{"id":21986,"date":"2026-10-26T17:00:06","date_gmt":"2026-10-26T17:00:06","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=elaboration-biaisee"},"modified":"2026-10-26T17:00:06","modified_gmt":"2026-10-26T17:00:06","slug":"elaboration-biaisee","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=elaboration-biaisee","title":{"rendered":"\u00c9laboration biais\u00e9e : La pens\u00e9e sous influence"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e constitue l&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus d\u00e9terminants de la psychologie cognitive et sociale contemporaine, \u00e9clairant la mani\u00e8re dont nos croyances pr\u00e9alables gouvernent le traitement de l&rsquo;information. Loin d&rsquo;op\u00e9rer comme des analystes neutres et impartiaux, les \u00eatres humains filtrent, interpr\u00e8tent et p\u00e8sent les arguments ext\u00e9rieurs au prisme de leurs engagements motivationnels et de leurs sch\u00e9mas pr\u00e9existants. Ce processus cognitif d\u00e9montre avec acuit\u00e9 que la persuasion ne d\u00e9pend pas seulement de la qualit\u00e9 objective d&rsquo;un message, mais de la direction subjective que prend la r\u00e9flexion individuelle lors de sa r\u00e9ception.<\/p>\n<h2>\u00c9laboration biais\u00e9e<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>\u00e9laboration biais\u00e9e<\/strong> d\u00e9signe un processus cognitif par lequel un individu traite activement une information entrante d&rsquo;une mani\u00e8re syst\u00e9matiquement orient\u00e9e par ses attitudes, ses croyances, ses motivations ou ses sch\u00e9mas ant\u00e9rieurs, plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9valuer les faits avec une stricte neutralit\u00e9 analytique. Dans ce cadre, l&rsquo;effort cognitif d\u00e9ploy\u00e9 ne garantit nullement l&rsquo;objectivit\u00e9, car les ressources r\u00e9flexives sont canalis\u00e9es vers la d\u00e9fense d&rsquo;une conclusion pr\u00e9\u00e9tablie.<\/p>\n<p>Dans le cadre des mod\u00e8les de persuasion \u00e0 double voie, particuli\u00e8rement le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mod%C3%A8le_de_probabilit%C3%A9_d%27%C3%A9laboration\">mod\u00e8le de probabilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laboration<\/a> (<em>Elaboration Likelihood Model<\/em> ou ELM), l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e s&rsquo;oppose \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration objective. Lorsque l&rsquo;\u00e9laboration est objective, l&rsquo;intensit\u00e9 de la r\u00e9flexion permet de d\u00e9celer la solidit\u00e9 intrins\u00e8que des arguments rationnels. \u00c0 l&rsquo;inverse, dans l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e, un haut degr\u00e9 d&rsquo;effort cognitif aboutit souvent \u00e0 une polarisation accrue de l&rsquo;attitude initiale : la personne g\u00e9n\u00e8re pr\u00e9f\u00e9rentiellement des contre-arguments face aux positions contraires et formule des pens\u00e9es approbatrices face aux messages congruents avec ses convictions.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origine linguistique<\/h3>\n<p>Le substantif \u00ab \u00e9laboration \u00bb d\u00e9rive du latin classique <em>elaboratio<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>elaborare<\/em>, signifiant \u00ab travailler avec soin, peiner sur quelque chose, ex\u00e9cuter avec perfection \u00bb, lui-m\u00eame compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ex-<\/em> (\u00ab hors de \u00bb, marquant l&rsquo;ach\u00e8vement) et de <em>laborare<\/em> (\u00ab travailler, peiner \u00bb). Historiquement, ce terme renvoie \u00e0 une activit\u00e9 minutieuse de transformation et de maturation d&rsquo;un contenu brut par l&rsquo;esprit ou par l&rsquo;artisan.<\/p>\n<p>Le qualificatif \u00ab biais\u00e9e \u00bb tire son origine du substantif \u00ab biais \u00bb, d&rsquo;\u00e9tymologie incertaine, vraisemblablement rattach\u00e9 au bas latin <em>biaxius<\/em> ou au grec ancien <em>epikarsios<\/em> (\u00ab oblique, transversal \u00bb). Initialement employ\u00e9 dans les jeux de boules pour d\u00e9crire une trajectoire d\u00e9vi\u00e9e d&rsquo;une trajectoire rectiligne, le mot s&rsquo;est implant\u00e9 dans le lexique \u00e9pist\u00e9mologique et psychologique pour caract\u00e9riser une distorsion syst\u00e9matique par rapport \u00e0 une norme attendue d&rsquo;objectivit\u00e9. L&rsquo;expression anglaise <em>biased elaboration<\/em> a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9e par les psychologues sociaux Richard E. Petty et John T. Cacioppo au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 pour d\u00e9signer l&rsquo;asym\u00e9trie directionnelle des pens\u00e9es g\u00e9n\u00e9r\u00e9es face \u00e0 un message persuasif.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>En fran\u00e7ais standard, le terme s&rsquo;articule phon\u00e9tiquement sous la forme [e.la.b\u0254.\u0281a.sj\u0254\u0303 bj\u025b.ze]. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syntagme nominal f\u00e9minin singulier compos\u00e9 d&rsquo;un nom abstrait (\u00ab \u00e9laboration \u00bb) et d&rsquo;un adjectif qualificatif \u00e9pith\u00e8te accord\u00e9 au f\u00e9minin (\u00ab biais\u00e9e \u00bb). Le pluriel s&rsquo;orthographie \u00ab \u00e9laborations biais\u00e9es \u00bb ([e.la.b\u0254.\u0281a.sj\u0254\u0303 bj\u025b.ze]).<\/p>\n<p>Sur le plan lexical et syntaxique, le syntagme est majoritairement employ\u00e9 comme sujet ou compl\u00e9ment au sein de propositions analysant les dynamiques de la r\u00e9ception discursive ou du raisonnement motiv\u00e9 (par exemple : \u00ab L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e neutralise l&rsquo;impact des arguments scientifiques solides \u00bb). On rencontre parfois l&rsquo;usage adverbial sous la forme \u00ab traiter une information de fa\u00e7on \u00e9labor\u00e9e et biais\u00e9e \u00bb, marquant le couplage singulier entre intensit\u00e9 attentionnelle et directionnalit\u00e9 asym\u00e9trique.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour saisir l&rsquo;ampleur de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e, il importe de d\u00e9construire le postulat intuitif voulant qu&rsquo;une r\u00e9flexion approfondie conduise m\u00e9caniquement \u00e0 des jugements plus justes et plus temp\u00e9r\u00e9s. En psychologie cognitive, l&rsquo;\u00ab \u00e9laboration \u00bb correspond au degr\u00e9 auquel une personne s&rsquo;engage dans un examen attentif des arguments avanc\u00e9s, scrute leur coh\u00e9rence logique et les met en r\u00e9sonance avec ses propres connaissances en m\u00e9moire s\u00e9mantique. Or, cette r\u00e9flexion n&rsquo;op\u00e8re jamais dans un vide axiologique ou \u00e9motionnel. Lorsque des facteurs motivationnels ou structurels interviennent, le syst\u00e8me cognitif n&rsquo;agit pas en magistrat impartial, mais en avocat charg\u00e9 de d\u00e9fendre une cause d\u00e9j\u00e0 entendue.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e se caract\u00e9rise par une asym\u00e9trie radicale dans la production de pens\u00e9es cognitives spontan\u00e9es (ou r\u00e9ponses cognitives). Face \u00e0 une communication persuasive qui d\u00e9fend une th\u00e8se contradictoire avec l&rsquo;opinion du r\u00e9cepteur (message contre-attitudinal), l&rsquo;individu mobilisant une \u00e9laboration biais\u00e9e concentre ses ressources cognitives sur l&rsquo;identification des faiblesses m\u00e9thodologiques, des sophismes potentiels ou des anomalies factuelles de la communication. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, confront\u00e9 \u00e0 un message concordant avec ses vues pr\u00e9alables (message pro-attitudinal), le m\u00eame individu accueille les propositions sans esprit critique, g\u00e9n\u00e9rant des pens\u00e9es corroborantes et validant des arguments qui auraient pourtant \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9s s&rsquo;ils soutenaient la th\u00e8se adverse.<\/p>\n<p>Cette dynamique cognitive ne d\u00e9coule pas obligatoirement d&rsquo;une mauvaise foi consciente ou d&rsquo;un calcul d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Dans une grande majorit\u00e9 de situations, le processus se d\u00e9ploie \u00e0 l&rsquo;insu du sujet : c&rsquo;est l&rsquo;architecture m\u00eame de son r\u00e9seau associatif de m\u00e9moire qui rend les informations congruentes plus facilement accessibles, plus famili\u00e8res et donc subjectivement plus plausibles. En activant s\u00e9lectivement les concepts associ\u00e9s aux convictions du sujet, la m\u00e9moire \u00e0 long terme biaise d\u00e8s le d\u00e9part les pr\u00e9misses du raisonnement. D\u00e8s lors, le traitement en profondeur ne fait qu&rsquo;ancrer et l\u00e9gitimer la position ant\u00e9rieure, renfor\u00e7ant la certitude subjective de l&rsquo;individu quant \u00e0 sa clairvoyance.<\/p>\n<p>Les fronti\u00e8res conceptuelles de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e la s\u00e9parent nettement du simple traitement superficiel (ou heuristique). Dans un traitement p\u00e9riph\u00e9rique ou heuristique, le sujet ne consacre presque aucun effort \u00e0 diss\u00e9quer le message : il s&rsquo;appuie sur des indices externes rapides, tels que l&rsquo;apparence physique de la source, son statut institutionnel ou le nombre brut d&rsquo;arguments pr\u00e9sent\u00e9s. Dans l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e, le travail d&rsquo;analyse est au contraire intense, exigeant, document\u00e9 et argument\u00e9 ; n\u00e9anmoins, toute cette \u00e9nergie mentale se trouve confisqu\u00e9e au profit d&rsquo;une dynamique de confirmation d&rsquo;hypoth\u00e8se pr\u00e9alable.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e s&rsquo;inscrit dans une histoire intellectuelle qui s&rsquo;est progressivement \u00e9mancip\u00e9e des th\u00e9ories behavioristes de l&rsquo;apprentissage de la persuasion pour embrasser les mod\u00e8les de la cognition sociale.<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9cennies 1950 et 1960, l&rsquo;\u00e9cole de Yale, dirig\u00e9e par Carl Hovland, envisageait la persuasion comme un processus d&rsquo;apprentissage s\u00e9quentiel : attention, compr\u00e9hension, acceptation et r\u00e9tention. Cette perspective postulait que l&rsquo;assimilation du contenu d&rsquo;un message \u00e9tait le moteur principal du changement d&rsquo;attitude. Toutefois, de nombreuses anomalies exp\u00e9rimentales montraient que des individus pouvaient m\u00e9moriser parfaitement des arguments sans pour autant changer d&rsquo;avis, ou modifier leur attitude sans \u00eatre capables de restituer les arguments entendus.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960, Anthony Greenwald introduit l&rsquo;approche de la r\u00e9ponse cognitive (<em>Cognitive Response Model<\/em>). Selon Greenwald, les individus ne sont pas de simples r\u00e9ceptacles passifs des arguments d&rsquo;autrui ; le d\u00e9terminant majeur de la persuasion r\u00e9side dans les pens\u00e9es cognitives idiosyncrasiques que le message suscite chez le r\u00e9cepteur. Si le message d\u00e9clenche une majorit\u00e9 de pens\u00e9es favorables, la persuasion s&rsquo;op\u00e8re ; s&rsquo;il suscite principalement des pens\u00e9es d\u00e9favorables ou des contre-arguments, le message \u00e9choue ou provoque un effet rebond (effet boomerang).<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, Richard E. Petty et John T. Cacioppo formalisent cette approche au sein du <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Elaboration_likelihood_model\">mod\u00e8le de probabilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laboration<\/a>. C&rsquo;est dans ce cadre novateur qu&rsquo;appara\u00eet explicitement la distinction cardinale entre \u00ab \u00e9laboration objective \u00bb (guid\u00e9e par la qualit\u00e9 intrins\u00e8que des arguments) et \u00ab \u00e9laboration biais\u00e9e \u00bb (guid\u00e9e par des motivations ant\u00e9rieures, des connaissances pr\u00e9alables ou des avertissements liminaires). Les travaux subs\u00e9quents de Shelley Chaiken sur le mod\u00e8le heuristique-syst\u00e9matique (HSM), ainsi que ceux de Ziva Kunda au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 sur le raisonnement motiv\u00e9, ont consolid\u00e9 l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e comme un pilier fondamental de la psychologie sociale cognitive moderne.<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Sur le plan structural, l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e repose sur l&rsquo;intersection de trois courants th\u00e9oriques compl\u00e9mentaires :<\/p>\n<p>En premier lieu, le <strong>mod\u00e8le de probabilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laboration (ELM)<\/strong> de Petty et Cacioppo postule que la probabilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer une communication d\u00e9pend conjointement de la <em>motivation<\/em> (implication personnelle, besoin de cognition) et de la <em>capacit\u00e9<\/em> (connaissances pr\u00e9alables, absence de distraction, temps disponible). Lorsque motivation et capacit\u00e9 sont \u00e9lev\u00e9es, la route centrale est activ\u00e9e. Cependant, Petty et Cacioppo d\u00e9montrent que cette route centrale peut emprunter une voie objective ou une voie biais\u00e9e. L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e survient d\u00e8s lors qu&rsquo;un facteur ant\u00e9rieur pr\u00e9d\u00e9termine la valence positive ou n\u00e9gative des pens\u00e9es g\u00e9n\u00e9r\u00e9es, transformant la r\u00e9flexion analytique en une m\u00e9canique d&rsquo;auto-justification.<\/p>\n<p>En second lieu, la <strong>th\u00e9orie du raisonnement motiv\u00e9<\/strong> th\u00e9oris\u00e9e par Ziva Kunda apporte un \u00e9clairage indispensable en explicitant la nature des buts poursuivis par le sujet. Kunda distingue les buts d&rsquo;exactitude (<em>accuracy goals<\/em>), o\u00f9 l&rsquo;individu d\u00e9sire ardemment parvenir \u00e0 la conclusion la plus vraie possible, des buts de direction (<em>directional goals<\/em>), o\u00f9 l&rsquo;individu est mu par le d\u00e9sir inconscient d&rsquo;aboutir \u00e0 une conclusion sp\u00e9cifique (prot\u00e9ger son identit\u00e9, pr\u00e9server son groupe social ou maintenir une image positive de soi). Les buts directionnels agissent comme un filtre puissant, incitant le syst\u00e8me cognitif \u00e0 recruter exclusivement les r\u00e8gles logiques et les souvenirs compatibles avec l&rsquo;issue souhait\u00e9e.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dissonance_cognitive\">th\u00e9orie de la dissonance cognitive<\/a> de Leon Festinger constitue l&rsquo;arri\u00e8re-plan motivationnel originel du ph\u00e9nom\u00e8ne. Confront\u00e9 \u00e0 un fait discordant qui menace la coh\u00e9rence de son syst\u00e8me de valeurs ou de ses comportements pass\u00e9s, l&rsquo;individu \u00e9prouve un \u00e9tat inconfortable de tension psychologique. L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e repr\u00e9sente une strat\u00e9gie hautement \u00e9labor\u00e9e de r\u00e9duction de cette dissonance : plut\u00f4t que de modifier son attitude fondamentale, l&rsquo;individu consacre un effort intellectuel substantiel \u00e0 d\u00e9construire le fait mena\u00e7ant et \u00e0 \u00e9tayer sa th\u00e8se d&rsquo;origine par des justifications complexes.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, types et dimensions<\/h3>\n<p>Le processus d&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e met en jeu un ensemble de composantes cognitives et se manifeste sous diff\u00e9rentes formes dimensionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;asym\u00e9trie de g\u00e9n\u00e9ration des pens\u00e9es (valence directionnelle) :<\/strong> Pr\u00e9pond\u00e9rance mesurable de r\u00e9ponses cognitives favorables face aux informations confirmatoires et prolif\u00e9ration de contre-arguments face aux informations contradictoires.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e par assimilation a priori :<\/strong> Tendance \u00e0 interpr\u00e9ter des donn\u00e9es ambigu\u00ebs ou mixtes comme apportant une confirmation directe de ses propres th\u00e8ses initiales.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;hyperscepticisme s\u00e9lectif (contre-argumentation active) :<\/strong> D\u00e9ploiement d&rsquo;exigences m\u00e9thodologiques ou logiques disproportionn\u00e9es \u00e0 l&rsquo;encontre des donn\u00e9es qui menacent les convictions du sujet, coupl\u00e9 \u00e0 une tol\u00e9rance \u00e9pist\u00e9mique totale envers les donn\u00e9es flatteuses.<\/li>\n<li><strong>Le biais de confirmation d&rsquo;hypoth\u00e8se :<\/strong> Recherche s\u00e9lective en m\u00e9moire ou dans l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur des \u00e9l\u00e9ments concordants destin\u00e9s \u00e0 nourrir le processus d&rsquo;\u00e9laboration discursive.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;inhibition des alternatives concurrentes :<\/strong> Verrouillage attentionnel emp\u00eachant la formulation mentale spontan\u00e9e d&rsquo;explications alternatives plausibles durant l&rsquo;analyse d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et cas illustratifs<\/h3>\n<p>Un premier exemple embl\u00e9matique se manifeste lors des d\u00e9bats politiques t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s. Soit deux spectateurs dot\u00e9s d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat \u00e9lev\u00e9 pour la vie publique : l&rsquo;un est partisan convaincu du candidat A, l&rsquo;autre soutient ardemment le candidat B. Durant le d\u00e9bat, tous deux pr\u00eatent une attention scrupuleuse aux propos tenus (haute motivation et haute capacit\u00e9). Pourtant, au terme de l&rsquo;\u00e9mission, chacun est intimement persuad\u00e9 que son candidat favori a domin\u00e9 la confrontation de bout en bout. Pourquoi ? Parce que le partisan de A a \u00e9labor\u00e9 de mani\u00e8re biais\u00e9e : il a rep\u00e9r\u00e9 et amplifi\u00e9 chaque r\u00e9partie brillante de son favori tout en d\u00e9cortiquant minutieusement chaque h\u00e9sitation ou impr\u00e9cision du candidat B. Le partisan de B s&rsquo;est livr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exercice exactement inverse avec une \u00e9gale rigueur intellectuelle, renfor\u00e7ant la polarisation de leurs opinions respectives.<\/p>\n<p>Dans le domaine m\u00e9dical et scientifique, consid\u00e9rons le cas d&rsquo;une personne h\u00e9sitante face \u00e0 la vaccination mais fortement attach\u00e9e \u00e0 une vision spiritualis\u00e9e ou pure de la sant\u00e9 corporelle. Face \u00e0 une m\u00e9ta-analyse clinique d\u00e9montrant l&rsquo;innocuit\u00e9 et l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;un vaccin, cette personne ne balaie pas l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;un simple revers de main ; elle se lance au contraire dans une lecture m\u00e9ticuleuse du texte. Elle s&rsquo;attarde sur les intervalles de confiance, pointe du doigt un conflit d&rsquo;int\u00e9r\u00eats mineur parmi les trente signataires ou critique la taille d&rsquo;un \u00e9chantillon secondaire. Gr\u00e2ce \u00e0 cette \u00e9laboration biais\u00e9e tr\u00e8s exigeante intellectuellement, elle parvient \u00e0 conclure que l&rsquo;\u00e9tude est invalide, pr\u00e9servant ainsi sa conviction initiale sous les apparences d&rsquo;une d\u00e9marche critique.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation<\/h3>\n<p>Sur le plan m\u00e9thodologique, la mise en \u00e9vidence empirique de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e mobilise des protocoles rigoureux issus de la psychologie exp\u00e9rimentale :<\/p>\n<p>Le paradigme fondamental demeure la <strong>technique du listage des pens\u00e9es<\/strong> (<em>thought-listing technique<\/em>), mise au point par Greenwald, Brock et Petty. Imm\u00e9diatement apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s \u00e0 un message persuasif (portant sur un sujet controvers\u00e9 dont les attitudes pr\u00e9existantes ont \u00e9t\u00e9 mesur\u00e9es au pr\u00e9alable), les participants disposent d&rsquo;un temps strictement chronom\u00e9tr\u00e9 (habituellement 2 \u00e0 3 minutes) pour consigner par \u00e9crit toutes les pens\u00e9es qui leur ont travers\u00e9 l&rsquo;esprit pendant la lecture. Des juges ind\u00e9pendants, ignorant l&rsquo;hypoth\u00e8se de travail et la condition exp\u00e9rimentale des sujets, codent ensuite ces verbalisations selon plusieurs crit\u00e8res : leur pertinence par rapport au th\u00e8me, leur cible (les arguments, la source, le contexte) et leur valence (favorable, d\u00e9favorable, neutre). Un indice de polarit\u00e9 cognitive est ensuite calcul\u00e9 (par exemple : [Pens\u00e9es favorables \u2212 Pens\u00e9es d\u00e9favorables] \/ Total des pens\u00e9es pertinentes).<\/p>\n<p>Pour s&rsquo;assurer qu&rsquo;il s&rsquo;agit bien d&rsquo;une \u00e9laboration cognitive intense et non d&rsquo;une r\u00e9action heuristique spontan\u00e9e, les chercheurs croisent souvent ces protocoles avec des manipulations de la qualit\u00e9 des arguments (forts versus faibles). Dans une \u00e9laboration objective, les arguments forts produisent beaucoup plus de pens\u00e9es favorables que les arguments faibles. En situation d&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e, la qualit\u00e9 objective des arguments s&rsquo;efface au profit de leur direction id\u00e9ologique : m\u00eame un argument contre-attitudinal objectivement indiscutable provoque un flot important de pens\u00e9es hostiles et de tentatives de r\u00e9futation.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation contemporaine s&rsquo;appuie \u00e9galement sur des mesures chronom\u00e9triques (temps de fixation oculaire sur les segments textuels contestataires via l&rsquo;<em>eyetracking<\/em>, temps de r\u00e9action pour valider des propositions logiques) et des mesures neurophysiologiques (potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs tels que la n\u00e9gativit\u00e9 N400 ou l&rsquo;asym\u00e9trie h\u00e9misph\u00e9rique frontale en \u00e9lectroenc\u00e9phalographie), permettant d&rsquo;enregistrer le co\u00fbt de traitement g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la contre-argumentation en temps r\u00e9el.<\/p>\n<h3>10. Applications et port\u00e9e pratique<\/h3>\n<p>La compr\u00e9hension de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e poss\u00e8de des retomb\u00e9es directes dans plusieurs secteurs n\u00e9vralgiques de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine :<\/p>\n<p>Dans le domaine de la <strong>communication publique et de la sant\u00e9<\/strong>, cette notion explique les revers spectaculaires essuy\u00e9s par les campagnes d&rsquo;information dites \u00ab de simple transmission de preuves \u00bb. Lorsque des agences sanitaires con\u00e7oivent des messages factuels destin\u00e9s \u00e0 corriger des comportements \u00e0 risque (tabagisme, addictions, mauvaise nutrition, r\u00e9ticence vaccinale), une partie cibl\u00e9e de la population, hautement impliqu\u00e9e dans ses habitudes, n&rsquo;absorbe pas ces preuves comme un verdict neutre. Elle les analyse via une \u00e9laboration biais\u00e9e qui produit des justifications d\u00e9fensives (\u00ab mon grand-p\u00e8re a fum\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 95 ans \u00bb, \u00ab ces directives sont dict\u00e9es par l&rsquo;industrie pharmaceutique \u00bb). Pour d\u00e9samorcer ce m\u00e9canisme, les communicateurs doivent att\u00e9nuer la menace identitaire en amont, par exemple au moyen d&rsquo;exercices d&rsquo;<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Self-affirmation\">auto-affirmation<\/a>, afin de r\u00e9tablir les conditions d&rsquo;une \u00e9laboration objective.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;univers de la <strong>politique et des m\u00e9dias sociaux<\/strong>, les algorithmes de recommandation favorisent des \u00e9cosyst\u00e8mes informationnels ferm\u00e9s (bulles de filtres) qui dopent l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e. Lorsqu&rsquo;une information contradictoire perce ces bulles, les internautes ne l&rsquo;ignorent pas syst\u00e9matiquement : ils la partagent souvent accompagn\u00e9e de gloses accusatoires et de r\u00e9futations sophistiqu\u00e9es. L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e devient ainsi un carburant essentiel de la polarisation soci\u00e9tale contemporaine, o\u00f9 l&rsquo;accroissement du niveau d&rsquo;\u00e9ducation ou de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat politique ne diminue pas le dogmatisme mais fournit paradoxalement des armes logiques suppl\u00e9mentaires pour fortifier les retranchements id\u00e9ologiques.<\/p>\n<p>Dans le secteur de la <strong>justice et de la pratique judiciaire<\/strong>, l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e peut affecter magistrats et jur\u00e9s. Une fois qu&rsquo;un jur\u00e9 a \u00e9chafaud\u00e9 une th\u00e9orie spontan\u00e9e sur la culpabilit\u00e9 ou l&rsquo;innocence d&rsquo;un pr\u00e9venu en d\u00e9but d&rsquo;audience, l&rsquo;ensemble des \u00e9l\u00e9ments ult\u00e9rieurs (pi\u00e8ces mat\u00e9rielles, t\u00e9moignages contradictoires) subit le risque d&rsquo;une \u00e9laboration orient\u00e9e : les t\u00e9moignages \u00e0 charge sont sur\u00e9valu\u00e9s tandis que les alibis sont diss\u00e9qu\u00e9s avec une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 excessive, illustrant le danger d&rsquo;une d\u00e9rive de l&rsquo;intime conviction.<\/p>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience fondatrice de Charles Lord, Lee Ross et Mark Lepper (1979) sur la peine de mort constitue une illustration princeps du traitement cognitif asym\u00e9trique. Bien que formul\u00e9e initialement en termes d&rsquo;\u00ab assimilation biais\u00e9e \u00bb, cette recherche a mis au jour le substrat m\u00eame de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e. Les exp\u00e9rimentateurs s\u00e9lectionn\u00e8rent des partisans et des opposants d\u00e9clar\u00e9s \u00e0 la peine capitale, puis leur soumirent deux \u00e9tudes scientifiques fictives bas\u00e9es sur des donn\u00e9es quantitatives : l&rsquo;une concluait \u00e0 l&rsquo;effet dissuasif de la peine de mort sur la criminalit\u00e9, tandis que l&rsquo;autre d\u00e9montrait son inefficacit\u00e9. Au lieu de constater une convergence mod\u00e9r\u00e9e des opinions face \u00e0 des preuves contradictoires \u00e9quilibr\u00e9es, les chercheurs observ\u00e8rent une radicalisation des positions de chaque groupe. Chaque camp s&rsquo;\u00e9tait livr\u00e9 \u00e0 une critique m\u00e9thodologique acharn\u00e9e de l&rsquo;\u00e9tude contradictoire, tout en acceptant aveugl\u00e9ment l&rsquo;\u00e9tude favorable, confirmant que le travail r\u00e9flexif intensif avait polaris\u00e9 les attitudes initiales.<\/p>\n<p>Richard Petty et John Cacioppo ont consolid\u00e9 ce m\u00e9canisme dans une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences portant sur l&rsquo;avertissement liminaire (<em>forewarning<\/em>). Dans une \u00e9tude classique, les auteurs annon\u00e7aient \u00e0 des \u00e9tudiants que l&rsquo;universit\u00e9 envisageait d&rsquo;instaurer des examens finaux obligatoires pour l&rsquo;obtention du dipl\u00f4me, tout en pr\u00e9venant un groupe exp\u00e9rimental de l&rsquo;intention persuasive du message quelques minutes avant sa diffusion. Ce simple d\u00e9lai a permis aux participants d&rsquo;amorcer une \u00e9laboration biais\u00e9e proactive : ils ont imm\u00e9diatement convoqu\u00e9 en m\u00e9moire des arguments d\u00e9favorables \u00e0 la r\u00e9forme. Lorsque le message a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9, les sujets pr\u00e9venus avaient d\u00e9j\u00e0 blind\u00e9 leur syst\u00e8me cognitif, formulant une profusion de contre-arguments et r\u00e9sistant totalement \u00e0 l&rsquo;influence, y compris lorsque les arguments pr\u00e9sent\u00e9s \u00e9taient irr\u00e9futables.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 2000, Charles Taber et Milton Lodge ont publi\u00e9 une \u00e9tude fondamentale sur l&rsquo;attitude des citoyens am\u00e9ricains face \u00e0 des questions soci\u00e9tales telles que le contr\u00f4le des armes \u00e0 feu et la discrimination positive. Leurs r\u00e9sultats ont d\u00e9montr\u00e9 de fa\u00e7on robuste deux sous-m\u00e9canismes de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e : le <em>disconfirmation bias<\/em> (la tendance \u00e0 consacrer beaucoup plus de temps et d&rsquo;\u00e9nergie cognitive \u00e0 tenter de r\u00e9futer les arguments contraires \u00e0 son opinion) et le <em>confirmation bias<\/em> (la pr\u00e9f\u00e9rence syst\u00e9matique pour l&rsquo;exposition aux arguments align\u00e9s sur son propre bord). Fait marquant, les individus les plus politis\u00e9s et les mieux inform\u00e9s \u00e9taient pr\u00e9cis\u00e9ment ceux qui manifestaient l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e la plus virulente, r\u00e9futant l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;instruction pr\u00e9munirait naturellement contre l&rsquo;irrationalit\u00e9 cognitive.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations culturelles et transculturelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;universalit\u00e9 et la variabilit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e constituent un champ d&rsquo;exploration majeur au croisement de la psychologie culturelle et de la sociologie de la connaissance.<\/p>\n<p>Dans les cultures individualistes occidentales (notamment en Am\u00e9rique du Nord et en Europe occidentale), la coh\u00e9rence interne du soi, la non-contradiction logique et l&rsquo;autonomie des convictions personnelles occupent une place normative pr\u00e9pond\u00e9rante. Par cons\u00e9quent, les individus de ces soci\u00e9t\u00e9s per\u00e7oivent souvent la contradiction intellectuelle comme une menace directe pesant sur leur int\u00e9grit\u00e9 identitaire personnelle, ce qui active puissamment une \u00e9laboration biais\u00e9e d\u00e9fensive et une propension accrue \u00e0 la polarisation dialectique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, dans les cultures collectivistes et holistiques d&rsquo;Asie orientale (Chine, Japon, Cor\u00e9e), les modes de pens\u00e9e influenc\u00e9s par le confucianisme, le tao\u00efsme ou le bouddhisme privil\u00e9gient une \u00e9pist\u00e9mologie dialectique acceptant le changement perp\u00e9tuel, la contradiction et le compromis (pens\u00e9e holistique document\u00e9e par Richard Nisbett et ses collaborateurs). Face \u00e0 deux arguments scientifiques oppos\u00e9s, les sujets est-asiatiques montrent une disposition statistiquement plus \u00e9lev\u00e9e \u00e0 reconna\u00eetre une part de v\u00e9rit\u00e9 dans chacun d&rsquo;eux (recherche du juste milieu ou <em>Middle Way<\/em>), att\u00e9nuant l&rsquo;intensit\u00e9 de l&rsquo;hyperscepticisme s\u00e9lectif \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la th\u00e8se oppos\u00e9e. Cependant, d\u00e8s lors que l&rsquo;enjeu touche \u00e0 l&rsquo;honneur, \u00e0 l&rsquo;harmonie ou \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 du groupe d&rsquo;appartenance (<em>in-group<\/em>), l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e r\u00e9appara\u00eet sous une forme collective : la d\u00e9fense z\u00e9l\u00e9e du consensus communautaire l&#8217;emporte alors sur l&rsquo;examen critique des faits.<\/p>\n<h3>13. Critiques, d\u00e9bats et limites<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa solidit\u00e9 conceptuelle et exp\u00e9rimentale, la notion d&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e fait l&rsquo;objet de vives discussions th\u00e9oriques et de questionnements \u00e9pist\u00e9mologiques :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re controverse regarde la rationalit\u00e9 instrumentale du ph\u00e9nom\u00e8ne. Longtemps catalogu\u00e9e comme un dysfonctionnement cognitif ou une d\u00e9rive dogmatique, l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e a \u00e9t\u00e9 r\u00e9habilit\u00e9e sous l&rsquo;angle de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_adaptationniste\">psychologie \u00e9volutionniste<\/a>. Hugo Mercier et Dan Sperber, dans le cadre de leur th\u00e9orie argumentative de la raison, avancent que la fonction premi\u00e8re du raisonnement humain n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 la qu\u00eate solitaire de la v\u00e9rit\u00e9 math\u00e9matique, mais la persuasion sociale et la justification de sa position au sein d&rsquo;une coalition. Dans cette perspective adaptative, \u00e9laborer de mani\u00e8re biais\u00e9e pour vaincre un contradicteur ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une anomalie logicielle de l&rsquo;esprit, mais constitue la fonction m\u00eame pour laquelle notre appareil r\u00e9flexif a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 au cours de l&rsquo;\u00e9volution.<\/p>\n<p>Une seconde difficult\u00e9 m\u00e9thodologique r\u00e9side dans la s\u00e9paration \u00e9tanche entre \u00ab \u00e9laboration objective \u00bb et \u00ab \u00e9laboration biais\u00e9e \u00bb. Dans de nombreux cas concrets, il s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement malais\u00e9 pour un chercheur de d\u00e9cr\u00e9ter unilat\u00e9ralement ce que devrait \u00eatre un traitement \u00ab objectif \u00bb. D\u00e9terminer la valeur intrins\u00e8que d&rsquo;un argument rel\u00e8ve souvent d&rsquo;un consensus \u00e9pist\u00e9mique qui est lui-m\u00eame historiquement ou culturellement situ\u00e9. Qualifier l&rsquo;analyse d&rsquo;un sujet d&rsquo;\u00ab \u00e9labor\u00e9e de mani\u00e8re biais\u00e9e \u00bb suppose un \u00e9talon de v\u00e9rit\u00e9 absolue que la science sociale peine parfois \u00e0 d\u00e9finir sans ambigu\u00eft\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, les mod\u00e8les contemporains de la cognition s&rsquo;interrogent sur les conditions exactes de r\u00e9versibilit\u00e9 de ce biais. Certains th\u00e9oriciens soulignent que l&rsquo;injonction abstraite \u00e0 \u00ab \u00eatre impartial \u00bb ou \u00ab envisager le point de vue adverse \u00bb (technique du <em>consider-the-opposite<\/em>) \u00e9choue souvent si elle n&rsquo;est pas assortie de protocoles concrets d&rsquo;\u00e9valuation contrainte, car l&rsquo;effort volontaire de neutralit\u00e9 peut lui-m\u00eame faire l&rsquo;objet d&rsquo;une rationalisation biais\u00e9e par le sujet.<\/p>\n<h3>14. Termes connexes et distinctions conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour \u00e9viter les confusions terminologiques fr\u00e9quentes, il est indispensable de distinguer pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e de concepts voisins :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Biais de confirmation :<\/strong> Le biais de confirmation est un terme g\u00e9n\u00e9rique d\u00e9signant la tendance g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 rechercher, privil\u00e9gier et m\u00e9moriser les informations qui corroborent des hypoth\u00e8ses pr\u00e9alables. L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e est le processus cognitif sp\u00e9cifique, intensif et discursif, qui op\u00e8re <em>pendant<\/em> le traitement de l&rsquo;information pour transformer, r\u00e9futer ou assimiler les arguments au service de ce biais global.<\/li>\n<li><strong>Raisonnement motiv\u00e9 :<\/strong> Le raisonnement motiv\u00e9 constitue le parapluie th\u00e9orique d\u00e9crivant toute activit\u00e9 cognitive canalis\u00e9e par un d\u00e9sir de r\u00e9sultat directionnel. L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e en repr\u00e9sente la modalit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution analytique dans le champ de la persuasion et du traitement approfondi des communications verbales.<\/li>\n<li><strong>Traitement heuristique :<\/strong> Le traitement heuristique implique une \u00e9conomie maximale de ressources cognitives par l&rsquo;usage de r\u00e8gles de d\u00e9cision superficielles (par exemple, \u00ab les experts ont toujours raison \u00bb). L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e se situe \u00e0 l&rsquo;exact oppos\u00e9 sur l&rsquo;axe de l&rsquo;effort : elle consomme un volume massif d&rsquo;attention et d&rsquo;analyse, mais de mani\u00e8re unilat\u00e9rale.<\/li>\n<li><strong>Effet boomerang (ou contrecoup) :<\/strong> L&rsquo;effet boomerang d\u00e9crit le r\u00e9sultat comportemental ou attitudinal final par lequel une tentative de persuasion am\u00e8ne le r\u00e9cepteur \u00e0 adopter une position encore plus oppos\u00e9e \u00e0 celle du message. L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e est le m\u00e9canisme cognitif sous-jacent qui g\u00e9n\u00e8re cet effet via la surproduction de contre-arguments.<\/li>\n<li><strong>Assimilation biais\u00e9e :<\/strong> Notion \u00e9troitement conjointe d\u00e9crivant l&rsquo;\u00e9valuation asym\u00e9trique de donn\u00e9es mixtes ou oppos\u00e9es. L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e met l&rsquo;accent sur le cheminement cognitif interne (la nature et la direction des r\u00e9ponses cognitives) qui rend possible cette assimilation s\u00e9lective.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e est un concept pivot pour d\u00e9crypter les ressorts de la communication et les impasses du dialogue rationnel contemporain :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle d\u00e9signe le traitement actif, exigeant et attentif d&rsquo;une information, dirig\u00e9 de mani\u00e8re asym\u00e9trique par les croyances, \u00e9motions et attitudes pr\u00e9existantes de l&rsquo;individu.<\/li>\n<li>Contrairement \u00e0 une intuition r\u00e9pandue, une r\u00e9flexion cognitive soutenue ne supprime pas le biais : elle peut catalyser une polarisation accrue en fournissant au sujet les contre-arguments n\u00e9cessaires pour rejeter les faits inconfortables.<\/li>\n<li>Th\u00e9oris\u00e9e au sein du mod\u00e8le de probabilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laboration (ELM) par Petty et Cacioppo, elle se distingue du traitement p\u00e9riph\u00e9rique en mobilisant pleinement la route centrale de persuasion.<\/li>\n<li>Elle se mesure empiriquement par la technique du listage des pens\u00e9es, r\u00e9v\u00e9lant une valence disproportionnellement critique face aux th\u00e8ses oppos\u00e9es et approbatrice face aux th\u00e8ses famili\u00e8res.<\/li>\n<li>Ses applications traversent la sant\u00e9 publique, le droit et la communication politique, imposant des d\u00e9marches d&rsquo;att\u00e9nuation indirecte (d\u00e9sescalade identitaire, auto-affirmation) plut\u00f4t que le simple mart\u00e8lement de preuves factuelles.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Chaiken, S. (1980). Heuristic versus systematic information processing and the use of source versus message cues in persuasion. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 39(5), 752\u2013766. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.39.5.752\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.39.5.752<\/a><\/li>\n<li>Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. <em>Psychological Bulletin<\/em>, 108(3), 480\u2013498. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.108.3.480\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-2909.108.3.480<\/a><\/li>\n<li>Lord, C. G., Ross, L., &amp; Lepper, M. R. (1979). Biased assimilation and attitude polarization: The effects of prior theories on subsequently considered evidence. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 37(11), 2098\u20132109. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.37.11.2098\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.37.11.2098<\/a><\/li>\n<li>Mercier, H., &amp; Sperber, D. (2011). Why do humans reason? Arguments for an argumentative theory. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 34(2), 57\u201374. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X10000968\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X10000968<\/a><\/li>\n<li>Petty, R. E., &amp; Cacioppo, J. T. (1986). The elaboration likelihood model of persuasion. <em>Advances in Experimental Social Psychology<\/em>, 19, 123\u2013205. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0065-2601(08)60214-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0065-2601(08)60214-2<\/a><\/li>\n<li>Taber, C. S., &amp; Lodge, M. (2006). Motivated skepticism in the evaluation of political beliefs. <em>American Journal of Political Science<\/em>, 50(3), 755\u2013769. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1540-5907.2006.00214.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1540-5907.2006.00214.x<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9laboration biais\u00e9e d\u00e9signe le traitement actif et cognitif d&rsquo;une information guid\u00e9 par les croyances pr\u00e9alables du sujet, orientant l&rsquo;effort r\u00e9flexif vers l&rsquo;auto-justification plut\u00f4t que vers une \u00e9valuation objective.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[647,154],"tags":[1857,1222,36917,1922,5740,5569],"class_list":["post-21986","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-psychologie-cognitive","category-psychologie-sociale","tag-biais-cognitif","tag-cognition-sociale","tag-elaboration-biaisee","tag-persuasion","tag-psychologie","tag-raisonnement-motive"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21986","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21986\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21986"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21986"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21986"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}