologique (CINZ) et le Code international de nomenclature pour les algues, les champignons et les plantes (CIN).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;illustration la plus universelle de la nomenclature binomiale r\u00e9side dans l&rsquo;appellation attribu\u00e9e \u00e0 notre propre esp\u00e8ce : <em>Homo sapiens<\/em>. Formul\u00e9e par Carl von Linn\u00e9 en 1758 dans la dixi\u00e8me \u00e9dition de son <em>Systema Naturae<\/em>, cette appellation r\u00e9unit le genre <em>Homo<\/em> (englobant les esp\u00e8ces de la lign\u00e9e humaine caract\u00e9ris\u00e9es par un volume enc\u00e9phalique \u00e9lev\u00e9, une bip\u00e9die exclusive et une industrie lithique \u00e9labor\u00e9e) et l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te <em>sapiens<\/em> (signifiant \u00ab sage \u00bb, \u00ab intelligent \u00bb ou \u00ab dou\u00e9 de discernement \u00bb en latin). Cette d\u00e9nomination a scell\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive l&rsquo;inclusion de l&rsquo;\u00eatre humain au sein du r\u00e8gne animal et de l&rsquo;ordre des primates, posant les jalons de l&rsquo;anthropologie biologique et de la psychologie \u00e9volutionniste moderne.<\/p>\n<p>Dans le domaine des neurosciences du comportement et de la psychologie exp\u00e9rimentale, l&rsquo;usage de mod\u00e8les animaux pr\u00e9cis illustre l&rsquo;importance critique de cette standardisation. L&rsquo;aplysie de Californie, <em>Aplysia californica<\/em>, mollusque gast\u00e9ropode marin dont le syst\u00e8me nerveux central simplifi\u00e9 comprend des neurones de tr\u00e8s grande taille, a constitu\u00e9 le mod\u00e8le biologique ayant permis au neurobiologiste Eric Kandel de d\u00e9crypter les m\u00e9canismes cellulaires et mol\u00e9culaires de la m\u00e9moire implicite (l&rsquo;habituation et la sensibilisation), travaux couronn\u00e9s par le prix Nobel de physiologie ou de m\u00e9decine en 2000. Sans la rigueur de cette d\u00e9signation binomiale, des donn\u00e9es obtenues sur des esp\u00e8ces voisines d&rsquo;aplysies ne poss\u00e9dant pas les m\u00eames propri\u00e9t\u00e9s \u00e9lectrophysiologiques auraient pu induire de graves erreurs de reproductibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Un autre exemple saisissant en psychologie compar\u00e9e concerne le rat de laboratoire standard, <em>Rattus norvegicus<\/em> (souvent d\u00e9nomm\u00e9 rat surmulot ou rat brun), distinct de <em>Rattus rattus<\/em> (le rat noir). Alors que les noms vulgaires ont souvent entretenu la confusion sur les origines g\u00e9ographiques de ces rongeurs (<em>R. norvegicus<\/em> \u00e9tant en r\u00e9alit\u00e9 originaire des steppes d&rsquo;Asie centrale et non de Norv\u00e8ge), la permanence de l&rsquo;\u00e9tiquette binomiale a permis de consolider plus d&rsquo;un si\u00e8cle de litt\u00e9rature psychophysiologique sur le conditionnement op\u00e9rant, l&rsquo;apprentissage spatial dans le labyrinthe de Morris et les circuits d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sous-jacents aux troubles du comportement.<\/p>\n<p>De m\u00eame, l&rsquo;analyse comparative des capacit\u00e9s cognitives et prosociales chez nos plus proches parents biologiques repose sur la distinction nette entre <em>Pan troglodytes<\/em> (le chimpanz\u00e9 commun) et <em>Pan paniscus<\/em> (le bonobo). Bien que ces deux esp\u00e8ces partagent un anc\u00eatre commun tr\u00e8s proche, leurs structures sociales, la gestion de l&rsquo;agression et leurs profils d&#8217;empathie diff\u00e8rent radicalement, soulignant la n\u00e9cessit\u00e9 absolue d&rsquo;une nomenclature fine pour cartographier l&rsquo;\u00e9volution des traits psychologiques dans la phylog\u00e9nie des hominid\u00e9s.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>La validation et l&rsquo;attribution op\u00e9rationnelle d&rsquo;un bin\u00f4me scientifique ne rel\u00e8vent pas d&rsquo;un acte arbitraire, mais r\u00e9pondent \u00e0 des protocoles m\u00e9thodologiques et normatifs standardis\u00e9s r\u00e9gis par les instances scientifiques internationales. L&rsquo;\u00e9valuation de la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;un nom repose avant tout sur le respect strict des crit\u00e8res de publication \u00e9nonc\u00e9s par les codes de nomenclature en vigueur. Pour \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme valide et disponible, un nouveau nom binomial doit \u00eatre publi\u00e9 dans un m\u00e9dia scientifique \u00e9valu\u00e9 par les pairs et r\u00e9pondre \u00e0 des exigences formelles de typification, accompagn\u00e9es d&rsquo;une diagnose diff\u00e9rentielle explicite d\u00e9montrant en quoi le nouveau taxon diverge des esp\u00e8ces cong\u00e9n\u00e9riques d\u00e9j\u00e0 recens\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9valuation empirique moderne, la d\u00e9limitation des esp\u00e8ces a profond\u00e9ment \u00e9volu\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement des outils quantitatifs de la morphom\u00e9trie g\u00e9om\u00e9trique et du g\u00e9notypage mol\u00e9culaire. La technique du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Code-barres_du_vivant\">code-barres du vivant<\/a> (<em>DNA barcoding<\/em>), formalis\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 sous l&rsquo;impulsion de Paul Hebert, utilise une courte s\u00e9quence standardis\u00e9e d&rsquo;ADN mitochondrial (notamment le g\u00e8ne de la cytochrome c oxydase I, ou COI, chez les animaux) pour discriminer rapidement et objectivement les esp\u00e8ces cryptiques que l&rsquo;analyse morphologique conventionnelle \u00e9choue \u00e0 isoler.<\/p>\n<p>Dans les contextes exp\u00e9rimentaux de laboratoire, la tra\u00e7abilit\u00e9 des lign\u00e9es et la confirmation taxonomique des sp\u00e9cimens s&rsquo;\u00e9valuent par des contr\u00f4les g\u00e9n\u00e9tiques rigoureux. Les comit\u00e9s d&rsquo;\u00e9thique et les revues savantes de psychologie comparative et de neurosciences exigent dor\u00e9navant la mention int\u00e9grale et pr\u00e9cise du statut binomial, incluant souvent la souche sp\u00e9cifique (par exemple, <em>Mus musculus domesticus<\/em>, lign\u00e9e C57BL\/6J), afin d&rsquo;assurer l&rsquo;exacte reproductibilit\u00e9 des analyses comportementales et cognitives men\u00e9es \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La nomenclature binomiale d\u00e9ploie une influence pratique d\u00e9terminante dans une multitude de domaines acad\u00e9miques et appliqu\u00e9s, constituant l&rsquo;infrastructure linguistique invisible sans laquelle aucune synth\u00e8se scientifique ne serait envisageable. En psychologie compar\u00e9e et en \u00e9thologie humaine, elle est indispensable pour conduire des mod\u00e9lisations phylog\u00e9n\u00e9tiques solides. Lorsque des chercheurs analysent des comportements complexes, tels que la transmission culturelle de gestes techniques ou la pr\u00e9sence de vocalisations pr\u00e9-linguistiques chez les primates non humains, la pr\u00e9cision du bin\u00f4me assure que les corr\u00e9lations statistiques ne sont pas fauss\u00e9es par des confusions entre sous-esp\u00e8ces \u00e9cologiquement distinctes.<\/p>\n<p>Dans la recherche biom\u00e9dicale et translationnelle, l&rsquo;impact de la rigueur binomiale est vital pour le d\u00e9veloppement de th\u00e9rapies ciblant le syst\u00e8me nerveux central. L&rsquo;extrapolation \u00e0 la psychopathologie humaine des mod\u00e8les de d\u00e9pression, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ou d&rsquo;addiction test\u00e9s sur des mod\u00e8les animaux exige une fid\u00e9lit\u00e9 taxonomique absolue. L&rsquo;utilisation d&rsquo;une esp\u00e8ce mal caract\u00e9ris\u00e9e ou confondue avec un taxon proche peut aboutir \u00e0 des r\u00e9sultats contradictoires en raison de variations fondamentales dans la distribution des r\u00e9cepteurs s\u00e9rotoninergiques ou dopaminergiques au sein du tissu c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des laboratoires de psychologie exp\u00e9rimentale, ce syst\u00e8me constitue la cl\u00e9 de vo\u00fbte de la biologie de la conservation et de la l\u00e9gislation environnementale. Les trait\u00e9s internationaux de protection de la faune sauvage (tels que la Convention sur le commerce international des esp\u00e8ces de faune et de flore sauvages menac\u00e9es d&rsquo;extinction, CITES) ainsi que les listes rouges de l&rsquo;Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) reposent exclusivement sur la nomenclature binomiale pour d\u00e9finir les entit\u00e9s juridiquement prot\u00e9g\u00e9es. Dans ce contexte, la scission ou la fusion taxonomique d&rsquo;un bin\u00f4me scientifique peut d\u00e9terminer le statut de survie ou de vuln\u00e9rabilit\u00e9 d&rsquo;une population animale sauvage.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Les recherches empiriques consacr\u00e9es aux m\u00e9canismes psychologiques et anthropologiques de la d\u00e9nomination du vivant r\u00e9v\u00e8lent que la structure de la nomenclature binomiale refl\u00e8te une disposition cognitive universelle profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans l&rsquo;esprit humain. Les travaux pionniers men\u00e9s par l&rsquo;anthropologue cognitif Brent Berlin dans les ann\u00e9es 1970, poursuivis de mani\u00e8re exhaustive par l&rsquo;anthropologue et psychologue Scott Atran, ont d\u00e9montr\u00e9 que les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles \u00e0 travers l&rsquo;ensemble des continents organisent spontan\u00e9ment la biodiversit\u00e9 selon une taxonomie populaire (<em>folk taxonomy<\/em>) strictement hi\u00e9rarchis\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces investigations transculturelles d\u00e9montrent l&rsquo;existence quasi universelle de cinq ou six niveaux taxonomiques fondamentaux au sein de la cognition humaine (forme de vie, genre populaire, esp\u00e8ce populaire). L&rsquo;esprit humain montre une pr\u00e9f\u00e9rence perceptive et mn\u00e9motechnique marqu\u00e9e pour le niveau du \u00ab genre populaire \u00bb, qui regroupe les organismes partageant une morphologie globale directement identifiable (comme le loup, le corbeau ou le ch\u00eane). La nomenclature binomiale invent\u00e9e par Linn\u00e9 a magistralement capt\u00e9 cette architecture cognitive inn\u00e9e en institutionnalisant un niveau g\u00e9n\u00e9rique imm\u00e9diat et une diff\u00e9rentiation sp\u00e9cifique sous-jacente, expliquant en partie pourquoi ce formalisme a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 avec une telle aisance \u00e0 travers l&rsquo;ensemble de la plan\u00e8te savante.<\/p>\n<p>Sur le versant des neurosciences cognitives, des \u00e9tudes en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ont cherch\u00e9 \u00e0 comprendre comment le cerveau humain encode les noms d&rsquo;esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales. Les donn\u00e9es exp\u00e9rimentales indiquent que la cat\u00e9gorisation d&rsquo;organismes d\u00e9sign\u00e9s par des concepts taxonomiques pr\u00e9cis recrute des r\u00e9seaux neuronaux distincts au sein du lobe temporal inf\u00e9rieur (le gyrus fusiforme et les aires visuelles associatives) et du cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, sugg\u00e9rant que l&rsquo;organisation du savoir biologique dans la m\u00e9moire s\u00e9mantique repose sur des principes d&rsquo;\u00e9valuation fonctionnelle et phylog\u00e9n\u00e9tique raffin\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Bien que la nomenclature binomiale soit reconnue comme la langue universelle de la science, son h\u00e9g\u00e9monie culturelle et ses liens historiques avec l&rsquo;Occident soul\u00e8vent des interrogations stimulantes au carrefour de la sociologie des sciences et de l&rsquo;ethnobiologie. En reposant sur des conventions grammaticales issues du latin et du grec ancien, ce syst\u00e8me v\u00e9hicule l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;une tradition acad\u00e9mique sp\u00e9cifiquement europ\u00e9enne issue de la Renaissance et des Lumi\u00e8res. Pour les scientifiques issus d&rsquo;autres horizons culturels, l&rsquo;apprentissage de cette grammaire d\u00e9su\u00e8te a parfois pu constituer une barri\u00e8re acad\u00e9mique formelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;anthropologie compar\u00e9e souligne fr\u00e9quemment les contrastes entre la nomenclature binomiale scientifique et les savoirs \u00e9cologiques traditionnels des peuples autochtones. Tandis que le syst\u00e8me binomial vise l&rsquo;objectivit\u00e9 phylog\u00e9n\u00e9tique universelle, ind\u00e9pendante de l&rsquo;utilit\u00e9 humaine, les folk-taxonomies autochtones encodent souvent de pr\u00e9cieuses informations \u00e9cologiques, comportementales et \u00e9thologiques de mani\u00e8re dynamique. Ainsi, le nom d&rsquo;un animal chez les peuples d&rsquo;Amazonie ou du Grand Nord peut int\u00e9grer sa niche trophique, ses habitudes de migration, sa toxicit\u00e9 ou ses liens mythologiques, l\u00e0 o\u00f9 le bin\u00f4me scientifique privil\u00e9gie une \u00e9tiquette neutre et fixe.<\/p>\n<p>Toutefois, les programmes de recherche contemporains en ethnobiologie et en psychologie interculturelle s&#8217;emploient \u00e0 b\u00e2tir des ponts entre ces univers s\u00e9mantiques. Les classifications indig\u00e8nes et les catalogues binomialistes modernes se r\u00e9v\u00e8lent souvent \u00eatre des syst\u00e8mes remarquablement congruents : il arrive fr\u00e9quemment qu&rsquo;un chasseur-cueilleur traditionnel et un biologiste mol\u00e9culaire de renomm\u00e9e mondiale reconnaissent exactement les m\u00eames discontinuit\u00e9s morphologiques et comportementales dans un \u00e9cosyst\u00e8me donn\u00e9, fournissant une preuve \u00e9clatante de l&rsquo;universalit\u00e9 de la perception humaine de la discontinuit\u00e9 des esp\u00e8ces dans la nature.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa long\u00e9vit\u00e9 et son statut institutionnel incontest\u00e9, la nomenclature binomiale fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques au sein de la communaut\u00e9 des biologistes et des philosophes des sciences. La critique la plus substantielle provient des tenants du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/PhyloCode\">PhyloCode<\/a> (Code international de nomenclature phylog\u00e9n\u00e9tique), un syst\u00e8me alternatif propos\u00e9 pour surmonter les rigidit\u00e9s de la syst\u00e9matique linn\u00e9enne. Les critiques soulignent que le rattachement obligatoire d&rsquo;une esp\u00e8ce \u00e0 un genre au sein d&rsquo;un bin\u00f4me impose une instabilit\u00e9 inutile du nom : d\u00e8s lors que des analyses g\u00e9n\u00e9tiques r\u00e9v\u00e8lent qu&rsquo;une esp\u00e8ce n&rsquo;appartient pas au genre dans lequel elle \u00e9tait traditionnellement log\u00e9e, son nom binomial doit imp\u00e9rativement changer. Ces r\u00e9visions taxonomiques fr\u00e9quentes engendrent une confusion consid\u00e9rable dans les bases de donn\u00e9es m\u00e9dicales, toxicologiques et comportementales.<\/p>\n<p>Une autre limite conceptuelle majeure r\u00e9side dans l&rsquo;incapacit\u00e9 de la formule binomiale classique \u00e0 rendre compte des ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;\u00e9volution r\u00e9ticul\u00e9e, d&rsquo;hybridation introgressive g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et de transfert horizontal de g\u00e8nes, particuli\u00e8rement dominants chez les micro-organismes, les champignons et les plantes vasculaires. Chez les bact\u00e9ries et les arch\u00e9es, le concept m\u00eame d&rsquo;esp\u00e8ce au sens zoologique s&rsquo;effondre face \u00e0 l&rsquo;ampleur des \u00e9changes g\u00e9n\u00e9tiques non g\u00e9n\u00e9alogiques, transformant l&rsquo;attribution d&rsquo;un bin\u00f4me fixe en une convention approximative, d\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 mol\u00e9culaire dynamique du monde microbien.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;\u00e9thologie et de la primatologie, certains chercheurs d\u00e9noncent l&rsquo;\u00ab inflation taxonomique \u00bb (<em>taxonomic inflation<\/em>), processus par lequel des populations ou des sous-esp\u00e8ces sont artificiellement \u00e9lev\u00e9es au rang d&rsquo;esp\u00e8ces binomiales distinctes sous l&rsquo;influence d&rsquo;int\u00e9r\u00eats de conservation ou de notori\u00e9t\u00e9 scientifique. Ce fractionnement excessif complique l&rsquo;\u00e9tude des r\u00e9gularit\u00e9s comportementales en fragmentant l&rsquo;analyse statistique sur un nombre pl\u00e9thorique d&rsquo;entit\u00e9s dont la v\u00e9ritable autonomie g\u00e9n\u00e9tique reste parfois t\u00e9nue.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender avec exactitude la port\u00e9e de la nomenclature binomiale, il est essentiel de la distinguer de concepts taxonomiques connexes fr\u00e9quemment confondus dans le discours g\u00e9n\u00e9ral :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Taxonomie vs Nomenclature :<\/strong> La taxonomie est la science th\u00e9orique et pratique qui d\u00e9couvre, d\u00e9crit, caract\u00e9rise et classe les organismes vivants sur la base de donn\u00e9es empiriques. La nomenclature est l&rsquo;ensemble des r\u00e8gles administratives et linguistiques codifi\u00e9es qui dictent le choix et l&rsquo;attribution formelle du nom au taxon ainsi d\u00e9limit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Syst\u00e9matique vs Taxonomie :<\/strong> La syst\u00e9matique englobe l&rsquo;\u00e9tude globale de la diversification des formes vivantes et de l&rsquo;ensemble des relations de parent\u00e9 \u00e9volutive \u00e0 travers le temps g\u00e9ologique, incluant la reconstruction phylog\u00e9n\u00e9tique, dont la taxonomie et la nomenclature ne constituent que les volets classificatoires et descriptifs.<\/li>\n<li><strong>Nom vernaculaire vs Bin\u00f4me scientifique :<\/strong> Le nom vernaculaire (ou vulgaire) est l&rsquo;appellation courante utilis\u00e9e dans une langue nationale ou r\u00e9gionale sp\u00e9cifique (comme \u00ab m\u00e9sange bleue \u00bb, \u00ab chien \u00bb ou \u00ab renard \u00bb). Contrairement au bin\u00f4me latin universel, il varie g\u00e9ographiquement, souffre d&rsquo;impr\u00e9cisions homonymiques et n&rsquo;ob\u00e9it \u00e0 aucune r\u00e8gle internationale d&rsquo;enregistrement.<\/li>\n<li><strong>Nomenclature binomiale vs Nomenclature trinomiale :<\/strong> La premi\u00e8re d\u00e9signe l&rsquo;esp\u00e8ce par deux termes (genre et esp\u00e8ce), tandis que la seconde en compte trois pour sp\u00e9cifier formellement une entit\u00e9 sous-sp\u00e9cifique (le taxon infrasp\u00e9cifique) au sein d&rsquo;une esp\u00e8ce polymorphe ou g\u00e9ographiquement subdivis\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Cladistique vs Syst\u00e9matique linn\u00e9enne :<\/strong> La classification linn\u00e9enne originelle repose sur des rangs arbitraires et fixes (royaume, classe, ordre, famille, genre, esp\u00e8ce), tandis que la cladistique se fonde exclusivement sur des clades embo\u00eet\u00e9s d\u00e9finis par des liens d&rsquo;ascendance-descendance, sans obligation th\u00e9orique d&rsquo;attribuer des rangs hi\u00e9rarchiques fixes.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La nomenclature binomiale constitue le langage universel et norm\u00e9 de la biologie depuis le milieu du XVIIIe si\u00e8cle, permettant d&rsquo;identifier chaque esp\u00e8ce vivante ou fossile par une combinaison invariable de deux termes : un nom de genre \u00e0 majuscule initiale et une \u00e9pith\u00e8te sp\u00e9cifique en minuscules. En brisant la d\u00e9pendance envers les p\u00e9riphrases descriptives et les noms vernaculaires instables, ce dispositif a procur\u00e9 aux sciences naturelles, \u00e0 la psychologie compar\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;\u00e9thologie et aux neurosciences la rigueur taxonomique indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;un corpus exp\u00e9rimental reproductible.<\/p>\n<p>Ancr\u00e9e dans la longue histoire des sciences par les \u0153uvres fondatrices de Carl von Linn\u00e9 et revitalis\u00e9e par la th\u00e9orie darwinienne de l&rsquo;\u00e9volution, la nomenclature binomiale r\u00e9pond en outre \u00e0 des m\u00e9canismes fondamentaux de la psychologie cognitive humaine, dont la m\u00e9moire s\u00e9mantique s&rsquo;articule spontan\u00e9ment autour de structures cat\u00e9gorielles de type genre-esp\u00e8ce. En d\u00e9pit des d\u00e9bats contemporains suscit\u00e9s par la g\u00e9nomique moderne et l&rsquo;\u00e9mergence de syst\u00e8mes phylog\u00e9n\u00e9tiques alternatifs tels que le PhyloCode, la nomenclature binomiale demeure la cl\u00e9 de vo\u00fbte de notre dialogue avec l&rsquo;infinie complexit\u00e9 du monde vivant.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Atran, S. (1990). <em>Cognitive foundations of natural history: Towards an anthropology of science<\/em>. Cambridge University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511607622\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511607622<\/a><\/li>\n<li>Berlin, B. (1992). <em>Ethnobiological classification: Principles of categorization of plants and animals in traditional societies<\/em>. Princeton University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/9781400862597\">https:\/\/doi.org\/10.1515\/9781400862597<\/a><\/li>\n<li>International Commission on Zoological Nomenclature. (1999). <em>International Code of Zoological Nomenclature<\/em> (4th ed.). The International Trust for Zoological Nomenclature. <a href=\"https:\/\/www.iczn.org\/the-code\/the-code-online\/\">https:\/\/www.iczn.org\/the-code\/the-code-online\/<\/a><\/li>\n<li>Linnaeus, C. (1758). <em>Systema Naturae per regna tria naturae, secundum classes, ordines, genera, species, cum characteribus, differentiis, synonymis, locis<\/em> (10th ed.). Laurentii Salvii. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.5962\/bhl.title.542\">https:\/\/doi.org\/10.5962\/bhl.title.542<\/a><\/li>\n<li>Mayr, E. (1982). <em>The growth of biological thought: Diversity, evolution, and inheritance<\/em>. Harvard University Press. <a href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674364462\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674364462<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez les fondements, l&rsquo;histoire et les applications de la nomenclature binomiale, le syst\u00e8me d&rsquo;identification universel du vivant d\u00e9velopp\u00e9 par Carl von Linn\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[23164,3338,6911],"tags":[37076,4234,37074,6194,37077,37075],"class_list":["post-22068","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-biologie-evolutive","category-methodologie-scientifique","category-psychologie-comparee","tag-carl-von-linne","tag-categorisation-cognitive","tag-nomenclature-binomiale","tag-psychologie-comparee","tag-systematique","tag-taxonomie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22068","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22068\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22068"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22068"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22068"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}