{"id":22011,"date":"2026-10-26T17:57:00","date_gmt":"2026-10-26T17:57:00","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-identite-integrite-corporelle-biid"},"modified":"2026-10-26T17:57:00","modified_gmt":"2026-10-26T17:57:00","slug":"trouble-identite-integrite-corporelle-biid","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=trouble-identite-integrite-corporelle-biid","title":{"rendered":"BIID : Le paradoxe de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle"},"content":{"rendered":"<p>Le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle soul\u00e8ve l&rsquo;un des paradoxes les plus vertigineux de la psychopathologie et des neurosciences contemporaines : comment l&rsquo;esprit peut-il rejeter une partie fonctionnelle et saine de sa propre anatomie ? Confrontant les fronti\u00e8res de la neurologie, de la psychiatrie et de la bio\u00e9thique, cette affection met en lumi\u00e8re l&rsquo;\u00e9cart parfois douloureux entre le corps physique objectif et la repr\u00e9sentation neuronale intime du Soi corporel.<\/p>\n<h2>Trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle (BIID)<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle<\/strong> (couramment d\u00e9sign\u00e9 sous le sigle anglophone <strong>BIID<\/strong> pour <em>Body Integrity Identity Disorder<\/em>, ou sous l&rsquo;appellation nosologique officielle de <strong>dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle<\/strong>) est une condition neuropsychiatrique rare et persistante, caract\u00e9ris\u00e9e par un sentiment intime, profond et pr\u00e9coce d&rsquo;incongruence entre le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sch%C3%A9ma_corporel\">sch\u00e9ma corporel<\/a> subjectif d&rsquo;un individu et son anatomie physique r\u00e9elle. Les personnes concern\u00e9es \u00e9prouvent le d\u00e9sir imp\u00e9rieux, constant et obs\u00e9dant d&rsquo;acqu\u00e9rir un handicap physique moteur ou sensoriel, le plus souvent par l&rsquo;amputation chirurgicale d&rsquo;un ou plusieurs membres sains, ou par l&rsquo;induction d&rsquo;une parapl\u00e9gie, afin d&rsquo;harmoniser leur anatomie avec leur perception corporelle interne.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, cette affection ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;un d\u00e9lire psychotique, d&rsquo;une alt\u00e9ration du jugement de r\u00e9alit\u00e9 ou d&rsquo;une pr\u00e9occupation esth\u00e9tique ; la personne est parfaitement consciente du caract\u00e8re inhabituel de son d\u00e9sir et reconna\u00eet la pleine fonctionnalit\u00e9 de son membre. N\u00e9anmoins, l&rsquo;inad\u00e9quation entre l&rsquo;incarnation somatique et l&rsquo;identit\u00e9 per\u00e7ue engendre une souffrance psychique cliniquement significative, une d\u00e9tresse existentielle invalidante et, en l&rsquo;absence de prise en charge adapt\u00e9e, des comportements \u00e0 risque d&rsquo;automutilation visant \u00e0 rendre l&rsquo;amputation m\u00e9dicale in\u00e9vitable.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;acronyme <strong>BIID<\/strong> d\u00e9rive de l&rsquo;expression anglaise <em>Body Integrity Identity Disorder<\/em>, formul\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 afin d&rsquo;extirper cette condition du champ exclusif des d\u00e9viances sexuelles. Historiquement, le ph\u00e9nom\u00e8ne avait \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9 d&rsquo;\u00ab apotemnophilie \u00bb par le sexologue am\u00e9ricain John Money et ses collaborateurs en 1977, un terme forg\u00e9 \u00e0 partir des racines grecques anciennes <em>apo-<\/em> (\u1f00\u03c0\u03cc, \u00ab loin de \u00bb ou \u00ab s\u00e9paration \u00bb), <em>temnein<\/em> (\u03c4\u03ad\u03bc\u03bd\u03b5\u03b9\u03bd, \u00ab couper \u00bb) et <em>philia<\/em> (\u03c6\u03b9\u03bb\u03af\u03b1, \u00ab attirance, penchant affectif \u00bb). Cette nomenclature initiale postulait \u00e0 tort une racine paraphilique dominante, r\u00e9duisant l&rsquo;aspiration \u00e0 l&rsquo;amputation \u00e0 un simple f\u00e9tichisme \u00e9rotique du moignon ou du membre absent.<\/p>\n<p>Au tournant du XXIe si\u00e8cle, le psychiatre Michael First a propos\u00e9 le glissement terminologique vers le concept de \u00ab trouble de l&rsquo;identit\u00e9 \u00bb, \u00e9tablissant un parall\u00e8le structural avec le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de genre (ou dysphorie de genre), pour souligner que la motivation centrale r\u00e9side dans l&rsquo;ad\u00e9quation identitaire plut\u00f4t que dans l&rsquo;excitation sexuelle. Dans le vocabulaire neurobiologique contemporain, des chercheurs comme Paul McGeoch et Vilayanur Ramachandran ont introduit le terme de <strong>x\u00e9nom\u00e9lie<\/strong> (du grec <em>xenos<\/em>, \u00ab \u00e9tranger \u00bb, et <em>melos<\/em>, \u00ab membre \u00bb), mettant l&rsquo;accent sur l&rsquo;exp\u00e9rience neuro-sensorielle d&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e envers le membre per\u00e7u comme surnum\u00e9raire ou extrins\u00e8que. Enfin, la Classification internationale des maladies (CIM-11) de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 a officiellement retenu la d\u00e9nomination de <strong>dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle<\/strong> (<em>Body integrity dysphoria<\/em>).<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En contexte francophone, le sigle s&rsquo;\u00e9nonce phon\u00e9tiquement soit par \u00e9pellation anglaise [bi-a\u026a-a\u026a-di\u02d0], soit le plus fr\u00e9quemment par francisation phonologique en une syllabe close : \/biid\/. L&rsquo;appellation clinique compl\u00e8te, \u00ab trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb, constitue une locution nominale masculine, bien que l&rsquo;on emploie indiff\u00e9remment l&rsquo;expression f\u00e9minine \u00ab dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb lorsqu&rsquo;on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la nomenclature de l&rsquo;OMS.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature scientifique et clinique de langue fran\u00e7aise, l&rsquo;abr\u00e9viation masculine \u00ab le BIID \u00bb est couramment adopt\u00e9e comme substantif invariable, s&rsquo;accompagnant souvent du n\u00e9ologisme m\u00e9dical \u00ab x\u00e9nom\u00e9lie \u00bb (nom f\u00e9minin singulier). Les individus touch\u00e9s sont parfois d\u00e9sign\u00e9s par les expressions sociologiques \u00ab demandeurs d&rsquo;amputation \u00bb ou par le n\u00e9ologisme communautaire \u00ab transcapables \u00bb (calqu\u00e9 sur l&rsquo;anglais <em>transabled<\/em>), bien que la terminologie clinique pr\u00e9conise l&rsquo;usage de p\u00e9riphrases ax\u00e9es sur la personne, telles que \u00ab personnes pr\u00e9sentant une dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Le c\u0153ur ph\u00e9nom\u00e9nologique du BIID repose sur une dissonance fondamentale entre la proprioception neurologique et le corps visible. Contrairement \u00e0 une personne amput\u00e9e qui ressent un membre fant\u00f4me douloureux ou pr\u00e9sent dans l&rsquo;espace alors qu&rsquo;il n&rsquo;existe plus physiquement, le sujet atteint de BIID ressent ce que les neurobiologistes qualifient d&rsquo;\u00ab inverse du membre fant\u00f4me \u00bb : un membre anatomiquement intact, vascularis\u00e9 et innerv\u00e9, mais totalement absent de la carte somatotopique corticale sup\u00e9rieure. Le membre est per\u00e7u comme une excroissance incongrue, une entit\u00e9 qui \u00ab ne devrait pas \u00eatre l\u00e0 \u00bb et dont la pr\u00e9sence constante ali\u00e8ne l&rsquo;identit\u00e9 du sujet.<\/p>\n<p>La d\u00e9marcation spatiale du d\u00e9sir d&rsquo;amputation se caract\u00e9rise par une pr\u00e9cision chirurgicale millim\u00e9trique. L&rsquo;individu peut tracer sur sa peau, avec une r\u00e9gularit\u00e9 absolue au fil des d\u00e9cennies, la ligne exacte o\u00f9 son identit\u00e9 corporelle s&rsquo;interrompt \u2014 le plus souvent au-dessus ou au-dessous du genou, ou au tiers moyen de l&rsquo;avant-bras. Cette constance topographique d\u00e9montre que le trouble n&rsquo;est pas une impulsion erratique ou un caprice passager, mais une configuration structurelle fig\u00e9e de l&rsquo;organisation somatosensorielle. Lorsqu&rsquo;on interroge les sujets sur la nature de leur souffrance, ils n&rsquo;expriment pas de haine ou de d\u00e9go\u00fbt envers la chair (ce qui exclut la dysmorphophobie), mais plut\u00f4t une sensation intol\u00e9rable de \u00ab surcharge somatique \u00bb et d&rsquo;inauthenticit\u00e9 existentielle.<\/p>\n<p>La port\u00e9e du BIID d\u00e9passe le seul d\u00e9sir d&rsquo;amputation. Les variantes ph\u00e9nom\u00e9nologiques incluent le d\u00e9sir profond d&rsquo;\u00eatre parapl\u00e9gique, t\u00e9trapl\u00e9gique, h\u00e9mipl\u00e9gique, sourd ou aveugle. Dans tous ces cas, le d\u00e9nominateur commun est le sentiment que la pl\u00e9nitude du fonctionnement neuromoteur traditionnel constitue un \u00e9tat anormal pour l&rsquo;individu, et que l&rsquo;acquisition de la d\u00e9ficience repr\u00e9sente l&rsquo;unique modalit\u00e9 d&rsquo;atteindre un \u00e9quilibre psychologique optimal et un sentiment de congruence personnelle.<\/p>\n<p>Pour att\u00e9nuer l&rsquo;angoisse chronique caus\u00e9e par cette inad\u00e9quation, les individus d\u00e9veloppent des strat\u00e9gies comportementales dites de \u00ab simulation \u00bb (<em>pretending<\/em>). Ils immobilisent leur jambe \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;attelles, utilisent des fauteuils roulants, recourent \u00e0 des cannes anglaises ou bandent leurs yeux pendant des heures ou des semaines, souvent dans une clandestinit\u00e9 totale. Ces comportements de simulation n&rsquo;ont pas pour finalit\u00e9 d&rsquo;attirer l&rsquo;attention ou de soutirer des b\u00e9n\u00e9fices secondaires, mais procurent un soulagement imm\u00e9diat et intense de la dysphorie, confirmant au sujet que l&rsquo;\u00e9tat de handicap simul\u00e9 correspond fid\u00e8lement \u00e0 son hom\u00e9ostasie psychologique interne.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>Les premi\u00e8res descriptions cliniques d&rsquo;individus r\u00e9clamant l&rsquo;amputation de membres sains remontent \u00e0 la fin du XVIIIe et au cours du XIXe si\u00e8cle, souvent consign\u00e9es dans des archives militaires ou m\u00e9dico-l\u00e9gales sous forme d&rsquo;anecdotes d&rsquo;automutilations incompr\u00e9hensibles. En 1898, des ali\u00e9nistes fran\u00e7ais et allemands documentent des cas isol\u00e9s de patients obs\u00e9d\u00e9s par la perte volontaire d&rsquo;une jambe, des conduites alors attribu\u00e9es \u00e0 l&rsquo;hyst\u00e9rie, \u00e0 la d\u00e9mence pr\u00e9coce ou \u00e0 des fixations perverses monomanes.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude syst\u00e9matique moderne s&rsquo;ouvre v\u00e9ritablement en 1977 avec les travaux de John Money, Russell Jobaris et Gregg Furth \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins. Money propose le concept d&rsquo;apotemnophilie apr\u00e8s avoir observ\u00e9 des hommes dont l&rsquo;excitation sexuelle \u00e9tait intimement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;amputation. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, l&rsquo;acotormophilie (attirance sexuelle pour les partenaires amput\u00e9s) est fr\u00e9quemment intriqu\u00e9e avec ce tableau. Cependant, cette grille de lecture psychanalytique et sexologique a occult\u00e9 pendant un quart de si\u00e8cle la dimension identitaire non \u00e9rotique de la grande majorit\u00e9 des patients.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1990, le chirurgien \u00e9cossais Robert Smith d\u00e9fraye la chronique m\u00e9dico-\u00e9thique mondiale en r\u00e9alisant, au sein de l&rsquo;h\u00f4pital public de Falkirk, l&rsquo;amputation programm\u00e9e des jambes saines de deux patients apr\u00e8s avoir conclu qu&rsquo;aucun traitement psychiatrique ne parvenait \u00e0 soulager leur d\u00e9tresse intol\u00e9rable. L&rsquo;intervention suscite un toll\u00e9 \u00e9thique et corporatif imm\u00e9diat, conduisant les autorit\u00e9s hospitali\u00e8res \u00e0 interdire formellement toute intervention ult\u00e9rieure de cette nature.<\/p>\n<p>L&rsquo;acte de naissance conceptuel moderne du trouble survient en 2005 avec la publication princeps du psychiatre am\u00e9ricain Michael B. First dans la revue <em>Psychological Medicine<\/em>. \u00c0 partir d&rsquo;entretiens structur\u00e9s men\u00e9s aupr\u00e8s de 52 personnes, First d\u00e9montre sans \u00e9quivoque que la sexualisation du membre absent n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne secondaire pr\u00e9sent chez une minorit\u00e9, et que la motivation primordiale est une qu\u00eate d&rsquo;alignement identitaire. Il forge le terme de <em>Body Integrity Identity Disorder<\/em>. Par la suite, les \u00e9quipes de neurologie cognitive men\u00e9es par Peter Brugger \u00e0 Zurich, ainsi que Vilayanur Ramachandran et Paul McGeoch en Californie, entreprennent d\u00e8s 2007 des investigations en neuro-imagerie fonctionnelle, r\u00e9v\u00e9lant les anomalies anatomiques et fonctionnelles c\u00e9r\u00e9brales associ\u00e9es \u00e0 la maladie. Cette cons\u00e9cration neuroscientifique culmine en juin 2018 avec l&rsquo;int\u00e9gration formelle de la \u00ab dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle \u00bb au sein de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_l%27identit%C3%A9_de_l%27int%C3%A9grit%C3%A9_corporelle\">Classification internationale des maladies<\/a> (CIM-11), marquant sa reconnaissance psychiatrique et m\u00e9dicale universelle.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le paradigme dominant expliquant le BIID repose aujourd&rsquo;hui sur le mod\u00e8le neurofonctionnel du r\u00e9seau pari\u00e9to-insulaire. Les neurosciences cognitives ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;int\u00e9gration du corps propre et le sentiment d&rsquo;appartenance corporelle (<em>body ownership<\/em>) ne sont pas des donn\u00e9es brutes, mais des constructions calcul\u00e9es en permanence par un r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral distribu\u00e9. Ce r\u00e9seau implique au premier plan le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lobule_pari%C3%A9tal_sup%C3%A9rieur\">lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur<\/a> droit, la jonction temporo-pari\u00e9tale et le cortex insulaire ant\u00e9rieur et post\u00e9rieur. Chez les individus pr\u00e9sentant un BIID, les zones somatosensorielles primaires continuent de recevoir les aff\u00e9rences tactiles et nociceptives du membre rejet\u00e9, mais les aires pari\u00e9tales d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur \u00e9chouent \u00e0 convertir ces signaux en un sentiment intime d&rsquo;appartenance somatique.<\/p>\n<p>Ce dysfonctionnement architectural engendre ce que Ramachandran qualifie d&rsquo;\u00ab agnosie somatotopique cong\u00e9nitale \u00bb : le cerveau poss\u00e8de une carte corporelle inn\u00e9e d\u00e9ficitaire dans laquelle le membre p\u00e9riph\u00e9rique ne dispose d&rsquo;aucun ancrage repr\u00e9sentatif. Confront\u00e9 en permanence aux signaux sensoriels d&rsquo;un membre qu&rsquo;il ne reconna\u00eet pas comme faisant partie du Soi, le cerveau traite cette discordance comme une anomalie intol\u00e9rable, provoquant une r\u00e9action chronique d&rsquo;incongruence et d&rsquo;aversion psychophysiologique.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le d\u00e9veloppemental et identitaire s&rsquo;articule en miroir de la neurobiologie. D\u00e8s la petite enfance (souvent entre 5 et 8 ans), l&rsquo;enfant fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un sentiment diffus de non-concordance lorsqu&rsquo;il observe des personnes handicap\u00e9es ou amput\u00e9es, ressentant une \u00e9piphanie imm\u00e9diate selon laquelle cet \u00e9tat amput\u00e9 repr\u00e9sente son v\u00e9ritable \u00e9tat naturel d&rsquo;existence. Selon cette perspective, le sch\u00e9ma corporel cortical est fix\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t dans le neurod\u00e9veloppement. Si ce mod\u00e8le interne n&rsquo;int\u00e8gre pas les membres inf\u00e9rieurs ou sup\u00e9rieurs, l&rsquo;enfant grandit avec la conviction inalt\u00e9rable que son corps r\u00e9el est incomplet pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il poss\u00e8de des membres en trop.<\/p>\n<p>Enfin, les mod\u00e8les psychodynamiques historiques, qui envisageaient le BIID comme une fixation \u0153dipienne r\u00e9gressive, une manifestation de culpabilit\u00e9 masochiste inconsciente ou une tentative de d\u00e9fense radicale contre l&rsquo;angoisse de castration, ont \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9s. La psychiatrie computationnelle et la neuroph\u00e9nom\u00e9nologie per\u00e7oivent d\u00e9sormais ce trouble comme un d\u00e9ficit d&rsquo;inf\u00e9rence active : le cerveau est incapable de minimiser l&rsquo;erreur de pr\u00e9diction somatosensorielle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la pr\u00e9sence d&rsquo;un membre non encod\u00e9, transformant cette tension computationnelle en imp\u00e9ratif comportemental d&rsquo;amputation.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, sous-types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression clinique de la dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle varie consid\u00e9rablement d&rsquo;un individu \u00e0 l&rsquo;autre selon la nature du d\u00e9ficit somatique revendiqu\u00e9, l&rsquo;intensit\u00e9 de la d\u00e9tresse et le niveau d&rsquo;acting-out. Les principales dimensions et sous-types cliniques comprennent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>D\u00e9sir d&rsquo;amputation (Apotemnophilie fonctionnelle \/ X\u00e9nom\u00e9lie d&rsquo;ablation) :<\/strong> Forme la plus pr\u00e9valente (repr\u00e9sentant environ 70 \u00e0 80 % des cas d\u00e9crits). Elle concerne majoritairement les membres inf\u00e9rieurs, le plus souvent de mani\u00e8re unilat\u00e9rale (avec une pr\u00e9dilection statistique pour la jambe gauche), d\u00e9finie par une limite anatomique pr\u00e9cise au-dessus ou au-dessous de l&rsquo;articulation du genou.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sir de paralysie neuromotrice :<\/strong> Les patients n&rsquo;aspirent pas \u00e0 l&rsquo;ablation physique de tissus mais \u00e0 la perte compl\u00e8te de motricit\u00e9 et de sensibilit\u00e9 d&rsquo;un segment corporel. L&rsquo;aspiration \u00e0 la parapl\u00e9gie est la plus document\u00e9e : les sujets expriment le besoin irr\u00e9pressible de vivre en fauteuil roulant et de ressentir une c\u00e9sure compl\u00e8te de la moelle \u00e9pini\u00e8re au niveau lombaire ou thoracique.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9sir de d\u00e9ficience sensorielle :<\/strong> Sous-type plus rare mais document\u00e9, dans lequel les individus ressentent le besoin imp\u00e9rieux de devenir aveugles (souvent en tentant de d\u00e9truire d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment leur vision par des agents chimiques ou m\u00e9caniques) ou sourds, affirmant que la perception visuelle ou auditive parasite leur \u00e9quilibre subjectif fondamental.<\/li>\n<li><strong>Comportements de simulation (Pretending) :<\/strong> Pratique consistant \u00e0 vivre, temporairement ou durablement dans la sph\u00e8re priv\u00e9e ou publique, comme si le handicap convoit\u00e9 \u00e9tait effectif. La simulation sert d&rsquo;anxiolytique comportemental majeur et constitue un marqueur diagnostique presque universel du trouble.<\/li>\n<li><strong>Degr\u00e9 de focalisation \u00e9rotique :<\/strong> Dimension variable allant de l&rsquo;absence totale de composante sexuelle (majorit\u00e9 des cas contemporains) \u00e0 la pr\u00e9sence d&rsquo;une composante paraphilique associ\u00e9e, o\u00f9 la vision ou la manipulation d&rsquo;un moignon d\u00e9clenche une excitation libidinale, sans que celle-ci ne constitue la cause primaire de la demande d&rsquo;amputation.<\/li>\n<li><strong>Stabilit\u00e9 topographique :<\/strong> Constance absolue dans le temps de la ligne de d\u00e9marcation et du c\u00f4t\u00e9 corporel affect\u00e9, ce qui oppose cat\u00e9goriquement le BIID aux errances corporelles fluctuantes de la conversion hyst\u00e9rique ou de la dysmorphophobie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p><strong>Cas clinique 1 : L&rsquo;amputation programm\u00e9e dans l&rsquo;ombre (Julien, 42 ans)<\/strong><br \/>\nJulien, ing\u00e9nieur sans ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques notables, consulte un centre hospitalier pour des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs s\u00e9v\u00e8res. Depuis l&rsquo;\u00e2ge de 7 ans, il ressent que sa jambe gauche au-dessus du genou \u00ab n&rsquo;est pas sienne \u00bb. Il a pass\u00e9 sa vie d&rsquo;adulte \u00e0 simuler l&rsquo;amputation chez lui, attachant sa jambe repli\u00e9e derri\u00e8re sa cuisse \u00e0 l&rsquo;aide de sangles et utilisant des b\u00e9quilles lorsqu&rsquo;il est seul. Il trace r\u00e9guli\u00e8rement au feutre noir une ligne ind\u00e9l\u00e9bile situ\u00e9e 12 centim\u00e8tres au-dessus de la rotule. Julien explique qu&rsquo;il ne ressent aucune d\u00e9testation envers sa jambe, mais que sa pr\u00e9sence permanente lui impose un \u00e9puisement cognitif insoutenable, le comparant au supplice de devoir porter en permanence une proth\u00e8se artificielle encombrante greff\u00e9e contre sa volont\u00e9. Face au refus l\u00e9gal et d\u00e9ontologique des chirurgiens de pratiquer l&rsquo;amputation, Julien a \u00e9labor\u00e9 des projets d&rsquo;exposition du membre \u00e0 de la carboglace (glace carbonique) pour provoquer une n\u00e9crose isch\u00e9mique irr\u00e9versible n\u00e9cessitant une amputation d&rsquo;urgence en milieu hospitalier.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 2 : L&rsquo;aspiration \u00e0 la parapl\u00e9gie (Camille, 28 ans)<\/strong><br \/>\nCamille n&rsquo;a jamais souhait\u00e9 d&rsquo;amputation physique. En revanche, depuis son adolescence, elle est habit\u00e9e par la certitude que la posture assise contrainte en fauteuil roulant constitue son mode naturel d&rsquo;incarnation. Bien que sa musculature et sa conduction nerveuse m\u00e9dullaire soient d&rsquo;une parfaite int\u00e9grit\u00e9 physiologique, la marche bip\u00e8de engendre chez elle un sentiment d&rsquo;inauthenticit\u00e9 et une tension psychique constante. Camille a fait l&rsquo;acquisition clandestine d&rsquo;un fauteuil roulant de sport sur une plateforme de seconde main. Elle passe tous ses week-ends \u00e0 circuler dans des quartiers \u00e9loign\u00e9s de son domicile o\u00f9 nul ne la conna\u00eet, ressentant, d\u00e8s qu&rsquo;elle s&rsquo;assoit dans le fauteuil, une vague d&rsquo;apaisement profond, une restauration de son estime personnelle et un alignement \u00e9motionnel total avec son image corporelle.<\/p>\n<p><strong>Cas clinique 3 : L&rsquo;automutilation fatale \u00e9vit\u00e9e (Cas issu de la litt\u00e9rature m\u00e9dico-l\u00e9gale)<\/strong><br \/>\nUn homme de 50 ans place sa jambe droite sur une voie ferr\u00e9e isol\u00e9e dans l&rsquo;attente du passage d&rsquo;un train de marchandises. Sauv\u00e9 in extremis par des promeneurs, il est hospitalis\u00e9 d&rsquo;office en psychiatrie sous suspicion de tentative de suicide. Lors de l&rsquo;\u00e9valuation psychiatrique approfondie, les \u00e9chelles suicidaires s&rsquo;av\u00e8rent paradoxalement n\u00e9gatives : l&rsquo;homme ne souhaitait en aucun cas mettre fin \u00e0 ses jours, il d\u00e9sirait ardemment vivre, mais consid\u00e9rait que l&rsquo;existence avec deux jambes valides \u00e9tait devenue intenable. L&rsquo;enqu\u00eate r\u00e9v\u00e8le des d\u00e9cennies de tentatives d&rsquo;automutilation raisonn\u00e9es (garrots serr\u00e9s pendant des heures, immersions prolong\u00e9es dans l&rsquo;azote liquide), illustrant l&rsquo;extr\u00eame dangerosit\u00e9 comportementale indirecte induite par la non-reconnaissance m\u00e9dicale de cette condition.<\/p>\n<h3>9. \u00c9valuation et mesure clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation du BIID requiert une d\u00e9marche diagnostique rigoureuse, pluridisciplinaire, combinant examen psychiatrique, bilans neuropsychologiques et investigations en neuro-imagerie fonctionnelle. Les crit\u00e8res diagnostiques consolid\u00e9s par la CIM-11 pour la <strong>dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle<\/strong> exigent la pr\u00e9sence des \u00e9l\u00e9ments cardinaux suivants :<\/p>\n<ul>\n<li>Un d\u00e9sir intense, persistant et sp\u00e9cifique de devenir handicap\u00e9 physique d&rsquo;une mani\u00e8re d\u00e9finie (ex. amputation, parapl\u00e9gie), d\u00e9butant g\u00e9n\u00e9ralement au cours de l&rsquo;enfance ou au d\u00e9but de l&rsquo;adolescence.<\/li>\n<li>Une exp\u00e9rience subjective d&rsquo;incongruence, de malaise profond ou d&rsquo;ali\u00e9nation vis-\u00e0-vis de la configuration anatomique actuelle non handicap\u00e9e.<\/li>\n<li>Une pr\u00e9occupation permanente marqu\u00e9e par des comportements r\u00e9currents de simulation (utilisation de proth\u00e8ses, fauteuils roulants, contention de membres) ou par la recherche active de proc\u00e9dures chirurgicales correctrices.<\/li>\n<li>L&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9tiologie psychotique (pas de d\u00e9lire parano\u00efaque, d&rsquo;hallucinations somato-agnosiques ou d&rsquo;influence ext\u00e9rieure), de trouble d\u00e9pressif primaire expliquant le d\u00e9sir par l&rsquo;autodestruction, ou de l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale aigu\u00eb acquise (accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral pari\u00e9tal).<\/li>\n<li>Une d\u00e9tresse psychologique significative ou une alt\u00e9ration majeure du fonctionnement social, professionnel ou relationnel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan psychom\u00e9trique, plusieurs outils standardis\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s par des \u00e9quipes universitaires. L&rsquo;\u00e9chelle de Zurich pour le BIID (<em>Zurich BIID Questionnaire<\/em>), \u00e9labor\u00e9e par l&rsquo;\u00e9quipe de Peter Brugger, \u00e9value quantitativement l&rsquo;intensit\u00e9 du d\u00e9sir d&rsquo;amputation, la fr\u00e9quence des comportements de simulation, l&rsquo;impact sur la vie quotidienne et le degr\u00e9 d&rsquo;\u00e9rotisation associ\u00e9. Parall\u00e8lement, des \u00e9chelles de conductance cutan\u00e9e (r\u00e9ponse \u00e9lectrodermale) associ\u00e9es \u00e0 des stimulations tactiles le long du membre permettent de mesurer objectivement l&rsquo;absence d&rsquo;int\u00e9gration \u00e9motionnelle du membre en de\u00e7\u00e0 de la ligne de d\u00e9marcation identitaire.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du BIID poss\u00e8de des implications pratiques cruciales dans les domaines de la psychiatrie de liaison, de la neurologie, de la m\u00e9decine d&rsquo;urgence et de l&rsquo;\u00e9thique m\u00e9dicale. En pratique clinique courante, la majorit\u00e9 des psychiatres et psychoth\u00e9rapeutes demeurent d\u00e9munis face \u00e0 cette pathologie : les antid\u00e9presseurs s\u00e9rotoninergiques, les antipsychotiques de seconde g\u00e9n\u00e9ration et les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales classiques se r\u00e9v\u00e8lent syst\u00e9matiquement inefficaces pour \u00e9radiquer le d\u00e9sir d&rsquo;amputation lui-m\u00eame. Cependant, la psychoth\u00e9rapie de soutien joue un r\u00f4le d\u00e9terminant pour traiter les comorbidit\u00e9s anxio-d\u00e9pressives secondaires et pr\u00e9venir les passages \u00e0 l&rsquo;acte automutilatoires mortels.<\/p>\n<p>La pertinence pratique s&rsquo;articule aujourd&rsquo;hui autour des protocoles de <strong>r\u00e9duction des risques<\/strong>. Informer les praticiens sur cette entit\u00e9 \u00e9vite les erreurs diagnostiques dramatiques, telles que l&rsquo;internement abusif pour schizophr\u00e9nie d\u00e9lirante. Lorsqu&rsquo;un patient est identifi\u00e9 comme pr\u00e9sentant un BIID s\u00e9v\u00e8re \u00e0 risque imminent de passage \u00e0 l&rsquo;acte m\u00e9canique, la mise en place d&rsquo;un accompagnement psychiatrique bienveillant, non culpabilisant, reconnaissant la r\u00e9alit\u00e9 de sa souffrance sans pour autant valider imm\u00e9diatement la mutilation clandestine, constitue l&rsquo;unique moyen de maintenir le lien th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;ergoth\u00e9rapie et de la r\u00e9adaptation, l&rsquo;autorisation m\u00e9dicale encadr\u00e9e d&rsquo;adopter des comportements de simulation (ex. am\u00e9nagement du poste de travail pour l&rsquo;utilisation intermittente d&rsquo;un fauteuil roulant) s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e, chez certains sujets, capable d&rsquo;abaisser drastiquement le niveau de dysphorie sans n\u00e9cessiter d&rsquo;atteinte physique irr\u00e9versible, constituant une passerelle th\u00e9rapeutique pragmatique.<\/p>\n<h3>11. Recherche et donn\u00e9es empiriques<\/h3>\n<p>Les investigations en neurosciences cognitives ont apport\u00e9 des preuves tangibles de la nature neuro-anatomique du BIID. L&rsquo;\u00e9tude pionni\u00e8re men\u00e9e par McGeoch, Ramachandran et al. (2011) a mesur\u00e9 les r\u00e9ponses magn\u00e9toenc\u00e9phalographiques (MEG) et la conductance cutan\u00e9e chez des sujets atteints de BIID lors de stimulations tactiles appliqu\u00e9es au-dessus et au-dessous de la ligne d&rsquo;amputation d\u00e9sir\u00e9e. Les r\u00e9sultats ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une absence nette de r\u00e9ponse du cortex somatosensoriel secondaire et du lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur droit lors de la stimulation des zones corporelles rejet\u00e9es, contrastant avec une r\u00e9ponse physiologique normale sur les zones accept\u00e9es.<\/p>\n<p>Les recherches en morphom\u00e9trie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (VBM) conduites par Hilti et ses collaborateurs \u00e0 l&rsquo;H\u00f4pital Universitaire de Zurich (2013) ont mis en \u00e9vidence des r\u00e9ductions structurelles significatives du volume de mati\u00e8re grise dans le lobule pari\u00e9tal sup\u00e9rieur droit, le cortex somatosensoriel primaire et le cortex insulaire ant\u00e9rieur chez les individus pr\u00e9sentant une x\u00e9nom\u00e9lie de la jambe gauche. Ces anomalies structurales correspondent avec une exactitude troublante aux aires c\u00e9r\u00e9brales r\u00e9gissant la carte intime du corps et l&rsquo;int\u00e9roception.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, les \u00e9tudes d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de repos (van Dijk et al., 2013) ont corrobor\u00e9 ces donn\u00e9es en montrant une alt\u00e9ration de la connectivit\u00e9 fonctionnelle au sein du r\u00e9seau fronto-pari\u00e9tal. Enfin, les donn\u00e9es de suivi longitudinal des rares patients ayant effectivement subi une amputation chirurgicale (que ce soit l\u00e9galement dans les ann\u00e9es 1990 ou cons\u00e9cutivement \u00e0 un accident programm\u00e9) d\u00e9montrent une r\u00e9mission compl\u00e8te et d\u00e9finitive de la d\u00e9tresse psychologique : ces personnes ne manifestent aucun regret, int\u00e8grent parfaitement leur proth\u00e8se ou leur moignon et m\u00e8nent une vie socio-professionnelle remarquablement stabilis\u00e9e, un constat empirique d\u00e9routant qui d\u00e9fie les intuitions th\u00e9rapeutiques classiques.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression et la visibilit\u00e9 du BIID ont \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment m\u00e9tamorphos\u00e9es par l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;Internet et des r\u00e9seaux sociaux num\u00e9riques. Jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1990, les personnes atteintes vivaient dans un isolement psychique absolu, convaincues d&rsquo;\u00eatre les seuls \u00eatres humains au monde habit\u00e9s par une pulsion aussi contre-nature et monstrueuse. L&rsquo;\u00e9mergence de forums sp\u00e9cialis\u00e9s en ligne a permis l&rsquo;agr\u00e9gation d&rsquo;une sous-culture internationale, offrant un espace de d\u00e9stigmatisation et de partage d&rsquo;exp\u00e9riences sur les techniques de simulation et les souffrances v\u00e9cues.<\/p>\n<p>Cette visibilit\u00e9 num\u00e9rique a toutefois engendr\u00e9 des tensions sociologiques majeures, notamment avec la mouvance du militantisme pour les droits des personnes handicap\u00e9es (<em>Disability Studies<\/em>). Certains collectifs de personnes atteintes de BIID ont revendiqu\u00e9 l&rsquo;\u00e9tiquette de \u00ab transcapables \u00bb (<em>transabled<\/em>), tentant d&rsquo;\u00e9tablir une analogie politique avec les mouvements transgenres, en affirmant que leur corps valide ne correspond pas \u00e0 leur v\u00e9ritable \u00e9tat d&rsquo;\u00eatre handicap\u00e9. Cette terminologie suscite une vive r\u00e9probation de la part de nombreuses associations de personnes handicap\u00e9es de naissance ou par accident, qui d\u00e9noncent ce qu&rsquo;elles per\u00e7oivent comme une appropriation indue, voire une insulte romantis\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 brutale des discriminations, des douleurs chroniques et des barri\u00e8res d&rsquo;accessibilit\u00e9 subies par les personnes en situation de handicap r\u00e9el.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue anthropologique et transculturel, la quasi-totalit\u00e9 des cohortes cliniques publi\u00e9es dans le monde occidental concerne des individus issus de pays industrialis\u00e9s d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, majoritairement masculins, caucasiens et dot\u00e9s d&rsquo;un niveau d&rsquo;\u00e9ducation sup\u00e9rieur \u00e0 la moyenne. Il demeure difficile de trancher si cette surrepr\u00e9sentation refl\u00e8te un biais d&rsquo;acc\u00e8s aux canaux de recherche acad\u00e9mique ou si des d\u00e9terminants culturels sp\u00e9cifiques favorisent la cristallisation nosologique de ce trouble dans les soci\u00e9t\u00e9s individualistes s\u00e9cularis\u00e9es.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le BIID est le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un dilemme \u00e9thique et d\u00e9ontologique d&rsquo;une intensit\u00e9 rare, polarisant la communaut\u00e9 biom\u00e9dicale internationale autour de deux principes fondamentaux : le principe de <strong>non-malfaisance<\/strong> (<em>Primum non nocere<\/em>) et le principe d&rsquo;<strong>autonomie de la personne<\/strong>.<\/p>\n<p>Pour les opposants cat\u00e9goriques \u00e0 l&rsquo;amputation m\u00e9dicale (majoritaires dans le corps m\u00e9dical), pratiquer une ablation de tissu sain sur un patient sans pathologie vasculaire, infectieuse ou tumorale sous-jacente constitue une violation caract\u00e9ris\u00e9e du serment d&rsquo;Hippocrate et du droit p\u00e9nal prot\u00e9geant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physique de la personne (tel que l&rsquo;article 16-3 du Code civil fran\u00e7ais). Les d\u00e9tracteurs soulignent qu&rsquo;amputer un membre valide pour soulager une d\u00e9tresse c\u00e9r\u00e9brale cr\u00e9e une infirmit\u00e9 fonctionnelle d\u00e9finitive, fait peser un fardeau financier sur le syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 sociale et ouvre la porte \u00e0 des d\u00e9rives sans fin touchant d&rsquo;autres formes d&rsquo;alt\u00e9rations corporelles extr\u00eames.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, des bio\u00e9thiciens de renom, tels que Tim Bayne et Neil Levy (2005), soutiennent une position pragmatique de r\u00e9duction des m\u00e9faits. Ils arguent que si toutes les th\u00e9rapies psychiatriques et pharmacologiques ont \u00e9chou\u00e9 de mani\u00e8re probante, et que le patient est vou\u00e9 soit au suicide, soit \u00e0 des automutilations barbares (par cong\u00e9lation ou d\u00e9tonation) aux cons\u00e9quences l\u00e9tales, l&rsquo;amputation chirurgicale propre et s\u00e9curis\u00e9e devient l&rsquo;unique modalit\u00e9 m\u00e9dicale capable de pr\u00e9server la vie et d&rsquo;\u00e9radiquer la souffrance, respectant ainsi le devoir de bienfaisance.<\/p>\n<p>Une autre controverse porte sur le r\u00e9ductionnisme neurobiologique : plusieurs psychiatres contestent l&rsquo;affirmation selon laquelle les anomalies constat\u00e9es \u00e0 l&rsquo;IRM sont la cause directe du trouble, sugg\u00e9rant qu&rsquo;elles pourraient \u00eatre la cons\u00e9quence de d\u00e9cennies de simulation comportementale et de sous-utilisation motrice d&rsquo;un membre rejet\u00e9 (plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale induite par l&rsquo;usage ou le non-usage). Les limitations m\u00e9thodologiques actuelles, inh\u00e9rentes \u00e0 la raret\u00e9 extr\u00eame des cohortes de patients (souvent moins de 30 individus par \u00e9tude), obligent \u00e0 une interpr\u00e9tation prudente des donn\u00e9es d&rsquo;imagerie fonctionnelle.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions diff\u00e9rentielles<\/h3>\n<p>Le diagnostic diff\u00e9rentiel du BIID est complexe en raison des nombreux recoupements s\u00e9miologiques avec d&rsquo;autres entit\u00e9s psychopathologiques et neurologiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dysmorphophobie\">Trouble dysmorphophobique (Dysmorphophobie \/ Body Dysmorphic Disorder)<\/a> :<\/strong> Alors que la personne dysmorphophobique focalise son angoisse sur un d\u00e9faut physique imaginaire ou minime per\u00e7u comme esth\u00e9tiquement hideux ou difforme, le sujet avec un BIID trouve son membre physiquement parfait sur le plan esth\u00e9tique ; il conteste uniquement son appartenance \u00e0 son identit\u00e9 intime.<\/li>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Somatoparaphr%C3%A9nie\">Somatoparaphr\u00e9nie et asomatognosie<\/a> :<\/strong> Affections neurologiques cons\u00e9cutives \u00e0 une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale aigu\u00eb unilat\u00e9rale (souvent un AVC pari\u00e9tal droit). Le patient somatoparaphr\u00e9nique d\u00e9veloppe une croyance d\u00e9lirante selon laquelle son membre paralys\u00e9 appartient \u00e0 autrui (au m\u00e9decin, \u00e0 un proche). Chez le sujet pr\u00e9sentant un BIID, il n&rsquo;y a aucun d\u00e9lire d&rsquo;attribution : il sait pertinemment que le membre lui appartient biologiquement, mais r\u00e9clame son ablation pour r\u00e9tablir son int\u00e9grit\u00e9 identitaire.<\/li>\n<li><strong>Schizophr\u00e9nie et d\u00e9lires de n\u00e9gation corporelle (Syndrome de Cotard) :<\/strong> Dans la schizophr\u00e9nie, les requ\u00eates d&rsquo;amputation s&rsquo;inscrivent dans un tableau d\u00e9lirant polymorphe, m\u00e9galomaniaque, mystique ou pers\u00e9cutif (ex. \u00ab ce bras est habit\u00e9 par le diable \u00bb). Dans le BIID, le contact avec la r\u00e9alit\u00e9 est remarquablement pr\u00e9serv\u00e9 et le discours est lucide, rationnel et d\u00e9pourvu de causalit\u00e9 magique.<\/li>\n<li><strong>Dysphorie de genre (Transidentit\u00e9) :<\/strong> Il existe une analogie structurelle ind\u00e9niable entre le BIID et la dysphorie de genre concernant l&rsquo;incongruence entre le corps assign\u00e9 et l&rsquo;identit\u00e9 intime. Cependant, la dysphorie de genre rel\u00e8ve d&rsquo;une dynamique d&rsquo;identit\u00e9 sexu\u00e9e et genr\u00e9e universellement partag\u00e9e, tandis que le BIID cible l&rsquo;architecture fonctionnelle de la motricit\u00e9 ou des organes sensoriels sans implication des r\u00f4les de genre.<\/li>\n<li><strong>Syndrome de M\u00fcnchausen et troubles factices :<\/strong> Dans le syndrome de M\u00fcnchausen, le sujet simule ou s&rsquo;auto-inflige des sympt\u00f4mes pour endosser le statut valoris\u00e9 de malade aupr\u00e8s du personnel soignant. Le patient BIID ne recherche aucune gratification narcissique m\u00e9dicale ; sa qu\u00eate porte exclusivement sur l&rsquo;\u00e9tat somatique r\u00e9sultant.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<ul>\n<li>Le <strong>trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle (BIID)<\/strong>, officialis\u00e9 dans la CIM-11 sous le terme de <strong>dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle<\/strong>, est une condition neuropsychiatrique rare o\u00f9 une personne valide \u00e9prouve le besoin imp\u00e9rieux de vivre avec une d\u00e9ficience physique (amputation ou paralysie).<\/li>\n<li>Le trouble d\u00e9bute invariablement d\u00e8s l&rsquo;enfance et se structure autour d&rsquo;un rejet somatotopique pr\u00e9cis et constant dans le temps, distinct de toute hallucination ou d\u00e9rive psychotique.<\/li>\n<li>Les neurosciences r\u00e9v\u00e8lent une sous-activation et des alt\u00e9rations structurales au sein du r\u00e9seau pari\u00e9to-insulaire droit, sugg\u00e9rant une carte corticale corporelle inn\u00e9e d\u00e9ficitaire qui ne reconna\u00eet pas le membre p\u00e9riph\u00e9rique.<\/li>\n<li>Les th\u00e9rapies pharmacologiques et psychoth\u00e9rapeutiques conventionnelles n&rsquo;\u00e9radiquent pas le trouble, conduisant certains individus \u00e0 des conduites d&rsquo;automutilation extr\u00eames pour contraindre la m\u00e9decine d&rsquo;urgence \u00e0 les amputer.<\/li>\n<li>La condition pose une question \u00e9thique redoutable entre l&rsquo;interdiction de nuire \u00e0 un corps sain et l&rsquo;obligation de soulager une souffrance mentale r\u00e9fractaire par le seul moyen qui ait d\u00e9montr\u00e9 une efficacit\u00e9 clinique empirique : la chirurgie d&rsquo;alignement corporel.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bayne, T., &#038; Levy, N. (2005). Amputees by choice: Body integrity identity disorder and the ethics of amputation. <em>Journal of Applied Philosophy<\/em>, 22(1), 75-86. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_l%27identit%C3%A9_de_l%27int%C3%A9grit%C3%A9_corporelle\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-9833.2005.00259.x<\/a><\/li>\n<li>First, M. B. (2005). Desire for amputation of a limb with unrelated body identity: A new phenotype in search of a disease. <em>Psychological Medicine<\/em>, 35(6), 919-928. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_l%27identit%C3%A9_de_l%27int%C3%A9grit%C3%A9_corporelle\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0033291705004269<\/a><\/li>\n<li>Hilti, L. M., H\u00e4nggi, J., Vitacco, D. A., Kraemer, B., Palla, A., Luechinger, R., J\u00e4ncke, L., &#038; Brugger, P. (2013). The desire for healthy limb amputation: Structural brain correlates in xenomelia. <em>Brain<\/em>, 136(1), 318-329. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lobule_pari%C3%A9tal_sup%C3%A9rieur\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/aws316<\/a><\/li>\n<li>McGeoch, P. D., Brang, D., Song, T., Lee, R. R., Huang, M., &#038; Ramachandran, V. S. (2011). Xenomelia: a new right parietal lobe syndrome. <em>Journal of Neurology, Neurosurgery &#038; Psychiatry<\/em>, 82(12), 1314-1319. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sch%C3%A9ma_corporel\">https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp-2011-300224<\/a><\/li>\n<li>World Health Organization. (2018). <em>International Classification of Diseases for Mortality and Morbidity Statistics (11th Revision)<\/em>. Entity 6C21: Body integrity dysphoria. <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_de_l%27identit%C3%A9_de_l%27int%C3%A9grit%C3%A9_corporelle\">https:\/\/icd.who.int\/browse11\/l-m\/fr<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le trouble de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle (BIID), ou dysphorie de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 corporelle, est une condition neuropsychiatrique rare o\u00f9 l&rsquo;esprit rejette une partie saine de son anatomie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[1449,46,859],"tags":[31524,33504,33503,6977,1468,36976],"class_list":["post-22011","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-neurologie-clinique","category-neuropsychologie","category-psychopathologie","tag-apotemnophilie","tag-biid","tag-dysphorie-de-lintegrite-corporelle","tag-neuroethique","tag-schema-corporel","tag-xenomelie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22011","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22011\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22011"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22011"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22011"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}