{"id":22066,"date":"2026-10-26T20:02:20","date_gmt":"2026-10-26T20:02:20","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=vision-binoculaire"},"modified":"2026-10-26T20:02:20","modified_gmt":"2026-10-26T20:02:20","slug":"vision-binoculaire","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=vision-binoculaire","title":{"rendered":"Vision binoculaire : Percevoir le monde en relief"},"content":{"rendered":"<p>La vision binoculaire constitue l&rsquo;un des accomplissements les plus sophistiqu\u00e9s de l&rsquo;\u00e9volution sensorielle des vert\u00e9br\u00e9s sup\u00e9rieurs, coordonnant la motricit\u00e9 oculaire et le traitement neurocognitif afin d&rsquo;unifier deux flux visuels distincts en un percept tridimensionnel coh\u00e9rent. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple redondance optique permettant de pallier la d\u00e9faillance \u00e9ventuelle d&rsquo;un \u0153il, cette organisation perceptive permet au cerveau d&rsquo;extraire la g\u00e9om\u00e9trie spatiale de l&rsquo;environnement avec une pr\u00e9cision m\u00e9trique in\u00e9gal\u00e9e. En int\u00e9grant de mani\u00e8re congruente les signaux r\u00e9tiniens lat\u00e9raux, le syst\u00e8me nerveux central transcende les limites de la projection bidimensionnelle pour engendrer la st\u00e9r\u00e9opsie et guider l&rsquo;action motrice avec une efficacit\u00e9 remarquable.<\/p>\n<h2>Vision binoculaire<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>vision binoculaire<\/strong> se d\u00e9finit comme la modalit\u00e9 perceptive par laquelle un organisme exploite simultan\u00e9ment deux organes r\u00e9cepteurs visuels orient\u00e9s vers un m\u00eame secteur de l&rsquo;espace, g\u00e9n\u00e9rant une repr\u00e9sentation unifi\u00e9e et singuli\u00e8re du champ visuel. Elle repose sur la convergence sensorielle et neuromotrice des signaux capt\u00e9s par chaque r\u00e9tine, aboutissant \u00e0 une perception visuelle int\u00e9gr\u00e9e exempte de d\u00e9doublement de l&rsquo;image.<\/p>\n<p>Sur le plan fonctionnel, ce syst\u00e8me sensoriel permet non seulement d&rsquo;\u00e9largir le champ panoramique global et d&rsquo;accro\u00eetre la sensibilit\u00e9 lumineuse par sommation spatiale, mais il constitue avant tout le fondement neurophysiologique de la st\u00e9r\u00e9opsie fine. En analysant les infimes \u00e9carts g\u00e9om\u00e9triques r\u00e9sultant de l&rsquo;espacement horizontal interoculaire, le syst\u00e8me visuel calcule instantan\u00e9ment la profondeur relative et absolue des objets dans l&rsquo;espace p\u00e9ripersonnel et extrapersonnel.<\/p>\n<p>En psychopathologie et en neuropsychologie clinique, la vision binoculaire repr\u00e9sente un mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9tude privil\u00e9gi\u00e9 des p\u00e9riodes critiques du d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral. Son int\u00e9grit\u00e9 refl\u00e8te la maturation optimale des colonnes de dominance oculaire dans le cortex stri\u00e9, tandis que sa perturbation pr\u00e9coce engendre des d\u00e9ficits perceptifs durables tels que la neutralisation corticale d&rsquo;un \u0153il ou la perte irr\u00e9versible du sens du relief.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable \u00ab binoculaire \u00bb est un n\u00e9ologisme savant form\u00e9 par la combinaison du pr\u00e9fixe latin <em>bini-<\/em>, signifiant \u00ab deux par deux \u00bb ou \u00ab double \u00bb, et de la racine nominale <em>oculus<\/em>, qui d\u00e9signe l&rsquo;\u0153il. L&rsquo;association de ces morph\u00e8mes a donn\u00e9 naissance au terme m\u00e9di\u00e9val et classique servant \u00e0 caract\u00e9riser les dispositifs optiques munis de deux oculaires, avant d&rsquo;\u00eatre transpos\u00e9e \u00e0 la physiologie g\u00e9n\u00e9rale de la perception oculaire \u00e0 la fin du XVIIe si\u00e8cle et durant le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du concept dans le vocabulaire scientifique de la psychologie exp\u00e9rimentale et de la physiologie sensorielle s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au cours du XIXe si\u00e8cle, parall\u00e8lement aux d\u00e9couvertes de Charles Wheatstone sur la st\u00e9r\u00e9oscopie. Le syntagme a \u00e9t\u00e9 rapidement adopt\u00e9 dans la litt\u00e9rature francophone sous la plume d&rsquo;auteurs comme F\u00e9lix Plateau et plus tard vulgaris\u00e9 par les trait\u00e9s d&rsquo;optique physiologique de Hermann von Helmholtz traduits en fran\u00e7ais, consolidant son acception moderne d\u00e9signant \u00e0 la fois l&rsquo;appareil anatomo-fonctionnel et l&rsquo;exp\u00e9rience subjective du relief visuel.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab vision binoculaire \u00bb est un groupe nominal f\u00e9minin singulier. Sur le plan phon\u00e9tique, il se transcrit dans l&rsquo;alphabet phon\u00e9tique international sous la forme \/vi.zj\u0254\u0303 bi.n\u0254.ky.l\u025b\u0281\/. L&rsquo;adjectif \u00ab binoculaire \u00bb s&rsquo;accorde en genre et en nombre avec le substantif qu&rsquo;il qualifie (par exemple : <em>des indices binoculaires<\/em>, <em>une coordination binoculaire<\/em>).<\/p>\n<p>Dans la nomenclature scientifique et m\u00e9dicale, le terme est employ\u00e9 comme un descripteur fonctionnel invariable dans sa signification fondamentale, mais il se d\u00e9cline en divers compos\u00e9s s\u00e9mantiques sp\u00e9cialis\u00e9s : \u00ab coop\u00e9ration binoculaire \u00bb, \u00ab \u00e9quilibre binoculaire \u00bb, \u00ab disparit\u00e9 binoculaire \u00bb ou encore \u00ab rivalit\u00e9 binoculaire \u00bb. Il s&rsquo;oppose conceptuellement et cliniquement \u00e0 la \u00ab vision monoculaire \u00bb, qui d\u00e9crit le fonctionnement isol\u00e9 ou altern\u00e9 d&rsquo;un \u0153il unique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour comprendre la vision binoculaire, il convient d&rsquo;analyser la cha\u00eene d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements physiques, physiologiques et computationnels qui transforme deux projections r\u00e9tiniennes planes en une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la profondeur. Chaque \u0153il occupant une position anatomique s\u00e9par\u00e9e sur le cr\u00e2ne chez les primates et les humains (avec un \u00e9cart interpupillaire moyen variant de 55 \u00e0 70 millim\u00e8tres), les r\u00e9tines ne capturent jamais exactement la m\u00eame sc\u00e8ne visuelle. Cette s\u00e9paration horizontale engendre la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/St%C3%A9r%C3%A9oscopie\">st\u00e9r\u00e9oscopie<\/a>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sensation de volume spatial \u00e0 partir d&rsquo;images l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9es.<\/p>\n<p>Le premier imp\u00e9ratif de la vision binoculaire est l&rsquo;alignement moteur. Gr\u00e2ce \u00e0 un r\u00e9seau complexe de noyaux du tronc c\u00e9r\u00e9bral et de circuits corticaux oculomoteurs, les yeux ex\u00e9cutent des mouvements de version (orientations conjugu\u00e9es dans la m\u00eame direction) et des mouvements de vergence (mouvements disjoints o\u00f9 les axes visuels convergent ou divergent). Cet ajustement assure que l&rsquo;objet regard\u00e9 se projette simultan\u00e9ment sur les deux fov\u00e9as, zones centrales de la r\u00e9tine dou\u00e9es de la r\u00e9solution spatiale la plus aigu\u00eb. Lorsque les deux fov\u00e9as fixent la m\u00eame cible, les images correspondent spatialement point par point selon le principe des points r\u00e9tiniens correspondants.<\/p>\n<p>Le lieu g\u00e9om\u00e9trique regroupant l&rsquo;ensemble des points de l&rsquo;espace qui stimulent des points r\u00e9tiniens rigoureusement correspondants pour une fixation donn\u00e9e s&rsquo;appelle l&rsquo;<strong>horopt\u00e8re<\/strong>. Tout objet situ\u00e9 directement sur l&rsquo;horopt\u00e8re est per\u00e7u comme simple et d\u00e9pourvu de disparit\u00e9 r\u00e9tinienne relative. Autour de cet horopt\u00e8re th\u00e9orique s&rsquo;\u00e9tend une zone fonctionnelle d\u00e9couverte par le physiologiste Peter Ludvig Panum, d\u00e9sign\u00e9e sous le nom d&rsquo;<strong>aire de Panum<\/strong>. Les stimuli tombant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cette zone de tol\u00e9rance continuent d&rsquo;\u00eatre fusionn\u00e9s par le syst\u00e8me nerveux central en une image simple unique, tout en g\u00e9n\u00e9rant un signal de profondeur vigoureux.<\/p>\n<p>En revanche, lorsque les objets sont positionn\u00e9s en avant ou en arri\u00e8re de l&rsquo;aire de Panum, la disparit\u00e9 r\u00e9tinienne devient trop importante pour \u00eatre compens\u00e9e par la machinerie neuronale de fusion sensorielle. L&rsquo;observateur fait alors l&rsquo;exp\u00e9rience de la diplopie physiologique, c&rsquo;est-\u00e0-dire une vision double. En temps normal, cette diplopie p\u00e9riph\u00e9rique \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;attention consciente en raison de m\u00e9canismes de neutralisation corticale active et d&rsquo;inattention s\u00e9lective, le cerveau privil\u00e9giant le traitement haute fid\u00e9lit\u00e9 des objets situ\u00e9s dans le volume d&rsquo;int\u00e9r\u00eat comportemental.<\/p>\n<p>Enfin, si les stimuli pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 chaque \u0153il sont radicalement incompatibles en termes de forme, de couleur ou d&rsquo;orientation spatiale, la fusion binoculaire \u00e9choue totalement. Le syst\u00e8me visuel n&rsquo;engendre pas une superposition brouill\u00e9e des deux sc\u00e8nes, mais entre dans un \u00e9tat dynamique oscillatoire appel\u00e9 <em>rivalit\u00e9 binoculaire<\/em>. Dans cette situation, le cortex visuel supprime alternativement la perception consciente de l&rsquo;image de l&rsquo;\u0153il droit puis de l&rsquo;\u0153il gauche, offrant aux neuroscientifiques cognitifs une fen\u00eatre privil\u00e9gi\u00e9e pour dissocier la stimulation sensorielle p\u00e9riph\u00e9rique des corr\u00e9lats neuronaux de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>La curiosit\u00e9 scientifique entourant la vision par deux yeux remonte \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique. Euclide, dans son trait\u00e9 d&rsquo;optique, nota que chaque \u0153il per\u00e7oit une portion l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rente d&rsquo;une sph\u00e8re plac\u00e9e devant l&rsquo;observateur. Galien approfondit cette observation en d\u00e9crivant avec une acuit\u00e9 surprenante l&rsquo;anatomie des voies visuelles et le chiasma optique, postulant que les \u00ab esprits visuels \u00bb provenant du cerveau se rejoignaient au niveau du chiasma pour se m\u00e9langer avant d&rsquo;atteindre les yeux. Durant la Renaissance, L\u00e9onard de Vinci comprit que la pr\u00e9sence de deux yeux permettait d&rsquo;observer partiellement l&rsquo;arri\u00e8re-plan dissimul\u00e9 derri\u00e8re un petit objet opaque, reconnaissant l\u00e0 une contrainte majeure pour les peintres tentant de simuler le relief sur une toile plate.<\/p>\n<p>Le tournant paradigmatique d\u00e9cisif se produisit en 1838 avec le physicien et inventeur britannique Charles Wheatstone. En construisant le premier st\u00e9r\u00e9oscope \u00e0 miroirs, Wheatstone apporta la preuve empirique formelle que la seule disparit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique horizontale entre deux dessins plans suffisait \u00e0 cr\u00e9er l&rsquo;illusion irr\u00e9futable et vivide d&rsquo;un volume tridimensionnel. Cette invention d\u00e9clencha un vif d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique avec Sir David Brewster, qui mit au point un st\u00e9r\u00e9oscope \u00e0 lentilles r\u00e9fractives plus compact et contesta certaines des conclusions psychologiques de Wheatstone sur la pr\u00e9valence des signaux g\u00e9om\u00e9triques.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, Hermann von Helmholtz et Ewald Hering s&rsquo;oppos\u00e8rent farouchement sur la nature de la vision binoculaire. Helmholtz d\u00e9fendait une th\u00e9orie empiriste selon laquelle la perception du relief r\u00e9sultait d&rsquo;\u00ab inf\u00e9rences inconscientes \u00bb acquises par l&rsquo;apprentissage sensori-moteur et l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du corps dans l&rsquo;environnement. \u00c0 l&rsquo;inverse, Hering soutenait une position nativiste, argumentant que l&rsquo;architecture anatomique r\u00e9tinienne et c\u00e9r\u00e9brale poss\u00e9dait des coordonn\u00e9es spatiales inn\u00e9es pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es reliant immanquablement certains loci r\u00e9tiniens \u00e0 des valeurs pr\u00e9cises de profondeur spatiale.<\/p>\n<p>Au XXe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie r\u00e9volutionna la compr\u00e9hension du substrat mat\u00e9riel de ce ph\u00e9nom\u00e8ne. David Hubel et Torsten Wiesel mirent en \u00e9vidence, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, l&rsquo;existence de neurones binoculaires au sein du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_visuel\">cortex visuel primaire<\/a> (V1) chez le chat et le primate, d\u00e9montrant l&rsquo;organisation en colonnes de dominance oculaire. Leurs travaux s\u00e9minaux, r\u00e9compens\u00e9s par le prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1981, r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent \u00e9galement l&rsquo;extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9 de ces connexions durant la p\u00e9riode critique du neurod\u00e9veloppement, jetant les bases biom\u00e9dicales du traitement contemporain du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Strabisme\">strabisme<\/a> et de l&rsquo;amblyopie infantile.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Les mod\u00e8les th\u00e9oriques contemporains de la vision binoculaire s&rsquo;articulent autour de l&rsquo;int\u00e9gration de la psychophysique sensorielle, de la neurobiologie computationnelle et des sciences cognitives. La premi\u00e8re pierre angulaire th\u00e9orique repose sur la classification des \u00e9tapes de la vision binoculaire formalis\u00e9e par Claas Enno Henricus Worth au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, qui postule une hi\u00e9rarchie stricte en trois degr\u00e9s successifs : la perception simultan\u00e9e, la fusion sensorielle et motrice, et enfin la st\u00e9r\u00e9opsie fine.<\/p>\n<p>Sur le plan computationnel, les th\u00e9ories d\u00e9velopp\u00e9es par le neuroscientifique <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/David_Marr_(neuroscientifique)\">David Marr<\/a> et Tomaso Poggio \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 ont durablement marqu\u00e9 la vision artificielle et humaine. Marr et Poggio ont formul\u00e9 le \u00ab probl\u00e8me de correspondance \u00bb : comment le syst\u00e8me visuel parvient-il \u00e0 apparier un point donn\u00e9 de l&rsquo;image r\u00e9tinienne gauche avec son homologue sur la r\u00e9tine droite au milieu de millions d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments similaires potentiels ? Ils ont propos\u00e9 que le cortex visuel r\u00e9sout ce probl\u00e8me computationnel complexe en appliquant des contraintes universelles issues des r\u00e9gularit\u00e9s du monde physique, \u00e0 savoir la contrainte de compatibilit\u00e9 (deux points ne peuvent s&rsquo;apparier que s&rsquo;ils partagent des attributs physiques similaires comme la luminance ou l&rsquo;orientation) et la contrainte de continuit\u00e9 (la profondeur varie de mani\u00e8re fluide et continue le long des surfaces lisses).<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la th\u00e9orie \u00e9cologique de la perception visuelle port\u00e9e par James J. Gibson a insist\u00e9 sur le r\u00f4le des flux optiques dynamiques et des affordances comportementales. Dans l&rsquo;optique gibsonienne, la vision binoculaire n&rsquo;est pas un simple d\u00e9codeur statique d&rsquo;indices r\u00e9tiniens g\u00e9om\u00e9triques d\u00e9contextualis\u00e9s, mais un m\u00e9canisme adaptatif actif permettant aux organismes de calibrer en temps r\u00e9el leurs trajectoires d&rsquo;\u00e9vitement, de saisie manuelle et de navigation spatiale dans un milieu \u00e9cologique r\u00e9el.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le moderne de l&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne applique les principes du codage pr\u00e9dictif \u00e0 la vision binoculaire. Selon ce paradigme, le cerveau agit comme une machine probabiliste qui associe les signaux r\u00e9tiniens binoculaires actuels (la vraisemblance) \u00e0 des attentes pr\u00e9alables ou a priori (<em>priors<\/em>) fond\u00e9es sur la physique de l&rsquo;environnement (par exemple, la lumi\u00e8re provient g\u00e9n\u00e9ralement du haut, les objets sont g\u00e9n\u00e9ralement opaques et continus). Cette synth\u00e8se probabiliste r\u00e9sout les ambigu\u00eft\u00e9s sensorielles inh\u00e9rentes \u00e0 la r\u00e9troprojection optique et assure la stabilit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique du monde visuel.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La vision binoculaire s&rsquo;articule autour de composantes anatomiques, motrices et neurosensorielles interconnect\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;alignement oculomoteur et la motilit\u00e9 conjugu\u00e9e :<\/strong> Capacit\u00e9 des six muscles oculomoteurs de chaque \u0153il \u00e0 ex\u00e9cuter des mouvements coordonn\u00e9es de fixation, de saccade, de poursuite et surtout de vergence (convergence et divergence), maintenant l&rsquo;objet d&rsquo;int\u00e9r\u00eat align\u00e9 simultan\u00e9ment sur les deux fov\u00e9as.<\/li>\n<li><strong>La perception simultan\u00e9e (Premier degr\u00e9 de Worth) :<\/strong> Facult\u00e9 primaire des voies visuelles aff\u00e9rentes \u00e0 transmettre et \u00e0 enregistrer consciemment les flux lumineux provenant des deux globes oculaires au m\u00eame instant, sans qu&rsquo;un \u0153il ne subisse d&rsquo;inhibition centrale.<\/li>\n<li><strong>La fusion sensorielle et motrice (Deuxi\u00e8me degr\u00e9 de Worth) :<\/strong> Processus cortical synth\u00e9tisant les deux influx visuels disparates en une seule perception unitaire. La fusion motrice r\u00e9ajuste la vergence pour stabiliser l&rsquo;image, tandis que la fusion sensorielle unifie neurophysiologiquement les signaux au sein des r\u00e9seaux neuronaux corticaux.<\/li>\n<li><strong>La st\u00e9r\u00e9opsie ou sens du relief (Troisi\u00e8me degr\u00e9 de Worth) :<\/strong> Discrimation fine de la profondeur spatiale \u00e9mergeant de l&rsquo;analyse corticale de la disparit\u00e9 r\u00e9tinienne horizontale. On distingue la st\u00e9r\u00e9opsie grossi\u00e8re (m\u00e9di\u00e9e par des cellules sensibles aux grands \u00e9carts spatiaux p\u00e9riph\u00e9riques) de la st\u00e9r\u00e9opsie fine (fov\u00e9ale, calculant des disparit\u00e9s de quelques secondes d&rsquo;arc).<\/li>\n<li><strong>La disparit\u00e9 crois\u00e9e et non crois\u00e9e :<\/strong> Dimension g\u00e9om\u00e9trique o\u00f9 les objets situ\u00e9s plus pr\u00e8s que le point de fixation engendrent une disparit\u00e9 crois\u00e9e (n\u00e9cessitant une convergence accrue pour \u00eatre align\u00e9s), tandis que les objets plus lointains cr\u00e9ent une disparit\u00e9 non crois\u00e9e (appelant un mouvement de divergence).<\/li>\n<li><strong>La sommation binoculaire :<\/strong> Am\u00e9lioration des performances sensorielles (seuil de contraste, acuit\u00e9 visuelle, d\u00e9tection de signaux faibles) r\u00e9sultant de la combinaison synaptique des deux yeux par rapport \u00e0 la performance monoculaire maximale.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et illustrations concr\u00e8tes<\/h3>\n<p>Pour illustrer concr\u00e8tement la disparit\u00e9 binoculaire dans la vie quotidienne, il suffit d&rsquo;effectuer l&rsquo;exp\u00e9rience classique de la parallaxe du doigt. En pla\u00e7ant un index \u00e0 environ trente centim\u00e8tres du visage tout en fixant un point d&rsquo;arri\u00e8re-plan \u00e9loign\u00e9 sur un mur, puis en fermant alternativement l&rsquo;\u0153il gauche et l&rsquo;\u0153il droit, l&rsquo;observateur constate que le doigt semble faire un bond spatial lat\u00e9ral substantiel par rapport \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan. Ce saut perceptif traduit directement la diff\u00e9rence d&rsquo;angle optique sous lequel chaque r\u00e9tine capture le doigt.<\/p>\n<p>Un autre cas paradigmatique est fourni par les st\u00e9r\u00e9ogrammes \u00e0 points al\u00e9atoires invent\u00e9s par B\u00e9la Julesz en 1959. Ces matrices de points en noir et blanc ne contiennent aucune silhouette reconnaissable, aucun contour familier et aucun indice pictural monoculaire (comme l&rsquo;ombrage, la perspective lin\u00e9aire ou la taille relative). Pourtant, d\u00e8s que ces images apparemment chaotiques sont visualis\u00e9es \u00e0 travers un dispositif st\u00e9r\u00e9oscopique s\u00e9parant les vues des deux yeux, une forme g\u00e9om\u00e9trique tridimensionnelle \u00e9merge instantan\u00e9ment en l\u00e9vitation au-dessus du fond. Cela d\u00e9montre de fa\u00e7on irr\u00e9futable que le calcul de la disparit\u00e9 binoculaire intervient tr\u00e8s t\u00f4t dans le cortex visuel, avant m\u00eame l&rsquo;identification s\u00e9mantique des objets.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, le parcours d&rsquo;une personne souffrant d&rsquo;un strabisme pr\u00e9coce non corrig\u00e9 met en lumi\u00e8re les cons\u00e9quences d&rsquo;un dysfonctionnement binoculaire. Chez un jeune enfant dont l&rsquo;\u0153il gauche d\u00e9vie constamment vers l&rsquo;int\u00e9rieur (\u00e9sotropie), le cerveau re\u00e7oit deux images totalement discordantes, g\u00e9n\u00e9rant un conflit spatial intol\u00e9rable. Pour pr\u00e9venir la confusion mentale et la diplopie permanente, le cortex met en place un m\u00e9canisme compensatoire de neutralisation : le signal visuel de l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9 est activement r\u00e9prim\u00e9 au sein des couches d&rsquo;int\u00e9gration corticale. Si aucune r\u00e9\u00e9ducation par occlusion de l&rsquo;\u0153il directeur n&rsquo;est entreprise durant la p\u00e9riode plastique de l&rsquo;enfance, cette neutralisation se p\u00e9rennise sous la forme d&rsquo;une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amblyopie\">amblyopie<\/a> fonctionnelle, privant d\u00e9finitivement le patient de st\u00e9r\u00e9opsie.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation clinique et neuropsychologique de la vision binoculaire requiert une m\u00e9thodologie standardis\u00e9e permettant de jauger l&rsquo;alignement moteur, la qualit\u00e9 de la fusion et le seuil absolu de discrimination st\u00e9r\u00e9oscopique. L&rsquo;examen ophtalmologique et orthoptique d\u00e9bute g\u00e9n\u00e9ralement par le test de l&rsquo;\u00e9cran (<em>cover test<\/em>), qui permet de d\u00e9celer l&rsquo;existence d&rsquo;une h\u00e9t\u00e9rophorie (d\u00e9viation latente compens\u00e9e par l&rsquo;effort de fusion binoculaire) ou d&rsquo;une h\u00e9t\u00e9rotropie (strabisme manifeste incompatible avec la vision simple).<\/p>\n<p>La mesure quantitative de l&rsquo;acuit\u00e9 st\u00e9r\u00e9oscopique utilise divers tests psychophysiques standardis\u00e9s. Le test de la mouche de Titmus emploie des lunettes polaris\u00e9es pour mesurer la st\u00e9r\u00e9opsie globale et locale, demandant au patient de pincer les ailes d&rsquo;une mouche imprim\u00e9e qui semble \u00e9merger physiquement de la page si la fusion binoculaire est intacte. Le test TNO, fond\u00e9 sur le principe des anaglyphes rouge et vert et exploitant des st\u00e9r\u00e9ogrammes \u00e0 points al\u00e9atoires sans indices monoculaires, est consid\u00e9r\u00e9 comme le test de r\u00e9f\u00e9rence pour \u00e9liminer toute tricherie perceptive monoculaire et quantifier le seuil st\u00e9r\u00e9oscopique jusqu&rsquo;\u00e0 des valeurs de l&rsquo;ordre de 15 \u00e0 20 secondes d&rsquo;arc.<\/p>\n<p>Pour les jeunes enfants n&rsquo;ayant pas encore acquis le langage, des outils p\u00e9diatriques comme le test de Lang exploitent des r\u00e9seaux de micro-lentilles cylindriques int\u00e9gr\u00e9es directement \u00e0 la plaque de pr\u00e9sentation, dispensant le jeune patient du port de lunettes filtrantes souvent mal tol\u00e9r\u00e9es. Le clinicien observe alors la direction pr\u00e9f\u00e9rentielle du regard du nourrisson vers les zones pr\u00e9sentant un relief st\u00e9r\u00e9oscopique. Dans le domaine de la recherche neurophysiologique avanc\u00e9e, l&rsquo;\u00e9valuation fait appel aux potentiels \u00e9voqu\u00e9s visuels (PEV) binoculaires et \u00e0 l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) pour mesurer la r\u00e9ponse corticale s\u00e9lective du cortex occipital aux modulations de disparit\u00e9 spatiale.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La vision binoculaire rev\u00eat une importance cruciale dans un vaste \u00e9ventail de domaines professionnels, technologiques et cliniques. En ergonomie et en m\u00e9decine du travail, une st\u00e9r\u00e9opsie irr\u00e9prochable constitue un pr\u00e9requis incontournable pour des professions requ\u00e9rant une haute pr\u00e9cision sensori-motrice dans l&rsquo;espace p\u00e9ripersonnel. C&rsquo;est le cas typique des chirurgiens pratiquant la microchirurgie ophtalmique, vasculaire ou la c\u0153lioscopie robot-assist\u00e9e, des pilotes de chasse ou de ligne pour les man\u0153uvres d&rsquo;atterrissage, ainsi que des conducteurs d&rsquo;engins de levage sur les chantiers complexes.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;industrie du divertissement et des technologies num\u00e9riques, la compr\u00e9hension intime de la vision binoculaire est le moteur du d\u00e9veloppement des casques de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle (VR), de r\u00e9alit\u00e9 augment\u00e9e (AR) et des syst\u00e8mes de capture cin\u00e9matographique tridimensionnelle. Ces dispositifs exploitent le rendu st\u00e9r\u00e9oscopique en projetant des images synth\u00e9tiques distinctes vers chaque \u0153il. Toutefois, ils posent un d\u00e9fi biom\u00e9canique majeur : le conflit vergence-accommodation. Dans un casque VR classique, les yeux doivent constamment converger \u00e0 des distances variables dict\u00e9es par la st\u00e9r\u00e9opsie, alors que l&rsquo;accommodation optique reste fix\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9cran plat situ\u00e9 \u00e0 quelques centim\u00e8tres des yeux, ce qui induit fr\u00e9quemment une asth\u00e9nopie (fatigue oculaire) et la cybercin\u00e9tose (mal virtuel).<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9rapeutique et p\u00e9dagogique, la r\u00e9\u00e9ducation visuelle informatis\u00e9e propose aujourd&rsquo;hui des th\u00e9rapies visuelles par le jeu vid\u00e9o exploitant la pr\u00e9sentation dichoptique (chaque \u0153il re\u00e7oit un \u00e9l\u00e9ment distinct d&rsquo;un jeu vid\u00e9o interactif). Cette m\u00e9thode novatrice r\u00e9\u00e9quilibre la dominance oculaire chez les patients amblyopes adultes, brisant le dogme historique selon lequel la vision binoculaire ne pouvait plus jamais \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e une fois la p\u00e9riode critique infantile r\u00e9volue.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es empiriques accumul\u00e9es au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies ont permis de cartographier avec pr\u00e9cision les cascades neuronales qui sous-tendent la vision binoculaire. Les enregistrements unitaires intra-corticaux men\u00e9s sur des primates ont d\u00e9montr\u00e9 que les premiers neurones binoculaires apparaissent dans les couches complexes et superficielles de V1, mais que le traitement raffin\u00e9 de la st\u00e9r\u00e9opsie relative implique des aires visuelles extrastri\u00e9es d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur, notamment les aires V2, V3, l&rsquo;aire m\u00e9dio-temporale (V5\/MT) pour les liens entre profondeur et mouvement, ainsi que l&rsquo;aire V4 et les cortex inf\u00e9rotemporal et pari\u00e9tal.<\/p>\n<p>Une \u00e9tape charni\u00e8re des neurosciences cognitives a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;utilisation de la vision binoculaire pour sonder la dynamique de la conscience perceptive. Les exp\u00e9riences pionni\u00e8res de Nikos Logothetis et de ses collaborateurs sur des singes rh\u00e9sus entra\u00een\u00e9s ont exploit\u00e9 la rivalit\u00e9 binoculaire. En enregistrant les neurones de diff\u00e9rentes \u00e9tapes corticales pendant que l&rsquo;animal basculait spontan\u00e9ment d&rsquo;une perception \u00e0 l&rsquo;autre sans modification du stimulus physique entrant, Logothetis a d\u00e9couvert que tandis que les neurones de V1 continuent majoritairement de r\u00e9pondre \u00e0 la stimulation de leur \u0153il r\u00e9cepteur respectif, les neurones des aires corticales sup\u00e9rieures (comme le cortex inf\u00e9rotemporal) modulent directement leur activit\u00e9 synchrone en accord avec la perception consciente subjective de l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les travaux contemporains sur la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale adulte men\u00e9s par des chercheurs comme Dennis Levi et Daphne Bavelier ont boulevers\u00e9 les conceptions rigides relatives aux p\u00e9riodes critiques. Leurs cohortes exp\u00e9rimentales ont prouv\u00e9 qu&rsquo;un entra\u00eenement perceptif cibl\u00e9, soutenu par des stimulations binoculaires contrast\u00e9es, permet d&rsquo;induire un remodelage structural et synaptique chez des adultes souffrant d&rsquo;amblyopie r\u00e9fractive ou strabique ancienne, restaurant une vision st\u00e9r\u00e9oscopique fonctionnelle l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;on pensait les circuits neuronaux d\u00e9finitivement fig\u00e9s.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>Si les m\u00e9canismes optiques et neurobiologiques de la vision binoculaire sont universels dans l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, l&rsquo;exposition environnementale, l&rsquo;architecture b\u00e2tie et les habitudes culturelles influent sur la maturation et la pr\u00e9valence de certains troubles fonctionnels. Des \u00e9tudes comparatives internationales ont document\u00e9 des disparit\u00e9s significatives dans l&rsquo;incidence du strabisme et de l&rsquo;amblyopie selon les r\u00e9gions g\u00e9ographiques et les groupes de population, souvent en corr\u00e9lation avec l&rsquo;acc\u00e8s aux d\u00e9pistages visuels pr\u00e9coces en milieu scolaire et la pr\u00e9valence de l&rsquo;hyperm\u00e9tropie forte non corrig\u00e9e dans l&rsquo;enfance.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es modernes, l&rsquo;urbanisation massive et la s\u00e9dentarisation prolong\u00e9e devant des \u00e9crans de visualisation num\u00e9riques rapproch\u00e9s soumettent le syst\u00e8me binoculaire \u00e0 des contraintes biom\u00e9caniques in\u00e9dites dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9. Le syndrome de d\u00e9ficience de convergence, caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;incapacit\u00e9 douloureuse \u00e0 maintenir un alignement binoculaire confortable lors de la lecture proximale, conna\u00eet une augmentation constante chez les \u00e9tudiants et les travailleurs de bureau. Cette situation a conduit les ergonomes cognitifs \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer les recommandations sanitaires relatives \u00e0 l&rsquo;\u00e9clairage et aux distances de travail visuel afin de pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9quilibre binoculaire.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue \u00e9volutif et comparatif inter-esp\u00e8ces, la vision binoculaire illustre une divergence adaptative saisissante. Les pr\u00e9dateurs (comme les f\u00e9lins, les rapaces nocturnes et les primates) poss\u00e8dent des yeux positionn\u00e9s frontalement, maximisant la zone de chevauchement binoculaire (environ 120 \u00e0 140 degr\u00e9s chez l&rsquo;humain) pour calculer pr\u00e9cis\u00e9ment la distance de leurs proies ou des branches lors du saut. \u00c0 l&rsquo;inverse, les esp\u00e8ces proies (comme les rongeurs, les lapins et les ongul\u00e9s) pr\u00e9sentent des globes oculaires situ\u00e9s lat\u00e9ralement, sacrifiant presque totalement la vision binoculaire et la st\u00e9r\u00e9opsie fine au profit d&rsquo;un champ visuel panoramique monoculaire pouvant atteindre 360 degr\u00e9s, indispensable pour la d\u00e9tection pr\u00e9coce des menaces pr\u00e9datrices.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa puissance th\u00e9orique, le primat accord\u00e9 \u00e0 la vision binoculaire dans la perception de l&rsquo;espace a fait l&rsquo;objet de vives discussions au sein des sciences cognitives. Un d\u00e9bat historique et clinique r\u00e9current concerne l&rsquo;importance relative de la st\u00e9r\u00e9opsie comparativement aux nombreux indices monoculaires de profondeur, tels que la perspective lin\u00e9aire, le gradient de texture, l&rsquo;interposition, l&rsquo;ombrage, la perspective atmosph\u00e9rique et surtout le parallaxe de mouvement induit par les d\u00e9placements de la t\u00eate de l&rsquo;observateur. De nombreux individus st\u00e9r\u00e9oblindes (d\u00e9pourvus de vision binoculaire d\u00e8s la naissance en raison d&rsquo;un micro-strabisme cong\u00e9nital) compensent si efficacement leur d\u00e9ficit par le biais des indices monoculaires cin\u00e9matiques qu&rsquo;ils ne d\u00e9couvrent leur anomalie qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte lors d&rsquo;un test m\u00e9dical fortuit, sans jamais ressentir de handicap notable dans leur quotidien.<\/p>\n<p>Un autre point de controverse scientifique majeur a \u00e9merg\u00e9 autour de l&rsquo;ouvrage autobiographique et scientifique de la neurobiologiste Susan Barry (affectueusement surnomm\u00e9e <em>Stereo Sue<\/em> par le neurologue Oliver Sacks). N\u00e9e strabique et r\u00e9put\u00e9e d\u00e9pourvue \u00e0 jamais de sens du relief selon le dogme neurobiologique h\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;Hubel et Wiesel, Barry a r\u00e9ussi \u00e0 acqu\u00e9rir une v\u00e9ritable st\u00e9r\u00e9opsie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte gr\u00e2ce \u00e0 une th\u00e9rapie visuelle intensive dirig\u00e9e par une optom\u00e9triste comportementale. Son cas a d\u00e9clench\u00e9 une r\u00e9vision \u00e9pist\u00e9mologique profonde au sein de la communaut\u00e9 ophtalmologique, obligeant les cliniciens \u00e0 requalifier la p\u00e9riode critique en \u00ab p\u00e9riode sensible \u00bb, beaucoup plus mall\u00e9able que ce que les mod\u00e9lisations animales initiales laissaient pr\u00e9sager.<\/p>\n<p>Enfin, les limites \u00e9cologiques de la st\u00e9r\u00e9opsie binoculaire m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre soulign\u00e9es. Au-del\u00e0 d&rsquo;une distance d&rsquo;environ six \u00e0 dix m\u00e8tres, la disparit\u00e9 r\u00e9tinienne horizontale induite par l&rsquo;\u00e9cartement interpupillaire humain devient infinit\u00e9simale et tombe en de\u00e7\u00e0 du seuil de sensibilit\u00e9 des neurones corticaux. D\u00e8s lors, pour la perception de l&rsquo;espace lointain, du paysage et de l&rsquo;horizon, la vision humaine redevient fondamentalement d\u00e9pendante de l&rsquo;int\u00e9gration des signaux monoculaires et contextuels, prouvant que la st\u00e9r\u00e9opsie binoculaire est un outil hautement sp\u00e9cialis\u00e9 pour la manipulation tactile et l&rsquo;action proximale plut\u00f4t qu&rsquo;un syst\u00e8me absolu de navigation globale.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Il est fondamental d&rsquo;\u00e9viter certaines confusions conceptuelles r\u00e9currentes dans l&rsquo;\u00e9tude des fonctions visuelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Vision monoculaire :<\/strong> Perception spatiale issue d&rsquo;un seul \u0153il. Elle permet la perception de sc\u00e8nes bidimensionnelles et d\u00e9duit la profondeur uniquement gr\u00e2ce aux indices picturaux et au mouvement relatif de la t\u00eate, sans jamais g\u00e9n\u00e9rer de v\u00e9ritable st\u00e9r\u00e9opsie r\u00e9tinienne.<\/li>\n<li><strong>St\u00e9r\u00e9oscopie ou St\u00e9r\u00e9opsie :<\/strong> Bien que souvent confondues avec la vision binoculaire, la st\u00e9r\u00e9opsie n&rsquo;en est qu&rsquo;un sous-produit perceptif qualitatif (le relief pur). Un individu peut poss\u00e9der une vision binoculaire rudimentaire (pr\u00e9sentant une perception simultan\u00e9e et une fusion motrice grossi\u00e8re) tout en \u00e9tant totalement d\u00e9nu\u00e9 de st\u00e9r\u00e9opsie fine.<\/li>\n<li><strong>Diplopie :<\/strong> Perception double d&rsquo;un objet unique dans l&rsquo;espace. Elle survient lorsque l&rsquo;alignement moteur binoculaire fait d\u00e9faut et que l&rsquo;objet regard\u00e9 se projette sur deux points r\u00e9tiniens non correspondants situ\u00e9s hors de l&rsquo;aire de Panum, sans que le cerveau ne neutralise l&rsquo;une des images.<\/li>\n<li><strong>Neutralisation corticale :<\/strong> M\u00e9canisme neurophysiologique adaptatif actif par lequel le cortex c\u00e9r\u00e9bral ignore ou inhibe d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;information visuelle transmise par l&rsquo;un des deux yeux afin de supprimer la diplopie ou la confusion spatiale en pr\u00e9sence d&rsquo;un strabisme.<\/li>\n<li><strong>Amblyopie :<\/strong> Baisse unilat\u00e9rale (parfois bilat\u00e9rale) de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle centrale non attribuable \u00e0 une l\u00e9sion organique du globe oculaire. Elle r\u00e9sulte directement d&rsquo;une anomalie pr\u00e9coce de l&rsquo;exp\u00e9rience binoculaire (strabisme, anisom\u00e9tropie s\u00e9v\u00e8re ou privation visuelle comme une cataracte cong\u00e9nitale) ayant emp\u00each\u00e9 la maturation du cortex stri\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Rivalit\u00e9 binoculaire :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;alternance perceptive involontaire survenant lorsque des motifs incompatibles sont projet\u00e9s simultan\u00e9ment \u00e0 chaque \u0153il, entra\u00eenant la visibilit\u00e9 exclusive altern\u00e9e de l&rsquo;un puis de l&rsquo;autre motif dans la conscience du sujet.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La vision binoculaire est une fonction sensori-motrice \u00e9minemment complexe qui requiert l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la g\u00e9om\u00e9trie oculaire, des voies neuromotrices du tronc c\u00e9r\u00e9bral et des r\u00e9seaux d&rsquo;int\u00e9gration neuronale du cortex c\u00e9r\u00e9bral :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle repose sur la captation simultan\u00e9e de deux flux d&rsquo;images l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9s en raison de l&rsquo;\u00e9cartement physique des deux yeux sur le cr\u00e2ne (disparit\u00e9 r\u00e9tinienne).<\/li>\n<li>Elle se d\u00e9veloppe selon trois degr\u00e9s fonctionnels progressifs : la perception simultan\u00e9e, la fusion sensori-motrice des images et la st\u00e9r\u00e9opsie (sensation vivide de profondeur et de relief tridimensionnel).<\/li>\n<li>La coordination entre vergence oculaire et accommodation permet de positionner les objets sur l&rsquo;horopt\u00e8re et dans l&rsquo;aire de Panum, \u00e9vitant ainsi la diplopie physiologique.<\/li>\n<li>Les perturbations pr\u00e9coces de cette vision (strabisme, anisom\u00e9tropie) durant la p\u00e9riode critique du d\u00e9veloppement peuvent entra\u00eener une neutralisation corticale irr\u00e9versible et une amblyopie fonctionnelle.<\/li>\n<li>Les d\u00e9couvertes contemporaines sur la plasticit\u00e9 corticale adulte d\u00e9montrent la possibilit\u00e9 d&rsquo;entra\u00eener et de restaurer partiellement la st\u00e9r\u00e9opsie binoculaire chez l&rsquo;adulte gr\u00e2ce \u00e0 des protocoles de r\u00e9\u00e9ducation dichoptiques.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Barry, S. R. (2009). <em>Fixing My Gaze: A Scientist&rsquo;s Journey into Seeing in Three Dimensions<\/em>. Basic Books. <a href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/fixing-my-gaze-a-scientists-journey-into-seeing-in-three-dimensions\/oclc\/262884351\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/fixing-my-gaze-a-scientists-journey-into-seeing-in-three-dimensions\/oclc\/262884351<\/a><\/li>\n<li>Hubel, D. H., &#038; Wiesel, T. N. (1962). Receptive fields, binocular interaction and functional architecture in the cat&rsquo;s visual cortex. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 160(1), 106-154. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1962.sp006837\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1962.sp006837<\/a><\/li>\n<li>Julesz, B. (1971). <em>Foundations of Cyclopean Perception<\/em>. The University of Chicago Press. <a href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/foundations-of-cyclopean-perception\/oclc\/211142\">https:\/\/www.worldcat.org\/title\/foundations-of-cyclopean-perception\/oclc\/211142<\/a><\/li>\n<li>Marr, D., &#038; Poggio, T. (1979). A computational theory of human stereo vision. <em>Proceedings of the Royal Society of London. Series B. Biological Sciences<\/em>, 204(1156), 301-328. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspb.1979.0029\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rspb.1979.0029<\/a><\/li>\n<li>Wheatstone, C. (1838). Contributions to the physiology of vision.\u2014Part the first. On some remarkable, and hitherto unobserved, phenomena of binocular vision. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London<\/em>, 128, 371-394. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstl.1838.0019\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstl.1838.0019<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La vision binoculaire d\u00e9signe la coordination motrice et sensorielle des deux yeux permettant la fusion des images r\u00e9tiniennes et l&rsquo;\u00e9mergence de la perception tridimensionnelle du relief.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1387,4095,647],"tags":[6552,35807,173,5754,33235,4667],"class_list":["post-22066","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-perception-visuelle","category-psychologie-cognitive","tag-cortex-visuel","tag-disparite-retinienne","tag-neuropsychologie","tag-perception-de-la-profondeur","tag-stereoscopie","tag-vision-binoculaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22066","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22066\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22066"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22066"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22066"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}