{"id":22057,"date":"2026-10-26T19:43:12","date_gmt":"2026-10-26T19:43:12","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=deprivation-binoculaire-plasticite-vision"},"modified":"2026-10-26T19:43:12","modified_gmt":"2026-10-26T19:43:12","slug":"deprivation-binoculaire-plasticite-vision","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=deprivation-binoculaire-plasticite-vision","title":{"rendered":"D\u00e9privation binoculaire : Plasticit\u00e9 et vision"},"content":{"rendered":"<p>La d\u00e9privation binoculaire constitue l&rsquo;un des paradigmes exp\u00e9rimentaux les plus d\u00e9terminants de l&rsquo;histoire des neurosciences contemporaines, bouleversant notre conception de l&rsquo;organisation c\u00e9r\u00e9brale, de l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique neuronale et de l&rsquo;apprentissage perceptif pr\u00e9coce. En interrompant de mani\u00e8re bilat\u00e9rale les stimulations visuelles au cours des \u00e9tapes initiales de l&rsquo;ontogen\u00e8se, ce protocole met en lumi\u00e8re la d\u00e9pendance absolue du cortex visuel primaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle structur\u00e9e pour \u00e9tablir, raffiner et p\u00e9renniser ses circuits synaptiques.<\/p>\n<h2>D\u00e9privation binoculaire<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La d\u00e9privation binoculaire d\u00e9signe la privation totale ou quasi totale de stimulation lumineuse et visuelle impos\u00e9e simultan\u00e9ment aux deux yeux au cours d&rsquo;une phase du d\u00e9veloppement pr\u00e9coce. Ce protocole exp\u00e9rimental ou cette condition pathologique emp\u00eache la r\u00e9tine de transmettre des motifs d&rsquo;activit\u00e9 neuronale organis\u00e9s au syst\u00e8me nerveux central.<\/p>\n<p>Sur le plan neurophysiologique, la d\u00e9privation binoculaire alt\u00e8re la mise en place synaptique normale au sein du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cortex_visuel\">cortex visuel primaire<\/a> (aire 17 de Brodmann ou V1). Contrairement aux alt\u00e9rations asym\u00e9triques observ\u00e9es lors d&rsquo;une privation unilat\u00e9rale, elle induit une inertie ou une r\u00e9gression fonctionnelle globale de la connectivit\u00e9 corticale, caract\u00e9ris\u00e9e par une perte drastique de la s\u00e9lectivit\u00e9 pour l&rsquo;orientation spatiale, un d\u00e9clin de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle et une r\u00e9duction s\u00e9v\u00e8re des r\u00e9ponses des neurones corticaux.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne met en \u00e9vidence le concept fondamental de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/P%C3%A9riode_critique\">p\u00e9riode critique<\/a> du d\u00e9veloppement, fen\u00eatre temporelle sp\u00e9cifique durant laquelle la maturation des synapses d\u00e9pend intrins\u00e8quement des apports sensoriels environnementaux. L&rsquo;absence de ces signaux engendre des modifications ultrastructurales et mol\u00e9culaires durables, souvent irr\u00e9versibles si la privation perdure au-del\u00e0 de cet intervalle de plasticit\u00e9 synaptique.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le syntagme \u00ab d\u00e9privation binoculaire \u00bb combine deux racines linguistiques issues du latin classique et m\u00e9di\u00e9val, adapt\u00e9es au vocabulaire scientifique des sciences biom\u00e9dicales. Le substantif \u00ab d\u00e9privation \u00bb d\u00e9rive du bas-latin <em>deprivatio<\/em>, forg\u00e9 \u00e0 partir du verbe latin <em>deprivare<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe intensif <em>de-<\/em> marquant l&rsquo;\u00e9loignement ou la privation, et de <em>privare<\/em>, signifiant \u00ab priver de \u00bb, \u00ab d\u00e9pouiller \u00bb ou \u00ab isoler \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjectif \u00ab binoculaire \u00bb puise sa gen\u00e8se dans le latin scientifique moderne, combinant l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment pr\u00e9fixal <em>bini<\/em>, qui renvoie \u00e0 la notion de \u00ab paire \u00bb ou \u00ab deux ensemble \u00bb, et la racine nominale <em>oculus<\/em>, d\u00e9signant \u00ab l&rsquo;\u0153il \u00bb. Le terme s&rsquo;est consolid\u00e9 au milieu du XXe si\u00e8cle au sein de la litt\u00e9rature physiologique anglophone sous l&rsquo;expression <em>binocular deprivation<\/em>, introduite pour distinguer m\u00e9thodologiquement la fermeture bilat\u00e9rale des paupi\u00e8res (<em>binocular lid suture<\/em>) de la privation unilat\u00e9rale.<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction formelle du concept dans la psychologie cognitive et la neurophysiologie moderne s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e lors des travaux pionniers sur le syst\u00e8me visuel des mammif\u00e8res au cours des ann\u00e9es 1960. Depuis lors, la communaut\u00e9 francophone a adopt\u00e9 \u00ab d\u00e9privation binoculaire \u00bb pour d\u00e9signer \u00e0 la fois les interventions neurobiologiques en laboratoire et les \u00e9tats cliniques p\u00e9diatriques de c\u00e9cit\u00e9 pr\u00e9coce provoqu\u00e9s par des opacit\u00e9s bilat\u00e9rales des milieux transparents oculaires.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais contemporain standard, le terme s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement sous la forme \/de.p\u0281i.va.sj\u0254\u0303 bi.n\u0254.ky.l\u025b\u0281\/. L&rsquo;accent tonique d&rsquo;intensit\u00e9 repose, conform\u00e9ment \u00e0 la prosodie fran\u00e7aise, sur la syllabe finale de chaque unit\u00e9 lexicale autonome.<\/p>\n<p>Sur le plan morphosyntaxique, \u00ab d\u00e9privation binoculaire \u00bb est un groupe nominal f\u00e9minin singulier. Le syntagme peut se d\u00e9cliner au pluriel sous la graphie \u00ab d\u00e9privations binoculaires \u00bb lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de d\u00e9signer des protocoles vari\u00e9s ou des \u00e9pisodes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Dans les \u00e9crits sp\u00e9cialis\u00e9s, le substantif s&rsquo;associe couramment \u00e0 des syntagmes pr\u00e9positionnels d\u00e9terminatifs, tels que \u00ab d\u00e9privation binoculaire pr\u00e9coce \u00bb, \u00ab d\u00e9privation binoculaire prolong\u00e9e \u00bb ou \u00ab effets de la d\u00e9privation binoculaire \u00bb.<\/p>\n<p>Il convient de distinguer l&rsquo;usage strict du terme, qui implique une intervention bilat\u00e9rale, de son corollaire unilat\u00e9ral, la \u00ab d\u00e9privation monoculaire \u00bb. Bien que le mot \u00ab privation \u00bb soit un synonyme direct dans la langue courante, l&rsquo;usage acad\u00e9mique en neurosciences cognitives et en neurobiologie du d\u00e9veloppement privil\u00e9gie quasi exclusivement \u00ab d\u00e9privation \u00bb pour qualifier ce paradigme exp\u00e9rimental standardis\u00e9.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>La d\u00e9privation binoculaire intervient comme une interruption drastique du dialogue \u00e9lectrochimique reliant le monde ext\u00e9rieur au cortex c\u00e9r\u00e9bral en cours de maturation. \u00c0 la naissance, les mammif\u00e8res sup\u00e9rieurs poss\u00e8dent une esquisse g\u00e9n\u00e9tiquement pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e de la circuiterie visuelle. Toutefois, cette organisation primitive exige une validation par l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle active pour atteindre son plein raffinement computationnel. Lorsque les deux yeux sont priv\u00e9s d&rsquo;entr\u00e9es visuelles structur\u00e9es, cette chor\u00e9graphie d\u00e9veloppementale est profond\u00e9ment d\u00e9stabilis\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan architectural, le cortex visuel primaire est structur\u00e9 en colonnes fonctionnelles qui traitent des attributs sp\u00e9cifiques du champ visuel, notamment l&rsquo;orientation des contours, la fr\u00e9quence spatiale et la disparit\u00e9 binoculaire, cette derni\u00e8re \u00e9tant la condition <em>sine qua non<\/em> de la st\u00e9r\u00e9oscopie. Lors d&rsquo;une privation binoculaire impos\u00e9e par suture palp\u00e9brale bilat\u00e9rale, la lumi\u00e8re r\u00e9siduelle qui traverse les tissus est diffuse, sans contraste ni contour identifiable. Les cellules ganglionnaires de la r\u00e9tine ne g\u00e9n\u00e8rent plus les d\u00e9charges synchrones n\u00e9cessaires pour fa\u00e7onner la topographie synaptique du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral vers les couches IV du cortex stri\u00e9.<\/p>\n<p>Contrairement aux intuitions initiales, la d\u00e9privation binoculaire ne provoque pas une r\u00e9gression comp\u00e9titive sym\u00e9trique similaire \u00e0 celle de la d\u00e9privation monoculaire. Dans la privation unilat\u00e9rale, l&rsquo;\u0153il fonctionnel s&#8217;empare des territoires corticaux de l&rsquo;\u0153il occlus par un m\u00e9canisme de comp\u00e9tition synaptique active. En revanche, dans la d\u00e9privation binoculaire, la comp\u00e9tition entre les deux yeux est neutralis\u00e9e par l&rsquo;absence d&rsquo;information dans les deux canaux. Les neurones corticaux conservent donc souvent une connectivit\u00e9 anatomique binoculaire r\u00e9siduelle, mais leurs propri\u00e9t\u00e9s physiologiques s&rsquo;\u00e9tiolent consid\u00e9rablement.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9clin se manifeste par une non-r\u00e9activit\u00e9 croissante d&rsquo;une fraction importante des cellules corticales, une perte prononc\u00e9e de la s\u00e9lectivit\u00e9 pour les orientations spatiales des fentes lumineuses, et une incapacit\u00e9 chronique \u00e0 discriminer les contrastes \u00e9l\u00e9mentaires. Le r\u00e9seau synaptique demeure fig\u00e9 dans un \u00e9tat d&rsquo;immaturit\u00e9 structurelle ou subit une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence fonctionnelle diffuse. Les axones thalamocorticaux ne parviennent pas \u00e0 consolider leurs boutons terminaux et les \u00e9pines dendritiques des neurones pyramidaux pr\u00e9sentent une densit\u00e9 r\u00e9duite et des anomalies morphologiques \u00e9videntes.<\/p>\n<p>La port\u00e9e de cette condition d\u00e9pend \u00e9galement de sa temporalit\u00e9. Si la d\u00e9privation intervient \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, apr\u00e8s la fermeture des p\u00e9riodes sensibles, ses cons\u00e9quences sur le r\u00e9seau cortical primaire sont minimes et largement r\u00e9versibles. En revanche, lorsqu&rsquo;elle frappe durant la p\u00e9riode critique, le r\u00e9seau subit un verrouillage biochimique qui p\u00e9rennise le d\u00e9ficit, rendant toute r\u00e9cup\u00e9ration visuelle ult\u00e9rieure extr\u00eamement complexe, m\u00eame en cas de restauration optique chirurgicale parfaite des yeux.<\/p>\n<h3>5. D\u00e9veloppement historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration exp\u00e9rimentale de la d\u00e9privation sensorielle trouve ses pr\u00e9mices th\u00e9oriques dans le probl\u00e8me philosophique formul\u00e9 par William Molyneux en 1688, qui se demandait si un aveugle-n\u00e9 retrouvant subitement la vue saurait distinguer imm\u00e9diatement une sph\u00e8re d&rsquo;un cube sans recourir au toucher. Durant des si\u00e8cles, cette interrogation est rest\u00e9e confin\u00e9e aux sp\u00e9culations de la philosophie de l&rsquo;esprit et de l&#8217;empirisme des Lumi\u00e8res, incarn\u00e9 notamment par John Locke.<\/p>\n<p>Le passage \u00e0 une d\u00e9monstration neurobiologique rigoureuse a eu lieu au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 au laboratoire de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard, sous l&rsquo;impulsion d\u00e9cisive de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/David_Hubel\">David Hubel<\/a> et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Torsten_Wiesel\">Torsten Wiesel<\/a>. Utilisant des chatons nouveau-n\u00e9s, les deux chercheurs ont mis au point les techniques de suture palp\u00e9brale afin d&rsquo;examiner l&rsquo;impact de la privation sensorielle sur l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie du cortex c\u00e9r\u00e9bral. Leurs publications fondamentales de 1963 et 1965 ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une asym\u00e9trie saisissante entre d\u00e9privation monoculaire et d\u00e9privation binoculaire.<\/p>\n<p>Hubel et Wiesel ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;un animal priv\u00e9 de la vue d&rsquo;un seul \u0153il subissait une perte spectaculaire des r\u00e9ponses corticales associ\u00e9es \u00e0 cet \u0153il, au profit quasi exclusif de l&rsquo;\u0153il ouvert. De mani\u00e8re paradoxale et inattendue, priver les <em>deux<\/em> yeux simultan\u00e9ment entra\u00eenait des cons\u00e9quences corticales moins asym\u00e9triques : de nombreux neurones continuaient \u00e0 \u00eatre activ\u00e9s par l&rsquo;un ou l&rsquo;autre \u0153il, voire par les deux. Cette observation historique a permis d&rsquo;\u00e9chafauder le concept de comp\u00e9tition synaptique binoculaire, d\u00e9montrant que la d\u00e9gradation neuronale n&rsquo;est pas uniquement le fruit de la d\u00e9su\u00e9tude (le simple manque d&rsquo;usage), mais r\u00e9sulte d&rsquo;une lutte acharn\u00e9e entre aff\u00e9rences concurrentes.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1970 et 1980, les travaux de Colin Blakemore, de Gunther Stent et de Wolf Singer ont prolong\u00e9 ces d\u00e9couvertes en explorant les bases biophysiques de cette plasticit\u00e9. Stent a notamment propos\u00e9 une r\u00e9interpr\u00e9tation de la r\u00e8gle d&rsquo;association de Donald Hebb en d\u00e9montrant que l&rsquo;inactivit\u00e9 synaptique coupl\u00e9e \u00e0 l&rsquo;absence de d\u00e9polarisation postsynaptique affaiblit activement la force des connexions synaptiques. Ces recherches ont valu \u00e0 Hubel et Wiesel le prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1981, ancrant d\u00e9finitivement la d\u00e9privation binoculaire comme un mod\u00e8le fondamental d&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique d\u00e9veloppementale.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des outils de microscopie biphotonique, de l&rsquo;optog\u00e9n\u00e9tique et de la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire a permis d&rsquo;\u00e9lucider les cascades intracellulaires sous-jacentes. Des chercheurs tels que Michela Fagiolini et Takao Hensch ont mis en exergue le r\u00f4le pivot des interneurones inhibiteurs et de la matrice extracellulaire dans la r\u00e9gulation de la p\u00e9riode critique d\u00e9clench\u00e9e et perturb\u00e9e par la d\u00e9privation sensorielle binoculaire.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse de la d\u00e9privation binoculaire repose sur plusieurs piliers th\u00e9oriques majeurs en neurosciences cognitives et en neurobiologie cellulaire. Le premier mod\u00e8le th\u00e9orique central est la plasticit\u00e9 hebbienne, articul\u00e9e autour de la d\u00e9tection de co\u00efncidence temporelle entre l&rsquo;activit\u00e9 pr\u00e9synaptique et la r\u00e9ponse postsynaptique. Selon cette th\u00e9orie, formul\u00e9e sous l&rsquo;adage \u00ab des neurones qui d\u00e9chargent ensemble se connectent ensemble \u00bb, la transmission continue de signaux concordants consolide les synapses fonctionnelles.<\/p>\n<p>Dans le cas sp\u00e9cifique de la d\u00e9privation binoculaire, le manque d&rsquo;activit\u00e9 aff\u00e9rente structur\u00e9e d\u00e9clenche une variante n\u00e9gative de ce m\u00e9canisme, formalis\u00e9e par la th\u00e9orie BCM (Bienenstock, Cooper et Munro, 1982). Le mod\u00e8le BCM postule l&rsquo;existence d&rsquo;un seuil de modification synaptique variable : lorsque l&rsquo;activit\u00e9 corticale moyenne reste tr\u00e8s faible pendant une p\u00e9riode prolong\u00e9e, le seuil de modification s&rsquo;abaisse pour favoriser la potentialisation \u00e0 long terme (LTP). Toutefois, en l&rsquo;absence totale de d\u00e9charges pr\u00e9synaptiques coordonn\u00e9es, le syst\u00e8me bascule vers une d\u00e9pression \u00e0 long terme (LTD) g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, entra\u00eenant la r\u00e9tractation physique des arborisations terminales axonales.<\/p>\n<p>Un second paradigme th\u00e9orique fondamental concerne la r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique de l&rsquo;excitabilit\u00e9 synaptique, mod\u00e9lis\u00e9e par Gina Turrigiano. Face \u00e0 la disparition prolong\u00e9e d&rsquo;entr\u00e9es excitatrices provoqu\u00e9e par la d\u00e9privation binoculaire, les neurones corticaux tentent de compenser ce d\u00e9ficit d&rsquo;activit\u00e9 en augmentant globalement le gain de leurs r\u00e9cepteurs membranaires, un ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom de \u00ab synaptic scaling \u00bb (ajustement d&rsquo;\u00e9chelle synaptique). Ce m\u00e9canisme hom\u00e9ostatique accro\u00eet la sensibilit\u00e9 intrins\u00e8que de la cellule, mais au d\u00e9triment du rapport signal sur bruit, rendant le cortex incapable d&rsquo;effectuer des calculs perceptifs pr\u00e9cis lorsque des motifs visuels sont r\u00e9introduits.<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie des freins mol\u00e9culaires de la plasticit\u00e9 (plasticity brakes), d\u00e9velopp\u00e9e notamment par Takao Hensch, \u00e9claire la dynamique temporelle de la privation binoculaire. L&rsquo;absence d&rsquo;exp\u00e9riences sensorielles retarde la maturation du r\u00e9seau des interneurones \u00e0 parvalbumine exprimant le neurotransmetteur GABA. Ce retard maintient paradoxalement le cortex dans un \u00e9tat pr\u00e9-critique prolong\u00e9. La d\u00e9privation binoculaire retarde ainsi la fermeture de la p\u00e9riode critique en emp\u00eachant la condensation de la matrice extracellulaire en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Filets_p%C3%A9rineuronaux\">filets p\u00e9rineuronaux<\/a> (PNNs) autour des corps cellulaires, repoussant dans le temps l&rsquo;arr\u00eat du d\u00e9veloppement cortical tout en le privant des guides indispensables \u00e0 sa maturation ad\u00e9quate.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La d\u00e9privation binoculaire ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne monolithique. Ses r\u00e9percussions et ses manifestations s&rsquo;articulent autour de multiples dimensions exp\u00e9rimentales, chronologiques et physiologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9privation binoculaire par occlusion palp\u00e9brale (Lid Suture) :<\/strong> Modalit\u00e9 exp\u00e9rimentale consistant \u00e0 coudre les paupi\u00e8res des deux yeux de l&rsquo;animal. Elle supprime la vision des formes et la perception des contrastes mais autorise le passage d&rsquo;une faible composante lumineuse diffuse non structur\u00e9e \u00e0 travers les t\u00e9guments cutan\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>\u00c9levage \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 totale (Dark Rearing) :<\/strong> Protocole radical consistant \u00e0 \u00e9lever des sujets de la naissance jusqu&rsquo;\u00e0 un \u00e2ge d\u00e9fini dans un noir absolu. Contrairement \u00e0 la suture palp\u00e9brale, cette m\u00e9thode \u00e9limine toute stimulation photonique, diff\u00e9rant encore plus nettement la maturation des r\u00e9seaux inhibiteurs corticaux et suspendant l&rsquo;ouverture formelle de la p\u00e9riode critique.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9privation binoculaire par patrons anormaux :<\/strong> Situation o\u00f9 les animaux sont expos\u00e9s exclusivement \u00e0 des stimulations stroboscopiques ou d\u00e9pourvues d&rsquo;informations spatiales coh\u00e9rentes (port de lunettes diffusantes). La r\u00e9tine re\u00e7oit des photons, mais le signal est temporellement ou spatialement incoh\u00e9rent, ce qui induit une d\u00e9synchronisation catastrophique des r\u00e9seaux corticaux.<\/li>\n<li><strong>Dimension temporelle (\u00c2ge d&rsquo;induction) :<\/strong> Les alt\u00e9rations sont maximales lorsque la privation survient durant le pic de la p\u00e9riode critique. Une d\u00e9privation n\u00e9onatale pr\u00e9coce perturbe l&rsquo;assemblage primaire des circuits, tandis qu&rsquo;une d\u00e9privation tardive alt\u00e8re la m\u00e9moire de reconnaissance et la st\u00e9r\u00e9oscopie de haut niveau.<\/li>\n<li><strong>Dimension de dur\u00e9e (Aigu\u00eb versus Chronique) :<\/strong> Une privation br\u00e8ve de quelques jours d\u00e9clenche des ajustements hom\u00e9ostatiques d&rsquo;\u00e9chelle synaptique r\u00e9versibles, alors qu&rsquo;une privation chronique sur plusieurs mois induit une r\u00e9tractation axonale morphologique permanente et une apoptose synaptique.<\/li>\n<li><strong>Atteinte des colonnes d&rsquo;orientation et de direction :<\/strong> Perte de l&rsquo;accordage s\u00e9lectif des cellules du cortex visuel primaire. Les neurones r\u00e9agissent de fa\u00e7on erratique \u00e0 n&rsquo;importe quel stimulus visuel sans manifester de pr\u00e9f\u00e9rence pour un angle ou une trajectoire g\u00e9om\u00e9trique pr\u00e9cise.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;illustration la plus embl\u00e9matique de la d\u00e9privation binoculaire en recherche fondamentale provient de l&rsquo;exp\u00e9rimentation f\u00e9line classique conduite par Wiesel et Hubel. Des chatons nouveau-n\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 une suture palp\u00e9brale bilat\u00e9rale d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de deux semaines, maintenue jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de trois mois. \u00c0 l&rsquo;ouverture des yeux, les enregistrements unitaires ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que plus de 70 % des cellules du cortex stri\u00e9 \u00e9taient totalement insensibles \u00e0 la lumi\u00e8re, tandis que les cellules restantes pr\u00e9sentaient des r\u00e9ponses lentes, non discriminantes et d\u00e9nu\u00e9es de toute sp\u00e9cificit\u00e9 d&rsquo;orientation spatiale.<\/p>\n<p>En pathologie humaine p\u00e9diatrique, l&rsquo;exemple clinique direct est celui des enfants n\u00e9s avec des cataractes cong\u00e9nitales bilat\u00e9rales denses. Dans les contextes o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux soins chirurgicaux est diff\u00e9r\u00e9, l&rsquo;opacit\u00e9 totale des cristallins prive la r\u00e9tine de signaux focaux pendant les premiers mois ou les premi\u00e8res ann\u00e9es de vie. Lorsque ces enfants sont op\u00e9r\u00e9s tardivement par phaco\u00e9mulsification et implantation de cristallins artificiels, ils recouvrent une transparence des milieux oculaires parfaite, mais demeurent atteints d&rsquo;une c\u00e9cit\u00e9 corticale fonctionnelle profonde appel\u00e9e <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amblyopie\">amblyopie<\/a> bilat\u00e9rale par d\u00e9privation.<\/p>\n<p>Le Projet Prakash, une vaste initiative humanitaire et scientifique dirig\u00e9e par Pawan Sinha en Inde, a permis d&rsquo;\u00e9tudier en d\u00e9tail ces cas cliniques. Des enfants et adolescents op\u00e9r\u00e9s de cataractes bilat\u00e9rales apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de privation ont fait l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9valuations psychophysiques longitudinales. Bien que leurs yeux soient devenus optiquement fonctionnels, ces patients sont initialement incapables d&rsquo;isoler des formes superpos\u00e9es, de segmenter un objet de son arri\u00e8re-plan ou de reconna\u00eetre un visage par la vue seule, illustrant de fa\u00e7on spectaculaire les s\u00e9quelles cognitives et computationnelles de la d\u00e9privation binoculaire prolong\u00e9e.<\/p>\n<p>Un autre exemple concret se rencontre dans les mod\u00e8les de privation binoculaire chez les primates non humains (macaques). Les \u00e9tudes montrent que la privation visuelle bilat\u00e9rale pr\u00e9coce abolit la capacit\u00e9 du cerveau \u00e0 d\u00e9velopper les m\u00e9canismes d&rsquo;int\u00e9gration binoculaire indispensables \u00e0 la perception du relief et de la profondeur (st\u00e9r\u00e9opsie). M\u00eame apr\u00e8s une r\u00e9adaptation visuelle intensive de plusieurs ann\u00e9es, la st\u00e9r\u00e9opsie fine guid\u00e9e par la disparit\u00e9 r\u00e9tinienne reste d\u00e9ficitaire ou inexistante.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;investigation scientifique et l&rsquo;\u00e9valuation clinique des cons\u00e9quences de la d\u00e9privation binoculaire mobilisent un ensemble sophistiqu\u00e9 de m\u00e9thodologies neurophysiologiques, d&rsquo;imagerie fonctionnelle et de protocoles comportementaux. En \u00e9lectrophysiologie animale, la technique de r\u00e9f\u00e9rence demeure l&rsquo;enregistrement unitaire ou multi-unitaire par \u00e9lectrodes intracorticales dans les couches II\/III, IV et V\/VI du cortex stri\u00e9. Cette mesure permet d&rsquo;\u00e9tablir des histogrammes p\u00e9ristimulus \u00e9valuant les courbes d&rsquo;accord de s\u00e9lectivit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;orientation spatiale, la s\u00e9lectivit\u00e9 de direction et le score de dominance oculaire.<\/p>\n<p>Sur le plan non invasif, applicable tant \u00e0 l&rsquo;animal qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;enfant, l&rsquo;\u00e9lectrodiagnostic visuel repose principalement sur les potentiels \u00e9voqu\u00e9s visuels (PEV). L&rsquo;enregistrement des PEV par damiers altern\u00e9s ou par flashs lumineux fournit une mesure quantitative de la vitesse de conduction et de l&rsquo;amplitude du traitement cortical primaire. Chez un sujet ayant subi une d\u00e9privation binoculaire pr\u00e9coce, l&rsquo;onde P100 des PEV pr\u00e9sente une latence consid\u00e9rablement allong\u00e9e ainsi qu&rsquo;un \u00e9crasement de son amplitude, traduisant le d\u00e9ficit de recrutement synaptique synchrone.<\/p>\n<p>L&rsquo;imagerie optique des signaux intrins\u00e8ques (Intrinsic Optical Imaging) et la microscopie \u00e0 excitation biphotonique <em>in vivo<\/em> permettent quant \u00e0 elles de visualiser directement les cartes corticales fonctionnelles et la dynamique des \u00e9pines dendritiques. Ces technologies mesurent la perte d&rsquo;organisation modulaire des colonnes d&rsquo;orientation et la r\u00e9gression des contacts synaptiques au cours m\u00eame de la p\u00e9riode de d\u00e9privation.<\/p>\n<p>Sur le versant psychophysique et comportemental chez l&rsquo;humain ou les mod\u00e8les animaux entra\u00een\u00e9s, l&rsquo;\u00e9valuation de la d\u00e9privation binoculaire repose sur la mesure de la sensibilit\u00e9 au contraste via le test des r\u00e9seaux de Gabor \u00e0 diff\u00e9rentes fr\u00e9quences spatiales (cycles par degr\u00e9), ainsi que sur les tests de regard pr\u00e9f\u00e9rentiel de Teller (Teller Acuity Cards) chez les nourrissons. Ces \u00e9preuves quantifient avec exactitude le seuil d&rsquo;acuit\u00e9 vernier et d&rsquo;acuit\u00e9 de r\u00e9solution, confirmant la chute drastique du pouvoir de discrimination perceptif cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;inactivit\u00e9 bilat\u00e9rale pr\u00e9coce.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension des m\u00e9canismes de la d\u00e9privation binoculaire a profond\u00e9ment transform\u00e9 la prise en charge clinique en ophtalmologie p\u00e9diatrique, en optom\u00e9trie et en neuro-r\u00e9habilitation. L&rsquo;implication m\u00e9dicale la plus cruciale r\u00e9side dans l&rsquo;urgence chirurgicale absolue accord\u00e9e aux cataractes cong\u00e9nitales, aux ptosis bilat\u00e9raux s\u00e9v\u00e8res ou aux opacit\u00e9s corn\u00e9ennes n\u00e9onatales. Alors qu&rsquo;il \u00e9tait d&rsquo;usage, par le pass\u00e9, de diff\u00e9rer les interventions chez les nourrissons jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de deux ou trois ans pour limiter les risques anesth\u00e9siques, les donn\u00e9es sur la p\u00e9riode critique imposent aujourd&rsquo;hui une intervention chirurgicale pr\u00e9coce, souvent d\u00e8s les six premi\u00e8res semaines de vie, afin de pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la connectivit\u00e9 corticale.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;\u00e9ducation sp\u00e9cialis\u00e9e et de l&rsquo;ergoth\u00e9rapie, les connaissances issues de ce mod\u00e8le permettent d&rsquo;optimiser les protocoles de rem\u00e9diation neurovisuelle destin\u00e9s aux enfants souffrant de troubles visuels d&rsquo;origine corticale ou c\u00e9r\u00e9brale (CVI &#8211; <em>Cerebral Visual Impairment<\/em>). Les strat\u00e9gies d&rsquo;entra\u00eenement visuel intensif exploitent la plasticit\u00e9 r\u00e9siduelle en s&rsquo;appuyant sur des stimuli visuels \u00e0 fort contraste et en int\u00e9grant des indices multisensoriels (haptiques et auditifs) pour guider le r\u00e9apprentissage perceptif.<\/p>\n<p>Ces recherches ont \u00e9galement des r\u00e9percussions majeures dans le d\u00e9veloppement des biotechnologies r\u00e9tiniennes et des implants corticaux. Pour qu&rsquo;une proth\u00e8se visuelle bionique (r\u00e9tinienne ou corticale) soit efficace chez un patient adulte, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;\u00e9valuer son histoire visuelle pr\u00e9coce : un individu ayant subi une d\u00e9privation binoculaire compl\u00e8te durant ses premi\u00e8res ann\u00e9es ne poss\u00e9dera pas les r\u00e9seaux de d\u00e9codage cortical n\u00e9cessaires pour interpr\u00e9ter les impulsions \u00e9lectriques g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l&rsquo;implant, contrairement \u00e0 un sujet devenu aveugle \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte apr\u00e8s un d\u00e9veloppement visuel normal.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les recherches contemporaines sur la d\u00e9privation binoculaire explorent intensivement les m\u00e9canismes de r\u00e9ouverture pharmacologique et environnementale de la plasticit\u00e9 synaptique post-critique. Les \u00e9quipes de recherche s&rsquo;int\u00e9ressent particuli\u00e8rement \u00e0 la d\u00e9gradation cibl\u00e9e des filets p\u00e9rineuronaux entourant les interneurones GABAergiques. Des \u00e9tudes men\u00e9es par Pizzorusso et ses collaborateurs ont \u00e9tabli que l&rsquo;injection intra-corticale de chondro\u00eftinase ABC (une enzyme dissolvant la matrice extracellulaire) restaure un niveau substantiel de plasticit\u00e9 corticale chez des animaux adultes ayant subi une privation visuelle pr\u00e9coce, facilitant une r\u00e9cup\u00e9ration sans pr\u00e9c\u00e9dent de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;enrichissement environnemental a \u00e9merg\u00e9 comme un levier physiologique puissant. Des protocoles d&rsquo;exposition \u00e0 des environnements stimulants combinant activit\u00e9 physique volontaire, interactions sociales et d\u00e9fis cognitifs augmentent l&rsquo;expression de neurotrophines endog\u00e8nes, notamment le facteur neurotrophique d\u00e9riv\u00e9 du cerveau (BDNF), et diminuent l&rsquo;inhibition GABAergique tonique. Ces alt\u00e9rations mol\u00e9culaires permettent de lever partiellement les freins de la plasticit\u00e9 et de favoriser une resynchronisation des circuits de V1.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes de neuro-imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) chez les sujets humains n\u00e9s avec des cataractes bilat\u00e9rales soulignent \u00e9galement les ph\u00e9nom\u00e8nes de r\u00e9organisation transmodale. Lorsque le cortex visuel primaire est priv\u00e9 de ses aff\u00e9rences canoniques pendant la phase initiale de d\u00e9veloppement, il ne reste pas inactif : il est progressivement colonis\u00e9 par d&rsquo;autres modalit\u00e9s sensorielles. Des travaux en IRMf ont d\u00e9montr\u00e9 que chez ces individus, l&rsquo;\u00e9coute de signaux sonores spatialis\u00e9s ou la lecture en braille active massivement les aires occipitales, illustrant la comp\u00e9tition transmodale qui verrouille le cortex et entrave la r\u00e9habilitation visuelle post-op\u00e9ratoire tardive.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>Bien que les cascades neurobiologiques de la d\u00e9privation binoculaire rel\u00e8vent de la biologie humaine universelle, son incidence \u00e9pid\u00e9miologique et ses r\u00e9percussions psychosociales varient consid\u00e9rablement \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire en fonction des d\u00e9terminants socio-\u00e9conomiques et des infrastructures sanitaires.<\/p>\n<p>Dans les pays \u00e0 haut revenu, le d\u00e9pistage n\u00e9onatal syst\u00e9matique permet de diagnostiquer les anomalies visuelles bilat\u00e9rales dans les tout premiers jours de vie, limitant les cas de d\u00e9privation binoculaire prolong\u00e9e \u00e0 des situations exceptionnelles. Les enfants y b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;interventions chirurgicales rapides suivies de programmes complets d&rsquo;orthoptie et de stimulation cognitive pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans de nombreuses r\u00e9gions \u00e0 faible revenu, en particulier dans certaines zones d&rsquo;Afrique subsaharienne et d&rsquo;Asie du Sud, les cataractes cong\u00e9nitales bilat\u00e9rales demeurent l&rsquo;une des principales causes \u00e9vitables de c\u00e9cit\u00e9 p\u00e9diatrique d\u00e9finitive. Des barri\u00e8res g\u00e9ographiques, le manque de chirurgiens ophtalmologistes p\u00e9diatriques et des repr\u00e9sentations culturelles ou fatalistes du handicap retardent souvent le recours aux soins m\u00e9dicaux au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e2ge critique de r\u00e9cup\u00e9ration corticale. Lorsque ces enfants sont finalement examin\u00e9s, ils pr\u00e9sentent une c\u00e9cit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale irr\u00e9versible, soulignant la dimension \u00e9thique et sociale que rev\u00eat la pr\u00e9servation de la plasticit\u00e9 neuronale pr\u00e9coce.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;accumulation de preuves empiriques, plusieurs controverses persistent quant \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation des effets de la d\u00e9privation binoculaire. L&rsquo;un des d\u00e9bats les plus vifs concerne la stricte \u00e9tanch\u00e9it\u00e9 de la \u00ab p\u00e9riode critique \u00bb. Longtemps qualifi\u00e9e de dogme irr\u00e9versible par les premiers continuateurs de Hubel et Wiesel, la notion de fermeture absolue est aujourd&rsquo;hui contest\u00e9e. De nombreuses donn\u00e9es d\u00e9montrent l&rsquo;existence d&rsquo;une plasticit\u00e9 r\u00e9siduelle chez l&rsquo;adulte, ouvrant la voie \u00e0 des approches de r\u00e9cup\u00e9ration tardive reposant sur des stimulations non invasives, la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle immersive ou l&rsquo;administration de modulateurs neuromodulateurs s\u00e9rotoninergiques et cholinergiques.<\/p>\n<p>Une seconde controverse d\u00e9coule des disparit\u00e9s m\u00e9thodologiques entre la suture palp\u00e9brale bilat\u00e9rale et l&rsquo;\u00e9levage dans l&rsquo;obscurit\u00e9 compl\u00e8te. Certains neurophysiologistes contestent l&rsquo;assimilation h\u00e2tive de ces deux conditions. L&rsquo;obscurit\u00e9 totale suspend le d\u00e9veloppement de l&rsquo;inhibition corticale et g\u00e8le l&rsquo;ouverture de la p\u00e9riode critique sans alt\u00e9rer irr\u00e9m\u00e9diablement le r\u00e9seau de base, tandis que la suture palp\u00e9brale transmet un bruit de fond diffus qui acc\u00e9l\u00e8re la d\u00e9t\u00e9rioration de la sp\u00e9cificit\u00e9 synaptique. Confondre ces deux \u00e9tats sous le label g\u00e9n\u00e9rique de \u00ab d\u00e9privation binoculaire \u00bb risque de masquer des divergences m\u00e9canistiques profondes.<\/p>\n<p>Enfin, une limite \u00e9pist\u00e9mologique majeure r\u00e9side dans la transposition directe des mod\u00e8les murins ou f\u00e9lins \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain. Le syst\u00e8me visuel des rongeurs est d\u00e9pourvu de colonnes de dominance oculaire strictes et de fov\u00e9a, structures hautement sp\u00e9cialis\u00e9es indispensables \u00e0 la vision des primates. L&rsquo;application des th\u00e9ories de plasticit\u00e9 \u00e9labor\u00e9es chez la souris aux anomalies de la st\u00e9r\u00e9opsie humaine n\u00e9cessite une rigueur conceptuelle continue pour \u00e9viter toute extrapolation abusive.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions<\/h3>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9privation monoculaire :<\/strong> Occlusion exp\u00e9rimentale ou pathologique impos\u00e9e \u00e0 un seul \u0153il. Elle diff\u00e8re fondamentalement de la d\u00e9privation binoculaire en ce qu&rsquo;elle d\u00e9clenche une intense comp\u00e9tition asym\u00e9trique entre les aff\u00e9rences, entra\u00eenant l&rsquo;atrophie fonctionnelle quasi totale de l&rsquo;\u0153il occlus au b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;\u0153il ouvert, alors que la d\u00e9privation binoculaire induit une d\u00e9gradation sym\u00e9trique sans domination comp\u00e9titive d&rsquo;un canal sur l&rsquo;autre.<\/li>\n<li><strong>Amblyopie :<\/strong> Diminution unilat\u00e9rale ou bilat\u00e9rale de l&rsquo;acuit\u00e9 visuelle r\u00e9sultant d&rsquo;un d\u00e9veloppement visuel anormal pr\u00e9coce en l&rsquo;absence de l\u00e9sion structurelle oculaire intrins\u00e8que directe. La d\u00e9privation binoculaire prolong\u00e9e constitue l&rsquo;\u00e9tiologie exp\u00e9rimentale et clinique la plus s\u00e9v\u00e8re de l&rsquo;amblyopie bilat\u00e9rale par privation.<\/li>\n<li><strong>Strabisme :<\/strong> D\u00e9faut d&rsquo;alignement des axes visuels des deux yeux. Alors que la d\u00e9privation binoculaire supprime la lumi\u00e8re ou la vision des formes de mani\u00e8re bilat\u00e9rale, le strabisme fournit des signaux r\u00e9tiniens clairs mais non concordants, alt\u00e9rant la vision binoculaire et la st\u00e9r\u00e9oscopie par discordance spatiotemporelle plut\u00f4t que par d\u00e9ficit sensoriel pur.<\/li>\n<li><strong>P\u00e9riode critique :<\/strong> Intervalle temporel pr\u00e9coce et limit\u00e9 du d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral durant lequel les circuits neuronaux manifestent une sensibilit\u00e9 exceptionnelle aux stimuli environnementaux pour affiner leur connectivit\u00e9. La d\u00e9privation binoculaire est le paradigme qui a permis d&rsquo;objectiver l&rsquo;existence de cette p\u00e9riode pour le cortex visuel.<\/li>\n<li><strong>Filets p\u00e9rineuronaux (PNNs) :<\/strong> Structures condens\u00e9es de la matrice extracellulaire enveloppant les interneurones GABAergiques. Leur maturation stabilise les contacts synaptiques et scelle la fermeture de la p\u00e9riode critique ; leur mise en place est profond\u00e9ment perturb\u00e9e par la d\u00e9privation binoculaire.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>La d\u00e9privation binoculaire est un concept cardinal des neurosciences du d\u00e9veloppement, illustrant la d\u00e9pendance du cerveau envers l&rsquo;environnement physique ext\u00e9rieur pour construire ses capacit\u00e9s perceptives. Les points essentiels qui r\u00e9sument cette notion sont les suivants :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle consiste en une privation sym\u00e9trique des stimulations visuelles structur\u00e9es affectant simultan\u00e9ment les deux yeux au cours des phases critiques du neurod\u00e9veloppement.<\/li>\n<li>Sur le plan synaptique, elle neutralise la comp\u00e9tition binoculaire active tout en emp\u00eachant le renforcement hebbien, plongeant les neurones du cortex stri\u00e9 (V1) dans une hypo-r\u00e9activit\u00e9 et d\u00e9truisant la s\u00e9lectivit\u00e9 pour l&rsquo;orientation et la disparit\u00e9 spatiale.<\/li>\n<li>Historiquement \u00e9tablie par David Hubel et Torsten Wiesel dans les ann\u00e9es 1960, elle a d\u00e9montr\u00e9 que le d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral est un processus \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique r\u00e9gi par des p\u00e9riodes critiques de plasticit\u00e9 d\u00e9pendante de l&rsquo;activit\u00e9.<\/li>\n<li>En clinique p\u00e9diatrique, elle met en \u00e9vidence l&rsquo;imp\u00e9ratif absolu d&rsquo;un traitement chirurgical imm\u00e9diat des affections privatives bilat\u00e9rales pr\u00e9coces, telles que les cataractes cong\u00e9nitales, afin de pr\u00e9venir une c\u00e9cit\u00e9 corticale irr\u00e9versible.<\/li>\n<li>Les d\u00e9bats actuels se focalisent sur la manipulation pharmacologique de la matrice extracellulaire, les m\u00e9canismes de r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique et la r\u00e9ouverture th\u00e9rapeutique de fen\u00eatres de plasticit\u00e9 chez l&rsquo;adulte.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bienenstock, E. L., Cooper, L. N., &amp; Munro, P. W. (1982). Theory for the development of neuron selectivity: orientation specificity and binocular interaction in visual cortex. <em>The Journal of Neuroscience<\/em>, 2(1), 32\u201348. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.02-01-00032.1982\">https:\/\/doi.org\/10.1523\/JNEUROSCI.02-01-00032.1982<\/a><\/li>\n<li>Hensch, T. K. (2005). Critical period plasticity in local cortical circuits. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 6(11), 877\u2013888. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn1787\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn1787<\/a><\/li>\n<li>Hubel, D. H., &amp; Wiesel, T. N. (1965). Binocular interaction in striate cortex of kittens reared with artificial squint. <em>Journal of Neurophysiology<\/em>, 28(6), 1041\u20131059. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1965.28.6.1041\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1965.28.6.1041<\/a><\/li>\n<li>Pizzorusso, T., Medini, P., Berardi, N., Chierzi, S., Fawcett, J. W., &amp; Maffei, L. (2002). Reactivation of ocular dominance plasticity in the adult visual cortex. <em>Science<\/em>, 298(5596), 1248\u20131251. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1072699\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1072699<\/a><\/li>\n<li>Wiesel, T. N., &amp; Hubel, D. H. (1965). Comparison of the effects of unilateral and bilateral eye closure on cortical unit responses in kittens. <em>Journal of Neurophysiology<\/em>, 28(6), 1029\u20131040. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1965.28.6.1029\">https:\/\/doi.org\/10.1152\/jn.1965.28.6.1029<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9couvrez en d\u00e9tail le concept de d\u00e9privation binoculaire en neurosciences : fondements th\u00e9oriques, cons\u00e9quences sur la plasticit\u00e9 synaptique et r\u00e9percussions cliniques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[37062,459,647],"tags":[33223,6552,37063,6550,8739,2524,4590],"class_list":["post-22057","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurobiologie-du-developpement","category-neurosciences","category-psychologie-cognitive","tag-amblyopie","tag-cortex-visuel","tag-deprivation-binoculaire","tag-hubel-et-wiesel","tag-neurodeveloppement","tag-periode-critique","tag-plasticite-cerebrale"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22057","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22057\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22057"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22057"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22057"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}