{"id":21999,"date":"2026-10-26T17:26:13","date_gmt":"2026-10-26T17:26:13","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bidialectalisme-definition-psychologie-linguistique"},"modified":"2026-10-26T17:26:13","modified_gmt":"2026-10-26T17:26:13","slug":"bidialectalisme-definition-psychologie-linguistique","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=bidialectalisme-definition-psychologie-linguistique","title":{"rendered":"Bidialectalisme : Naviguer entre deux voix"},"content":{"rendered":"<p>Le <strong>bidialectalisme<\/strong> repr\u00e9sente la capacit\u00e9 psycholinguistique et cognitive d&rsquo;un individu \u00e0 ma\u00eetriser et \u00e0 alterner couramment entre deux dialectes distincts d&rsquo;une m\u00eame langue. Au carrefour de la psychologie cognitive, de la sociolinguistique et des sciences du d\u00e9veloppement, ce ph\u00e9nom\u00e8ne met en lumi\u00e8re la plasticit\u00e9 remarquable des syst\u00e8mes de contr\u00f4le ex\u00e9cutif et l&rsquo;influence d\u00e9terminante de l&rsquo;environnement social sur l&rsquo;architecture du langage.<\/p>\n<h2>Bidialectalisme<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>Le <strong>bidialectalisme<\/strong> d\u00e9signe la comp\u00e9tence linguistique et cognitive par laquelle un locuteur poss\u00e8de la ma\u00eetrise fonctionnelle de deux dialectes ou vari\u00e9t\u00e9s structuralement et sociolinguistiquement distincts d&rsquo;une seule et m\u00eame langue. Cette condition implique la facult\u00e9 de comprendre et de produire ces deux vari\u00e9t\u00e9s tout en ajustant son registre selon les contextes pragmatiques, normatifs et sociaux.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la psychologie cognitive et de la psycholinguistique, le bidialectalisme est appr\u00e9hend\u00e9 comme une forme sp\u00e9cifique de plurilinguisme intra-linguistique. Contrairement au bilinguisme classique, o\u00f9 les fronti\u00e8res lexicales et syntaxiques sont g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9tanches et institutionnalis\u00e9es, le bidialectalisme confronte le syst\u00e8me cognitif \u00e0 une proximit\u00e9 structurale tr\u00e8s \u00e9troite entre les deux syst\u00e8mes. Cette proximit\u00e9 engendre des d\u00e9fis uniques en mati\u00e8re d&rsquo;inhibition cognitive, de s\u00e9lection lexicale et de contr\u00f4le ex\u00e9cutif.<\/p>\n<p>Sur le plan psychosocial, le bidialectalisme s&rsquo;inscrit au c\u0153ur des dynamiques d&rsquo;appartenance identitaire, de stigmatisation et d&rsquo;adaptation scolaire ou professionnelle. Il requiert du locuteur non seulement une comp\u00e9tence grammaticale et phonologique duelle, mais \u00e9galement une m\u00e9tacomp\u00e9tence sociopragmatique lui permettant de naviguer entre un dialecte vernaculaire, souvent porteur d&rsquo;intimit\u00e9 et de solidarit\u00e9 intragroupe, et une vari\u00e9t\u00e9 standardis\u00e9e ou de prestige, exig\u00e9e dans les sph\u00e8res formelles et institutionnelles.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le vocable <em>bidialectalisme<\/em> (parfois rencontr\u00e9 sous la forme concurrente <em>bidialectisme<\/em>) est un compos\u00e9 n\u00e9ologique savant forg\u00e9 \u00e0 partir de trois \u00e9l\u00e9ments morphologiques distincts issus du latin et du grec ancien. Le pr\u00e9fixe latin <em>bi-<\/em> (issu de <em>bis<\/em>) signifie \u00ab deux fois \u00bb ou \u00ab double \u00bb, d\u00e9signant la dualit\u00e9 du r\u00e9pertoire poss\u00e9d\u00e9 par le sujet parlant.<\/p>\n<p>Le radical provient du grec ancien <em>\u03b4\u03b9\u03ac\u03bb\u03b5\u03ba\u03c4\u03bf\u03c2<\/em> (<em>di\u00e1lektos<\/em>), substantif d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>\u03b4\u03b9\u03b1\u03bb\u03ad\u03b3\u03bf\u03bc\u03b1\u03b9<\/em> (<em>dial\u00e9gomai<\/em>), qui traduit l&rsquo;action de converser, de d\u00e9battre ou de s&rsquo;entretenir avec autrui. Dans la tradition philologique hell\u00e9nique, le mot renvoyait \u00e0 la fa\u00e7on de parler propre \u00e0 une r\u00e9gion ou \u00e0 un groupe (tels les dialectes dorien, ionien ou attique), sans connotation p\u00e9jorative d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 par rapport \u00e0 une pr\u00e9tendue norme unique. Le suffixe nominalisateur <em>-isme<\/em> (du grec <em>-\u03b9\u03c3\u03bc\u03cc\u03c2<\/em>, <em>-ismos<\/em>) exprime quant \u00e0 lui un \u00e9tat, une doctrine, une pratique ou un comportement syst\u00e9matique.<\/p>\n<p>Le terme a \u00e9merg\u00e9 dans la litt\u00e9rature sociolinguistique et psycho-\u00e9ducative anglophone sous la forme <em>bidialectalism<\/em> durant les ann\u00e9es 1960. Il a \u00e9t\u00e9 introduit pour penser les politiques p\u00e9dagogiques aux \u00c9tats-Unis, notamment lors des d\u00e9bats suscit\u00e9s par William Labov concernant la l\u00e9gitimit\u00e9 linguistique de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anglais_vernaculaire_afro-am%C3%A9ricain\">anglais vernaculaire afro-am\u00e9ricain<\/a>. Rapidement import\u00e9 dans la linguistique et la psychologie francophones, le concept s&rsquo;est \u00e9largi \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des situations de diglossie r\u00e9gionale et sociale \u00e0 travers la francophonie et le monde.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, le terme se prononce phon\u00e9tiquement selon l&rsquo;Alphabet Phon\u00e9tique International : <strong>\/bi.dja.l\u025bk.ta.lizm\/<\/strong> ou plus rarement pour sa variante abr\u00e9g\u00e9e <strong>\/bi.dja.l\u025bk.tizm\/<\/strong>. Le d\u00e9coupage syllabique s&rsquo;\u00e9tablit comme suit : <em>bi-dia-lec-ta-lisme<\/em>.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue morphosyntaxique, il s&rsquo;agit d&rsquo;un substantif masculin singulier invariable au duel. Les formes lexicales associ\u00e9es comprennent l&rsquo;adjectif et substantif <em>bidialectal<\/em> (masculin singulier), <em>bidialectale<\/em> (f\u00e9minin singulier), <em>bidialectaux<\/em> (masculin pluriel) et <em>bidialectales<\/em> (f\u00e9minin pluriel). On rel\u00e8ve \u00e9galement l&rsquo;adverbe <em>bidialectalement<\/em>, bien que d&rsquo;un usage plus restreint dans les publications sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans le discours acad\u00e9mique, le mot s&#8217;emploie principalement de mani\u00e8re non comptable pour d\u00e9signer l&rsquo;\u00e9tat ou la condition psychologique globale (ex. : \u00ab l&rsquo;acquisition du bidialectalisme chez l&rsquo;enfant d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire \u00bb). Il peut \u00e9galement \u00eatre qualifi\u00e9 par des adjectifs pr\u00e9cisant la nature de la comp\u00e9tence : bidialectalisme <em>actif<\/em> ou <em>productif<\/em> (capacit\u00e9 de parler les deux vari\u00e9t\u00e9s), bidialectalisme <em>passif<\/em> ou <em>r\u00e9ceptif<\/em> (compr\u00e9hension des deux vari\u00e9t\u00e9s sans production fluide de l&rsquo;une d&rsquo;entre elles), ou encore bidialectalisme <em>\u00e9quilibr\u00e9<\/em> versus <em>asym\u00e9trique<\/em>.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour saisir la port\u00e9e psychologique du bidialectalisme, il convient de distinguer avec rigueur la vari\u00e9t\u00e9 linguistique standardis\u00e9e des dialectes r\u00e9gionaux ou sociolinguistiques. Alors que la langue standard est codifi\u00e9e par des grammaires prescriptives, des institutions \u00e9tatiques et l&rsquo;\u00e9crit, les dialectes poss\u00e8dent leurs propres syst\u00e8mes r\u00e9gis par des r\u00e8gles phonologiques, morphosyntaxiques et pragmatiques tout aussi rigoureuses, bien que souvent d\u00e9pourvues de reconnaissance officielle. Le bidialectalisme n&rsquo;est donc en aucun cas un m\u00e9lange d\u00e9sordonn\u00e9 ou une forme d\u00e9grad\u00e9e de la langue, mais bien la coexistence organis\u00e9e de deux grammaires internes dans l&rsquo;esprit du locuteur.<\/p>\n<p>Sur le versant psycholinguistique, la coexistence de deux dialectes partageant une vaste majorit\u00e9 de leur lexique et de leurs structures grammaticales pose un probl\u00e8me computationnel aigu au cerveau humain. En bilinguisme classique, la dissemblance phonotactique et lexicale aide le syst\u00e8me cognitif \u00e0 restreindre la comp\u00e9tition entre les deux langues. En revanche, chez le locuteur bidialectal, le degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 de chevauchement formel et s\u00e9mantique provoque une activation parall\u00e8le permanente des deux syst\u00e8mes. Chaque lemme ou chaque r\u00e8gle phonologique poss\u00e8de une variante concurrente imm\u00e9diate, ce qui sollicite intens\u00e9ment les m\u00e9canismes sous-jacents de la m\u00e9moire de travail et de l&rsquo;attention s\u00e9lective.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res du bidialectalisme m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre soigneusement d\u00e9limit\u00e9es par rapport \u00e0 la variation stylistique ordinaire ou <em>style-shifting<\/em>. Tout locuteur adapte son registre de langue (formel, neutre, familier) en fonction de l&rsquo;interlocuteur. Toutefois, le bidialectalisme va bien au-del\u00e0 de simples modulations lexicales ou de d\u00e9bit : il met en jeu des divergences structurelles profondes, portant sur des param\u00e8tres syntaxiques (comme les syst\u00e8mes de n\u00e9gation, l&rsquo;aspect verbal ou l&rsquo;accord morphologique) et phonologiques (syst\u00e8me vocalique, r\u00e8gles de sandhi, assimilation), que des locuteurs mono-dialectaux de la vari\u00e9t\u00e9 standard sont incapables de reproduire sans apprentissage explicite.<\/p>\n<p>Enfin, le bidialectalisme est intrins\u00e8quement dynamique et modul\u00e9 par des facteurs socio-\u00e9motionnels. L&rsquo;alternance de code (ou <em>code-switching<\/em>) entre les deux vari\u00e9t\u00e9s ne d\u00e9pend pas uniquement de contraintes cognitives, mais aussi d&rsquo;un arbitrage constant entre d\u00e9sir d&rsquo;affiliation \u00e0 la communaut\u00e9 d&rsquo;origine et conformit\u00e9 aux attentes normatives des institutions dominantes. Cette n\u00e9gociation permanente fait du bidialectalisme un r\u00e9v\u00e9lateur privil\u00e9gi\u00e9 des interactions entre le cortex pr\u00e9frontal, r\u00e9gulateur du contr\u00f4le inhibiteur, et les syst\u00e8mes limbiques impliqu\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9valuation des signaux sociaux et de l&rsquo;appartenance groupale.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9tude du bidialectalisme s&rsquo;articule autour de ruptures th\u00e9oriques majeures entre la dialectologie descriptive du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les mouvements pour les droits civiques et l&rsquo;essor des neurosciences cognitives contemporaines.<\/p>\n<p>Jusque dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la dialectologie traditionnelle s&rsquo;attachait essentiellement \u00e0 cartographier les parlers ruraux archa\u00efques menac\u00e9s de disparition, sans analyser en profondeur l&rsquo;appareil cognitif des locuteurs naviguant entre leur patois et la langue nationale. La psychologie de l&rsquo;\u00e9poque consid\u00e9rait fr\u00e9quemment les dialectes non standard comme des corruptions intellectuelles ou des entraves au d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e abstraite, s&rsquo;inscrivant dans ce que les sp\u00e9cialistes nomment aujourd&rsquo;hui le \u00ab mod\u00e8le du d\u00e9ficit \u00bb.<\/p>\n<p>Le tournant paradigmatique intervient dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 sous l&rsquo;impulsion d\u00e9cisive de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/William_Labov\">William Labov<\/a>. \u00c0 travers ses travaux pionniers sur l&rsquo;anglais vernaculaire afro-am\u00e9ricain \u00e0 New York, Labov d\u00e9montre que les vari\u00e9t\u00e9s vernaculaires ne constituent nullement des formes appauvries de la langue, mais des syst\u00e8mes logiques, coh\u00e9rents et structur\u00e9s par des r\u00e8gles formelles d&rsquo;une grande complexit\u00e9. Dans le sillage de ces d\u00e9couvertes, les linguistes ont commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00f4ner le bidialectalisme additif en milieu scolaire : plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9radiquer le dialecte d&rsquo;origine des enfants issus de minorit\u00e9s, l&rsquo;\u00e9cole devait leur enseigner la vari\u00e9t\u00e9 standard comme un second dialecte instrumental, valorisant leur r\u00e9pertoire initial.<\/p>\n<p>Durant les ann\u00e9es 1980 et 1990, les recherches ont d\u00e9pass\u00e9 les seules revendications sociopolitiques pour interroger le co\u00fbt et les gains cognitifs de cette condition. Des chercheuses et chercheurs en psychologie du d\u00e9veloppement ont commenc\u00e9 \u00e0 transposer les paradigmes d&rsquo;\u00e9valuation du bilinguisme aux populations bidialectales, notamment dans des contextes comme la Suisse al\u00e9manique, les zones hell\u00e9nophones \u00e0 Chypre, ou encore les r\u00e9gions cr\u00e9olophones et occitanes.<\/p>\n<p>Au XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9thodes d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle (IRMf) et de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG) \u00e0 haute densit\u00e9 a permis de documenter pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;impact du bidialectalisme sur la neuroplasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale. Les donn\u00e9es r\u00e9centes confirment que la gestion de deux dialectes \u00e9troitement apparent\u00e9s mobilise des circuits neuronaux similaires \u00e0 ceux du bilinguisme, r\u00e9futant d\u00e9finitivement l&rsquo;illusion d&rsquo;une s\u00e9paration herm\u00e9tique entre \u00ab langues \u00bb et \u00ab dialectes \u00bb au sein de l&rsquo;architecture cognitive humaine.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le bidialectalisme repose \u00e0 l&rsquo;intersection de plusieurs cadres th\u00e9oriques majeurs de la psychologie, de la linguistique et des sciences cognitives.<\/p>\n<p>En premier lieu, le <strong>mod\u00e8le du contr\u00f4le inhibiteur<\/strong> d\u00e9velopp\u00e9 par David Green (1998) constitue une grille de lecture fondamentale. Selon ce mod\u00e8le, lorsqu&rsquo;un individu multilingue s&rsquo;exprime dans un syst\u00e8me linguistique donn\u00e9, le syst\u00e8me non cible n&rsquo;est pas \u00e9teint ; il demeure actif en m\u00e9moire de travail et entre en concurrence avec le syst\u00e8me s\u00e9lectionn\u00e9. Pour emp\u00eacher les intrusions parasites, le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral et les ganglions de la base doivent d\u00e9ployer une inhibition r\u00e9active constante. Dans le cas du bidialectalisme, cette comp\u00e9tition lexico-syntaxique est exacerb\u00e9e par la proximit\u00e9 typologique extr\u00eame des deux vari\u00e9t\u00e9s, n\u00e9cessitant une finesse de granularit\u00e9 inhibitrice particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9e pour distinguer des variantes phon\u00e9tiques ou morphologiques subtiles.<\/p>\n<p>En deuxi\u00e8me lieu, la <strong>th\u00e9orie de la diglossie<\/strong>, initialement formalis\u00e9e par Charles A. Ferguson (1959) puis \u00e9tendue par Joshua Fishman, fournit l&rsquo;armature sociologique indispensable pour comprendre l&rsquo;\u00e9cologie du bidialectalisme. Ferguson a d\u00e9montr\u00e9 que dans de nombreuses communaut\u00e9s, deux vari\u00e9t\u00e9s d&rsquo;une m\u00eame langue coexistent de fa\u00e7on hi\u00e9rarchis\u00e9e : une vari\u00e9t\u00e9 dite \u00ab haute \u00bb (H), acquise par l&rsquo;instruction formelle et r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9crit, \u00e0 la politique et aux institutions, et une vari\u00e9t\u00e9 dite \u00ab basse \u00bb (B), acquise spontan\u00e9ment au sein du foyer et r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la sph\u00e8re priv\u00e9e, aux interactions informelles et \u00e0 l&rsquo;humour. Le psychisme du locuteur bidialectal est fa\u00e7onn\u00e9 par cette partition fonctionnelle, qui dicte les r\u00e8gles d&rsquo;alternance et colore affectivement chaque vari\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, la <strong>th\u00e9orie de l&rsquo;adaptation de la communication<\/strong> (<em>Communication Accommodation Theory<\/em>), introduite par Howard Giles, \u00e9claire la dimension relationnelle et motivationnelle du bidialectalisme. Selon cette th\u00e9orie, les individus modifient leur production linguistique par convergence (pour r\u00e9duire la distance sociale, manifester de l&#8217;empathie ou obtenir l&rsquo;approbation d&rsquo;un interlocuteur parlant le standard) ou par divergence (pour affirmer leur identit\u00e9 distincte, marquer une r\u00e9sistance culturelle ou souligner leur solidarit\u00e9 avec un endogroupe par l&rsquo;usage du vernaculaire).<\/p>\n<p>Enfin, les mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9rativistes de la comp\u00e9tence grammaticale soutiennent que le locuteur bidialectal poss\u00e8de deux grammaires internes ind\u00e9pendantes (mod\u00e8le de la multi-comp\u00e9tence appliqu\u00e9 aux dialectes), qui interagissent lors de la performance sous la contrainte de r\u00e8gles de d\u00e9rivation sp\u00e9cifiques, r\u00e9futant l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un lexique unitaire d\u00e9sordonn\u00e9.<\/p>\n<h3>7. Composantes, types et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse fine du bidialectalisme exige de d\u00e9composer ce construit selon plusieurs axes typologiques et psychom\u00e9triques distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Bidialectalisme r\u00e9ceptif versus productif :<\/strong> Le profil r\u00e9ceptif (ou passif) caract\u00e9rise l&rsquo;individu capable de d\u00e9coder, comprendre et interpr\u00e9ter sans difficult\u00e9 les nuances pragmatiques et s\u00e9mantiques des deux vari\u00e9t\u00e9s, mais qui n&rsquo;en produit spontan\u00e9ment qu&rsquo;une seule. Le profil productif (ou actif) renvoie \u00e0 la capacit\u00e9 articulatoire, lexicale et syntaxique de g\u00e9n\u00e9rer des \u00e9nonc\u00e9s conformes aux normes internes de chaque vari\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Bidialectalisme pr\u00e9coce (simultan\u00e9) versus tardif (cons\u00e9cutif) :<\/strong> Les enfants expos\u00e9s d\u00e8s la prime enfance \u00e0 deux dialectes dans leur environnement imm\u00e9diat d\u00e9veloppent une organisation neurocognitive int\u00e9gr\u00e9e sans effort conscient apparent, tandis que les locuteurs acqu\u00e9rant la vari\u00e9t\u00e9 standard lors de leur scolarisation formelle d\u00e9ploient des strat\u00e9gies d&rsquo;apprentissage explicites reposant davantage sur le contr\u00f4le m\u00e9talinguistique.<\/li>\n<li><strong>Degr\u00e9 d&rsquo;asym\u00e9trie fonctionnelle :<\/strong> Il est extr\u00eamement rare qu&rsquo;un individu ma\u00eetrise les deux vari\u00e9t\u00e9s avec une sym\u00e9trie parfaite dans tous les registres. On observe g\u00e9n\u00e9ralement une asym\u00e9trie de domaine, le dialecte vernaculaire dominant les sph\u00e8res de l&rsquo;affect, de l&rsquo;intimit\u00e9 et de la cr\u00e9ativit\u00e9 spontan\u00e9e, tandis que la vari\u00e9t\u00e9 standard pr\u00e9vaut pour la litt\u00e9ratie, la pens\u00e9e scientifique et les \u00e9changes professionnels formels.<\/li>\n<li><strong>Degr\u00e9 de distance structurelle :<\/strong> Selon les syst\u00e8mes consid\u00e9r\u00e9s, l&rsquo;\u00e9cart linguistique entre les deux vari\u00e9t\u00e9s peut \u00eatre faible (diff\u00e9rences portant presque exclusivement sur l&rsquo;accent phon\u00e9tique et quelques termes lexicaux) ou profond (diff\u00e9rences portant sur l&rsquo;ordre des mots, l&rsquo;inventaire phon\u00e9mique, le marquage aspecto-temporel et les morph\u00e8mes grammaticaux fonctionnels).<\/li>\n<li><strong>Bidialectalisme d&rsquo;ouverture identitaire versus d\u00e9fensif :<\/strong> Dimension psychologique mesurant l&rsquo;attitude affective du locuteur envers ses propres vari\u00e9t\u00e9s. Un profil harmonieux int\u00e8gre positivement les deux dialectes au sein d&rsquo;une identit\u00e9 plurielle, tandis qu&rsquo;un profil conflictuel s&rsquo;accompagne d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 linguistique et d&rsquo;un sentiment d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 dans l&rsquo;une ou l&rsquo;autre vari\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Pour illustrer la r\u00e9alit\u00e9 clinique et quotidienne du bidialectalisme, examinons le cas de Marc, un adolescent de 16 ans grandissant dans un village du Valais francophone en Suisse, ou celui d&rsquo;Amina, \u00e9tudiante universitaire afro-am\u00e9ricaine \u00e0 Chicago. Ces deux profils \u00e9clairent des facettes compl\u00e9mentaires de ce fonctionnement psycholinguistique.<\/p>\n<p>Marc a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 au contact du dialecte romand local (pr\u00e9sentant des sp\u00e9cificit\u00e9s lexicales, prosodiques et des tournures morphosyntaxiques h\u00e9rit\u00e9es du francoproven\u00e7al) au sein de sa famille et de ses pairs, tout en \u00e9tant scolaris\u00e9 en fran\u00e7ais de r\u00e9f\u00e9rence. Lorsqu&rsquo;il discute avec ses grands-parents ou travaille dans l&rsquo;exploitation agricole familiale, son syst\u00e8me linguistique bascule automatiquement vers la vari\u00e9t\u00e9 r\u00e9gionale : les marqueurs d&rsquo;aspect, les particules modales et l&rsquo;accentuation r\u00e9gionale s&rsquo;activent de mani\u00e8re fluide. Cependant, lorsqu&rsquo;il pr\u00e9sente un expos\u00e9 oral devant ses professeurs, il inhibe totalement ses r\u00e9flexes vernaculaires pour adopter une syntaxe acad\u00e9mique standard. Ce processus n\u00e9cessite une vigilance cognitive permanente : si Marc ressent une fatigue intense ou une charge \u00e9motionnelle forte, des intrusions lexicales ou prosodiques r\u00e9gionales r\u00e9apparaissent imm\u00e9diatement dans son discours formel.<\/p>\n<p>Dans le cas d&rsquo;Amina, le bidialectalisme articule l&rsquo;anglais vernaculaire afro-am\u00e9ricain (AAVE) et l&rsquo;anglais am\u00e9ricain standard (SAE). L&rsquo;AAVE poss\u00e8de des marqueurs aspecto-temporels tr\u00e8s pr\u00e9cis, tels que le <em>habitual be<\/em> (ex. : \u00ab <em>She be working<\/em> \u00bb, indiquant une action r\u00e9currente et habituelle), qui n&rsquo;ont pas d&rsquo;\u00e9quivalent synth\u00e9tique direct en anglais standard. Amina navigue avec brio entre ces deux mondes : elle exploite la richesse stylistique, expressive et communautaire de l&rsquo;AAVE dans ses interactions amicales et culturelles, mais bascule instantan\u00e9ment vers le SAE lors de ses entretiens de stage ou de la r\u00e9daction de ses m\u00e9moires universitaires. Lors d&rsquo;exp\u00e9riences psycholinguistiques d&rsquo;amor\u00e7age, Amina montre une sensibilit\u00e9 s\u00e9mantique accrue, mais t\u00e9moigne \u00e9galement d&rsquo;une fatigue mentale accrue lorsqu&rsquo;elle doit s&rsquo;interdire toute r\u00e9surgence de son dialecte maternel dans des contextes institutionnels rigides.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation psychologique et linguistique du bidialectalisme pose d&rsquo;importants d\u00e9fis m\u00e9thodologiques en raison de l&rsquo;absence de tests standardis\u00e9s universels et de la propension des participants \u00e0 ajuster inconsciemment leur discours en pr\u00e9sence d&rsquo;un examinateur per\u00e7u comme d\u00e9positaire de la norme.<\/p>\n<p>Les chercheurs utilisent fr\u00e9quemment des t\u00e2ches d&rsquo;\u00e9valuation du contr\u00f4le ex\u00e9cutif pour mesurer l&#8217;empreinte cognitive du bidialectalisme. Parmi celles-ci, la t\u00e2che de Stroop, la t\u00e2che de flanker d&rsquo;Eriksen et le paradigme du changement de t\u00e2che (<em>task-switching<\/em>) permettent d&rsquo;analyser les temps de r\u00e9action et les co\u00fbts d&rsquo;inhibition. En adaptant ces protocoles avec des stimuli linguistiques propres \u00e0 chaque dialecte (t\u00e2ches de d\u00e9cision lexicale ou de jugement d&rsquo;acceptabilit\u00e9 grammaticale dialectale), les psycholinguistes parviennent \u00e0 quantifier la vitesse de bascule d&rsquo;un dialecte \u00e0 l&rsquo;autre et l&rsquo;amplitude de l&rsquo;interf\u00e9rence proactive.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation \u00e9cologique s&rsquo;appuie quant \u00e0 elle sur l&rsquo;analyse de corpus oraux spontan\u00e9s recueillis dans divers contextes environnementaux (\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, \u00e0 la maison, en situation de jeu non dirig\u00e9). Des grilles sociolinguistiques permettent de mesurer l&rsquo;indice de maintien dialectal versus l&rsquo;indice de standardisation en comptabilisant la fr\u00e9quence relative de r\u00e9alisation de phon\u00e8mes cibles, de variables morphologiques (telles que l&rsquo;omission ou la pr\u00e9sence d&rsquo;auxiliaires) et de s\u00e9lections lexicales.<\/p>\n<p>Enfin, les questionnaires d&rsquo;auto-\u00e9valuation et d&rsquo;attitudes linguistiques compl\u00e8tent ce dispositif. Des \u00e9chelles psychom\u00e9triques de type Likert permettent de sonder le sentiment d&rsquo;aisance subjective, la s\u00e9curit\u00e9 linguistique, le niveau d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 \u00e9prouv\u00e9 lors de l&rsquo;expression en dialecte standard, ainsi que l&rsquo;identification socio-affective associ\u00e9e \u00e0 chacune des vari\u00e9t\u00e9s r\u00e9pertori\u00e9es.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension du bidialectalisme engendre des retomb\u00e9es directes et concr\u00e8tes dans plusieurs domaines appliqu\u00e9s de la psychologie et des politiques publiques.<\/p>\n<p>Dans le domaine \u00e9ducatif et scolaire, la prise en compte du bidialectalisme r\u00e9volutionne la didactique des langues. Lorsque les enseignants ignorent le statut dialectal de la vari\u00e9t\u00e9 parl\u00e9e par les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 la maison, ils ont tendance \u00e0 interpr\u00e9ter leurs particularismes linguistiques comme des retards cognitifs, des erreurs de logique ou un manque de vocabulaire. \u00c0 l&rsquo;inverse, une approche p\u00e9dagogique bas\u00e9e sur le bidialectalisme additif enseigne la vari\u00e9t\u00e9 standard par contraste explicite : les \u00e9l\u00e8ves apprennent \u00e0 identifier les correspondances syst\u00e9matiques entre leur vari\u00e9t\u00e9 vernaculaire et le standard, d\u00e9veloppant ainsi des comp\u00e9tences m\u00e9talinguistiques sup\u00e9rieures sans d\u00e9valorisation de leur identit\u00e9 culturelle premi\u00e8re.<\/p>\n<p>En orthophonie et en <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuropsychologie\">neuropsychologie<\/a> clinique, la distinction entre un trouble d\u00e9veloppemental du langage et une simple variation dialectale rev\u00eat une importance diagnostique majeure. De nombreux enfants bidialectaux ont historiquement \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9s \u00e0 tort comme pr\u00e9sentant des d\u00e9ficits phonologiques ou syntaxiques simplement parce que les outils d&rsquo;\u00e9valuation psychom\u00e9trique \u00e9taient exclusivement \u00e9talonn\u00e9s sur la norme standard. Les cliniciens form\u00e9s aux dynamiques bidialectales savent adapter leurs batteries de tests afin d&rsquo;\u00e9viter les faux positifs d\u00e9vastateurs pour le parcours de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Dans la sph\u00e8re du travail et de la psychologie organisationnelle, le bidialectalisme intervient au niveau des biais de recrutement et du leadership. La discrimination fond\u00e9e sur l&rsquo;accent ou l&rsquo;usage de tournures dialectales (connue sous le nom de glottophobie) engendre une forte d\u00e9tresse psychologique chez les salari\u00e9s contraints \u00e0 un hyper-contr\u00f4le linguistique permanent. Former les organisations \u00e0 la diversit\u00e9 sociolinguistique favorise des environnements de travail inclusifs o\u00f9 l&rsquo;adaptation de code n&rsquo;est plus une source de stress d&rsquo;usurpation.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, un corpus croissant de recherches empiriques rigoureuses s&rsquo;est pench\u00e9 sur les corr\u00e9lats neurocognitifs du bidialectalisme, comparant directement locuteurs mono-dialectaux, bidialectaux et bilingues.<\/p>\n<p>Une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes remarqu\u00e9es men\u00e9es \u00e0 Chypre par Maria Kambanaros et Kleanthes K. Grohmann a document\u00e9 les performances linguistiques et cognitives d&rsquo;enfants parlant le grec chypriote (la vari\u00e9t\u00e9 vernaculaire) et le grec moderne standard. Leurs r\u00e9sultats indiquent que les enfants bidialectaux affichent des comp\u00e9tences m\u00e9talinguistiques comparables \u00e0 celles observ\u00e9es chez les enfants bilingues, notamment dans les t\u00e2ches de jugement grammatical et de conscience phonologique. Cependant, ils d\u00e9montrent \u00e9galement que le chevauchement lexical massif entre les deux vari\u00e9t\u00e9s peut ralentir l\u00e9g\u00e8rement les temps d&rsquo;acc\u00e8s au lexique mental lors d&rsquo;\u00e9preuves de d\u00e9nomination rapide d&rsquo;images, attestant une comp\u00e9tition intra-syst\u00e8me tr\u00e8s vive.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les travaux conduits en \u00c9cosse par Susanne Daller et ses collaborateurs ont explor\u00e9 les capacit\u00e9s d&rsquo;inhibition chez des locuteurs oscillant entre le scots et l&rsquo;anglais standard. \u00c0 l&rsquo;aide de mesures oculom\u00e9triques (<em>eye-tracking<\/em>) lors de paradigmes du monde visuel, ces chercheurs ont prouv\u00e9 que l&rsquo;audition d&rsquo;un mot dans une vari\u00e9t\u00e9 active simultan\u00e9ment les repr\u00e9sentations de l&rsquo;autre vari\u00e9t\u00e9 si elles partagent des similitudes acoustiques. Cette co-activation automatique d\u00e9montre que le syst\u00e8me cognitif bidialectal ne compartimente pas ses grammaires de mani\u00e8re \u00e9tanche, mais maintient un \u00e9tat de vigilance permanente.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9lectrophysiologique, des \u00e9tudes mesurant les potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (notamment les ondes N400 et P600) ont mis en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont le cerveau bidialectal traite les violations normatives. Chez un locuteur mono-dialectal, une tournure non standard d\u00e9clenche une n\u00e9gativit\u00e9 N400 accentu\u00e9e (associ\u00e9e \u00e0 une anomalie d&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique ou structurelle). Chez le locuteur bidialectal en revanche, cette onde est modul\u00e9e par le contexte pragmatique : le cerveau tol\u00e8re et int\u00e8gre la structure sans surco\u00fbt lorsqu&rsquo;il per\u00e7oit que le cadre de l&rsquo;\u00e9change autorise l&rsquo;usage du vernaculaire.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles<\/h3>\n<p>Le bidialectalisme ne peut \u00eatre dissoci\u00e9 des rapports de pouvoir, d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie culturelle et des id\u00e9ologies linguistiques qui traversent chaque soci\u00e9t\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses cultures, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la langue standardis\u00e9e a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9 en symbole exclusif d&rsquo;intelligence, de raffinement et de civisme. Dans le monde francophone par exemple, l&rsquo;h\u00e9ritage centralisateur jacobin a historiquement impos\u00e9 une vision strictement monolithique du \u00ab bon usage \u00bb, rel\u00e9guant les dialectes r\u00e9gionaux (picard, wallon, gallo, cr\u00e9oles) au rang de jargons d\u00e9fectueux. Les locuteurs bidialectaux de ces espaces ont souvent int\u00e9rioris\u00e9 un sentiment aigu d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 linguistique, conduisant \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;autocensure ou \u00e0 la dissimulation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de leur vari\u00e9t\u00e9 maternelle dans l&rsquo;espace public.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans d&rsquo;autres contextes culturels tels que la Suisse al\u00e9manique, le bidialectalisme diglossique est hautement valoris\u00e9 et exempt de stigmatisation sociale. Les citoyens suisses al\u00e9maniques emploient couramment le dialecte suisse al\u00e9manique (<em>Schwyzert\u00fctsch<\/em>) dans toutes les classes sociales, y compris au parlement cantonal ou dans les m\u00e9dias audiovisuels, tout en r\u00e9servant l&rsquo;allemand standard (<em>Hochdeutsch<\/em>) \u00e0 l&rsquo;\u00e9crit formel. Dans une telle \u00e9cologie sociolinguistique, le bidialectalisme n&rsquo;est pas per\u00e7u comme un fardeau ou un indicateur de classe d\u00e9favoris\u00e9e, mais comme un trait identitaire partag\u00e9 source de fiert\u00e9 et de coh\u00e9sion civique.<\/p>\n<p>Dans les contextes postcoloniaux, comme aux Antilles francophones ou en Afrique subsaharienne, le bidialectalisme s&rsquo;articule souvent \u00e0 des probl\u00e9matiques de d\u00e9colonisation de la pens\u00e9e. Les locuteurs doivent concilier la langue officielle h\u00e9rit\u00e9e de la colonisation avec des vari\u00e9t\u00e9s v\u00e9hiculaires locales ou des cr\u00e9oles \u00e0 base lexicale europ\u00e9enne. La ma\u00eetrise de ces deux syst\u00e8mes devient alors un outil strat\u00e9gique de r\u00e9sistance, d&rsquo;affirmation culturelle et de survie socio\u00e9conomique.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>Le concept de bidialectalisme fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats th\u00e9oriques, m\u00e9thodologiques et id\u00e9ologiques au sein de la communaut\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>La principale controverse \u00e9pist\u00e9mologique concerne la distinction m\u00eame entre bidialectalisme et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bilinguisme\">bilinguisme<\/a>. Pour de nombreux linguistes structuralistes, la d\u00e9marcation entre \u00ab dialecte \u00bb et \u00ab langue \u00bb repose sur des crit\u00e8res sociopolitiques et non sur des r\u00e9alit\u00e9s typologiques intrins\u00e8ques (suivant le c\u00e9l\u00e8bre aphorisme de Max Weinreich : \u00ab Une langue est un dialecte avec une arm\u00e9e et une marine \u00bb). Certains th\u00e9oriciens affirment donc que le bidialectalisme n&rsquo;est qu&rsquo;un simple continuum du bilinguisme, rendant sa s\u00e9paration conceptuelle artificielle ou superflue. Cependant, les psycholinguistes r\u00e9torquent que la proximit\u00e9 phonotactique et le chevauchement lexical extr\u00eames entre vari\u00e9t\u00e9s dialectales imposent au cerveau des contraintes d&rsquo;inhibition qualitativement diff\u00e9rentes de celles requises pour s\u00e9parer deux langues typologiquement distantes (comme le fran\u00e7ais et le japonais).<\/p>\n<p>Une seconde pol\u00e9mique majeure s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e autour des programmes \u00e9ducatifs pr\u00f4nant le bidialectalisme standardis\u00e9 aux \u00c9tats-Unis et au Royaume-Uni. Certains sociologues radicaux ont d\u00e9nonc\u00e9 le \u00ab bidialectalisme institutionnel \u00bb comme une tentative hypocrite de pr\u00e9server les structures de domination de classe. Selon cette perspective critique, exiger des minorit\u00e9s qu&rsquo;elles ma\u00eetrisent le standard tout en tol\u00e9rant avec condescendance leur vernaculaire \u00e0 la maison perp\u00e9tue le racisme linguistique au lieu de transformer les crit\u00e8res de jugement de la soci\u00e9t\u00e9 dominante.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan empirique, les critiques soulignent l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 consid\u00e9rable des cohortes \u00e9tudi\u00e9es dans la litt\u00e9rature. Le degr\u00e9 de comp\u00e9tence dans chaque dialecte fluctue immens\u00e9ment d&rsquo;un sujet \u00e0 l&rsquo;autre en fonction de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;acquisition, du statut socio-\u00e9conomique et du niveau d&rsquo;instruction. Cette variabilit\u00e9 interindividuelle \u00e9lev\u00e9e rend parfois difficile la r\u00e9plication syst\u00e9matique des avantages cognitifs (tel que l&rsquo;avantage ex\u00e9cutif) postul\u00e9s chez les locuteurs bidialectaux.<\/p>\n<h3>14. Termes associ\u00e9s et distinctions<\/h3>\n<p>Pour clarifier sans ambigu\u00eft\u00e9 la place du bidialectalisme dans l&rsquo;arsenal conceptuel de la linguistique et de la psychologie, il est utile de le confronter aux notions connexes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Bilinguisme :<\/strong> Ma\u00eetrise de deux langues reconnues comme distinctes. Tandis que le bilinguisme implique souvent des racines lexicales et des structures grammaticales tr\u00e8s divergentes, le bidialectalisme op\u00e8re \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un m\u00eame diasyst\u00e8me linguistique o\u00f9 le taux de vocabulaire partag\u00e9 est massif.<\/li>\n<li><strong>Diglossie :<\/strong> Situation socioculturelle et institutionnelle o\u00f9 deux vari\u00e9t\u00e9s coexistent avec une stricte r\u00e9partition fonctionnelle compl\u00e9mentaire (haute et basse). La diglossie est une caract\u00e9ristique de la soci\u00e9t\u00e9, alors que le bidialectalisme est la comp\u00e9tence cognitive et individuelle du locuteur \u00e9voluant souvent dans une telle soci\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Alternance codique (Code-switching) :<\/strong> Action discursive et comportementale consistant \u00e0 passer d&rsquo;une langue ou d&rsquo;un dialecte \u00e0 un autre au cours d&rsquo;un m\u00eame \u00e9nonc\u00e9 ou d&rsquo;une m\u00eame conversation. Le bidialectalisme est la comp\u00e9tence cognitive sous-jacente qui rend possible l&rsquo;alternance codique entre deux dialectes.<\/li>\n<li><strong>Style-shifting (Variation de registre) :<\/strong> Modulation stylistique op\u00e9r\u00e9e par tout locuteur (formel, soign\u00e9, rel\u00e2ch\u00e9). Le bidialectalisme se distingue du simple changement de style par la pr\u00e9sence de divergences phonologiques d&rsquo;inventaire et de r\u00e8gles morphosyntaxiques contraignantes absentes du r\u00e9pertoire mono-dialectal.<\/li>\n<li><strong>Plurilinguisme :<\/strong> Terme englobant d\u00e9signant la capacit\u00e9 d&rsquo;une personne \u00e0 utiliser plus d&rsquo;une vari\u00e9t\u00e9 linguistique. Le bidialectalisme repr\u00e9sente une sous-cat\u00e9gorie sp\u00e9cifique du plurilinguisme, focalis\u00e9e sur la variation intralinguistique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. Synth\u00e8se et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>Le bidialectalisme constitue une r\u00e9alit\u00e9 linguistique et psychologique fondamentale qui concerne des centaines de millions d&rsquo;individus \u00e0 travers le monde. Il transcende l&rsquo;illusion d&rsquo;une langue unique et uniforme pour r\u00e9v\u00e9ler la plasticit\u00e9 du langage humain.<\/p>\n<p>Sur le plan cognitif, le locuteur bidialectal exerce son syst\u00e8me ex\u00e9cutif \u00e0 un niveau de pr\u00e9cision remarquable. La proximit\u00e9 formelle de ses deux dialectes contraint ses circuits pr\u00e9frontaux \u00e0 d\u00e9ployer un contr\u00f4le inhibiteur subtil et continu afin de r\u00e9guler la comp\u00e9tition lexico-syntaxique sans laisser \u00e9merger d&rsquo;interf\u00e9rences inappropri\u00e9es au contexte d&rsquo;\u00e9nonciation.<\/p>\n<p>Sur le plan social et affectif, le bidialectalisme est \u00e0 la fois une richesse et une source potentielle de vuln\u00e9rabilit\u00e9. Lorsqu&rsquo;il est reconnu et valoris\u00e9 par des d\u00e9marches \u00e9ducatives inclusives, il enrichit la flexibilit\u00e9 mentale et l&rsquo;estime de soi du locuteur. En revanche, lorsqu&rsquo;il est ni\u00e9 ou sanctionn\u00e9 par des id\u00e9ologies linguistiques normatives, il engendre ins\u00e9curit\u00e9, stigmatisation et souffrance identitaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;approfondissement des recherches en psycholinguistique dialectale s&rsquo;av\u00e8re indispensable pour d\u00e9construire les pr\u00e9jug\u00e9s tenaces, perfectionner les outils diagnostiques en sant\u00e9 mentale et concevoir des syst\u00e8mes \u00e9ducatifs respectueux de la pluralit\u00e9 des r\u00e9pertoires humains.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Ferguson, C. A. (1959). Diglossia. <em>Word<\/em>, 15(2), 325-340. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/00437956.1959.11659702\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/00437956.1959.11659702<\/a><\/li>\n<li>Green, D. W. (1998). Mental control of the bilingual lexico-semantic system. <em>Bilingualism: Language and Cognition<\/em>, 1(2), 67-81. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S1366728998000133\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S1366728998000133<\/a><\/li>\n<li>Kambanaros, M., &amp; Grohmann, K. K. (2015). Grammar and lexical retrieval in bidialectal children: Evidence from Cypriot Greek. <em>First Language<\/em>, 35(4-5), 345-364. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0142723715600378\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0142723715600378<\/a><\/li>\n<li>Labov, W. (1972). <em>Language in the Inner City: Studies in the Black English Vernacular<\/em>. University of Pennsylvania Press. <a href=\"https:\/\/www.upenn.edu\/pennpress\/book\/1897.html\">https:\/\/www.upenn.edu\/pennpress\/book\/1897.html<\/a><\/li>\n<li>Rowe, C., &amp; Grohmann, K. K. (2013). Discrete bilectalism: Cognition, development, and social context. <em>Frontiers in Psychology<\/em>, 4, 856. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3389\/fpsyg.2013.00856\">https:\/\/doi.org\/10.3389\/fpsyg.2013.00856<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bidialectalisme d\u00e9signe la capacit\u00e9 cognitive et linguistique de ma\u00eetriser et d&rsquo;alterner entre deux dialectes d&rsquo;une m\u00eame langue. 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