{"id":22009,"date":"2026-10-26T17:51:32","date_gmt":"2026-10-26T17:51:32","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bigorexie-dysmorphie-musculaire"},"modified":"2026-10-26T17:51:32","modified_gmt":"2026-10-26T17:51:32","slug":"bigorexie-dysmorphie-musculaire","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bigorexie-dysmorphie-musculaire","title":{"rendered":"Bigorexie : Le pi\u00e8ge de la musculature"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines satur\u00e9es d&rsquo;id\u00e9aux athl\u00e9tiques inatteignables, la qu\u00eate du corps sculpt\u00e9 s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9e chez certains individus en un calvaire psychologique d\u00e9vastateur. Alors que l&rsquo;activit\u00e9 physique est universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9e pour ses bienfaits sanitaires et psychologiques, un paradoxe clinique \u00e9merge lorsque le renforcement musculaire devient une obsession d\u00e9vorante et ali\u00e9nante. La bigorexie, reconnue dans la nosologie psychiatrique moderne sous le terme de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dysmorphie_musculaire\">dysmorphie musculaire<\/a>, illustre avec acuit\u00e9 la fa\u00e7on dont la distorsion de l&rsquo;image corporelle et l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance peuvent fracturer le rapport au corps et \u00e0 l&rsquo;existence.<\/p>\n<h2>Bigorexie et dysmorphie musculaire<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>La bigorexie, ou dysmorphie musculaire, d\u00e9signe un sous-type sp\u00e9cifique du trouble dysmorphique corporel caract\u00e9ris\u00e9 par la pr\u00e9occupation chronique, intrusive et erron\u00e9e d&rsquo;avoir une constitution physique trop fr\u00eale, ch\u00e9tive ou insuffisamment muscl\u00e9e, alors m\u00eame que l&rsquo;individu pr\u00e9sente souvent une masse musculaire normale ou exceptionnellement d\u00e9velopp\u00e9e. Cette condition pathologique associe une distorsion cognitive s\u00e9v\u00e8re du sch\u00e9ma corporel \u00e0 une souffrance \u00e9motionnelle marqu\u00e9e et \u00e0 des conduites compulsives centr\u00e9es sur l&rsquo;hypertrophie musculaire.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, ce trouble se manifeste par une compulsion irr\u00e9pressible \u00e0 pratiquer la musculation de fa\u00e7on excessive, l&rsquo;adh\u00e9sion rigide \u00e0 des r\u00e9gimes alimentaires hyperprot\u00e9in\u00e9s et restrictifs, ainsi que des rituels constants d&rsquo;\u00e9valuation physique ou de dissimulation corporelle. Bien au-del\u00e0 d&rsquo;une simple passion sportive ou du d\u00e9vouement athl\u00e9tique, la bigorexie engendre une d\u00e9gradation majeure de la qualit\u00e9 de vie, un isolement social prononc\u00e9 et, fr\u00e9quemment, la consommation dangereuse de substances dopantes telles que les st\u00e9ro\u00efdes anabolisants androg\u00e8nes.<\/p>\n<p>Dans les syst\u00e8mes diagnostiques internationaux contemporains, notamment le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">DSM-5<\/a>) de l&rsquo;American Psychiatric Association, cette entit\u00e9 est classifi\u00e9e comme un sp\u00e9cificateur du trouble obsessionnel-compulsif et troubles apparent\u00e9s, pr\u00e9cis\u00e9ment rattach\u00e9e au trouble dysmorphique corporel (\u00ab avec dysmorphie musculaire \u00bb).<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le n\u00e9ologisme \u00ab bigorexie \u00bb est un mot-valise hybride forg\u00e9 dans le monde anglophone \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, combinant l&rsquo;adjectif anglais <em>big<\/em> (grand, volumineux, imposant) et le terme grec ancien <em>orexis<\/em> (\u1f44\u03c1\u03b5\u03be\u03b9\u03c2, d\u00e9signant l&rsquo;app\u00e9tit, le d\u00e9sir ou l&rsquo;aspiration). Ce terme a \u00e9t\u00e9 calqu\u00e9 par analogie morphologique inverse sur le concept d&rsquo;anorexie (du grec <em>an-<\/em>, privatif, et <em>orexis<\/em>, signifiant litt\u00e9ralement \u00ab absence d&rsquo;app\u00e9tit \u00bb), traduisant m\u00e9taphoriquement une \u00ab faim insatiable de volume corporel \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan s\u00e9mantique et clinique, le ph\u00e9nom\u00e8ne a d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 introduit dans la litt\u00e9rature scientifique sous la d\u00e9signation d&rsquo;\u00ab anorexie invers\u00e9e \u00bb (<em>reverse anorexia<\/em>) par les psychiatres Harrison G. Pope Jr., David L. Katz et James I. Hudson en 1993, afin de souligner la sym\u00e9trie invers\u00e9e des pr\u00e9occupations pond\u00e9rales et pond\u00e9ro-musculaires par rapport \u00e0 l&rsquo;anorexie mentale classique. Ult\u00e9rieurement, en 1997, Pope et ses coll\u00e8gues ont propos\u00e9 le syntagme m\u00e9dical plus rigoureux de \u00ab dysmorphie musculaire \u00bb (<em>muscle dysmorphia<\/em>), ancr\u00e9 dans la racine grecque <em>dys<\/em> (anomalie, difficult\u00e9) et <em>morphe<\/em> (forme), afin d&rsquo;affilier explicitement la pathologie au spectre de la dysmorphophobie historique.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;usage francophone courant et m\u00e9diatique, le substantif \u00ab bigorexie \u00bb a parfois \u00e9t\u00e9 \u00e9largi de mani\u00e8re abusive pour d\u00e9signer toute d\u00e9pendance g\u00e9n\u00e9rale au sport (accoutumance \u00e0 l&rsquo;effort physique ou <em>exercise addiction<\/em>). Toutefois, la communaut\u00e9 psychiatrique et psychologique internationale maintient une distinction stricte : la bigorexie au sens psychopathologique propre se r\u00e9f\u00e8re exclusivement \u00e0 la dysmorphie musculaire, o\u00f9 la qu\u00eate d&rsquo;hypertrophie et la d\u00e9formation cognitive de l&rsquo;image de soi constituent le pivot \u00e9tiologique central.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En langue fran\u00e7aise, le substantif f\u00e9minin \u00ab bigorexie \u00bb se transcrit phon\u00e9tiquement \/bi.\u0261\u0254.\u0281\u025bk.si\/. L&rsquo;adjectif correspondant est \u00ab bigorexique \u00bb (\/bi.\u0261\u0254.\u0281\u025bk.sik\/), pouvant s&#8217;employer indiff\u00e9remment comme adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te ou attribut (par exemple : \u00ab un comportement bigorexique \u00bb, \u00ab une symptomatologie bigorexique \u00bb) ou comme substantif \u00e9pic\u00e8ne pour d\u00e9signer le sujet souffrant (\u00ab un bigorexique \u00bb, \u00ab une bigorexique \u00bb).<\/p>\n<p>Dans les \u00e9crits scientifiques et les publications universitaires francophones, les experts privil\u00e9gient syst\u00e9matiquement l&#8217;emploi du terme nosologique officiel \u00ab dysmorphie musculaire \u00bb (\/dis.m\u0254\u0281.fi mys.ky.l\u025b\u0281\/), r\u00e9servant l&rsquo;usage de \u00ab bigorexie \u00bb aux contextes de vulgarisation clinique ou aux discussions relatives aux repr\u00e9sentations sociales de l&rsquo;addiction corporelle.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la bigorexie dans toute sa profondeur psychopathologique, il convient d&rsquo;analyser la triade articulant distorsion cognitive, r\u00e9percussions affectives et d\u00e9sorganisation comportementale. Contrairement au sportif passionn\u00e9 qui tire satisfaction et bien-\u00eatre de ses accomplissements athl\u00e9tiques, le sujet bigorexique est pi\u00e9g\u00e9 dans un cercle vicieux d&rsquo;insatisfaction chronique. Son cerveau traite les stimuli visuels et somatosensoriels \u00e0 travers un prisme alt\u00e9r\u00e9 : en se regardant dans un miroir, un homme dot\u00e9 d&rsquo;une masse musculaire hypertrophi\u00e9e per\u00e7oit un reflet ch\u00e9tif, fragile, asym\u00e9trique et indigne, g\u00e9n\u00e9rant une anxi\u00e9t\u00e9 et une dysphorie intenses.<\/p>\n<p>Cette distorsion perceptive s&rsquo;accompagne d&rsquo;un syst\u00e8me de croyances dysfonctionnelles hautement rigides. Le sujet associe inconsciemment la masse musculaire \u00e0 la valeur intrins\u00e8que de sa personne, au contr\u00f4le \u00e9motionnel, \u00e0 la respectabilit\u00e9 virile et \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 relationnelle. Tout incident per\u00e7u comme une menace pour son volume musculaire \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un entra\u00eenement manqu\u00e9, d&rsquo;un apport prot\u00e9ique diff\u00e9r\u00e9 ou d&rsquo;une maladie passag\u00e8re \u2014 d\u00e9clenche une d\u00e9tresse panique et un sentiment aigu de d\u00e9ch\u00e9ance personnelle. La pr\u00e9occupation cesse d&rsquo;\u00eatre une saine motivation pour devenir une obsession envahissante qui monopolise la pens\u00e9e plusieurs heures par jour.<\/p>\n<p>Sur le plan comportemental, la bigorexie dicte une r\u00e9gulation despotique du quotidien. L&rsquo;existence enti\u00e8re est subordonn\u00e9e au programme d&rsquo;entra\u00eenement et \u00e0 la balance nutritionnelle. Les individus s&rsquo;adonnent \u00e0 des rituels de v\u00e9rification corporelle incessants (<em>body checking<\/em>), mesurant fr\u00e9n\u00e9tiquement leur tour de bras, se pesant plusieurs fois par jour et scrutant les miroirs sous des \u00e9clairages sp\u00e9cifiques. Paradoxalement, lorsque l&rsquo;angoisse de para\u00eetre ch\u00e9tif est intol\u00e9rable, certains d\u00e9veloppent des comportements d&rsquo;\u00e9vitement corporel (<em>body avoidance<\/em>), refusant de d\u00e9nuder leur corps \u00e0 la plage, portant des couches superpos\u00e9es de v\u00eatements amples en pleine chaleur ou dissimulant leur silhouette aux yeux d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact psychosocial de la dysmorphie musculaire est d\u00e9vastateur. La rigidit\u00e9 alimentaire et les imp\u00e9ratifs d&rsquo;entra\u00eenement conduisent \u00e0 l&rsquo;effritement progressif des relations interpersonnelles, conjugales et professionnelles. Les invitations \u00e0 d\u00eener sont syst\u00e9matiquement d\u00e9clin\u00e9es par crainte de ne pouvoir quantifier les macronutriments, les vacances sont compromises si l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 une salle de musculation \u00e9quip\u00e9e n&rsquo;est pas garanti, et les obligations professionnelles ou acad\u00e9miques sont sacrifi\u00e9es au profit des s\u00e9ances de lev\u00e9e de fonte. Enfin, le recours banalis\u00e9 aux substances dopantes (st\u00e9ro\u00efdes, hormones de croissance, diur\u00e9tiques) expose le sujet \u00e0 des atteintes physiologiques irr\u00e9versibles.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence historique de la bigorexie s&rsquo;inscrit dans les transformations socioculturelles et biom\u00e9dicales de la fin du XXe si\u00e8cle. Historiquement, le corps masculin a longtemps \u00e9t\u00e9 valoris\u00e9 \u00e0 travers sa force fonctionnelle et utilitaire plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 travers son esth\u00e9tique sculpturale d\u00e9nu\u00e9e de graisse. Toutefois, d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 et 1980, l&rsquo;av\u00e8nement du culturisme moderne incarn\u00e9 par des figures m\u00e9diatiques globales a inaugur\u00e9 une mutation radicale des canons de beaut\u00e9 masculins, \u00e9rigeant l&rsquo;hypertrophie musculaire extr\u00eame et l&rsquo;\u00e9corch\u00e9 cutan\u00e9 en nouveaux id\u00e9aux de puissance et de r\u00e9ussite.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 que des chercheurs en psychiatrie de la Harvard Medical School observent un ph\u00e9nom\u00e8ne intriguant chez les pratiquants de culturisme. En 1993, l&rsquo;\u00e9quipe men\u00e9e par Harrison G. Pope Jr., David L. Katz et James I. Hudson publie une \u00e9tude pionni\u00e8re documentant un sous-groupe d&rsquo;athl\u00e8tes de force qui, malgr\u00e9 une musculature hercul\u00e9enne, demeuraient persuad\u00e9s d&rsquo;\u00eatre maigres et ch\u00e9tifs. Les auteurs forgent alors le concept d&rsquo;\u00ab anorexie invers\u00e9e \u00bb (<em>reverse anorexia<\/em>), constatant des anomalies cognitives rigoureusement analogues \u00e0 celles observ\u00e9es chez les jeunes femmes souffrant d&rsquo;anorexie mentale, mais orient\u00e9es vers l&rsquo;amplification volum\u00e9trique plut\u00f4t que vers l&rsquo;\u00e9maciation.<\/p>\n<p>En 1997, Harrison Pope, Roberto Olivardia et leurs collaborateurs raffinent le concept et introduisent formellement l&rsquo;appellation <em>muscle dysmorphia<\/em> dans un article s\u00e9minal de la revue <em>Psychosomatics<\/em>. Ils y \u00e9tablissent les premiers crit\u00e8res diagnostiques op\u00e9rationnels, d\u00e9montrant que cette affection s&rsquo;apparente plus \u00e9troitement au trouble dysmorphique corporel qu&rsquo;\u00e0 un trouble du comportement alimentaire classique. En 2000, la publication de l&rsquo;ouvrage fondateur <em>The Adonis Complex: The Secret Crisis of Male Body Obsession<\/em> par Pope, Phillips et Olivardia consacre l&rsquo;entr\u00e9e de la probl\u00e9matique dans la conscience publique et scientifique mondiale, r\u00e9v\u00e9lant la souffrance silencieuse de millions d&rsquo;hommes confront\u00e9s \u00e0 l&rsquo;insatisfaction corporelle.<\/p>\n<p>Au cours des deux d\u00e9cennies suivantes, les classifications internationales ont progressivement ent\u00e9rin\u00e9 cette conceptualisation. Si la quatri\u00e8me \u00e9dition du DSM ignorait la sp\u00e9cificit\u00e9 du trouble, la parution du DSM-5 en 2013 a marqu\u00e9 une \u00e9tape d\u00e9cisive en instituant officiellement la \u00ab dysmorphie musculaire \u00bb comme sp\u00e9cificateur obligatoire du trouble dysmorphique corporel. Parall\u00e8lement, l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 a int\u00e9gr\u00e9 cette dimension dans la <a href=\"https:\/\/icd.who.int\/\">CIM-11<\/a> (Classification internationale des maladies, 11e r\u00e9vision), consolidant la reconnaissance de la bigorexie comme une pathologie mentale \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension psychopathologique de la bigorexie repose sur plusieurs paradigmes th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires qui \u00e9clairent son \u00e9tiologie multifactorielle et ses m\u00e9canismes de maintien.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le cognitivo-comportemental constitue l&rsquo;ancrage th\u00e9orique pr\u00e9dominant. Selon cette approche, l&rsquo;individu int\u00e9riorise des sch\u00e9mas cognitifs inconditionnels d&rsquo;inad\u00e9quation personnelle (\u00ab Je ne suis rien si je ne suis pas fort \u00bb, \u00ab Les gens minces sont faibles et vuln\u00e9rables \u00bb). Ces sch\u00e9mas g\u00e9n\u00e8rent des distorsions cognitives automatiques \u2014 telles que la pens\u00e9e dichotomique (tout ou rien), l&rsquo;abstraction s\u00e9lective et la surg\u00e9n\u00e9ralisation \u2014 face aux stimuli corporels. Les comportements rituels d&rsquo;entra\u00eenement et d&rsquo;alimentation fonctionnent comme des m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9vitement ou de neutralisation de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 : chaque s\u00e9ance d&rsquo;exercice procure un soulagement temporaire qui renforce n\u00e9gativement la d\u00e9pendance comportementale, enfermant le sujet dans une boucle de renforcement obsessionnel-compulsif.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le socioculturel tripartite, d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par J. Kevin Thompson et ses collaborateurs, postule que l&rsquo;insatisfaction corporelle r\u00e9sulte de la pression conjointe exerc\u00e9e par trois vecteurs majeurs : les pairs, les figures parentales et les m\u00e9dias de masse. Dans le contexte de la bigorexie, l&rsquo;individu int\u00e9riorise de mani\u00e8re absolue l&rsquo;\u00ab id\u00e9al m\u00e9somorphe \u00bb promu par l&rsquo;industrie du fitness, le cin\u00e9ma d&rsquo;action et les plateformes num\u00e9riques contemporaines. Cette int\u00e9riorisation cr\u00e9e un \u00e9cart abyssal entre le \u00ab soi r\u00e9el \u00bb per\u00e7u et le \u00ab soi id\u00e9al \u00bb, nourrissant un sentiment chronique de honte corporelle et d&rsquo;autod\u00e9pr\u00e9ciation.<\/p>\n<p>Les th\u00e9ories psychodynamiques et psychanalytiques envisagent la dysmorphie musculaire comme une formation r\u00e9actionnelle et une d\u00e9fense maniaque contre des angoisses profondes de castration, de vuln\u00e9rabilit\u00e9 narcissique ou d&rsquo;impuissance infantile. Le d\u00e9veloppement d&rsquo;une \u00ab armure musculaire \u00bb hypertrophi\u00e9e agirait comme un bouclier somatique destin\u00e9 \u00e0 conjurer la fragilit\u00e9 psychique interne, \u00e0 dissimuler une estime de soi effondr\u00e9e et \u00e0 neutraliser un sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 relationnelle souvent li\u00e9 \u00e0 des exp\u00e9riences d&rsquo;intimidation ou de victimisation par les pairs durant l&rsquo;enfance ou l&rsquo;adolescence.<\/p>\n<p>Enfin, le mod\u00e8le neurobiologique et neuroendocrinien met en \u00e9vidence l&rsquo;implication de dysfonctionnements dans les circuits s\u00e9rotoninergiques et dopaminergiques r\u00e9gulant l&rsquo;inhibition, la r\u00e9compense et le traitement visuo-spatial. L&rsquo;effort physique intense et prolong\u00e9 stimule la s\u00e9cr\u00e9tion d&rsquo;endorphines et d&rsquo;endocannabino\u00efdes, instaurant un substrat neurochimique d&rsquo;accoutumance physiologique. Cette composante addictive vient se greffer sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 dysmorphique, rendant le sevrage de l&rsquo;exercice particuli\u00e8rement \u00e9prouvant et anxiog\u00e8ne.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>La bigorexie se structure autour de multiples dimensions cognitives, affectives et comportementales qu&rsquo;il convient de d\u00e9composer pour une \u00e9valuation clinique rigoureuse :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Distorsion perceptive et cognitive du sch\u00e9ma corporel :<\/strong> Incapacit\u00e9 chronique \u00e0 \u00e9valuer objectivement sa corpulence et sa musculature, pr\u00e9dominance d&rsquo;un sentiment subjectif d&rsquo;insuffisance physique et focalisation s\u00e9lective sur les moindres d\u00e9fauts per\u00e7us.<\/li>\n<li><strong>Id\u00e9ation obsessionnelle et envahissement mental :<\/strong> Pens\u00e9es intrusives continues relatives \u00e0 l&rsquo;hypertrophie musculaire, au pourcentage de graisse corporelle, au timing des repas et \u00e0 la planification des s\u00e9ances d&rsquo;entra\u00eenement.<\/li>\n<li><strong>Rituels de v\u00e9rification corporelle (<em>body checking<\/em>) :<\/strong> Comportements r\u00e9p\u00e9titifs compulsifs incluant le recours fr\u00e9quent aux miroirs, la mesure anthropom\u00e9trique obsessionnelle (circonf\u00e9rence des bras, du thorax), les pincements cutan\u00e9s et la recherche constante de r\u00e9assurance aupr\u00e8s de l&rsquo;entourage.<\/li>\n<li><strong>Strat\u00e9gies de dissimulation et d&rsquo;\u00e9vitement corporel (<em>body avoidance<\/em>) :<\/strong> Port de v\u00eatements disproportionnellement larges pour masquer ce qui est per\u00e7u comme une silhouette ch\u00e9tive, refus syst\u00e9matique d&rsquo;exposer son anatomie dans les vestiaires, \u00e0 la piscine ou dans l&rsquo;intimit\u00e9 amoureuse.<\/li>\n<li><strong>Rigidit\u00e9 nutritionnelle et orthorexie associ\u00e9e :<\/strong> Restriction calorique et macro-nutritionnelle millim\u00e9tr\u00e9e, pr\u00e9pond\u00e9rance exclusive des prot\u00e9ines, panique morale \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;ing\u00e9rer des lipides ou des glucides non contr\u00f4l\u00e9s, et refus de s&rsquo;alimenter \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du domicile.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9pendance compulsive \u00e0 l&rsquo;exercice de r\u00e9sistance :<\/strong> Maintien forc\u00e9 de l&rsquo;entra\u00eenement malgr\u00e9 des blessures musculosquelettiques aigu\u00ebs, des fractures de fatigue ou des contre-indications m\u00e9dicales expresses, avec apparition d&rsquo;un syndrome de sevrage psychologique en cas d&rsquo;interruption.<\/li>\n<li><strong>Recours aux agents ergog\u00e9niques et dopants :<\/strong> Utilisation banalis\u00e9e et compulsive de suppl\u00e9ments prot\u00e9iques, puis escalade vers des substances illicites et pharmacologiquement dangereuses (st\u00e9ro\u00efdes anabolisants, clenbut\u00e9rol, hormone de croissance, insuline).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique de ce trouble, consid\u00e9rons le cas de Julien, un ing\u00e9nieur en informatique de 26 ans. Julien s&rsquo;entra\u00eene six jours par semaine pendant deux heures et demie en salle de musculation. D&rsquo;un point de vue objectif, il pr\u00e9sente une corpulence athl\u00e9tique imposante : 1,82 m pour 92 kg avec un taux de masse grasse inf\u00e9rieur \u00e0 9 %. Pourtant, Julien vit dans la hantise constante de para\u00eetre \u00ab minuscule \u00bb. Il passe quotidiennement plus de quarante-cinq minutes devant son miroir \u00e0 examiner la vascularisation de ses delto\u00efdes sous diff\u00e9rents angles. Lorsqu&rsquo;il est invit\u00e9 \u00e0 d\u00eener par ses coll\u00e8gues, il d\u00e9cline invariablement sous pr\u00e9texte d&rsquo;un emploi du temps surcharg\u00e9, craignant que l&rsquo;absence de pes\u00e9e pr\u00e9cise de ses aliments n&rsquo;an\u00e9antisse sa masse maigre. Lorsqu&rsquo;une d\u00e9chirure tendineuse \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule droite survient, son m\u00e9decin lui prescrit six semaines de repos absolu ; Julien retourne \u00e0 la salle apr\u00e8s seulement quarante-huit heures, s&rsquo;entra\u00eenant sous antalgiques \u00e0 fortes doses au prix d&rsquo;une aggravation l\u00e9sionnelle s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Un autre cas repr\u00e9sentatif est celui de Marc, 34 ans, cadre financier. Marc ne souffre pas seulement de l&rsquo;imp\u00e9ratif de s&rsquo;entra\u00eener, mais d&rsquo;une angoisse d&rsquo;\u00e9vitement corporel invalidante. Bien qu&rsquo;il affiche un physique extr\u00eamement aff\u00fbt\u00e9 et muscl\u00e9, il refuse de porter des t-shirts ajust\u00e9s, optant toujours pour des pulls amples, m\u00eame durant les canicules estivales, persuad\u00e9 que son thorax est \u00ab concave et ridicule \u00bb. Dans sa vie intime, Marc exige que la lumi\u00e8re soit totalement \u00e9teinte lors des rapports avec sa conjointe afin d&#8217;emp\u00eacher celle-ci d&rsquo;apercevoir ce qu&rsquo;il qualifie de \u00ab d\u00e9ch\u00e9ance musculaire \u00bb. Cette dynamique a fini par d\u00e9truire son couple, Marc pr\u00e9f\u00e9rant passer ses soir\u00e9es \u00e0 planifier ses cycles de suppl\u00e9ments et \u00e0 visionner des vid\u00e9os de culturisme sur les r\u00e9seaux sociaux plut\u00f4t que de pr\u00e9server sa vie affective.<\/p>\n<p>Ces vignettes cliniques d\u00e9montrent que la bigorexie ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;apparence physique objective du sujet, mais dans la d\u00e9tresse subjective \u00e9crasante et l&rsquo;inadaptation des comportements adopt\u00e9s pour apaiser cette souffrance interne.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Le diagnostic et l&rsquo;\u00e9valuation de la bigorexie n\u00e9cessitent des outils psychom\u00e9triques standardis\u00e9s et des protocoles d&rsquo;entretien clinique approfondis, capables de distinguer la pratique sportive d&rsquo;\u00e9lite d&rsquo;une psychopathologie dysmorphique av\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;inventaire de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale est le <em>Muscle Dysmorphia Disorder Inventory<\/em> (MDDI), d\u00e9velopp\u00e9 par Hildebrandt, Langenbucher et Schlundt en 2004. Cet auto-questionnaire valid\u00e9 comporte 13 items \u00e9valuant trois dimensions fondamentales : l&rsquo;intol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;inconsistance de l&rsquo;entra\u00eenement (<em>Drive for Size<\/em>), l&rsquo;angoisse d&rsquo;exposition corporelle (<em>Appearance Intolerance<\/em>) et les r\u00e9percussions fonctionnelles n\u00e9gatives (<em>Functional Impairment<\/em>). Le MDDI poss\u00e8de d&rsquo;excellentes qualit\u00e9s m\u00e9trologiques et une grande sensibilit\u00e9 pour discriminer les athl\u00e8tes sains des athl\u00e8tes souffrant de dysmorphie musculaire.<\/p>\n<p>Un autre instrument fr\u00e9quemment utilis\u00e9 dans la recherche et la pratique clinique est la <em>Muscle Appearance Satisfaction Scale<\/em> (MASS), con\u00e7ue par Mayville et al. (2002). Compos\u00e9e de 19 items, elle explore cinq facteurs : la d\u00e9pendance \u00e0 la musculation, le body checking, l&rsquo;utilisation de substances ergog\u00e9niques, la blessure li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exercice et l&rsquo;insatisfaction musculaire globale. Par ailleurs, des grilles perceptives visuelles, telles que la <em>Bodybuilder Image Grid<\/em> (BBIG), permettent de mesurer objectivement l&rsquo;\u00e9cart entre la silhouette que le sujet estime poss\u00e9der et la silhouette qu&rsquo;il consid\u00e8re comme id\u00e9ale.<\/p>\n<p>L&rsquo;entretien clinique semi-structur\u00e9 demeure toutefois la pierre angulaire du diagnostic. Le clinicien s&rsquo;appuie sur les crit\u00e8res diagnostiques du DSM-5 pour le trouble dysmorphique corporel en v\u00e9rifiant la pr\u00e9sence du sp\u00e9cificateur de dysmorphie musculaire :<\/p>\n<ul>\n<li>Pr\u00e9occupation concernant l&rsquo;id\u00e9e que la constitution corporelle est trop petite ou insuffisamment muscl\u00e9e.<\/li>\n<li>Comportements r\u00e9p\u00e9titifs (v\u00e9rification dans le miroir, toilettage excessif, recherche de r\u00e9assurance) ou actes mentaux (comparaison de son apparence avec celle d&rsquo;autrui) en r\u00e9ponse aux pr\u00e9occupations d&rsquo;apparence.<\/li>\n<li>D\u00e9tresse cliniquement significative ou alt\u00e9ration du fonctionnement social, professionnel ou dans d&rsquo;autres domaines importants.<\/li>\n<li>Pr\u00e9occupation d&rsquo;apparence non mieux expliqu\u00e9e par les crit\u00e8res diagnostiques de l&rsquo;anorexie mentale (crainte de prendre du poids ou obnubilation exclusive sur la masse grasse).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10. Applications et pertinence clinique<\/h3>\n<p>La prise en charge de la bigorexie constitue un d\u00e9fi clinique majeur en raison du d\u00e9ni fr\u00e9quent des patients et de la valorisation sociale dont b\u00e9n\u00e9ficient leurs attributs athl\u00e9tiques. L&rsquo;intervention th\u00e9rapeutique exige une approche pluridisciplinaire coordonn\u00e9e associant psychiatres, psychologues cliniciens, nutritionnistes et m\u00e9decins du sport.<\/p>\n<p>Sur le plan psychoth\u00e9rapeutique, les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales (TCC) repr\u00e9sentent le traitement de premi\u00e8re intention valid\u00e9 par les donn\u00e9es empiriques. Le protocole implique une restructuration cognitive minutieuse visant \u00e0 identifier et assouplir les croyances dysfonctionnelles liant la valeur personnelle au volume musculaire. Les techniques d&rsquo;exposition avec pr\u00e9vention de la r\u00e9ponse (EPR) sont d\u00e9ploy\u00e9es pour r\u00e9duire graduellement les rituels de body checking (comme la diminution programm\u00e9e des pes\u00e9es et du temps pass\u00e9 devant le miroir) et confronter le patient \u00e0 l&rsquo;angoisse g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par des jours de repos physique impos\u00e9s.<\/p>\n<p>Les approches contemporaines de la troisi\u00e8me vague des TCC, notamment la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9rapie_d%27acceptation_et_d%27engagement\">th\u00e9rapie d&rsquo;acceptation et d&rsquo;engagement<\/a> (ACT), d\u00e9montrent une pertinence particuli\u00e8re. Elles aident l&rsquo;individu \u00e0 d\u00e9velopper une d\u00e9fusion cognitive face \u00e0 ses pens\u00e9es intrusives d&rsquo;insuffisance physique, \u00e0 accepter l&rsquo;inconfort \u00e9motionnel sans recourir \u00e0 des compulsions motrices et \u00e0 r\u00e9aligner son existence sur des valeurs authentiques (familiales, cr\u00e9atives, intellectuelles) d\u00e9laiss\u00e9es au profit de la salle de sport.<\/p>\n<p>Sur le versant psychopharmacologique, les inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine (ISRS), tels que la fluox\u00e9tine, la sertraline ou l&rsquo;escitalopram, sont pr\u00e9conis\u00e9s lorsque la composante obsessionnelle-compulsive est particuli\u00e8rement invalidante ou en pr\u00e9sence de comorbidit\u00e9s d\u00e9pressives majeures. Les posologies requises pour traiter les dimensions dysmorphiques sont g\u00e9n\u00e9ralement plus \u00e9lev\u00e9es que celles employ\u00e9es dans les \u00e9pisodes d\u00e9pressifs caract\u00e9ris\u00e9s, s&rsquo;alignant sur les recommandations th\u00e9rapeutiques du trouble obsessionnel-compulsif.<\/p>\n<p>Enfin, la dimension m\u00e9dicale implique une surveillance stricte des cons\u00e9quences somatiques de la pathologie. Les praticiens doivent conduire un bilan endocrinien, h\u00e9patique et cardiovasculaire r\u00e9gulier, notamment pour accompagner le sevrage des st\u00e9ro\u00efdes anabolisants et pr\u00e9venir le syndrome de d\u00e9faillance testiculaire secondaire \u00e0 l&rsquo;hypogonadisme induit par les androg\u00e8nes exog\u00e8nes.<\/p>\n<h3>11. Recherche et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La recherche acad\u00e9mique sur la dysmorphie musculaire a connu une expansion consid\u00e9rable au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, apportant des \u00e9clairages empiriques fondamentaux sur sa pr\u00e9valence, son profil \u00e9pid\u00e9miologique et ses comorbidit\u00e9s.<\/p>\n<p>Les travaux conduits par Harrison Pope, Katharine Phillips et Roberto Olivardia ont initialement \u00e9tabli que le trouble affecte de mani\u00e8re pr\u00e9pond\u00e9rante les hommes pratiquant des sports de r\u00e9sistance et le culturisme, avec des taux de pr\u00e9valence estim\u00e9s entre 5 % et 10 % chez les adeptes assidus de musculation en salle. Des \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques plus r\u00e9centes, notamment men\u00e9es par Stuart Murray et ses collaborateurs, ont toutefois r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la pathologie ne se cantonne pas au milieu de l&rsquo;halt\u00e9rophilie lourde et touche une proportion croissante d&rsquo;adolescents et de jeunes adultes issus de la population g\u00e9n\u00e9rale masculine.<\/p>\n<p>Les investigations relatives aux comorbidit\u00e9s psychiatriques, notamment document\u00e9es par Daniel Cafri et al., d\u00e9montrent une corr\u00e9lation extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9e entre la bigorexie et les troubles d\u00e9pressifs majeurs (avec des taux de co-occurrence d\u00e9passant 50 %), les troubles anxieux g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s et la phobie sociale. Plus alarmant encore, les recherches indiquent que les individus atteints de dysmorphie musculaire pr\u00e9sentent un taux d&rsquo;id\u00e9ations suicidaires et de tentatives d&rsquo;autolyse significativement sup\u00e9rieur \u00e0 celui des individus sains et comparable \u00e0 celui des patients souffrant d&rsquo;anorexie mentale s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Concernant le dopage, les donn\u00e9es empiriques synth\u00e9tis\u00e9es par l&rsquo;\u00e9quipe de Pope r\u00e9v\u00e8lent que l&rsquo;utilisation de st\u00e9ro\u00efdes anabolisants androg\u00e8nes est multipli\u00e9e par un facteur de trois \u00e0 six chez les culturistes pr\u00e9sentant les crit\u00e8res diagnostiques de la bigorexie par rapport \u00e0 leurs pairs exempts du trouble. Cette consommation n&rsquo;est pas motiv\u00e9e par l&rsquo;app\u00e2t du gain en comp\u00e9tition sportive, mais par une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de corriger une image corporelle per\u00e7ue comme irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9faillante.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles et interculturelles<\/h3>\n<p>La bigorexie ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e des forces sociologiques et culturelles qui mod\u00e8lent la corpor\u00e9it\u00e9 moderne. L&rsquo;essor spectaculaire de cette pathologie co\u00efncide temporellement avec ce que les sociologues qualifient d&rsquo;\u00ab hyper-esth\u00e9tisation \u00bb de la masculinit\u00e9 dans l&rsquo;espace public occidental.<\/p>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement des plateformes num\u00e9riques et des r\u00e9seaux sociaux centr\u00e9s sur l&rsquo;image (Instagram, TikTok) a amplifi\u00e9 de mani\u00e8re exponentielle l&rsquo;exposition des jeunes hommes \u00e0 des repr\u00e9sentations corporelles chim\u00e9riques. Les algorithmes valorisent les silhouettes pr\u00e9sentant une masse musculaire pro\u00e9minente associ\u00e9e \u00e0 un taux de masse grasse biologiquement intenable sur le long terme sans recours aux agents dopants. Cette culture visuelle de la <em>fitspiration<\/em> g\u00e9n\u00e8re un biais perceptif universel, induisant une normalisation de physiques exceptionnels et alimentant la comparaison sociale descendante.<\/p>\n<p>Sur le plan du genre, si la dysmorphie musculaire a longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme un miroir masculin des troubles alimentaires f\u00e9minins, les recherches actuelles documentent son \u00e9mergence chez les femmes. Avec la transition soci\u00e9tale valorisant d\u00e9sormais chez la femme un physique non plus seulement mince mais muscl\u00e9 et galb\u00e9 (\u00ab strong is the new skinny \u00bb), de plus en plus de sportives d\u00e9veloppent des pr\u00e9occupations centr\u00e9es sur la d\u00e9finition et le volume musculaire, brouillant les fronti\u00e8res traditionnelles de la pathologie.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue interculturel, si la bigorexie a d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 document\u00e9e dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales industrialis\u00e9es (Am\u00e9rique du Nord, Europe occidentale, Australie), des \u00e9tudes r\u00e9centes observent une pr\u00e9valence croissante dans les m\u00e9tropoles d&rsquo;Asie, d&rsquo;Am\u00e9rique latine et du Moyen-Orient. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne t\u00e9moigne de la globalisation des standards corporels occidentalis\u00e9s sous l&rsquo;effet de l&rsquo;industrie cin\u00e9matographique, de la publicit\u00e9 transnationale et de l&rsquo;expansion plan\u00e9taire des cha\u00eenes de centres de remise en forme.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Bien que la bigorexie soit aujourd&rsquo;hui solidement ancr\u00e9e dans le paysage nosologique, son statut conceptuel continue de susciter d&rsquo;intenses d\u00e9bats au sein de la communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>La principale controverse \u00e9pist\u00e9mologique concerne la classification nosologique de l&rsquo;affection. Trois \u00e9coles de pens\u00e9e s&rsquo;opposent :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, adopt\u00e9e par le DSM-5, consid\u00e8re la dysmorphie musculaire comme une variante du trouble dysmorphique corporel, mettant en avant la distorsion de l&rsquo;image de soi et la focalisation obsessionnelle sur un d\u00e9faut corporel imaginaire.<\/p>\n<p>La seconde \u00e9cole, d\u00e9fendue vigoureusement par des chercheurs sp\u00e9cialistes des conduites alimentaires comme Stuart Murray, soutient que la bigorexie devrait \u00eatre reclas\u00e9e parmi les troubles du comportement alimentaire (TCA). Leurs arguments reposent sur le fait que les patients consacrent une part pr\u00e9pond\u00e9rante de leur \u00e9nergie psychique \u00e0 la manipulation di\u00e9t\u00e9tique, \u00e0 la r\u00e9gulation calorique et au contr\u00f4le pond\u00e9ral, pr\u00e9sentant une psychopathologie rigoureusement sym\u00e9trique \u00e0 celle de l&rsquo;anorexie mentale, avec laquelle elle partage une g\u00e9n\u00e9tique et des traits de personnalit\u00e9 sous-jacents (perfectionnisme clinique, rigidit\u00e9 cognitive).<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me perspective l&rsquo;envisage sous l&rsquo;angle des addictions comportementales ou des d\u00e9pendances sans substance, soulignant les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;accoutumance, de perte de contr\u00f4le et de sevrage physique et psychique face \u00e0 la pratique sportive.<\/p>\n<p>Une autre limite r\u00e9side dans le risque de surpathologisation de la pratique physique r\u00e9cr\u00e9ative ou de haut niveau. Certains critiques soulignent la difficult\u00e9 de tracer une fronti\u00e8re clinique \u00e9tanche entre le d\u00e9vouement l\u00e9gitime d&rsquo;un athl\u00e8te d&rsquo;\u00e9lite, soumis \u00e0 des contraintes de discipline draconiennes, et une v\u00e9ritable d\u00e9rive bigorexique. La distinction repose fondamentalement sur le caract\u00e8re \u00e9godystonique ou \u00e9gosyntonique de la souffrance et le degr\u00e9 d&rsquo;alt\u00e9ration fonctionnelle dans les sph\u00e8res annexes de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>Enfin, le sous-diagnostic massif constitue un d\u00e9fi persistant. La stigmatisation socioculturelle entourant la sant\u00e9 mentale masculine et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle pousse de nombreux hommes \u00e0 dissimuler leur d\u00e9sarroi, pr\u00e9f\u00e9rant masquer leur pathologie derri\u00e8re l&rsquo;alibi socialement admir\u00e9 du culte de la performance et de la sant\u00e9 physique.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;\u00e9viter tout \u00e9cueil diagnostique, il est imp\u00e9ratif de distinguer la bigorexie d&rsquo;autres entit\u00e9s cliniques frontali\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Peur_d%27une_dysmorphie_corporelle\">Trouble dysmorphique corporel<\/a> (TDC classique) :<\/strong> Alors que le TDC standard peut cibler n&rsquo;importe quelle composante anatomique sp\u00e9cifique (nez, peau, calvitie, asym\u00e9trie faciale), la bigorexie se concentre exclusivement et holistiquement sur l&rsquo;insuffisance de volume musculaire et la fragilit\u00e9 corporelle globale.<\/li>\n<li><strong>Anorexie mentale :<\/strong> L&rsquo;anorexie mentale f\u00e9minine ou masculine est domin\u00e9e par une terreur de grossir et une qu\u00eate active d&rsquo;\u00e9maciation ou de minceur extr\u00eame, tandis que la bigorexie vise au contraire l&rsquo;expansion volum\u00e9trique de la masse musculaire tout en traquant la masse grasse.<\/li>\n<li><strong>Orthorexie nerveuse :<\/strong> L&rsquo;orthorexie se caract\u00e9rise par une obsession de la puret\u00e9 biologique et morale des aliments ing\u00e9r\u00e9s sans pr\u00e9occupation obligatoire de volume physique, alors que le r\u00e9gime rigide du bigorexique est strictement utilitaire et fonctionnel, orient\u00e9 vers la synth\u00e8se prot\u00e9ique et l&rsquo;anabolisme tissulaire.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9pendance g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l&rsquo;exercice physique :<\/strong> L&rsquo;addiction au sport peut concerner des disciplines d&rsquo;endurance (marathon, cyclisme, triathlon) o\u00f9 la performance motrice et l&rsquo;\u00e9chappement \u00e9motionnel priment sans qu&rsquo;il n&rsquo;existe la moindre distorsion cognitive du sch\u00e9ma corporel ou le moindre d\u00e9sir d&rsquo;hypertrophie musculaire.<\/li>\n<li><strong>Complexe d&rsquo;Adonis :<\/strong> Terme descriptif et m\u00e9taphorique plus large introduit par Pope et ses coll\u00e8gues pour englober l&rsquo;ensemble des angoisses masculines relatives \u00e0 l&rsquo;apparence physique (musculature, pilosit\u00e9, taille corporelle, calvitie), la bigorexie en repr\u00e9sentant l&rsquo;incarnation psychiatrique la plus s\u00e9v\u00e8re et standardis\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s \u00e0 retenir<\/h3>\n<p>La bigorexie, formellement reconnue comme dysmorphie musculaire, constitue une pathologie psychiatrique s\u00e9v\u00e8re relevant du spectre obsessionnel-compulsif et dysmorphique corporel. Elle ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un simple exc\u00e8s de vanit\u00e9 ou \u00e0 une passion sportive d\u00e9bordante.<\/p>\n<p>Elle se caract\u00e9rise par la conviction erron\u00e9e et anxiog\u00e8ne d&rsquo;avoir un corps fr\u00eale et insuffisamment muscl\u00e9, g\u00e9n\u00e9rant des rituels de v\u00e9rification corporelle incessants, un surentra\u00eenement destructeur, une rigidit\u00e9 di\u00e9t\u00e9tique extr\u00eame et des risques somatiques majeurs par le biais du dopage aux st\u00e9ro\u00efdes anabolisants.<\/p>\n<p>Son \u00e9tiologie entrem\u00eale vuln\u00e9rabilit\u00e9s cognitives individuelles, facteurs neurobiologiques et pressions socioculturelles massives amplifi\u00e9es par les repr\u00e9sentations irr\u00e9alistes du corps masculin sur les r\u00e9seaux sociaux num\u00e9riques.<\/p>\n<p>La prise en charge th\u00e9rapeutique exige une approche int\u00e9grative pr\u00e9coce reposant sur les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales, l&rsquo;accompagnement m\u00e9dicamenteux si n\u00e9cessaire et un d\u00e9samor\u00e7age bienveillant de la honte masculine, afin de lib\u00e9rer l&rsquo;individu du carcan ali\u00e9nant du corps parfait.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/appi.books.9780890425596<\/a><\/li>\n<li>Hildebrandt, T., Langenbucher, J., &amp; Schlundt, D. G. (2004). Muscularity concerns among men: Development of assessment scales. <em>International Journal of Eating Disorders<\/em>, 35(1), 80-91. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/14705160\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/14705160\/<\/a><\/li>\n<li>Murray, S. B., Rieger, E., Touyz, S. W., &amp; De la Garza Garc\u00eda, Y. (2010). Muscle dysmorphia and the DSM-V conundrum: Where does it belong? A review paper. <em>International Journal of Eating Disorders<\/em>, 43(6), 483-491. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/20127937\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/20127937\/<\/a><\/li>\n<li>Pope, H. G., Katz, D. L., &amp; Hudson, J. I. (1993). Anorexia nervosa and \u00ab\u00a0reverse anorexia\u00a0\u00bb among 108 male bodybuilders. <em>Comprehensive Psychiatry<\/em>, 34(6), 406-409. <a href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/8131384\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/8131384\/<\/a><\/li>\n<li>Pope, H. G., Phillips, K. A., &amp; Olivardia, R. (2000). <em>The Adonis complex: The secret crisis of male body obsession<\/em>. Free Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie de la bigorexie ou dysmorphie musculaire : d\u00e9finition clinique, fondements th\u00e9oriques, crit\u00e8res du DSM-5, approches th\u00e9rapeutiques et enjeux socioculturels de l&rsquo;obsession du muscle.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[3,859,24500],"tags":[31915,36972,36973,30147,303,24384,31622],"class_list":["post-22009","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-clinique","category-psychopathologie","category-troubles-obsessionnels-compulsifs","tag-bigorexie","tag-complexe-dadonis","tag-culte-du-corps","tag-dysmorphie-musculaire","tag-image-corporelle","tag-sante-mentale-masculine","tag-steroides"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22009","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/22009\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=22009"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=22009"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=22009"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}