{"id":21921,"date":"2026-10-26T14:12:18","date_gmt":"2026-10-26T14:12:18","guid":{"rendered":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=exclusion-du-deuil-psychiatrie"},"modified":"2026-10-26T14:12:18","modified_gmt":"2026-10-26T14:12:18","slug":"exclusion-du-deuil-psychiatrie","status":"publish","type":"psych_term","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_term=exclusion-du-deuil-psychiatrie","title":{"rendered":"Exclusion du deuil : tristesse ou d\u00e9pression ?"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019exclusion du deuil constitue l\u2019un des carrefours nosologiques et \u00e9thiques les plus disput\u00e9s de l\u2019histoire de la psychiatrie moderne. Situ\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re t\u00e9nue entre l\u2019expression normale de l\u2019affliction humaine et l\u2019\u00e9closion d\u2019une pathologie affective caract\u00e9ris\u00e9e, cette clause diagnostique a fa\u00e7onn\u00e9 la mani\u00e8re dont les cliniciens interpr\u00e8tent la souffrance cons\u00e9cutive \u00e0 la perte d&rsquo;un \u00eatre cher. Sa disparition au sein du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux a ouvert un d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique fondamental sur la m\u00e9dicalisation de l\u2019existence et les limites de la souffrance psychologique ordinaire.<\/p>\n<h2>Exclusion du deuil<\/h2>\n<h3>1. D\u00e9finition concise<\/h3>\n<p>L&rsquo;<strong>exclusion du deuil<\/strong> (en anglais, <em>bereavement exclusion<\/em>) d\u00e9signe une r\u00e8gle nosologique formally introduite dans les troisi\u00e8me et quatri\u00e8me \u00e9ditions du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM<\/a>), stipulant que les sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs survenant dans les suites imm\u00e9diates du d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un \u00eatre cher ne doivent pas \u00eatre automatiquement diagnostiqu\u00e9s comme un <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Trouble_d%C3%A9pressif_majeur\">\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur<\/a>, pourvu que leur dur\u00e9e n&rsquo;exc\u00e8de pas une p\u00e9riode d\u00e9termin\u00e9e (g\u00e9n\u00e9ralement deux mois) et qu&rsquo;ils ne comportent pas de caract\u00e9ristiques d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 atypique.<\/p>\n<p>Sur le plan psychopathologique, cette clause reposait sur le postulat qu&rsquo;une tristesse profonde, accompagn\u00e9e de perturbations du sommeil, de l&rsquo;app\u00e9tit et de l&rsquo;\u00e9nergie, repr\u00e9sente une r\u00e9action adaptative et universelle face \u00e0 la perte affective majeure. La clause interdisait de poser un diagnostic de trouble d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9, sauf en pr\u00e9sence d&rsquo;indices d&rsquo;une gravit\u00e9 exceptionnelle tels qu&rsquo;un sentiment \u00e9crasant de d\u00e9valorisation morbide, des id\u00e9es suicidaires actives, un ralentissement psychomoteur marqu\u00e9, une alt\u00e9ration fonctionnelle prolong\u00e9e ou des manifestations psychotiques.<\/p>\n<p>La suppression de cette clause lors de la publication du DSM-5 en 2013 par l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Association_am%C3%A9ricaine_de_psychiatrie\">Association am\u00e9ricaine de psychiatrie<\/a> a marqu\u00e9 une rupture \u00e9pist\u00e9mologique majeure. Depuis cette r\u00e9vision, toute personne manifestant des crit\u00e8res d\u00e9pressifs pendant au moins deux semaines cons\u00e9cutives peut recevoir un diagnostic de d\u00e9pression majeure, m\u00eame si ce tableau clinique s&rsquo;inscrit imm\u00e9diatement apr\u00e8s la perte d&rsquo;un proche, suscitant d&rsquo;intenses controverses au sein de la communaut\u00e9 scientifique internationale.<\/p>\n<h3>2. \u00c9tymologie et origines linguistiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression fran\u00e7aise \u00ab exclusion du deuil \u00bb est un calque direct de la terminologie psychiatrique anglophone <em>bereavement exclusion<\/em>. Le vocable \u00ab deuil \u00bb trouve son origine dans l&rsquo;ancien fran\u00e7ais <em>dol<\/em>, lui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 du bas-latin <em>dolus<\/em>, issu du verbe classique latin <em>dolere<\/em>, signifiant \u00ab souffrir \u00bb, \u00ab \u00e9prouver de la douleur \u00bb physique ou morale. Historiquement, le terme a \u00e9volu\u00e9 pour d\u00e9signer \u00e0 la fois la douleur morale caus\u00e9e par la disparition d&rsquo;une personne aim\u00e9e, la p\u00e9riode qui succ\u00e8de \u00e0 cette disparition, ainsi que les manifestations culturelles, vestimentaires et rituelles entourant cette perte.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab exclusion \u00bb, quant \u00e0 lui, proc\u00e8de du latin <em>exclusio<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe <em>excludere<\/em>, compos\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>ex-<\/em> (\u00ab hors de \u00bb) et de <em>claudere<\/em> (\u00ab fermer \u00bb), signifiant litt\u00e9ralement \u00ab fermer la porte \u00e0 \u00bb, \u00ab maintenir dehors \u00bb ou \u00ab \u00e9carter \u00bb. Dans le jargon de la nosologie et de la statistique m\u00e9dicale, le terme renvoie aux crit\u00e8res d&rsquo;exclusion (<em>exclusion criteria<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ensemble des conditions ou des circonstances qui interdisent formellement l&rsquo;attribution d&rsquo;une \u00e9tiquette diagnostique donn\u00e9e \u00e0 un individu, m\u00eame lorsque les crit\u00e8res d&rsquo;inclusion symptomatiques semblent remplis.<\/p>\n<p>Dans la litt\u00e9rature psychopathologique anglo-saxonne, le terme <em>bereavement<\/em> d\u00e9rive du vieil anglais <em>bereafian<\/em>, signifiant \u00ab d\u00e9poss\u00e9der \u00bb, \u00ab d\u00e9pouiller \u00bb ou \u00ab priver par la force \u00bb. Le concept v\u00e9hicule ainsi l&rsquo;id\u00e9e fondamentale d&rsquo;un d\u00e9chirement violent inflig\u00e9 au sujet. L&rsquo;association de ces termes au sein de la nosographie psychiatrique moderne cristallise la tentative de d\u00e9limiter formellement une fronti\u00e8re op\u00e9rationnelle entre la douleur normale cons\u00e9cutive \u00e0 une d\u00e9possession affective et la maladie thymique autonome.<\/p>\n<h3>3. Prononciation et forme grammaticale<\/h3>\n<p>Sur le plan phon\u00e9tique, le syntagme nominal s&rsquo;articule en fran\u00e7ais standard sous la transcription internationale suivante : \/\u025bk.skly.zj\u0254\u0303 dy d\u0153j\/. Le mot \u00ab exclusion \u00bb est un nom commun f\u00e9minin singulier, tandis que \u00ab deuil \u00bb est un nom commun masculin singulier r\u00e9gi par la pr\u00e9position contract\u00e9e \u00ab du \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le discours clinique et acad\u00e9mique, ce syntagme est principalement employ\u00e9 comme un compl\u00e9ment de qualification ou comme un sujet institutionnel pour d\u00e9signer la clause nosographique sp\u00e9cifique du DSM. On rencontre couramment des tournures telles que : \u00ab la suppression de l&rsquo;exclusion du deuil dans le DSM-5 \u00bb, \u00ab le d\u00e9bat entourant l&rsquo;exclusion du deuil \u00bb, ou encore \u00ab les cons\u00e9quences de l&rsquo;exclusion du deuil sur les pratiques de prescription \u00bb.<\/p>\n<p>Sur le plan lexical, il convient de ne pas confondre le substantif g\u00e9n\u00e9rique \u00ab deuil \u00bb avec des concepts adjacents mais distincts tels que l&rsquo;affliction (le v\u00e9cu \u00e9motionnel subjectif de la perte), la r\u00e9action de deuil (les manifestations comportementales et physiologiques) et le travail de deuil (le processus intrapsychique d&rsquo;\u00e9laboration th\u00e9oris\u00e9 par la psychanalyse). La locution \u00ab exclusion du deuil \u00bb demeure quant \u00e0 elle cantonn\u00e9e au domaine de la taxinomie psychiatrique descriptive.<\/p>\n<h3>4. Explication conceptuelle d\u00e9taill\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour saisir toute la port\u00e9e th\u00e9orique de l&rsquo;exclusion du deuil, il convient de replacer ce concept au c\u0153ur de la tension permanente qui traverse la psychiatrie : la distinction entre souffrance normale contextualis\u00e9e et trouble mental intrins\u00e8que. Historiquement, la psychopathologie descriptive a toujours reconnu que les r\u00e9actions \u00e9motionnelles aigu\u00ebs d\u00e9clench\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements de vie catastrophiques partagent une ph\u00e9nom\u00e9nologie de surface avec les troubles affectifs majeurs. Le deuil repr\u00e9sente l&rsquo;arch\u00e9type universel de cette souffrance r\u00e9actionnelle.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un individu perd une personne significative, il \u00e9prouve de mani\u00e8re quasi syst\u00e9matique une constellation de sympt\u00f4mes qui recoupent les crit\u00e8res d&rsquo;un \u00e9pisode d\u00e9pressif majeur : humeur triste, pleurs fr\u00e9quents, insomnie d&rsquo;endormissement ou r\u00e9veils nocturnes, diminution de l&rsquo;app\u00e9tit avec perte de poids, sentiment de vide, fatigue et d\u00e9sint\u00e9r\u00eat temporaire pour les activit\u00e9s habituelles. L&rsquo;exclusion du deuil agissait comme un filtre diagnostique stipulant que ces manifestations, bien qu&rsquo;intenses, constituent une r\u00e9ponse humaine proportionn\u00e9e, compr\u00e9hensible et transitoire \u00e0 une rupture d&rsquo;attachement primordiale.<\/p>\n<p>Toutefois, ce filtre n&rsquo;\u00e9tait pas absolu. Le DSM-III puis le DSM-IV avaient assorti cette exclusion d&rsquo;une s\u00e9rie de d\u00e9rogations pr\u00e9cises. Le clinicien \u00e9tait autoris\u00e9, voire encourag\u00e9, \u00e0 outrepasser l&rsquo;exclusion et \u00e0 poser le diagnostic d&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur si le tableau clinique pr\u00e9sentait l&rsquo;une des caract\u00e9ristiques suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li>Une culpabilit\u00e9 excessive ou inappropri\u00e9e concernant des faits sans rapport direct avec les circonstances du d\u00e9c\u00e8s ;<\/li>\n<li>Des pens\u00e9es r\u00e9currentes de mort ou des id\u00e9es suicidaires actives d\u00e9passant le simple d\u00e9sir d&rsquo;avoir rejoint le d\u00e9funt ;<\/li>\n<li>Une pr\u00e9occupation morbide avec d\u00e9valorisation globale de soi et effondrement de l&rsquo;estime personnelle ;<\/li>\n<li>Un ralentissement psychomoteur prononc\u00e9 et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, observable par l&rsquo;entourage ;<\/li>\n<li>Une alt\u00e9ration fonctionnelle s\u00e9v\u00e8re, globale et prolong\u00e9e dans les sph\u00e8res sociale, professionnelle ou familiale ;<\/li>\n<li>La survenue d&rsquo;exp\u00e9riences hallucinatoires ou d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9lirantes non congruentes avec les th\u00e9matiques classiques de pr\u00e9sence du d\u00e9funt.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En l&rsquo;absence de ces crit\u00e8res de gravit\u00e9, le clinicien devait s&rsquo;abstenir de diagnostiquer une d\u00e9pression majeure pendant une p\u00e9riode initiale fix\u00e9e \u00e0 un an dans le DSM-III, puis raccourcie \u00e0 deux mois dans le DSM-IV. La disparition de cette clause dans le DSM-5 a repos\u00e9 sur l&rsquo;argument que le deuil ne conf\u00e8re aucune immunit\u00e9 biologique contre la d\u00e9pression caract\u00e9ris\u00e9e et qu&rsquo;un retard diagnostique pourrait priver des patients vuln\u00e9rables d&rsquo;une prise en charge pharmacologique ou psychoth\u00e9rapeutique adapt\u00e9e.<\/p>\n<h3>5. \u00c9volution historique<\/h3>\n<p>La distinction entre l&rsquo;affliction cons\u00e9cutive \u00e0 un d\u00e9c\u00e8s et la m\u00e9lancolie pathologique plonge ses racines dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine occidentale, depuis les \u00e9crits d&rsquo;Hippocrate jusqu&rsquo;aux travaux d&rsquo;Emil Kraepelin. N\u00e9anmoins, l&rsquo;ancrage moderne de cette diff\u00e9renciation doit une part d\u00e9cisive \u00e0 Sigmund Freud et \u00e0 son essai s\u00e9minal de 1917, <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> (<em>Trauer und Melancholie<\/em>). Freud y postulait que si le deuil et la m\u00e9lancolie partagent une m\u00eame tonalit\u00e9 affective douloureuse, le deuil se caract\u00e9rise par la pr\u00e9servation de l&rsquo;estime de soi, le monde apparaissant appauvri et vide, tandis que dans la m\u00e9lancolie, c&rsquo;est le moi lui-m\u00eame qui devient indigne, d\u00e9chu et appauvri.<\/p>\n<p>Dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, les classifications nosographiques (telles que le DSM-I en 1952 et le DSM-II en 1968) adoptaient une approche d&rsquo;inspiration psychodynamique, cat\u00e9gorisant la plupart des manifestations affectives cons\u00e9cutives \u00e0 un stress externe sous la banni\u00e8re des \u00ab r\u00e9actions d\u00e9pressives \u00bb. Les crit\u00e8res de Feighner publi\u00e9s en 1972 par l&rsquo;\u00e9cole de Saint-Louis, puis les Crit\u00e8res Diagnostiques de Recherche (RDC) de Spitzer, Endicott et Robins en 1978, ont pos\u00e9 les fondations du virage op\u00e9rationnel et n\u00e9o-kraepelinien qui allait donner naissance au DSM-III en 1980.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le DSM-III, sous la direction de Robert Spitzer, que la clause d&rsquo;exclusion du deuil est formul\u00e9e de mani\u00e8re explicite et standardis\u00e9e. L&rsquo;objectif \u00e9tait d&rsquo;\u00e9viter que les nouveaux crit\u00e8res diagnostiques descriptifs, volontairement d\u00e9pourvus de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e9tiologique, n&rsquo;englobent l&rsquo;ensemble des personnes endeuill\u00e9es. La dur\u00e9e tol\u00e9r\u00e9e pour la r\u00e9action de deuil non compliqu\u00e9e \u00e9tait alors fix\u00e9e \u00e0 un an. Lors de la parution du DSM-IV en 1994, sous la houlette d&rsquo;Allen Frances, cette dur\u00e9e fut drastiquement r\u00e9duite \u00e0 deux mois, afin d&rsquo;identifier plus pr\u00e9cocement les d\u00e9pressions caract\u00e9ris\u00e9es survenant apr\u00e8s un deuil.<\/p>\n<p>Le tournant le plus radical survient au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010 lors de la pr\u00e9paration du DSM-5. Le groupe de travail sur les troubles de l&rsquo;humeur, pr\u00e9sid\u00e9 par Kenneth Kendler et David Kupfer, pr\u00e9conise la suppression pure et simple de l&rsquo;exclusion du deuil. Malgr\u00e9 une lev\u00e9e de boucliers men\u00e9e par des figures de premier plan telles qu&rsquo;Allen Frances et Jerome Wakefield, le DSM-5 ent\u00e9rine en mai 2013 l&rsquo;\u00e9limination de cette clause, la rempla\u00e7ant par une simple note de bas de page invitant le clinicien \u00e0 distinguer avec prudence le deuil normal d&rsquo;un \u00e9pisode d\u00e9pressif majeur. Cette \u00e9volution a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9e en 2022 dans le DSM-5-TR par l&rsquo;officialisation d&rsquo;une nouvelle entit\u00e9 diagnostique : le <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Prolonged_grief_disorder\">trouble du deuil prolong\u00e9<\/a> (<em>Prolonged Grief Disorder<\/em>).<\/p>\n<h3>6. Fondements th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Le d\u00e9bat relatif \u00e0 l&rsquo;exclusion du deuil convoque des paradigmes th\u00e9oriques divergents en psychopathologie, touchant \u00e0 la nature m\u00eame du trouble mental. L&rsquo;un des piliers conceptuels majeurs soutenant le maintien de l&rsquo;exclusion est la th\u00e9orie de la \u00ab dysfonction pr\u00e9judiciable \u00bb (<em>Harmful Dysfunction Analysis<\/em>) formul\u00e9e par le philosophe et psychopathologue <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Jerome_C._Wakefield\">Jerome C. Wakefield<\/a>. Selon Wakefield, un \u00e9tat ne peut \u00eatre qualifi\u00e9 de trouble mental que s&rsquo;il satisfait \u00e0 deux conditions : il doit causer un pr\u00e9judice \u00e0 la personne selon les normes socioculturelles, et il doit r\u00e9sulter de la d\u00e9faillance d&rsquo;un m\u00e9canisme psychologique ou biologique interne con\u00e7u par l&rsquo;\u00e9volution pour accomplir une fonction pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>Dans cette perspective \u00e9volutionniste, la tristesse, l&rsquo;inhibition motrice temporaire et le d\u00e9sengagement social faisant suite \u00e0 la disparition d&rsquo;un proche ne constituent pas une panne ou un dysfonctionnement de l&rsquo;organisme, mais au contraire une r\u00e9ponse adaptative programm\u00e9e. Cette r\u00e9action permettrait la r\u00e9organisation des repr\u00e9sentations d&rsquo;attachement, l&rsquo;\u00e9conomie de ressources \u00e9nerg\u00e9tiques face \u00e0 une situation irr\u00e9m\u00e9diable et l&rsquo;incitation du groupe social \u00e0 fournir soutien et protection. Assimiler ces manifestations \u00e0 une d\u00e9pression majeure reviendrait \u00e0 commettre une erreur de cat\u00e9gorie en confondant une d\u00e9tresse normale li\u00e9e au contexte avec une dysfonction interne.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, le paradigme biom\u00e9dical contemporain, incarn\u00e9 par les partisans de la suppression de l&rsquo;exclusion, d\u00e9fend un mod\u00e8le syndromique fond\u00e9 sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 biologique et la continuit\u00e9 ph\u00e9notypique. D&rsquo;apr\u00e8s cette perspective, le cerveau ne fait pas de distinction m\u00e9tabolique ou neurobiologique nette entre une d\u00e9pression d\u00e9clench\u00e9e par un deuil et une d\u00e9pression provoqu\u00e9e par une rupture conjugale, une faillite financi\u00e8re ou une agression physique. Pourquoi d\u00e8s lors maintenir une exception nosologique privil\u00e9gi\u00e9e pour le d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un proche, tout en ignorant les autres stresseurs majeurs de l&rsquo;existence ?<\/p>\n<p>Enfin, la th\u00e9orie cognitive de la d\u00e9pression d\u00e9velopp\u00e9e par Aaron Beck apporte un \u00e9clairage compl\u00e9mentaire. Dans le deuil normal, la douleur morale est centr\u00e9e sur le d\u00e9funt et la r\u00e9alit\u00e9 de la perte, tandis que dans la d\u00e9pression clinique, la triade cognitive n\u00e9gative (vision pessimiste de soi, du monde et de l&rsquo;avenir) envahit l&rsquo;appareil psychique. La d\u00e9valorisation de soi et la culpabilit\u00e9 omnipr\u00e9sente t\u00e9moignent de sch\u00e9mas cognitifs dysfonctionnels r\u00e9activ\u00e9s par le choc affectif, justifiant d\u00e8s lors une intervention th\u00e9rapeutique cibl\u00e9e.<\/p>\n<h3>7. Composantes cl\u00e9s, typologies et dimensions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse nosographique de l&rsquo;exclusion du deuil et de son d\u00e9mant\u00e8lement repose sur plusieurs composantes op\u00e9rationnelles fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le crit\u00e8re temporel d&rsquo;exposition :<\/strong> Dans le DSM-IV, l&rsquo;exclusion s&rsquo;appliquait si les sympt\u00f4mes duraient moins de deux mois cons\u00e9cutifs apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s. Dans le cadre post-DSM-5, le seuil standard de l&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur s&rsquo;applique universellement, soit une dur\u00e9e minimale de seulement deux semaines.<\/li>\n<li><strong>La nature de l&rsquo;affect douloureux :<\/strong> Le deuil typique se caract\u00e9rise par des vagues ou des acc\u00e8s de tristesse (les \u00ab affres du deuil \u00bb ou <em>pangs of grief<\/em>), intercal\u00e9s de moments de r\u00e9pit, d&rsquo;humour ou de r\u00e9confort, tandis que l&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur se manifeste par une humeur triste persistante, pervasive et quasi inalt\u00e9rable.<\/li>\n<li><strong>La pr\u00e9servation de l&rsquo;estime de soi :<\/strong> Alors que la personne endeuill\u00e9e ressent un vide environnemental (\u00ab le monde est pauvre \u00bb), le patient d\u00e9pressif d\u00e9veloppe une autocritique f\u00e9roce, un sentiment de nullit\u00e9 personnelle et une culpabilit\u00e9 d\u00e9mesur\u00e9e sans lien factuel avec le d\u00e9c\u00e8s (\u00ab je suis sans valeur \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La dynamique de l&rsquo;anh\u00e9donie :<\/strong> Dans le deuil sans complication, la capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9prouver du plaisir (h\u00e9donisme) peut \u00eatre sporadiquement r\u00e9activ\u00e9e par des souvenirs positifs ou le soutien d&rsquo;autrui, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de l&rsquo;anh\u00e9donie compl\u00e8te et r\u00e9fractaire propre \u00e0 l&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9.<\/li>\n<li><strong>Les id\u00e9es relatives \u00e0 la mort :<\/strong> Chez l&rsquo;endeuill\u00e9 normal, le d\u00e9sir de mort exprime souvent le souhait d&rsquo;\u00eatre r\u00e9uni avec l&rsquo;\u00eatre disparu ou de voir cesser une souffrance \u00e9motionnelle aigu\u00eb. Dans le trouble d\u00e9pressif, les pens\u00e9es suicidaires s&rsquo;articulent autour de l&rsquo;inutilit\u00e9 de vivre, de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00eatre un fardeau pour les autres ou d&rsquo;un an\u00e9antissement m\u00e9rit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8. Exemples et vignettes cliniques<\/h3>\n<p>Pour illustrer la mani\u00e8re dont l&rsquo;exclusion du deuil s&rsquo;articulait en pratique clinique et la fa\u00e7on dont son retrait a modifi\u00e9 les trajectoires de diagnostic, examinons deux cas repr\u00e9sentatifs :<\/p>\n<p><strong>Vignette 1 : R\u00e9action de deuil aigu\u00eb non compliqu\u00e9e (historiquement exclue du diagnostic de d\u00e9pression majeure)<\/strong><br \/>Monsieur B., 54 ans, consulte son m\u00e9decin traitant trois semaines apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s brutal de son \u00e9pouse dans un accident de la route. Il rapporte une tristesse d\u00e9chirante, des pleurs incontr\u00f4l\u00e9s d\u00e8s qu&rsquo;il traverse leur domicile, une insomnie marqu\u00e9e par des r\u00e9veils pr\u00e9coces, un manque d&rsquo;app\u00e9tit ayant entra\u00een\u00e9 la perte de trois kilogrammes et une profonde fatigue. Il d\u00e9clare : \u00ab Je ne sais pas comment je vais continuer sans elle, la maison me semble vide et d\u00e9nu\u00e9e de sens. \u00bb Cependant, lorsqu&rsquo;il est entour\u00e9 de ses enfants, il parvient \u00e0 \u00e9voquer des souvenirs chaleureux avec le sourire et conserve une estime de lui-m\u00eame intacte. Il ne pr\u00e9sente aucune id\u00e9e d&rsquo;auto-accusation d\u00e9lirante, aucun ralentissement psychomoteur patent et exprime la volont\u00e9 de pr\u00e9server l&rsquo;avenir de ses enfants. Sous le r\u00e8gne du DSM-IV, Monsieur B. tombait sous le coup de l&rsquo;exclusion du deuil : aucun diagnostic d&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur n&rsquo;\u00e9tait pos\u00e9, et un accompagnement de soutien psychologique \u00e9tait pr\u00e9conis\u00e9. Sous le DSM-5, r\u00e9unissant plus de cinq crit\u00e8res depuis plus de deux semaines, Monsieur B. remplit techniquement les crit\u00e8res d&rsquo;un \u00e9pisode d\u00e9pressif majeur.<\/p>\n<p><strong>Vignette 2 : D\u00e9pression caract\u00e9ris\u00e9e d\u00e9clench\u00e9e par un deuil (exception \u00e0 l&rsquo;exclusion)<\/strong><br \/>Madame L., 42 ans, est amen\u00e9e en consultation psychiatrique par sa s\u0153ur six semaines apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re des suites d&rsquo;une longue maladie neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative. Madame L. pr\u00e9sente un ralentissement psychomoteur massif, une voix monocorde et un mutisme partiel. Elle a perdu sept kilogrammes et passe ses journ\u00e9es prostr\u00e9e dans son lit. Elle affirme avec conviction : \u00ab C&rsquo;est enti\u00e8rement de ma faute si maman est morte ; j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 une fille indigne, je ne m\u00e9rite plus de respirer. \u00bb Elle pr\u00e9sente des ruminations suicidaires actives avec un plan pr\u00e9cis, estimant que sa disparition soulagera sa famille de sa \u00ab pr\u00e9sence n\u00e9faste \u00bb. Dans ce tableau clinique, m\u00eame sous le r\u00e9gime du DSM-IV, l&rsquo;exclusion du deuil \u00e9tait formellement lev\u00e9e en raison de la pr\u00e9sence d&rsquo;un ralentissement psychomoteur, d&rsquo;une d\u00e9valorisation d\u00e9lirante et d&rsquo;un risque suicidaire av\u00e9r\u00e9. Le diagnostic d&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur s\u00e9v\u00e8re s&rsquo;imposait d&#8217;embl\u00e9e, dictant une prise en charge psychiatrique intensive.<\/p>\n<h3>9. Mesure et \u00e9valuation psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation diagnostique de la souffrance apr\u00e8s une perte requiert une d\u00e9marche rigoureuse reposant sur des entretiens cliniques structur\u00e9s et des outils psychom\u00e9triques standardis\u00e9s. Le clinicien doit explorer m\u00e9ticuleusement la chronologie des sympt\u00f4mes, les ant\u00e9c\u00e9dents personnels et familiaux de troubles de l&rsquo;humeur, ainsi que la nature sp\u00e9cifique des cognitions.<\/p>\n<p>Parmi les instruments d&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-\u00e9valuation de la d\u00e9pression, l&rsquo;\u00e9chelle de d\u00e9pression de Hamilton (<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hamilton_Rating_Scale_for_Depression\">HAM-D<\/a>) et l&rsquo;\u00e9chelle de d\u00e9pression de Montgomery-\u00c5sberg (MADRS) sont fr\u00e9quemment utilis\u00e9es en milieu de recherche et hospitalier. Cependant, ces \u00e9chelles \u00e9valuent principalement des sympt\u00f4mes somatiques et v\u00e9g\u00e9tatifs (insomnie, perte de poids, baisse de concentration) qui sont tr\u00e8s fr\u00e9quemment \u00e9lev\u00e9s dans le deuil aigu normal, risquant ainsi de produire des faux positifs artificiels si elles ne sont pas compl\u00e9t\u00e9es par un entretien qualitatif approfondi.<\/p>\n<p>Pour distinguer les sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs du processus de deuil complexe ou prolong\u00e9, les cliniciens s&rsquo;appuient sur des \u00e9chelles sp\u00e9cifiques telles que l&rsquo;Inventaire de deuil compliqu\u00e9 (<em>Inventory of Complicated Grief<\/em>, ICG) ou l&rsquo;\u00e9chelle PG-13 (<em>Prolonged Grief-13<\/em>) \u00e9labor\u00e9e par Holly Prigerson et ses collaborateurs. Ces outils \u00e9valuent des dimensions absentes des crit\u00e8res d\u00e9pressifs classiques, telles que l&rsquo;aspiration irr\u00e9sistible et douloureuse vers le d\u00e9funt (<em>yearning<\/em>), la nostalgie envahissante, le sentiment d&rsquo;avoir perdu une partie de sa propre identit\u00e9, la stupeur \u00e9motionnelle et l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 accepter la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9finitive du d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n<p>L&rsquo;utilisation de l&rsquo;Entretien clinique structur\u00e9 pour le DSM (SCID) requiert aujourd&rsquo;hui une attention particuli\u00e8re : depuis la suppression formelle de l&rsquo;exclusion, le module des troubles de l&rsquo;humeur guide l&rsquo;examinateur \u00e0 travers la note explicative du DSM-5 pour soupeser minutieusement si les r\u00e9ponses du patient refl\u00e8tent une souffrance compr\u00e9hensible li\u00e9e \u00e0 la perte ou un processus pathologique autonome justifiant une m\u00e9dication.<\/p>\n<h3>10. Applications et pertinence clinique<\/h3>\n<p>La question de l&rsquo;exclusion du deuil ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple querelle acad\u00e9mique ; elle entra\u00eene des cons\u00e9quences th\u00e9rapeutiques, m\u00e9dico-l\u00e9gales et \u00e9conomiques consid\u00e9rables dans la pratique quotidienne des m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes, psychiatres et psychologues :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Prescription m\u00e9dicamenteuse et pharmacovigilance :<\/strong> L&rsquo;abaissement du seuil diagnostique induit par la suppression de l&rsquo;exclusion favorise l&rsquo;initiation pr\u00e9coce de traitements antid\u00e9presseurs (notamment les inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine ou ISRS). Bien que b\u00e9n\u00e9fiques en cas de d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re av\u00e9r\u00e9e, ces mol\u00e9cules exposent les endeuill\u00e9s normaux \u00e0 des effets ind\u00e9sirables non n\u00e9gligeables (troubles gastro-intestinaux, dysfonctions sexuelles, \u00e9moussement affectif) sans preuve formelle d&rsquo;une efficacit\u00e9 sup\u00e9rieure au placebo dans le deuil sans complication.<\/li>\n<li><strong>Risque d&rsquo;iatrog\u00e9nie et de stigmatisation :<\/strong> \u00c9tiqueter une personne comme atteinte d&rsquo;un \u00ab trouble psychiatrique \u00bb deux semaines apr\u00e8s la perte d&rsquo;un conjoint ou d&rsquo;un enfant peut alt\u00e9rer son sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9, pathologiser son exp\u00e9rience intime et cr\u00e9er une d\u00e9pendance psychologique vis-\u00e0-vis du syst\u00e8me de soins.<\/li>\n<li><strong>Prise en charge m\u00e9dico-sociale et arr\u00eats de travail :<\/strong> Sur le plan assurantiel et juridique, l&rsquo;absence de statut nosologique officiel pour le deuil normal cr\u00e9e un dilemme pour les praticiens. Dans de nombreux pays, les cong\u00e9s pour \u00e9v\u00e9nements familiaux ne durent que quelques jours. L&rsquo;attribution d&rsquo;un diagnostic d&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9 devient alors le seul moyen l\u00e9gal pour le praticien d&rsquo;accorder un arr\u00eat maladie indemnis\u00e9 \u00e0 un travailleur d\u00e9vast\u00e9 par la perte de son conjoint.<\/li>\n<li><strong>Orientation psychoth\u00e9rapeutique :<\/strong> La distinction guide le choix des interventions. Alors que le deuil normal requiert principalement une \u00e9coute bienveillante, un soutien communautaire et des espaces de parole non m\u00e9dicalis\u00e9s, l&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9pressif impose des th\u00e9rapies structur\u00e9es (th\u00e9rapies cognitivo-comportementales, th\u00e9rapies interpersonnelles) voire une hospitalisation en cas de risque suicidaire imminent.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11. Recherches et preuves empiriques<\/h3>\n<p>La d\u00e9cision de supprimer l&rsquo;exclusion du deuil dans le DSM-5 a repos\u00e9 sur d&rsquo;abondantes \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques men\u00e9es principalement par Kenneth Kendler, Sidney Zisook et David Kupfer. Les partisans de la suppression ont mis en avant plusieurs s\u00e9ries de donn\u00e9es empiriques. D&rsquo;une part, les \u00e9tudes comparant les \u00e9pisodes d\u00e9pressifs d\u00e9clench\u00e9s par un deuil aux d\u00e9pressions d\u00e9clench\u00e9es par d&rsquo;autres stresseurs psychosociaux s\u00e9v\u00e8res (divorce, licenciement, annonce d&rsquo;une maladie incurable) n&rsquo;ont pas retrouv\u00e9 de diff\u00e9rences majeures quant aux profils sociod\u00e9mographiques, aux taux de r\u00e9currence ult\u00e9rieure, aux ant\u00e9c\u00e9dents familiaux de troubles de l&rsquo;humeur ou \u00e0 la r\u00e9ponse aux antid\u00e9presseurs.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, les recherches de Zisook et Shear ont soutenu qu&rsquo;une proportion substantielle de personnes pr\u00e9sentant des sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs complets deux semaines apr\u00e8s un deuil \u00e9taient toujours s\u00e9v\u00e8rement handicap\u00e9es plusieurs mois ou ann\u00e9es plus tard, affirmant que le deuil ne devait pas servir de \u00ab bouclier diagnostique \u00bb retardant une prise en charge efficace.<\/p>\n<p>Cependant, ces arguments ont \u00e9t\u00e9 vigoureusement r\u00e9fut\u00e9s par Jerome Wakefield, Mark Schmitz et Allan Horwitz \u00e0 travers des r\u00e9analyses approfondies de vastes bases de donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques, telles que la <em>National Comorbidity Survey<\/em> (NCS). Leurs travaux ont d\u00e9montr\u00e9 que lorsque les personnes endeuill\u00e9es pr\u00e9sentant des sympt\u00f4mes d\u00e9pressifs sans crit\u00e8res de gravit\u00e9 \u00e9taient r\u00e9\u00e9valu\u00e9es \u00e0 long terme, leur pronostic \u00e9tait nettement plus favorable que celui des patients souffrant de d\u00e9pressions non li\u00e9es \u00e0 un deuil : elles affichaient un taux de r\u00e9mission spontan\u00e9e extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9 sans recours aux antid\u00e9presseurs, et leur risque de r\u00e9cidive d\u00e9pressive au cours de la vie demeurait comparable \u00e0 celui de la population g\u00e9n\u00e9rale saine.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Wakefield et ses coll\u00e8gues ont prouv\u00e9 que ce profil b\u00e9nin et spontan\u00e9ment r\u00e9solutif s&rsquo;appliquait \u00e9galement aux r\u00e9actions d\u00e9pressives transitoires d\u00e9clench\u00e9es par d&rsquo;autres pertes majeures (comme une faillite ou une s\u00e9paration), sugg\u00e9rant que la nosographie aurait d\u00fb \u00e9largir l&rsquo;exclusion contextuelle \u00e0 d&rsquo;autres stresseurs existentiels majeurs au lieu de supprimer l&rsquo;exclusion du deuil.<\/p>\n<h3>12. Consid\u00e9rations socioculturelles<\/h3>\n<p>La perception du deuil et de ses temporalit\u00e9s varie profond\u00e9ment d&rsquo;une culture et d&rsquo;une \u00e9poque \u00e0 l&rsquo;autre. La psychiatrisation de la tristesse apr\u00e8s un d\u00e9c\u00e8s refl\u00e8te en grande partie des normes soci\u00e9tales occidentales contemporaines domin\u00e9es par des imp\u00e9ratifs de productivit\u00e9, d&rsquo;autonomie individuelle et de retour rapide au fonctionnement \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles d&rsquo;Afrique, d&rsquo;Asie ou du Moyen-Orient, ainsi que dans les cultures m\u00e9diterran\u00e9ennes historiques, le deuil s&rsquo;accompagne de rituels collectifs codifi\u00e9s pouvant s&rsquo;\u00e9tendre sur plusieurs mois, voire plusieurs ann\u00e9es. Les lamentations ostensibles, le port prolong\u00e9 d&rsquo;habits noirs, l&rsquo;isolement temporaire de la communaut\u00e9 ou la communication rituelle avec les anc\u00eatres y sont per\u00e7us comme des devoirs moraux et des manifestations saines de respect filial ou conjugal, et non comme les sympt\u00f4mes d&rsquo;un d\u00e9r\u00e8glement neurochimique c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>En transposant des crit\u00e8res diagnostiques occidentaux standardis\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire, la suppression de l&rsquo;exclusion du deuil risque d&rsquo;induire un biais d&rsquo;ethnocentrisme m\u00e9dical. Ce que la nosographie am\u00e9ricaine contemporaine \u00e9tiquette comme un dysfonctionnement d\u00e9pressif \u00e0 partir du quinzi\u00e8me jour peut correspondre, dans d&rsquo;autres cultures, au c\u0153ur m\u00eame de la p\u00e9riode c\u00e9r\u00e9monielle obligatoire d&rsquo;affliction collective. L&rsquo;ethnopsychiatrie souligne ainsi l&rsquo;imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 pour les praticiens de d\u00e9coder l&rsquo;expression de la souffrance \u00e0 la lumi\u00e8re des repr\u00e9sentations anthropologiques et culturelles propres \u00e0 chaque communaut\u00e9.<\/p>\n<h3>13. Critiques, controverses et limites<\/h3>\n<p>La suppression de l&rsquo;exclusion du deuil dans le DSM-5 a d\u00e9clench\u00e9 l&rsquo;une des controverses les plus v\u00e9h\u00e9mentes de l&rsquo;histoire de la sant\u00e9 mentale. Allen Frances, qui avait dirig\u00e9 la r\u00e9daction du DSM-IV, est devenu l&rsquo;un des critiques les plus v\u00e9h\u00e9ments de cette d\u00e9cision, publiant des ouvrages grand public et acad\u00e9miques retentissants pour d\u00e9noncer ce qu&rsquo;il a qualifi\u00e9 de \u00ab m\u00e9dicalisation indue de la condition humaine \u00bb et de \u00ab cadeau inesp\u00e9r\u00e9 fait \u00e0 l&rsquo;industrie pharmaceutique \u00bb.<\/p>\n<p>Les critiques formul\u00e9es \u00e0 l&rsquo;encontre de cette suppression s&rsquo;articulent autour de plusieurs axes fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Inflation des faux positifs :<\/strong> Abaisser le seuil d&rsquo;intervention diagnostique \u00e0 deux semaines apr\u00e8s un d\u00e9c\u00e8s conduit in\u00e9vitablement \u00e0 diagnostiquer \u00e0 tort comme d\u00e9pressives des millions de personnes traversant une peine normale mais douloureuse.<\/li>\n<li><strong>Influence des conflits d&rsquo;int\u00e9r\u00eats industriels :<\/strong> Plusieurs \u00e9pid\u00e9miologistes et sociologues ont point\u00e9 du doigt les liens financiers unissant certains membres du groupe de travail du DSM-5 aux laboratoires pharmaceutiques commercialisant des antid\u00e9presseurs, sugg\u00e9rant que l&rsquo;\u00e9largissement des crit\u00e8res visait \u00e0 cr\u00e9er un march\u00e9 th\u00e9rapeutique artificiel parmi les populations endeuill\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9gradation de la validit\u00e9 de construit :<\/strong> En amalgamant une r\u00e9action \u00e9motionnelle contextualis\u00e9e et une maladie psychiatrique autonome, la nosologie affaiblit la coh\u00e9rence biologique et clinique de l&rsquo;entit\u00e9 \u00ab trouble d\u00e9pressif majeur \u00bb, compliquant la recherche de biomarqueurs fiables en neurosciences.<\/li>\n<li><strong>Affaiblissement des ressources d&rsquo;adaptation naturelles :<\/strong> M\u00e9dicaliser la souffrance prive les individus de la confiance en leurs capacit\u00e9s intrins\u00e8ques de r\u00e9silience psychologique et perturbe la mobilisation spontan\u00e9e de l&rsquo;entourage social et familial, traditionnellement sollicit\u00e9 lors des rites fun\u00e9raires.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>14. Notions connexes et distinctions<\/h3>\n<p>Pour clarifier la nomenclature clinique, il convient d&rsquo;\u00e9tablir des fronti\u00e8res pr\u00e9cises entre l&rsquo;exclusion du deuil et plusieurs concepts psychopathologiques satellites :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>\u00c9pisode d\u00e9pressif majeur (EDM) :<\/strong> Trouble de l&rsquo;humeur caract\u00e9ris\u00e9 par la pr\u00e9sence pendant au moins deux semaines d&rsquo;une humeur d\u00e9pressive persistante ou d&rsquo;une perte d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, associ\u00e9e \u00e0 au moins quatre autres sympt\u00f4mes (sommeil, app\u00e9tit, \u00e9nergie, motricit\u00e9, culpabilit\u00e9, concentration, id\u00e9es suicidaires), entra\u00eenant une d\u00e9tresse ou une alt\u00e9ration fonctionnelle cliniquement significative.<\/li>\n<li><strong>Trouble de l&rsquo;adaptation avec humeur d\u00e9pressive :<\/strong> R\u00e9action \u00e9motionnelle disproportionn\u00e9e \u00e0 un ou plusieurs stresseurs identifiables survenant dans les trois mois suivant le stresseur. Historiquement, le DSM excluait formellement le deuil des crit\u00e8res du trouble de l&rsquo;adaptation, r\u00e9servant ce dernier aux stresseurs non mortels (licenciement, divorce, maladie).<\/li>\n<li><strong>Trouble du deuil prolong\u00e9 (TDP) :<\/strong> Entit\u00e9 nosologique officialis\u00e9e dans la CIM-11 et le DSM-5-TR, diagnostiqu\u00e9e lorsque la nostalgie invalidante, la pr\u00e9occupation pour le d\u00e9funt et la douleur \u00e9motionnelle intense persistent au-del\u00e0 de douze mois (six mois dans la CIM-11) apr\u00e8s la disparition, avec un retentissement fonctionnel marqu\u00e9 exc\u00e9dant les normes culturelles.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9action de deuil normale (ou affliction non compliqu\u00e9e) :<\/strong> Processus universel, physiologique et psychologique d&rsquo;adaptation \u00e0 la perte irr\u00e9versible d&rsquo;un \u00eatre cher, caract\u00e9ris\u00e9 par une \u00e9volution ondulante de la tristesse, sans effondrement durable de l&rsquo;estime de soi ni d\u00e9sorganisation fonctionnelle d\u00e9finitive.<\/li>\n<li><strong>M\u00e9lancolie :<\/strong> Sous-type s\u00e9v\u00e8re et prototypique de d\u00e9pression, marqu\u00e9 par une anesth\u00e9sie affective compl\u00e8te, une culpabilit\u00e9 d\u00e9lirante in\u00e9branlable, un ralentissement moteur extr\u00eame et un rythme circadien prononc\u00e9 (aggravation matinale marqu\u00e9e), n\u00e9cessitant d&rsquo;urgence une prise en charge psychiatrique lourde.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>15. R\u00e9sum\u00e9 et points cl\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;exclusion du deuil repr\u00e9sentait une fronti\u00e8re conceptuelle et clinique \u00e9rig\u00e9e par les concepteurs du DSM-III et du DSM-IV afin de prot\u00e9ger la tristesse humaine normale cons\u00e9cutive \u00e0 la perte d&rsquo;un proche d&rsquo;une pathologisation pr\u00e9matur\u00e9e. Cette clause stipulait qu&rsquo;un \u00e9tat d\u00e9pressif d\u00e9butant imm\u00e9diatement apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un \u00eatre cher et ne d\u00e9passant pas deux mois ne devait pas \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 un trouble d\u00e9pressif caract\u00e9ris\u00e9, pourvu qu&rsquo;il ne s&rsquo;accompagne pas d&rsquo;indices de dangerosit\u00e9 ou de morbidit\u00e9 s\u00e9v\u00e8re (id\u00e9es suicidaires, d\u00e9lire, culpabilit\u00e9 morbide, ralentissement psychomoteur majeur).<\/p>\n<p>Sa suppression controvers\u00e9e dans le DSM-5 en 2013 a aboli cette exception historique, permettant d&rsquo;attribuer un diagnostic de d\u00e9pression majeure d\u00e8s la deuxi\u00e8me semaine suivant un d\u00e9c\u00e8s. Si les partisans de cette r\u00e9forme arguent d&rsquo;une d\u00e9tection plus pr\u00e9coce et d&rsquo;un traitement salvateur pour les personnes \u00e0 haut risque, ses d\u00e9tracteurs d\u00e9noncent une m\u00e9dicalisation excessive des \u00e9motions fondamentales, une explosion des faux positifs au d\u00e9triment de la r\u00e9silience naturelle et une confusion conceptuelle pr\u00e9judiciable entre affliction r\u00e9actionnelle et dysfonctionnement neurobiologique interne.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychiatric Association. (1980). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (3rd ed.). American Psychiatric Publishing.<\/li>\n<li>American Psychiatric Association. (2013). <em>Diagnostic and statistical manual of mental disorders<\/em> (5th ed.). American Psychiatric Publishing.<\/li>\n<li>Frances, A. (2013). <em>Saving normal: An insider&rsquo;s revolt against out-of-control psychiatric diagnosis, DSM-5, big pharma, and the medicalization of ordinary life<\/em>. William Morrow.<\/li>\n<li>Kendler, K. S., Myers, J., &#038; Zisook, S. (2008). Does bereavement-related major depression differ from major depression associated with other stressful life events? <em>The American Journal of Psychiatry<\/em>, 165(11), 1449\u20131455.<\/li>\n<li>Wakefield, J. C., Schmitz, M. F., First, M. B., &#038; Horwitz, A. V. (2007). Extending the bereavement exclusion for major depression to other losses: Evidence from the National Comorbidity Survey. <em>Archives of General Psychiatry<\/em>, 64(4), 433\u2013440.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse approfondie de l&rsquo;exclusion du deuil dans le DSM : fondements conceptuels, controverses diagnostiques et d\u00e9bat sur la m\u00e9dicalisation de la tristesse.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","categories":[7555,36792,859],"tags":[7481,36794,1076,36793,36795,27524],"class_list":["post-21921","psych_term","type-psych_term","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychiatrie","category-nosographie-psychiatrique","category-psychopathologie","tag-depression-majeure","tag-deuil-normal","tag-dsm-5","tag-exclusion-du-deuil","tag-medicalisation","tag-nosologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21921","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_term"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_term\/21921\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=21921"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=21921"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=21921"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}