{"id":22065,"date":"2026-10-26T20:00:22","date_gmt":"2026-10-26T20:00:22","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=suppression-binoculaire"},"modified":"2026-10-26T20:00:22","modified_gmt":"2026-10-26T20:00:22","slug":"suppression-binoculaire","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=suppression-binoculaire","title":{"rendered":"Suppression binoculaire : Quand le cerveau choisit"},"content":{"rendered":"<p>La vision humaine repose sur la combinaison harmonieuse de deux flux d&rsquo;informations r\u00e9tiniennes distincts, capt\u00e9s sous des angles l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rents par chacun de nos yeux. Lorsque ces images entrent en conflit insurmontable ou menacent de saturer notre champ perceptif d&rsquo;art\u00e9facts visuels insupportables, le syst\u00e8me nerveux central met en \u0153uvre un processus neurophysiologique fascinant appel\u00e9 la <strong>suppression binoculaire<\/strong>. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;inhibition active t\u00e9moigne de la flexibilit\u00e9 extraordinaire du cortex visuel, capable d&rsquo;\u00e9liminer temporairement ou durablement une partie du signal oculaire au profit d&rsquo;une perception consciente unifi\u00e9e et coh\u00e9rente.<\/p>\n<h2>Suppression binoculaire<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La <strong>suppression binoculaire<\/strong> d\u00e9signe l&rsquo;inhibition corticale active par laquelle le syst\u00e8me visuel att\u00e9nue ou occulte totalement la perception consciente du signal provenant d&rsquo;un \u0153il lorsqu&rsquo;il est mis en concurrence ou en discordance avec l&rsquo;autre \u0153il. Ce m\u00e9canisme fondamental permet d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;apparition d&rsquo;une vision double g\u00eanante (diplopie) ou d&rsquo;une confusion visuelle insoutenable r\u00e9sultant de stimuli incompatibles pr\u00e9sent\u00e9s simultan\u00e9ment \u00e0 la r\u00e9tine de chaque \u0153il.<\/p>\n<p>Dans les conditions de vision physiologique normale, ce ph\u00e9nom\u00e8ne sous-tend notamment la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Rivalit%C3%A9_binoculaire\">rivalit\u00e9 binoculaire<\/a>, o\u00f9 des motifs visuels disparates alternent spontan\u00e9ment dans le champ de la conscience visuelle, l&rsquo;un dominant tandis que l&rsquo;autre subit une suppression transitoire. Cette dynamique refl\u00e8te un arbitrage permanent op\u00e9r\u00e9 par les r\u00e9seaux neuronaux corticaux pour construire une interpr\u00e9tation stable et univoque du monde environnemental.<\/p>\n<p>Dans un contexte pathologique, notamment en pr\u00e9sence de strabisme pr\u00e9coce ou d&rsquo;anisom\u00e9tropie s\u00e9v\u00e8re, la suppression binoculaire devient chronique et asym\u00e9trique. Elle conduit alors \u00e0 l&rsquo;extinction unilat\u00e9rale et permanente des aff\u00e9rences de l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9 ou mal focalis\u00e9, constituant la cause \u00e9tiologique majeure de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amblyopie\">amblyopie<\/a> fonctionnelle chez l&rsquo;enfant.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>Le terme \u00ab suppression \u00bb provient directement du latin classique <em>suppressio<\/em>, substantif d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>supprimere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>sub-<\/em> (indiquant le dessous ou l&rsquo;action de placer sous) et du radical <em>premere<\/em> (qui signifie presser, \u00e9craser ou retenir). Historiquement, ce verbe d\u00e9signait l&rsquo;action physique d&rsquo;enfoncer, d&rsquo;\u00e9touffer ou de contenir une force, avant de glisser vers un sens figur\u00e9 relatif \u00e0 l&rsquo;occultation ou \u00e0 l&rsquo;annulation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;une information.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab binoculaire \u00bb tire pour sa part ses racines du latin m\u00e9di\u00e9val, associant le pr\u00e9fixe distributif <em>bini<\/em> (\u00ab deux \u00e0 deux \u00bb, \u00ab double \u00bb) et le substantif <em>oculus<\/em> (\u00ab \u0153il \u00bb). L&rsquo;adjectif s&rsquo;est consolid\u00e9 au cours des XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles avec l&rsquo;av\u00e8nement des premiers instruments optiques \u00e0 double lentille, avant d&rsquo;\u00eatre adopt\u00e9 par les physiologistes de la vision pour qualifier l&rsquo;ensemble des m\u00e9canismes neurobiologiques reposant sur l&rsquo;action conjointe des deux globes oculaires.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction de l&rsquo;expression composite \u00ab suppression binoculaire \u00bb dans le lexique acad\u00e9mique des sciences de la vision remonte aux travaux pionniers d&rsquo;optique physiologique du XIXe si\u00e8cle. Des chercheurs tels que Charles Wheatstone, Hermann von Helmholtz et Ewald Hering ont pos\u00e9 les fondations conceptuelles de ce ph\u00e9nom\u00e8ne en cherchant \u00e0 \u00e9lucider pourquoi deux images r\u00e9tiniennes non fusionnables ne produisent pas une juxtaposition chaotique permanente, mais une alternance perceptuelle ou l&rsquo;inhibition compl\u00e8te de l&rsquo;une d&rsquo;entre elles.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, l&rsquo;expression \u00ab suppression binoculaire \u00bb se prononce phon\u00e9tiquement selon l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International (API) : <strong>\/sy.p\u0281\u025b.sj\u0254\u0303 bi.n\u0254.ky.l\u025b\u0281\/<\/strong>.<\/p>\n<p>Sur le plan grammatical, il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier. Le nom noyau \u00ab suppression \u00bb commande l&rsquo;accord de l&rsquo;adjectif qualificatif relationnel \u00ab binoculaire \u00bb. Au pluriel, l&rsquo;expression prend la marque graphique r\u00e9guli\u00e8re : \u00ab suppressions binoculaires \u00bb (\/sy.p\u0281\u025b.sj\u0254\u0303 bi.n\u0254.ky.l\u025b\u0281\/). Dans les publications scientifiques sp\u00e9cialis\u00e9es, on rencontre \u00e9galement des variantes p\u00e9riph\u00e9riques telles que \u00ab scotome de suppression \u00bb, \u00ab inhibition interoculaire \u00bb ou \u00ab suppression dichoptique \u00bb, chacune d\u00e9signant des facettes exp\u00e9rimentales ou cliniques pr\u00e9cises de ce m\u00eame m\u00e9canisme.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La vision binoculaire conf\u00e8re aux primates une perception tridimensionnelle exceptionnellement fine, connue sous le nom de st\u00e9r\u00e9opsie. Cependant, cette architecture visuelle impose une contrainte majeure : le cerveau re\u00e7oit deux flux d&rsquo;images distincts qui doivent correspondre point par point dans l&rsquo;espace r\u00e9tinotopique. Lorsque les points correspondants de chaque r\u00e9tine re\u00e7oivent des stimuli identiques ou tr\u00e8s proches, le cortex visuel op\u00e8re une fusion sensorielle. En revanche, d\u00e8s lors qu&rsquo;une discordance spatiale, chromatique ou morphologique d\u00e9passe la limite de tol\u00e9rance sensorielle \u2014 d\u00e9finie g\u00e9om\u00e9triquement par l&rsquo;aire de fusion de Panum \u2014, la fusion devient m\u00e9caniquement impossible. Pour pr\u00e9venir le chaos perceptif qui en d\u00e9coulerait, le cortex visuel d\u00e9ploie le m\u00e9canisme de suppression binoculaire.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue neurobiologique, la suppression binoculaire n&rsquo;est pas une simple interruption p\u00e9riph\u00e9rique du signal au niveau du nerf optique ou de la r\u00e9tine. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un processus central actif d&rsquo;inhibition interoculaire m\u00e9di\u00e9 par des circuits d&rsquo;interneurones inhibiteurs GABAergiques au sein du cortex visuel primaire (aire V1 ou cortex stri\u00e9) et des aires extrastri\u00e9es (notamment V2, V4 et le cortex temporal inf\u00e9rieur). Les neurones monoculaires et binoculaires se livrent \u00e0 une comp\u00e9tition dynamique intense : les signaux de l&rsquo;image dominante activent des r\u00e9troactions inhibitrices qui r\u00e9duisent drastiquement le gain synaptique allou\u00e9 aux aff\u00e9rences de l&rsquo;\u0153il concurrent.<\/p>\n<p>La port\u00e9e de cette suppression d\u00e9pend \u00e9troitement du contexte d&rsquo;apparition. En laboratoire, lorsqu&rsquo;on projette deux stimuli incompatibles via un dispositif dichoptique, la suppression est dynamique et fragment\u00e9e. Elle se manifeste par des vagues de dominance et d&rsquo;inhibition qui traversent le champ visuel, alternant selon des lois stochastiques bien document\u00e9es. Pendant la phase de suppression, la sensibilit\u00e9 de l&rsquo;\u0153il inhib\u00e9 chute brutalement : les seuils de d\u00e9tection des contrastes, des flashs lumineux ou des variations de mouvement augmentent de mani\u00e8re significative, prouvant que le traitement de l&rsquo;information y est \u00e9touff\u00e9 avant d&rsquo;atteindre le seuil de conscience visuelle.<\/p>\n<p>En clinique, la suppression binoculaire constitue une r\u00e9ponse adaptative du syst\u00e8me nerveux en d\u00e9veloppement face \u00e0 un d\u00e9s\u00e9quilibre oculomoteur ou optique. Chez un jeune enfant d\u00e9veloppant un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Strabisme\">strabisme<\/a>, l&rsquo;axe visuel d&rsquo;un \u0153il d\u00e9vie, projetant sur sa fov\u00e9a une image de l&rsquo;espace totalement diff\u00e9rente de celle vue par l&rsquo;\u0153il sain. Sans suppression corticale, l&rsquo;enfant souffrirait d&rsquo;une diplopie invalidante (l&rsquo;objet fix\u00e9 est per\u00e7u en double) et d&rsquo;une confusion visuelle (deux objets diff\u00e9rents occupent la m\u00eame localisation spatiale apparente). Le cerveau op\u00e8re alors une suppression \u00e9lective et constante des signaux \u00e9mis par la r\u00e9tine de l&rsquo;\u0153il d\u00e9vi\u00e9. Ce m\u00e9canisme protecteur imm\u00e9diat s&rsquo;accompagne h\u00e9las d&rsquo;un co\u00fbt neurobiologique consid\u00e9rable : l&rsquo;absence d&rsquo;activation fonctionnelle prolong\u00e9e des colonnes de dominance oculaire de l&rsquo;\u0153il supprim\u00e9 conduit \u00e0 une perte d&rsquo;acuit\u00e9 visuelle irr\u00e9m\u00e9diable si le trouble n&rsquo;est pas pris en charge avant la cl\u00f4ture des p\u00e9riodes critiques de la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;inhibition interoculaire a profond\u00e9ment influenc\u00e9 l&rsquo;histoire des th\u00e9ories de la perception et des neurosciences contemporaines. D\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9, des observations intuitives rapport\u00e9es par Claude Ptol\u00e9m\u00e9e et Galien sugg\u00e9raient d\u00e9j\u00e0 que nos deux yeux ne contribuent pas toujours de mani\u00e8re \u00e9gale \u00e0 la vision consciente. Cependant, il fallut attendre l&rsquo;essor de la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale au XIXe si\u00e8cle pour que la suppression binoculaire soit \u00e9tudi\u00e9e avec rigueur.<\/p>\n<p>En 1838, le physicien britannique Sir Charles Wheatstone r\u00e9volutionne les sciences de la vision en inventant le st\u00e9r\u00e9oscope \u00e0 miroirs. Gr\u00e2ce \u00e0 cet appareil permettant de d\u00e9livrer une image ind\u00e9pendante \u00e0 chaque \u0153il, Wheatstone d\u00e9montre que si l&rsquo;on pr\u00e9sente des formes orthogonales incompatibles (par exemple des lignes verticales \u00e0 l&rsquo;\u0153il gauche et des lignes horizontales \u00e0 l&rsquo;\u0153il droit), les deux grilles ne se superposent pas en une grille unifi\u00e9e. Au lieu de cela, l&rsquo;observateur per\u00e7oit une alternance instable entre les deux motifs : la rivalit\u00e9 binoculaire \u00e9tait formellement d\u00e9couverte, r\u00e9v\u00e9lant au monde scientifique que l&rsquo;esprit humain ne peut conscientiser deux flux contradictoires et doit en supprimer alternativement l&rsquo;un ou l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Cette observation d\u00e9clencha une querelle th\u00e9orique m\u00e9morable entre Hermann von Helmholtz et Ewald Hering. Pour Helmholtz, partisan d&rsquo;une approche empiriste et cognitive, la suppression binoculaire r\u00e9sultait d&rsquo;un acte d&rsquo;attention psychologique inconsciente : l&rsquo;observateur s\u00e9lectionnerait activement le flux le plus riche de sens. \u00c0 l&rsquo;inverse, Ewald Hering soutenait une th\u00e9orie physiologique et m\u00e9caniste rigide, selon laquelle la suppression d\u00e9coulait d&rsquo;interactions antagonistes directes entre les fibres nerveuses sensorielles de chaque \u0153il, ind\u00e9pendamment de toute intervention de la volont\u00e9.<\/p>\n<p>Au milieu du XXe si\u00e8cle, Willem Levelt formalise les lois psychophysiques de la rivalit\u00e9 et de la suppression binoculaire, d\u00e9finissant comment la luminance, le contraste et la saillance d&rsquo;une image modulent les dur\u00e9es relatives de dominance et d&rsquo;inhibition. Peu apr\u00e8s, les d\u00e9couvertes fondamentales de David Hubel et Torsten Wiesel sur l&rsquo;architecture fonctionnelle du cortex visuel primaire apportent une validation anatomique \u00e9clatante au concept : les colonnes de dominance oculaire dans l&rsquo;aire V1 et les m\u00e9canismes de comp\u00e9tition synaptique d\u00e9montrent que la suppression est ancr\u00e9e dans la circuiterie neuronale d\u00e8s la premi\u00e8re \u00e9tape corticale de l&rsquo;int\u00e9gration visuelle.<\/p>\n<p>Au tournant du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et de l&rsquo;enregistrement \u00e9lectrophysiologique intracortical chez le primate a ouvert l&rsquo;\u00e8re moderne de l&rsquo;exploration de la suppression. Les travaux de Nikos Logothetis ont mis en lumi\u00e8re le fait que la suppression ne correspond pas \u00e0 l&rsquo;extinction unitaire d&rsquo;un relais c\u00e9r\u00e9bral unique, mais \u00e0 une cascade complexe de modulations distribu\u00e9es s&rsquo;\u00e9tendant du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral jusqu&rsquo;aux structures fronto-pari\u00e9tales associ\u00e9es \u00e0 la conscience d&rsquo;acc\u00e8s.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;explication scientifique de la suppression binoculaire s&rsquo;articule aujourd&rsquo;hui autour de plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques majeurs qui d\u00e9crivent l&rsquo;arbitrage perceptif \u00e0 diff\u00e9rents niveaux d&rsquo;abstraction cognitive et computationnelle.<\/p>\n<p>Le <strong>mod\u00e8le d&rsquo;inhibition r\u00e9ciproque interoculaire<\/strong> constitue le paradigme neurophysiologique classique. Selon ce sch\u00e9ma canonique, les populations de neurones corticaux sensibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il gauche et celles sensibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il droit sont reli\u00e9es entre elles par des r\u00e9seaux d&rsquo;interneurones inhibiteurs crois\u00e9s. L&rsquo;activation robuste d&rsquo;une population monocularo-d\u00e9pendante par un stimulus contrast\u00e9 entra\u00eene une d\u00e9charge inhibitrice massive sur la population concurrente, la plongeant dans un \u00e9tat de suppression transitoire. Au fur et \u00e0 mesure que les neurones dominants subissent une adaptation synaptique (ou fatigue neuronale), leur capacit\u00e9 d&rsquo;inhibition s&rsquo;\u00e9rode, permettant \u00e0 la population antagoniste de briser la suppression et de devenir \u00e0 son tour dominante.<\/p>\n<p>Dans le cadre du <strong>codage pr\u00e9dictif<\/strong> (<em>predictive coding<\/em>), formalis\u00e9 par des neurobiologistes comme Karl Friston, la suppression binoculaire est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e comme un processus d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne active. Le cerveau n&rsquo;est pas un r\u00e9cepteur passif d&rsquo;images, mais une machine pr\u00e9dictive cherchant \u00e0 minimiser l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction sensorielle. Deux images radicalement divergentes au m\u00eame point de l&rsquo;espace constituent un \u00e9tat du monde hautement improbable selon les mod\u00e8les <em>a priori<\/em> de notre syst\u00e8me cognitif (un m\u00eame objet physique ne peut poss\u00e9der deux structures incompatibles simultan\u00e9ment). Le syst\u00e8me r\u00e9sout cette crise computationnelle en attribuant une pr\u00e9cision quasi-nulle \u00e0 l&rsquo;un des flux r\u00e9tiniens, ce qui \u00e9quivaut \u00e0 sa suppression fonctionnelle pour converger vers une interpr\u00e9tation du monde coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>Enfin, la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;espace de travail neuronal global<\/strong> (mise en avant par Stanislas Dehaene, Jean-Pierre Changeux et Lionel Naccache) mobilise la suppression binoculaire comme un outil privil\u00e9gi\u00e9 pour diss\u00e9quer les corr\u00e9lats neuronaux de la conscience. Dans cette optique, l&rsquo;image supprim\u00e9e continue d&rsquo;activer les voies visuelles pr\u00e9coces de mani\u00e8re inconsciente et pr\u00e9-r\u00e9flexive, mais cette onde d&rsquo;activation sous-corticale et stri\u00e9e \u00e9choue \u00e0 d\u00e9clencher \u00ab l&#8217;embrasement \u00bb (<em>ignition<\/em>) du r\u00e9seau fronto-pari\u00e9tal requis pour l&rsquo;acc\u00e8s conscient. La suppression binoculaire d\u00e9limite ainsi la fronti\u00e8re exacte entre le traitement subliminal automatique de l&rsquo;information et son incorporation consciente dans l&rsquo;espace de travail global.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>La suppression binoculaire n&rsquo;est pas une entit\u00e9 monolithique ; elle se manifeste sous des formes vari\u00e9es selon les contextes physiologiques, cliniques et exp\u00e9rimentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La suppression physiologique (rivalit\u00e9 binoculaire) :<\/strong> Processus dynamique, stochastique et r\u00e9versible qui survient chez l&rsquo;individu sain lorsque les deux yeux re\u00e7oivent des sc\u00e8nes incompatibles. Elle se caract\u00e9rise par une alternance p\u00e9riodique de dominance et d&rsquo;inhibition sans d\u00e9gradation structurelle du syst\u00e8me visuel.<\/li>\n<li><strong>La suppression pathologique (strabique ou anisom\u00e9tropique) :<\/strong> Inhibition chronique, unilat\u00e9rale et asym\u00e9trique s&rsquo;exer\u00e7ant au d\u00e9triment d&rsquo;un \u0153il sp\u00e9cifique. Elle engendre un scotome de suppression central ou r\u00e9gional, verrouillant le syst\u00e8me visuel dans un sch\u00e9ma de non-usage de l&rsquo;\u0153il atteint et menant \u00e0 l&rsquo;amblyopie fonctionnelle.<\/li>\n<li><strong>La suppression dichoptique continue (<em>Continuous Flash Suppression<\/em> &#8211; CFS) :<\/strong> Paradigme exp\u00e9rimental sophistiqu\u00e9 introduit par Naotsugu Tsuchiya et Christof Koch en 2005. L&rsquo;injection d&rsquo;une s\u00e9rie de masques dynamiques tr\u00e8s contrast\u00e9s (motifs de Mondrian) changeant \u00e0 une fr\u00e9quence de 10 Hz dans un \u0153il permet de supprimer la visibilit\u00e9 d&rsquo;un stimulus statique pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre \u0153il pendant plusieurs secondes cons\u00e9cutives, offrant une fen\u00eatre exceptionnelle pour tester le traitement subliminal.<\/li>\n<li><strong>Le scotome de suppression :<\/strong> Zone spatiale circonscrite du champ visuel au sein de laquelle l&rsquo;inhibition interoculaire s&rsquo;exerce de fa\u00e7on pr\u00e9f\u00e9rentielle. En ophtalmologie, il s&rsquo;\u00e9tend fr\u00e9quemment de la fov\u00e9a jusqu&rsquo;au point r\u00e9tinien correspondant \u00e0 la zone de fixation anormale de l&rsquo;\u0153il strabique.<\/li>\n<li><strong>La profondeur de suppression :<\/strong> Dimension quantitative mesurant l&rsquo;intensit\u00e9 de l&rsquo;inhibition corticale. Elle s&rsquo;\u00e9value par l&rsquo;att\u00e9nuation du contraste n\u00e9cessaire pour faire r\u00e9appara\u00eetre le signal occult\u00e9 ou par la r\u00e9sistance du signal \u00e0 la r\u00e9apparition consciente.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la suppression binoculaire dans la vie quotidienne ou dans la pratique clinique, plusieurs manifestations tangibles m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre soulign\u00e9es.<\/p>\n<p>L&rsquo;illustration la plus accessible chez le sujet sain est la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience du <em>trou dans la main<\/em>. En pla\u00e7ant un tube en papier devant son \u0153il droit tout en maintenant la paume de sa main gauche ouverte \u00e0 quelques centim\u00e8tres devant son \u0153il gauche le long du tube, l&rsquo;observateur est confront\u00e9 \u00e0 deux images discordantes : l&rsquo;\u0153il droit voit le paysage lointain \u00e0 travers le conduit sombre, tandis que l&rsquo;\u0153il gauche voit la texture de sa propre peau. Plut\u00f4t que de voir les deux images se brouiller indistinctement, le cerveau proc\u00e8de \u00e0 une suppression locale : il supprime l&rsquo;image de la peau exactement l\u00e0 o\u00f9 le rond lumineux intense du paysage stimule l&rsquo;autre \u0153il. L&rsquo;observateur a l&rsquo;illusion spectaculaire d&rsquo;avoir un trou b\u00e9ant perforant sa main \u00e0 travers lequel le paysage appara\u00eet.<\/p>\n<p>Sur le plan clinique, consid\u00e9rons le cas d&rsquo;un enfant de quatre ans pr\u00e9sentant un strabisme convergent cong\u00e9nital (\u00e9sotropie de l&rsquo;\u0153il droit). \u00c0 l&rsquo;apparition de la d\u00e9viation, les images capt\u00e9es par les deux fov\u00e9as deviennent h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Si le syst\u00e8me visuel fonctionnait comme un simple r\u00e9cepteur passif, l&rsquo;enfant se plaindrait continuellement de voir le monde en double. Pourtant, l&rsquo;enfant ne formule aucune plainte visuelle et ne tr\u00e9buche pas : son cortex visuel s&rsquo;est rapidement adapt\u00e9 en instaurant une suppression binoculaire profonde sur la fov\u00e9a de l&rsquo;\u0153il droit d\u00e9vi\u00e9. Si cette suppression n&rsquo;est pas identifi\u00e9e pr\u00e9cocement par un d\u00e9pistage orthoptique et trait\u00e9e par occlusion temporaire de l&rsquo;\u0153il sain, le scotome deviendra ind\u00e9l\u00e9bile et l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle de cet \u0153il sera irr\u00e9m\u00e9diablement compromise.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la recherche neuroscientifique, un exemple canonique repose sur l&rsquo;utilisation de la suppression dichoptique continue pour \u00e9tudier le traitement implicite des visages \u00e9motionnels. Un visage effray\u00e9 est projet\u00e9 sur l&rsquo;\u0153il gauche d&rsquo;un participant tandis que des formes g\u00e9om\u00e9triques de Mondrian clignotent fr\u00e9n\u00e9tiquement devant son \u0153il droit. Bien que le participant affirme avec une certitude absolue ne voir que les formes color\u00e9es (le visage \u00e9tant compl\u00e8tement supprim\u00e9 de sa conscience), les enregistrements d&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie et d&rsquo;IRMf r\u00e9v\u00e8lent une activation pr\u00e9coce de l&rsquo;amygdale c\u00e9r\u00e9brale. Cela prouve de fa\u00e7on irr\u00e9futable que la suppression binoculaire bloque l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale sans pour autant interrompre l&rsquo;ensemble des voies sous-corticales de traitement de la menace.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation quantitative et qualitative de la suppression binoculaire est indispensable tant pour la recherche fondamentale sur la perception que pour le bilan orthoptique et ophtalmologique.<\/p>\n<p>Dans le domaine clinique, le <strong>test des verres stri\u00e9s de Bagolini<\/strong> demeure l&rsquo;une des techniques les plus physiologiques pour d\u00e9tecter un scotome de suppression. Des verres stri\u00e9s transparents transforment une source lumineuse ponctuelle en deux traits obliques perpendiculaires en croix (l&rsquo;un per\u00e7u par l&rsquo;\u0153il droit, l&rsquo;autre par l&rsquo;\u0153il gauche). Si le patient ne per\u00e7oit qu&rsquo;une seule raie lumineuse, cela signale imm\u00e9diatement l&rsquo;existence d&rsquo;une suppression totale de l&rsquo;\u0153il controlat\u00e9ral en vision quasi-naturelle.<\/p>\n<p>Le <strong>test des quatre lumi\u00e8res de Worth<\/strong> est une m\u00e9thode dichoptique classique employant des filtres anaglyphes rouge et vert. Le sujet observe quatre pastilles lumineuses (une blanche, deux vertes, une rouge). Si la suppression neutralise l&rsquo;\u0153il gauche (\u00e9quip\u00e9 du filtre vert), le patient ne voit que deux points rouges ; si elle affecte l&rsquo;\u0153il droit (filtre rouge), il ne voit que trois points verts. Ce test permet de diagnostiquer rapidement la pr\u00e9sence d&rsquo;une suppression centrale ou p\u00e9riph\u00e9rique en vision de pr\u00e8s et de loin.<\/p>\n<p>En psychophysique contemporaine, les chercheurs utilisent des tests de <strong>p\u00e9rim\u00e9trie dichoptique informatis\u00e9e<\/strong> et des mesures d&rsquo;\u00e9quilibrage de contraste (<em>balance point test<\/em>). En modulant pr\u00e9cis\u00e9ment le contraste relatif des images pr\u00e9sent\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment aux deux yeux au moyen d&rsquo;un casque de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle ou d&rsquo;un st\u00e9r\u00e9oscope \u00e0 obturation temporelle, les exp\u00e9rimentateurs calculent le seuil exact de contraste n\u00e9cessaire pour sortir un \u0153il de son \u00e9tat de suppression. Ces protocoles permettent de quantifier avec une extr\u00eame rigueur la profondeur de suppression chez les patients amblyopes et de suivre les progr\u00e8s th\u00e9rapeutiques au d\u00e9cours d&rsquo;une r\u00e9\u00e9ducation neurovisuelle.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension approfondie des m\u00e9canismes de la suppression binoculaire a conduit \u00e0 des avanc\u00e9es majeures dans de multiples champs d&rsquo;application m\u00e9dicaux et technologiques.<\/p>\n<p>En <strong>ophtalmologie et r\u00e9\u00e9ducation orthoptique<\/strong>, la suppression a longtemps \u00e9t\u00e9 combattue exclusivement par des protocoles d&rsquo;occlusion passive (pose d&rsquo;un patch opaque sur l&rsquo;\u0153il sain pour forcer l&rsquo;\u0153il amblyope \u00e0 travailler). Bien qu&rsquo;efficace pour restaurer une acuit\u00e9 visuelle monoculaire, cette approche aggrave parfois le d\u00e9s\u00e9quilibre binoculaire sous-jacent. Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, les th\u00e9rapies visuelles privil\u00e9gient les approches dichoptiques actives. En utilisant des jeux vid\u00e9o sp\u00e9cialement con\u00e7us o\u00f9 certains \u00e9l\u00e9ments vitaux du jeu ne sont visibles que par l&rsquo;\u0153il amblyope \u00e0 fort contraste tandis que l&rsquo;\u0153il sain re\u00e7oit une image \u00e0 faible contraste, les cliniciens r\u00e9\u00e9duquent le cerveau \u00e0 lever la suppression binoculaire et restaurent la st\u00e9r\u00e9opsie.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;ing\u00e9nierie de la <strong>r\u00e9alit\u00e9 virtuelle (VR) et de la r\u00e9alit\u00e9 augment\u00e9e (AR)<\/strong>, la gestion des disparit\u00e9s binoculaires constitue un imp\u00e9ratif technique fondamental. Si les \u00e9crans mont\u00e9s sur casque projettent des flux pr\u00e9sentant des artefacts de rendu ou des divergences de textures intempestives, le cerveau de l&rsquo;utilisateur d\u00e9clenche des \u00e9pisodes involontaires de rivalit\u00e9 et de suppression binoculaire. Ces micro-conflits interoculaires g\u00e9n\u00e8rent rapidement une fatigue oculaire intense, des c\u00e9phal\u00e9es et des naus\u00e9es caract\u00e9ristiques du mal de simulateur (<em>cybersickness<\/em>). Les concepteurs de moteurs graphiques s&rsquo;appuient ainsi sur les lois de la suppression pour lisser les disparit\u00e9s interoculaires imperceptibles tout en \u00e9vitant les d\u00e9clenchements de rivalit\u00e9 sensorielle.<\/p>\n<p>Dans le domaine des <strong>interfaces de neuro-ing\u00e9nierie et de l&rsquo;ergonomie visuelle<\/strong>, la suppression binoculaire est utilis\u00e9e pour \u00e9valuer l&rsquo;attention et la charge mentale des pilotes de ligne ou des op\u00e9rateurs de contr\u00f4le. Les dispositifs de vis\u00e9e t\u00eate haute (<em>Head-Up Displays<\/em>) superposent fr\u00e9quemment des donn\u00e9es alphanum\u00e9riques lumineuses sur le champ visuel ext\u00e9rieur d&rsquo;un seul \u0153il. Une mauvaise configuration angulaire ou chromatique peut provoquer la suppression inopportune des instruments de vol par la sc\u00e8ne naturelle ext\u00e9rieure dominante, entra\u00eenant des d\u00e9faillances critiques dans la d\u00e9tection des alertes s\u00e9curitaires.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La litt\u00e9rature scientifique consacr\u00e9e \u00e0 la suppression binoculaire est particuli\u00e8rement prolifique, port\u00e9e par l&rsquo;int\u00e9r\u00eat croissant des neurosciences cognitives pour la dissociation entre le stimulus physique et la perception subjective consciente.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des perc\u00e9es exp\u00e9rimentales les plus retentissantes a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par Nikos Logothetis et ses collaborateurs \u00e0 l&rsquo;Institut Max Planck. En enregistrant l&rsquo;activit\u00e9 unitaire de neurones chez des macaques entra\u00een\u00e9s \u00e0 signaler ce qu&rsquo;ils percevaient lors d&rsquo;une rivalit\u00e9 binoculaire, les chercheurs ont observ\u00e9 que seule une faible proportion des neurones du cortex stri\u00e9 primaire (V1) modifiait son taux de d\u00e9charge en accord avec le percept conscient de l&rsquo;animal. En revanche, dans les aires visuelles sup\u00e9rieures, telles que le cortex inf\u00e9rotemporal (IT), la quasi-totalit\u00e9 des neurones voyait son activit\u00e9 calqu\u00e9e sur l&rsquo;image dominante, s&rsquo;\u00e9teignant presque enti\u00e8rement pendant la suppression binoculaire de leur stimulus pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Ces r\u00e9sultats ont prouv\u00e9 que la suppression op\u00e8re comme un filtre s\u00e9quentiel progressif, s&rsquo;amplifiant \u00e0 travers la hi\u00e9rarchie du syst\u00e8me visuel ventral.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les \u00e9tudes psychophysiques conduites par Robert Blake et Randolph Blake ont d\u00e9montr\u00e9 que la suppression binoculaire d\u00e9grade s\u00e9lectivement diff\u00e9rentes propri\u00e9t\u00e9s visuelles. La d\u00e9tection d&rsquo;une cible lumineuse pendant la phase de suppression requiert une intensit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 trois \u00e0 quatre fois plus \u00e9lev\u00e9e que lors de la phase de dominance. De plus, Blake a mis en \u00e9vidence que si l&rsquo;orientation et la forme sont fortement occult\u00e9es durant la suppression, certaines composantes du mouvement global ou de l&rsquo;adaptation au contraste continuent d&rsquo;induire des post-effets visuels mesurables, attestant du maintien d&rsquo;un traitement cortical pr\u00e9coce en d\u00e9pit de la suppression consciente.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les recherches pionni\u00e8res de Robert Hess et de son \u00e9quipe \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 McGill ont boulevers\u00e9 le paradigme m\u00e9dical de l&rsquo;amblyopie. En d\u00e9montrant par des mesures psychophysiques rigoureuses que l&rsquo;amblyopie chez l&rsquo;adulte n&rsquo;est pas une mort cellulaire irr\u00e9versible de l&rsquo;aire V1, mais bien une cons\u00e9quence persistante d&rsquo;une suppression binoculaire active surdimensionn\u00e9e, leurs travaux ont ouvert la voie \u00e0 des th\u00e9rapeutiques pharmacologiques et technologiques permettant de lever cette inhibition r\u00e9siduelle chez des sujets adultes bien au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e2ge th\u00e9orique de cl\u00f4ture de la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et contextuelles<\/h3>\n<p>Bien que les m\u00e9canismes neurobiologiques fondamentaux de la suppression binoculaire soient universels au sein de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, ses implications diagnostiques, cliniques et soci\u00e9tales varient sensiblement selon les contextes culturels, socio-\u00e9conomiques et g\u00e9ographiques.<\/p>\n<p>Dans les pays dot\u00e9s de syst\u00e8mes de sant\u00e9 pr\u00e9ventifs hautement structur\u00e9s, le d\u00e9pistage syst\u00e9matique de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vision_binoculaire\">vision binoculaire<\/a> intervient pr\u00e9cocement en milieu p\u00e9diatrique et scolaire (d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 9 mois \u00e0 3 ans). Les anomalies de fixation, le strabisme et les anisom\u00e9tropies y sont intercept\u00e9s avant que la suppression binoculaire ne devienne une habitude corticale ancr\u00e9e. Par cons\u00e9quent, l&rsquo;amblyopie strabique profonde cons\u00e9cutive \u00e0 une suppression chronique y est devenue relativement rare.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les r\u00e9gions d\u00e9favoris\u00e9es ou les pays en d\u00e9veloppement o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux sp\u00e9cialistes de la sant\u00e9 oculaire p\u00e9diatrique (ophtalmologistes, orthoptistes et optom\u00e9tristes) est restreint, les strabismes d\u00e9butants sont fr\u00e9quemment n\u00e9glig\u00e9s ou per\u00e7us comme une simple coquetterie esth\u00e9tique sans gravit\u00e9 fonctionnelle. Dans ces contextes, la suppression binoculaire op\u00e8re de mani\u00e8re ininterrompue durant toute la petite enfance. Lorsque le d\u00e9ficit visuel est enfin d\u00e9cel\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge scolaire ou \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, la suppression s&rsquo;est mu\u00e9e en une amblyopie d\u00e9finitive, avec des r\u00e9percussions socio-\u00e9conomiques s\u00e9v\u00e8res, limitant l&rsquo;acc\u00e8s des individus \u00e0 certaines professions exigeant une st\u00e9r\u00e9opsie intacte (pilotes, chirurgiens, conducteurs d&rsquo;engins, artisans de pr\u00e9cision).<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 des d\u00e9cennies d&rsquo;investigations pouss\u00e9es, la communaut\u00e9 neuroscientifique demeure divis\u00e9e sur plusieurs aspects critiques de la suppression binoculaire.<\/p>\n<p>Le premier grand d\u00e9bat concerne le <strong>niveau anatomique exact d&rsquo;\u00e9mergence de la suppression<\/strong>. Deux \u00e9coles de pens\u00e9e s&rsquo;affrontent de longue date :<\/p>\n<ul>\n<li>Les partisans de la <em>rivalit\u00e9 d&rsquo;yeux<\/em> soutiennent que la suppression binoculaire s&rsquo;\u00e9tablit d\u00e8s les couches pr\u00e9coces de V1, voire au niveau des noyaux relais du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral, via une comp\u00e9tition directe et rigide entre les aff\u00e9rences monoculaires.<\/li>\n<li>Les d\u00e9fenseurs de la <em>rivalit\u00e9 d&rsquo;images ou de repr\u00e9sentations<\/em> avancent au contraire que la suppression intervient plus tardivement dans les aires visuelles extrastri\u00e9es et associatives, l\u00e0 o\u00f9 le syst\u00e8me traite des formes et des significations s\u00e9mantiques plut\u00f4t que de simples flux monoculaires. Des exp\u00e9riences d&rsquo;entrelacement rapide de grilles ont montr\u00e9 que le cerveau peut alterner la perception de motifs coh\u00e9rents m\u00eame si les composantes de ces motifs sont r\u00e9parties de mani\u00e8re al\u00e9atoire entre les deux yeux, remettant en cause l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une suppression strictement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u0153il physique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Un second point de controverse porte sur le <strong>lien de causalit\u00e9 entre l&rsquo;attention s\u00e9lective et la suppression binoculaire<\/strong>. Si l&rsquo;attention spatiale ou caract\u00e9ristique peut biaiser la comp\u00e9tition et prolonger la dur\u00e9e de dominance d&rsquo;un stimulus, elle ne parvient jamais \u00e0 abolir totalement la survenue de la suppression. Les chercheurs d\u00e9battent activement pour d\u00e9terminer si la suppression est un processus bottom-up purement automatique dict\u00e9 par des constantes biophysiques du r\u00e9seau neuronal, ou si elle est constamment orchestr\u00e9e par des signaux top-down issus des r\u00e9seaux attentionnels du cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter toute confusion conceptuelle, il est indispensable de distinguer la suppression binoculaire de plusieurs notions voisines du champ de l&rsquo;optique physiologique et de la neuropsychologie :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Rivalit\u00e9 binoculaire :<\/strong> Ph\u00e9nom\u00e8ne perceptif global caract\u00e9ris\u00e9 par des oscillations spontan\u00e9es entre la visibilit\u00e9 de deux images incompatibles. La suppression binoculaire repr\u00e9sente le m\u00e9canisme d&rsquo;inhibition sp\u00e9cifique qui neutralise l&rsquo;une de ces images pendant la phase o\u00f9 l&rsquo;autre pr\u00e9vaut.<\/li>\n<li><strong>Amblyopie :<\/strong> D\u00e9ficit fonctionnel unilat\u00e9ral de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle non attribuable \u00e0 une l\u00e9sion organique structurelle du globe oculaire. La suppression binoculaire chronique constitue le m\u00e9canisme causal initial de l&rsquo;amblyopie, mais l&rsquo;amblyopie en est la s\u00e9quelle neurologique consolid\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>Fusion binoculaire :<\/strong> Processus physiologique inverse par lequel le cortex visuel unifie deux images r\u00e9tiniennes l\u00e9g\u00e8rement disparates mais compatibles en un percept perceptif unique dot\u00e9 de profondeur st\u00e9r\u00e9oscopique.<\/li>\n<li><strong>C\u00e9cit\u00e9 d&rsquo;inattention :<\/strong> Incapacit\u00e9 \u00e0 percevoir un stimulus visuel pourtant parfaitement visible dans le champ de vision en raison d&rsquo;une focalisation attentionnelle intense sur une autre t\u00e2che. Contrairement \u00e0 la suppression binoculaire, la c\u00e9cit\u00e9 d&rsquo;inattention ne requiert aucun conflit dichoptique interoculaire et rel\u00e8ve purement d&rsquo;un d\u00e9faut d&rsquo;allocation attentionnelle cognitive.<\/li>\n<li><strong>Diplopie :<\/strong> Perception visuelle pathologique simultan\u00e9e d&rsquo;un objet unique sous la forme de deux images distinctes. La diplopie survient pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque les m\u00e9canismes physiologiques de suppression binoculaire ou de fusion \u00e9chouent \u00e0 masquer le d\u00e9faut d&rsquo;alignement oculaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La suppression binoculaire constitue l&rsquo;un des piliers op\u00e9rationnels les plus remarquables de notre architecture visuelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Un r\u00e9gulateur cortical :<\/strong> Il s&rsquo;agit d&rsquo;un m\u00e9canisme neurophysiologique actif d&rsquo;inhibition interoculaire emp\u00eachant le d\u00e9sordre perceptif (diplopie et confusion) lorsque les signaux re\u00e7us par nos deux yeux sont incompatibles.<\/li>\n<li><strong>Deux visages, normal et pathologique :<\/strong> Si elle se manifeste temporairement sous forme de rivalit\u00e9 binoculaire chez l&rsquo;individu sain, elle devient un obstacle majeur chez l&rsquo;enfant strabique en provoquant un scotome unilat\u00e9ral permanent source d&rsquo;amblyopie.<\/li>\n<li><strong>Une origine fonctionnelle complexe :<\/strong> Ancr\u00e9e dans les circuits inhibiteurs GABAergiques du cortex stri\u00e9 (V1) et des aires extrastri\u00e9es, elle s&rsquo;interpr\u00e8te aujourd&rsquo;hui selon les cadres de l&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne et de l&rsquo;espace de travail neuronal conscient.<\/li>\n<li><strong>Des innovations th\u00e9rapeutiques et techniques :<\/strong> Mesur\u00e9e par des outils comme les verres de Bagolini ou la suppression continue flash (CFS), sa compr\u00e9hension renouvelle profond\u00e9ment le traitement de l&rsquo;amblyopie par th\u00e9rapies dichoptiques et optimise le confort visuel dans les casques de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Blake, R., &#038; Logothetis, N. K. (2002). Visual competition. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 3(1), 13\u201321. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn701\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn701<\/a><\/li>\n<li>Dehaene, S., Changeux, J.-P., Naccache, L., Sackur, J., &#038; Sergent, C. (2006). Conscious, preconscious, and subliminal processing: A testable taxonomy. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 10(5), 204\u2013211. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.03.007\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2006.03.007<\/a><\/li>\n<li>Hess, R. F., &#038; Thompson, B. (2015). Amblyopia and the binocular approach to its therapy. <em>European Journal of Neuroscience<\/em>, 41(8), 1116\u20131124. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/ejn.12879\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/ejn.12879<\/a><\/li>\n<li>Levelt, W. J. M. (1968). <em>On binocular rivalry<\/em>. Royal VanGorcum.<\/li>\n<li>Tsuchiya, N., &#038; Koch, C. (2005). Continuous flash suppression reveals continuous visual processing outside the focus of attention. <em>Nature Neuroscience<\/em>, 8(8), 1096\u20131101. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn1500\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nn1500<\/a><\/li>\n<li>Wheatstone, C. (1838). Contributions to the physiology of vision.\u2014Part the first. On some remarkable, and hitherto unobserved, phenomena of binocular vision. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London<\/em>, 128, 371\u2013394. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstl.1838.0019\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstl.1838.0019<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La suppression binoculaire est un m\u00e9canisme neurophysiologique d&rsquo;inhibition corticale active par lequel le cerveau occulte les informations d&rsquo;un \u0153il pour \u00e9viter la diplopie ou r\u00e9soudre des conflits visuels.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1387,4095,647],"tags":[33223,2915,4673,33565,37073,4667],"class_list":["post-22065","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurosciences-cognitives","category-perception-visuelle","category-psychologie-cognitive","tag-amblyopie","tag-perception-visuelle","tag-rivalite-binoculaire","tag-stereopsie","tag-suppression-binoculaire","tag-vision-binoculaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22065","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22065\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22065"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22065"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22065"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}